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Dossier

Tisseuses de l’Égypte du Moyen Empire (2045-1700 av. n. è.) : une activité à la frontière entre artisanat valorisé et travail reproductif

Weavers of Middle Kingdom Egypt (2045–1700 BCE): Work at the Intersection of Valued Craftsmanship and Reproductive Labor
Bénédicte Ferran

Résumés

Cet article traite de la production du tissage dans l’Égypte du Moyen Empire, en s’intéressant en particulier au genre des travailleuses, exclusivement féminines, et aux conséquences que cela peut avoir sur la production. La notion de « travail reproductif » est mobilisée pour essayer de caractériser la place sociale et économique de ces femmes, ainsi que les relations entre cette production et l’État royal, puisqu’elle semble à la fois encadrée par l’administration centralisée, mais aussi présente dans les circuits économiques privés. Enfin, la présence et la formation d’enfants au sein des ateliers de tissage permettent d’interroger la valeur associée à ce travail éducatif souvent invisibilisé.

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Texte intégral

  • 1 Sauf indication contraire, toutes les dates sont avant notre ère.
  • 2 Stephen Quirke, Titles and Bureaux of Egypt 1850-1700 B.C., Londres, GHP, 2004, p. 75.
  • 3 Gilian Vogelsang-Eastwood, « Textiles », in Paul Nicholson et Ian Shaw (dir.), Ancient Egyptian Mat (...)
  • 4 Pierre Tallet, Frédéric Payraudeau, Chloé Ragazzoli et Claire Somaglino, L’Égypte pharaonique. Hist (...)

1La production du lin fait partie, dans l’Égypte du Moyen Empire (2045-1700 av. J.-C.1), des rares artisanats que l’on peut qualifier de « production de masse2 ». Les Égyptiens consacraient à la plante brute, introduite dès les époques préhistoriques3, une certaine partie de leurs espaces agricoles. En effet, une fois transformé, le lin joue un rôle fondamental dans la société égyptienne, tant dans l’usage qui en est fait au quotidien (vêtements, toile, conditionnement…), que dans sa dimension sociale (un lin blanc et fin est synonyme de richesse) ou encore dans les croyances religieuses et funéraires (momification). Il faut ajouter à cela sa fonction économique, au sein du système de troc mis en place en Égypte. En l’absence d’usage de la monnaie, certains biens sont utilisés comme mesures de référence : les métaux précieux en premier lieu, mais aussi le grain et le lin, ce qui rend leur production particulièrement importante pour l’État égyptien4.

  • 5 D’une part car la majorité des sources qui nous sont parvenues proviennent de l’administration cent (...)
  • 6 Hratch Papazian, « The Central Administration of the Resources of the Old Kingdom: Departments, Tre (...)
  • 7 Juan-Carlos Moreno Garcia, « The Study of Ancient Egyptian Administration », in idem (dir.), Ancien (...)
  • 8 Pour une étude de ces titres et des structures qui les accompagnent, voir Quirke, Titles and Bureau (...)
  • 9 Nous comprenons ici la notion d’artisanat comme toute production de biens permise par la mise en œu (...)
  • 10 Cet état de fait, qui n’est pas exclusif à l’Égypte ancienne, est fréquent au sein de la plupart de (...)
  • 11 Gay Robins, Women in Ancient Egypt, Londres, British Museum Press, 1993, p. 111.
  • 12 Nous choisissons d’utiliser le terme « ouvrière » dans un sens non pas capitaliste et contemporain, (...)

2L’interprétation des sources produites par la royauté a longtemps conduit l’égyptologie à comprendre l’administration comme éminemment centralisatrice puis redistributrice5. Ce topos a été nuancé par des études récentes6 qui questionnent la possibilité d’un contrôle absolu de la production par l’administration royale et revalorisent le rôle des initiatives individuelles et des institutions locales7. Le Moyen Empire est peut-être l’un des moments pour lesquels la structure de l’État égyptien est le plus finement comprise, notamment grâce à des études précises menées sur les titres des officiels engagés par l’administration centrale8. De plus, la présence de sources assez nombreuses permet de tracer, sur quelques siècles, un aperçu du paysage artisanal égyptien ancien9. Or, ces mêmes sources attestent toutes d’une particularité qui n’existe dans aucun autre artisanat à cette époque : une chaîne opératoire assurée uniquement par des femmes10. Si le monde du travail égyptien ancien connaît de nombreux exemples d’exclusivité de genre, cette dernière va généralement dans le sens inverse, de nombreux métiers étant réservés aux hommes, à commencer par celui de scribe11. Cette spécificité a des implications, que nous proposons d’étudier ici, sur la chaîne opératoire, sur ses conditions de réalisation, son intégration dans des circuits économiques royaux ainsi que sur la valorisation et la rémunération (ou non) de ses ouvrières12.

  • 13 Friedrich Engels, L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, Paris, Éditions soc (...)
  • 14 Voir le résumé proposé par Emmanuel Renault, « Travail reproductif et exploitation : de Marx aux th (...)
  • 15 Ibid., p. 52.

3Ces questionnements sont particulièrement intéressants lorsqu’ils sont modélisés à travers les notions de travail productif et de travail reproductif, même si cela peut sembler anachronique au premier abord. Quelle pertinence en effet peut avoir un concept marxien, créé pour penser les sociétés à l’aune du capitalisme du XIXe siècle, dans une société non industrielle, et, de surcroît, ne connaissant pas la monnaie ? Nous nous proposons toutefois de tenter l’expérience, en adaptant la définition posée par Friedrich Engels, qui concevait le travail reproductif comme « d’une part, la production des moyens d’existence, d’objets servant à la nourriture, à l’habillement, au logement, et des outils qu’ils nécessitent ; d’autre part, la production des hommes mêmes, la propagation de l’espèce13 ». Nous choisissons donc de comprendre le travail reproductif comme toute activité pour maintenir les êtres humains en vie, mais dont la réalisation ne dégage aucune rétribution, salariale ou autre. Cette définition large du travail reproductif doit toutefois être spécifiée, à la suite des théories féministes matérialistes du XXe siècle14 : il ne s’agit pas d’une notion neutre, mais d’un terme décrivant un travail non valorisé, non salarié, généralement réalisé par les femmes et déconsidéré par rapport au travail productif, masculin et salarié – perçu comme le parangon du travail sous l’ère capitaliste. De plus, il revêt une utilité sociale fondamentale : en dehors de la reproduction d’une force de travail (pensée comme une marchandise ou non), il permet la survie des familles ou des communautés, notamment en satisfaisant les « besoins nécessaires » des êtres humains sans passer par un échange de biens ou de services, mais intègre aussi les soins apportés aux membres « non productifs » de la société (jeunes enfants, personnes âgées ou malades…15). Ce travail se confond ainsi souvent avec l’économie familiale ou le travail domestique, couramment associé aux femmes. Ainsi, nous nous proposons d’utiliser ces notions pour éclairer et interpréter le cas des tisseuses de l’Égypte du Moyen Empire, en interrogeant l’organisation de la chaîne opératoire, les lieux où elle se déroule, mais également l’encadrement de ses ouvrières. Nous verrons que cette production est loin d’être entièrement contrôlée par l’administration centrale, et que ses spécificités en font un travail à mi-chemin entre travail productif et reproductif.

Le tissage au Moyen Empire : une production officiellement encadrée par le pouvoir royal

L’organisation de la production : l’atelier

  • 16 Melinda Hartwig, Tomb Painting and Identity in Ancient Thebes, 1419-1372 BCE, Turnhout, Brepols, 20 (...)
  • 17 Pour une présentation concise de ces objets et de leurs enjeux, voir Gersande Eschenbrenner-Diemer, (...)

4Au Moyen Empire, la majorité de la chaîne opératoire du tissage se déroule dans un atelier, au sens où il s’agit d’un lieu dédié au travail et à la production d’un objet, ici le tissu. Cette réalité est notamment visible dans l’iconographie funéraire, qui consiste en des scènes peintes ou gravées sur les murs des chapelles funéraires de l’élite, accessibles par les vivants, et dont les thèmes permettent d’assurer le renouveau du défunt dans l’au-delà. On y trouve des scènes d’offrandes, des scènes de chasse et de pêche, de récoltes ou des banquets – mais aussi, notamment au Moyen Empire, la représentation de divers artisanats dont le produit est ainsi mis à disposition du défunt pour l’éternité16. Cette iconographie en deux dimensions se double de ce que l’égyptologie nomme des « modèles funéraires » et qui sont des maquettes reprenant les thèmes des peintures murales, placées dans le caveau avec le reste du mobilier funéraire17, y compris le cercueil. La particularité de ces scènes tient au fait qu’elles ne sont pas des portraits de la « vie quotidienne », mais bien des représentations standardisées et idéalisées d’activités jouant pleinement de l’autoreprésentation du défunt généralement masculin. Elles restent toutefois des sources précieuses pour comprendre l’organisation d’artisanats divers, dont le tissage, représenté sous sa forme la plus parfaite (fig. 1).

