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Cartographie et souveraineté territoriale

Du puzzle étatique au patchwork numérique
Mapping and territorial sovereignty: from the state puzzle to the digital patchwork
Henri Desbois et Matthieu Noucher
p. 95-116

Résumés

Souveraineté territoriale et cartographie sont intimement liées. Historiquement, la fabrique de la carte a accompagné, voire anticipé, la construction de certains États-nations. Cependant, des évolutions récentes, associées au tournant numérique, modifient en profondeur cette relation. L’accessibilité à de nouveaux capteurs (GPS) ou de nouvelles données (imagerie satellite), l’implication de nouveaux acteurs (géants de la Tech) et l’émergence de nouveaux outils (globes virtuels) complexifie la donne. Une double dérégulation est aujourd’hui à l’œuvre : par le bas via des initiatives communautaires qui tentent de dresser leur propre carte et par le haut, via notamment des firmes multinationales qui s’engagent activement dans ce champ d’activité. Ce double mouvement semble alors ouvrir la voie à une forme de post-souveraineté cartographique dont nous proposons d’analyser les rouages politiques.

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Texte intégral

Une partie de cette réflexion a été menée dans le cadre du projet de recherche « SPHEROGRAPHIA : des globes virtuels aux blancs des cartes. Une immersion (carto-)graphique dans la mise en récit des changements globaux » financé par l’agence nationale de la recherche (ANR-22-CE55-0005-01).

Introduction

1Depuis le début du XXIe siècle, le globe virtuel issu de l’imagerie satellitaire a remplacé la mosaïque colorée des États de la mappemonde comme icône méta-géographique favorite des médias (Dodge et Perkins, 2000a). Cette évo­lution est symbolique d’une transformation plus profonde du rapport entre la cartographie et la souveraineté territoriale. Depuis l’apparition des États cen­tralisés et stables et les débuts de la cartographie scientifique, d’abord avec la redécouverte de Ptolémée à la Renaissance (Besse, 2003) puis avec la réalisa­tion des cartes nationales à grande échelle (Brown, 1979), la carte a été à la fois l’instrument de l’affirmation du pouvoir des États et un des symboles de leur puissance (Buisseret, 1992). Historiquement, il existe un lien entre l’émer­­gence des États territoriaux européens et l’apparition de la cartographie moderne, un long processus qui s’amorce au XVIe siècle et se développe au XVIIe (Bing, 1999). L’évolution de l’art de la guerre dans le courant du XIXe siècle a, dans de nombreux pays, subordonné la cartographie aux besoins des militaires. La production de cartes s’apparente alors à une fonction quasi régalienne. Cependant, avec l’apparition des satellites d’observation de la terre, des techniques de traitement numérique des données géographiques et l’avènement d’Internet et des sites de cartographie en ligne, la maîtrise de la production cartographique échappe en partie aux États qui doivent faire face à la dissémination de l’information géographique.

2À travers cette contribution, nous proposons de rappeler comment s’est cons­truite la relation entre souveraineté et cartographie avant de montrer en quoi les évolutions récentes modifient cette relation. La double dérégulation aujour­d’hui à l’œuvre (par le bas via des initiatives communautaires et par le haut via des firmes multinationales) semble ouvrir la voie à une forme de post-souveraineté cartographique (Noucher, 2023) dont il convient d’analyser les rouages politiques.

La construction d’une souveraineté cartographique

3Le lien entre souveraineté et cartographie se tisse lentement, sur une longue période qui correspond à la fois à l’invention de la cartographie moderne fon­dée sur la mesure et le calcul et à l’affirmation, en Europe, d’États souverains et centralisés. La cartographie a d’abord contribué à construire la souveraineté des États centralisés en donnant à voir le territoire national comme le lieu naturel d’exercice du pouvoir. Dans un deuxième temps, les États prennent en charge leur propre cartographie, qui devient un des éléments constitutifs de leur souveraineté, et un instrument de gouvernement.

  • 1 La cartographie a été parfois utilisée pour fixer les frontières dans les traités entre États (Blac (...)

4La révolution cartographique qui s’amorce à la Renaissance procède à la fois d’un mouvement scientifique, avec la redécouverte de Ptolémée et un regain d’intérêt pour la géographie dans le contexte des grandes découvertes, et d’une impulsion politique, la nécessité de préciser les frontières1 et de se doter d’ou­tils d’administration précis. Dans certaines régions d’Europe, l’émergence d’un marché capitaliste de la terre crée aussi une demande de cartographie à grande échelle de type cadastral (Pickles, 2004, p. 99). L’imprimerie permet de reproduire les cartes avec exactitude et à moindre coût, ce qui entraîne l’es­sor d’une véritable industrie cartographique en Europe à partir du XVIe siècle, notamment autour de la publication d’atlas (Brown, 1979, p. 150 sqq. ; Besse, 2003, p. 273). Cette première floraison cartographique est en grande partie le fait d’initiatives privées, et le gros de la production est destiné à de riches ama­teurs ou érudits qui goûtent particulièrement le côté esthétique des cartes. Les conventions graphiques qui poussent les cartographes à tracer des fron­tières même lorsqu’elles ne sont pas précisément définies contribuent à impo­ser l’idée d’une souveraineté des États fondée sur une base territoriale (Branch, 2011). Ainsi, les « cartes disséquées », sorte de puzzles apparus en Angleterre au XVIIIe siècle, donnent à voir des frontières beaucoup plus nettes que celles qui existaient dans les faits (Norgate, 2007).

5C’est plus particulièrement à partir du XVIIe siècle que la cartographie devient véritablement une affaire d’État, avec les premiers travaux de mesures systé­matiques par triangulation et mesure astronomique des longitudes de la France par Jean Picard et Jean-Dominique Cassini, prélude à l’établissement de la première carte à grande échelle d’un État. Les entreprises de cartographie scien­tifique à grande échelle sont d’un coût et d’une durée tels que seuls des États centralisés, puissants et stables peuvent les mener à bien. D’autre part, l’établissement de ces cartes est un des outils par lesquels ces États s’affirment et se donnent les moyens de maîtriser leur territoire.

  • 2 La carte est formellement concédée à une société privée constituée de 50 actionnaires, mais l’essen (...)
  • 3 Comme ce quatrième Cassini porte le même prénom que son arrière-grand-père, on préfère souvent le n (...)

