1Bien que les musées aient toujours contribué à la renommée des territoires (Labourdette, 2021), ils semblent aujourd’hui pris dans une incessante quête d’attractivité (Brida et al., 2011 ; Bernini et Galli, 2023 ; Jacobi, 2020 ; Palumbo, 2022). L’engouement renouvelé pour cette institution, depuis les années 1980, atteste d’un véritable phénomène muséal qui ne cesse de croître (Gob et Drouguet, 2025 ; Guiragossian, 2024 ; Labourdette, 2021 ; Landry et Schiele, 2013 ; Poulot, 2009).
2Les musées tiennent une place majeure dans les politiques culturelles des collectivités territoriales et de l’État (Labourdette, 2021 ; Peyre, 2019 ; Poulot, 2009 ; Saez, 2021). Dorénavant, ils sont appréhendés comme des outils de communication efficaces au service des territoires au sein d’un écosystème économique mondialisé et concurrentiel (Landry et Schiele, 2013 ; Mairesse, 2022 ; Rasse et Lambert, 2019). Entre autres, au-delà de leurs missions fondamentales (recherche, conservation, exposition), ils doivent participer à façonner l’image des territoires, à les rendre dynamiques et attrayants (Colomb, 2012 ; Rasse et Lambert, 2019).
3Par ailleurs, la création ou la rénovation d’un musée soulève de nombreuses attentes pour les territoires, dont celles des retombées économiques, touristiques, culturelles et symboliques (Baudelle et al., 2015 ; Fagnoni et Gravari-Barbas, 2015 ; Fournier et al., 2010 ; Origet Du Cluzeau et Tobelem, 2009). L’abondance des travaux autour de ces questions, notamment en géographie, témoigne de l’intérêt croissant que l’on porte au musée et à son impact territorial (Baudelle et al., 2015 ; Fagnoni et Gravari-Barbas, 2015 ; Hertzog, 2004 ; Molinié-Andlauer, 2019). En effet, les musées sont au cœur de vastes programmes de régénération urbaine par la culture (Baudelle et al., 2015 ; Fagnoni et Gravari-Barbas, 2015 ; Fournier et al., 2010 ; Michel, 2022 ; Molinié-Andlauer, 2019). À l’étranger comme en France, les exemples ne manquent pas : la Tate Liverpool, le Centre Pompidou Málaga, le Louvre-Lens, le musée des Confluences à Lyon, ou encore le musée Soulages à Rodez, etc.
4Ces succès, largement médiatisés, participent à nourrir et à irriguer les mythes autour des reconfigurations territoriales dans les projets de création et/ou rénovation de musées. Cas d’école célèbre : le musée Guggenheim à Bilbao « constitue sans doute l’exemple qui sera le plus utilisé jusqu’à la nausée – comme “preuve” de l’importance des retombées économiques d’un musée sur sa région » (Mairesse, 2022, p. 5). Toutefois, supposer que les musées, ou les équipements culturels, participeraient à eux seuls à la régénération urbaine d’un territoire « tient davantage du fantasme que de la réalité concrète » (Lusso, 2009).
5Cette quête d’attractivité perpétuelle à laquelle le musée semble être soumis interpelle. Sa mise en attractivité occupe une place de plus en plus centrale dans ses missions questionnant in fine son rôle à jouer dans les territoires. Bien que l’attractivité soit un terme galvaudé, flou et consensuel (Houllier-Guibert, 2019, 2021), son usage est devenu un « incontournable des discours des élus » (Houllier-Guibert, 2021, p. 79) et des collectivités territoriales. L’enjeu de cette proposition est de saisir la complexité et les injonctions à l’attractivité qui pèsent sur les musées. À travers un corpus de musées en région Occitanie nous cherchons à observer : comment cette quête d’attractivité – à travers ses mythes et ses représentations – guide et transforme les projets de rénovation de musées dans les territoires ?
6Ainsi, la problématique nous permet de discuter de l’attractivité comme un enjeu de pouvoir pour les musées et les territoires. Les actions mises en œuvre aujourd’hui – des cours de yoga aux visites augmentées – répondent à une volonté de se démarquer, de paraître attractif et désirable, d’offrir une expérience de visite singulière auprès de différents publics. Dans cette perspective, les projets de rénovation sont travaillés par une idéologie de l'attractivité (Pertuso, 2022).
- 1 « Le désir de lieux est impulsé par des représentations et une réputation territoriale forte d’une (...)
- 2 Bonnemaison Joël, 1981, « Voyage autour du territoire », L'Espace géographique, t. 10, n° 4, p. 249 (...)
7Le concept de désir de lieux1 développé par la géographe Marie-Alix Molinié-Andlauer est intéressant, car il complexifie la notion d’attractivité, soit l’idée que le musée est autant désiré par des territoires – à l’image du géosymbole2 – que par des individus – la visite d’un musée est un espace valorisant et réputé (Molinié-Andlauer, 2019).
8Après avoir introduit la méthode de recherche, l’argumentation se décomposera en trois parties. Dans un premier temps, nous présenterons succinctement notre terrain d’étude – à savoir les musées de France en région Occitanie. Dans un deuxième temps, nous exposerons les résultats de notre terrain exploratoire portant sur les dynamiques de restructuration à l’œuvre. Enfin, nous discuterons de ces résultats au regard des enjeux de pouvoir que soulève cette quête d’attractivité pour les musées en région.
Méthodologie : Cifre et terrain exploratoire
Compte tenu de notre position de doctorante Cifre à la Région Occitanie, la démarche de recherche est inductive et itérative.
