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Note

Travaux israéliens de géographie historique

Paul Claval
p. 121-124
Référence(s) :

Ruth Kark (dir.), 1989, The Land that Became Israel. Studies in Historical Geography, Jerusalem, Magnes Press, The Hebrew University, Yale, Yale University Press, X-332 p.

Ruth Kark, 1994, American Consuls in the Holy Land, 1832-1914, Jerusalern, Magnes Press, The Hebrew University, Detroit, Wayne State University, 388 p.

Ruth Kark et Michal Oren-Nordheim, 2001, Jerusalem and its Environs. Quarters, Neighborhoods, Villages, 1800-1948, Jerusalem, Magnes Press, The Hebrew University, Detroit, Wayne State University, 443 p.

Ran Aaronsohn, 2000, Rothschild and Early Jewish Colonization, Jerusalem, Magnes Press, The Hebrew University, Lanhan, Boulder, New York, Rowman and Littlefied, 330 p.

Texte intégral

  • 1 Ruth Kark (dir.), 1989, The Land that Became Israel. Studies in Historical Geography, Jerusalem, Ma (...)

1Les géographes israëliens abordent généralement l'étude des problèmes de leur pays à une autre échelle et dans une autre perspective temporelle. C'est sur les premiers pas du mouvement du retour, de l'aliya, que portent volontiers leurs travaux. Très marqué par la géographie britannique qui l'inspire, le groupe de géographie historique qui gravite autour de Yehoshua Ben-Arieh a largement tiré parti des récits de voyage et des sources consulaires étrangères pour montrer ce qu'était le pays au début du XIXe siècle, pour retracer les étapes de sa transformation, la mise en place des infrastructures, la genèse de l'esprit d'entreprise, la fondation des nouveaux établissements humains, le passage d'une terre de nomadisme à un paysage agricole, et pour mettre en évidence le rôle des institutions dans le processus de colonisation1.

  • 2 Ruth Kark, 1994, American Consuls in the Holy Land, 1832-1914, Jerusalern, Magnes Press, The Hebrew (...)

2L'étude que Ruth Kark a consacrée il y a quelques années aux consuls américains en Terre sainte2 est très représentative de ce courant : ce travail solide s'ouvre par l'évocation du système consulaire dans l'Empire ottoman, retrace la mise en place des consulats européens en Palestine, à Jérusalem en particulier, avant d'analyser l'action du consulat américain : les États-Unis n'ont guère encore que des intérêts religieux dans la région. Ils aident à la mise en place des colonies chrétiennes germano-américaines qui ont en partie servi de modèle aux créations juives. Ils protègent les intérêts des hommes d'affaires, des pèlerins et des citoyens américains, aussi bien juifs que chrétiens, qui choisissent de s'installer en Israël.

  • 3 Ruth Kark et Michal Oren-Nordheim, 2001, Jerusalem and its Environs. Quarters, Neighborhoods, Villa (...)

3Ruth Kark et Michal Oren-Nordheim ont récemment publié un important travail sur la mise en place, de 1800 à 1948, de la Jérusalem moderne3. L'essentiel de l'étude porte sur la partie de l'agglomération qui se trouve hors des murs la morphologie de la vieille ville n'a guère changé durant le siècle et demi couvert, mais les auteurs précisent le détail de ses quartiers (chap. 1). À partir de 1870, la physionomie cesse d'être purement musulmane. L'occidentalisation commence : les bâtiments neufs sont plus hauts, avec des fenêtres plus larges. Mais c'est désormais hors les murs que l'évolution se situe pour l'essentiel.

4Durant la période ottomane, les nouveaux quartiers qui surgissent vers le nord-ouest, le long de la route de Jaffa, et dans une moindre mesure, le sud-ouest, font plus que doubler la superficie bâtie. Les lotissements ont une dimension confessionnelle, musulmans, chrétiens et juifs. Ce sont ceux-ci qui l'emportent. Les nouveaux quartiers sont tantôt commerciaux, tantôt résidentiels, parfois mêlés. La demande entretient une hausse régulière du prix des terrains. C’est dans les zones alors construites de part et d'autre de la route de Jaffa, au nord-ouest, que se situe aujourd'hui le cœur de la Jérusalem juive et ses quartiers commerciaux.