6L’établissement de la carte de Cassini est à cet égard exemplaire. Il s’agit d’une entreprise placée à l’origine sous la supervision de l’Académie des Sciences, alors nouvellement créée, et répondant à une demande directe de Colbert, en 1668 (Levallois, 1988, p. 14). Les tests des méthodes de relevés durent près de 10 ans, et un projet de carte de France est approuvé par Louis XIV en 1679. Le trait de côte est mesuré assez rapidement, modifiant consi­dérablement les cartes précédentes. La triangulation de l’intérieur est beau­coup plus longue, en raison de difficultés techniques, politiques et financières. Une première carte en 18 feuilles à l’échelle de 1/878 000 est publiée en 1745, assez peu détaillée, mais fixant près de 800 grands triangles utilisables pour la mise en chantier d’une cartographie complète du pays à grande échelle (Brown 1979, p. 252). En 1750, César François Cassini de Thury, petit-fils de Jean-Dominique, peut entreprendre les relevés nécessaires à l’établissement de la nouvelle carte, plus de 80 ans après le projet initial de Colbert. Le coût de l’entreprise est en grande partie supporté par l’État, mais lorsque les fonds viennent à manquer, on fait appel au financement privé2. La carte est pratique­ment achevée à la veille de la révolution, par Jean-Dominique Cassini,3 fils de César-François. Elle consiste en 180 feuilles à l’échelle 1/86 400 (une ligne pour cent toises). L’entreprise de cartographie de la France s’étend donc sur plus de 120 ans. Malgré l’intervention ponctuelle de capitaux privés, l’État garde toujours la haute main sur le projet. L’Assemblée nationale constituante approuve la carte sur laquelle sont reportés les départements nouvellement créés, et prévoit sa mise à jour. On peut comprendre que les révolutionnaires aient adopté la carte de Cassini. Celle-ci, en effet, était une entreprise specta­culaire d’unification à la fois symbolique et réelle d’un territoire qui, dans les faits, était encore fort disparate. Tout en étant une icône de la souveraineté, la carte en est aussi l’instrument. Par exemple, elle est un instrument d’aménage­ment : le corps des ingénieurs des ponts et chaussées, créé en 1716, a joué un rôle important dans le soutien à l’initiative cartographique, qui était un préa­lable à une amélioration rationnelle des routes du pays. Elle sert aussi à la détermination des frontières et à la planification de la défense.

La carte, l’État et la guerre

  • 4 Bien que l’IGN soit placé sous la tutelle du ministère des Travaux publics après la guerre, les mil (...)

7Le lien entre la cartographie et l’art de la guerre est ancien. Il n’a pas été au cœur de l’entreprise des Cassini, même si Cassini de Thury a occasionnelle­ment collaboré avec des ingénieurs militaires. C’est surtout à partir du Premier Empire que le lien entre la cartographie nationale et les militaires se renforce, avec le projet de la carte d’État-major, destinée notamment à améliorer la con­naissance et la figuration du relief. Les guerres napoléoniennes retardent la mise en œuvre d’une nouvelle carte de France jusqu’en 1817. La carte d’État-major, à l’échelle de 1/80 000, est achevée en 1880. À partir de ce moment, et jusqu’à la création de l’Institut Géographique National (IGN) en 19404, la car­tographie française est en grande partie l’affaire des militaires, même si des services civils collaborent aux opérations de relevés et à l’établissement des cartes. Cette militarisation de la cartographie n’est pas propre à la France : par exemple, la cartographie britannique devient une affaire exclusivement mili­taire dès 1791. La militarisation de la cartographie a plusieurs conséquences.

8Tout d’abord, elle confère aux États un contrôle presque absolu sur ce qu’ils souhaitent divulguer de leur géographie. Dans la majorité des pays démocra­tiques, la cartographie à grande échelle est publique et disponible dans le com­merce. Cependant, certaines installations stratégiques peuvent être omises, ce qui devient presque systématique dans le courant du XIXe siècle (Harley, 2001, p. 65). Par exemple, pour les cartes produites en France, l’intérieur des camps militaires n’est pas détaillé. Dans d’autres pays, en particulier sous les régimes autoritaires, les cartes les plus précises ne sont pas disponibles pour le public. Le cas le plus extrême est sans doute atteint par l’URSS, qui se dote d’une double cartographie, l’une, exacte, secrète et à l’usage exclusif des mili­taires, l’autre, intentionnellement imprécise, destinée à la publication. Un mathéma­ticien soviétique a même été récompensé dans les années 1970 pour avoir mis au point un système de projection qui introduisait des erreurs aléa­toires dans les cartes destinées au grand public (Postnikov, 2002 ; Jacob, 1992, p. 353).

  • 5 Le système de Bange, adopté par l’armée française en 1877, marque l’apparition des canons modernes (...)

9Une autre conséquence de la militarisation de la cartographie est l’orientation des choix cartographiques en fonction des besoins exprimés par l’armée. Ainsi, au début de la Première Guerre mondiale, les progrès de l’artillerie qui amenaient à tirer plus fréquemment sur des objectifs dissimulés à la vue, et, par conséquent à préparer les tirs au moyen de cartes, ont conduit à l’abandon de la projection équivalente de Bonne utilisée par la carte d’État-major en faveur d’une projection conforme de Lambert, qui avait l’avantage de mieux pré­server les angles5. La cartographie entre alors dans un régime balistique, que l’avènement des missiles à longue portée a encore renforcé.

10La mainmise des militaires sur les cartographies nationales a aussi pour effet de limiter les collaborations internationales. Quoique les tentatives de coopé­rations aient été assez fructueuses dans le domaine de la géodésie (Levallois, 1988, p. 141), la Première Guerre mondiale y a mis un terme et les différentes cartographies se sont développées dans des cadres strictement nationaux. Dans le courant du XIXe et au début XXe siècle, les différents services carto­graphiques sont absorbés par la mise à jour des cartes nationales et l’établis­sement des cartes des domaines coloniaux (sur ce dernier point, voir Edney, 1999 ; Blais, 2014). Les projets de coopération restent sans lendemain (Heffernan, 2002). Les cartes nationales diffèrent par leur échelle, leur légende, mais aussi par leur projection et leur référentiel géodésique. Par exemple, les cartes françaises utilisent un système géodésique spécifique fondé sur un ellipsoïde local (Clarke, 1880) dont le point fondamental se situe à la verticale de la coupole du Panthéon (on appréciera au passage la portée symbolique de ce choix). Les systèmes cartographiques nationaux sont ainsi strictement isolés les uns des autres, et la différence des systèmes géodésiques rend ainsi quasi-impossible la conversion des coordonnées d’une cartographie à l’autre. Lors de la Seconde Guerre mondiale, cette incompatibilité des sys­tèmes géodésiques européens a été révélée en particulier lors des tirs de V2 sur Londres, les systèmes géodésiques français et anglais étant décalés de plu­sieurs centaines de mètres (Cloud, 2001, p. 235).