En janvier 2024, nous avons sollicité par courriel une trentaine de musées de France, dans les 13 départements d’Occitanie, pour lesquels un projet de restructuration (rénovation, agrandissement, muséographie, etc.) était soit en cours, récemment terminé ou à venir. Des entretiens libres ont été réalisés auprès des responsables d’établissements muséaux, principalement des conservateurs du patrimoine. Ce sont des professionnels qui connaissent parfaitement le fonctionnement du musée et l’écosystème territorial dans lequel il s’insère. Ces entretiens, au nombre de vingt, ont été effectués majoritairement durant le premier semestre 2024, en face-à-face, dans le bureau de l’interrogé ou par visioconférence. Les entretiens ont été enregistrés avec l’accord oral de l’enquêté (le cas échéant, une prise de notes a été réalisée).
Par le caractère exploratoire de la démarche et la sensibilité politique du sujet traité, nous avons décidé que ces entretiens demeureraient confidentiels, et cela pour plusieurs raisons. Tout d’abord, les projets de rénovation de musées cristallisent, souvent, de fortes attentes politiques, d’où l’importance de ne pas mettre en porte à faux les professionnels que nous rencontrons. Aussi, pour ce premier terrain, il nous importait de « gagner la confiance » des professionnels des musées. La « double casquette » de la Cifre (Dulaurans, 2012, 2013 ; Gallenga et al., 2023), avec un côté recherche et un côté « Région », peut être perçue comme une opportunité (pour tisser facilement des liens avec les interrogés) et/ou comme un inconvénient (une réticence à notre égard s’il existe une certaine méfiance envers nous ou la collectivité). C’est pourquoi au début de tous nos entretiens nous avons recontextualisé les objectifs de cette recherche, le financement de la Cifre ainsi que ses finalités. Dans cette perspective, réaffirmer le caractère confidentiel auprès des interrogés était nécessaire afin de disposer d’une « matière première » féconde.
Pour la retranscription, nous nous sommes aidés du logiciel Whisper (OpenAI) via la plateforme numérique Huma-Num.
- 3 Depuis le 1er décembre 2025, le musée Cérès Franco (Aude) a obtenu l’appellation Musée de France. I (...)
Parallèlement, une base de données des 1323 musées de France en Occitanie a été créée grâce aux données ouvertes (culture.data.gouv.fr) et aux documents internes : projets culturels et scientifiques (PSC) des musées ou accès aux comptes rendus de réunions liés aux projets de rénovation des musées (COPIL, CODIR), etc. Cette base de données nous permet, entre autres, de croiser les données quantitatives et qualitatives de fonctionnement des musées de la région avec des données d’ordre géographique (position géographique, unité urbaine, accessibilité du musée, etc.). Toutefois, une des difficultés de ce travail est l’observation sur le long terme des évolutions du phénomène muséal (Guiragossian, 2024).
9Les réalisations et événements tangibles (Bihay, 2019) occupent une place prépondérante dans les politiques de reconfiguration réticulaire et symbolique des territoires (Bihay, 2019 ; Cusin et Ducro-Passebois, 2016 ; Fournier et al., 2010 ; Molinié-Andlauer, 2019). De ce fait, les musées sont de plus en plus appréhendés par les collectivités comme des opportunités de transformation territoriale (Colomb, 2012 ; Lusso, 2009 ; Molinié-Andlauer, 2019 ; Vivant, 2009).
- 4 Dispositif d’aide adopté lors de la délibération n° CP/2022-10/12.16. Cf. https://www.laregion.fr/A (...)
- 5 À l’échelle nationale, 65 % des musées de France sont propriétés de communes ; 57 % des musées de F (...)
10Afin d’étudier cette dynamique, le point de départ de notre investigation est le dispositif d’aide aux équipements culturels et patrimoniaux structurants4 mis en place par la Région Occitanie. Ce dispositif permet à la Région Occitanie d’accompagner financièrement les musées de France dans leur projet de restructuration. Les coûts de restructuration et de création d’un musée représentent des investissements importants (en millions d’euros). Dès lors, le montage financier d’un tel projet nécessite la participation de différents partenaires, bien souvent les collectivités territoriales et l’État. La maitrise d'ouvrage est souvent à l'initiative des communes, les musées étant principalement propriétés de celles-ci5. Les financements croisés instaurent, entre les différents échelons territoriaux, une logique de maillage territorial (notamment par les dispositifs d’aides) et donc de nécessaires négociations territoriales (Gaudin, 1995).
11Avant d’expliciter les typologies des projets de rénovation, il est utile de recontextualiser le paysage muséal de notre étude. La région Occitanie recense 132 musées bénéficiant de la labellisation Musée de France. Elle est la 3e région la mieux dotée en nombre après les régions Île-de-France (133) et Auvergne-Rhône-Alpes (138). Ce panel de musées est réparti sur l’ensemble du territoire avec des disparités géographiques fortes entre les départements (tableau 1).
12L’Hérault (21 musées), le Gard (16 musées) et le Tarn (14 musées) sont les départements les mieux dotés en équipements muséaux. À l’inverse la Lozère (2 musées), l’Ariège (6 musées) et le Tarn-et-Garonne (6 musées) sont ceux qui en possèdent le moins. En 2019, les deux musées situés en Lozère étaient fermés pour travaux ce qui explique l’absence de visiteurs.
Tableau 1 – Répartition et fréquentation des musées de France par département en région Occitanie en 2019
|
Département
|
Nombre de musées
|
Nombre de visiteurs
|
|
Ariège
|
6
|
201 010
|
|
Aude
|
9
|
102 267
|
|
Aveyron
|
11
|
213 830
|
|
Gard
|
16
|
392 032
|
|
Gers
|
7
|
33 159
|
|
Haute-Garonne
|
12
|
744 150
|
|
Hautes-Pyrénées
|
7
|
92 758
|
|
Hérault
|
21
|
384 422
|
|
Lot
|
11
|
143 031
|
|
Lozère
|
2
|
0
|
|
Pyrénées-Orientales
|
10
|
244 383
|
|
Tarn
|
14
|
259 402
|
|
Tarn-et-Garonne
|
6
|
93 138
|
|
Total
|
132
|
2,9 millions d’entrées
|
Source : www.culture.data.gouv.fr [consulté le 21/01/2026]. Rosalie Pouget, 2025.
