« Seul, adj : En mauvaise compagnie. »
Ambrose Bierce, 1911, p. 260.
1« Je t’en prie, laisse-moi cette forêt sans sentier, cette montagne sans topo, cette région avec ses cartes fausses. Je m’y perdrai mais je ne m’y retrouverai que mieux et peut-être deviendrai-je meilleur » écrit L. Daudet dans La montagne intérieure (2004, p. 124). Le sentiment de perdition extérieure que procurerait l’absence d’itinéraire facilement repérable serait ainsi compensé par une satisfaction intérieure, voire apparaîtrait comme une condition nécessaire pour mieux se réaliser soi-même, en éprouvant la solitude. Cependant, si cet alpiniste chevronné peut se permettre de pratiquer la montagne sans jalons, pour une grande majorité des pratiquants, la « montagne sans topo » reste inaccessible. La quête de solitude des nombreux amateurs de randonnée et d’alpinisme resterait-elle pour autant vaine et illusoire ? Le « topo » évoqué par L. Daudet n’est qu’un guide qui décrit des itinéraires, il donne des indications plus ou moins précises qui ne sauraient être systématiquement matérialisées in situ, au même titre que d’autres itinéraires balisés représentés sur des cartes. Parcourir glaciers et pierriers en ayant recours à un tel document – aujourd’hui de plus en plus souvent complété par l’utilisation d’un GPS pour se localiser avec précision dans l’étendue – influence à n’en pas douter le rapport à l’espace montagnard.
Photographie 1 – Lever de soleil dans la brume près du Col de Bovinant (1 646 m) sous le Grand Som (2 026 m, massif de la Chartreuse)
© L. Laslaz, septembre 1998.
2Néanmoins, les marqueurs spatiaux (sentes, cairns, arbres ou rochers caractéristiques, etc.) demeurent incertains : ils sont parfois éphémères et traduisent potentiellement des errances. Cette relative absence de traces apparentes et facilement identifiables ferait-elle de la montagne – et en particulier de la haute montagne – un contexte particulier, un espace singulier propice à la solitude ? En proposant de définir la montagne comme un « ensemble spatial porteur de territorialités multiples dont l’altitude et les systèmes de pentes qui le composent opèrent une discontinuité géographique et/ou climatique suffisamment franche avec les espaces voisins pour être perçu comme différent de ces derniers, à la fois par les populations qui y vivent et par celles qui n’y vivent pas », I. Sacareau (2003, p. 14) suggère que cet espace est doté de caractéristiques propres et identifiables par une forme de rupture. Une telle discontinuité pourrait constituer un point de bascule attendu dans la quête de solitude, c’est-à-dire dans la construction d’un rapport au monde mobilisant l’éloignement et la difficile accessibilité, mais qui idéalise aussi volontiers un milieu tant vécu qu’imaginé. À cet égard, la confrontation au non-humain – minéral ou biotique – participe directement à la dichotomie homme/nature fréquemment sous-jacente dans la quête de solitude. Les œuvres d’art et littéraires ne manquent pas de rappeler la singularité de cet espace. La montagne, au même titre que la mer (Cabantous et al., dir., 2011) ou le désert, « sont des lieux où l’on peut se retirer, “faire retraite”, pour prendre de la distance, du champ » (Keller, 2004, p. 42). Cet alpiniste insiste sur « le caractère spirituel de la montagne [qui] se retrouve dans tout effort que l’homme fait par rapport à la quotidienneté de son existence » (op. cité), à l’image de l’œuvre Le Voyageur contemplant une mer de nuages du peintre Caspar David Friedrich (1818).
3« On ne tombe pas toujours dans la solitude, parfois on y monte ». Cette formule attribuée à l’écrivain H. Thomas (1987) traduit relativement bien la dualité dans l’approche de la solitude. Étymologiquement, la solitude renvoie d’ailleurs à la fois à un lieu caractérisé par son absence d’habitants et à l’état d’une personne qui vit retirée du monde. Aujourd’hui, elle évoque d’abord la perte de lien social et une forme d’isolement subi. Du latin solitudo, elle désigne un « état d’abandon, une vie isolée, sans protection », qualificatif qui fait particulièrement écho à la situation de l’homme en haute montagne, milieu où l’absence de sécurité, voire l’exposition, serait particulièrement aiguë. Elle peut aussi renvoyer à une retraite choisie, une quête de soi qui passe par la mise à l’écart du Monde, telle une situation d’isolement social et spatial volontaire, qui demeure majoritairement prévue et temporaire. Dans un grand nombre de situations, un tel postulat mérite toutefois d’être déconstruit et relativisé pour être compris à l’aune de l’individu qui éprouve cette sensation.
4Cet article questionne donc la solitude en s’intéressant à la marche, qu’il s’agisse de randonnée ou d’alpinisme. Ce dernier « est l’art de parcourir les montagnes en affrontant les plus grands dangers avec la plus grande prudence. On appelle ici art l’accomplissement d’un savoir dans une action » (Daumal, 1981, p. 161). La solitude décuplerait ce savoir dans l’action en renforçant le capital spatial de l’individu. La randonnée renvoie communément à un déplacement pédestre dont la finalité première est le contact avec la nature et les grands espaces, si anthropisés et idéalisés soient-ils. Par distinction, l’alpinisme se définit par le recours à l’encordement pour parer la chute, et par définition il n’est donc normalement pas pratiqué seul. Mais les années 1980 voient l’émergence des ascensions en solo qui deviennent en partie des premières et des performances retentissantes (C. Profit, J.‑M. Boivin, C. Destivelle, E. Escoffier) dans la foulée de ceux de W. Bonatti dans les années 1950 (1955, Pilier sud-ouest du Dru) et 1960 (1965, face nord du Cervin), puis de R. Messner en Himalaya (1978, Nanga Parbat, premier 8 000 m en solo ; 1980, Everest). Mais est-ce vraiment une quête de solitude ou davantage une recherche d’exploit (Le Breton, 2013) qui ne prend sens qu’au regard de l’autre et de la société dans son ensemble ? C’est ainsi une manière de faire savoir que l’on a été seul en montagne. Pourtant, la solitude n’est pas toujours associée à cette vitesse d’exécution. Chez P. Sansot, elle accompagne la lenteur : « Je marche. Je déploie l’espace jusqu’à la démesure puisque jamais je n’atteindrai cet horizon qui se dérobe tandis que je crois m’approcher de lui » (2002, p. 292). La difficulté de la caractérisation de la solitude vient du fait qu’une bonne partie des ressentis dans l’exercice de la randonnée et de l’alpinisme sont propres à ces pratiques, et non au fait d’être seul ou accompagné. Il faut donc distinguer l’isolement au sens strict et la requalification du rapport à l’espace des individus par le sentiment de solitude.