5Les formes du développement changent à l'époque du mandat britannique. Un effort est fait pour mettre en place des infrastructures modernes. Des plans d'urbanisme sont rapidement élaborés : plan William McLean en 1918, plan Patrick Geddes en 1919. Ces documents sont remplacés par ceux élaborés par Clifford Holliday en 1930 et par Henry Kendall en 1944.

6L'aire construite s'étend rapidement, mais de manière moins continue qu'auparavant. À l'ouest, les vides entre les quartiers installés le long de la route de Jaffa et ceux proches de la gare se comblent. L'urbanisation piétine en revanche au nord et à l'est de la ville.

7C'est la grande époque de mise en place des lotissements, 63 pour la période, dont 20 arabes, chrétiens ou mélangés, et 43 juifs. Certains s'inspirent des cités-jardins alors à la mode. Le succès du Bauhaus parmi les architectes d'origine juive est manifeste, même s'ils intègrent des éléments empruntés aux traditions locales.

8La dissymétrie est-ouest est aussi marquée pour l'espace rural que pour l'espace suburbain : le désert vient lécher les limites orientales de la vieille ville. La population rurale est presque totalement arabe. À la fin du XIXe siècle, certains sites, surtout à l'est et au sud, ne sont occupés que saisonnièrement. On note un nombre assez important de villages abandonnés.

9Les transformations de cette couronne rurale s'accélèrent durant le mandat. Les bédouins se sédentarisent. La part des emplois de type urbain ne cesse d'augmenter. Des colonies agricoles se mettent en place, malgré la difficulté qu'il y a à acheter des terres. Les initiatives les plus notables, à l'époque ottomane, étaient chrétiennes. Les juifs s'associent au mouvement à partir de la première aliyah. Leurs installations s'accélèrent à l'époque du mandat. L'histoire de Jérusalem demeure celle d'une ville coloniale, que les Britanniques dotent, à partir de 1920, de bâtiments publics de prestige. L'extension est rapide : la superficie de la ville est multipliée par 30 entre 1840 et 1945. La période étudiée par Ruth Kark et Michal Oren-Nordheim est celle où se mettent en place les communautés qui se disputent ensuite la ville. On ne peut comprendre les tensions actuelles sans avoir en mémoire les transformations de la scène urbaine avant l'Indépendance.

10Comme toujours chez Ruth Kark, la qualité du travail est garantie par l'ampleur des dépouillements et l'exploitation de toutes les sources imaginables.

  • 4 Ran Aaronsohn, 2000, Rothschild and Early Jewish Colonization, Jerusalem, Magnes Press, The Hebrew (...)

11C'est dans le cadre de cette école de géographie historique que se situent les recherches de Ran Aaronsohn. L'ouvrage aujourd'hui publié dans la collection de géographie historique que dirigent Ben Arieh et Ruth Kark4 résume une thèse de doctorat préparée il y a une douzaine d'années. Elle intéresse directement le public français, puisque Ran Aaronsohn traite du rôle d'Edmond de Rothschild dans les débuts de la colonisation juive en Palestine. La couverture reproduit une étiquette du "Larose 1894 - Vin rouge naturel de Palestine", produit par la société Carmel-Varsovie : c'est dans le domaine de la colonisation agricole, où il promeut la viticulture, qu'Edmond de Rothschild, se montre en effet actif.

12Aaronsohn replace l'action d'Edmond de Rothschild (1845-1934) dans le contexte du mouvement de colonisation de la fin du XIXe siècle en évoquant les implantations juives en Argentine - une des destinations qui s'offrent aux juifs que les pogroms des années 1880 poussent hors de l'Empire russe - et celui de l'Algérie - qui sert de référence à Edmond de Rothschild.

13Les Rothschild aidaient la vieille immigration juive en Israël depuis longtemps en la pourvoyant d'institutions médicales et d'écoles. La fondation de l'Alliance israélite universelle, à Paris, en 1860, montre le rôle que jouait alors le judaïsme français dans la coordination de l'action internationale juive.

