Navigation – Plan du site

AccueilNumeros37DossierL’universalisme à l’épreuve du tr...

Dossier

L’universalisme à l’épreuve du travail reproductif : La Alborada et l’émancipation des femmes ouvrières dans le Chili du début du XXe siècle

Universalism Facing Reproductive Labor: La Alborada and the Emancipation of Working Women in Early Twentieth-Century Chile
Teresa Montealegre B.

Résumés

Cet article analyse le journal La Alborada (Chili, 1905-1907), première publication dirigée et rédigée par des ouvrières, dans le contexte du mouvement ouvrier chilien du début du XXe siècle. À partir d’une analyse historique des textes publiés, il examine comment le périodique constitue un espace de formulation de diagnostics et de prises de position sur l’émancipation politique des femmes prolétaires. L’étude montre que La Alborada met en évidence les liens entre la domination masculine au sein du mouvement ouvrier et les pratiques et activités liées à la reproduction de la vie. Sans mobiliser explicitement la notion de travail reproductif, le journal inscrit ces pratiques dans une critique des rapports de pouvoir qui structurent l’organisation ouvrière, et montre que cette mise en visibilité peut devenir un levier d’émancipation politique.

Haut de page

Texte intégral

1 

  • 1 Les traductions sont réalisées par l’autrice. « ¡Adelante! », La Alborada, no 24, 16 décembre 1906  (...)

C’est avec plaisir que nous admirons nos compagnonnes de la capitale, comment […] elles ouvrent la voie au progrès et à la croissance intellectuelle de notre sexe, droit obscurci par les vieux pessimistes, qui croyaient et croient encore que la femme prolétaire n’est que le meuble obligé du foyer, la nourrice chargée de créer la descendance ou l’esclave prête à obéir en s’humiliant1.

2En décembre 1906, la couturière Eloísa Zurita (1875-1941), responsable du journal La Alborada [L’Aurore] à Antofagasta, dans le nord minier du Chili, s’enthousiasme des progrès, notamment en matière éducative, et du dynamisme associatif des ouvrières de Santiago. La critique de l’exploitation que subissent les femmes dans leur foyer renvoie aux débats et aux questionnements qui traversent les milieux ouvriers chiliens au tournant du XXe siècle concernant les conditions et la place des femmes dans leur organisation politique et sociale.

  • 2 Mario Matus G., « Evolución de la Minería en Chile entre 1880-1930 a la luz de dinámicas ocupaciona (...)
  • 3 República de Chile, Oficina Central de Estadísticas, Censo General de la población de Chile 1895 et (...)

3L’émergence de La Alborada s’inscrit dans un contexte de profondes transformations économiques et sociales, marquées par l’essor de l’activité minière et le développement d’une industrie manufacturière destinée à approvisionner les centres urbains en expansion, notamment Santiago et Valparaíso2. À la veille du XXe siècle, cette industrie, concentrée dans les activités textiles (tissage, confection) et l’alimentation, repose sur une main-d’œuvre massivement féminine, représentant plus de 70 % des effectifs en 1907 et plus d’un tiers des femmes actives3. Centrales pour le développement du capitalisme national en formation, les ouvrières occupent une position structurellement dévalorisée, marquée par de bas salaires (entre la moitié et un tiers des hommes), une forte précarité et des conditions de travail éprouvantes.

  • 4 Elizabeth Hutchinson, Labores propias de su sexo: Género, política y trabajo en el Chile urbano, 19 (...)
  • 5 Jorge Navarro, « El lugar de la mujer en el Partido Obrero Socialista. Chile, 1912-1922 », Izquierd (...)

4Malgré leur centralité économique, le mouvement ouvrier demeure structuré par une conception sexuée du travail et de la famille, qui tend à considérer la présence féminine dans l’industrie comme transitoire et problématique, appelée à disparaître afin de rétablir l’ordre familial et de contenir la concurrence liée aux bas salaires des femmes4. Cette lecture contribue à maintenir les travailleuses dans une position subordonnée au sein des organisations ouvrières, en dépit de leur participation active aux grèves et aux formes d’organisation collective5.

  • 6 Manuel Lagos Mieres, Feminismo obrero en Chile. Orígenes, experiencias y dificultades, 1890-1930, S (...)
  • 7 Sergio Grez, El Partido Democrático de Chile. Auge y ocaso de una organización política popular (18 (...)
  • 8 Esther Valdés, « Hermosa iniciativa », La Alborada, no 32, février 1907 (« la única en Chile escrit (...)

5Au tournant du XXe siècle, cette dynamique entre en tension. Le cycle de radicalisation politique ouvert entre 1902 et 1907 s’accompagne d’une influence anarchiste croissante et d’une réorganisation du mouvement ouvrier, au sein desquelles émergent des initiatives visant l’organisation des travailleuses. Si les anarchistes sont les premiers à se prononcer en faveur de l’émancipation féminine6, les projets les plus structurés sont portés par des milieux proches de l’aile radicale du Parti Démocrate (PD), majoritairement socialistes, mais en étroite articulation avec des groupes libertaires7. C’est dans ce cadre que s’inscrit la création de La Alborada (1905-1907), revue qui se présente comme « la seule au Chili écrite et dirigée par des ouvrières8 ».

  • 9 « Charlas », La Alborada, no 1, septembre 1905, p. 2 (« La Voz de la Mujer »).
  • 10 Journal bimensuel de quatre pages (trois colonnes), comprenant en moyenne une douzaine d’articles m (...)

6Fondée en 1905 à Valparaíso par la typographe de 19 ans Carmela Jeria, La Alborada se construit autour d’un noyau de militantes du syndicalisme des couturières, tout en ouvrant ses pages à certains hommes. Située à l’origine dans la sphère d’influence démocrate, la publication entretient des relations avec des mutualistes et des anarchistes, sans pouvoir être rattachée de manière exclusive à l’un de ces courants. Avant tout positionnement partisan, le journal se présente comme « La Voix des Femmes9 », affirmant la volonté de rendre visibles les travailleuses et d’insérer leurs revendications dans un horizon plus large de mobilisation ouvrière. Parmi les 42 numéros publiés entre 1905 et 190710, d’abord à Valparaíso puis à Santiago, on distingue deux périodes, définies par la manière dont La Alborada se présente : d’abord comme « défenseuse de la classe prolétaire », puis comme « publication féministe ».

  • 11 D’après le journal La Mujer, no 10, 1897, il aurait existé à Valparaíso un périodique de femmes ouv (...)

7L’émergence de ce journal s’inscrit à la croisée de deux dynamiques de la presse chilienne. D’une part, celle de la presse ouvrière, qui se développe au Chili depuis la seconde moitié du XIXe siècle, d’abord dans le cadre mutualiste puis dans les milieux socialistes et anarchistes, et qui constitue un outil central d’organisation, de politisation et d’éducation de la classe ouvrière, bien que largement dominé par des voix masculines. Si la participation des femmes y demeure limitée, elle devient plus visible à la fin du XIXe siècle, notamment dans la presse anarchiste. D’autre part, une presse dirigée par des femmes se développe dès 1877 avec La Mujer, mais elle reste jusqu’à l’apparition de La Alborada majoritairement portée par des milieux lettrés et orientée vers des enjeux éducatifs et moraux, sans mise en cause des rapports de genre ni politisation de la sphère domestique. Dans ce contexte, La Alborada présente un caractère inédit, en tant que première publication dirigée par des ouvrières11, et par l’affirmation explicite d’un positionnement féministe, ce qui a conduit à reconsidérer une chronologie du féminisme chilien généralement situé dans les années 1920 autour des cercles de femmes de la classe moyenne.

8Si le terme « féminisme » commence à être mobilisé, de manière encore limitée, dans les milieux socialistes pour désigner la militance des femmes et leur émancipation, celle-ci est le plus souvent pensée dans les seuls termes de l’exploitation capitaliste. La Alborada s’en distingue en mettant en évidence l’imbrication des rapports de classe et de genre au sein même du prolétariat. Sans rompre avec l’impératif d’unité de classe, le journal montre que la marginalisation persistante des femmes compromet toute perspective d’émancipation véritable, en occultant des formes spécifiques d’exploitation qui excèdent le seul travail salarié. Cette articulation entre oppression économique et oppression de genre pose une question centrale que ce travail cherche à éclairer : que signifie être une femme dans la classe prolétaire, et en quoi cette expérience diffère-t-elle de celle des hommes malgré une condition d’exploitation commune ?