13Comme nous pouvons le voir (tableau 1, figure 1), un grand nombre de musées n’est pas synonyme d’une importante fréquentation. L’Aude avec 9 musées enregistre 102 267 visiteurs, tandis que l’Ariège avec 6 musées en comptabilise le double (201 010 visiteurs) ; le Gard avec 16 musées cumule 392 032 visiteurs versus l’Hérault avec 21 musées, soit 5 musées de plus, affiche une fréquentation cumulée légèrement inférieure (384 422 visiteurs). Tout comme la Haute-Garonne qui, avec 12 musées, affiche la fréquentation cumulée la plus importante avec 744 150 visiteurs.
Figure 1 – Fréquentation cumulée des musées de France selon les départements en région Occitanie en 2019
Sources : Ministère de la Culture [consulté le 21/01/2026]. Rosalie Pouget, 2025. https://datawrapper.dwcdn.net/SoKwJ/9/
14Une fois ces différences mises en exergue, il convient d’aller au-delà d’une répartition départementale des musées et de nous attarder sur le critère de la fréquentation (tableau 2). Ce détour par l’indicateur de fréquentation nous vient d’un premier constat que nous avons régulièrement entendu, et qui est le suivant : un musée attractif est un musée qui attire un nombre important de visiteurs. L’idée sous-jacente est que l’attractivité d’un musée se mesure à sa fréquentation. Or, mesurer l'attractivité relève bien souvent de la gageure (Bouba-Olga et Grossetti, 2018 ; Grossetti, 2022 ; Houllier-Guibert, 2019, 2021). Toutefois, ce référentiel quantitatif souligne les injonctions à la fréquentation qui peut peser sur les musées, avec parfois une véritable course à la fréquentation (Chaumier 2005 ; Jacobi, 2017, 2020 ; Landry et Schiele, 2013).
Tableau 2 – Catégorisation de la fréquentation de 2019 des musées en région Occitanie
|
Fréquentation annuelle par musée
|
Groupe A Moins de 5 000 visiteurs
|
Groupe B 5 001 à 10 000 visiteurs
|
Groupe C 10 0001 à 50 000 visiteurs
|
Groupe D 50 001 à 100 000 visiteurs
|
Groupe E supérieur à 100 001 visiteurs
|
Total
|
|
Nombre de musées
|
45
|
23
|
27
|
12
|
6
|
113
|
|
Part musées en % (sur total musées)
|
39,82 %
|
20,35 %
|
23,90 %
|
10,62 %
|
5,31 %
|
100 %
|
|
Fréquentation cumulée
|
87 926
|
182 729
|
568 006
|
777 032
|
1 287 889
|
2 903 582
|
|
Part fréquentation en % (sur total fréquentation)
|
3 %
|
6 %
|
20 %
|
27 %
|
44 %
|
100 %
|
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Exemples de musées
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Musée de Cerdagne (66) Musée de l’Armagnac (32) Musée des beaux-arts de Gaillac (81)
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Musée Massey (65) Musée archéologique, Amphoralis (11) Musée Urbain Cabrol (12)
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Musée de l’Aurignacien (31) Site archéologique Lattara, musée Henri Prades (34) Musée Champollion - Les Écritures du Monde (46)
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Musée départemental de l’Ariège (09) Musée pyrénéen (65) Musée de Préhistoire, Tautavel (66)
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Musée Soulages (12) Musée de la Romanité (30) Musée Toulouse-Lautrec (81)
|
|
Source : « Fréquentation des Musées de France », www.culture.data.gouv.fr [consulté le 21/01/2026], Rosalie Pouget, 2025.
15Cet impératif de fréquentation est considéré, d’une part comme une source d’inquiétude permanente pour les conservateurs et, d’autre part comme un outil d’évaluation du « succès » d’une exposition temporaire ou du parcours permanent. Toutefois, face à la diversité de leurs missions, il est difficile de sortir de cette représentation quantitative autant pour les élus que pour les responsables d’établissements. Car une « bonne fréquentation » peut témoigner d’une certaine dynamique muséale et servir d’argument pour maintenir les moyens et les ressources au fonctionnement du musée (cercle vertueux). Cet usage de la fréquentation comme « preuve » fonctionne également dans le sens inverse : une baisse des publics peut servir d’argument pour justifier la restructuration du musée ou, sur un plus long terme, justifier de la baisse des subventions publiques (cercle vicieux), voire dans certains rares cas de la fermeture du musée.
16Pour autant, la mobilisation de la fréquentation n’est pertinente qu’à travers une approche territoriale qui inclut la question d’échelle (internationale, nationale, régionale ou locale). Pour exemple, les critères d’accessibilité au musée autant physiques (mobilités), communicationnels (accès à l’information) que symboliques (légitimité à venir au musée) sont à prendre en considération. Longtemps réservé à une certaine élite sociale (Chaumier, 2005 ; Poulot 2009), la mise en attractivité des musées peut se questionner également à la lumière de son image, de son pouvoir hautement symbolique (Molinié-Andlauer, 2019 ; Paquette, 2015 ; Peyre, 2019).
17De plus, l’approche territoriale est une excellente opportunité pour déjouer les ordres de grandeur en apparence un peu simplistes. Car l’attractivité se joue aussi au niveau local et micro-local : réussir à attirer 8 000 à 10 000 visiteurs par an pour un musée enclavé, isolé, en milieu rural relève d’un véritable tour de force. De plus, certains « petits » musées (souvent par manque de moyens) ne sont ouverts que quelques mois, voire quelques jours par an, et ils réussissent malgré tout à attirer quelques milliers de visiteurs. Cette approche serait à approfondir, car elle dessine en creux les atouts et les faiblesses de certains musées particulièrement dynamiques et attrayants pour leurs territoires.