5Cet article s’intéresse aux rapports particuliers que l’individu entretient avec la montagne dans un contexte de quête de solitude. Dans l’exercice de la marche en montagne, c’est bien la manière dont la verticalité et l’effort de l’ascension inspirent l’individu, seul face au versant, qui est ici interrogée.
6Les imaginaires de la montagne et ses pratiques contemporaines qui la concernent seront interrogés. En revenant notamment sur la figure de la cordée, la première partie propose de questionner la relativité de la solitude en considérant davantage son caractère relationnel que le strict éloignement par la distance. Dans un second temps, en décryptant la diversité des pratiques et des expériences possibles en montagne, l’article distingue une solitude recherchée, notamment dans le cadre d’une quête de liberté et de soi, d’une solitude contrainte et souvent accidentelle.
7D’un point de vue méthodologique, ce texte se veut comme un essai, une réflexion à la croisée d’expériences, de rencontres et de lectures personnelles. Il repose sur plusieurs centaines de sorties en montagne, à la journée ou de refuge en bivouac, en moyenne et en haute montagne, dans le massif alpin mais aussi ailleurs (Corse, Islande, Himalaya…). Plutôt qu’une occurrence de ressentis, censés administrer la preuve, il revendique la singularité et la subjectivité d’être en montagne seul, enclenchant chez chaque individu des rapports au Monde différents. Il s’appuie aussi sur des récits d’auteurs ayant expérimenté la solitude et en tirant des sentiments contrastés. Si pour J.‑L. Tissier (1981, p. 51), être géographe « c’est aussi une manière d’être sensible au monde », alors ce texte tente de répondre à ce défi en s’inspirant en partie des travaux sur la géographie des émotions (Guinard & Tratnjek, 2016). Il prolonge une réflexion entreprise sur le rapport entre marche et paysage dans le cadre d’une tentative d’élaboration de la géopoétique (Lévy & Gillet, 2007).
8Quand la polysémie de la solitude rencontre des pratiques montagnardes plurielles, l’isolement de l’individu se trouve profondément questionné et n’apparaît plus nécessairement comme une condition sine qua non d’une telle expérience du Monde ou d’un tel sentiment spatial. La figure de la cordée, comme les récits de montagne projetant l’individu dans les grands espaces, suggèrent que son partage est plus fréquent qu’il n’y paraît de prime abord.
9Une approche trop simplificatrice de la solitude pourrait la réduire au fait d’être seul. Mais affirmer un tel état suppose nécessairement de décliner les questions : être seul par rapport à qui ? par rapport à quoi ? pour quelle durée ? où peut-on l’être ? L’esseulement renverrait à une forme de privation de contacts avec autrui, de désocialisation et de souffrance sans que cela reflète le souhait d’une vie solitaire. Le terme est peu usité, mais le mobiliser pour qualifier la solitude subie permet de mieux la distinguer d’une solitude choisie et recherchée. Non corrélé avec la densité (la ville est pour de nombreux habitants un lieu d’isolement social), l’esseulement n’est pas l’isolement. Ce dernier traduit plus volontiers une configuration spatiale marquée par la distance, l’écart ou l’enclavement. En montagne, ce sont ces caractéristiques en partie objectivables à travers la distance euclidienne, ou plus généralement à travers une distance évaluée en temps moyen de marche depuis les derniers accès en automobile, qui permettent de donner corps au sentiment de solitude. En somme, en postulant que les montagnards sont souvent seuls mais rarement esseulés, l’isolement doit être questionné comme condition nécessaire à la solitude. Il convient à la fois de penser l’espace montagnard dans et par la solitude, et de considérer la solitude dans l’espace montagnard.
10En effet, approcher la solitude permet d’observer et de comprendre le lien social : soit parce qu’on cherche à le distendre, soit parce que cet écart, ce pas de côté temporaire, vise à mieux le retisser. L’expérience de la montagne peut ainsi apparaître comme un remède à la dépression (Escande, 2017), voire à l’esseulement. Elle est alors expérience de dé-placement, non seulement hors du cadre de vie quotidien – même si la montagne demeure un lieu de pratique récurrent – et hors de la sphère sociale habituelle, celle de la quotidienneté qui se situe à l’aval, en fond de vallée. Pour parler de solitude et pour l’évaluer, mieux vaut donc prendre en compte les relations et les interactions plus que la situation (entendue au sens de localisation dans l’étendue). De même, les temporalités mises en jeu importent, comme l’écrit S. Tesson dans son ouvrage Dans les forêts de Sibérie (2011, p. 77) : « L’homme libre possède le temps. L’homme qui maîtrise l’espace est simplement puissant ».
11En montagne, la solitude apparaît dès lors sous trois grands ensembles de ressentis.