  • 12 Claudia Montero, Y también hicieron periódicos. Cien años de prensa de mujeres en Chile 1850-1950, (...)
  • 13 Elizabeth Hutchinson, « El feminismo en el movimiento obrero chileno. La emancipación de la mujer e (...)
  • 14 Cf. la discussion de la notion dans l’introduction de ce dossier.

9Cette étude s’inscrit dans le prolongement des travaux consacrés à La Alborada12, notamment ceux d’Elizabeth Hutchinson13, qui ont mis en évidence la marginalisation des femmes au sein du mouvement ouvrier à partir d’une analyse articulant genre et classe. En dialogue avec ces recherches, nous proposons un déplacement analytique en insistant sur la dimension politique et émancipatrice de cette expérience. À partir d’une analyse des textes et des pratiques militantes mises en circulation par le journal, celui-ci est envisagé comme un lieu d’expérimentation intellectuelle où les femmes réfléchissent sur leur condition et élaborent une pensée et une praxis de l’émancipation, à travers lesquelles la femme ouvrière se construit comme sujet politique. Si les rédactrices du journal ne mobilisent pas explicitement la catégorie de travail reproductif – entendue ici comme l’ensemble des activités nécessaires à la reproduction de la vie et de la force de travail (tâches domestiques, soins14) –, l’article propose néanmoins d’appréhender comme relevant de celui-ci les pratiques et contraintes qu’elles politisent, liées au foyer, au temps, au corps, à l’éducation et à la maternité. Il s’agit ainsi de montrer que l’expérience féminine du travail, marquée par l’accumulation et la superposition des formes de travail industriel et domestique, excède le seul cadre du salariat et devient un levier central de l’élaboration d’une praxis émancipatrice.

Femmes ouvrières et limites de l’universalisme de classe

  • 15 El Trabajo, Tocopilla, 6 décembre 1903 (« esfera estrecha del hogar »).
  • 16 Ibid., 14 février 1904 (« máquinas productivas en manos de los patrones »).

10L’apparition de La Alborada s’inscrit dans un moment de transformation des formes d’organisation féminine à Santiago et à Valparaíso, marqué par le passage d’un mutualisme centré sur l’assistance à des formes de militance ouvrière orientées vers la lutte. Si les premières associations féminines, apparues à partir de 1887, prennent majoritairement la forme de sociétés de secours mutuels, on observe au début du XXe siècle une multiplication de sociétés de résistance féminines, tournées vers l’action collective et la grève (de tendance anarchiste et syndicaliste révolutionnaire). Ce déplacement organisationnel s’accompagne d’une compréhension élargie de l’exploitation des femmes, qui articule classe et genre. La création en 1903 de la Federación Cosmopolita de Obreras en Resistencia en constitue une expression significative, affirmant la nécessité pour les femmes de sortir de la « sphère étroite du foyer15 », tout en dénonçant les conditions de misère qui les réduisent à des « machines productrices aux mains des patrons16 ».

  • 17 Leslie Bethell (dir.), Historia de América Latina, vol. 7, América Latina: economía y sociedad, 187 (...)
  • 18 Lorena Godoy, « Armas ansiosas de triunfo: dedal, agujas, Tijeras. La educación profesional femenin (...)

11Une part importante des ouvrières demeure toutefois en marge des structures syndicales, en raison des conditions spécifiques d’organisation du travail féminin, notamment dans l’industrie vestimentaire. La production repose largement sur un réseau de petits ateliers et de travail à domicile17, intégrés à une même chaîne productive. Loin de constituer une survivance marginale, ces « industries domestiques » sont activement encouragées par les organisations patronales, à travers la promotion d’écoles industrielles féminines, avec le soutien de l’État, dans le cadre du développement industriel national. Présenté comme un moyen de valoriser des métiers dits naturels18 et de concilier travail féminin et ordre familial, ce mode d’organisation constitue un mécanisme efficace de rationalisation du travail, transférant sur les travailleuses les coûts et les risques du processus productif, imposant des rémunérations plus faibles et contournant les premières réglementations limitées aux établissements de grande taille. Dans ce contexte, les appels à l’organisation portés par la presse ouvrière, largement fondés sur l’expérience masculine de l’usine, peinent à mobiliser des travailleuses dont les conditions de travail et d’existence restent largement invisibilisées.

  • 19 Carmela Jeria, « Hoja de Laurel », La Alborada, no 2, octobre 1905.

12C’est dans ce cadre que se constitue La Alborada, rendue matériellement possible par le parcours singulier de sa fondatrice, Carmela Jeria, l’une des rares femmes typographes du pays. Jeria apprend ce métier dès l’âge de 14 ans à la lithographie Gillet à Valparaíso, où elle accède à des réseaux politiques et syndicaux décisifs pour la publication du journal, notamment auprès de militants du PD qui mettent à disposition leurs imprimeries19. À ce noyau s’ajoutent des ouvrières couturières issues du syndicalisme féminin, dont plusieurs agissent comme correspondantes du journal à Linares, Antofagasta, Chañaral et Santiago, contribuant à sa diffusion et à son ancrage territorial. Parmi elles figurent la démocrate Eloísa Zurita, fondatrice de la première Société de Femmes d’Antofagasta en 1894, Baudina Pessini, secrétaire de la Mancomunal des ouvriers de Chañaral, et Esther Valdés, qui jouera un rôle central dans l’orientation politique du journal à Santiago. S’y comptent aussi des ouvrières qui écrivent sous pseudonyme, telles que Silvana ou Selva, ainsi que quelques hommes ouvriers, comme Zénon Torrealba ou Ricardo Guerrero.

  • 20 « Hermosa iniciativa », La Alborada, no 32, février 1907.
  • 21 Carmela Jeria, « Nuestra primera palabra », La Alborada, no 1, septembre 1905 (« tomar parte en la (...)

13En s’affirmant comme « porte-parole20 » des ouvrières, La Alborada participe à faire émerger la figure de femme prolétaire comme sujet politique, au sein d’un imaginaire ouvrier largement structuré par l’expérience masculine du travail. Assumant une fonction pédagogique et mobilisatrice, le journal cherche à atteindre des femmes souvent éloignées des organisations ouvrières et s’adresse, dans ses débuts, à une figure large de la femme prolétaire, définie moins par son métier que par sa condition féminine au sein de la classe. Cette orientation se traduit par une double interpellation : appeler les femmes à « prendre part à la lutte sanglante entre le capital et le travail », ainsi que démontrer à leurs camarades hommes leur détermination : « Les femmes prolétaires sont à leurs côtés pour affronter les dangers de la lutte21 ».

  • 22 « La Mujer », La Alborada, no 6, décembre 1905.

14Si le travail constitue un référent central, cette politisation vise avant tout à intégrer les ouvrières au prolétariat, sans analyser en profondeur les spécificités de leurs conditions de travail. Un seul article évoque ainsi la nécessité de limiter leur journée de travail à dix heures, en reconnaissant des conditions plus défavorables que celles des hommes22. L’exploitation féminine et la subordination des femmes sont principalement pensées dans des cadres généraux – capitalisme, inégalités sociales et oligarchie –, tandis que l’émancipation est abordée prioritairement à travers une critique des éléments moraux et culturels communs à leur condition, tels que l’obéissance, la résignation ou l’intériorisation de l’infériorité.

  • 23 « Desde Antofagasta », La Alborada, no 9, février 1906 (« ya no somos solo las obreras las que trab (...)

15Malgré son ambition de s’adresser aux femmes prolétaires dans leur ensemble, La Alborada touche principalement les ouvrières déjà engagées dans des formes d’organisation collective. Cette réception différenciée tient à la fois à leur niveau d’alphabétisation – favorisé par la participation à des sociétés ouvrières à vocation éducative – et aux circuits de diffusion du journal (usines, espaces de sociabilité et syndicats). Le PD joue à cet égard un rôle central dans l’élargissement de cette diffusion, en permettant au journal de dépasser le cadre strictement industriel et d’atteindre des cercles familiaux, ainsi que les hommes sensibilisés à la question de l’émancipation féminine, comme l’indique le journal lui-même : « Nous ne sommes déjà plus seulement les ouvrières qui travaillons à augmenter le nombre de souscripteurs, mais viennent déjà à notre aide les ouvriers partisans de l’émancipation de la femme », ce que confirment les listes de souscripteurs publiées dans le même numéro23.

  • 24 « La esclava del trabajo », La Alborada, no 25, décembre 1906 (« eduquémosla […] guiémosle sus paso (...)
  • 25 « Nuestra primera palabra », art. cit. (« nuestros hermanos de trabajo la ayudarán para poder segui (...)