11Du XVIIe au XXe siècle, l’étatisation puis la militarisation de la cartographie procèdent ainsi d’un long mouvement qui place cette activité au cœur d’enjeux de souveraineté complexes.

Ce que la transition numérique fait à la souveraineté cartographique

12Les transformations techniques de la cartographie et le développement d’In­ternet modifient le lien entre souveraineté et cartographie. Deux innovations viennent principalement changer la donne : les satellites d’observation de la Terre et le développement d’Internet. Ces deux techniques se rejoignent aujourd’hui dans les terres virtuelles du type Google Earth, mais, avant même le développement d’Internet, les satellites d’observation de la Terre avaient ouvert une première brèche dans la souveraineté cartographique des États. L’imagerie satellite dont se sont saisis les géants du Web a ainsi participé à une première forme de dérégulation cartographique qu’on pourrait qualifier de dérégulation « par le haut », c’est-à-dire en provenance de fournisseurs de services ou de données planétaires. En complément, une dérégulation « par le bas », en provenance des citoyens qui se saisissent de ces applications, pour proposer leur propre représentation du monde, peut aussi s’observer. Cette double dérégulation contourne et concurrence l’autorité de l’État, ouvrant la voie à une « ère de la post-souveraineté cartographique » (Noucher 2023).

Dérégulation cartographique par le haut : l’État face à l’imagerie satellite et aux géants du Web

13Les satellites d’observation de la Terre, dont les premiers exemples apparais­sent dans le domaine militaire entre la fin des années 1950 et le début des années 1960 (programme CORONA, voir Cloud, 2001, 2002), avant les satel­lites civils du programme Landsat (1972, Mack, 1990), affectent la capacité des États à maîtriser ce qu’ils souhaitent divulguer de leur territoire, érodant ainsi l’exclusivité de leur souveraineté cartographique. Quoique les tech­niques de photogrammétrie à partir d’images spatiales ne soient pas aussi pré­cises que des relevés au sol et que les erreurs d’interprétation soient inévita­bles, les satellites sont des outils cartographiques utilisables pour les territoires trop vastes ou inaccessibles. La première génération de satellites-espions américains a d’ailleurs largement été mise à contribution par les États-Unis eux-mêmes pour la cartographie civile de leur propre territoire, au prix d’une gestion très complexe de la chaîne du secret (Cloud, 2002).

  • 6 « L’espace extra-atmosphérique, y compris la Lune et les autres corps célestes, peut être exploré e (...)
  • 7 URSS mise à part, qui a testé avec succès des armes anti-satellites à la fin des années 1960, mais (...)
  • 8 La NASA a d’abord posé ce principe pour les images Landsat. Il a ensuite été formulé dans les « Pri (...)

14Alors que les espaces aériens des États dépendent des autorités nationales, le domaine spatial est international, selon les termes d’un traité entré en vigueur en 1967 et ratifié par 100 États au 1er janvier 20106. Le traité n’autorise pas formellement l’observation des espaces nationaux, mais il encourage le déve­loppement des activités scientifiques spatiales. La NASA s’est notamment appuyée sur ce traité pour répondre aux protestations d’États, principalement d’Amérique latine, qui ont cherché à interdire la collecte d’images de leur ter­ritoire national depuis l’espace lors des débuts des missions Landsat (Litfin, 1999, p. 102). Quelles qu’aient pu être les résistances de certains pays, aucun n’avait les moyens techniques de s’opposer à l’usage de satellites d’observa­tion sur son territoire7. La résolution médiocre des premiers satellites civils (80 mètres pour les premiers Landsat) et la possibilité pour les pays observés d’avoir accès aux images des satellites civils scientifiques ont apaisé les craintes des États8, au moins tant que le programme Landsat est demeuré public (Litfin, 2002, p. 73).

15À partir du moment où des images de haute résolution sont disponibles com­mercialement (10 mètres de résolution en 1986 avec le satellite SPOT 1, une trentaine de cm avec les satellites commerciaux actuels), le secret cartogra­phique devient très difficile à protéger, même pour les États les plus fermés. Une résolution inférieure à 1 mètre est sensiblement supérieure à celle des satellites militaires de première génération (CORONA, jusqu’en 1972). Les caractéristiques techniques des satellites militaires plus récents sont encore couvertes par le secret-défense. Compte tenu de leur taille et du type d’optique qu’ils sont supposés utiliser, ils ont probablement une résolution de l’ordre d’une dizaine de cm (Monmonier, 2002 ; Boulanger, 2020). En ce qui concerne la résolution spatiale, les satellites militaires n’ont donc plus d’avan­tage tech­nique significatif par rapport à leurs contreparties civiles, du moins pour des applications cartographiques. Le coût des données et les techniques initiale­ment très spécialisées que requiert leur traitement limitent quelque peu leur dissémination, mais les restrictions initiales qui réservaient aux militaires l’ac­cès aux images les plus précises sont progressivement levées. Des États étran­gers et des ONG sont désormais capables d’accéder à un type d’infor­mation géographique indisponible auparavant.

16Si les États perdent l’exclusivité de la production de l’information géogra­phique, cela ne signifie pas pour autant qu’ils perdent tout à fait leur souverai­neté cartographique. Les cartes nationales sont toujours produites par États, le plus souvent par des services nationaux. Les cartes à grande échelle d’un pays sont rarement produites par un pays étranger, à l’exception des cartographies à usage militaire. Cartographier les théâtres d’opérations étrangers est une pra­tique antérieure à l’ère spatiale. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les militaires allemands ont effectué un énorme travail de géodésie et de carto­graphie à la fois en direction de l’est (Cloud, 2002, p. 267) et en direction de l’ouest (Rose et Willig, 2004). Le débarquement allié a également été précédé d’une intense activité cartographique (Rose et al., 2006). La Guerre froide est l’occasion d’un travail de cartographie secrète de grande ampleur de la part de l’URSS et des États-Unis, en préparation à la fois d’une guerre convention­nelle en Europe et d’un échange de feu nucléaire. Les Soviétiques avaient ainsi réalisé une couverture cartographique à grande échelle de plusieurs régions d’Europe de l’Ouest, à partir de la cartographie publiquement disponible, tra­duite, redessinée, complétée et mise à jour à partir de sources diverses. Potstnikov, dans le cadre d’un article comparant les cartographies civiles et militaires de l’URSS (2002, p. 256), reproduit un extrait d’une carte sovié­tique au 1/50 000 de l’est de la France. Après la chute de l’URSS, l’existence de ces cartes a été rendue publique et de nombreuses feuilles ont circulé, mais l’histoire exacte de cette entreprise reste obscure (Davies, 2005 ; Davies et Kent, 2017). Du côté américain, le matériel géographique saisi en Allemagne à la fin de la Guerre, et en particulier des relevés géodésiques s’étendant jusque dans le territoire soviétique, a formé le socle de la cartographie mili­taire secrète de la Guerre froide (Cloud, 2002). Une partie de ces travaux cartographiques de la Guerre froide a été conduite avant l’avènement des satellites. La nature secrète du régime soviétique, l’impossibilité de se procu­rer des cartes exactes ou d’effectuer des observations sur le terrain expliquent que les Américains aient eu massivement recours à l’observation depuis l’espace.

