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Dossier

« Perle » ou « professionnelle » ? La formation des travailleuses domestiques aux Jeunesses agricoles catholiques féminines (JACF), entre reconnaissance du travail reproductif et encadrement des jeunes rurales (années 1950-1960)

“Gem” or “professional”? The training of domestic workers within the Jeunesses agricoles catholiques féminines (JACF). Between recognition of reproductive labor and social control of rural youth (1950s–1960s)
Marianne Gourdon

Résumés

Cet article revient sur l’action des Jeunesses agricoles catholiques féminines (JACF) à destination des employées de ferme et de maison, de la fin des années 1940 au début des années 1960. L’analyse de la presse et des brochures du mouvement permet d’éclairer les spécificités des formations dispensées à un public minoritaire de ce mouvement de l’Action catholique spécialisée. Ces formations intègrent toutes les dimensions du travail reproductif, qu’il soit rémunéré ou non rémunéré. Pour les jacistes il s’agit de former les travailleuses à être de bonnes épouses et mères, à maintenir et reproduire les sociétés rurales, mais également à être des auxiliaires efficaces de la modernisation des exploitations et des foyers. Dans le même temps, la JACF participe, par le biais de la formation, à un mouvement de professionnalisation et de reconnaissance du travail domestique.

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Texte intégral

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  • 1 Jeunes ouvrières rurales, no 11, février-mars 1954, p. 5.

Qu’est-ce qu’une formation complète ? Cela s’acquiert dans tous les domaines : professionnel, social, familial, religieux. C’est une participation de toutes nos facultés (intelligence, mémoire, volonté, etc.) à notre vie de tous les jours. Et, pour nous, ouvrières, c’est peut-être d’abord, avoir une conscience d’une place à tenir dans un milieu.
 
Notre travail est utile à la société, il est donc valable.
 
S’il n’est pas toujours considéré, n’y a-t-il pas de notre faute aussi1 ?

  • 2 Anthony Favier, Égalité, mixité, sexualité : le genre et l’intime chez des jeunes catholiques du mo (...)
  • 3 Claire Bailly-Alemu, Au seuil du tournant modernisateur : les acteurs de la JAC/F dans le Jura de 1 (...)
  • 4 Ibid.
  • 5 Pour une approche du genre de la modernisation, voir Jérôme Pelletier, « Genre et techniques aux ch (...)
  • 6 Stéphane Lembré et Marianne Thivend, « Retrouver les jeunes en formation et au travail (années 1950 (...)
  • 7 Bernard Giroux (dir.), Voir, juger, agir : Action catholique, jeunesse et éducation populaire (1945 (...)
  • 8 Il s’agit de deux piliers de l’action éducative de la JACF. Les Semaines rurales réunissent réguliè (...)
  • 9 Martyne Perrot, « La jaciste, une figure emblématique », in Rose-Marie Lagrave (dir.), Celles de la (...)
  • 10 Danièle Kergoat, « Division sexuelle du travail et rapports sociaux de sexe », in Jeanne Bisilliat (...)
  • 11 De nombreuses études approfondissent et nuancent pourtant ces séparations théoriques, mettant en va (...)
  • 12 Fanny Gallot, Mobilisées ! : une histoire féministe des contestations populaires, Paris, Éditions d (...)