18En Occitanie, pour l’année 2019, 125 musées de France sont renseignés sur le site du ministère de la Culture et du DEPS (tableau 2). Sur ces 125 musées, 12 n’ont accueilli aucun visiteur. Ce sont soit des musées définitivement fermés, comme le musée d’art sacré à Rocamadour, soit des musées fermés pour travaux, comme le musée Henri-Martin à Cahors ou le musée du Gévaudan à Mende (tous deux réouverts aujourd’hui).
19De ce fait, sur les 113 musées qui ont accueilli du public en 2019 et pour lesquels l’information est disponible dans la base de données (tableau 2). Nous pouvons observer que seulement 18 musées enregistrent une fréquentation annuelle supérieure à 50 000 visiteurs (groupes D et E). C’est-à-dire que 95 musées enregistrent moins de 50 000 visiteurs par an (groupes A, B et C). La répartition de la fréquentation entre les musées en région est très inégale : un petit nombre de musées (le groupe E avec 6 musées), représentant 5,31 % des musées en Occitanie, cumule 1 287 889 visiteurs annuellement, soit 44 % de la fréquentation totale en 2019.
20Les musées du groupe E sont situés dans les pôles urbains et métropolitains les plus attractifs de la région (Toulouse, Montpellier, Nîmes, etc.). À l’inverse le groupe A, avec 45 musées soit la catégorie où le nombre de musées est le plus important, ne pèse que 3 % dans la fréquentation totale. Ces derniers sont situés majoritairement dans les petites et moyennes villes, en milieu rural et excentrés des pôles attractifs.
21Cependant, il ne faut pas tomber dans le piège, en opposant ruralité et urbanité. Par exemple, le littoral méditerranéen, largement urbanisé, a des problématiques qui lui sont propres. De nombreux musées, situés dans cet espace, peinent à attirer des visiteurs alors que le littoral est une destination touristique très prisée.
- 6 Portrait de l’espace rural dans les départements d’Occitanie, Stéphane Méloux, Christophe Péalaprat (...)
- 7 « Accompagner les musées ruraux d’Occitanie dans leur développement et leur l’attractivité » publié (...)
- 8 Ibid.
22L’espace rural représente 90 % de la surface totale de la région Occitanie6, selon la nouvelle définition de la ruralité de l’Insee (2020). Cette dimension ne peut être ignorée, car de nombreux musées de notre terrain d’étude sont situés en ruralité. Dernièrement, les objectifs affichés du Plan Culture et Ruralité lancé par le ministère de la Culture, à propos des musées sont les suivants : « accompagner la modernisation de ces établissements culturels, accompagner la professionnalisation des musées, renforcer leur attractivité et favoriser l’accès à la culture pour tous les publics, sur tous les territoires »7. Ainsi, les musées en ruralité semblent progressivement devenir des lieux perçus comme attractifs pour les tutelles, alors qu'ils contribuent – pour beaucoup – depuis leur création à l’animation de leur territoire. En 2025, 17 musées d’Occitanie devraient bénéficier d’une enveloppe financière globale d’un montant de 490 000 euros comme le musée de l’Aurignacien, l’écomusée du mont Lozère ou encore l’Archéosite de Montans8.
23L’analyse de la fréquentation d’un musée s’apprécie à travers l’étude fine du territoire dans lequel il évolue, à l’instant T, mais aussi à travers son évolution dans le temps.
24Selon le Rapport sur l’organisation des Musées de France au regard des réformes territoriales, il semblerait que depuis la crise financière de 2008, les restructurations muséales se soient accélérées ces dernières années (Saunier et Pénicaud, 2020). Ce dynamisme est particulièrement visible en Occitanie (figure 2) où 16 musées sont en cours de restructuration et 24 musées ont été restructurés au cours de ces dix dernières années (2015 à 2025). Sur la base d’entretiens libres, nous avons mené un terrain exploratoire de février 2024 à juillet 2024 auprès d’une vingtaine de responsables de musées et de conservations départementales. Nous mobiliserons dans cet article seulement quelques points saillants de nos entretiens, notamment pour illustrer la manière dont les conservateurs perçoivent et négocient avec ces impératifs d'attractivité.
25Bien que le contexte actuel des finances publiques soit incertain, de nombreux chantiers de musées – de toutes tailles – viennent de se terminer ou se poursuivent. Le musée de l’Aurignacien à Aurignac (2015), le musée de Lodève (2018), le musée Ingres-Bourdelle à Montauban (2019), le musée du Gévaudan à Mende (2022), le musée Henri-Martin à Cahors (2022), ou bien encore le musée Goya à Castres (2023) ont réouvert leurs portes aux publics.
26D’autres chantiers sont en cours comme le musée de Préhistoire à Tautavel, les musées de Béziers, le site archéologique Lattara – musée Henri Prades à Lattes, le musée Fabre à Montpellier, le musée Pyrénéen à Lourdes, le musée d’Art moderne de Collioure et le musée Albert-André à Bagnols-sur-Cèze, pour en citer quelques-uns.
27De la volonté initiale à l’inauguration du nouveau bâtiment, il faut compter en moyenne dix ans pour rénover un musée. Ce temps long, nécessaire à la maturation du projet (études de faisabilité, lancement des marchés publics, recrutement du maître d’œuvre, les travaux en eux-mêmes, etc.) soumet la restructuration à de nombreux aléas notamment politiques, car le temps du musée n’est pas celui du politique. Pour exemple, certains projets de musées ont pu être décalés ou repoussés de quelques années à la suite d’un changement de municipalité.
28Les chantiers prennent place dans tous les départements de la région Occitanie (figure 2). La répartition des projets semble homogène proportionnellement au nombre de musées par département. La contractualisation – via les Contrats Plan État-Région (CPER) et les dispositifs d’aides des collectivités – pourrait être une piste à explorer pouvant expliquer cette tendance à l’harmonisation ou au rééquilibrage territorial.