16Dans certains cas, l’appel adressé aux hommes à participer à l’émancipation féminine tend à les positionner comme médiateurs de cette émancipation, notamment à travers l’éducation. La Alborada donne ainsi la parole à des ouvriers qui interpellent leurs pairs, comme l’exprime Baldomero Loyola : « Il nous revient de les éduquer […] de guider leurs pas, d’éclairer leur esprit et de leur montrer la voie […] afin qu’elles viennent avec nous démolir ces redoutables barrières contre lesquelles se heurte la collectivité ouvrière24 ». Cette prise de position s’ancre dans les conditions concrètes de vie des ouvrières, souvent confinées au foyer – tant pour les tâches domestiques que pour le travail dans les « industries à domicile » –, ce qui limite leur accès aux espaces militants. Elle repose dès lors sur la conviction que la solidarité de classe, portée par des hommes plus politisés et plus éduqués, devrait également s’exercer dans la sphère familiale et intime, le journal affirmant à ce titre avoir confiance que « ses frères de travail aideront [la femme prolétaire] afin de pouvoir poursuivre les objectifs que nous nous sommes fixés25 ».

  • 26 « La Sinceridad », La Alborada, no 7, décembre 1905 (« ardientes teóricos del integral desarrollo d (...)

17Or, cette confiance initiale se trouve progressivement mise en tension dans les pages du journal, à mesure que se révèle l’écart entre les discours émancipateurs et les pratiques quotidiennes de certains militants, notamment dans la sphère intime. Cette situation est parfois dénoncée par des hommes eux-mêmes, comme l’anarchiste Nicolás Rodríguez, qui fustige les « ardents théoriciens du développement intégral des droits de la femme » dont la conduite privée contredit les principes défendus publiquement : leur compagne, écrit-il, « n’exerce aucun droit, n’est pas traitée avec les considérations qu’elle mérite et ne reçoit pas une éducation en harmonie avec les idées que le mari défend dans la sphère publique ». Visant ceux qui « ont rompu des lances en faveur du féminisme », Rodríguez interpelle indirectement des militants socialistes et démocrates, en soulignant l’incohérence d’un projet émancipateur porté par des hommes qui continuent de considérer les femmes comme un « instrument de plaisir » ou un « meuble de luxe26 ».

  • 27 « La Mujer », La Alborada, no 14, mai 1906 (« En el taller se la oprime y seduce, en la fábrica se (...)

18Une ouvrière écrivant sous le nom d’A. Calderón déplace la critique vers un diagnostic structurel de la domination masculine. Celle-ci s’ancre d’abord dans le travail salarié féminin : « [d]ans l’atelier on l’opprime et on la séduit, à l’usine on l’exploite et on la paie à peine », avant de se prolonger dans un ordre social plus large, engageant la responsabilité active des hommes lorsqu’ils persuadent les femmes « de l’irréversibilité de leur servitude » et les amènent à « adorer leurs chaînes ». Même les plus révolutionnaires participent à cette logique, affirme l’article, en refusant de reconnaître que « toute liberté sera un fantôme tant que la moitié du genre humain vit dans l’esclavage27 ».

19L’expérience répétée du décalage entre discours égalitaires et pratiques masculines met en lumière la responsabilité des hommes dans la reproduction de la subordination féminine, posant un défi direct au discours de la solidarité de classe. En dépassant une lecture de l’oppression exclusivement centrée sur le capitalisme, La Alborada fait apparaître l’articulation des rapports de classe et de genre au sein même du prolétariat. C’est sur cette base que, au cours de la seconde année de publication, les critiques débouchent sur un projet politique explicitement féministe, centré sur les conditions propres de la prolétarisation féminine et sur la nécessité de construire une autonomie politique, non en rupture avec l’émancipation collective, mais comme condition de sa réalisation effective.

Travail, genre et exploitation au-delà du salariat

20En novembre 1906, La Alborada reparaît à Santiago après quatre mois d’interruption, à la suite du violent tremblement de terre d’août 1906 qui détruit son siège. Ce second moment de publication marque un tournant décisif dans le projet du journal. Il s’exprime notamment par une redéfinition explicite du périodique comme « publication féministe » à partir de la parution de son vingtième numéro. Cette redéfinition s’accompagne d’un recentrement de l’analyse sur les conditions propres des ouvrières, conférant une place centrale à l’éducation et à l’organisation féminine comme leviers de leur émancipation. L’éditorial de réouverture proclame ainsi :

  • 28 Carmela Jeria, « En la brecha », La Alborada, no 19, novembre 1906 (« de nuevo nos ponemos de pie, (...)

Une fois encore, nous nous levons, avec le front haut et le regard intrépide, nous prenons la plume pour défendre notre sexe […]. En présentant notre journal à Santiago, nous poursuivons le même idéal qui nous a guidées à Valparaíso : offrir une feuille à la femme prolétaire, afin qu’elle puisse réfléchir et chercher son véritable avancement28.

  • 29 « Reformas en pro de la mujer », La Alborada, no 20, novembre 1906 (« urje constituirse en sociedad (...)

21L’installation à Santiago coïncide avec l’essor de l’organisation des ouvrières. Aux côtés d’organisations plus anciennes, telles que la Sociedad Protección de la Mujer fondée en 1888, émergent de nouvelles formes qui témoignent d’un déplacement dans les modes de politisation des femmes. Parmi ces initiatives se distinguent la création, en 1906, d’un Ateneo de Obreras et celle de l’Asociación de Costureras, fondée par Esther Valdés quelques mois avant son intégration au journal. La Alborada agit comme un espace d’articulation entre ces organisations, relayant leurs revendications et appelant explicitement les ouvrières à s’organiser en affirmant l’urgence « de se constituer en sociétés de résistance et d’instruction afin de trouver les moyens d’obtenir un meilleur salaire, avec moins de pertes d’énergie29 ».

  • 30 « Problemas obreros », La Alborada, no 35, mars 1907 (« Esta dirección se dará por deber de dar pub (...)
  • 31 Esther Valdés, « Problemas Obreros », no 37, mars 1907 (« doce catorce y más horas diarias » ; « vi (...)

22Le journal encourage ainsi la dénonciation des abus dont les ouvrières sont victimes : « [c]ette direction se donne pour devoir de faire connaître tout travail qui dénonce les abus et les irrégularités dans les ateliers ou les usines30 », et évoque la nécessité d’une législation du travail alors que les protections juridiques demeurent quasi inexistantes. La limitation de la journée de travail à huit heures est posée comme priorité – alors que souvent elle dépasse « douze, quatorze et même plus d’heures journalières » – tout comme « des logements sains et des écoles où éduquer les enfants31 ».

  • 32 La Reforma, 3 janvier 1907.

23Si les conditions de travail constituent un axe central des revendications portées par La Alborada, les ouvrières qui s’y expriment sont également conscientes qu’elles ne suffisent pas à expliquer leur situation sociale ni leur difficulté à s’engager durablement dans la lutte. Leur vulnérabilité accrue dans les rapports capital-travail tient aussi aux obstacles qui entravent leur organisation collective, et aux interprétations persistantes qui tendent à naturaliser ou à moraliser leur éloignement des espaces de mobilisation. C’est ce type d’interprétation qu’Esther Valdés met en évidence en contestant un article publié dans La Reforma par le démocrate J. Joaquín Salinas, où il s’en prenait vivement aux militantes féminines32. En exprimant son admiration pour ces supposées « combattantes vaincues », Valdés lui répond en soulignant que l’éloignement de celles-ci de la lutte ne relevait ni de la passivité, ni d’un manque de volonté, ni d’une prétendue nature féminine, mais d’un degré d’exploitation plus élevé :

  • 33 « Al correr de la pluma », La Alborada, no 27, janvier 1907 (« No es la condición del sexo, no es l (...)

Ce n’est pas la condition de sexe, ce n’est pas la force matérielle qui anéantit la femme, car il est prouvé qu’elle produit cinquante pour cent de plus d’énergie, de courage et de force que l’homme dans les antres de perdition qu’on appelle usines et ateliers car elle travaille 14, 16, et plus heures par jour, sans une minute de repos pour reconstituer son énergie33.

  • 34 Ibid.

24Valdés rattache ainsi la difficulté des femmes à s’engager durablement dans la lutte non pas à des dispositions individuelles, mais à des conditions matérielles marquées par l’épuisement, la surcharge de travail et le manque de temps. Elle pointe également la responsabilité des hommes dans cette situation, qu’il s’agisse de leur indifférence, des pratiques de dévalorisation ou de découragement adressées aux femmes engagées34.