2Cet extrait est issu de la revue éphémère Jeunes ouvrières rurales publiée par la JACF de 1952 à 1955. Confidentielle, cette publication porte cependant un objectif singulier : elle s’adresse exclusivement aux employées de ferme, aux employées de maison et aux ouvrières agricoles. La période qui s’ouvre à la Libération constitue en effet pour l’Action catholique spécialisée un moment de renouveau important, marqué par un élargissement des effectifs et des terrains d’action et une laïcisation progressive des organisations. Parmi elles, les Jeunesses agricoles catholiques comptent plus de 50 000 militant·es au début des années 19602 et parviennent à réunir près de 500 000 jeunes dans les années 1950, lors des grands rassemblements3. Non mixte, la JAC/F regroupe l’organisation masculine (JAC), créée en 1929, et les Jeunesses agricoles catholiques féminines (JACF), fondées en 1933 avec l’ambition de revitaliser un christianisme en perte de vitesse, et d’inciter les femmes et les filles à s’investir dans un monde agricole en « crise4 ». De 1945 à 1963, dans un contexte de mutation des campagnes françaises, les jacistes participent, auprès d’une grande variété d’acteurs et d’actrices institutionnels, professionnels et militants, à un large mouvement souvent qualifié de « modernisation5 ». Par son action d’éducation populaire, en particulier, la JAC/F a pu constituer une véritable « école parallèle6 », délivrant une formation ménagère, religieuse, professionnelle et militante à de nombreux jeunes. Suivant la méthode du « voir, juger, agir7 », les jacistes entendent développer la « personnalité » de chacun et chacune. L’éducation agricole, en particulier, s’incarne dans l’animation d’événements comme les Semaines rurales et les Coupes de la Joie8, et se diffuse également par la presse du mouvement. La JACF cherche à intégrer les femmes dans ce processus : célébrant les vertus de la femme au foyer et des rôles complémentaires des hommes et des femmes sur les exploitations, le mouvement n’en propose pas moins une nouvelle vision de la place des femmes dans le monde agricole. S’adressant en particulier aux futures épouses d’exploitants agricoles, la JACF cherche à les associer à l’exploitation, leur proposant tour à tour de se former pour être des « fermières avisées », puis d’accéder au statut de « collaboratrices » de leurs maris, avant d’être reconnues comme des « associées » professionnelles à partir de 19539. Ces discours et ces pratiques participent à reconfigurer la division sexuée du travail rural. Comme l’a théorisé Danièle Kergoat10, cette division implique une séparation des tâches « masculines » et « féminines » et une hiérarchisation au profit des premières. La division sexuée du travail s’adosse à une naturalisation des compétences nécessaires au travail reproductif, qu’il s’effectue dans la famille ou sur le marché. Dans les mondes agricoles, cette division a été classiquement résumée dans la séparation entre travaux « de cour » féminins et travaux « de champs » masculins, et dans la prise en charge de l’entretien du foyer et de l’éducation des enfants par les femmes11. La JACF, en essayant d’introduire de nouvelles manières de travailler, de nouvelles compétences, et de professionnaliser une partie du travail agricole, met en cause d’anciennes répartitions du travail, mais produit de nouvelles divisions, notamment entre le foyer et l’exploitation. Fanny Gallot a proposé d’interpréter l’action des jacistes au prisme du travail reproductif12, en montrant que les contenus à destination des jeunes rurales articulaient injonction au travail domestique, émotionnel, éducatif et promotion d’un nouvel investissement des femmes dans les exploitations, perçu comme une continuité avec l’investissement dans le foyer. Cet article vise à approfondir cette réflexion par l’étude du cas particulier des travailleuses domestiques, dont la présence dans ces mouvements est mal connue. S’intéresser particulièrement à ce public permet de mieux saisir les divisions de classe et d’âge qui structurent le mouvement jaciste.

  • 13 Fanny Gallot et Hugo Harari-Kermadec, « Désandrocentrer la contestation : féminismes et travail rep (...)
  • 14 Éliane Gubin, « Femmes rurales en Belgique. Aspects sociaux et discours idéologiques - XIXe-XXe siè (...)

3Le concept de travail reproductif renvoie à l’ensemble des activités d’entretien de la force de travail, telles que l’alimentation, la tenue des habitats ou encore le soin des personnes dépendantes. Il inclut des activités tant matérielles qu’émotionnelles et éducatives13. Ce concept permet de penser ensemble et en continuité la dimension rémunérée et non rémunérée des activités de soin et d’entretien, et d’analyser comment la partition entre travail productif et reproductif est construite historiquement. Il nous permet ici de faire le lien entre différentes dimensions du travail réalisé par les jeunes rurales : dans leur famille, sur leur lieu de travail, dans l’espace public. Si la JAC/F est animée par une ambition modernisatrice, celle-ci se double d’un objectif plus ancien de sauvegarde et de redynamisation des structures économiques, familiales, culturelles et religieuses des sociétés rurales. Or, comme l’a souligné Éliane Gubin dans le cas du travail des femmes dans le monde rural belge14, ce sont les femmes qui sont investies de cette « double mission » de modernisation et de conservation. La notion de travail reproductif nous permet d’envisager toutes les strates de cette mission. La JAC/F cherche à former des femmes capables de reproduire la force de travail agricole, c’est-à-dire produire et entretenir les travailleuses et les travailleurs, mais également à reproduire le tissu social rural : maintien des liens, animation de la vie quotidienne, transmission de mémoires, valeurs et savoir-faire, diffusion du sentiment religieux. Dans le discours jaciste, la reproduction intergénérationnelle, centrée sur la maternité et l’éducation des enfants, constitue également une préoccupation de choix.

  • 15 Utilisée par la JACF dans les années 1950, cette catégorie renvoie surtout aux filles d’exploitant· (...)
  • 16 Claire Bailly-Alemu, « “La terre vous parle”. Enquête de la Jeunesse agricole catholique / féminine (...)
  • 17 Giroux (dir.), Voir, juger, agir…, op. cit., p. 9-18.