29Majoritairement, les projets riment avec extension et agrandissement, mettant en exergue une logique de croissance continue des espaces d’exposition. Les objectifs justifiant les projets de restructuration se combinent bien souvent : de la vétusté du parcours muséographique, à l’amélioration des conditions de conservation des œuvres, en passant par des espaces d’expositions exigus, à la création d’un centre de documentation ou d’espaces pouvant accueillir des ateliers pédagogiques, ou bien encore à la réorganisation de la boutique, à la création d'un café ou d'un restaurant, etc. En somme, le dessein global est d’offrir une meilleure expérience de visite aux publics.
Figure 2 – Répartition des restructurations de musées de France en région Occitanie en 2025
Sources : Ministère de la Culture et terrain exploratoire. Rosalie Pouget, 2025. Lien carte interactive : https://datawrapper.dwcdn.net/cxM6O/4/
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Critères (figure 2)
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Nombre de musées
|
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Musée en restructuration (études, travaux…)
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16
|
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Musée restructuré (± 10 ans)
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24
|
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Musée
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73
|
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Musée fermé au public
|
19
|
|
Total
|
132
|
30Il apparaît plusieurs types de rénovation permettant de classer les projets de musée par catégorie en fonction de leur dimensionnement (tableau 3) : restructuration globale, muséographie, extension ou création de nouveaux espaces, réserves et création ex nihilo.
Tableau 3 – Typologies des projets de musées en région Occitanie, novembre 2025
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Typologie des projets de musée
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Nombre de musées
|
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Typologie 1 – Restructuration globale (rénovation de grande ampleur touchant plusieurs dimensions : travaux sur le bâti, muséographie, extension, expérience de visite...)
|
16
|
|
Typologie 2 – Muséographie (nouvelle scénographie, nouvel accrochage du parcours permanent, déménagement des collections…)
|
12
|
|
Typologie 3 – Extension et création de nouveaux espaces (extension d’un espace d’exposition, création d’un CIAP, d’un CEE…)
|
7
|
|
Typologie 4 – Réserves (concerne uniquement les projets en cours, car la construction de nouvelles réserves, la réhabilitation ou la mutualisation des réserves sont souvent un prérequis avant un chantier de rénovation)
|
3
|
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Typologie 5 – Création ex nihilo (création d’un nouveau musée)
|
2
|
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Total
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40 musées
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Rosalie Pouget, 2025.
31La restructuration globale (typologie 1) d’un musée est une opportunité communicationnelle intéressante pour les territoires souhaitant renouveler leur image ou souligner leur dynamisme culturel. Pour beaucoup de ces musées, il était urgent de procéder au chantier tant les conditions de conservations des œuvres étaient parfois alarmantes. Les musées de cette typologie sont majoritairement situés dans les villes moyennes (Perpignan, Foix, Montauban, Cahors, Lodève, Collioure, etc.) de la région. Ces réalisations tangibles (Bihay, 2019) sont énoncées, dans les entretiens et les PSC notamment, comme participant à renouveler l’attractivité d’un musée dans son territoire et auprès des publics, principalement des touristes.
32Ne touchant qu’à « l’intérieur » du musée, la deuxième typologie s’attache à retravailler l’expérience de visite pour les publics (typologie 2). Toutefois, elle demeure moins « spectaculaire » qu’une restructuration globale : il n’y a pas de (nouveau) signal extérieur visible. Le musée du Palais des Évêques à Saint-Lizier (09), le musée archéologique à Bram (11), le musée de Préhistoire Amédée Lemozi à Cabrerets (46) ou encore le musée du Colombier à Alès (30) ont entrepris ce type de travaux. Aussi, au-delà de l’usure naturelle et du passage des visiteurs (équipements vieillissants, peintures défraîchies, mobiliers usés, etc.), les contenus scientifiques peuvent évoluer au fil du temps et des actualités. Les musées restent des lieux de recherches et de découvertes scientifiques. Pour exemple, les processus de décolonisations en cours dans les grands musées d’ethnologie témoignent de nouvelles dynamiques muséographiques (Romero, 2024) pouvant être questionnées à la lumière de l’attractivité et des attentes des publics. D’un point de vue méthodologique, les musées relevant de cette typologie peuvent être difficiles à répertorier, car les chantiers peuvent être rapides à conduire et/ou les communes ne sollicitent pas toujours l’aide de la région pour ce type de travaux.
- 9 Cf. Dossier de presse, 19 juin 2025, Bicentenaire du musée Fabre : un dynamisme renouvelé, Montpell (...)
33Couramment à l’étroit, la plupart des conservateurs souhaiteraient pouvoir agrandir leur surface d’exposition permanente et/ou temporaire, de stockage des œuvres ou d’accueil des publics. Bien que le phénomène d’agrandissement soit commun à d’autres typologies (augmentation de la surface du musée en m²), certains projets se caractérisent uniquement par cette dimension extensive (typologie 3). Bien souvent, cette extension apporte un nouvel usage au musée : un espace d’exposition temporaire, un centre de recherche, un espace de consultation et de lecture, des salles pour organiser des ateliers de médiation, un café, etc. Le musée du Protestantisme, de la Réforme à la laïcité à Ferrières (81) a agrandi ses espaces d’une nouvelle « aile » d’exposition dédiée à l’imprimerie (inauguré en 2024). De façon plus spectaculaire, le musée Fabre à Montpellier (34) s’apprête à dégager 1 000 m² d’exposition temporaire supplémentaire pour un coût estimé à 23,5 millions d’euros (fin des travaux en 2029)9.