Figure 1. Modèle représentant une scène de tissage provenant de la tombe de Meketrê, datant de la fin de la XIe dynastie (v. 2000 av. n. è.), située à Deir el-Bahari (rive ouest de Louxor) et conservé au musée du Caire.

Figure 1. Modèle représentant une scène de tissage provenant de la tombe de Meketrê, datant de la fin de la XIe dynastie (v. 2000 av. n. è.), située à Deir el-Bahari (rive ouest de Louxor) et conservé au musée du Caire.

Photographie provenant de Wikipedia Commons, appartenant à Soutekh67 (CC.3.0).

  • 18 Notamment celui de Gemniemhet (tombe HMK 30, Saqqarah). Voir Mogens Jørgensen, Catalogue Egypt I (3 (...)

5Si les scènes peintes ne donnent aucune information quant au lieu même du tissage, étant généralement consignées dans des registres sans différenciation avec les activités les entourant, les modèles placent ces activités dans des lieux fermés. On y retrouve souvent des murs et une porte, dont le battant est parfois conservé, et certains modèles vont jusqu’à représenter les voûtes qui devaient soutenir le toit, retiré pour rendre la scène visible18.

6C’est dans ces espaces fermés que se déployait l’essentiel de la chaîne opératoire du tissage. Trois activités en constituent le cœur irréductible pour les Égyptiens anciens, et sont systématiquement présentes, quelle que soit l’ampleur donnée à la représentation de l’atelier. L’une des représentations les plus schématiques est celle provenant de la tombe de Khnoumhotep II, datée des règnes d’Amenemhat II à Sésostris III (v. 1860 av. n. è.), et située à Beni Hassan (fig. 2).

Figure 2. Scène de tissage provenant de la tombe de Khnoumhotep II (BH3), à Beni Hassan, datant de la XIIe dynastie (v. 1860 av. n. è.).

Figure 2. Scène de tissage provenant de la tombe de Khnoumhotep II (BH3), à Beni Hassan, datant de la XIIe dynastie (v. 1860 av. n. è.).

Reproduite par N. De Garis Davies, Weavers, Tomb of Khnumhotep, 1933, conservée au Metropolitan Museum of Art, New York.

  • 19 Barry J. Kemp et Gilian Vogelsang-Eastwood, The Ancient Textile Industry at Amarna, Londres, Egypt (...)

7La première étape correspond à une première préparation du fil intervenant avant le filage même, incarnée chez Khnoumhotep par la deuxième femme en partant de la droite. Ce « pré-filage », qui a disparu avec les évolutions techniques introduites dès l’époque romaine, consiste à retirer l’écorce de la plante qui entoure les fibres utiles à la production et à les épisser ensemble afin de faciliter le filage proprement dit – le tout, à la main19. Cette étape est réalisée par des femmes assises, sans outil spécifique à l’exception éventuellement de baguettes en bois servant à frapper les tiges de lin pour retirer plus facilement l’écorce. Une fois ce premier fil produit à la main, il est enroulé et se présente ainsi sous forme de pelote pour le filage – la seconde étape essentielle de la production textile.

8Le filage, dont est en charge la jeune fille placée à droite de la peinture, est réalisé en Égypte ancienne à l’aide d’outils spécifiques que sont les bols de filage (des bols, ici rouges et blancs, présentant une poignée fixée au fond et permettant à ce premier fil de se dérouler tout en laissant la pelote en place) et les fuseaux (composés d’un axe en bois, le fuseau, et d’un disque en céramique ou en pierre glissé autour du fuseau, la fusaïole, servant à l’empeser). La fileuse fixait le fil à l’extrémité du fuseau, puis laissait tomber ce dernier en lui imprimant un mouvement rotatif, permettant ainsi de créer un fil résistant et plus ou moins épais. Les fileuses sont reconnaissables à la présence d’un fuseau dans leur main, mais également à leur position : elles sont souvent représentées debout, une jambe levée et pliée au genou.

  • 20 Voir par exemple la tombe 2 d’El-Bersheh, appartenant à Djéhoutyhotep. Percy Newberry, El Bersheh I (...)

9Enfin, une fois préparés, les fils sont utilisés pour le tissage proprement dit, troisième et dernière étape systématiquement présente dans une scène de tissage en Égypte ancienne, mis en place par les deux femmes à gauche de la composition (fig. 2). Le tissage, au Moyen Empire, s’exécute sur des métiers à tisser horizontaux en bois : un cadre est créé par quatre poteaux reliés par deux montants, l’un sur lequel sont fixés les fils de chaîne, l’autre autour duquel s’enroule le tissu terminé (chez Khnoumhotep, il est représenté à la verticale). À cette base s’ajoutent des baguettes en bois de taille variable, permettant d’ouvrir les fils de chaînes ou de tasser le fil de trame passé dans cette ouverture à l’aide d’une navette – aussi en bois. Les métiers sont nécessairement manipulés par deux ouvrières au moins, comme on peut le voir ici. Une fois le tissu terminé, il est prêt à être stocké ou utilisé de diverses manières. À ces trois étapes fondamentales sont parfois ajoutées des étapes intermédiaires, comme le stockage du fil entre le filage et le tissage, ou la mise en place du métier à tisser avant le tissage même20.

10Ainsi, les représentations funéraires attestent bien de la concentration de cette chaîne opératoire au sein d’un espace dédié et fermé, un atelier, forme d’organisation qui facilite le contrôle administratif, non seulement de la production mais aussi de la qualité et de l’usage fait du produit fini.

L’administration des ateliers

11Se pose en effet la question de l’intégration des ateliers dans des chaînes productives contrôlées par l’administration centrale, qui permettrait ainsi une appropriation totale non seulement du produit fini, mais aussi une exploitation de la valeur du travail au sein de la chaîne opératoire au sens marxien du terme. Ce contrôle nous semble possible en Égypte, d’un côté par l’implantation spatiale des lieux de production, mais également par leur supervision par l’administration centrale, quel que soit l’emplacement de l’atelier (dans un espace institutionnel ou privé). Le contrôle et l’exploitation de ces espaces de production sont attestés par des sources variées, comme nous le verrons.

  • 21 my-rȝ ḏȝtt, qui apparaît dans la tombe de Khety (Naguib Kanawati, Linda Evans, Beni Hassan VI, The (...)
  • 22 my-rȝ mrt, qui apparaît dans la tombe de Khnoumhotep II. Norman De Garis Davies, Weavers, Tomb of (...)
  • 23 D’après Danijela Stefanović, « The Administration of the Middle Kingdom Weaving Workshops: A Note o (...)
  • 24 Stefanović, « The Administration… », art. cit., p. 338-340.
  • 25 Stèle ANOC 28a.2. Leire Olabarria, Kinship and Family in Ancient Egypt. Archaeology and Anthropolog (...)
  • 26 r bsw.
  • 27 Environ 13 porteurs. Voir https://pnm.uni-mainz.de/5/title/404 [consulté le 7 juin 2026].

12L’existence de fonctionnaires en charge d’encadrer la production et la conservation d’ateliers de tissage confirme qu’une partie de cette industrie appartenait à l’État royal. Dans trois scènes de tissage provenant de la nécropole de Beni Hassan (Moyenne Égypte), et toutes datées entre la fin de la XIe et le milieu de la XIIe dynastie (env. 2045-1850), apparaissent deux « directeurs des tisseuses21 » et un « directeur des équipes-meret22 », terme peut-être associé au tissage dès cette époque23. Ces titres sont également connus par des stèles, qui confirment ainsi la réalité de la fonction24. On les retrouve par exemple sur la stèle CGC 2043125, où apparaissent deux directeurs des équipes-meret tous deux nommés Ouahka, l’un fils de Kenemou et l’autre fils de Néféret. Ces deux officiels sont identifiés comme frères du dédicataire principal de la stèle, Ouahkaseneb, lui-même gardien des tissus26. Ce titre, également bien attesté27, confirme ainsi que le contrôle s’étend au-delà de la main-d’œuvre et de ses savoir-faire, et prend en compte le produit fini, approprié par l’administration centrale.

  • 28 Une autre méthode d’identification peut passer par le tamisage des niveaux archéologiques fouillés, (...)
  • 29 Susan J. Allen, « Spinning Bowls: Representation and Reality », in Jacke Phillips (dir.), Ancient E (...)
  • 30 Ibid., p. 33.