4Si elle a visé prioritairement les « agricoles15 », la JACF a aussi développé une action moins documentée à destination d’autres catégories du « milieu rural », comme les rurales-ouvrières, les employées, et, plus particulièrement, les travailleuses domestiques. Présent dès la création de la JACF, mais surtout actif après 1945, le service « Ouvrières rurales » cherche à organiser les employées de maison et de ferme ainsi que les ouvrières agricoles. Il revendique des améliorations des conditions de travail et élabore une action de formation spécifique à destination de ces travailleuses. En effet, après la Libération, la JAC/F cherche à incarner non seulement la jeunesse agricole, mais également la jeunesse rurale dans son ensemble. L’emploi plus fréquent du terme « rural » lui-même constitue ainsi la marque d’une « stratégie d’ouverture16 ». La volonté de ralentir l’exode rural est également manifeste dans cette nouvelle préoccupation. Pour la JACF, il s’agit donc de mobiliser les jeunes salariées entre elles, conformément au modèle d’évangile du « semblable par le semblable17 » qui constitue un trait saillant de l’Action catholique spécialisée depuis la fondation de la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC) en 1925, en les intégrant au projet jaciste de modernisation, sauvegarde et promotion du milieu rural.

5Quel rôle ces travailleuses sont-elles amenées à jouer dans cet effort collectif ? En nous intéressant aux formes que prend la formation des travailleuses domestiques dans la JACF, il s’agit de comprendre comment la méthode jaciste est traduite vers ce public particulier. Dans quelle mesure cette formation questionne-t-elle la place, la qualification, le contenu et plus largement le statut du travail reproductif rémunéré et non rémunéré des femmes du « milieu rural » ?

  • 18 Jean-Claude Farcy, « Jeunesse rurale et travail au XIXe siècle », dans Ludivine Bantigny et Ivan Ja (...)
  • 19 Militante jaciste, no 64, mars 1952.
  • 20 Margot Béal, Des champs aux cuisines : histoires de la domesticité en Rhône-et-Loire, 1848-1940, Ly (...)
  • 21 Jacqueline Sainclivier, « Jacistes et renouveau politique et syndical de 1945 à la fin des années 1 (...)

6En diminution au cours du siècle, l’emploi domestique au domicile des employeur·ses demeure une situation courante au sein de la jeunesse rurale. Le placement « chez les autres » concerne en effet un·e jeune rural·e sur quatre au début du siècle18 et la JACF estime que les « ouvrières rurales » sont encore plus de 100 000 en 195219. C’est un emploi qui concerne historiquement des hommes et des femmes, même si la non-mixité de la JAC/F nous conduit à nous concentrer ici exclusivement sur les femmes. À bien des égards, il s’agit d’un emploi en crise : en chute numérique, il est également de plus en plus dévalorisé. Dans un mouvement déjà bien entamé dans l’entre-deux-guerres, les jeunes rurales sont nombreuses à quitter « silencieusement » l’emploi domestique et à privilégier les emplois urbains, tandis que pour celles qui restent, la décohabitation avec les employeur·ses s’accentue20. Les travailleuses domestiques, qu’elles soient employées de ferme ou employées de maison à la personne, notamment dans les bourgs, sont par ailleurs minoritaires parmi les jacistes. Si nous ne disposons pas d’éléments chiffrés sur le nombre d’« ouvrières rurales » mobilisées, les effectifs sont réduits, de l’aveu même des militant·es, regrettant périodiquement le manque d’actions de masse à destination de ce public. En plus de la propagande par la presse, les activités de terrain se limitent à des stages, des réunions, des activités locales rassemblant de petits groupes d’employées domestiques issues de diverses sections, majoritairement dans l’Ouest. Cette concentration géographique, lisible dans les comptes rendus d’activités, reflète tout d’abord le succès de la JAC/F dans les départements de l’Ouest, historiquement parmi les plus touchés par le mouvement21. Elle pourrait également s’expliquer par l’importance des exploitations moyennes et d’une conception relativement familialiste des relations avec les employé·es agricoles, qui est celle préconisée par la JAC/F.

Travailleuses domestiques de la JACF : matériaux d’enquête sur une marge du mouvement

Cette enquête s’appuie sur les archives de la JACF conservées dans le fonds du Mouvement rural de jeunesse chrétienne (MRJC) de Loire-Atlantique, déposé au Centre d’histoire du travail de Nantes en 1985. Ce fonds contient, répartis en 164 boîtes, plusieurs centaines de documents de la JAC/F imprimés entre 1942 et le milieu des années 1960 : livres, brochures, périodiques, textes de congrès, documents de formations et d’animations, ainsi qu’une collection de photographies et de films. Ces documents fournissent notamment les programmes des différentes formations et les grands axes des campagnes nationales. On y trouve dans une moindre mesure des circulaires et dossiers d’enquête de la JAC/F nationale et de la documentation (correspondance, circulaires) issue des sections de Loire-Atlantique. L’ensemble du fonds nous renseigne in fine davantage sur les activités nationales de l’organisation de jeunesse que sur le cas particulier de ce département. Le travail a consisté en une relecture de ces sources, déjà présentes dans l’historiographie de la JACF, afin d’y identifier les traces des employées domestiques. L’étude nous renseigne en particulier sur les normes et les activités les plus visibles, mais nécessiterait d’être approfondie par une approche prosopographique, difficile cependant à mettre en place car les travailleuses mobilisées sont rarement nommées et peu nombreuses à être responsables d’équipes.