34Les projets concernant les réserves (typologie 4) sont des opérations que nous qualifions « d’invisibles », car ce sont des chantiers qui, une fois terminés n’ont pas vocation à attirer du public (sauf rares exceptions de réserves ouvertes). De ce fait, l’effet communicationnel d’un chantier de réserve est nettement moindre que la rénovation du musée lui-même. Toutefois, un projet de réserve est souvent un prérequis scientifique à un grand chantier de restructuration. Actuellement, c’est le cas du musée Pyrénéen à Lourdes. Les musées restructurés (terminés) ont souvent mené des chantiers de réserves en amont ou en parallèle de leur propre chantier. Nous n’avons pas comptabilisé ces projets dans la typologie « réserves » par souci chronologique, le musée étant inauguré après le projet de réserve.
- 10 Il a été conçu et imaginé par le cabinet Foster + Partners, fondé par le starchitecte Norman Foster
35Enfin, la cinquième typologie, celle des créations ex nihilo, incarne de façon significative l’idéologie de l’attractivité appliquée aux musées. Le musée de la Romanité à Nîmes (30) et le Narbo Via à Narbonne (11) relèvent tous deux de cette catégorie. Ils arborent des architectures originales et iconiques, correspondant aux mythes de la ville dite créative (Gravari-Barbas et Renard-Delautre, 2015 ; Vivant, 2009). La métaphore du musée comme balise territoriale et communicationnelle (Colomb, 2012) est pertinente à mobiliser, à l’image d'un flagship (Smith, 2006). Le musée doit « répondre à un double défi : un défi urbain par son rôle structurant et de repère dans la ville ainsi qu’à un défi d’image comme signal dans la quête de visibilité et d’attractivité des territoires » (Colomb, 2012, p. 283). L’exemple du Narbo Via est représentatif, d’une part, du courant des musées starchitecturés (Gravari-Barbas et Renard-Delautre, 2015)10 et, d’autre part, d’un nouveau positionnement des régions sur la gestion des musées (Saunier et Pénicaud, 2020). En effet, la maîtrise d’ouvrage du Narbo Via a été portée par la région Occitanie. Or, les politiques régionales sont de seconds degrés : « [c]ela signifie que, contrairement aux communes et intercommunalités, les régions ne sont pas appelées à gérer des équipements, assumer des régies, initier des opérateurs culturels de territoire » (Négrier, 2017, p.71). Exception confirmant la règle ou véritable transformation, la Région Occitanie portera en maîtrise d’ouvrage la restructuration du musée de Préhistoire de Tautavel, un chantier évalué à plus de 30 millions d’euros.
- 11 Le musée Soulages a accueilli 1 500 000 visiteurs en onze ans d’ouverture en territoire rural et en (...)
36Compte tenu de la période choisie, 2015 à 2025, nous n’avons pas retenu la création du musée Soulages à Rodez (inauguré en 2014). Pour autant, ce musée est symboliquement l’archétype d’une reconfiguration territoriale réussie correspondant aux besoins de distinctions des territoires (Colomb, 2012). Ce musée, dès sa préfiguration, a été imaginé comme un projet de recomposition et de valorisation des territoires, une « vitrine » du territoire aveyronnais (Corral-Regourd, 2015). Le PSC du musée porte sur l’œuvre de Pierre Soulages, peintre mondialement connu. Natif de Rodez, sa notoriété sur la scène artistique bénéficie au rayonnement du musée à l'échelle nationale et l'internationale. Par son « succès »11, ce cas d’étude participerait à renforcer les mythes de reconfiguration urbaine et d’attractivité autour des musées.
37Ces restructurations témoignent, malgré leur apparence d’institutions immuables et poussiéreuses (Mairesse, 2022), du dynamisme des musées en région. Ce dynamisme est d’autant plus intéressant à observer qu’il touche des musées situés dans des territoires dont les problématiques d’attractivités sont différentes, multiples voire parfois antagonistes.
38Ainsi, les restructurations de musées sont portées principalement par les collectivités territoriales (Saunier et Pénicaud, 2020). Ces dernières envisagent « la réalisation d’équipements culturels si et seulement si cela est une source de développement local et génère des créations d’emplois, en favorisant le tourisme par exemple » (Bossebœuf, 2012). En cela, les musées sont bien travaillés par des logiques de mises en attractivité des territoires et les musées travaillent également les territoires. Ils participent à mettre en attrait les territoires dans lesquels ils s’inscrivent. Ce qui, de nouveau, nous permet de mobiliser la notion de désir de lieux (Molinié-Andlauer, 2019).
39Toutefois, les enjeux de pouvoir autour de l’attractivité résident dans les représentations que ce terme charrie, à savoir une idéologie de l’attractivité (Pertuso, 2022) plutôt qu’une réalité quantifiable et mesurable (Houllier-Guibert, 2019, 2021). Dans cette perspective, l’attractivité peut être envisagée comme un objectif stratégique visant à légitimer les politiques publiques des collectivités territoriales et celles de l’État (ibid.). C’est ce que nous observons à travers les PSC, où le recours à l’attractivité permet la justification du projet muséal dans sa globalité, son inscription dans le territoire ou pour appuyer son rôle dans l’économie locale, touristique notamment (Origet Du Cluzeau et Tobelem, 2009).
40Bien sûr, les échelles territoriales et les enjeux politiques, touristiques, culturels varient d’un musée à l’autre (Origet du Cluzeau, 2007). Il peut sembler évident de le rappeler, mais l’accessibilité physique à un musée ne se pose pas de la même manière en fonction de sa localisation. Par exemple, venir au musée de l’Aurignacien n’est pas la même affaire que de se rendre au musée Fabre à Montpellier (Hérault). L’attractivité relevant de l’attraction et de l’attrait (Cusin et Damon, 2010 ; Houllier-Guibert et Le Corre, 2015) peut autant se poser de manière très pragmatique (travailler l’accessibilité physique) que relever d’une dimension plus symbolique (travailler la visibilité et la notoriété du musée).
