La paix en miettes : Israël et Palestine (1993-2000)
Franck Debié et Sylvie Fouet, 2000, La paix en miettes. Israël et Palestine (J 993- 2000), Paris, PUF, coll. "Géographies", 448 p.
Texte intégral
1Je ne saurais dissimuler le plaisir que m'a procuré la publication de l'ouvrage de Franck Debié et de Sylvie Fouet : il inaugure une nouvelle collection consacrée à la géographie aux Presses universitaires de France (la première après vingt-cinq ans, et surtout après une période de 15 ans où la discipline avait été réduite à la portion congrue par cette grande maison d'édition) ; il traite d'une question d'actualité brûlante ; il propose un nouveau style de géographie politique.
2Ce qui passionne Franck Debié depuis maintenant une dizaine d'années, c'est la géographie politique telle qu'elle se pratique aux échelons responsables des grandes décisions lorsqu'une crise internationale éclate. Il a ainsi suivi au plus près les opérations de maintien de la paix de l'ONU, de la Somalie au Cambodge et en Bosnie. Il s'attache, dans ce livre, à retracer la mise en œuvre des accords d'Oslo.
3Un ouvrage comme celui-là repose sur l'accès à des sources de première main et dont l'accès est souvent difficile. Franck Debié et Sylvie Fouet ont fait merveille. Ils ont su tirer parti de toutes les données accessibles sur le web (comme en témoigne la bibliographie spéciale qu'ils lui consacrent). Ils situent leur travail dans le champ des discussions relatives aux dimensions spatiales de la politique israélienne : il y a ceux qui ne voient dans les accords d'Oslo qu'un "paravent diplomatique qui masque [...] la poursuite de processus entamés depuis longtemps : la colonisation cohérente et planifiée de la Cisjordanie, l'annexion de fait d'une région métropolitaine de Jérusalem" (p. 19) ; il y a ceux qui voient dans les accords d'Oslo "la 'transition sécuritaire', la nouvelle 'matrice de contrôle' qui constitue la réalité du processus de paix sur le terrain" (p. 21), comme si l'on avait affaire à des "processus de domination d'un nouveau type, qu'il conviendrait d'abolir pour débloquer la paix" (ibidem) ; il y a ceux qui y voient "un processus de réorganisation économique" et un nouveau "processus de ségrégation sociale" (p. 23) ; à l'inverse, il y a ceux qui décrivent l'après Oslo en termes de processus d'aliénation, les Israéliens, ayant fait reculer la paix en cédant aux pressions à court terme (p. 24).
4Les auteurs sont conscients des débats théoriques qu'ils évoquent ainsi, mais leur propos est autre :
"[...] Nous avons essayé de comprendre ce qui avait pu changer dans le domaine du contrôle israélien par rapport à la période de l'occupation, quel était l'impact de l'étrange union douanière créée par le protocole de Paris, comment les pratiques sociales palestiniennes géraient les contraintes et les opportunités liées à ces nouveaux fonctionnements du territoire. C'est un travail, que nous avons voulu aussi territorial que possible, de sociologie politique et économique" (p. 29).
5Le résultat est fascinant. Oslo, c'est la reconnaissance mutuelle par les protagonistes de la dualité des groupes, et à terme, des États aujourd'hui présents en Palestine. Une évolution générale se lit chez les Palestiniens, même si elle s'interrompt chaque fois que la violence remonte :
"Les acteurs, souvent plus jeunes, s'intéressent plus aux libertés réelles, au développement économique du peuple palestinien, à la fin du harcèlement sécuritaire par les forces d'occupation, qu'aux grands débats idéologiques sur l'architecture idéale de l'État palestinien du futur" (p. 74).
6Du côté israélien, le sionisme a longtemps nié la présence d'un peuple arabe en Palestine, puis a évolué jusqu'à Yitzhak Rabin, pour qui c'est aux Palestiniens de dire qui ils sont. Face à ce courant devenu pragmatique se dresse le bloc de ceux pour lesquels il ne faut pas abandonner de territoire aux Palestiniens. L'analyse des attitudes israéliennes, de leur complexité, de leur évolution, doit beaucoup à l'ouvrage de Jean-Christophe Attias et Esther Benbassa. La négociation d'Oslo repose, pour les Israéliens, sur un principe simple : "[pour un peuple], le territoire compte moins que les structures économiques et sociales et la capacité d'insertion dans le jeu des marchés mondiaux".
"Sur la base de ces principes, il doit être possible de réaliser un troc avec les responsables du nationalisme palestinien : en échange des territoires qu'Israël désire conserver, du moins pendant un certain temps [...], les responsables palestiniens obtiendront le contrôle de l'essentiel des écoles, des universités, des zones de production où vivent et travaillent les Palestiniens" (p. 106).
7Debié et Fouet dressent alors un bilan minutieux de l'espace tel qu'il se présente avant les négociations, de celui qui est esquissé par la déclaration de principe du 13 septembre 1993 et le protocole économique de Paris, et de celui qui est négocié à Oslo, la terre contre la paix. Le résultat, c'est le morcellement du territoire palestinien en une centaine de fragments. Les Palestiniens, mis devant le fait accompli, s'ingénient à renégocier cette fragmentation à chaque étape du processus.
8C'est la troisième partie, consacrée à la pratique des territoires d'Oslo, qui constitue la partie la plus neuve de l'ouvrage : elle analyse dans le détail comment peuvent fonctionner des espaces politiquement et culturellement fragmentés, mais économiquement solidaires. On aurait tort de ne voir, dans ce type de géographie, qu'une exception liée au conflit israélo-palestinien : c'est en fait à des processus de fragmentation de ce genre, bien que non officiels, que l'on assiste dans les espaces que les idéologies dominantes présentent comme "multiculturels". Il n'y existe pas de frontières au sens classique du terme, mais la vie impose d'en fabriquer d'autres. En Cisjordanie, les Israéliens ont créé un espace qu'ils n'administrent plus directement qu'en partie, mais qu'ils contrôlent de l'extérieur et qu'ils sont capables à tout instant de bloquer économiquement. Est-ce viable ? Les uns et les autres ont été forcés, au quotidien, de réinventer un espace vivable. Mais les asymétries sur lesquelles repose le processus conduisent à un blocage qui est politique et financier, mais qui résulte surtout des conceptions mises en œuvre de part et d'autre les auteurs parlent du "blocage cognitif d'Oslo" :
"La négociation d'Oslo a été vécue au départ comme une révolution, pour finir dans un marchandage de plus en plus mesquin, où l'application des promesses faites par Israël est systématiquement conditionnée à des progrès palestiniens dûment constatés et vérifiés" (p. 379).
9Chaque partie campe sur ses positions sans rien faire pour imaginer des solutions. C'est de ce drame de l'incompréhension, et de ses fondements territoriaux, que nous parle la nouvelle géographie politique de Franck Debié et Sylvie Fouet.
Pour citer cet article
Référence papier
Paul Claval, « La paix en miettes : Israël et Palestine (1993-2000) », Géographie et cultures, 42 | 2002, 124-126.
Référence électronique
Paul Claval, « La paix en miettes : Israël et Palestine (1993-2000) », Géographie et cultures [En ligne], 42 | 2002, mis en ligne le 02 décembre 2025, consulté le 04 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/gc/25398 ; DOI : https://doi.org/10.4000/15g2u
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