12Elle est d’abord une modalité de mesure et d’appréciation. La solitude permet une mesure du temps, de l’espace, de la distance estimée plutôt en termes de dénivelé (mesurée à la verticale et non à l’horizontale en se demandant « Combien de mètres nous séparent de ce sommet ? »). Les arrêts, les avancées sont le fruit de la seule volonté du marcheur solitaire et non de la nécessité qu’il a de ne pas rompre la conversation avec son comparse, tenter de le suivre ou l’attendre. La solitude est cet exercice de maîtrise des temporalités, de l’heure du départ au rythme déployé, des temps de pause à la phase du retour, dicté aussi par des impératifs de sécurité. Être solitaire, c’est se confronter à l’étendue et à l’environnement, dans le sens de ce qui entoure. Ce qui ne serait, en quelque sorte, pas mesurable, parce que difficilement palpable, si on postule que la montagne confine à l’immensité, à la grandeur rapportée à l’échelle de l’individu, dont le déploiement dans cet espace, relatif au déplacement pédestre, reste de faible envergure. Pour les collectifs sociaux, elle peut servir de référentiel, notamment par ses sommets érigés en hauts lieux, à l’instar de la Meije (Laslaz, 2007) au-delà des exploits sportifs qui s’y sont succédé (Chapoutot, 2000).
13La solitude est ensuite un rapport singulier à la matérialité du Monde. En considérant que « les géographes ne sont pas les seuls voyageurs à éprouver cette fascination des points hauts, mais ils en font un usage particulier », J.‑L. Tissier (1981, p. 54) évoque l’ascension comme recherche d’horizon, de panorama, de hauteur au sens propre : elle remplit l’office du repérage, du marquage mental d’un itinéraire, et comme tout un chacun, de la contemplation. La solitude se dévoile comme une mesure de soi, une forme de défi physique, de domination de ses craintes (la chute, le vide, le vertige, etc.). Cette appréciation est exacerbée lorsque la pérégrination s’effectue seul et que le sentiment de sécurisation assuré par l’autre disparaît. La solitude se révèle comme un exercice de domination de l’appréhension et, plus largement, comme une quête existentielle. La solitude s’apparente à une aspiration dans l’espace où elle se déploierait ; l’objectif de s’y rendre est, entre autres, de ne voir et ne rencontrer personne, d’éviter la foule, c’est-à-dire d’entretenir un rapport centrifuge à la densité. La solitude est balisée fréquemment par une recherche puis un choix d’itinéraire (aller ici parce qu’il y aura peu de monde), comme un exutoire psychologique et une échappatoire physique. Mais la solitude implique toujours une appréciation relative : d’où à où ? seul avec un moyen de communication moderne permettant d’appeler les secours ? seul, devant, mais avec la certitude de croiser 30 personnes au retour ? voire seul avec qui ? Ces éléments relativisent les appréhensions et les sentiments de solitude évoqués plus haut. À la descente, si ce n’est avant en fonction des secteurs pratiqués, inexorablement, « l’alpiniste se retrouve dans la foule des gens qui veulent être seuls » comme le résumait B. Amy dans un entretien qu’il nous avait accordé en 2001. Or, la solitude suppose une déconnexion : coupé des technologies mobiles, le marcheur est davantage en quête des « zones blanches » que des espaces enneigés.
14La solitude est enfin un ensemble de sensations et d’émotions. Elle ne se conçoit que comme liberté (ou sensation de liberté) : d’improviser, de chercher un autre itinéraire, de ne pas faire ce qui était prévu (s’arrêter avant le sommet, aller plus haut que ce qui était projeté ou planifié), sans contrainte autre que celle de la sécurité. Elle révèle le silence absolu, troublé par les pas, le battement du cœur et du sang dans les veines : la solitude permet l’expression de la corporéité. Mais ce corps est inscrit dans un espace de montagne, qui en subit les éléments : le froid, le vent, les effets de l’altitude ; il est partagé entre le sentiment de dépassement de soi et de celui de vulnérabilité (l’arrivée d’un orage, les passages « exposés », la fatigue qui l’étreint). La solitude retranscrit une forme d’engagement corporel, mais aussi de responsabilisation de l’individu dans sa pratique. Ce contexte de silence solitaire favorise la rencontre avec des animaux peu visibles car farouches, comme les chamois et dans une moindre mesure, les bouquetins. La solitude est donc aussi une capacité de projection dans le sauvage. Enfin, la solitude s’accompagne des éventuelles douleurs et joies non partagées ou impartageables. La montagne permet de les ressentir en soi, sans forcément éprouver le besoin de les communiquer.
15Ainsi, de nombreuses expressions de la solitude en montagne existent. Ces différentes modalités sont amenées à se combiner et à s’articuler pour offrir des variations multiples de ce qui est à la fois un sentiment, une expérience, une quête. Par ailleurs, le fait d’être en montagne prédomine souvent sur l’acte de la parcourir accompagné : on dira plus facilement « je suis en montagne » que « je suis avec untel ». Par conséquent, il apparaît que la solitude est souvent amenée à être partagée.