41Les enjeux d’attractivités (culturel, touristique, économique, territorial) sont donc bien différents d’un musée à l’autre, et tous ne poursuivent pas les mêmes objectifs. Bien que la question des publics se pose pour toutes les institutions (Le Marec et Maczek, 2023 ; Jacobi et Marchis-Mourens, 2017), finalement, à qui les projets de restructuration sont-ils finalement dédiés ? Sont-ils dirigés vers une quête de « nouveaux » publics ? Ou au contraire recherchent-ils la fidélisation (Jacobi et Marchis-Mouren, 2017) ? Les musées souhaitent-ils attirer toujours plus de visiteurs ? De quels publics parle-t-on : des touristes régionaux, nationaux ou internationaux ? Et/ou des habitants ? Des non-publics ?
42Dès lors, ne faudrait-il pas aussi s’interroger sur une tendance à une certaine homogénéisation et une reproduction des projets de rénovation ? En effet, la quête d’attractivité participe-t-elle à uniformiser les projets de rénovation ? Sans même évoquer le développement de cabinets d’études et de conseils, les projets finissent-ils par se ressembler ? Y aurait-il un modèle de « rénovation type » qui se dégagerait au fil du temps ? Comment imaginer des projets « à la mesure » des territoires tout en conciliant les impératifs écologiques ? La crise des politiques culturelles est peut-être l’occasion de se reconcentrer sur les missions essentielles du musée, reste à observer lesquelles seront jugées comme telles.
43Les rénovations de notre corpus concernent rarement les plus « petits » musées : le groupe A (moins de 5 000 visiteurs/an) est largement sous-représenté dans les chantiers menés ces dix dernières années en Occitanie. Que faire de ces musées ? Sont-ils condamnés, faute de moyens, à se détériorer au fil des années (cercle vicieux : perçus comme pas attractifs donc désengagement progressif ?) La gestion d’un musée de France peut être jugée parfois comme un fardeau pour certaines collectivités. Comment repositionner ces musées ? Quels rôles peuvent-ils jouer en dehors (ou en résonance) des impératifs d’attractivité ? Comment les collectivités et les tutelles peuvent-elles accompagner la transformation de ces lieux ? Faut-il mutualiser certaines collections ou repenser les usages du musée (en s’inspirant davantage des tiers lieux ou du fonctionnement des bibliothèques) tout en respectant les contraintes de conservation de chaque collection (climat des salles, hygrométrie, sécurité) ?
44De nos échanges avec les conservateurs, la dimension attractive du projet de restructuration a souvent glissé vers une tentative de circonscription plus globale de l’attractivité du musée. Car s’il est nécessaire de justifier l’attractivité par les discours, la question de l’attractivité se pose à eux quotidiennement notamment à travers les expositions temporaires et une programmation culturelle variée (Davallon, 1992, 2000 ; Jacobi, 2017, 2020). La permanence de cette injonction à l’attractivité (en chantier ou non) – que nous pourrions traduire par une interrogation assez existentielle finalement « quel est le rôle du musée dans la société ? » – invite les musées à se remettre constamment en question.
45Reste à définir, ou du moins circonscrire, ce que serait un « musée attractif » : une fréquentation annuelle de plus en plus importante ? Des expositions temporaires blockbusters ? Une programmation culturelle et événementielle éclectique ? Un musée à l’écoute des besoins des habitants de son territoire ? Un lieu d’échange et de débat ouvert à toutes et tous ? Une visibilité accrue sur les réseaux sociaux numériques ? Peut-être un peu tout à la fois. La réponse à cette question n’est pas simple tant les missions du musée tendent à s’élargir et que les injonctions à « être attractif » semblent s’immiscer dans chacune d’elles.
46Pour autant, de ce que nous avons pu observer sur le terrain, l’attractivité réside principalement dans les actions les plus visibles du musée, à savoir, les expositions temporaires et les événements. À l’inverse, le travail de recherche sur les collections (sur le temps long, invisible, car souvent dans les réserves) paraît moins attrayant à court terme, car difficilement valorisable auprès des publics. À la lumière des impératifs communicationnels qui pèsent sur les musées (Davallon, 1992, 2000 ; Landry et Schiele, 2013 ; Jacobi, 2017, 2020), les projets de rénovation participent à requalifier les musées dans leur territoire, mais ils peuvent également être considérés comme des supports de communications, une actualité en quelque sorte, pour dynamiser l’image du couple territoire/musée (Molinié-Andlauer, 2019).
47Le tournant communicationnel des musées, depuis les années 1970-1980, a bouleversé l’organisation de ces derniers (Davallon, 1992, 2000 ; Landry, Schiele, 2013 ; Jacobi, 2017, 2020). Le temporaire (notamment l’exposition), l’éphémère, l’événementiel effacent progressivement le permanent. L’impératif de mise en visibilité devient crucial. Il est important de réaliser des projets et, surtout, de les communiquer et de les valoriser auprès des publics identifiés (Jacobi, 2017, 2020). Dans cette logique, les musées qui ont accès à des ressources en communication ont un avantage en termes de notoriété et de réputation territoriale (Molinié-Andlauer, 2019).
48Les temps longs du chantier – avant, pendant, après – sont des opportunités de communication dont les musées se saisissent de plus en plus. Lors du chantier, la fermeture du musée au public est l’occasion pour l’équipe du musée de travailler sur les collections, poursuivre le récolement des œuvres, préparer les expositions à venir, etc. La vie des musées est loin d’être stationnaire et de nombreux musées mettent en œuvre des opérations de communication à destination des habitants notamment. Par exemple, le musée de Collioure (66) travaille à des Carnets de Chantier pour raconter et mettre en dessin les avancements du projet. Ces supports de communication sont diffusés directement dans les boîtes aux lettres des habitants. Le musée Goya (81), avant sa réouverture, avait travaillé un projet « d’ambassadeur » avec les commerçants du quartier afin qu’ils s’approprient une œuvre du musée. L’opération visait le bouche à oreille.