13En complément des titres de fonctionnaires et des représentations funéraires, il est intéressant de chercher à localiser ces espaces dans la géographie administrative, notamment grâce à l’archéologie. L’identification en fouilles d’un atelier de tissage est assez complexe en raison de la difficulté à rattacher avec certitude les objets aux outils utilisés par les tisseuses, ces derniers étant assez peu caractérisés (baguettes de bois, disque en céramique…28). Certains sont spécifiques aux ateliers de tissage, comme les bols de filage, mais ils sont surtout attestés lors de la période suivante, le Nouvel Empire (v. 1550-106929). Les rares exemples connus du Moyen Empire sont généralement dépourvus de contexte précis30.

  • 31 Quirke, Titles and Bureaux…, op. cit., p. 64-65.
  • 32 Vanessa E. Smith, Modeling the Mechanics of Temple Production in the Middle Kingdom: An Investigati (...)

14Cependant, chaque nœud institutionnel de l’administration centrale (palais, temple) possédait théoriquement dans son enceinte des bâtiments dédiés au stockage et à la transformation des matières premières, permettant ainsi de répondre à leurs besoins quotidiens, à l’échelle locale ou régionale31. Ces espaces, appelés shena en égyptien ancien, accueillaient des boulangeries, brasseries ou boucheries, mais aussi des ateliers de tissage. Au Moyen Empire, seulement deux shena ont été bien fouillés. L’un d’eux, associé au temple funéraire de Sésostris III à Abydos (règne de 1856 à 1838, fin de la XIIe dynastie), atteste de la présence d’une activité de tissage, grâce aux rejets d’outils dans les dépotoirs associés32.

15Ainsi, la présence d’ateliers de tissage au sein d’espaces gérés intégralement par l’administration, tout comme l’existence de fonctionnaires officiant autour de ces chaînes opératoires, montrent qu’une partie de l’industrie textile du Moyen Empire était organisée par et pour les besoins de l’État pharaonique, ce qui la rattacherait plutôt au travail productif. Toutefois, cet état de la production, facilement visible grâce au nombre élevé et à la bonne conservation des sources, doit être nuancé en prenant en compte d’autres corpus, notamment les lettres et comptes privés.

Une production privée distincte de celle de l’administration centrale

Des acteurs économiques invisibles : les femmes responsables d’atelier

  • 33 Numéro d’inventaire UC 32203. Mark Collier et Stephen Quirke (dir.), The UCL Lahun Papyri: Letters, (...)
  • 34 « ʿ.w.s » (v.s.f.), abréviation de « ʿn wḏȝ snb » (vie, santé, force), est une épithète commune da (...)
  • 35 [sw]ḏȝ-b pw n nb ʿ.w.s r / [n]ȝ n mwt nty ʿȝy nn gmt st […] r [š]nw n sšm.
  • 36 « Le serviteur » fait ici référence à Irer, qui utilise le masculin bien que ce soit une femme, rep (...)
  • 37 La traduction littérale du texte, « purifier pour le mois », ne permet pas de comprendre exactement (...)
  • 38 w ȝ bȝk-m ỉỉ sf n-ntt bȝk-m ʿq r wt-nr m sw 20 r wʿb ȝbd (?).
  • 39 wnn nb ʿ.w.s r rt hrw ʿȝ mk [nn] bsw nb r r wt-nr.

16Le corpus de lettres privées permet de nuancer l’image très idéalisée produite par l’iconographie funéraire ou les stèles privées. Les témoignages écrits concernant le tissage sont à cette époque relativement nombreux, notamment dans deux corpus de lettres privées bien connus par ailleurs : la correspondance d’Heqanakht, datant du tout début de la XIIe dynastie (autour de 1950) et les papyrus d’Il-Lahoun, datant de la fin de la XIIe et du début de la XIIIe dynastie (1838-1750). C’est dans le papyrus UC 3220333 qu’Irer, une femme qui se présente comme « maîtresse de maison », écrit à une personne anonyme, qu’elle appelle « maître », pour discuter de différents problèmes, dont le plus important semble être la non-production de tissus visiblement attendus d’elle. Elle explique la situation ainsi : « C’est une communication pour le maître v.s.f.34 à propos des servantes qui sont ici et ne peuvent tisser […] sur les fils de chaîne35 ». La production semble donc à l’arrêt alors que la main-d’œuvre est présente, tout comme la matière première ; elle précise une seconde fois, un peu plus loin, que les fils sont bien installés mais ne peuvent pas être tissés. Irer se justifie de la manière suivante : « Le serviteur ici présent36 aurait difficilement pu venir lui-même, puisque le serviteur ici présent est entré au temple le jour 20 pour purifier37 pour le mois (?)38 ». Et de proposer une solution pour remédier au problème : « Le maître v.s.f. doit venir des jours ici. Vois, il n’y a aucun vêtement, mes responsabilités vont au temple39 ».

  • 40 Quirke, « Women of Lahun (Egypt 1800 BC) », art. cit., p. 255-256 ; Megaera Lorenz, « Women and the (...)
  • 41 […] sp.t() r tȝ r n(t)tn / n wšbw [n?]-ntt n sm.tw wpwttn nbt.
  • 42 TLA lemma no 868784.
  • 43 Soit tn ou n. Collier/Quirke (dir.), The UCL Lahun Papyri…, op. cit., p. 115.
  • 44 Ibid., p. 117.
  • 45 swḏȝ-b [pw] n nb ʿ.w.s.

17Selon certaines interprétations, la raison de l’arrêt de la production tiendrait à l’absence de salaires qu’aurait dû envoyer la personne à qui elle écrit40, comme l’indiquerait la phrase suivante, située au début de la lettre : « […] ont été abandonnées par rapport à ton / notre approvisionnement, concernant le fait que l’on n’a entendu aucune réponse de ta part41 ». Or, la lecture de ce passage est sujette à caution : le substantif utilisé, wšbw, traduit ici par « approvisionnement » et qui signifie concrètement « quelque chose à manger42 », ne renvoie pas explicitement à un salaire. De même, il n’est pas certain que ce potentiel salaire soit celui des travailleuses, puisque le pronom dépendant utilisé peut être lu comme « ton » ou « notre43 », rendant la phrase encore un peu plus obscure. Enfin, il n’est pas certain que l’approvisionnement manquant soit en lien direct avec l’absence de tissage. En effet, la lettre traite de plusieurs problèmes à la fois, dont l’arrivée d’un officiel qui n’a rien à voir, a priori, avec le tissage44. Le problème d’approvisionnement est introduit par la phrase standard, « c’est une communication pour le maître v.s.f45 », puis apparaît de nouveau au paragraphe suivant, qui traite de l’arrêt de la production – ce qui peut être compris comme une manière de signaler un autre problème, indépendant du premier, et qui requiert tout autant l’attention de son supérieur. L’arrêt de la production tiendrait donc plutôt, comme le dit Irer elle-même, à son absence dans l’atelier de tissage – qu’elle justifie en rappelant une autre obligation (la purification au temple). La solution proposée (que son maître vienne passer quelques jours) semble indiquer que ce n’est pas son absence à elle précisément qui est problématique, mais plutôt l’absence d’une supervision ou d’un contrôle par une personne habilitée, qui serait l’autrice de la lettre ou son supérieur.

  • 46 Danijela Stefanović et Helmut Satzinger, « I am a Nbt-pr, and I am Independent », in Wolfram Grajet (...)
  • 47 Voir le résumé de ces discussions dans ibid., p. 334-335.
  • 48 Ibid., p. 337-338.
  • 49 Voir par exemple la mention régulière de « per » comme espaces recevant des salaires. Par exemple, (...)
  • 50 Comme l’atteste l’existence du titre de supérieur d’une maison (my-rȝ pr), souvent traduit aussi p (...)

18Or, Irer ne porte aucun titre qui lui donnerait une existence administrative dans l’organigramme chargé d’encadrer la production de tissus. Elle s’auto-désigne comme « maîtresse de maison », un titre apparu au début du Moyen Empire et qui devient très rapidement le titre le plus attesté pour les femmes46. S’il y a un débat quant à sa signification (statut marital, statut professionnel ou économique, voire les deux en même temps47), il semble évident que certaines maîtresses de maison disposaient d’une forme d’indépendance économique dont Irer fait ici preuve48. Cela est d’autant plus plausible qu’en Égypte ancienne, une maison ou maisonnée (traduisant le mot égyptien per) est plus que le foyer d’une famille : c’est aussi un lieu de production49, voire une unité servant au contrôle et au recensement par l’administration centrale50. De même, si rien dans la lettre ne précise le lieu de production (appelé « ici »), il ne s’agit visiblement pas d’un temple.

  • 51 Comme le suggère par exemple le compte VII d’Heqanakht, qui mentionne le salaire déposé chez une fe (...)