  • 9 La précision d’un tir dépend de nombreux facteurs (système de guidage, connaissance fine de la grav (...)

17Ces cartographies secrètes sont capitales pour l’histoire des techniques géo­graphiques, mais tant qu’elles restent secrètes, elles n’affectent pas plus la souveraineté des États que ne le font les autres formes d’espionnage. Les tech­niques géographiques mises au point pour les besoins militaires portaient cependant en germe la révolution à venir de la cartographie globale. C’est en effet la dissuasion nucléaire, et plus particulièrement le choix des missiles balistiques à longue portée, qui est à l’origine des profondes transformations de la géodésie d’après-guerre. Ni les systèmes géodésiques locaux d’avant-guerre, ni même les systèmes géodésiques plus étendus qui, à partir des années 1940, tentent d’unifier les systèmes nationaux à l’échelle continentale (Smith, 1997, p. 95) ne permettent d’atteindre une précision suffisante pour un tir balistique intercontinental sur une cible de petite taille, comme une base mili­taire9. La mise au point d’un système géodésique global et son amélioration sont la grande entreprise géodésique de la seconde moitié du XXe. Un nombre important d’ellipsoïdes mondiaux avaient déjà été proposés auparavant, mais, faute d’un accord unanime et en l’absence d’applications concrètes, leur adop­tion formelle par l’Union Internationale de Géodésie et Géophysique avait une portée concrète limitée (Hinks, 1924). Les progrès des instruments de mesure au sol, l’étude des trajectoires des premiers satellites artificiels et des méthodes photogrammétriques appliquées aux images acquises par les satel­lites-espions CORONA ont abouti, principalement à l’initiative des États-Unis, à la définition d’une série de systèmes géodésiques globaux à partir de la fin des années 1950 (Smith, 1997, p. 135 ; Defense Mapping Agency, 1974 ; Clarke et Cloud, 2000, p. 1999). Ces systèmes sont nommés « World Geodetic System » et désignés par l’abréviation WGS, suivie de l’année de leur adoption (WGS 60, WGS 72, WGS 84 représentent des étapes impor­tantes, le dernier étant le système de référence du GPS).

18Les méthodes employées pour établir ces systèmes géodésiques sont en partie secrètes, mais les systèmes eux-mêmes sont publics. Cependant, les cartogra­phies nationales demeurent établies sur les anciens systèmes. La nécessité de garder une cohérence avec les cartes anciennes et les coûts liés à une nouvelle triangulation n’incitent pas les instituts géographiques à changer leurs pra­tiques, du moins jusqu’à la généralisation du GPS. L’existence d’un système géodésique mondial, même sans application civile immédiate, est une étape importante vers la fin du monopole de fait des États sur les cartographies nationales.

  • 10 On attribue souvent à Al Gore la paternité des globes virtuels (voir par exemple Craglia et al., 20 (...)

19Dans les années 2000, la dissémination des informations géographiques sur Internet et leur intégration dans des systèmes cartographiques grand public puissants dont le contrôle échappe aux États ont des conséquences plus pro­fondes. Les plus aboutis de ces systèmes sont les globes virtuels en ligne, dont le plus connu est Google Earth lancé en 2005. Le principe de ces logiciels est de proposer un accès simple à des bases de données géographiques plus ou moins riches, comportant des images spatiales, aériennes, de la cartographie numérique, etc. Ils sont plutôt destinés à un usage ludique, mais trouvent des applications assez nombreuses, notamment dans le domaine pédagogique. La conception des globes rappelle le dispositif du Geoscope imaginé par Buck­minster Fuller au début des années 1960, un globe géant conçu sur le modèle des planétariums, capable de donner des informations variées sur la Terre (McConville, 2007), et remis au goût du jour, notamment par Al Gore en 1998 (Gore, 1998), sous le nom de « Terre numérique »10. Ces globes virtuels mobilisent tous les progrès techniques récents de la géographie, en particulier les acquis de la géographie militaire de la Guerre froide : unification des sys­tèmes géodésiques qui permet d’intégrer des données hétérogènes, satellites d’observation de la Terre, traitement informatique, normalisation et interopé­rabilité des données géographiques, etc. Ils bénéficient également du dévelop­pement du marché de la géographie numérique qui s’est traduit par une énorme production de données. Ces systèmes demeurent fortement imprégnés par un imaginaire militaire, comme en témoigne leur esthétique (trajectoires paraboliques pour joindre deux points), ou le choix du nom de Keyhole, nom donné aux différents programmes de satellites d’observation militaires améri­cains, pour la société à l’origine de Earth Viewer, le logiciel que le géant de Mountain View a racheté en 2004, redéveloppé et diffusé quelques mois après sous le nom de Google Earth.

  • 11 Le pétaoctet est une unité de mesure de capacité de stockage de données qui équivaut à 1015 octets, (...)

20Du fait de leur caractère global et par la précision des données qu’ils propo­sent, ces globes virtuels couvrent tout le spectre de la cartographie : ils ont en même temps l’exhaustivité géographique des atlas et la précision des cartes de base. Outre la très grande qualité de son interface de navigation cartogra­phique et la fluidité des services proposés, le succès de Google Earth tient aussi à l’incroyable quantité de données mises à disposition et régulièrement actualisées et archivées. La version 1.0 d’Earth Viewer permettait d’accéder, en juin 2001, à une base de données à la couverture globale alors en basse résolution, d’un volume de 5 à 6 téraoctets d’informations (Brotton, 2014). Vingt plus tard, à l’occasion de la sortie de son service Timelapse, Google annonce l’agrégation de plus de 20 pétaoctets11 d’images satellites pour mon­trer l’évolution de l’occupation des sols de 1984 à 2021. ­À un moment où la carte papier tend à reculer devant son équivalent sur écran avec la généralisa­tion des GPS, nous assistons à une révolution des modes de production et des usages de la cartographie probablement d’une ampleur comparable à celle qui s’était produite lors de l’apparition des premiers atlas imprimés. Cela modifie nos conceptions de l’espace (Desbois, 2010), et transforme le lien qui existait entre l’État et la carte.