  • 35 « ¡Adelante! », La Alborada, no 24, décembre 1906 (cf. l’original dans la note 1).

25Eloísa Zurita met en évidence des formes de chosification et de dévalorisation qui structurent l’expérience féminine au sein de la classe. En rapportant la croyance selon laquelle « la femme prolétarienne n’est que le meuble obligé du foyer, la nourrice chargée de créer la descendance ou l’esclave prête à obéir en s’humiliant35 », Zurita montre que l’assignation des femmes à des fonctions reproductrices institue un régime de perception qui restreint les formes de reconnaissance sociale auxquelles elles peuvent prétendre, en les confinant à la sphère domestique et reproductive.

26L’assignation domestique s’inscrit dans un mécanisme plus large d’appropriation, qui se manifeste par une répartition profondément inégale du temps au sein du foyer, autour des tâches nécessaires à la reproduction quotidienne de la vie familiale, comme le dénonce Baldomero Loyola :

  • 36 « La esclava del trabajo », La Alborada, no 25, décembre 1906 (« mientras el hombre se divierte con (...)

Pendant que l’homme s’amuse avec ses amis, […] la femme reste à la maison, travaillant, riant, joyeuse, embrassant ses petits et s’occupant du ménage. […] Pourquoi cette inégalité de certains maris ou pères de famille ? La femme n’a-t-elle pas les mêmes désirs de repos et de jouissance que l’homme ?36

27L’appropriation du temps et de l’énergie des femmes se prolonge au-delà de la journée de travail salarié, restreignant leur accès aux espaces de sociabilité ouvrière, à l’organisation collective et à l’instruction. Cette contrainte matérielle se traduit directement par un empêchement à se constituer comme conscience libre et indépendante, ainsi que l’exprime la couturière Baudina Pessini lorsqu’elle décrit la femme comme une « perpétuelle esclave du foyer » :

  • 37 Baudina Pessini, « Instrúyase a la mujer », La Alborada, no 35, mars 1907 (« porque no tenemos libe (...)

Parce que nous n’avons pas assez de liberté pour nous éduquer nous-mêmes ; nous n’avons pas la liberté de penser à notre propre manière […] Est-ce loi naturelle ? […] Est-il logique que l’homme soit libre et la femme esclave ?37

  • 38 « Cómo emanciparnos? », La Alborada, no 29, janvier 1907 (« los males que nos oprimen y nos hacen l (...)
  • 39 Ibid. (« no es en la sociedad presente ni más ni menos que un juguete de los caprichos del hombre » (...)
  • 40 Ibid. (« ¿Qué los hombres nos ayuden? ¡já, já, já! Ellos nos devuelven fervorosamente la sabrosa y (...)

28En prolongeant ce constat, Selva, l’une des ouvrières écrivant dans le journal sous pseudonyme, désigne ces mécanismes d’appropriation et de restriction comme cause « des maux qui nous oppriment et nous font les tristes esclaves de l’homme et de la société38 ». En élargissant ainsi son propos à l’ensemble des femmes, elle met en évidence le caractère transversal de la domination masculine, indépendamment de leur position de classe : « La femme, et par femme, nous n’entendons pas seulement les ouvrières, mais celles de toutes les classes sociales […] n’est dans la société actuelle ni plus ni moins qu’un jouet des caprices de l’homme39 ». Selva met ainsi en cause la possibilité d’un soutien masculin effectif, les hommes demeurant bénéficiaires de la domination exercée sur les femmes. Les promesses de solidarité ne peuvent dès lors qu’apparaître illusoires, comme elle l’exprime de manière ironique : « Que les hommes nous aident… Ha-ha-ha !... […] Ils nous rendent avec ferveur la savoureuse et malheureuse pomme du biblique Eden ». Elle en tire alors une conclusion politique explicite : « Notre émancipation, comme celle de tous les esclaves, doit être faite par ceux-là mêmes qui portent la lourde et honteuse chaîne […] le reste est pure illusion40 ».

29L’allusion aux figures telles que l’« esclave », le « meuble du foyer » ou la « nourrice chargée… » pour décrire la situation des femmes dans la sphère domestique, met en lumière deux dimensions étroitement liées : d’une part, est soulignée la difficulté concrète pour les femmes de transformer leurs conditions d’existence, entravées par une relation de dépendance et de disponibilité permanente ; d’autre part, en décrivant les activités domestiques à l’aide d’un vocabulaire de l’appropriation et de la servitude, les autrices produisent un cadre de compréhension qui rend possible, sans la formuler encore explicitement, leur lecture comme une forme spécifique de travail socialement nécessaire. L’importance sociale de ces activités est ainsi affirmée à travers le langage même mobilisé par le journal.

  • 41 R. Gutierrez, « Un eslabón de la cadena », La Alborada, no 39, avril 1906.
  • 42 Gabriel Salazar, Labradores, peones y gallanes, Santiago, LOM, 2000, p. 260-273. Dès le XVIIIᵉ sièc (...)

30Les récits publiés dans La Alborada donnent à voir les réalités vécues par les femmes dans l’espace domestique comme dans l’espace public, non comme deux sphères séparées, mais comme des espaces traversés par des rapports de domination continus. Qu’elles soient décrites comme le « jouet de l’homme » au foyer ou comme « l’instrument du patron41 » dans le travail salarié, les femmes apparaissent soumises à une relation de dépendance qui se déploie de manière différenciée mais cohérente entre le foyer et l’espace productif. Cette continuité permet de penser la domination non comme une juxtaposition de rapports distincts, mais comme une logique sociale persistante, susceptible de se reconfigurer sans se rompre. Dans ces conditions, l’insertion des femmes dans le salariat industriel ne suspend pas les obligations domestiques qui leur sont assignées, mais en prolonge les logiques. Or, ce prolongement ne relève pas uniquement d’une addition de tâches, mais tient aussi au statut genré des activités qui composent le travail industriel féminin, inscrites dans la continuité d’activités historiquement associées aux femmes populaires au Chili depuis le XVIIIe siècle42. Le travail de couture apparaît ainsi comme une extension socialement légitimée des tâches féminines, ce qui autorise sa dévalorisation économique. Cette naturalisation des compétences féminines en fait une main-d’œuvre particulièrement exploitable, parce que ces compétences sont tenues pour acquises et assimilées à des dispositions naturelles.

  • 43 Esther Valdés, « Hermosa iniciativa », La Alborada, no 32, février 1907 (« el triple yugo en que ho (...)

31La sous-valorisation du travail industriel féminin s’inscrit dès lors dans une continuité directe avec l’invisibilisation du travail domestique, toutes deux reposant sur une même logique de non-reconnaissance d’une part centrale de l’activité des femmes comme travail à part entière. Cette superposition des formes de travail traverse de nombreux textes du journal et se traduit par la dénonciation récurrente d’une exploitation multiple, décrite comme « le triple joug en lequel aujourd’hui sont enchaînées les femmes : l’exploitation de leur travail, l’exploitation de leur ignorance et l’exploitation de leur liberté, cette dernière exercée au foyer, dans la rue et dans les ateliers43 ». C’est à ce stade que La Alborada nomme explicitement ces différentes formes de sujétion comme relevant du travail, en les inscrivant dans un même rapport d’exploitation.

  • 44 « Despertar », La Alborada, no 20, novembre 1906 (« de descendencia en descendencia veníamos hereda (...)
  • 45 El Obrero Ilustrado, 15 juillet 1906 (« es una triste y muda historia que solo nosotras sabemos […] (...)

32Cette condition d’exploitation, pensée comme durable, se transmet, comme l’exprime Esther Valdés lorsqu’elle écrit que « de génération en génération, nous héritons de notre triste et exploitée condition44 ». Un an plus tôt, l’Asociación de Costureras mettait déjà en lumière cette résignation intériorisée, évoquant « une triste et silencieuse histoire […] parce que dans notre esprit il n’y a pas assez d’énergie pour se plaindre […] parce que nous croyons que les injustices dont nous sommes victimes, nous devons les accepter comme une habitude de notre condition45 ».

33La naturalisation historique de ces rapports d’exploitation et de domination met en crise l’idée d’une expérience commune du travail et d’un horizon partagé d’émancipation, sur laquelle s’était construite l’unité du prolétariat. Alors, si le travail reproductif n’est pas considéré comme un travail en soi et le travail industriel ne leur donne pas les mêmes droits qu’aux hommes pour inscrire leurs revendications dans le mouvement, comment les femmes peuvent-elles s’insérer dans le projet révolutionnaire du prolétariat ?