19Cette lettre permet de nuancer le système idéalisé dépeint par les sources évoquées ci-dessus, avec l’apparition d’un personnage jusque-là invisible : une femme, responsable de la production de tissus. À ce titre, elle doit en répondre à son maître, un homme dont la position reste inconnue : il est possible qu’il s’agisse de l’un des officiels en charge de la production textile qui délègue ici ses responsabilités. Dans tous les cas, c’est à Irer que reviennent l’organisation et la gestion concrète de la production, peut-être parce qu’elle possède un savoir-faire recherché et sans lequel la production ne peut aboutir, certainement parce qu’elle sert d’intermédiaire entre ses travailleuses et le commanditaire, et peut répondre de l’avancement du travail face à ce dernier. Il est possible d’aller plus loin en soulignant que le tissage n’est pas sa responsabilité première, puisque son passage au temple prend le pas sur l’encadrement de la production. Le tissage apparaît alors comme une sorte de travail d’appoint, permettant de dégager un revenu supplémentaire pour Irer – ce qu’il est difficile de prouver en l’état actuel de la recherche. Toutefois, cette production excède celle réservée à la consommation personnelle, puisqu’elle est destinée à quelqu’un d’autre, très certainement contre paiement51, ce qui relève toujours d’un travail productif. Or, qu’en est-il du paiement de ce travail ? Ce sujet est absent de la lettre, mais nous permettrait de mieux caractériser encore la nature de la supervision dans la chaîne opératoire du tissage.

Des entreprises privées de tissage ?

  • 52 Ce dernier est bȝk n pr-t et m-kȝ. Le ka renvoie à la force vitale que chacun·e avait en soi, et (...)
  • 53 Allen, The Heqanakht…, op. cit., p. 105.
  • 54 Ibid., p. 20.
  • 55 Voir ibid., p. 6 et 18, pour la lettre 1 et le compte.

20Il faut se tourner vers la comptabilité pour essayer de comprendre à quel type de paiement pouvait donner lieu la supervision du tissage pour les « maîtresses de maison » et leur intégration dans les réseaux économiques égyptiens anciens. Le compte VII de la correspondance d’Heqanakht suggère la présence de réseaux économiques privés concernant la transformation du lin en tissu. Cette correspondance, produite par le « serviteur du domaine funéraire » et « prêtre du ka » Heqanakht52, comprend plusieurs lettres et comptes administratifs de la main d’un fonctionnaire mineur, rattaché au culte funéraire d’un officiel plus haut placé53. Dans ces lettres, qui sont pour la plupart adressées à sa maisonnée, il donne des indications sur la manière dont doivent être gérés ses biens et ses dépendants durant son absence. Le compte VII est un compte rendu concernant le paiement effectué par cet homme, Heqanakht, à une femme nommée Satnebsekhtou, en échange de la transformation de brins de lin brut en tissu54. La configuration apparaît comme similaire à celle évoquée par la lettre d’Irer : une femme est chargée de la transformation de lin brut en tissu pour un particulier, à l’aide de travailleuses spécialisées. Si ces dernières ne sont pas directement évoquées par ce compte, il est improbable que Satnebsekhtou puisse filer et tisser à elle seule les 1 020 gerbes évoquées. De nouveau, ni Satnebsekhtou ni Heqanakht ne portent de titre indiquant un rôle quelconque dans l’encadrement officiel du tissage et, au vu du reste de la documentation, cette production est intégrée dans un système économique privé, organisé et géré par Heqanakht55. Le compte nous donne une indication supplémentaire : les brins de lin brut sont fournis à la travailleuse, ainsi que sa rémunération. C’est donc le savoir-faire lui-même qui est rétribué, que ce soit celui de Satnebsekhtou ou des femmes qui l’accompagnent, par un homme ou l’administration, elle aussi majoritairement composée d’hommes.

  • 56 Ibid., p. 64.
  • 57 Ibid., p. 174-175.

21Cette rétribution n’est pas négligeable. Le compte VII est tout entier dédié à la manière dont le paiement sera effectué : la première partie enregistre les lieux où se trouvent des sacs de grain, et le nombre total disponible (soit 57,6). La seconde partie indique le nombre de balles de lin qui ont été apportées chez Satnebsekhtou (20), le nombre de gerbes restant à transformer (1 020), le nombre de gerbes par balle (60 gerbes dans une balle), les sacs (ẖȝr) de grains qui ont déjà été payés (10). De plus, le scribe indique qu’elle a déjà « complété 7 sacs », et la différence entre le nombre de gerbes présentes et de balles livrées indique que trois balles sont déjà tissées – ce qui impliquerait que les sept sacs complétés sont obtenus pour la transformation de trois balles, soit une balle valant 2,3 sacs environ. Enfin, le scribe indique le nombre de sacs disponibles pour les « salaires » (ʿq.w), qui est de 60, dont trois « en supplément » (m ḥr56). La dernière phrase du compte indique qu’un certain Neferabdou peut commencer à opérer les paiements à partir du début du mois suivant. Autrement dit, Heqanakht a envoyé à Satnebsekhtou 20 balles de lin, accompagnées de 10 sacs de grains comme avance pour le travail qu’elle effectuera. Quelque temps plus tard, il finalise ses comptes sur la manière dont il paiera l’ensemble de la production, faisant le point sur les sacs disponibles, les lieux où ils se trouvent, et la quantité de sacs déjà dépensés pour la production. En effet, si l’on suit l’analyse que fait James Allen de ce compte, les 60 sacs correspondraient peu ou prou aux 57,6 sacs listés dans la première partie du compte, auxquels s’ajoutent les 3 sacs que n’a pas encore gagnés Satnebsekhtou (sur les 10 apportés), faisant donc 60,6 sacs en tout57. Si l’on ajoute l’avance octroyée à Satnebsekhtou, Heqanakht aurait déboursé en tout 67 sacs environ pour faire transformer son lin.

  • 58 Von Pilgrim, Elephantine XVIII…, op. cit., p. 285-301. Ce bol n’est pas un bol de tissage, mais plu (...)
  • 59 Voir plus loin, III-2.
  • 60 Les titres sont, dans l’ordre cité : stt, mrt, m.wt et sbtt, von Pilgrim, Elephantine XVIII…, op. (...)

22Il est possible de comparer ce salaire avec d’autres salaires d’ateliers de tissage, notamment celui conservé sur un bol appelé 19606P/d-6, et daté de la fin de la XIIe dynastie, au cours du règne d’Amenemhat III (v. 1838-1794), soit 150 ans plus tard environ58. Retrouvé dans une maison de la ville d’Éléphantine, à l’extrême sud de l’Égypte, il porte de nombreuses inscriptions sur ses parois externes et internes, toutes concernant des salaires. La paroi extérieure est consacrée à des salaires destinés à différents artisans et ouvriers, du boucher à l’équipe de rameurs. En revanche, la partie intérieure est plus homogène et détaille les salaires de 25 travailleuses et 19 enfants59, en précisant leur métier et leur nom. Les métiers sont variés, mais relèvent a priori tous de l’atelier de tissage : on y retrouve deux tisseuses, cinq meret (reprenant le même terme que celui qu’on retrouve dans les titres administratifs liés au tissage), deux servantes (hémout, même terme que celui mentionné par la lettre d’Irer) et quinze sebetet, hapax dont la traduction reste difficile60. Les salaires sont exprimés en demi-heqat de grains, une mesure vingt fois plus petite que le sac-khar. Nous avons réuni les salaires de chacune, ainsi que leur équivalent en sacs dans le tableau suivant (fig. 3).

Figure 3. Tableau reprenant la répartition des salaires inscrits sur le bol 19606P/d-6, daté du règne d’Amenemhat III (v. 1838-1794 av. n. è.).

Salaire en demi-heqat

Nombre de femmes recevant un salaire

Total des salaires en sacs (ẖȝr)

57

1

2,85

53

3

7,95

52

1

2,6

51

3

7,65

50

15

37,5

7

1

0,35

6

2

0,6

4

3

0,6

3

15

2,25

 

 

62,35

23Il faut noter que le paiement d’environ 62 sacs qu’a reçu cet atelier, n’est pas si éloigné de celui effectué par Heqanakht à Satnebsekhtou, qui est de 67 sacs. Cette similarité n’est pas suffisante pour parler d’un encadrement des paiements, mais elle indique une homogénéité dans la manière dont étaient rétribuées les travailleuses du textile, traduisant peut-être une valorisation commune des savoir-faire nécessaires au bon déroulement de la production. Si le bol ne désigne pas une femme comme étant responsable de l’atelier, il distingue la première tisseuse mentionnée par son salaire : 57 demi-heqat, soit 4 demi-heqat de plus que l’autre tisseuse, ce qui représente environ 9 litres de grains supplémentaires, quantité non négligeable dans une société où la rémunération en nature servait directement à fabriquer la nourriture de base de la population.

  • 61 Monique Haicault, « Autour d’agency. Un nouveau paradigme pour les recherches de Genre », Rives méd (...)