14Edmond de Rothschild et son frère Alphonse sont parmi les fondateurs du Comité général de secours établi à la fin de 1881 pour aider les réfugiés juifs chassés d'Ukraine par les pogroms. Le sionisme n'est pas encore né. C'est dans le cadre de la politique humanitaire et philanthropique de soutien aux juifs dans la misère que se situe donc l'action d'Edmond de Rothschild. À la suite de sa rencontre, au début de 1882, avec Carl Netter, le créateur (en 1870) de l'école agricole de Mikve Israel à Jaffa, son action se précise : il participe à la fondation de la colonie d'Ekron (qui commence à fonctionner au mois d'octobre 1883, au bout d'un an de démarches) et soutient, dès 1882, les initiatives déjà lancées de Rishon-le-Zion. L'implication directe du baron dans la politique de colonisation dure jusqu'au-delà de 1900, où le relais est pris par la Jewish Colonization Association.

15Conformément aux objectifs traditionnels de l'action philanthropique, il s'agit, pour le baron, de fournir à ceux qu'il aide, puis qu'il prend en charge, des conditions de vie - et donc de santé - et des niveaux d'éducation satisfaisants. Il s'agit aussi, en montrant l'aptitude des juifs au travail agricole, de combattre les préjugés traditionnels à la base de l'antisémitisme.

16Le baron de Rothschild joue, vis-à-vis des nouveaux arrivés, le rôle que jouerait ailleurs l'État. Il met en place l'infrastructure nécessaire au succès des deux colonies qu'il a pris en charge. Il élargit leurs bases foncières. Il les dote d'institutions de gestion, dirigées par ses hommes. Il fait appel à des agronomes français qui ont l'expérience du développement du vignoble en Algérie pour créer des bases économiques saines.

17Edmond de Rothschild est exigeant. Il agit en maître, ce qui suscite des critiques. Le choix de la viticulture comme activité de base s'avère malheureux lorsque le vignoble français se reconstitue - ce qu'Edmond de Rothschild reconnaît pleinement. Le bilan est au total très largement positif : à la veille œ la seconde vague d'immigration, qui commence en 1904, les colonies du baron regroupent plus des trois quarts des terres cultivées par les juifs et des populations tournées vers l'agriculture : Edmond de Rothschild a ainsi offert aux organisations juives la base et le modèle sans lesquels la construction d'Israël aurait été impossible.

18Le livre de Ran Aaronsohn se lit avec d'autant plus de plaisir qu'il fait une large place aux acteurs que le baron a su regrouper, à leur formation et à leurs manières d'agir. On suit pas à pas la mise en place des institutions, les étapes de la construction de l'habitat et les progrès de la mise en valeur des terres.

19J'ai cependant un regret : quoique Ran Aaronsohn insiste fortement dans ce texte sur le rôle positif d'Edmond de Rothschild, la part qui lui est faite, et qui, à travers lui, est faite au judaïsme français et à la France, me paraît plus réduite que dans le manuscrit de la thèse que j'avais lu il y a une douzaine d'années.

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Notes

1 Ruth Kark (dir.), 1989, The Land that Became Israel. Studies in Historical Geography, Jerusalem, Magnes Press, The Hebrew University, Yale, Yale University Press, X-332 p.

2 Ruth Kark, 1994, American Consuls in the Holy Land, 1832-1914, Jerusalern, Magnes Press, The Hebrew University, Detroit, Wayne State University, 388 p.

3 Ruth Kark et Michal Oren-Nordheim, 2001, Jerusalem and its Environs. Quarters, Neighborhoods, Villages, 1800-1948, Jerusalem, Magnes Press, The Hebrew University, Detroit, Wayne State University, 443 p.

4 Ran Aaronsohn, 2000, Rothschild and Early Jewish Colonization, Jerusalem, Magnes Press, The Hebrew University, Lanhan, Boulder, New York, Rowman and Littlefied, 330 p.

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Pour citer cet article

Référence papier

Paul Claval, « Travaux israéliens de géographie historique »Géographie et cultures, 42 | 2002, 121-124.

Référence électronique

Paul Claval, « Travaux israéliens de géographie historique »Géographie et cultures [En ligne], 42 | 2002, mis en ligne le 02 décembre 2025, consulté le 15 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/gc/25395 ; DOI : https://doi.org/10.4000/15g2t

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Auteur

Paul Claval

Université Paris IV-Sorbonne

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