21Dans l’année qui a suivi la mise en ligne de Google Earth (2005), plusieurs gouvernements se sont inquiétés de ce qu’ils considéraient comme une atteinte à leur sécurité et à leur souveraineté (Kumar, 2010, p. 160-161). Les plaintes portaient principalement sur deux points : la révélation d’installations secrètes et la contestation des frontières.

22Contrairement aux cartes produites nationalement, les images de Google Earth ne censurent pas a priori l’information sur les sites sensibles. Les États dans lesquels l’information géographique est contrôlée, comme l’Inde ou la Chine, ont cherché, apparemment sans grand succès, à obtenir que ne soient diffu­sées que des images de qualité dégradée (Hafner et Ray, 2005 ; Geen, 2010). La crainte la plus souvent exprimée au sujet de l’exposition des instal­lations stra­tégiques concerne le risque terroriste. Cette crainte a été exprimée de façon théorique dès les débuts de Google Earth, mais quelques évènements ont sem­blé lui donner du crédit. Deux en particulier ont eu un certain retentissement médiatique.

23Début 2007, les troupes britanniques à Bassorah ont déclaré avoir saisi des tirages papier d’images Google Earth chez des insurgés soupçonnés d’avoir mené des attaques contre des bases militaires occidentales (Harding, 2007). Après les attentats de Bombay en 2008, les médias indiens ont expliqué que les terroristes avaient utilisé Google Earth pour se familiariser avec la ville, à tel point qu’un juge indien a même réclamé l’interdiction du logiciel en Inde (Blakely, 2008). Dans un cas comme dans l’autre, il n’y a pas de preuve for­melle que le globe virtuel ait pu réellement jouer un rôle déterminant. À Bassorah, les Irakiens qui fréquentaient les bases avaient tous les moyens de recueillir directement sur le terrain les renseignements nécessaires à la plani­fication des attaques, et à Bombay, n’importe quel guide touristique permettait de localiser les cibles (Norris, 2010, p. 12 et 15).

24La société Google nie toujours que son globe virtuel représente un risque par­ticulier, puisque ses images sont toutes disponibles auprès d’autres sources. Quoique la presse ait fait état de mesures de censure de la part de Google Earth qui aurait retiré les images des bases occidentales irakiennes en les remplaçant par des images anciennes et flouté des installations militaires britanniques (Harding, 2007b), Google a toujours affirmé ne jamais altérer les images avant de les mettre en ligne. Il est possible, cependant, que les images soient censu­rées avant d’être communiquées à Google (Norris, 2010, p. 15).

  • 12 Le Defense Authorization Act est un acte fédéral qui fixe, pour chaque année fiscale, le budget de (...)
  • 13 Bing maps est un service de Microsoft équivalent à Google Maps. Terraserver est un fournisseur amér (...)

25Les plaintes des différents États contre Google ont peu d’effet. D’une part, Google est une société de droit américain, ce qui limite les possibilités de recours d’autres pays, et d’autre part, les images spatiales sont légales au regard du traité sur l’espace extra-atmosphérique de 1967. L’État d’Israël constitue une exception. En effet, en raison d’un amendement au Defense Authorization Act de 199712, connu sous le nom d’amendement Kyl-Bingaman, il est interdit aux sociétés américaines de commercialiser des images d’Israël d’une résolution supérieure à ce qui est commercialement dis­ponible à l’étranger (Thompson, 2007, p. 25). Cet amendement est le résultat des pressions exercées par Israël sur le Sénat des États-Unis pour éviter la dissémination d’images de ses troupes et de ses installations militaires chez ses voisins arabes. Son application est rendue possible par le contrôle étroit exercé par le gouvernement américain sur le commerce des images spatiales (Harris 2009). Dans les faits, tous les satellites civils d’une résolution infé­rieure à 2m étant à l’époque exploités par des sociétés américaines, cela limi­tait les images d’Israël à une qualité sensiblement inférieure à ce qui était disponible pour les autres régions du globe. Toutefois, la multiplication de satellites contrôlés par d’autres pays (divers pays européens, Chine, Turquie, etc.) et capables d’offrir une résolution inférieure à 2 m a rendu plus ou moins caduc l’amendement Kyl-Bingaman. Depuis 2020, les sociétés américaines d’imagerie spatiale peuvent proposer des images d’une résolution maximale de 40 cm sur le territoire israélien. D’une façon générale, la multiplication des satellites et des sociétés commercialisant des images spatiales et aériennes dans de nombreux pays rend de plus en plus illusoire la volonté des États de maîtriser la diffusion de leurs images. Les différents globes virtuels ne s’ap­provisionnent pas tous aux mêmes sources, et, hors du cas particulier d’Israël, une image censurée dans Google Earth ne l’est pas forcément dans Bing ou dans Terraserver13.

  • 14 Leur implantation est mondiale, mais elles sont soumises au droit américain.

26Il est donc exact que les globes virtuels donnent à voir des sites qui étaient naguère exclus de la cartographie des États. Les risques réels d’atteinte à la sécurité, cependant, sont probablement assez limités, puisque ces globes vir­tuels ne divulguent rien qui ne soit disponible auprès d’autres sources. Les réactions assez vives suscitées par les globes virtuels sont motivées par autre chose que par des considérations sécuritaires. Elles s’expliquent à la fois par la culture institutionnelle des milieux de la défense et de la sécurité, par tradi­tion peu enclins à la transparence, et par la portée symbolique du dévoilement des installations sensibles par le biais d’Internet. Le lien symbolique fort qui existe entre la cartographie et la souveraineté des États est altéré par les nou­velles cartographies représentées par les globes virtuels. Non seulement ces cartographies échappent à la maîtrise des États, mais encore elles sont asso­ciées à Internet, un des plus puissants acteurs et un des principaux emblèmes de la mondialisation qui sape les autorités nationales. Ces nouvelles cartes, de plus, sont produites par de grandes sociétés transnationales14 (principalement Google et Microsoft) dont le poids et le pouvoir, au moins dans le domaine économique, sont équivalents à ceux d’un petit État (Kumar, 2010, p. 159). Ce glissement de l’autorité cartographique des appareils d’État vers les agents de la mondialisation (et le secteur privé) est un bouleversement considérable du régime de nos représentations géographiques communes.