  • 22 Anthony Favier, « La révision de vie. Une pratique religieuse méconnue au cœur du catholicisme fran (...)

C’est tout particulièrement par l’étude de la presse du mouvement jaciste féminin qu’il a été possible de reconstituer l’activité en direction des domestiques. Outre les publications destinées à l’ensemble des jeunes rurales (particulièrement Semeuses, qui devient Promesses en 1950), qui abordent ponctuellement la question du travail domestique rémunéré, nous disposons de publications pensées pour les militantes : En Équipe, Militante jaciste puis Militante J.A.C.F. On y trouve plus régulièrement des indications sur la manière de mobiliser les différents segments de la société rurale : « agricoles », artisanes, ouvrières, employées de maison. Enfin, un titre plus modeste s’adresse spécifiquement aux « employées de maison, servantes de ferme et ouvrières agricoles » : Jeunes ouvrières rurales, qui paraît de 1952 à 1955. Expérience éphémère, il accorde une large part à la question de l’emploi domestique, dans une optique très marquée par les enjeux d’évangélisation. Il a l’intérêt de présenter des articles écrits par des « ouvrières rurales ». Les témoignages qui émaillent ces différentes revues sont à resituer dans le cadre de la méthode du « voir, juger, agir » : ils incarnent surtout des exemples visant à une réflexion collective22.

  • 23 Béal, Des champs aux cuisines, op. cit.
  • 24 Sylvain Brunier, « Les techniques de conseil ont-elles un genre ? Le métier de conseillère agricole (...)

7Cet article permet d’approfondir l’historiographie de la formation des jeunes rurales en partant non pas de la figure de la future collaboratrice d’exploitation mais de celle de la salariée. L’étude s’inspire des perspectives récentes qui replacent les domestiques dans l’histoire sociale des classes populaires, en mettant en valeur leurs marges de manœuvre, à l’instar du travail de Margot Béal sur des domestiques rhônalpin·es23. Comme pour les exploitantes, les conseils prodigués aux travailleuses domestiques mettent en avant des rôles parfois contradictoires ou paradoxaux. Ils témoignent des débats au sein de l’organisation, du regard porté sur l’emploi domestique et de l’émergence des revendications spécifiques des travailleuses. Ces formations ont certes d’abord une fonction normative : presque toujours, le programme d’action jaciste entend valoriser la vocation ménagère et familiale des femmes et lisser les relations entre main-d’œuvre domestique et patronat. Sylvain Brunier, dans son étude des conseillères agricoles dans les années 1960, a mis en avant des formes de « féminisme discret » rendues possibles par l’expérience de la vulgarisation agricole féminine24. La formation des travailleuses domestiques par les jacistes s’effectue dans un cadre différent du fait des divisions d’âge et de classe. L’approche de Sylvain Brunier invite cependant à approfondir l’analyse des formations jacistes, sans les réduire à leur dimension d’encadrement. Ainsi, la JACF apparaît également comme un espace de sociabilité et de mobilisation. L’action jaciste, en visibilisant le travail réalisé et en en faisant un objet de réflexion et de débat, apparaît comme un élément pouvant participer à une professionnalisation et une reconnaissance du travail domestique rémunéré.

Former des (futures) ménagères

  • 25 Joël Lebeaume, L’enseignement ménager en France : sciences et techniques au féminin, 1880-1980, Ren (...)
  • 26 Fabien Knittel et Adeline Divoux-Bonvalot, « Entre morale, enseignement technique et tâches ménagèr (...)

8L’action de la JACF s’inscrit tout d’abord dans le cadre de la montée en puissance de l’enseignement ménager, un champ éducatif qui se développe dès la fin du XIXe siècle, et où se conjuguent, comme l’a souligné Joël Lebeaume, des visées à la fois « moralisatrices et émancipatrices25 ». Pour les rurales, l’enseignement postscolaire agricole ménager, créé en 1918, rendu obligatoire en 1938 et 1941, a pour but de former de bonnes ménagères et de lutter contre l’exode rural26. Il est principalement dispensé à des filles d’agriculteurs, à la fois par des acteurs publics et privés, dans des écoles qui peuvent être ambulantes ou des maisons familiales. Le contenu des enseignements, centré sur le rôle domestique des femmes, évolue peu au cours du siècle. Les prescriptions et les normes de l’enseignement ménager constituent ainsi l’un des horizons culturels de la formation des jacistes.

9Les « ouvrières rurales » mobilisées par la JACF ont des conditions de travail très hétérogènes : ouvrières agricoles, employées de maison dans les bourgs ou employées de ferme occupent des fonctions variées dans différents espaces (champs, cour, intérieur). C’est davantage par son statut que par le contenu de son travail qu’est caractérisée la « servante de ferme » dans la littérature scientifique. Ainsi, selon Marie-Christine Allart qui les a étudiées durant l’entre-deux-guerres :

  • 27 Marie-Christine Allart, « Les femmes de trois villages de l’Artois : travail et vécu quotidien (191 (...)