24Ainsi, la comparaison des différentes sources fait apparaître des intermédiaires invisibilisées par les représentations du tissage évoquées ci-dessus. Les maîtresses de maison font le lien entre le commanditaire et l’atelier de production, semblent responsables de la production textile, et gèrent l’organisation et la rétribution. Le compte VII d’Heqanakht démontre que c’est un savoir-faire – celui du tissage – qui est recherché par les commanditaires, puisqu’ils fournissent la matière première et le paiement qui rétribue sa transformation. S’il reste difficile d’affirmer avec certitude que ces femmes sont seules à la tête des ateliers, il est évident qu’elles font preuve d’une certaine autonomie dans l’organisation et la gestion de la production, leur permettant de dégager des salaires, que ce soit celui de l’ouvrière ou de la responsable d’atelier. À leur tour, le salaire leur offre une capacité d’action concrète – ne serait-ce que pour assurer le bien-être de la maisonnée ou de la famille. Autrement dit, c’est la possession d’un savoir-faire spécifique, recherché par d’autres acteurs économiques, qui leur confère de l’agentivité, puisqu’il leur permet d’engager des actions, d’en assumer le déroulement et la responsabilité, et d’y effectuer des choix individuels61. Les deux systèmes esquissés jusqu’ici, l’un fortement encadré par l’administration centrale et l’autre relevant du réseau économique privé, appartiennent tous les deux à la catégorie du travail productif. Toutefois, la structuration de la chaîne opératoire révèle certaines caractéristiques du travail dit reproductif.

Le tissage, une activité à la frontière entre travail productif et travail reproductif

Une production domestique ?

  • 62 m-ʿ sȝt-nb-stw.
  • 63 [ntt m] pr-ry ẖȝr 10.

25Reste à identifier le lieu où se trouvaient les ateliers de production privés. Est-il possible en effet de distinguer les ateliers de l’État qui sont a priori situés dans des bâtiments dédiés, des ateliers privés ou semi-privés, qui pourraient se situer dans des espaces domestiques ? À première vue, les choses sont simples : plusieurs sources indiquent que des ateliers de tissage étaient situés dans des maisonnées, les per. Si la seule mention du per chez Irer se trouve dans son titre de « maîtresse de maison » (nebet per), le compte VII d’Heqanakht est plus précis : le début du compte nous dit que le lin est littéralement « dans la main de Satnebsekhtou », donc avec elle62. Un peu plus loin, la localisation des sacs de grains de l’avance est donnée comme suit : « [ce qui est] à l’étage de la maison, sacs 10 », plaçant ainsi l’ensemble de l’activité dans une maisonnée63. Le papyrus UC 32094A, un autre compte provenant d’Il-Lahoun et qui présente une liste de travailleuses, ainsi que la quantité de lin qui leur est donnée et la quantité de tissu qui en est attendue, précise que le lin donné est placé « dans cette maisonnée ».

  • 64 Hjalmar Larsen, « Vorbericht über die Schwedischen Grabungen in Abu Ghâlib 1936/37 », Mitteilungen (...)

26De même, l’archéologie permet de situer la présence d’activités textiles au sein de maisonnées. Quelques bols de filage, traces certaines d’une activité textile, ont été retrouvés en contexte domestique pour le Moyen Empire64, concordant ainsi avec ce que suggèrent les sources textuelles.

  • 65 Pour un point sur l’importance de la distinction de ces sphères dans l’étude historique du travail (...)
  • 66 Il semble en effet qu’en Égypte ancienne, la notion de « chose publique » n’existe pas : le fonctio (...)
  • 67 Quirke, Titles and Bureaux…, op. cit., p. 11-12.
  • 68 Pilgrim, Elephantine XVIII…, op. cit., p. 300.
  • 69 qȝ-wt. Quirke, Titles and Bureaux…, op. cit., p. 112.
  • 70 Ibid., p. 54-55.
  • 71 Pilgrim, Elephantine XVIII…, op. cit., p. 196-201.
  • 72 Ibid., p. 130-134.
  • 73 Ibid., p. 131.
  • 74 Ibid., p. 205-206, sur l’importance de rester prudent quant à l’identification de la fonction d’une (...)

27Semble ainsi se dessiner un système binaire, avec d’un côté une production étatique située dans un shena, et de l’autre une production privée située dans les maisons (per). Il faut toutefois nuancer cette dichotomie étatique / domestique, qui recoupe celle plus générale de la sphère publique / sphère privée65, deux notions étrangères à l’Égypte ancienne66. Si les études sur l’administration égyptienne ancienne ont démontré que le palais gérait ses propres biens dans ce qui peut être perçu comme une administration « étatique », la relation entre ce centre et les productions locales ou privées reste floue67. Il est tout à fait possible que des productions situées dans des espaces partiellement ou entièrement domestiques aient servi, dans certaines régions géographiquement éloignées du pouvoir central, à fournir des institutions locales (temple, domaine du gouverneur…), sans pour autant que ces dernières disposent d’un bâtiment dédié. Un bon exemple de la manière dont la frontière entre shena et per doit être discutée se trouve dans le susmentionné bol 19606P/d-6, provenant d’Éléphantine, une ville éloignée de la capitale de la XIIe dynastie située dans le Fayoum. Les sept lignes inscrites au fond du bol listent les institutions qui reçoivent ou fournissent les salaires. Y sont mentionnées, parfois sur la même ligne, des « maisonnées », dont on précise que l’une d’elles appartient à un certain Khety, et un shena68. De plus, certains des travailleurs figurant dans les listes relèvent clairement de l’administration locale (notamment un « supérieur du domaine »69), voire royale (à l’exemple du scelleur70), tandis que rien ne relie explicitement les tisseuses à cet organigramme. Enfin, la provenance même de ce bol illustre le chevauchement possible entre les sphères étatique et domestique. Il a été trouvé sur le sol d’une pièce située au rez-de-chaussée de la maison 69 du secteur B-IX de la ville d’époque Moyen Empire à Éléphantine. Cette maison est de type « Hofhaus » ou « maison à cour », c’est-à-dire qu’elle est plus grande que la majorité des maisons du quartier, et qu’elle possède une cour ouverte en son centre, unique accès aux pièces qu’elle dessert71. La fouille de ces pièces a permis d’y identifier des traces d’activités économiques variées72 (cuisson, taille de pierre, étable…), qui auraient pu être considérées purement domestiques ou locales sans la présence de ce bol, mentionnant des institutions et des officiels de l’administration centrale. La pièce même où il a été retrouvé présente de nombreux restes de rongeurs, ainsi qu’un effort de colmatage des joints entre les briques du mur, ce qui conduit Cornelius von Pilgrim à suggérer qu’on y stockait éventuellement des denrées alimentaires73, comme par exemple le grain des salaires évoqués par le bol. Ainsi, même en restant prudent sur l’identification des fonctions de cet espace74, il est indéniable qu’il occupait une activité économique qu’on ne retrouve pas dans toutes les maisons du quartier et que cette activité économique était au moins partiellement surveillée ou encadrée par l’administration royale, bien qu’elle ne se situât pas dans un shena géographiquement et administrativement rattaché à un temple.

28De fait, il est tout à fait possible que le système de production ait été hybride, avec à la fois des productions entièrement gérées par l’administration royale, d’autres situées dans des espaces domestiques mais administrativement intégrées (au moins en partie) dans cette administration, et d’autres encore ne relevant que de circuits économiques privés. Les choix conduisant à la mise en place de l’une ou l’autre des solutions devaient être multifactoriels, impliquant notamment la proximité du pouvoir royal, les caractéristiques économiques locales ou encore une éventuelle spécialisation régionale. Enfin, il est possible que les tisseuses évoluant dans des ateliers privés ou semi-privés aient pu dédier une partie de la production à leur consommation personnelle, ce que toutefois rien dans les sources ne rend visible.

Le travail des enfants : une caractéristique du travail reproductif ?

  • 75 Engels, L’Origine de la famille…, op. cit., p. 17-18.

29L’une des caractéristiques centrales du travail reproductif est la reproduction de la main-d’œuvre, tenant à la fois au fait de mettre au monde des enfants, pensés comme de futurs travailleurs, et à celui de les former à l’exercice d’un métier qui leur permettra par la suite de produire biens et services75. Cet aspect du travail reproductif est partie intégrante de la structuration de l’industrie textile dans l’Égypte du Moyen Empire.

  • 76 Il s’agit d’une des marques de l’enfance en Égypte ancienne : une coiffure portée par les filles co (...)
  • 77 Pour une publication récente : Kanawati/Evans, Beni Hassan IV…, op. cit.
  • 78 Collier/Quirke (dir.), The UCL Lahun Papyri…, op. cit., p. 145.