16Distinguer une situation d’isolement du sentiment de solitude qu’elle peut induire invite finalement à envisager les modalités de validation de l’être seul. Ces dernières peuvent se jouer à l’échelle strictement individuelle, dans une confrontation à soi dont l’analyse plus fine relèverait plutôt de la psychologie. Par définition, les traces d’une telle solitude éprouvée par des montagnards sont ténues et, surtout, chacun peut la ressentir différemment. L’intensité du sentiment de solitude n’est pas directement corrélée avec l’éloignement ou l’altitude, ni même avec la durée d’un itinéraire en montagne. Les massifs préalpins comme les Bauges ou la Chartreuse se prêtent par exemple volontiers à l’expérience de la solitude. Mais l’enjeu n’est pas ici d’établir une cartographie et une catégorisation des montagnes à l’aune de la solitude : en plus d’être parfaitement vain, l’exercice serait profondément subjectif. Il apparaît plus intéressant d’observer un paradoxe dans l’exposé des retours d’expériences et des mises en récits, qu’ils soient a posteriori ou en temps réel. « Les guides touristiques et les récits de voyage, qu’ils soient outils d’information descriptifs et sans état d’âme ou invitations au voyage, au rêve et à l’émotion, sont à la fois représentations spatiales, mais aussi miroirs d’une certaine manière d’appréhender le monde » écrit P. Aelbrecht (2013). En effet, le sentiment de solitude peut également passer par un niveau collectif, où le partage de son expérience est une condition pour mieux éprouver la solitude.
17La mise en scène du rapport à la nature et aux grands espaces passe aussi par la solitude. Chez Samivel, cette rhétorique est récurrente ; c’est d’ailleurs le nom qu’il donne à un de ses dessins de Sous l’œil des choucas ou les plaisirs de l’alpinisme (1935), où un alpiniste assis sur un rocher regarde la lune et les lignes de crête avec comme sous-titre « ce serait bien plus beau si je pouvais le dire à quelqu’un ». Dans L’opéra de pics (1944), « un cœur pur » montre un skieur dans l’étendue blanche immaculée de la montagne ; « le propriétaire » affiche un alpiniste assis sur son piolet, fumant la pipe et observant l’horizon ; à l’inverse, « l’enfer des alpinistes » et les dessins prédisant une dégradation de la montagne sont systématiquement associés à une foule désordonnée et son corollaire, pour Samivel, une artificialisation massive de la montagne, par les refuges, les voies équipées…
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18À ce titre, le Cirque de la Solitude, sur l’itinéraire très fréquenté du GR 20, porte mal son nom : il s’apparente à un point de congestion des randonneurs et à une portion très aménagée (échelles, chaînes…) de cette traversée de la Corse1. Si solitude il y a, elle réside davantage dans l’individualisme qui peut par exemple transparaître chez des randonneurs peu scrupuleux avec les chutes de pierres qu’ils déclencheraient. En somme, un chacun pour soi bien loin d’une solitude idéalisée.
19Cette dernière reste un moment souvent mis en exergue par les randonneurs, au cœur de pratiques de mise en scène (c’est-à-dire « faire pour l’autre ») de l’isolement, avec une anticipation et une préparation de la situation dite « de solitude ». C’est que nous avons montré au sujet de la « langue de Troll » au-dessus d’un fjord de la région de Bergen, où les touristes font patiemment la queue pour se faire photographier, seul… (Girault, 2015). Le rapport à l’autre demeure donc constant, il est souvent différé même si le développement des smartphones tend à le renforcer dans un souci de mise en scène à des fins de sociabilité. À ce titre, les refuges comme lieux de rencontre proposent des ambiances souvent contrastées. Par exemple, la Traversée des arêtes de la Meije (Parc national des Écrins) s’effectue du refuge du Promontoire (3 092 m) vers celui de l’Aigle (3 450 m). Le premier se caractérise par une concentration des alpinistes déjà immergés dans cette course exigeante ; les interactions sociales demeurent faibles ou elles sont couramment « intéressées », notamment pour demander des conseils. Le second refuge voit ces mêmes alpinistes échanger facilement le lendemain à l’issue de la traversée et alors que la préoccupation n’est plus que de rejoindre le parking (au terme de 1 800 m de descente tout de même) : les interactions sont plus nombreuses, plus détendues et fréquemment autocentrées autour de l’expérience qui vient d’être vécue.
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20La solitude associée à la construction de soi dans un contexte d’exposition directe aux grands espaces – quand bien même ils ne sont pas en montagne – peut s’illustrer par l’expérience d’Everett Ruess2 (De Jonghe, 2012) qui déclarait : « il n’y a rien entre moi et le sauvage », pour « ne faire qu’un avec le monde », dans un contexte d’opposition entre les immobiles de la stillness et ceux appelés à la mobilité et au questionnement de soi qu’il nomme l’in-quiétude (« restlessness »). Les grands espaces ne sont pas qu’isolement mais syncrétisme entre l’individu et son environnement. Les repères habituels (identitaires, topographiques) sont abrogés pour la construction du soi de l’individu en liberté : « les lambeaux de sa carte d’identité à peine dispersés aux quatre vents, c’est à la carte topographique qu’il s’attaque maintenant – puisse-t-elle périr à son tour, livrée à ses gargantuesques appétits de défricheur et par eux réduite en charpie » (id.). L’immensité sauvage est le lieu de la perdition, mais aussi du possible, parce que sans borne : « l’étendue sauvage (wilderness) : autrement dit, une terre promise aux allures de terrain vague (wasteland) ; une Amérique inouïe, “terra incognita, vaste surface blanche, vacante d’inscriptions” ; un espace désaffecté, un non-lieu inqualifiable et illimité, une utopie tenant de l’intervalle, de la khôra platonicienne (matrice, milieu nourricier, réceptacle amorphe) » (ibid.). La wilderness comprend ainsi intrinsèquement la vastitude. Isolé et sans carte, Ruess sublime son errance solitaire. La solitude implique en effet le choix du recours au support technique d’orientation ; qu’il s’agisse du bon vieux format papier ou qu’il revête les atours du numérique, la carte oriente et repère. Elle est appel à l’égarement aussi. Chez A. Chollier (2009, 2010), le cairn jalonne le cheminement du voyageur, dont il ne dit jamais qu’il est seul, sans préciser non plus qu’il s’inscrit dans un groupe. Le cairn est construction sociale du passage successif, par ajout répété de pierres par les montagnards qui l’érigent.