La domestique de ferme se caractérise par le fait qu’elle est nourrie, logée et parfois blanchie, qu’elle ne possède pas de qualification professionnelle à la différence de ses homologues masculins qui peuvent être vachers, et qu’elle accomplit toutes les besognes que sa force physique lui permet de faire27.

  • 28 Margot Béal, La domesticité dans la région lyonnaise et stéphanoise : vers la constitution d’un pro (...)

10Margot Béal questionne de son côté une tendance de l’historiographie à considérer que les domestiques de ferme exécutent systématiquement des tâches plus « techniques » et moins ménagères que les domestiques urbain∙es, du fait de leur inscription dans la production agricole28. Dans l’ensemble, les sources consultées donnent à voir la variété des tâches réalisées par toutes les catégories de travailleuses, qu’elles soient placées dans une famille des bourgs ou dans une exploitation.

  • 29 Jérôme Pelletier, « Pour une histoire de l’enseignement agricole féminin durant les années 1950-60  (...)
  • 30 Centre d’histoire du travail (désormais CHT), fonds Mouvement rural de jeunesse chrétienne (désorma (...)
  • 31 Louise Perrodin, « Elles ont mis la main à la pâte ! », Militante jaciste, no 111, 1956.

11Malgré cette variété, la formation de la JACF insiste principalement sur la vocation ménagère des travailleuses, qui voient leur rôle se confiner plus strictement à la sphère reproductive. Cette tentative de renforcement de la division sexuée du travail a déjà été observée dans les contenus éducatifs à destination des exploitantes29. La formation ménagère dispensée par la JACF passe par divers canaux : presse, cours par correspondance, collaboration avec des écoles et instituts ménagers, stages, camps, Journées et Semaines rurales. L’organisation tente d’intégrer les travailleuses domestiques à ces activités et après 1945, des formations spécifiques sont pensées pour elles. Des Semaines rurales spécialisées pour les « bonnes » ou « ouvrières rurales » sont créées, afin qu’elles bénéficient d’un enseignement ménager adapté, ainsi que de toutes les autres dimensions de la formation jaciste30. Des mesures sont prises pour favoriser la participation des employées domestiques, comme l’organisation de sessions de formation sur une seule journée et le dimanche après-midi, ou la pratique de tarifs dégressifs pour les plus petits salaires. Dans ces journées, stages et camps de formation, les employées domestiques de la JACF se forment d’abord au travail domestique, spécifiquement au travail ménager et éducatif. La formation agricole et productive apparaît en retrait dans les programmes. Ces derniers recouvrent une variété de sujets : cuisine, couture, puériculture, soin des malades, habillement, sociabilité. Des « semaines médicales » sont suivies par des employées domestiques pendant leurs congés, avec au programme une formation sur les soins aux malades et aux enfants, notamment aux nouveau-nés, la visite d’un hôpital et des cours sur l’hygiène et l’alimentation des nourrissons. Le contenu des formations mêle enseignement pratique, moral et transmission de normes éducatives et culturelles. Par exemple, Militante jaciste rapporte une session destinée aux employées de ferme et de maison, organisée pendant trois jours à Rampan, dans la Manche, en 1956. Vingt-six travailleuses y suivent des cours de cuisine, de savoir-vivre, de « questions pratiques », d’hygiène alimentaire et de couture. Après la visite d’un magasin d’habillement, les stagiaires participent également à des jeux autour du bon et du mauvais goût vestimentaire31. Le caractère éminemment normatif de l’enseignement est ici manifeste.

  • 32 CHT, MRJC, La femme ouvrière dans la vie rurale, Paris, n.d.
  • 33 Martyne Perrot, « Les aspirations des jacistes et la transformation de l’image et du statut des fem (...)
  • 34 CHT, MRJC, 14-266, La femme ouvrière dans la vie rurale, op. cit.

12La JACF tente d’abord d’encourager les employeuses à se faire le relai de transmission des savoirs ménagers. Celles-ci sont invitées à enseigner à leurs employées la bonne tenue d’un foyer, des éléments de couture et de cuisine32. Mais, tout comme la formation des filles par les mères est remise en cause durant cette période33, la formation des employées par les patronnes est jugée insuffisante, et les jacistes lui préfèrent un enseignement réalisé par des professionnelles. Les stages sont donc souvent chapeautés par des monitrices d’enseignement ménager ou des mères de famille formées par le mouvement, comme dans le cas d’un groupe de « jeunes bonnes de Bretagne34 » se réunissant une fois par semaine, en dehors des horaires de travail, pour réaliser des recettes et affaires pratiques parues dans le journal.

  • 35 Lagrave (dir.), Celles de la terre…, op. cit.
  • 36 CHT, MRJC, 12-207, Témoignage 50 - Congrès du 20e anniversaire JAC et JACF, 1950, p. 80.
  • 37 Jeune rurale, no 24, avril 1947.