34Le mouvement que porte La Alborada répond précisément à cette question, en cherchant à faire reconnaître le travail féminin, tant productif que reproductif, tout en cherchant à sortir le travail reproductif domestique de la sphère privée et « non politique ». L’éducation apparaît alors comme un élément central de cette proposition, ainsi que nous le verrons dans la section suivante.

Émancipation intellectuelle et politisation du travail reproductif

35La reconnaissance des rapports de domination exercés par les hommes au sein même de la classe ouvrière constitue un tournant décisif dans la manière dont La Alborada pense l’émancipation des femmes. En identifiant les pratiques masculines – indifférence, dévalorisation ou entrave à l’engagement des ouvrières – comme des facteurs actifs de la subordination féminine, le journal met en évidence l’imbrication des rapports de classe et de genre au cœur même du prolétariat. Ce déplacement ouvre la voie à l’élaboration d’un projet politique féministe qui ne s’oppose pas à la lutte des classes, mais en redéfinit les conditions à partir de l’expérience spécifique des femmes, en particulier autour du travail reproductif, de l’organisation collective et de l’instruction.

  • 46 « Despertar », La Alborada, no 20, novembre 1906 (« hoy se congregan bajo la éjida protectora de un (...)
  • 47 Juana Roldán, « A ellas », La Alborada, no 24, décembre 1906 (« como luz radiante, significando la (...)

36Si l’organisation des ouvrières apparaît d’abord comme une réponse concrète à l’isolement et à l’épuisement produits par la superposition du travail salarié et domestique, elle constitue aussi un espace privilégié de pratiques de solidarité, qui dépassent la seule défense corporative. À travers les associations féminines, et en particulier l’Asociación de Costureras, le journal met en lumière des formes d’entraide matérielle et symbolique, telles que la participation à des collectes de fonds en soutien à d’autres grèves, la circulation d’informations entre différents corps de métier, ou encore l’appui à des initiatives éducatives et culturelles. Ces pratiques contribuent à rompre l’isolement des ouvrières et à produire une prise de conscience collective. Comme le souligne Esther Valdés, des femmes autrefois dispersées « se rassemblent aujourd’hui sous la protection choisie d’une association », unissent « leurs efforts et volontés », et prennent conscience de leur « force et puissance46 ». Cette expérience est déjà investie d’une forte charge politique et imaginaire par certaines rédactrices. Ainsi, Juana Roldán évoque la création de nouvelles sociétés de femmes comme « un rayon de lumière, signifiant l’existence d’un monde nouveau47 ».

  • 48 Antonio Correa Gómez, « El movimiento obrero frente a la educación en Chile (1898-1922) », Historia (...)
  • 49 Carmela Jeria, « Nuestra primera palabra », La Alborada, no 1, septembre 1905 (« emancipar a la muj (...)
  • 50 Manuel Lagos Mieres, Experiencias educativas y prácticas culturales anarquistas en Chile (1890-1927 (...)

37Dans le prolongement de cette dynamique d’organisation et de solidarité, l’éducation apparaît dans La Alborada comme une voie centrale d’émancipation. Si l’éducation populaire occupe une place importante dans la culture politique du mouvement ouvrier chilien au tournant du XXe siècle – à travers l’autoformation, les lectures collectives ou les conférences48 –, le journal en propose une conception spécifique. Loin de se réduire à la prise de conscience des conditions d’exploitation, l’éducation est pensée comme un processus de rupture avec les croyances qui fondent l’infériorisation des femmes. Comme l’indique le journal, il s’agit pour elles de « s’émanciper de toutes les impositions et de tous les préjugés haineux dont elles ont été victimes » afin de devenir une « conscience indépendante49 ». L’enjeu réside ainsi moins dans l’accumulation de savoirs que dans la transformation du rapport au savoir lui-même, rejoignant en cela certaines conceptions libertaires qui en font un levier de contestation des rapports d’autorité et des hiérarchies sociales50.

  • 51 À cette période, l’instruction primaire n’est ni pleinement obligatoire ni effectivement accessible (...)
  • 52 « Hermosa iniciativa », La Alborada, no 19, novembre 1906 (« Todos sabemos que la mujer proletaria (...)
  • 53 Ibid. (« Toda la repugnante desnudes de los vicios y de la miseria humana y ahí en los talleres […] (...)

38Les rédactrices soulignent cependant que les obstacles matériels et symboliques auxquels les femmes font face rendent l’accès à l’instruction d’autant plus difficile51. Comme le signale Esther Valdés, « nous savons tous que la femme prolétaire n’a pas eu le temps de s’instruire, sauf exceptions honorables52 ». Elle en explique les causes par les conditions matérielles dans lesquelles les femmes sont prises dès l’enfance, où dès avant 10 ans elles sont poussées à travailler « d’atelier en atelier » pour y connaître « toute la dégoûtante nudité des vices et de la misère humaine, et là, dans les ateliers […] notre intelligence s’est flétrie, ne nous laissant que l’intelligence mécanique53 ». L’instruction apparaît alors comme un moyen de résister à l’abrutissement et à l’aliénation intellectuelle, en ouvrant un espace minimal d’autonomie de la pensée.

  • 54 Jacques Rancière, Le Maître ignorant. Cinq leçons sur l’émancipation intellectuelle, Paris, Fayard, (...)
  • 55 Jacques Rancière, La leçon d’Althusser, Paris, La Fabrique, 2011, p. 12.
  • 56 Ibid.
  • 57 « Nuestra situación », La Alborada, no 29, janvier 1907.

39Ces expériences entrent en résonance avec la conception de l’émancipation intellectuelle développée par Jacques Rancière. Pour celui-ci, la domination ne repose pas sur l’ignorance ou le manque de savoir, mais sur la croyance en l’infériorité de l’intelligence des dominé∙es, produite par des formes de transmission hiérarchiques du savoir54, qui reconduisent la domination plutôt qu’elles ne la suppriment55. Cette croyance produit une hiérarchie entre ceux qui savent et ceux qui ne savent pas, une inégalité entre intellectuels et prolétaires, ou, dans le cas de La Alborada, entre les femmes et les hommes de leur classe. Dès lors, Rancière affirme que « toute pensée révolutionnaire doit se fonder sur la présupposition inverse, celle de la capacité des dominés56 », position qui fait écho avec l’affirmation de Carmela Jeria selon laquelle « notre véritable émancipation est en nous, elle doit être l’œuvre des femmes elles-mêmes57 », et qui fait de cette capacité le principe même d’une auto-émancipation des femmes.

  • 58 « La Asociación de Costureras », La Alborada, no 29, janvier 1907 (« los buenos libros y la asisten (...)

40Les effets de l’émancipation intellectuelle sont attestés par les autrices elles-mêmes. Esther Valdés relate qu’après avoir circulé pendant dix ans entre différents ateliers, une transformation décisive de son rapport à sa condition s’opère au cours des deux dernières années, sous l’effet de la lecture de « bons livres » et de la participation à des cercles éclairés où « l’on faisait connaître les devoirs et les droits du prolétariat », éveillant en elle une « soif de justice » prélude « d’une rébellion précoce58 ».

  • 59 Carmela Jeria, « Tras el bienestar », La Alborada, no 17, juillet 1906 (« aquellos derechos que has (...)

41L’instruction apparaît ainsi comme un levier central d’émancipation intellectuelle, fondement de l’autonomie politique. Dans La Alborada, elle est perçue comme le seul véritable vecteur de changement, permettant aux femmes de se libérer non seulement des intérêts masculins et hégémoniques du prolétariat, mais aussi des rapports de soumission envers les hommes de leur propre classe afin de conquérir « ces droits qui jusqu’à aujourd’hui ont été le monopole exclusif de l’homme59 ».

42Même si l’émancipation prend d’abord une forme individuelle, elle s’inscrit dans un processus fondamentalement collectif. Ce processus d’éveil marque le passage d’un statut d’« être inférieur » à celui de sujet politique, capable de parler en son nom et de contester l’ordre qui régit la légitimité de la parole. En remettant en question la place qui leur est assignée dans la hiérarchie sociale, en tant que femmes et prolétaires, elles n’interrogent pas seulement leur propre statut, mais les fonctions sociales qui leur ont été historiquement attribuées. C’est en ce sens que l’analyse du travail reproductif devient centrale. À travers la critique de l’appropriation de leur temps, de la dévalorisation du travail domestique et des obstacles matériels à l’instruction, La Alborada vient à questionner leur rôle dans l’éducation et la reproduction de la vie, en montrant que ces activités, loin d’être naturelles ou privées, constituent des enjeux politiques décisifs pour l’émancipation collective.