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21Pour F. Thiriez (2016), « le montagnard solitaire n’est pas seul. La solitude, pourvu qu’elle soit choisie et non subie, n’est pas une privation, mais une appropriation, de soi comme de la nature qui accède elle-même au statut de personne. La solitude n’est pas souffrance, mais jouissance ». Alors que la cordée apparaît comme un modèle de pratique de la montagne (Bourdeau, 2003), la solitude semble illusoire dans ce contexte. Pourtant, R. Canac, guide de haute montagne et écrivain, évoquait dans un entretien qu’il nous a accordé en 2005 ce besoin ressenti par l’alpiniste, ce nécessaire isolement qui construit l’imaginaire. Il parlait même du besoin de se sentir seul et d’une nécessité de l’échec dans l’ascension pour continuer à la rêver. « Une fois, j’ai emmené un journaliste à Lauranoure3. Quelle que soit la vitesse à laquelle je montais, il restait toujours 100 mètres derrière moi. Alors je m’arrête, et je lui demande s’il a du mal. Il m’a répondu : “Laisse-moi me faire mon cinéma”. Je lui ai dit : “J’ai compris, tu n’as pas besoin de m’en dire plus”. Nous avons continué à monter à 100 mètres d’écart. Nous n’étions pas loin l’un de l’autre, mais seuls » (cité in Laslaz, 2005). De ce point de vue, la solitude est toujours relative ; R. Tézenas du Montcel (1965, p. 88) relate une ascension à deux et écrit : « nous eûmes donc la montagne pour nous seuls ». La solitude n’est pas à l’échelle de l’individu mais de la cordée. Face à l’immensité, à la verticalité, à la démesure des efforts consentis, deux ne font qu’un seul. S’esquisse le sentiment qu’en montagne, la cordée est liée, fédérée, fondamentalement une, parce que la vie de l’un dépend de l’autre. La solitude n’est donc pas le ressenti de chaque membre de cette entité faite unité, mais celle-ci fait bloc face à la montagne. G. Sonnier (1946, p. 100) fait même état d’une solitude partagée qui unit : « Mais en vérité tous mes souvenirs de montagne sont des souvenirs de solitude. Car il est une solitude autre que celle de l’homme livré à lui-même : c’est celle qui naît du pouvoir des éléments sur lui, et de la conscience de ce pouvoir. Cette solitude-là, je l’ai connue avec un, avec plusieurs compagnons ; parmi eux. Leur présence ne suffisait pas à m’en préserver ».
Planche photographique 1 – Illustrations des sentiments de solitude en montagne
a. Frêle silhouette de randonneur solitaire au Col du Rochail (2 756 m), massif de l’Oisans. © L. Laslaz, août 2004.
b. Être seuls à trois. Ski de randonnée au Cormet de Roselend (1 968 m, Beaufortain) avec le Mont Mirantin en arrière-plan. © A. Girault, mars 2014.
c. Seul en montagne… juste au-dessus du refuge de l’Aiguille du Goûter. Arête du Goûter (3 870 m), massif du Mont-Blanc © C. Girault, juin 2009.
d. Arrivée au col de Konzke La (4 920 m) au fond de la vallée de la Yaopola (Ladakh, Inde). © C. Girault, juillet 2016.
22L. Daudet (2004, p. 106) signifie quarante ans plus tard que le duo est un pis-aller par rapport à la solitude : « fatidique truisme : deux, c’est moins que quatre. Deux rapprochent du solitaire, quatre du groupe » et inscrit ce sentiment également dans la cordée : « La solitude partagée, entre deux potes, avec les solides montagnes, fait partie de ce bonheur simple, que beaucoup ont fini par oublier » (id., p. 226). La solitude ne serait paradoxalement pleine que partagée. Isolé sur les rives du lac Baïkal durant six mois, S. Tesson (2011, p. 109) précise : « La solitude : ce que les autres perdent à n’être pas auprès de celui qui l’éprouve. », tout en rythmant son récit des visites régulières de ses « voisins » plus ou moins proches : « Rien ne vaut la solitude. Pour être parfaitement heureux, il me manque quelqu’un à qui l’expliquer » (id., p. 160). L’exercice de la solitude est aussi un exercice d’affirmation de soi, d’auto-persuasion de ses capacités, mais aussi de renvoi vers l’autre d’une image (selon les cas, d’intrépidité, d’inconscience, de maîtrise, de résistance, d’a-sociabilité) : « on est plus brave dans les montagnes quand on est seul. C’est un bonheur d’être deux, c’est une leçon d’être seul » (Russell, p. 14). La solitude s’avère comme l’attestation d’une compétence technique, spatiale et d’une certaine forme (jusqu’à l’arrivée de l’alpinisme féminin et même encore aujourd’hui) de virilité.
23Sans fuir les matérialités montagnardes ni les contingences d’un tel espace, la solitude n’existe qu’à travers les hommes qui en font l’expérience. Elle reflète finalement assez bien la diversité des pratiquants de la montagne qui apprécient la solitude à des degrés divers, aussi bien par des formes d’engagement individuel et de liberté, que par une confrontation aux pratiques et aux représentations collectives.
- 4 Alpiniste (1976-2017) de haut niveau surnommé « la machine suisse », connu pour ses records de vite (...)
24La quête de solitude suppose-t-elle l’absence d’autrui ? La solitude apparaît pertinente pour approcher des expériences de la montagne mais ne constitue pas le mode dominant de pratique. En outre, il n’existe évidemment pas la même résonance à passer seul quelques heures au milieu des alpages et à rester plusieurs jours bloqué dans la face Nord du Cervin, sans assistance, comme le relate L. Daudet (2004, par exemple p. 268). Chez les professionnels de la montagne et les alpinistes de haut niveau, le rapport à la solitude est ambivalent. Elle est une composante de l’exploit sportif chez U. Steck4 dont les solos furent régulièrement accompagnés d’une équipe de tournage pour témoigner de sa performance. Pour W. Bonatti, la solitude est davantage une condition sine qua non de sa pratique.