13Les matériaux éducatifs encouragent une plus grande spécialisation des tâches et une division genrée accrue des travaux et des espaces dans les exploitations agricoles. Dans les années 1940 en effet, les jacistes revendiquent pour toutes les femmes, spécifiquement les agricultrices, le « droit au foyer » et l’allègement de leur participation aux travaux des champs35. Les travailleuses domestiques sont elles aussi incitées à respecter ces préconisations. Ainsi, dans l’exploitation idéale, les salariés masculins s’occupent des grands travaux et réalisent des activités physiques dans les champs, tout en prenant en charge la direction de l’exploitation, tandis que les femmes, domestiques ou patronnes, sont chargées des tâches « féminines » comme les travaux de cour, mais plus encore l’entretien de la maison, la gestion du budget, le soin des enfants et de la famille. Au congrès des 20 ans de la JACF, Gisèle Granier, « ouvrière familiale » du Maine-et-Loire, affirme à la tribune : « Nous ne voulons pas être employées uniquement aux travaux de cour et des champs36 ». Les formations de la JACF enjoignent les employées à ne pas accepter de travaux trop durs, privilégiant les tâches domestiques. En 1947, Jeune rurale expose les deux cas de Josette et Jeanne, représentant deux modèles archétypiques de travailleuses domestiques. Josette, qui a des patrons « bons et compréhensifs37 » et « les mêmes responsabilités, les mêmes égards que la fille de maison », est satisfaite de sa situation. Le service est pour elle un « sérieux apprentissage » qu’elle ne quittera « que pour [se] marier ». Jeanne, quant à elle, ne bénéficie pas de cet apprentissage du foyer : « Tous les gros travaux de la cour me sont réservés […] Du travail ménager, je ne fais guère que la lessive et les gros nettoyages ». L’article résume : « Cuisine, couture, entretien du ménage, comptes… Jeanne ne connaît guère tout cela ». Ce contre-modèle témoigne des attentes de la JACF en matière de formation ménagère. La spécificité de ces formations, si diverses soient-elles, réside dans le fait que les dimensions ménagère et professionnelle se confondent. La formation ménagère des « ouvrières rurales » lie intimement travail reproductif rémunéré et non rémunéré.

  • 38 Sheila McIsaac Cooper, « Service to servitude? The decline and demise of life-cycle service in Engl (...)
  • 39 Lebeaume, L’enseignement ménager en France…, op. cit.
  • 40 CHT, MRJC, 12-207, Témoignage 50 - Congrès du 20e anniversaire JAC et JACF, 1950, p. 80.

14L’historiographie de la domesticité a bien montré comment le travail domestique rémunéré avait pu s’inscrire communément dans un life-cycle, c’est-à-dire une « étape au cours de la vie38 », pour de nombreux individus. Dans ces travaux, le placement dans une famille est compris comme une institution permettant notamment aux jeunes de se former en gestion domestique avant leur mariage. Pour les jacistes, l’idée que l’emploi domestique doit constituer une étape d’acquisition et de perfectionnement des compétences « féminines » pour les travailleuses est encore omniprésente, ce qui renvoie à des conceptions communes dans l’enseignement ménager39. Gisèle Granier le revendique explicitement dans son discours en congrès : « Aider une famille peut être très intéressant pour une jeune fille. Ce travail peut, en effet, nous préparer à notre vie de femme, bien mieux que les travaux en série à l’usine40 ». La formation de ces travailleuses est cependant également présentée comme un défi. La travailleuse domestique est réputée mal préparée à son rôle ménager. L’expérience de l’emploi domestique chez autrui n’apparaît pas suffisante pour apprendre à tenir plus tard son propre foyer. Les responsables d’une équipe dans la Manche regrettent par exemple qu’aucune des employées présentes aux réunions ne réalise de tâches comme la couture ou la cuisine. Cela illustre une volonté de recentrer le métier sur sa dimension reproductive, y compris pour les employées de ferme. Les jacistes craignent que l’expérience du travail domestique rémunéré, réalisé dans de mauvaises conditions, puisse éloigner les femmes de leur vocation familiale. En 1950, un article de Militante jaciste pose le problème en ces termes :

  • 41 A. G., « Votre situation est acceptable… mais les autres ? », Militante jaciste, no 48, octobre 195 (...)

Si le métier de bonne est celui qui correspond le mieux à nos aspirations féminines, tel qu’il est conçu actuellement il n’est pas épanouissant la plupart du temps, et risque souvent d’entraver notre avenir de femme en nous privant de la préparation nécessaire41.

  • 42 Arlie R. Hochschild, The Managed Heart: Commercialization of Human Feeling, Berkeley, University of (...)