43L’articulation entre reproduction et transformation est au cœur de la réflexion de La Alborada sur la maternité. Si le journal ne remet pas fondamentalement en cause la division sexuée du travail, qui fait de la maternité une réalité presque incontournable pour les femmes à cette période, il refuse d’en faire un signe d’infériorité ou d’exclusion du champ social et politique. Au contraire, certains textes font de la figure maternelle un point d’appui pour contester l’exclusion des femmes du corps social, qui renvoie également à leur marginalisation dans les espaces d’organisation ouvrière :

  • 60 Juana Roldán, « Egoísmo increíble », La Alborada, no 5, novembre 1905 (« inspiraos un segundo en qu (...)

Songez un instant à celle qui vous a portés en son sein : vos mères […] Vous avez refusé à la femme une place dans les rangs sociaux, vous avez fait un pas en arrière dans le prétendu progrès social. […] apprendre à respecter la femme sociale, trésor de l’avenir des peuples civilisés60.

  • 61 Esther Valdés, « Despertar », La Alborada, no 19, novembre 1906 (« que es llamada a formar y prepar (...)
  • 62 « Reformas en pro de la mujer », La Alborada, no 20, novembre 1906 (« que libertará a las futuras j (...)
  • 63 Baudina Pessini, « La luz de la razón i la justicia », La Alborada, no 10, mars 1906 (« la Sociedad (...)
  • 64 « Hermosa iniciativa », La Alborada, no 32, février 1907 (« la madre cariñosa […] la defensora de n (...)

44Loin de se limiter à une valorisation morale, cette reconfiguration de la maternité introduit une projection explicitement collective, où la femme est « appelée à former et préparer les générations61 », son émancipation étant fondamentale pour « libérer aux générations futures62 ». La maternité est également évoquée de manière métaphorique dans le journal, servant à la fois à désigner les organisations ouvrières – décrites comme une « mère tendre et affectueuse […] qui cherche à briser le joug qui les opprime63 » – et à qualifier le rôle même de La Alborada, « mère affectueuse […] la défenseure de nos intérêts et de nos droits, le refuge que nous aurons dans nos moments de douleur […] une puissante force qui nous aidera à renverser le despotisme du capital64 ».

45La Alborada va ainsi au-delà d’une simple valorisation morale de la maternité en conférant au travail reproductif une portée politique essentielle, sans réduire les femmes à leur fonction maternelle. En montrant que ce travail est central tant pour l’économie capitaliste que pour la reproduction de la communauté politique ouvrière, le journal en fait un lieu stratégique de transformation sociale, lié à la capacité des femmes à produire et transmettre des valeurs critiques, notamment à travers l’éducation des générations futures.

  • 65 Ibid. (« La lucha económica y social afrontada con valentía por una gran parte de compañeras (…) re (...)
  • 66 « La Sociedad Periodística La Alborada », La Alborada, no 34, mars 1907 (« que la mujer obrera entr (...)
  • 67 Ibid. (« si todas nos uniéramos (…) se nos respetaría donde quiera que fuéramos y se daría fin al m (...)

46Or, le journal est conscient que la réalisation de ses objectifs – organisation politique et éducation – suppose un long chemin, dont La Alborada n’est qu’un point de départ : « La lutte économique et sociale courageusement menée par un grand nombre de camarades femmes […] ne fait que commencer65 », affirme Esther Valdés, rappelant les obstacles tels que l’analphabétisme et la peur. Pour répondre à ce défi, Jeria fonde en janvier 1907 la Sociedad Periodística La Alborada, qui se donne pour mission de promouvoir des activités sociales et politiques, et d’organiser des cours et conférences pour les travailleuses. Elle y crée aussi une école et une bibliothèque destinées à ce que les femmes puissent « commencer à travailler pour leur propre émancipation66 ». La Sociedad vient également compenser les difficultés économiques du journal, dont la publication cesse au bout de quatre mois. Jeria appelle alors à l’union : « Si nous nous unissons toutes, […] alors nous serons respectées partout […] et le monopole des libertés de l’homme prendra fin67 ».

  • 68 Ibid.
  • 69 Valdés, « Despertar », op. cit.

47L’écriture, la publication et la diffusion d’idées apparaissent ainsi comme des leviers essentiels d’émancipation intellectuelle et d’organisation politique. C’est pourquoi la Sociedad propose la création d’un atelier typographique68 dirigé par des ouvrières, visant à promouvoir une production intellectuelle autonome. L’importance du journal dans ce processus est reconnue par Esther Valdés, qui souligne sa capacité à « rendre de la dignité à notre classe » et à « semer dans le sol fertile de ces colonnes qui ont déjà produit tant de beaux fruits69 ».

  • 70 Interruption attribuée notamment à des difficultés familiales, dont le décès de la mère de Carmela (...)

48Jusqu’en mai 1907, La Alborada continue à publier et à organiser les travailleuses à l’échelle nationale, mais cesse brusquement sa parution après le numéro 4270. L’année suivante, Esther Valdés fonde La Palanca (Le Levier), qu’elle présente comme la continuation de La Alborada :

  • 71 La Palanca, no 1, mai 1908.

Nous, ses disciples, avec l’union et l’organisation comme support, nous nous empressons de prendre le bout du levier (momentanément abandonné) pour abattre ce passé désastreux qui pèse sur nos épaules71.

49La nécessité de maintenir La Alborada en vie reflète autant l’engagement de ses rédactrices vis-à-vis du projet d’émancipation des femmes commencé par Jeria, que le rôle joué par la publication dans le milieu syndical des travailleuses, qui connaît son apogée en 1906.

  • 72 Pinard, L’envers du travail…, op. cit., p. 197.

50Bien que la période de publication de La Alborada soit courte, ses rédactrices parviennent à montrer que la lutte contre la domination doit être menée sur deux fronts simultanés, où le genre et la classe sont indissociables. La diversité des enjeux – légitimation des travailleuses comme force politique, rôle dans l’industrie, maternité sociale, égalité au sein de la classe – fait écho à l’argument de la sociologue Rolande Pinard concernant le mouvement ouvrier aux États-Unis au cours du XXe siècle, où « les femmes, engagées à la fois dans l’économie et le travail, dans la famille et dans la communauté, avaient une perception de classe plus large que celle des hommes, centrés sur leur seul métier72 ».

Conclusion

51En plaçant au centre de son analyse la condition spécifique des ouvrières, La Alborada met à l’épreuve l’universalisme porté par une large part du mouvement ouvrier chilien du début du XXe siècle. Sans se limiter à une lecture de l’inégalité en termes d’accès au travail salarié ou d’amélioration des conditions matérielles, le journal montre que l’exploitation des femmes se joue aussi dans la dévalorisation du travail reproductif, par l’appropriation de leur temps, de leur corps et de leur intelligence, faisant de ce lieu d’assignation et d’exclusion un point d’appui pour leur politisation.

  • 73 « Reformas en pro de la mujer », art. cit. (« la columna de mujeres emancipadas »).

52Contre certains discours progressistes ouvriers, pour lesquels les femmes devraient d’abord être éduquées ou voir leurs conditions de vie améliorées avant d’être reconnues comme égales, La Alborada met en évidence une conception différente de l’émancipation. L’éducation et l’organisation ne visent pas seulement à établir une égalité future, mais à rendre visible une capacité politique déjà présente, bien que socialement niée par un ordre social qui empêche, en tant que femmes et ouvrières, d’occuper une place dans l’ordre intellectuel, ce dont témoigne le fait que le journal en vient à se désigner comme une « colonne des femmes émancipées73 ».

53Si l’élaboration du journal est singulière au regard des dynamiques du mouvement ouvrier et des premières formes de féminisme, celui-ci s’inscrit néanmoins dans un phénomène plus large de politisation des femmes ouvrières dans différentes latitudes. Dans l’espace rioplatense apparaissent ainsi des expériences comme La Voz de la Mujer (1896-1897), ou encore, en Uruguay, La Voz del Pueblo (1905) et La Nueva Senda (1909-1910), toutes inscrites dans des milieux anarchistes. Ces expériences participent de l’ouverture d’un cycle fondamental du féminisme ouvrier – bien que rarement désigné comme tel – au sein duquel les femmes contribuent à déplacer l’horizon de l’émancipation, en rendant visible qu’aucune émancipation réelle du prolétariat ne peut être pensée sans elles. Des figures comme Teresa Claramunt (Catalane), Juana Rouco (Espagnole active en Amérique du Sud), ou encore Emma Goldman (États-Unis) participent à ces dynamiques de circulation et de politisation.

