Conflits et minorités dans l’Europe post-communiste
Texte intégral
1Au-delà de la frontière orientale de l’Union Européenne, l’Europe post-communiste est cette partie du sous-continent ayant été affectée, depuis 1989-1991, par la disparition de l’URSS, du Comecon et du Pacte de Varsovie. Depuis ce tournant capital, elle a vu émerger des États qui n’existaient pas lorsque le Mur de Berlin s’est effondré le 9 novembre 1989. Contrairement à l’Europe atlantique, les PECO (Pays de l’Europe centrale et orientale) ont longtemps subi des tracés et des contenus extrêmement mobiles parce que, d’une part, ils furent malgré eux, le champ d’affrontement de quatre empires et que, d’autre part, leur constitution comme nations s’est réalisée tardivement et parfois incomplètement. Pour compliquer cette équation territoriale, il faut ajouter que les Etats actuels inscrits dans cette aire ont été l’objet de changements de souveraineté, de conquêtes, d’abandons et d’irrédentismes.
2La grande originalité de cette Europe post-communiste est d’être un espace où se rencontrent deux grands mondes culturels (la germanité et la slavité), deux alphabets (le latin et le cyrillique) et quatre grandes religions (catholicisme, protestantisme, orthodoxie, islam). C’est un espace compliqué à saisir parce qu’il est fait d’un réseau subtil d’allégeances, de divergences, de superpositions et d’emboîtements. La quasi-totalité des pays et des peuples concernés cherche aujourd’hui à établir une identité culturelle et historique distincte de celle imposée par les Soviétiques pendant plus de quatre décennies. L’extrême imbrication des langues, des cultures et des religions de cette Europe-là en faisait tout le sel géographique. Or, quatre changements majeurs sont venus accentuer son "clichage" territorial : disparition des communautés juives par la Shoah en 1940-1945, expulsion des Allemands en 1945-1946, "minorisation" des Russes dans les Etats baltes depuis 1990, nettoyage ethnique en Croatie, en Bosnie et au Kosovo de 1991 à 2000. Tous ces événements ont eu pour effet de chasser de leurs terres ancestrales des pans entiers de populations. En outre, la quête identitaire dans le contexte de la désoviétisation se complique par le télescopage de conceptions divergentes de la nation entre lesquelles il est nécessaire de trouver une synthèse : conception civique et conception centrée sur des attributs ethniques variés, parmi lesquels on trouve naturellement langues et religions.
3L’un des grands problèmes affectant l’Europe post-communiste est la non-coïncidence entre les frontières politiques et les frontières ethniques. Cette situation est d’ailleurs la conséquence directe du "système de Versailles" (traités de paix de 1919-1920). Celui-ci a engendré, ici ou là, des mécontentements récurrents accompagnés de tendances séparatistes de la part de certaines minorités et de tentations irrédentistes de la part de certains États. Si l’on y ajoute la suppression de toute aspiration nationale pendant le presque demi-siècle de régime soviétique, il n’est, dès lors, plus étonnant de comprendre pourquoi le nationalisme ethnique a fait un tel retour en force depuis 1990, selon des formes très variables néanmoins.
4L’écroulement du système communiste dans l’empire soviétique et dans la Yougoslavie titiste a eu comme conséquence la résurgence des Etats baltes, l’émergence du Bélarus et de l’Ukraine comme États souverains et l’apparition de cinq nouveaux États sur les décombres de l’ex-Yougoslavie. L’implosion de la Fédération yougoslave s’est accompagnée de quatre guerres ethniques entre 1991 et 1999 (Slovénie, Croatie, Bosnie, Kosovo). C’est en Bosnie que cette désintégration a pris l’aspect le plus tragique et c’est là où le rapport conflit/minorités est à son maximum.
5Six contributions proposées dans cette livraison éclairent cette question des conflits et des minorités en Europe post-communiste. Trois d’entre elles s’attachent à certains pays successeurs de l’Union soviétique : Etats baltes, Bélarus, Ukraine. Les tensions entre minorités et peuples majoritaires n’y ont pas pris un tour aussi dramatique que dans, l’ex Yougoslavie. Néanmoins, il existe des différences sensibles d’un Etat à l’autre. Le rapport entre minorités et Etat ou egtre minorités et nationalité dominante est plus conflictuel dans les Etats baltes qu’au Bélarus, par exemple, sans parler de la Moldavie où l’on a frôlé la scission territoriale. Parallèlement, l’inscription des minorités dans ces territoires post-soviétiques varie d’un Etat à l’autre et même parfois d’une région à l’autre au sein de ces Etats. Nul doute que les relations entre minorités et Etats connaîtront encore des évolutions sensibles en raison du rapprochement de certains d’entre eux avec l’Union Européenne (Pologne, Estonie). La redéfinition rapide de leur statut géopolitique dans l’espace européen pèsera à l’évidence sur le destin de certaines de leurs minorités (Russes des Etats baltes, par exemple).
6Les trois autres contributions sont consacrées à la Bosnie, pays qui apparaît comme le concentré et la quintessence des problèmes ethno identitaires de cette zone. Le bon voisinage et l’intangibilité des frontières sont des préalables forts à l’entrée des PECO dans l’Union Européenne. La Convention Cadre sur les minorités nationales (1994) et le Pacte de Stabilité en Europe (1995) forment une contribution importante dans le processus de rééquilibrage territorial de la nouvelle Europe. La transition impérative pour les pays de l’Europe post-communiste est de passer du stade d’Etats ethniques à celui de nations politiques fondées sur un projet civique. Les Eurorégions, le Marché Unique, l’Espace Schengen et la zone euro sont des formules territoriales contribuant à vider de toute substance négative ces questions ethno-identitaires et les conflits qu’elles engendrent.
Pour citer cet article
Référence papier
Yann Richard et André‑Louis Sanguin, « Conflits et minorités dans l’Europe post-communiste », Géographie et cultures, 38 | 2001, 3-4.
Référence électronique
Yann Richard et André‑Louis Sanguin, « Conflits et minorités dans l’Europe post-communiste », Géographie et cultures [En ligne], 38 | 2001, mis en ligne le 16 janvier 2026, consulté le 15 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/gc/25911 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16n0m
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