Jean-François Bert, Comment pense un savant ? Un physicien des Lumières et ses cartes à jouer, Paris, Anamosa, 2018, 224 p.
Jean-François Bert, Comment pense un savant ? Un physicien des Lumières et ses cartes à jouer, Paris, Anamosa, 2018, 224 p.
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Mots-clés :
Georges-Louis Le Sage, recherche documentaire, fiche érudite, classement, XVIIIe siècle, cartes à jouerTexte intégral
1Sous son titre faussement psychologique, le dernier essai de Jean-François Bert nous plonge dans l’univers scriptural d’un physicien du xviiie siècle pour le moins atypique : Georges-Louis Le Sage. À partir des milliers de cartes à jouer sur lesquelles cet intellectuel genevois spécialisé dans l’étude de la pesanteur consignait ses pensées tâtonnantes, l’auteur se penche sur un cas singulier dans la longue histoire des fiches de savants. Entreposées dans un fonds d’archives de la Bibliothèque de Genève, ces cartes à jouer se présentent aujourd’hui comme une ressource extraordinairement riche pour étudier les conditions matérielles du travail intellectuel à l’époque des Lumières, ainsi que « les effets d’une première forme d’industrialisation des méthodes de recherches documentaires » (p. 26). Ce sont des fiches qui nous disent quelque chose de l’activité de pensée lorsqu’elle procède par écrit. À la fois matériau autobiographique et support énigmatique d’expression du savoir, elles constituent les pièces d’un esprit en puzzle, qui n’a cessé d’afficher son anticonformisme en rejetant les conventions de son propre environnement scientifique.
- 1 En ligne sur openedition.org, 2014.
- 2 En ligne sur presses.enssib.fr, 2017.
2Historien des sciences sociales et spécialiste de Michel Foucault, J.-F. Bert poursuit ici une réflexion menée dans Qu’est-ce qu’une archive de chercheur ?1 et redéployée dans Histoire de la fiche érudite2. Situés dans le sillage des travaux de Christian Jacob, figure importante de l’anthropologie historique des pratiques savantes, ces deux ouvrages étaient consacrés à l’histoire matérielle de la vie intellectuelle. Ils interrogeaient plus précisément le rôle des techniques d’écriture dans la production et la circulation des savoirs, en abordant les archives de chercheurs plus ou moins contemporains (tels que Lucien Febvre, Marcel Mauss ou Claude Lévi-Strauss). L’étude du fichier de Le Sage marque une nouvelle étape dans cette réflexion. Bien que le nom du physicien ne soit guère resté dans l’histoire des sciences, ses quelque 35 000 cartes à jouer, elles, demeurent des documents privilégiés pour comprendre non seulement les usages de la fiche à l’âge classique, mais aussi les gestes d’écriture et les modes de classement qui ont constitué, des siècles durant, le cœur des pratiques savantes.
3Le livre est composé de trois parties qui explorent chacune les conditions effectives de la constitution de ce fichier déroutant. La première restitue les conditions historiques, sociales et personnelles qui ont conduit Le Sage à recourir à des cartes à jouer pour y déposer ses pensées. Après une brève mise en contexte sur l’édition et la diffusion de ce support d’un format particulier dans les milieux scientifiques et lettrés du xviiie siècle (Rousseau rédigea par exemple une partie des Rêveries d’un promeneur solitaire sur des cartes à jouer), l’auteur analyse l’utilisation spécifique qu’en faisait Le Sage. Nous apprenons que le savant manipulait ses cartes comme des « ego-documents » (p. 33) sur lesquels il décrivait autant ses découvertes en matière de physique corpusculaire que ses considérations sur certains concepts et conjectures de ses contemporains, sa manière de travailler, ses états d’âme, ou encore ses nombreuses tentatives en matière d’écriture. Il s’agissait pour lui de mettre en place un véritable discours de la méthode qui accorde une place importante à l’observation de soi et de ses propres facultés mentales, afin de « faire comprendre […] à ses lecteurs les contraintes, mais aussi les possibilités qui étaient les siennes en son temps » (p. 51). Autodidacte insatiable et griffonneur compulsif, il échafauda ainsi une multitude de projets avec l’ambition de publier une œuvre encyclopédique censée discuter les lois de la gravitation universelle de Newton. Ces projets n’aboutirent jamais et furent qualifiés par Le Sage tour à tour d’« esquisses », de « fragments », d’« aperçus », de « fatras », de « lambeaux » (p. 88), et même d’« idioautobiographie » (p. 41) – des termes qui prouvent que l’écriture de ses cartes à jouer était avant tout inchoative et réflexive.