27Hors de la question spécifique des installations sensibles, la fonction Street View qui, intégrée dans Google Maps et Google Earth, permet de voir, dans un nombre croissant de villes du monde, des photos des rues prises au niveau du sol a également suscité des réactions vives. Ces réactions sont en partie liées à la découverte du fait que Google, en plus de photographier les rues, avait également collecté des données privées (des informations sur le trafic Web) par le biais des réseaux sans fil des particuliers (Le Monde, 2010). Cependant, avant même la révélation de cette affaire, le service avait été cri­tiqué, voire attaqué en justice, notamment pour atteinte à la vie privée (Segal, 2010). Ainsi, de nombreuses protestations et poursuites judiciaires concernant la protection de la vie privée ont eu lieu en Allemagne, à la fois au sujet de la photographie des bâtiments et celle des personnes dans la rue, obligeant Google à interrompre, en 2011, le déploiement de Street View dans le pays, alors que l’entreprise avait eu le temps de capter les images d’une vingtaine de grandes villes seulement. Douze ans plus tard, Street View a fait son retour. En 2023, l’intérêt économique (en particulier pour le développement de l’ac­tivité touristique) semble avoir convaincu la plupart des Länder qui ont, tout de même, demandé des gages à Google : pour les particuliers et les organisa­tions qui le souhaitent, il est possible de demander le floutage de sa maison ou de son entreprise.

  • 15 Les réactions face aux Google car ne sont pas sans analogie avec l’accueil parfois réservé, en leur (...)

28La défiance qu’inspire Street View est liée en partie à la montée des inquié­tudes liées au droit à l’image, mais aussi à la force symbolique du spectacle des voitures photographiques de Google parcourant les villes du monde entier pour faire leurs relevés. La présence de ces arpenteurs d’un nouveau genre, privés et étrangers, peut être une source d’inquiétude15. De plus, la compila­tion de ces images peut révéler des panoramas atypiques, voire franchement glauques, de nos espaces publics (Rafman 2011).

  • 16 Plusieurs notes ont été publiées sur le blog officiel de Google Earth à ce sujet, notamment : http: (...)

29Un autre sujet de plainte des États envers Google Earth concerne les litiges territoriaux. Les tracés de frontières et la toponymie sont contestés. Par exemple, les médias indiens ont accusé Google de présenter une frontière fausse entre l’Inde et le Pakistan, ce qui a entraîné une protestation officielle de l’Inde auprès des États-Unis en 2005 (Kumar, 2010, p. 163). Plus récem­ment, Google a été mis en cause au sujet de disputes territoriales en Amérique centrale (Sutter, 2010), en Asie du Sud-est (China Daily, 2010), et en Extrême-Orient (Ogura, 2010). Contrairement au cas des images d’installations sen­sibles, Google propose des corrections et répond, dans une certaine mesure, aux requêtes concernant les rectifications de frontières16. L’application Google Maps, qui présente des données similaires à celles de Google Earth, mais directement dans un navigateur Internet, peut proposer des versions dif­férentes du tracé des frontières en fonction des lois locales (Katz, 2023). Il est significatif de constater que Google Earth, en peu d’années, s’est vu implici­tement reconnaître le statut d’une autorité géographique internationale, au moins aux yeux du public, et parfois des gouvernements. La polémique autour du « Golfe du Mexique », rebaptisé de façon autoritaire par Donald Trump « Golfe d’Amérique » au lendemain de son élection en 2025, en est un bon exemple : nombre d’observateurs ont considéré comme définitive cette nouvelle appel­lation puisqu’elle a figuré, quelques heures seulement après l’annonce du Pré­sident américain dans Google Maps (ou plutôt dans la version US de Google Maps) sans aucune concertation avec les instances inter­na­tionales.

30Cette dérégulation par le haut, qui donne à de rares acteurs dominants le numérique une capacité inédite de contourner la cartographie des États, en im­posant leur propre vision du Monde, se double d’une dérégulation par le bas, moins spectaculaire, mais tout aussi performative.

Dérégulation cartographique par le bas : l’État face aux initiatives citoyennes

  • 17 Toutes les échelles sont concernées : des ONG internationales comme le WWF déploient des solutions (...)

31Les évolutions techniques et le développement des réseaux de communication électronique ont également érodé le monopole cartographique des États en contribuant à une forme de démocratisation des outils cartographiques. Celle-ci a autorisé l’émergence de pratiques collaboratives de production cartogra­phique. Les Systèmes d’Information Géographique (SIG) réservés aux géo­maticiens cohabitent désormais avec des outils de cartographie en ligne dont la prise en main s’est grandement simplifiée17. Cette facilité de production et de diffusion des données géographiques sur le Web contribue aussi à renforcer les capacités des non-experts de la cartographie à se réapproprier le pouvoir de cartographier eux-mêmes leur territoire. Jusqu’alors exclusivement top down puisqu’attribut du pouvoir, la production de carte devient aussi progres­sivement une production bottom up. De multiples acteurs traditionnellement exclus du processus de production cartographique – les habitants de quar­tiers, peuples autochtones, mouvements écologistes, etc. – se sont ainsi approprié les outils et modes de représentation de la cartographie pour faire pression sur les politiques publiques. Si, dans le prolongement de la cartogra­phie partici­pative, les SIG participatifs ont permis d’introduire les techniques géoma­tiques dans des actions de démocratie participative depuis les années 1990, l’essor du Web tend à amplifier ce type d’initiative (Joliveau et al., 2013). Le géoweb provoque aujourd’hui un ébranlement des géographies numériques souveraines en démultipliant les sources potentielles, mais aussi les canaux de diffusion. Les cartes officielles sont complétées, contournées, voire concur­rencées par des cartes alternatives, et l’autorité cartographique est remise en cause. De Cotonou au Bénin (Choplin et Lozivit, 2019) à Saint-Laurent du Maroni en Guyane française (Moracchini et Comptour, 2020), nombreux sont les exemples de cartographies participatives qui mobilisent des outils carto­graphiques en ligne pour rendre visibles des quartiers (informels, marginaux, spontanés…) qui n’apparaissent pas sur les cartes « officielles » (Noucher, 2023). OpenStreetMap (OSM) en est l’exemple emblématique : il est à la car­tographie ce que Wikipédia est à la compilation encyclopédique du savoir.

  • 18 Communiqué de presse du 4 juin 2014 « De l’usage des données OpenStreetMap dans les BaseMaps d’ArcG (...)