54Si ces journaux ne semblent pas avoir entretenu de relations directes avec La Alborada, en raison de la configuration géographique du Chili et de dynamiques migratoires distinctes, ils témoignent néanmoins de manières convergentes de penser la condition des femmes ouvrières. Dans la plupart des cas, l’anarchisme est un cadre privilégié pour formuler ces critiques, en ouvrant un espace de remise en cause des rapports d’autorité, y compris dans la sphère domestique. La Alborada présente à cet égard une configuration singulière, dans la mesure où ce type de critique émerge dans un espace plus proche du socialisme, au sein duquel la remise en cause des rapports de domination dans la sphère domestique tend à occuper une place moins visible. À la différence des formes de féminisme réformiste-libéral qui se structurent à partir des années 1910, ces prises de parole ouvrières déplacent le champ de l’émancipation en interrogeant précocement l’espace intime et les activités liées à la reproduction sociale comme des enjeux politiques centraux.

55Or, l’événement que constitue l’apparition de ces journaux ne réside pas tant dans l’émergence d’une écriture féminine dans la presse ouvrière – déjà présente, bien que de manière plus sporadique – que dans une reconfiguration des champs d’énonciation, dont les effets sont à la fois politiques et matériels. En rendant visibles des expériences déjà à l’œuvre, ces prises de parole contribuent à faire émerger les femmes ouvrières comme sujets de leur propre histoire, en construisant une tradition de lutte qui noue les expériences passées, présentes et à venir.

Haut de page

Notes

1 Les traductions sont réalisées par l’autrice. « ¡Adelante! », La Alborada, no 24, 16 décembre 1906 : « Con grato placer admiramos a nuestras compañeras de la Capital, como […] se abren paso al progreso y al engrandecimiento intelectual de nuestro sexo, derecho oscurecido por los anejos pesimistas, que creyeron y aun creen, que la mujer proletaria es solo el mueble obligado del hogar, la nodriza encargada de crear vástagos o la esclava dispuesta a obedecer humillándose ».

2 Mario Matus G., « Evolución de la Minería en Chile entre 1880-1930 a la luz de dinámicas ocupacionales y salariales », in Enriqueta Quiroz (dir.), Hacia una Historia Latinoamericana, México, Instituto Mora, 2012, p. 383-413.

3 República de Chile, Oficina Central de Estadísticas, Censo General de la población de Chile 1895 et 1907.

4 Elizabeth Hutchinson, Labores propias de su sexo: Género, política y trabajo en el Chile urbano, 1900-1930, Santiago, LOM, 2006, p. 134.

5 Jorge Navarro, « El lugar de la mujer en el Partido Obrero Socialista. Chile, 1912-1922 », Izquierdas, 28, 2016, p. 162-190.

6 Manuel Lagos Mieres, Feminismo obrero en Chile. Orígenes, experiencias y dificultades, 1890-1930, Santiago, LOM, 2018, p. 64.

7 Sergio Grez, El Partido Democrático de Chile. Auge y ocaso de una organización política popular (1887-1927), Santiago, LOM, 2016.

8 Esther Valdés, « Hermosa iniciativa », La Alborada, no 32, février 1907 (« la única en Chile escrita i dirijida por mujeres obreras »).

9 « Charlas », La Alborada, no 1, septembre 1905, p. 2 (« La Voz de la Mujer »).

10 Journal bimensuel de quatre pages (trois colonnes), comprenant en moyenne une douzaine d’articles mêlant textes d’opinion, informations politiques, contributions littéraires (prose et poésie) et annonces. Le tirage n’est pas indiqué dans le journal.

11 D’après le journal La Mujer, no 10, 1897, il aurait existé à Valparaíso un périodique de femmes ouvrières intitulé La Obrera (1897). Toutefois, aucune trace de cette publication n’a été retrouvée à ce jour.

12 Claudia Montero, Y también hicieron periódicos. Cien años de prensa de mujeres en Chile 1850-1950, Santiago, Ed. Hueders, 2018 ; Lagos Mieres, Feminismo…, op. cit. ; Veronica Ramírez E. et Patricio Leyton, « La Alborada y la palanca: el rol de la ciencia en la prensa obrera de mujeres », Revista de Humanidades, 51, 2025, p. 125-156.

13 Elizabeth Hutchinson, « El feminismo en el movimiento obrero chileno. La emancipación de la mujer en la prensa obrera feminista 1905-1908 », FLACSO, Contribuciones, 80, 1992, p. 1-35.

14 Cf. la discussion de la notion dans l’introduction de ce dossier.

15 El Trabajo, Tocopilla, 6 décembre 1903 (« esfera estrecha del hogar »).

16 Ibid., 14 février 1904 (« máquinas productivas en manos de los patrones »).

17 Leslie Bethell (dir.), Historia de América Latina, vol. 7, América Latina: economía y sociedad, 1870‑1930, Serie mayor, Barcelone, Ed. Crítica, 1990, p. 240.

18 Lorena Godoy, « Armas ansiosas de triunfo: dedal, agujas, Tijeras. La educación profesional femenina en Chile, 1888-1912 », in eadem et al. (dir.), Disciplina y Desacato, Santiago, CEDEM, 1995, p. 71-110.

19 Carmela Jeria, « Hoja de Laurel », La Alborada, no 2, octobre 1905.

20 « Hermosa iniciativa », La Alborada, no 32, février 1907.

21 Carmela Jeria, « Nuestra primera palabra », La Alborada, no 1, septembre 1905 (« tomar parte en la cruenta lucha entre el capital y el trabajo » (« las proletarias están a su lado para afrontar los peligros de la lucha »).

22 « La Mujer », La Alborada, no 6, décembre 1905.

23 « Desde Antofagasta », La Alborada, no 9, février 1906 (« ya no somos solo las obreras las que trabajamos por aumentar el número de suscriptores, sino que ya viene en nuestra ayuda los obreros amantes de la emancipación de la mujer »).

24 « La esclava del trabajo », La Alborada, no 25, décembre 1906 (« eduquémosla […] guiémosle sus pasos, iluminemos su espíritu y mostrémosle el camino más amplio y así la veremos despertar del letargo en que están sumidas, para venir junto con nosotros a demoler estas tremendas vallas en que está empeñada la colectividad obrera »).

25 « Nuestra primera palabra », art. cit. (« nuestros hermanos de trabajo la ayudarán para poder seguir adelante en los propósitos que nos hemos señalado »).

26 « La Sinceridad », La Alborada, no 7, décembre 1905 (« ardientes teóricos del integral desarrollo de los derechos femeninos, observan en su vida íntima una conducta contrapuesta a lo que predican desde la tribuna o desde la prensa. Su compañera ni ejerce derecho alguno, ni es tratada con las consideraciones que merece ni recibe educación en armonía con las ideas estra-caseras del marido » ; « han roto lanzas en favor del feminismo » ; « instrumento de placer […] mueble de lujo »).

27 « La Mujer », La Alborada, no 14, mai 1906 (« En el taller se la oprime y seduce, en la fábrica se la esplota y apenas se le paga » ; « persuadirla de lo irremediable de su servidumbre, haciéndolas adorar sus cadenas » ; « toda libertad será un fantasma mientras viva en esclavitud la mitad del jénero humano »).

28 Carmela Jeria, « En la brecha », La Alborada, no 19, novembre 1906 (« de nuevo nos ponemos de pie, alta la frente y la mirada intrépida empuñamos la pluma para defender a nuestro sexo […] Al presentar nuestro periódico en Santiago, perseguimos el mismo ideal que nos acompañaba en Valparaíso: presentar una hoja a la mujer proletaria, para que medite y estudie el mejor medio de llegar a un grado de verdadero adelanto »).

29 « Reformas en pro de la mujer », La Alborada, no 20, novembre 1906 (« urje constituirse en sociedades de resistencia y de instrucción para solucionar los medios de alcanzar un mejor salario, con menos pérdida de enerjías »).

30 « Problemas obreros », La Alborada, no 35, mars 1907 (« Esta dirección se dará por deber de dar publicidad a todo trabajo que denuncie abusos e irregularidades en talleres o fábricas »).

