Les États-Unis entre local et mondial
Cynthia Ghorra-Gobin, 2000, Les États-Unis entre local et mondial, Paris, Presses de
Sciences-Po, 288 p.
Texte intégral
1Comme l’écrit l’auteur, mais ce qui n’apparaît pas clairement dans le titre de l’ouvrage celui-ci vise à "inscrire l’émergence de la métropole [américaine] dans une perspective de recomposition de l’ordre planétaire" (p. 30). En effet, certaines mutations qui affectent à l’échelle mondiale l’organisation de la production, les flux migratoires mais aussi les rapports des sociétés à leur environnement se traduisent très localement et concrètement par des évolutions géographiques majeures au sein des grandes métropoles qui jouent un rôle central dans la "mondialisation" : celles des Etats-Unis.
- 1 N’a-t-on pas forgé l’acronyme CAVE pour dénoncer les Citizens Against Virtually Everything ?
2Après une présentation des dynamiques spatiales de suburbanisation qui affectent l’espace métropolitain, dont les logiques économiques, sociologiques et idéologiques sont soulignées, l’auteur s’attache aux quatre grands problèmes qui, selon elle, constituent les enjeux actuels majeurs de la géographie et de la société urbaine américaine. Le premier porte sur la recomposition ethnique et les problèmes de représentation des minorités, particulièrement sur les rapports entre "l’ancienne minorité" (les Noirs) et les "nouveaux immigrés" (hispaniques et asiatiques), tels qu’ils ont été illustrés par exemple par les émeutes de 1992 à Los Angeles. Le deuxième a trait aux mouvements locaux de défense de l’environnement, notamment incarnés par le mouvement NIMBY et celui de la "justice environnementale", dont l’auteur montre toute l’ambiguïtë1. Le troisième concerne la poche de pauvreté que constitue la ville-centre, que la réforme de la politique sociale a bien du mal à réduire, tant la concentration de la pauvreté est un facteur qui tend à l’aggraver. Le quatrième est lié à l’étalement urbain et aux dysfonctionnements des grandes agglomérations, particulièrement en termes de politique urbaine. L’auteur dresse ainsi un bilan plutôt inquiétant, mais indique, dans un dernier chapitre, une solution politique aux problèmes évoqués, qui ne peuvent être résolus sans l’émergence d’une instance politique et administrative qui fait cruellement défaut : celle de la métropole elle-même- au-delà de sa fragmentation entre d’un côté, la ville-centre en crise et, de l’autre, des périphéries plus riches, tentées par une sécession symbolique ou effective.
3Les analyses de Cynthia Ghorra-Gobin se fondent son expérience prolongée du terrain californien, sur des enquêtes menées auprès de chercheurs et d’acteurs politiques de cinq grandes métropoles, et sur l’exploitation bien maîtrisée de l’abondante littérature (principalement américaine) sur le sujet. Un index et un glossaire facilitent la lecture du livre, autant que la clarté du style, de l’exposition et de l’argumentation, qui s’appuie sur de nombreux exemples, des données statistiques récentes, des mises au point sur des cas précis ou des notions mal connues. L’abondance des notes de bas de page et des références bibliographiques en fait un ouvrage de référence.
4Son intérêt dépasse le strict cadre de la géographie urbaine américaine. D’une part, les enjeux évoqués ne sont pas sans pertinence pour les villes d’autres horizons géographiques, ne serait-ce que parce que le modèle urbain, mais aussi politique, économique et culturel américain s’exporte. D’autre part, le géographe ne peut manquer de voir dans le travail de Cynthia Ghorra-Gobin une preuve manifeste de la richesse de la problématique spatiale. Alors que l’on pourrait croire que sur des questions comme celles de l’environnement, de la pauvreté, du multiculturalisme, etc. des approches par la sociologie, l’économie ou la science politique seraient plus adéquates, l’auteur prouve que non seulement l’approche géographique est légitime et efficace, mais aussi que l’espace, à travers des thèmes comme ceux de la ségrégation, des externalités, de la distance, de la concentration, etc. constitue un enjeu important, ou même le cœur du problème (ce qu’une cartographie un peu décevante montre mal). Les problèmes des grandes agglomérations des États-Unis relèvent certes de certaines contradictions profondes de la société américaine, mais l’espace semble jouer le rôle de catalyseur, comme si c’était à travers sa réalisation dans l’espace que le projet de société américain trouvait ses limites, manifestant ainsi son caractère à proprement parler utopique.
- 2 Cynthia Ghorra-Gobin, 1997, Los Angeles. Le mythe américain inachevé, Paris, CNRS éditions.
5Cynthia Ghorra-Gobin a récemment montré toute la spécificité de Los Angeles2 mais son approche ici ne met pas l’accent sur le caractère local des villes américaines. Comme l’auteur le démontre, la dimension locale, loin d’être écrasée par la "mondialisation", est réactivée par elle ; les métropoles américaines sont pourtant dans l’ouvrage présentées globalement, comme si elles avaient toutes les mêmes problèmes, si elles traduisaient toutes le même modèle. Pourtant, San Francisco, New York, Detroit, La Nouvelle-Orléans, etc. (pour ne rien dire de Los Angeles) présentent des profils très différents, ne partagent pas le même passé, ne correspondent pas à la même culture urbaine, etc. Sans doute, les mêmes questions de fond - celles de la société américaine - s’y posent, mais probablement pas tout à fait de la même façon. On aurait voulu en savoir plus sur ce point : cela pourrait probablement être l’objet d’un autre livre...
Notes
1 N’a-t-on pas forgé l’acronyme CAVE pour dénoncer les Citizens Against Virtually Everything ?
2 Cynthia Ghorra-Gobin, 1997, Los Angeles. Le mythe américain inachevé, Paris, CNRS éditions.
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Référence papier
Jean‑François Staszak, « Les États-Unis entre local et mondial », Géographie et cultures, 38 | 2001, 138-139.
Référence électronique
Jean‑François Staszak, « Les États-Unis entre local et mondial », Géographie et cultures [En ligne], 38 | 2001, mis en ligne le 28 juillet 2026, consulté le 15 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/gc/26639 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16n0f
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