« La montagne, dès le début, a été le milieu qui par essence convenait le mieux à ma formation. Elle m’a permis de satisfaire le besoin inné chez tout homme de se mesurer et de s’essayer, de connaître et de savoir. Entreprise après entreprise, là-haut je me suis senti toujours plus vivant, plus libre, plus vrai : je me suis réalisé. Dans ma vie de grimpeur j’ai toujours obéi aux émotions, à l’impulsion créatrice et contemplative. Mais c’est surtout en pratiquant l’alpinisme solitaire que j’ai pu me sentir en accord avec la grande Nature, et prendre conscience par intuition de mes raisons d’agir et de mes limites.
Affronter seul la Nature dans ce qu’elle a de plus rude m’a habitué avant tout à prendre seul mes décisions, cela m’a appris à les mesurer à mon aune personnelle et à les payer, comme il est juste, au péril de ma vie. La solitude a donc été pour moi une école de formation, une condition précieuse, un vrai besoin parfois ; mais jamais une angoisse. » (W. Bonatti, 1997[ rééd. 2001], p. 13).
25Cette conquête de soi est également exprimée par S. Tesson (2011, p. 101) lorsqu’il affirme : « pour parvenir au sentiment de liberté intérieure, il faut de l’espace à profusion et de la solitude. Il faut ajouter la maîtrise du temps, le silence total, l’âpreté de la vie et le côtoiement de la splendeur géographique. L’équation de ces conquêtes mène en cabane ». De ce point de vue, la similitude entre les montagnes sibériennes rehaussant la rive ouest du lac Baïkal et d’autres sommets permet de transposer cette citation à bien d’autres contextes et bien d’autres individus.
26La retraite en montagne est aussi expérience, comme celle vécue par E. Witt (1990) en tant que « psychonaute » (manière pour lui d’interroger sa psychè) durant 93 jours entre novembre et février 1989 au refuge de l’Aigle, cité plus haut. Mais il loge dans cet univers solitaire par le recours à deux hélicoptères, trois personnes et 600 kg de ravitaillement pour tenir le siège de la montagne enneigée. Il fait l’hypothèse que « l’isolation physique et sociale présente de multiples intérêts, effectifs et potentiels, à découvrir et à décrire » (Witt, 1990, p. 19). Il jalonne son récit de moments d’extase, d’ivresse, de joie de vivre, qui contrastent avec la souffrance physique et les tortures morales. « Être prêt à mourir, c’est être prêt à vivre » écrit-il (id., p. 12). La solitude n’est pas vécue comme « une séparation », mais comme une « union » (ibid., p. 35). Seul face aux éléments, peu mobile si ce n’est quelques incursions sur le glacier du Tabuchet, il s’expose aux éléments et à leur violence si bien retranscrits par M. Desorbay (2001, p. 37) : « Tout était calme ce soir mais la tempête à l’Aigle, à trois mille cinq cents mètres, pouvait être terrible. Dans un déferlement de clameurs tout grinçait, craquait, vibrait. Le refuge, cap-hornier de la terre, pris au point où se heurtaient les turbulences montées des versants contraires, se soulevait, tanguait, retombait. Les câbles surtendus ancrés au rocher déchiraient le vent, dans les bourrasques lui arrachaient des hurlements. Les chocs de l’air sur les parois du refuge étaient si violents qu’ils avaient l’impact d’une matière solide. Il semblait que la montagne explosait. »
27Quand la quête de soi en solitaire est présentée comme une confrontation aux éléments, elle apparaît paradoxalement comme rendue possible par les moyens techniques qui la facilitent (légèreté du matériel, moyens pour bivouaquer…). À ce titre, le recours au « style alpin » pour gravir les sommets de plus de 7 000 et 8 000 m s’affirme justement en rupture avec l’himalayisme traditionnel qui nécessite un temps d’expédition plus long et la contribution de beaucoup (porteurs, sherpas, etc.) pour que quelques-uns seulement (disposant du plus fort capital) parviennent en haut de ces montagnes convoitées. Cela n’empêche que goûter l’ivresse des hauteurs en solitaire passe par de solides tempérament et condition physique.
28La solitude est aussi fortement associée, dans un secteur d’activité où elle est particulièrement défendue, à la notion de liberté : « Personne n’a raison, personne n’a tort. L’alpinisme recèle cette formidable chance de s’exprimer dans une sphère de liberté, où chacun dicte ses propres règles en accord avec lui-même. L’alpinisme échappe encore au législateur, et c’est heureux » (Daudet, 2004, p. 103). D’ailleurs, les tentatives de réglementation dans les cœurs de parcs nationaux alpins français se sont heurtées dans les années 1990 et 2000 à de fortes résistances de la part des guides, et des alpinistes de manière plus large : les chartes d’alpinisme et d’escalade ont soit peu atteint leurs objectifs, soit été bloquées par les pratiquants (Laslaz, 2005).
29La vaste étendue à laquelle l’individu se mesure comme dans un défi est bien relatée par S. Tesson (2011, p. 9) quand il précise en préambule de sa retraite ce qu’il emporte avec lui et en concluant « le reste – l’espace, le silence et la solitude – était déjà là. ». Ainsi, la solitude en montagne est aussi rudesse, retour à l’essentiel : elle conduit à abandonner les oripeaux enjôleurs du superfétatoire. C’est le sentiment de dépouillement, de laisser avant la course l’accessoire, qui prédomine alors, au risque, en cas de blessure, de devoir redescendre seul, sans aide. À ce titre, les moyens de communication modernes ont transformé les pratiques en devenant des recours fréquents, parfois abusifs, pour se sortir d’une mauvaise passe. Mais tous les massifs montagnards ne disposent cependant de la même couverture téléphonique, y compris en France ou en Europe, et les formes d’engagement corollaires à la solitude demeurent plus ou moins prégnantes.