32Construit autour de multiples environnements, communautés et projets colla­boratifs, OSM propose à des milliers de contributeurs d’alimenter une base de données géographique mondiale librement éditable et partagée. Le projet occupe désormais une place importante dans le paysage de l’information géo­graphique. Ce commun numérique constitue aujourd’hui une source cartogra­phique qui complète, contourne, voire concurrence les données institu­tion­nelles (celles des États, des collectivités) tout comme les données commer­ciales (celles des multinationales, des entreprises). À l’échelle mon­diale, OpenStreetMap fournit une ressource, a minima, qui peut permettre de combler à peu de frais le blanc des cartes lorsque des pays ne sont pas investis par les fournisseurs de données géographiques. C’est ainsi qu’en juin 2014, la société ESRI, leader mondial des systèmes d’information géographique, a annoncé utiliser ces données pour enrichir ses fonds de plan (BaseMaps) afri­cains « appuyant ainsi les usages professionnels de la base de données OSM »18. Trois services de fonds de plan prêt à l’emploi (fond topographique, fond routier, fond en niveau de gris) et trois services de toponymie (frontières et contours administratifs, réseau routier, réseau de transport) exploitent ainsi une douzaine d’objets OSM pour 42 pays d’Afrique où la couverture carto­graphique officielle est lacunaire.

  • 19 Faure-Muntain V. (2018). Rapport sur les données géographiques souveraines, Vie publique.
  • 20 Interview de Sébastien Soriano, ZDNet, le 9 juin 2021.

33Cette montée en puissance d’OSM suscite l’intérêt de la communauté scienti­fique dont les travaux sur cet objet (de l’évaluation de la qualité des données à l’exploration de l’hétérogénéité de sa couverture en passant par l’identifica­tion des profils des contributeurs) tendent à se développer rapidement depuis les années 2010, à tel point que Quinn et MacEachren (2018) vont jusqu’à parler d’OpenStreetMap studies. Les acteurs gouvernementaux s’en préoccu­pent également, en témoigne la mission sur la gouvernance des données géo­graphiques en France, confiée à la députée Valéria Faure-Muntian, par le Premier ministre français Édouard Philippe en 2018. Dans un courrier officiel, il y expose les motivations de la mission qu’il lui confie : « La donnée d’in­formation géographique demeure plus que jamais un vecteur de l’action éclai­rée de l’État et un enjeu de souveraineté ». L’adjectif « souveraines » revient ensuite six fois dans cette lettre de trois pages qui détaille les attendus de cette étude sur la gouvernance des données géographiques en France. Celle-ci abou­tira, quelques mois plus tard, à la remise au gouvernement d’un rapport intitulé « Les données géographiques souveraines »19. Le rôle de l’IGN y est âprement discuté. Comme l’évoque Kévin McDougall (2019) : « La place des agences gouvernementales, en particulier des agences nationales de cartographie, a considérablement changé au cours des 10 à 15 dernières années. Les agences fondées sur la fourniture de services de biens publics ont été réduites et leurs opérations ont été sous-traitées à des entreprises privées. » Pour y faire face, les instituts nationaux de cartographie cherchent désormais à collaborer avec des collectifs de la société civile, comme l’association OpenStreetMap, pour envisager de nouvelles formes de gouvernance des données géographiques. En Angleterre, l’Ordnance Survey a été l’une des premières agences natio­nales à s’ouvrir au crowdsourcing et en France le nouveau directeur de l’IGN a lancé, en 2021, sa « fabrique des géo-communs » qui souhaite s’inspirer d’OpenStreetMap pour que l’institut fasse « sa révolution copernicienne de l’open data »20.

Conclusion : pour une analyse des rationalités politiques associées à la post-souveraineté cartographique

34La carte a été un outil si utile aux desseins des États que ceux-ci se sont long­temps réservé le privilège de la produire et que certains d’entre eux ont même tenu secrète leur cartographie la plus précise. Aujourd’hui, les satellites et Internet modifient en profondeur les conditions de production et de diffusion de la cartographie. Le modèle dominant de la représentation cartographique n’est plus ni l’atlas ni la carte à grande échelle, mais la carte sur écran acces­sible par un globe virtuel. Comme à la Renaissance, les atlas ou au XVIIIe siècle les premiers puzzles géographiques, ces nouveaux outils ludiques et pédagogiques transforment les imaginations géographiques de leur temps.

35Une guerre de la cartographie se joue donc aujourd’hui avec des configura­tions qui peuvent être multiples, en provenance d’acteurs transnationaux ou à l’initiative de démarches locales, mais conservent une constante : la puissance publique y est systématiquement remise en cause. Les enjeux politiques de l’information géographique doivent être analysés à l’aune de cette transition vers la post-souveraineté cartographique, certainement plus sourde et com­plexe que les ruptures annoncées par les promesses technoscientifiques. On peut en effet relever que l’essor du géoweb et la double dérégulation cartogra­phique qui l’accompagne sont porteurs d’une promesse paradoxale : ils offrent l’accès à une diversité de représentations de l’espace tout en mettant en avant, par divers dispositifs de contrôle et de hiérarchisation des flux information­nels, des contenus aux contours opaques. Tout en participant à une massifica­tion des usages de l’information géographique, les nouveaux outils du géoweb ont, en effet, gommé toute technicité en simplifiant les interfaces graphiques. Gommer cette technicité pour diffuser les usages de l’information géogra­phique, a eu pour effet collatéral d’invisibiliser les rationalités politiques à l’œuvre derrière chaque opération cartographique qu’il devient désormais bien délicat de déconstruire ou plus simplement même d’identifier. En effet, dès lors que l’information géographique se dilue, comment identifier les rationalités et stratégies politiques qui orientent la conception, la construction et la diffusion de ces nouveaux patchworks cartographiques ? Quelles percep­tions de l’espace, physique et social, sont sous-jacentes à ces rationalités mul­tiples, complémentaires, concurrentes, divergentes ? Comment les acteurs sociaux problématisent-ils les différentes échelles de représentations spatiales quand le zoom-dézoom est continu ? Et finalement, comment ces rationalités politiques varient-elles en fonction des lieux et désormais aussi en fonction des algorithmes utilisés ?

36Naguère symboles et outils de la puissance des États, les nouvelles cartes se construisent désormais en partie par le biais d’agents privés et mondialisés. Même si, pour reprendre une formule d’un article souvent cité de Taylor (1994), lui-même paraphrasant Mark Twain, « l’annonce de la mort de l’État Nation est prématurée », les transformations actuelles de la cartographie sont un des symptômes de l’érosion de sa prééminence comme forme dominante de l’organisation territoriale. À ce titre, les globes virtuels sont un des sym­boles et un des agents de la mondialisation à l’œuvre.