30Une grande partie des sources évoquées jusqu’ici rendent visible la présence d’enfants, garçons comme filles, sur les lieux de production du textile. Les scènes funéraires présentent parfois des travailleuses selon les codes iconographiques de l’enfance : « mèche de l’enfance76 » ou coiffure spécifique, petite taille, corps juvénile… La scène provenant de la tombe de Baket III, située à Beni Hassan et datant du début de la XIIe dynastie77 (autour de 1975 av. n. è.) est l’une de celles intégrant une enfant dans le processus de filage. La petite fille est installée sur une estrade afin d’être à la même hauteur que ses deux collègues adultes, et porte les cheveux courts, autre signe de jeunesse. Dans la tombe de Khnoumhotep II (fig. 2), située dans la même nécropole, la fileuse est également plus jeune que les autres travailleuses, comme l’indiquent sa coiffure et son absence de poitrine. Les sources textuelles concordent également à ce sujet : le papyrus UC 32094A78, qui calcule l’avancement de la transformation des balles de lin en tissu, se présente sous forme de tableau à trois colonnes. La première donne le nom de l’ouvrière, la suivante le nombre de balles confiées, et la dernière le nombre de balles déjà transformées. Chaque ouvrière a sa propre ligne, qu’elle soit adulte ou enfant – la seule différence tenant à l’apposition du terme ms (enfant) face au nom des travailleuses les plus jeunes, ainsi qu’au nombre plus réduit de balles qui leur est confié (3 ou 6 au lieu de 12 ou 18). Ainsi, bien que le travail soit adapté à leur condition, les enfants occupent une place similaire à celle des adultes dans ces chaînes opératoires, au moins d’un point de vue administratif.

31Le bol d’Éléphantine (19606P/d-6) affine encore notre compréhension de la place des enfants dans les ateliers. La liste de salaires qu’il porte est divisée en deux ensembles, division matérialisée par la présence d’un trait à l’encre noire entre la partie listant les travailleuses adultes, et celle listant les travailleurs et travailleuses enfants. Si les femmes sont identifiées grâce à leur métier et leur prénom, les enfants le sont grâce à leur relation avec l’une des adultes présentes dans l’atelier : seul l’un d’entre eux n’est pas fils ou fille d’une tisseuse. À l’inverse, un peu moins de la moitié des tisseuses sont apparentées à l’un des enfants (11 femmes sur 25), certaines l’étant à plusieurs d’entre eux. Enfin, tout comme les adultes, les enfants reçoivent également un salaire, variant entre 3 et 7 demi-heqat de grains (contre environ 50 demi-heqat pour une travailleuse adulte).

  • 79 Pour un exemple contemporain, voir les représentations de ces artisanats chez Baket III ou Khety. P (...)
  • 80 Sur la différence entre apprentissage et enseignement, et les différents savoirs qui en découlent, (...)
  • 81 Représentés par exemple dans la tombe de Khety à Beni Hassan, voir Kanawati/Evans, Beni Hassan VI…,(...)

32Ainsi, la présence d’enfants, loin d’être un détail, est pleinement incorporée au fonctionnement d’un atelier de tissage au Moyen Empire : ils apparaissent dans les listes de salaires, sont rémunérés pour le travail qu’ils fournissent et sont même présents dans certaines représentations funéraires qui, nous l’avons vu, construisent une vision idéalisée de ces espaces productifs et traduisent donc la normalisation de cet état de fait. Or, les enfants sont absents des représentations des industries exclusivement masculines que sont par exemple la poterie, la boucherie ou la charpenterie79. S’il est possible qu’une étude des sources de la pratique révèle une présence invisibilisée, elle n’est pas suffisamment intégrée pour transparaître dans les scènes funéraires. De plus, la présence des enfants dans ces ateliers est en partie liée à un apprentissage et pas seulement à la nécessité d’un lieu de garderie. Le travail que réalisent les enfants est adapté à leur jeune âge. La quantité est moindre, comme le montre le papyrus UC 32094A, et les tâches font partie des plus simples, comme il est possible de le déduire des scènes représentant les ateliers où les enfants sont présents au cours des étapes de filage, et non de tissage, par exemple, lequel requiert un savoir-faire plus complexe incluant entre autres de faire fonctionner un métier à tisser. Il s’agit là d’éléments cohérents avec les premières étapes d’un apprentissage visant à incorporer les gestes et les savoir-faire techniques grâce à la répétition sur le long terme80. La présence de jeunes garçons au sein de cet apprentissage est intéressante, puisqu’elle indique que l’exclusivité de genre n’apparaît que plus tard, certainement au moment où la travailleuse devient adulte. Deux éléments peuvent expliquer la présence d’enfants : d’un côté, dans le bol d’Éléphantine, ils ne reçoivent que les salaires les plus bas, certainement liés à l’exécution d’un travail très simple et peu valorisé, peut-être en lien avec leur très jeune âge. Il est ainsi possible qu’ils soient présents parce que trop jeunes pour être séparés de leur mère, mais qu’ils soient tout de même mis à contribution au sein de l’atelier. De l’autre, il existe d’autres artisanats dans l’Égypte du Moyen Empire, exercés par des hommes et requérant des savoir-faire techniques similaires au tissage, comme la production de nattes et de matelas81. Il est possible que cette première formation au sein des ateliers de tissage ait servi de préparation à un travail dans d’autres types de production qui employaient des hommes.

  • 82 Judith Brown, « A Note on the Division of Labor by Sex », American Anthropologist, 72, 1970, p. 107 (...)
  • 83 Elisabeth Barber, Prehistoric Textiles. The development of cloth in the Neolithic and Bronze Ages w (...)
  • 84 Même si les Égyptiens valorisent l’attention que portait une mère à ses enfants et leur éducation, (...)

33Unique dans le paysage artisanal du Moyen Empire, cette situation semble résulter de la présence massive de femmes dans cette industrie : comme le rappelle l’anthropologue Judith Brown82, presque aucune société humaine n’a confié exclusivement l’éducation des enfants aux hommes, et rares sont celles qui peuvent se permettre de limiter les femmes à cette activité, se privant ainsi de la force de travail d’un peu plus de la moitié de la population. De là découlent, selon elle, plusieurs critères auxquels un métier doit répondre pour pouvoir, dans une société non industrielle, être exercé par des femmes : absence de danger, possibilité de l’arrêter et le reprendre rapidement, ne requérant pas une concentration intense et ne demandant pas à ce que les femmes s’éloignent trop de la maison. Le tissage répond parfaitement à ces critères83, ce qui pourrait expliquer que les femmes y soient particulièrement représentées, et accompagnées d’enfants qui sont à leur tour inclus dans la production. Or, le travail reproductif, nous l’avons vu, est très souvent associé aux femmes, en partie parce qu’il inclut la reproduction de la main-d’œuvre. La non-mixité quasiment totale de l’industrie textile dans l’Égypte du Moyen Empire pourrait donc expliquer pourquoi cette chaîne opératoire adopte certains critères du travail reproductif, tout en étant construite comme un artisanat productif comme les autres. Autrement dit, le genre a une influence sur l’organisation de l’atelier et des échanges de biens au-delà d’un calcul de la seule valeur des matériaux. Les maîtresses de maison, bien que rémunérées pour les savoir-faire qu’elles possèdent, restent en plus chargées d’un travail qui n’était pas rémunéré et intimement lié à leur genre84 : la garde et l’éducation des enfants ainsi que la formation de la main-d’œuvre, elle-même rémunérée à la hauteur du travail effectué.

Conclusion

34Il nous semble donc possible d’affirmer que dans l’Égypte du Moyen Empire, l’organisation du tissage est située à la frontière entre travail productif et travail reproductif. Par certains aspects, la production textile se présente comme une industrie classique de l’Égypte ancienne, organisée par l’administration royale. Cette dernière offre des lieux de production dédiés et met en place une hiérarchie administrative servant au contrôle de la matière première et de la main-d’œuvre. S’il existe également des ateliers privés ou semi-privés, la chaîne opératoire semble toujours construite de la même manière, avec des ouvrières spécialisées dont le travail est rémunéré par des hommes et dont le produit est par la suite intégré dans des circuits économiques, qu’ils soient étatiques ou privés. En d’autres termes, le bien produit est un bien marchand et la force de travail est rétribuée pour sa production, qu’elle prenne place dans un espace dédié (shena) ou non (maison). Toutefois, la présence d’enfants, qui se double d’une transmission des savoir-faire afin de former la future main-d’œuvre, est un trait caractéristique de la structuration de la chaîne opératoire du textile au Moyen Empire, profondément liée au genre de sa main-d’œuvre, plus ou moins invisibilisée dans les sources. Les tisseuses sont ainsi chargées d’un autre travail, pour lequel elles ne reçoivent pas de salaire, mais dont dépendent la survie des êtres humains et la continuité de la force de travail – donc, un travail reproductif.