30La solitude est ainsi rupture vis-à-vis du Monde, que ce soit en montagne ou ailleurs. Chez H.D. Thoreau, le compagnonnage serait une entorse à la communion avec la nature qui l’entoure ; il expérimente le retour à la vie simple dans une cabane au bord de l’étang de Walden (1921) et théorise les principes de la désobéissance civile. Quant au philosophe A. Naess, alpiniste de renom qui a ouvert de nombreuses voies dans les montagnes norvégiennes et a gravi des sommets en Himalaya, il quitte en 1970 son poste à l’Université d’Oslo pour se retirer dans les hauteurs de son pays. Cette retraite est une forme d’accomplissement et d’auto-réalisation correspondant à « l’écosophie T », qui ne serait valable que pour soi (-sophie du terme grec sophia, la sagesse, qui remplace le logos de science). Le T revêt la double signification du croisement et du chalet de Tvergastein (pierres croisées), construit dans les années 1930 entre Oslo et Bergen, où il se réfugie « pour vivre plutôt que fonctionner » (Naess, 1989). Il relate cette expérience dans ses entretiens avec D. Rothenberg (Naess, 1992) et y façonne la théorie de l’écologie profonde (Naess, 1986). L’exercice de la pensée solitaire en montagne conduit ainsi à l’établissement de principes de vie, philosophiques, avec une dimension plus ou moins implicitement politique.
31Derrière la solitude pointe souvent la misanthropie : marcher seul est-ce vouloir forcément se mettre à l’abri du contact de ses semblables ? É. Reclus (1880, p. 7-8) ouvre Histoire d’une montagne en laissant cette impression : « L’humanité tout entière, avec ses intérêts en lutte et ses passions déchaînées, m’avait paru hideuse. Je voulais à tout prix m’échapper, soit pour mourir, soit pour retrouver, dans la solitude, ma force et le calme de mon esprit. Sans trop savoir où me conduisaient mes pas, j’étais sorti de la ville bruyante, et je me dirigeais vers les grandes montagnes dont je voyais le profil denteler le bout de l’horizon ». La misanthropie est aussi clairement revendiquée dans Marcher, et elle s’accompagne du souhait de pauvreté et de la lutte contre le matérialisme : « Nous étreignons la terre, mais nous gagnons rarement les hauteurs ! Il me semble que nous pourrions nous élever un peu plus » (Thoreau, 1862, p. 61-62). Au demeurant, il faut se garder de confondre l’instant, ou en tout cas le temps court, et la durée. Rompre une journée n’est pas renier à jamais, c’est parfois davantage retrouver, re-lier. Même s’ils s’en défendent, nombre d’auteurs laissent transparaître cette misanthropie à la lecture de leur œuvre, notamment lorsque celle-ci prend position en faveur d’une défense de l’environnement que la seule présence humaine viendrait altérer. Être seul, c’est aussi vouloir éviter ceux qui dégradent. Car fréquemment, la solitude revendique sa discrétion : ne pas faire de bruit ou laisser de trace. Une mission supérieure guiderait le marcheur solitaire, autre que le plaisir et le bénéfice qu’il en tirerait pour soi : celle de traduire dans son comportement le besoin de protection. Pour A. Leopold (1949), la marche solitaire est appréhension de la fragilité, car elle expose l’individu à la nature sauvage sans filtre ni intermédiaire. La solitude est-elle pour autant individualiste ? Elle est aussi un partage, mais a posteriori, puisqu’elle s’exprime, se raconte. Dans l’instant elle se vit, simplement. S’ils revendiquent par essence leur singularité, les récits de voyageurs solitaires se retrouvent justement par un souhait de partager une forme d’introspection liée à l’expérience de solitude (Carnets d’aventures, 2015). Souvent, ces récits ne sont d’ailleurs pas sans faire écho à la dimension transcendantale de la montagne telle qu’affirmée par la religion : « Dans les textes sacrés, la montagne est dotée d’une forte charge symbolique : comme suspendu entre terre et ciel, cet espace de révélation et de transcendance est propice à la mise en rapport entre l’humain et le divin » (Pépy, 2011), comme Samivel (1973) l’avait précédemment souligné.
32Le sociologue D. Le Breton (2000, p. 37) relève que chez ceux qui la défendent, « la marche en solitaire […] est une recherche de contemplation, d’abandon, de flânerie que la présence d’un compagnon viserait, contraignant à la parole, au devoir de communiquer. Le silence est le fond dont se nourrit le marcheur isolé ». Plutôt que le silence, le fait d’entendre des sons nouveaux, peu audibles en groupe, le pouls du Monde, les bruits relevant de la nature montagnarde (le craquement d’une crevasse, les cris d’un oiseau ou d’une marmotte) seraient une des finalités de la marche. Cette sublimation d’une montagne vivante au prisme de l’audition a notamment été particulièrement travaillée par G. Sonnier pour placer son lecteur dans l’ambiance des courses et des pérégrinations qu’il relate. Fréquemment les personnages de ses romans arpentent seuls la montagne (1959, p. 43-57) et en tirent un accomplissement ultime par la mesure du danger (le fait de ne pas chuter est une victoire) et la quiétude obtenue. C’est particulièrement le cas dans la partie « Solitude » de Où règne la lumière (1946, p. 75-76) : « c’est cette solitude aussi que je préfère avec [la haute montagne], nulle tricherie possible. Elle confronte l’homme à lui-même, lui donne l’exacte mesure de sa valeur et de ses forces » avant de relater l’ascension des Dômes de Miage et de la Zugspitze, ou encore dans le chapitre « Montagnes de la solitude » où il fait dire à une jeune fille qu’il rencontre dans un refuge : « La montagne, c’est toujours beau. Ce qu’il y a de plus beau ! Y être seul, c’est encore quelque chose d’autre. Quelque chose de plus… » (1974, p. 166).