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Notes

1 La cartographie a été parfois utilisée pour fixer les frontières dans les traités entre États (Black, 2009), mais cette pratique n’est devenue systématique que tardivement. Ce n’est qu’à l’issue des guerres napoléoniennes que les cartes, ou, à défaut, des mentions géographiques précises, sont systématiquement adjointes aux traités qui règlent les litiges frontaliers entre États européens.

2 La carte est formellement concédée à une société privée constituée de 50 actionnaires, mais l’essentiel du financement provient de l’État ou des provinces.

3 Comme ce quatrième Cassini porte le même prénom que son arrière-grand-père, on préfère souvent le nommer « Cassini IV » afin d’éviter l’ambiguïté.

4 Bien que l’IGN soit placé sous la tutelle du ministère des Travaux publics après la guerre, les militaires demeurent des acteurs importants dans la cartographie française, par l’intermédiaire de la Section géographique de l’État-major de l’armée, chargée de transmettre à l’IGN les besoins militaires, en matière de cartographie et de géodésie (Décret n° 46-636 du 8 avril 1946 précisant les relations entre l’Institut géographique national et l’armée de terre).

5 Le système de Bange, adopté par l’armée française en 1877, marque l’apparition des canons modernes de plusieurs kilomètres de portée. Les techniques de tir à vue des artilleurs napoléoniens deviennent alors obsolètes.

6 « L’espace extra-atmosphérique, y compris la Lune et les autres corps célestes, peut être exploré et utilisé librement par tous les États sans aucune discrimination, dans des conditions d’égalité et conformément au droit international, toutes les régions des corps célestes devant être librement accessibles. » Le texte en Français du traité et les détails de sa ratification sont disponibles en ligne : http://www.oosa.unvienna.org/pdf/publications/STSPACE11Rev2Add3F.pdf ; lien vérifié le 2 janvier 2025.

7 URSS mise à part, qui a testé avec succès des armes anti-satellites à la fin des années 1960, mais qui, en tant que puissance disposant de satellites d’observation militaires, était aussi intéressée à préserver une certaine neutralité de l’espace extra-atmosphérique (Wheelon, 1995, p. 259).

8 La NASA a d’abord posé ce principe pour les images Landsat. Il a ensuite été formulé dans les « Principes sur la télédétection » adoptés en 1986 par l’assemblée générale de l’ONU, et qui stipu­lent que : « Dès que les données primaires et les données traitées concernant le territoire relevant de sa juridiction sont produites, l’État observé a accès à ces données sans discrimination et à des conditions de prix raisonnables. L’État observé a également accès aux informations analysées disponibles concernant le territoire relevant de sa juridiction qui sont en possession de tout État participant à des activités de télédétection sans discrimination et aux mêmes conditions, compte dûment tenu des besoins et intérêts des pays en développement » (Nations Unies, 2002, p. 50).

9 La précision d’un tir dépend de nombreux facteurs (système de guidage, connaissance fine de la gravité à proximité du site de lancement, etc.), et l’incompatibilité des systèmes géodésiques n’est pas le plus difficile à surmonter. Cependant, l’évolution de la stratégie nucléaire américaine dans les années 1950 qui prévoit d’utiliser les armes nucléaires contre des objectifs militaires avant de frapper les villes demande de passer d’une précision de quelques kilomètres à quelques centaines de mètres (MacKenzie et Spinardi, 1988), ce qui suppose aussi un système de coordonnées unifié.

10 On attribue souvent à Al Gore la paternité des globes virtuels (voir par exemple Craglia et al., 2008), mais outre le globe pédagogique géant imaginé par Fuller, l’encyclopédie numérique Encarta de Microsoft, proposait un atlas sous forme de Globe virtuel (hors ligne) dès 1997. Selon Avi Bar-Zeev, un des ingénieurs à l’origine de Google Earth, le discours d’Al Gore a en revanche facilité la déclassification d’une partie de l’imagerie à haute résolution (Bar-Zeev et Crampton, 2008, p. 87). L’intention pédagogique des globes géants imaginés par Elysée Reclus était comparable à ce qu’envisageait Al Gore.

11 Le pétaoctet est une unité de mesure de capacité de stockage de données qui équivaut à 1015 octets, soit 1 million de milliards d’octets.

12 Le Defense Authorization Act est un acte fédéral qui fixe, pour chaque année fiscale, le budget de la défense des États-Unis.

13 Bing maps est un service de Microsoft équivalent à Google Maps. Terraserver est un fournisseur américain d’images aériennes et spatiales.

14 Leur implantation est mondiale, mais elles sont soumises au droit américain.

15 Les réactions face aux Google car ne sont pas sans analogie avec l’accueil parfois réservé, en leur temps, aux géomètres chargés des levées de la carte des Cassini.

16 Plusieurs notes ont été publiées sur le blog officiel de Google Earth à ce sujet, notamment : http://google-latlong.blogspot.com/2010/07/improving-quality-of-borders-in-google.html ; lien vérifié le 2 janvier 2025.

17 Toutes les échelles sont concernées : des ONG internationales comme le WWF déploient des solutions mondiales (comme le Global Information and Biodiversity Information Portal – GLOBIL), en parallèle de systèmes institutionnels nationaux comme le géoportail de l’IGN qui côtoient désormais des outils en ligne de collectivités territoriales (comme, en Nouvelle-Aquitaine, la Plateforme d’échange de données – PIGMA).

18 Communiqué de presse du 4 juin 2014 « De l’usage des données OpenStreetMap dans les BaseMaps d’ArcGIS Online » – ESRI France.

19 Faure-Muntain V. (2018). Rapport sur les données géographiques souveraines, Vie publique.

20 Interview de Sébastien Soriano, ZDNet, le 9 juin 2021.

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Pour citer cet article

Référence papier

Henri Desbois et Matthieu Noucher, « Cartographie et souveraineté territoriale »Géographie et cultures, 127 | -0001, 95-116.

Référence électronique

Henri Desbois et Matthieu Noucher, « Cartographie et souveraineté territoriale »Géographie et cultures [En ligne], 127 | 2025, mis en ligne le 15 décembre 2025, consulté le 11 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/gc/25474 ; DOI : https://doi.org/10.4000/15d3w

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Auteurs

Henri Desbois

Université Paris Nanterre
henri.desbois@geohumaine.fr

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Matthieu Noucher

CNRS, UMR Passages
matthieu.noucher@cnrs.fr

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Droits d’auteur

CC-BY-SA-4.0

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