49Cette quête d’attractivité pousse les musées à se réinventer et à se remettre en question. Or, cette dynamique perpétuelle n’est pas stable, et peut amener à un épuisement collectif, voire à un surmenage. C’est ce qu’Hartmut Rosa nomme l’accélération du temps social (Rosa, 2014). Par-delà le tempo de la société qui semble s’accélérer, la mise en attractivité des musées s’accompagne d’une course effrénée à l’audience, au renouvellement permanent de ses contenus, en somme à une fuite en avant des projets et des modes d’action (Jacobi, 2020 ; Landry et Schiele, 2013).
50Pour contrer cette fuite en avant, les conservateurs interrogés ont été nombreux à réaffirmer le rôle social du musée. Cette donnée semble être particulièrement accentuée par les musées situés en territoire rural. C’est un véritable travail du quotidien, où les conservateurs s’engagent auprès des acteurs de leur territoire afin de nouer des partenariats, de créer des projets culturels, de monter des projets pédagogiques, des actions hors les murs, des opérations dites « innovantes », etc. Le musée doit être au service de ses habitants, un lieu de lien social, où il fait bon vivre. La convivialité du musée semble être un marqueur sur lequel de nombreux musées travaillent désormais. En écho au développement des mouvements autour du care, être bien accueilli participerait à la mise en attractivité du musée. Le réseau de professionnels Occitanie Musées avait par ailleurs organisé une journée d’étude à ce sujet en novembre 2024. Les musées peuvent aussi être imaginés, finalement, comme des lieux de résistance où on peut prendre le temps de se balader, de contempler, de flâner, d’apprendre, de se divertir, etc.
- 12 Cf. Congrès annuel de l’ICOM France « Face à la crise : des musées investis et innovants » le 3 et (...)
51Les phénomènes de réappropriations par les acteurs muséaux semblent être à l’œuvre. Les conservateurs sont nombreux à redéfinir l’attractivité muséale en y appuyant le rôle social du musée et son utilité publique. Cette dynamique – réaffirmant les valeurs sociales, les impératifs d’accessibilité à toutes et tous à la culture – trouve un écho dans la profonde crise qui traverse et agite les musées ces dernières années12.
52L’attractivité à travers l’étude des chantiers de rénovation nous paraît, dès lors, infusée de façon transversale les missions quotidiennes du musée. En cela, si toutes les missions peuvent répondre ou servir l’attractivité, le musée doit donc mener toutes ces actions en même temps, de front, parfois jusqu’à l’épuisement.
53La quête d’attractivité permanente à laquelle les musées sont soumis justifie des nouvelles modalités de mise en visibilité et d’ancrage territorial, renforçant – selon les musées du territoire – de nouveaux désirs de lieux (Molinié-Andlauer, 2019). Toutefois, les musées qui ne peuvent ni s’inscrire ni répondre à cette quête d’attractivité sont perçus comme peu désirables et guère attirants.
- 13 Cf. La lettre ouverte d’Occitanie Musées paru à AGCCPF [consulté le 15/11/2025].
54Par conséquent, ces disparités questionnent l’avenir des musées qui n’ont ni les moyens ni les ressources de s’insérer dans la modernité tardive, soit l’accélération démesurée de nos sociétés contemporaines (Landry et Schiele, 2013 ; Jacobi, 2020 ; Rosa, 2014). Sur notre terrain, nous pouvons facilement l’observer avec des musées particulièrement dynamiques ayant les moyens de répondre aux attentes des publics ou de leurs tutelles, quand d’autres ne peuvent organiser une exposition temporaire, une offre de médiation, l’accueil des scolaires ou maintenir la qualité d’un service public culturel toute l’année. Les fermetures des musées à Espalion et à Salles-la-Source dans l’Aveyron ont de quoi susciter quelques angoisses chez les professionnels de musées13.
- 14 Cf. Le baromètre national de l’Observatoire des Politiques Culturelles publié en octobre 2025.
55Bien entendu, les musées ne sont pas tous traversés par les mêmes impératifs d’attractivité. Si les missions des musées se sont démultipliées, les subventions publiques ont stagné ces dernières années. Toutefois, l’année 2025 marque une véritable rupture avec une baisse inédite des dépenses publiques à destination du secteur culturel14. Les établissements interrogés nous ont fait part, pour beaucoup, d’un manque de personnel (principalement sur les aspects scientifiques et la médiation). Certains musées fonctionnent avec très peu de moyens, parfois avec un demi, un ou deux équivalents temps plein (ETP). Également, nous remarquons un déficit d’ingénierie territoriale au niveau de certaines moyennes et petites communes, ce qui, pour conduire un projet de restructuration, relève vite du parcours du combattant. Face à la complexité du maillage territorial, la méconnaissance des dispositifs d’aides publiques à tous les échelons (notamment régional et européen) a pu parfois être observée.
56De plus, comment articuler les impératifs d’attractivité sur le temps long ? N’est-ce pas paradoxal de soutenir une attractivité durable ? Est-ce à dire que les projets de musée sont condamnés à se succéder, car ils paraîtront dans quelques années désuets ? Peut-on sortir de cette quête d’attractivité et imaginer d’autres perspectives de développement pour les musées dans les territoires ? Comment les collectivités territoriales peuvent accompagner ses mutations à l’aune des restrictions budgétaires pour le secteur culturel ? De nombreuses études en muséologie seraient à conduire afin de mieux observer les dynamiques muséales à l’œuvre en région.
57Le recours à la notion d’attractivité pour justifier des projets de rénovation des musées semble être davantage un élément discursif du développement des territoires, une stratégie fédératrice des parties prenantes du projet, qu’une réalité tangible quantifiable et mesurable. Si la question de l’attractivité est une préoccupation si actuelle des musées, c’est bien, selon nous, parce qu’elle reflète une injonction à paraître performant et dynamique.