33Mais ces formes de solitude peuvent aussi être subies dans des contextes montagnards divers, liés à un égarement ou un bivouac contraint par des facteurs externes ou propres aux capacités du solitaire. Selon les massifs ou les contextes, le rapport est à la solitude est globalement distinct en fonction de plusieurs critères. La période, le sommet, l’itinéraire d’accès, l’horaire, l’équipement et l’aménagement (refuges, remontées mécaniques, réseau téléphonique) sont autant d’éléments qui suggèrent a priori une objectivation – illusoire – de la solitude. En effet, la saisonnalité marquée de la montagne transforme certains itinéraires en général facilement praticables en été en des courses hivernales délicates. Mais l’inverse peut également s’avérer assez vrai, par exemple quand la Mer de Glace et ses crevasses se transforment en une « Vallée blanche » largement pratiquée par des skieurs – alors bien peu seuls – qui y accèdent depuis Chamonix grâce au téléphérique de l’Aiguille du Midi. La solitude relève aussi de la conjoncture, notamment quand des contraintes occasionnelles et imprévues surviennent, par exemple quand une voie ou son accès sont rendus plus difficilement praticables par des éboulements. Une situation d’isolement peut ainsi être accrue, certains jouant de cette opportunité pour affirmer leur quête de solitude, d’autres subissant davantage l’aléa en se trouvant bien seuls face à lui. Le trekking dans les régions himalayennes peut relever de cette ambivalence, par exemple quand des itinéraires sont en partie emportés par des glissements de terrain : l’isolement contraint sur le moment se trouve mis en récit a posteriori comme une expérience de solitude. En somme, chaque randonneur ou alpiniste intégrerait des opportunités de solitude pour construire son expérience. Celles-ci concernent la popularité ou la fréquentation d’un secteur, qu’il est par exemple possible d’évaluer au contact d’autres pratiquants ou via des plateformes numériques telles que Camptocamp.org. Elles s’inscrivent en outre dans des représentations collectives et des formes de médiatisation, à l’instar du massif des Écrins moins bien identifié que celui du Mont-Blanc concernant les pratiques de haute montagne (Sanchez, 2017) et leur imaginaire (Debarbieux, 1993). Pourtant, nombre d’alpinistes confirmés corroboreraient le sentiment de montagnards plus amateurs qui verraient dans les montagnes de l’Oisans un lieu d’expérimentation d’une solitude plus intense. Mais les identités des uns et les appartenances territoriales des autres viennent ici brouiller les pistes dans la comparaison des solitudes montagnardes.
- 5 « space as a capacity » (traduction des auteurs).
34Cet article contribue à penser et à discuter l’être en montagne, l’acte de « faire de la montagne » en situation de solitude. « Faire » seul serait appréhender autrement, quérir des objectifs différents, s’inscrire dans des interstices temporels de manière plus douce, plus fluide. De ce point de vue, pour reprendre la belle formule de S. Tesson (2011, p. 124), « Qu’est-ce que la solitude ? Une compagne qui sert à tout. ». En filant la métaphore jusqu’à la lie, la solitude en montagne est tout autant refuge qu’abîme. Supposée mettre à l’abri des écueils de l’interaction sociale le temps d’une évasion du « monde d’en bas », elle est aussi vertige du propre à soi. Selon l’adage qu’il vaut mieux être seul plutôt que mal accompagné, la solitude en montagne est un acte radical de sélectivité spatiale, soit pour des raisons de sécurité, soit de quiétude. De ce fait, cet « exercice de l’espace » (Laslaz, 2016) montagnard conduit à rejoindre A. Corsin Jimenez (2003), quand il considère que « l’espace est capacité »5, résultat des interactions entre personnes, mais aussi catégorie pratique – c’est une action même – ; il intervient dans les projets de sociétés ou collectifs locaux. Il comporte une dimension politique inhérente, car il peut servir à obtenir des choses, comme le montre S. Le Floch (2008, p. 181) : « l’espace est à la fois une étendue et une puissance ; une aptitude à contenir et une aptitude à agir. Il n’est pas où les gens sont, mais il est ce que les gens font. Les relations sociales sont fondamentalement spatiales et l’espace est un instrument et une dimension de la socialité. ». L’errance telle que la décrit V. Tournier (2016) apparaît alors comme une des capacités de l’habiter ; la marche, notamment en montagne, comme une manière pour le monde de révéler l’homme, selon une dialectique chère à É. Dardel (1952).
Photographie 2 – Panorama sur le glacier d’Aletsch et le Geisshorn (3 740 m, Alpes bernoises, Valais, Suisse)
© A. Girault, juillet 2012.
35Au-delà de cette réflexion théorique, la solitude peut prétendre être une aspiration des politiques publiques. En ce sens, la campagne Silence ! lancée dans les années 1990 par Mountain Wilderness France s’oriente vers cette conjugaison entre solitude et quiétude. L’association avait aussi milité au début des années 2010 en faveur de la création de zones de tranquillité (où peut s’exercer la solitude) en région Rhône-Alpes, mais le projet n’a pas abouti, laissant les Ruhegebiete du Tyrol comme seule expérience équivalente dans la chaîne alpine.