4La deuxième partie de l’ouvrage interroge en détail les procédés de classement qui sont au fondement du fichier du physicien. Si ce dernier recourt à la rédaction et à l’agencement systématique de ses cartes, c’est d’abord pour pallier les difficultés pratiques auxquelles l’exposent sa curiosité débordante et sa mémoire défaillante. « Classer, empaqueter, étiqueter » : ces trois mots d’ordre reviennent fréquemment sous sa plume. Ils résument à eux seuls son modus operandi, à savoir l’ensemble des gestes « infraordinaires » par lesquels il confère à son fichier une certaine « ergonomie » (p. 94). En effet, pour ne pas se perdre dans ses idées foisonnantes, Le Sage a regroupé ses cartes en plusieurs sachets distincts, à la manière d’une base de données. Selon J.-F. Bert, ces sachets permettent aujourd’hui de comprendre comment le savant « se conduisit avec son fichier, mania et exploita ses propres documents (y compris en termes d’émotions et de sensibilités), mais aussi, et en retour, comment ce même dispositif l’obligea à acquérir un ensemble de savoirs gestuels (corporels), des habiletés (certaines apprises, d’autres plus spontanées, d’autres encore tacites), et un savoir rationnel de type gestionnaire pour réussir à s’occuper du système sur une si longue durée » (p. 95). En analysant avec une attention anthropologique les diverses « contraintes scripturales » avec lesquelles Le Sage doit composer, l’historien parvient ainsi à saisir le scientifique au travail, c’est-à-dire au plus près de ses dispositions corporelles et de son investissement existentiel dans l’exercice du savoir. Il s’intéresse tout spécialement à la posture excentrique du chercheur que reflète la constitution du fichier : Le Sage a eu beau chercher le « bon rythme et le bon style » pour « domestiquer sa tendance au papillonnage et au vagabondage » (p. 119-120), il était « incapable de considérer un texte comme définitif » et refusait fermement de « quitter la fragmentation » pour « entrer dans une certaine forme de linéarité » (p. 124). Si bien que sa persévérance à s’infliger un « travail pénible et fatigant », mais hélas incompris, n’a fait que précipiter la « progressive perte de ses capacités physiques » (p. 128).
5Un destin tragique, donc, qui contribua également à la construction de son propre héroïsme intellectuel. Les cartes à jouer de Le Sage gardent la trace des désarrois d’un chercheur qui a consacré sa vie à la connaissance, sans parvenir pour autant à formuler ses hypothèses en une œuvre publiable. Cet échec relatif est finement interrogé dans la troisième et dernière partie du livre. J.-F. Bert consacre plusieurs pages à comprendre ce qui fait, au juste, la singularité de la démarche du physicien. Il montre que Le Sage a consciencieusement cherché à se distinguer des autres savants de son époque en valorisant à outrance le regard analytique qu’il portait sur les moindres phénomènes naturels. C’est surtout sa manie de l’explication causale qui permet de ressaisir la logique de son système. Pour assurer l’originalité de ses hypothèses face à ses confrères, ce personnage à l’« eurêka facile » (p. 137) a multiplié des lectures et des annotations qui vont de simples observations de phénomènes de la vie ordinaire (l’hygiène corporelle) à des expérimentations plus sérieuses sur des sujets fondamentaux (le réductionnisme aristotélicien). Consignées sur ses cartes à jouer puis organisées en fichier, ces recherches tous azimuts révèlent la méthode scientifique du physicien : il s’agit pour lui de diversifier et de reconfigurer ses idées dans le but de « changer de perspective, et ainsi, comme en mathématique, de proposer de nouvelles hypothèses » (p. 165). Cette méthode, qui n’a rien à voir avec une « quelconque méditation gratuite » (p. 171), ne consiste donc pas simplement à rebattre ses idées comme on rebat des cartes. L’effort fourni par Le Sage pour élaborer son fichier repose sur une « technique du tâtonnement » qui ne limite pas « l’activité scientifique à une stricte application de la raison, à la seule accumulation des faits, ou encore à la multiplication de démonstrations mathématiques » (p. 176), mais l’ouvre au contraire à l’imagination savante, aux analogies imprévues et à une forme de sérendipité. Cette « technique du tâtonnement » le conduira d’ailleurs à concevoir une réforme intégrale de la ponctuation dans l’écriture scientifique, en proposant par exemple de remplacer systématiquement les deux-points par des points-virgules, ou en suggérant de recourir au point d’interrogation inversé pour augmenter la clarté des idées !
6Loin de réduire Le Sage à un esprit fantasque et dénué de consistance intellectuelle, J.-F. Bert fait ainsi de son fichier un cas limite du rationalisme des Lumières. À partir de cette archive singulière, son livre déploie une histoire matérielle des savoirs qui résonne de manière surprenante avec notre monde académique contemporain, marqué par la gestion informatisée des données de recherche mais aussi la quête de l’innovation et de la gloire scientifique. Présenté dans une édition élégante, où sont reproduites des images des fameuses cartes à jouer, et un style enlevé, cet essai, qui tient de la parabole, ne manquera pas d’intéresser celles et ceux, excentriques ou non, qui travaillent sur les pratiques de l’écrit.
Pour citer cet article
Référence papier
Jacob Lachat, « Jean-François Bert, Comment pense un savant ? Un physicien des Lumières et ses cartes à jouer, Paris, Anamosa, 2018, 224 p. », Genesis, 50 | 2020, 185-187.
Référence électronique
Jacob Lachat, « Jean-François Bert, Comment pense un savant ? Un physicien des Lumières et ses cartes à jouer, Paris, Anamosa, 2018, 224 p. », Genesis [En ligne], 50 | 2020, mis en ligne le 01 septembre 2020, consulté le 17 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/genesis/5051 ; DOI : https://doi.org/10.4000/genesis.5051
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