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Notes

1 Sauf indication contraire, toutes les dates sont avant notre ère.

2 Stephen Quirke, Titles and Bureaux of Egypt 1850-1700 B.C., Londres, GHP, 2004, p. 75.

3 Gilian Vogelsang-Eastwood, « Textiles », in Paul Nicholson et Ian Shaw (dir.), Ancient Egyptian Materials and Technology, Cambridge, Cambridge University Press, 2000, p. 268-298, p. 270.

4 Pierre Tallet, Frédéric Payraudeau, Chloé Ragazzoli et Claire Somaglino, L’Égypte pharaonique. Histoire, société, culture, Paris, Armand Colin, 2023, p. 47-48.

5 D’une part car la majorité des sources qui nous sont parvenues proviennent de l’administration centrale, d’autre part car ce discours est particulièrement mis en avant dans les sources royales. Ibid., p. 43-44.

6 Hratch Papazian, « The Central Administration of the Resources of the Old Kingdom: Departments, Treasuries, Granaries and Work Centers », in Juan-Carlos Moreno Garcia (dir.), Ancient Egyptian Administration, Leyde/Boston, Brill, 2013, p. 47-50.

7 Juan-Carlos Moreno Garcia, « The Study of Ancient Egyptian Administration », in idem (dir.), Ancient Egyptian Administration, op. cit., p. 1-17, p. 1-3.

8 Pour une étude de ces titres et des structures qui les accompagnent, voir Quirke, Titles and Bureaux…, op. cit.

9 Nous comprenons ici la notion d’artisanat comme toute production de biens permise par la mise en œuvre d’un savoir-faire spécialisé et valorisé.

10 Cet état de fait, qui n’est pas exclusif à l’Égypte ancienne, est fréquent au sein de la plupart des sociétés humaines, que ce soit par exemple chez les Étrusques : Sophie Pérard, « Le métier des femmes », Techniques & Culture, 77, 2022, p. 1-22 ; ou dans l’Europe industrielle (voir Sylvie Schweitzer, Les femmes ont toujours travaillé, Paris, Odile Jacob, 2002) ; ou dans des cultures dites traditionnelles comme les Nahuas du Mexique (voir Marie-Noëlle Chamoux, « La transmission des savoir-faire : un objet pour l’ethnologie des techniques ? », Techniques & Culture, 54-55, 2010, p. 139-161).

11 Gay Robins, Women in Ancient Egypt, Londres, British Museum Press, 1993, p. 111.

12 Nous choisissons d’utiliser le terme « ouvrière » dans un sens non pas capitaliste et contemporain, mais afin d’exprimer l’idée qu’il s’agit de travailleuses possédant des savoir-faire spécialisés et valorisés, et dont l’exercice dépasse le « travail », plus proche du labeur, et se rapproche du « métier ». Sur ces questions sémantiques et de définitions, voir notamment Marie-Pierre Gibert et Anne Monjaret, Anthropologie du travail, Paris, Armand Colin, 2021, p. 8-9.

13 Friedrich Engels, L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, Paris, Éditions sociales, 1972 [1884], p. 17-18.

14 Voir le résumé proposé par Emmanuel Renault, « Travail reproductif et exploitation : de Marx aux théories féministes de la reproduction », Actuel Marx, 70, 2021, p. 45-61.

15 Ibid., p. 52.

16 Melinda Hartwig, Tomb Painting and Identity in Ancient Thebes, 1419-1372 BCE, Turnhout, Brepols, 2004, p. 2.

17 Pour une présentation concise de ces objets et de leurs enjeux, voir Gersande Eschenbrenner-Diemer, « Les modèles funéraires », in Gaëlle Tallet, Thomas Duranteau et François Lafabrié (dir.), Une vie en Égypte. Périchon-Bey et sa collection, Limoges, Musée des Beaux-Arts de Limoges, p. 84-88.

18 Notamment celui de Gemniemhet (tombe HMK 30, Saqqarah). Voir Mogens Jørgensen, Catalogue Egypt I (3000-1550 B.C.), Copenhague, Ny Carlsberg Glyptothek, 1996, p. 135.

19 Barry J. Kemp et Gilian Vogelsang-Eastwood, The Ancient Textile Industry at Amarna, Londres, Egypt Exploration Society, 2001, p. 70.

20 Voir par exemple la tombe 2 d’El-Bersheh, appartenant à Djéhoutyhotep. Percy Newberry, El Bersheh I. The Tomb of Tetuti-hetep, Londres, 1895, pl. XXVI.

21 my-rȝ ḏȝtt, qui apparaît dans la tombe de Khety (Naguib Kanawati, Linda Evans, Beni Hassan VI, The Tomb of Khety, Warminster, Aris & Philips, 2020, pl. 60) et de Baket III (Naguib Kanawati, Linda Evans, Beni Hassan IV, The Tomb of Baqet III, Oxford, Aris & Philips, 2018, pl. 84).

22 my-rȝ mrt, qui apparaît dans la tombe de Khnoumhotep II. Norman De Garis Davies, Weavers, Tomb of Khnumhotep, New York, The Metropolitan Museum of Art, 1933.

23 D’après Danijela Stefanović, « The Administration of the Middle Kingdom Weaving Workshops: A Note on the Textual and Iconographic Data », in Gianluca Miniaci et Wolfram Grajetzki (dir.), The World of the Middle Kingdom III, Londres, GHP, 2022, p. 335-347, p. 338-340. Ce terme renvoie également à une situation de servitude : voir Alan Gardiner, Egyptian Grammar, being an Introduction to the Study of the Hieroglyphs, Oxford/Londres, Oxford University Press, 1957, p. 569.

24 Stefanović, « The Administration… », art. cit., p. 338-340.

25 Stèle ANOC 28a.2. Leire Olabarria, Kinship and Family in Ancient Egypt. Archaeology and Anthropology in Dialogue, Cambridge, Cambridge University Press, 2020, p. 147.

26 r bsw.

27 Environ 13 porteurs. Voir https://pnm.uni-mainz.de/5/title/404 [consulté le 7 juin 2026].

28 Une autre méthode d’identification peut passer par le tamisage des niveaux archéologiques fouillés, permettant ainsi d’en tirer des restes de tissus, dont l’abondance suggère la présence d’activités liées au tissage. Voir Kemp/Vogelsang-Eastwood, The Ancient Textile Industry…, op. cit., p. 251.

29 Susan J. Allen, « Spinning Bowls: Representation and Reality », in Jacke Phillips (dir.), Ancient Egypt, the Aegean and the Near East. Studies in Honour of Martha Rhoads Bell, I, San Antonio (Tex.), Van Siclen Books, 1997, p. 33-36.

30 Ibid., p. 33.

31 Quirke, Titles and Bureaux…, op. cit., p. 64-65.

32 Vanessa E. Smith, Modeling the Mechanics of Temple Production in the Middle Kingdom: An Investigation of the Shena of Divine Offerings Adjacent to the Mortuary Temple of Senwosret III at Abydos, Egypt, Ann Arbor, UMI, 2010, p. 252-260.

33 Numéro d’inventaire UC 32203. Mark Collier et Stephen Quirke (dir.), The UCL Lahun Papyri: Letters, Oxford, Archaeopress, 2002, p. 115-117.

34 « ʿ.w.s » (v.s.f.), abréviation de « ʿn wḏȝ snb » (vie, santé, force), est une épithète commune dans les lettres suivant les noms des personnes haut placées.

35 [sw]ḏȝ-b pw n nb ʿ.w.s r / [n]ȝ n mwt nty ʿȝy nn gmt st […] r [š]nw n sšm.

36 « Le serviteur » fait ici référence à Irer, qui utilise le masculin bien que ce soit une femme, reprenant des formules épistolaires figées. Concernant l’usage masculin du terme par une femme, voir Ulrich Luft, « Sm-S-n-wsr.t mȝʿ-rw versus tp-S-n-wsr.t mȝʿ-rw. Remarks on arguments pro and contra the denomination of the pyramid town at El-Lâhûn », in Julia Budka, Roman Gundacker et Gabriele Pieke (dir.), Florilegium Aegyptiacum. Eine Wissenschaftliche Blütenlese von Schülern und Freunden für Helmut Satzinger zum 75. Geburtstag am 21. Jänner 2013, Göttingen, Seminar für Ägyptologie und Koptologie der Universität, 2013, p. 235-247, p. 239.

37 La traduction littérale du texte, « purifier pour le mois », ne permet pas de comprendre exactement les actions auxquelles fait référence Irer : il s’agit peut-être de se purifier elle-même, éventuellement en lien avec des menstruations, comme le suggère Stephen Quirke, « Women of Lahun. Egypt, 1800 B.C. », in Sue Hamilton, Ruth Whitehouse et Katherine Wright (dir.), Archaeology and Women: Ancient and Modern Issues, Walnut Creek, Left Coast Press, 2007, p. 242-262. Cette interprétation ne reposant que sur le fait qu’il s’agisse d’une femme et qu’elle parle de « purifier » (sans pronom réfléchi), il nous paraît plus juste de signaler l’incertitude de sens dans la traduction.