31 Esther Valdés, « Problemas Obreros », no 37, mars 1907 (« doce catorce y más horas diarias » ; « viviendas sanas y escuelas donde educar a sus hijos »).

32 La Reforma, 3 janvier 1907.

33 « Al correr de la pluma », La Alborada, no 27, janvier 1907 (« No es la condición del sexo, no es la fuerza material la que aniquila la mujer, pues está probado que produce un cincuenta por ciento más de enerjías, valor y fuerzas que el hombre […] en los antros de perdición que se llaman Fábricas y Talleres trabaja 14, 16 y más horas diarias, sin un minuto de descanso para reponer el desgaste de sus enerjías »).

34 Ibid.

35 « ¡Adelante! », La Alborada, no 24, décembre 1906 (cf. l’original dans la note 1).

36 « La esclava del trabajo », La Alborada, no 25, décembre 1906 (« mientras el hombre se divierte con sus amigos […] la mujer permanece en casa trabajando risueña y alegre, besando a sus pequeñuelos y cuidando del aseo y necesidades de ellos […] ¿Por qué esta desigualdad de algunos esposos o padres de familia? ¿No tiene la mujer los mismos deseos de descanso y regocijo de los hombres? »).

37 Baudina Pessini, « Instrúyase a la mujer », La Alborada, no 35, mars 1907 (« porque no tenemos libertad suficiente para educarnos ; no tenemos libertad para pensar a nuestra manera […] ¿Es esto lei natural? […] ¿es lójico que el hombre sea libre y la mujer esclava? »).

38 « Cómo emanciparnos? », La Alborada, no 29, janvier 1907 (« los males que nos oprimen y nos hacen la triste esclava del hombre y de la sociedad »).

39 Ibid. (« no es en la sociedad presente ni más ni menos que un juguete de los caprichos del hombre »).

40 Ibid. (« ¿Qué los hombres nos ayuden? ¡já, já, já! Ellos nos devuelven fervorosamente la sabrosa y desgraciada manzana del bíblico Edén » ; « Nuestra emancipación, como la de todos los esclavos, tiene que hacerse por los mismos que llevan la pesada y oprobiosa cadena […] lo demás es pura ilusión »).

41 R. Gutierrez, « Un eslabón de la cadena », La Alborada, no 39, avril 1906.

42 Gabriel Salazar, Labradores, peones y gallanes, Santiago, LOM, 2000, p. 260-273. Dès le XVIIIᵉ siècle au Chili, le filage et le tissage sont durablement associés au travail des femmes – en particulier indigènes et métisses –, transmis au sein des familles et essentiels à la subsistance comme aux échanges locaux, comme en témoignent les récits de voyageurs du début du XIXᵉ siècle.

43 Esther Valdés, « Hermosa iniciativa », La Alborada, no 32, février 1907 (« el triple yugo en que hoy están atadas, la explotación del trabajo, la explotación de su ignorancia y la explotación de su libertad, esta última ejercida en el hogar, en la calle y los talleres »).

44 « Despertar », La Alborada, no 20, novembre 1906 (« de descendencia en descendencia veníamos heredando ésta nuestra triste y esplotada condición »).

45 El Obrero Ilustrado, 15 juillet 1906 (« es una triste y muda historia que solo nosotras sabemos […] porque en nuestro carácter no hay suficientes energías para quejarnos […] porque creemos que las injusticias de que somos víctimas debemos aceptarlas como una costumbre de nuestra condición »).

46 « Despertar », La Alborada, no 20, novembre 1906 (« hoy se congregan bajo la éjida protectora de una asociación, aúnan sus esfuerzos y voluntad » ; « conscientes de su fuerza y poder »).

47 Juana Roldán, « A ellas », La Alborada, no 24, décembre 1906 (« como luz radiante, significando la existencia de un nuevo mundo »).

48 Antonio Correa Gómez, « El movimiento obrero frente a la educación en Chile (1898-1922) », Historia en Movimiento, 4, 2017, p. 15-27.

49 Carmela Jeria, « Nuestra primera palabra », La Alborada, no 1, septembre 1905 (« emancipar a la mujer de todas las imposiciones y prejuicios odiosos de que es víctima » ; « que devenga un todo de conciencia independiente »).

50 Manuel Lagos Mieres, Experiencias educativas y prácticas culturales anarquistas en Chile (1890-1927), Santiago, Quimantú, 2013.

51 À cette période, l’instruction primaire n’est ni pleinement obligatoire ni effectivement accessible à l’ensemble de la population, en particulier aux filles des milieux populaires. Dans La Alborada, la notion d’instruction renvoie avant tout à l’alphabétisation et aux formes d’éducation populaire et d’autoformation promues par le mouvement ouvrier.

52 « Hermosa iniciativa », La Alborada, no 19, novembre 1906 (« Todos sabemos que la mujer proletaria no ha tenido tiempo de instruirse, salvo en honrosas excepciones »).

53 Ibid. (« Toda la repugnante desnudes de los vicios y de la miseria humana y ahí en los talleres […] se ha marchitado nuestra inteligencia en flor, quedándonos únicamente la inteligencia mecánica »).

54 Jacques Rancière, Le Maître ignorant. Cinq leçons sur l’émancipation intellectuelle, Paris, Fayard, 1987.

55 Jacques Rancière, La leçon d’Althusser, Paris, La Fabrique, 2011, p. 12.

56 Ibid.

57 « Nuestra situación », La Alborada, no 29, janvier 1907.

58 « La Asociación de Costureras », La Alborada, no 29, janvier 1907 (« los buenos libros y la asistencia a sociedades y centros de ilustración, donde se hacía conocer los deberes y derechos del proletariado, despertaron en mi esta sed de justicia »).

59 Carmela Jeria, « Tras el bienestar », La Alborada, no 17, juillet 1906 (« aquellos derechos que hasta hoy han sido monopolio exclusivo del hombre »).

60 Juana Roldán, « Egoísmo increíble », La Alborada, no 5, novembre 1905 (« inspiraos un segundo en quien os llevó en su seno: vuestras madres (…) Habéis negado un lugar en las filas sociales a la mujer, habéis dado un paso atrás en el descantado adelanto social. (…) aprender a respetar a la mujer social, tesoro del porvenir de los pueblos civilizados »).

61 Esther Valdés, « Despertar », La Alborada, no 19, novembre 1906 (« que es llamada a formar y preparar a las futuras jeneraciones »).

62 « Reformas en pro de la mujer », La Alborada, no 20, novembre 1906 (« que libertará a las futuras jeneraciones »).

63 Baudina Pessini, « La luz de la razón i la justicia », La Alborada, no 10, mars 1906 (« la Sociedad Mancomunal de Obreros […] ella es la madre tierna i cariñosa […] quien trata de romper ese yugo que les oprime »).

64 « Hermosa iniciativa », La Alborada, no 32, février 1907 (« la madre cariñosa […] la defensora de nuestros intereses, la defensora de nuestros derechos, el refujio que tendremos en nuestros desahogos de dolor […] palanca poderosa que nos ayudará a derribar el despotismo del capital »).

65 Ibid. (« La lucha económica y social afrontada con valentía por una gran parte de compañeras (…) recién se ha iniciado, pues su organización tiene que demandar muchos años de constante sacrificios »).

66 « La Sociedad Periodística La Alborada », La Alborada, no 34, mars 1907 (« que la mujer obrera entre a trabajar por su propia emancipación »).

67 Ibid. (« si todas nos uniéramos (…) se nos respetaría donde quiera que fuéramos y se daría fin al monopolio de las libertades del hombre »).

68 Ibid.

69 Valdés, « Despertar », op. cit.

70 Interruption attribuée notamment à des difficultés familiales, dont le décès de la mère de Carmela Jeria, malade de longue date.

71 La Palanca, no 1, mai 1908.

72 Pinard, L’envers du travail…, op. cit., p. 197.

73 « Reformas en pro de la mujer », art. cit. (« la columna de mujeres emancipadas »).

Haut de page

Pour citer cet article

Référence électronique

Teresa Montealegre B., « L’universalisme à l’épreuve du travail reproductif : La Alborada et l’émancipation des femmes ouvrières dans le Chili du début du XXe siècle »Genre & Histoire [En ligne], 37 | 2026, mis en ligne le 01 juin 2026, consulté le 17 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/genrehistoire/11960 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16h44

Haut de page

Auteur

Teresa Montealegre B.

Aix-Marseille Université (CAER)
te.montealegre@gmail.com

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

Haut de page
Search OpenEdition Search

You will be redirected to OpenEdition Search