15On le voit, l’objectif de la JACF est de former des travailleuses capables d’assurer le travail reproductif chez leurs employeur·ses, mais aussi, et peut-être surtout, dans leur famille. On le constate d’autant plus que l’éducation ménagère ne néglige pas non plus la formation au travail émotionnel42. Les employées domestiques sont incitées à dépasser une vision purement technique du métier pour embrasser des formes d’engagement et d’investissement plus importantes, valorisant la dimension familiale du métier. Ainsi, un article de Jeunes ouvrières rurales, intitulé « Suis-je une perle ? », évoque le cas de Denise, compétente sur le plan professionnel, mais pas encore formée à ce travail émotionnel, chez ses patrons, comme chez ses parents :

  • 43 Jeunes ouvrières rurales, no 11, février-mars 1954, p. 4.

Denise, elle, est allée à l’Ecole Ménagère quelques temps […]. Elle accomplit son travail sans réfléchir, sans essayer de l’améliorer. Le dimanche, elle va quelquefois chez ses parents. Elle pourrait faire un gâteau, mettre un peu de joie dans la maison, mais c’est son jour de repos, elle passe à rêver [sic]. Son travail n’est qu’une attente, plus tard, dans sa maison, elle saura, pense-t-elle, réaliser sa vie de femme43.

16Les discours sont fortement empreints d’une dimension familialiste et parentaliste, caractéristique d’une certaine vision de ce que doit être le monde rural. La JAC/F valorise en effet le modèle de la moyenne exploitation familiale. L’infantilisation a ici pour effet de brouiller les frontières entre l’injonction au travail émotionnel dans le cadre familial et dans le cadre professionnel.

  • 44 Claire Bailly-Alemu, op. cit.
  • 45 Martine Martin, « Ménagère : une profession ? Les dilemmes de l’entre-deux-guerres », Le Mouvement (...)

17Ainsi, la formation des travailleuses domestiques vise souvent à préparer au mariage et à la vie de famille, dans la continuité des activités de la JACF dans l’entre-deux-guerres44. Le mouvement jaciste fait peu de différences entre formation à l’emploi domestique et formation au « métier de mère45 », ce qui témoigne de la continuité entre les formes rémunérées et non rémunérées du travail reproductif. Ainsi, il s’agit pour la JACF d’encadrer toutes les dimensions du travail reproductif, qu’il se fasse chez les parents, les patron·nes ou dans le futur foyer. Mais, à partir des années 1950, cette vision s’accompagne d’autres logiques : celle de la modernisation des foyers agricoles et celle de la réflexion de la JAC/F sur les professions.

Se former pour moderniser le « milieu » rural : une rationalisation du travail reproductif et productif

  • 46 Jérôme Pelletier, « Pour une histoire de l’enseignement agricole féminin durant les années 1950-60  (...)
  • 47 Perrot, « La jaciste… », art. cit., p. 33.

18À partir des années 1950, les enjeux de rationalisation du travail agricole et ménager prennent une importance croissante et font l’objet de politiques publiques et d’initiatives de la profession46. La JAC/F, comme d’autres acteurs, souhaite alors accompagner le mouvement plutôt que de s’y opposer. Les jacistes mènent des campagnes pour l’amélioration de l’habitat rural, pour l’accès à l’équipement ménager et agricole, et pour un nouveau partage des rôles dans les foyers et les exploitations, dans lequel les femmes, définitivement éloignées des travaux des champs, prendraient part à la direction, notamment comptable, de l’exploitation modernisée, sans pour autant être véritablement reconnues comme des professionnelles au même titre que leurs maris. Malgré des hésitations et des débats, la JAC/F visibilise le travail des femmes, en même temps qu’elle le redéfinit. Martyne Perrot a analysé la presse jaciste, montrant l’évolution des modèles et la tentative de « construire et légitimer un modèle d’agricultrice, à la fois mère de famille, travailleuse et militante47 ». Les « ouvrières rurales » sont invitées à participer à cette grande transformation.

  • 48 Jackie Clarke, « L’organisation ménagère comme pédagogie », Travail, genre et sociétés, 13, 2005, p (...)
  • 49 CHT, MRJC, 14-259, Oui ! C’est une vie d’être ouvrière, Paris, JACF, 1957.
  • 50 On note l’importance du temps de travail total : près de 70 heures. D’autres cas similaires sont év (...)

19L’idéal de modernisation s’appuie sur une entreprise de rationalisation du travail domestique, diffusée largement par les manuels et cours d’enseignement ménager48. La brochure Oui ! C’est une vie d’être ouvrière propose aux employées de maison et de ferme de consigner leur emploi du temps complet, heure par heure, en détaillant toutes leurs tâches, leurs loisirs, leur temps de sommeil et de déplacement. Dans un second temps, cette enquête personnelle doit déboucher sur une réflexion collective en petits groupes49. Jeunes ouvrières rurales relaie ainsi l’enquête personnelle de Marguerite, employée de maison chez un notaire. Pendant une semaine, celle-ci a noté le temps consacré à chaque tâche. Le ménage et la préparation des repas occupent la majorité de son temps (37 h 30 et 25 h 45 respectivement), mais aussi le jardin et la basse-cour (4 h 25 au total) et le contact avec les clients (1 heure)50. La revue propose ensuite des conseils pour améliorer l’utilisation de ce temps :

  • 51 Jeunes ouvrières rurales, no 15, octobre-novembre 1954, p. 7.