38 w ȝ bȝk-m ỉỉ sf n-ntt bȝk-m ʿq r wt-nr m sw 20 r wʿb ȝbd (?).

39 wnn nb ʿ.w.s r rt hrw ʿȝ mk [nn] bsw nb r r wt-nr.

40 Quirke, « Women of Lahun (Egypt 1800 BC) », art. cit., p. 255-256 ; Megaera Lorenz, « Women and their Employment », in Emily Teeter et Janet H. Johnson (dir.), The Life of Meresamun: A Temple Singer in Ancient Egypt, Chicago, Oriental Institut of the Univ. of Chicago, 2009, p. 98-110, p. 99-100.

41 […] sp.t() r tȝ r n(t)tn / n wšbw [n?]-ntt n sm.tw wpwttn nbt.

42 TLA lemma no 868784.

43 Soit tn ou n. Collier/Quirke (dir.), The UCL Lahun Papyri…, op. cit., p. 115.

44 Ibid., p. 117.

45 swḏȝ-b [pw] n nb ʿ.w.s.

46 Danijela Stefanović et Helmut Satzinger, « I am a Nbt-pr, and I am Independent », in Wolfram Grajetzki et Gianluca Miniaci (dir.), The World of Middle Kingdom Egypt (2000-1550 B.C.). Contributions on archaeology, art, religion and other written sources, vol. I, Londres, Golden House Publications, 2015, p. 333-338, p. 334.

47 Voir le résumé de ces discussions dans ibid., p. 334-335.

48 Ibid., p. 337-338.

49 Voir par exemple la mention régulière de « per » comme espaces recevant des salaires. Par exemple, le cœur du bol 19606P/d-6 en mentionne au moins deux. Cornelius von Pilgrim, Elephantine XVIII. Untersuchungen in der Stadt des Mittleren Reiches und der Zweiten Zwischenzeit, Mayence, Philipp von Zabern, 1996, p. 285-301.

50 Comme l’atteste l’existence du titre de supérieur d’une maison (my-rȝ pr), souvent traduit aussi par « intendant ». William Ward, Index of Egyptian Administrative and Religious Titles of the Middle Kingdom, Beyrouth, American University of Beirut, 1982, p. 21, no 132 (et ses nombreux dérivés recensés dans les pages suivantes).

51 Comme le suggère par exemple le compte VII d’Heqanakht, qui mentionne le salaire déposé chez une femme, contre transformation de la plante-lin en tissu-lin. Voir James P. Allen, The Heqanakht Papyri, New York, The Metropolitan Museum of Art, 2002, p. 20.

52 Ce dernier est bȝk n pr-t et m-kȝ. Le ka renvoie à la force vitale que chacun·e avait en soi, et qui doit être entretenue après le décès pour que le défunt puisse survivre dans l’au-delà.

53 Allen, The Heqanakht…, op. cit., p. 105.

54 Ibid., p. 20.

55 Voir ibid., p. 6 et 18, pour la lettre 1 et le compte.

56 Ibid., p. 64.

57 Ibid., p. 174-175.

58 Von Pilgrim, Elephantine XVIII…, op. cit., p. 285-301. Ce bol n’est pas un bol de tissage, mais plus certainement un bol qui a pu servir à mesurer la quantité de grains distribuée aux travailleuses.

59 Voir plus loin, III-2.

60 Les titres sont, dans l’ordre cité : stt, mrt, m.wt et sbtt, von Pilgrim, Elephantine XVIII…, op. cit., p. 300.

61 Monique Haicault, « Autour d’agency. Un nouveau paradigme pour les recherches de Genre », Rives méditerranéennes 41, 2012, p. 7-10.

62 m-ʿ sȝt-nb-stw.

63 [ntt m] pr-ry ẖȝr 10.

64 Hjalmar Larsen, « Vorbericht über die Schwedischen Grabungen in Abu Ghâlib 1936/37 », Mitteilungen des Deutschen Instituts für Ägyptische Altertumskunde in Kairo, 10, 1941, p. 30-32, fig. 14. Pour un point plus complet quoiqu’un peu daté, voir Allen, « Spinning bowls… », art. cit., p. 33.

65 Pour un point sur l’importance de la distinction de ces sphères dans l’étude historique du travail des femmes et une critique de cette conception, voir Raffaella Sarti, Anna Bellavitis et Manuela Martini, « Introduction », in eadem (dir.), What is Work? Gender at the Crossroads of Home, Family, and Business from the Early Modern Era to the Present, New York/Oxford, Berghahn Books, 2018, p. 1-84, p. 23-24.

66 Il semble en effet qu’en Égypte ancienne, la notion de « chose publique » n’existe pas : le fonctionnement de l’État se confond avec celui des affaires royales, le roi possède théoriquement toutes les terres du pays qui sont pour autant exploitées par des personnes privées, et les productions domestiques peuvent être mobilisées par l’administration centrale.

67 Quirke, Titles and Bureaux…, op. cit., p. 11-12.

68 Pilgrim, Elephantine XVIII…, op. cit., p. 300.

69 qȝ-wt. Quirke, Titles and Bureaux…, op. cit., p. 112.

70 Ibid., p. 54-55.

71 Pilgrim, Elephantine XVIII…, op. cit., p. 196-201.

72 Ibid., p. 130-134.

73 Ibid., p. 131.

74 Ibid., p. 205-206, sur l’importance de rester prudent quant à l’identification de la fonction d’une pièce.

75 Engels, L’Origine de la famille…, op. cit., p. 17-18.

76 Il s’agit d’une des marques de l’enfance en Égypte ancienne : une coiffure portée par les filles comme les garçons, où le crâne est rasé à l’exception d’une mèche latérale, généralement tressée.

77 Pour une publication récente : Kanawati/Evans, Beni Hassan IV…, op. cit.

78 Collier/Quirke (dir.), The UCL Lahun Papyri…, op. cit., p. 145.

79 Pour un exemple contemporain, voir les représentations de ces artisanats chez Baket III ou Khety. Pour Baket : Kanawati/Evans, Beni Hassan IV…, op. cit., pl. 67-71. Pour Khety, voir ibid., pl. 84.

80 Sur la différence entre apprentissage et enseignement, et les différents savoirs qui en découlent, voir Yves Barel, « La Ville avant la planification urbaine », in Prendre la ville. Esquisse d’une histoire de l’urbanisme d’État, Paris, Éditions Anthropos, 1977, p. 16-19, p. 16.

81 Représentés par exemple dans la tombe de Khety à Beni Hassan, voir Kanawati/Evans, Beni Hassan VI…, op. cit., pl. 84.

82 Judith Brown, « A Note on the Division of Labor by Sex », American Anthropologist, 72, 1970, p. 1073-1078.

83 Elisabeth Barber, Prehistoric Textiles. The development of cloth in the Neolithic and Bronze Ages with special reference to the Aegean, Princeton, Princeton University Press, 1991, p. 289.

84 Même si les Égyptiens valorisent l’attention que portait une mère à ses enfants et leur éducation, si l’on en croit par exemple l’Enseignement d’Ani, bien que la composition de l’œuvre soit plus tardive que la période qui nous intéresse ici (XIXe dynastie, 1295-1188 av. n. è.). Voir Pascal Vernus, Sagesses de l’Égypte pharaonique, Paris, Actes Sud, 2001, p. 324-325.

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Table des illustrations

Titre Figure 1. Modèle représentant une scène de tissage provenant de la tombe de Meketrê, datant de la fin de la XIe dynastie (v. 2000 av. n. è.), située à Deir el-Bahari (rive ouest de Louxor) et conservé au musée du Caire.
Crédits Photographie provenant de Wikipedia Commons, appartenant à Soutekh67 (CC.3.0).
URL http://journals.openedition.org/genrehistoire/docannexe/image/11820/img-1.jpg
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Titre Figure 2. Scène de tissage provenant de la tombe de Khnoumhotep II (BH3), à Beni Hassan, datant de la XIIe dynastie (v. 1860 av. n. è.).
Crédits Reproduite par N. De Garis Davies, Weavers, Tomb of Khnumhotep, 1933, conservée au Metropolitan Museum of Art, New York.
URL http://journals.openedition.org/genrehistoire/docannexe/image/11820/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 50k
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Pour citer cet article

Référence électronique

Bénédicte Ferran, « Tisseuses de l’Égypte du Moyen Empire (2045-1700 av. n. è.) : une activité à la frontière entre artisanat valorisé et travail reproductif »Genre & Histoire [En ligne], 37 | 2026, mis en ligne le 01 juin 2026, consulté le 17 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/genrehistoire/11820 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16h42

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Auteur

Bénédicte Ferran

Sorbonne-Université - UMR 8167 Orient & Méditerranée
benedicte.ferran@laposte.net

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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