N’est-il pas mieux de passer une demie-heure [sic] deux fois par semaine à remplir le coffre à bois, plutôt qu’en [sic] rentrer une corbeille tous les soirs après la vaisselle ? De même, il est préférable de s’assoir une demie-heure [sic] pour éplucher les légumes de la journée, au lieu de s’y mettre deux ou trois fois au dernier moment debout et courbée. C’est dans les petites choses que notre initiative intervient51.

  • 52 CHT, MRJC, 14-261, Sur une route nouvelle partons ensemble, Paris, Promesses, 1956.

20L’objectif est de trouver des solutions pour améliorer progressivement son travail et son organisation. La JACF entreprend de convertir à la modernité domestique les « ouvrières rurales » du mouvement. En 1954, un voyage d’études au Salon des arts ménagers, véritable emblème de la ménagère moderne, est organisé par les équipes d’employées, artisanes et commerçantes de la JACF52. L’effort de rationalisation domestique est présenté, pour les travailleuses, comme une possibilité de « prendre confiance » et d’avoir une prise sur son travail. Le cas de Jeanine, employée de maison, est ainsi évoqué dans Militante jaciste :

  • 53 Louise Perrodin, « En poussant mon balai… », Militante JACF, no 118, février 1957.

Je fais l’emploi du temps d’une semaine et je m’arrête à chaque occupation pour y rechercher ce qu’il y a à changer en vue d’une meilleure organisation de mon travail, un meilleur service des autres. Ça me demande beaucoup de volonté, mais je suis tellement plus heureuse ! Je me sens plus sûre vis-à-vis de ma patronne et je n’ai plus l’impression d’être un robot !53.

21L’organisation rationnelle du travail est ici censée conjurer le sentiment d’aliénation qui affecte Jeanine lorsqu’elle se trouve être simple exécutante des tâches domestiques. Mais la formation de la JACF, on le voit, développe également sur la notion de « service ». De fait, la JACF insiste volontiers sur la nécessité pour les travailleuses de collaborer à la bonne marche des exploitations et des familles dans lesquelles elles sont employées. La revue En Équipe, présentant les résultats d’une session d’étude sur le travail des ouvrières agricoles, relaie le témoignage de Simone :

  • 54 En Équipe, no 59, octobre 1958.

Le stage des ouvrières agricoles m’a été très profitable. Par les cours qui nous ont été donnés, la visite de la ferme et tout ce que nous avons appris, j’ai découvert qu’il nous fallait devenir compétentes pour avoir des responsabilités en tant qu’ouvrières, nous intéresser à notre travail pour développer notre intelligence, lutter contre la routine, et, surtout, savoir nous organiser, rechercher la meilleure méthode… Dès mon retour à la ferme, j’ai voulu mettre en pratique ce que j’avais appris. J’ai cherché tout ce qu’il y avait de mauvais dans l’organisation de mon travail. Par exemple : commencer le ménage et l’abandonner pour aller donner la pâture aux vaches. Entreprendre la laiterie et la laisser pour faire la collation avec la famille. J’ai fait part de mes recherches à ma patronne, et c’est ensemble que nous avons établi une nouvelle organisation du travail. C’est formidable ce qu’on gagne de temps maintenant54.

22Appliquant le « voir, juger, agir », Simone développe une méthode d’organisation rationnelle, luttant contre sa « routine » de travail, au profit d’une plus grande efficacité, en collaboration avec sa patronne. La rationalisation concerne ici tous les aspects du travail : domestique mais aussi agricole. Le projet modernisateur à l’œuvre dans ce type de formations semble s’appuyer sur un désir de reconnaissance, d’autonomie et de montée en qualification des employées. Cependant il entend surtout les associer à la bonne marche des exploitations, du foyer et même de la communauté rurale dans son ensemble, y compris en imposant une charge de travail accrue par les nouvelles méthodes de rationalisation et leurs impératifs d’efficacité. Ainsi, l’ambition jaciste de promotion des femmes d’exploitants au rôle de « collaboratrices d’exploitation » semble devoir reposer en partie sur l’exploitation d’une main-d’œuvre domestique. Cette exploitation n’est pas pensée comme telle et les enjeux de classe sont peu thématisés : les brochures mettent régulièrement sur le même plan travailleuses domestiques et « filles de maison », leur adressant les mêmes recommandations, révélant les continuités entre travail reproductif rémunéré et non rémunéré. Un extrait de la brochure Oui ! C’est une vie d’être ouvrière nous donne un aperçu général des objectifs de la formation des travailleuses domestiques. On y trouve le témoignage d’une employée de ferme, revenue d’une rencontre d’ouvrières :

  • 55 Oui ! C’est une vie d’être ouvrière, op. cit.

Je découvrais en même temps ma solidarité avec toutes les ouvrières, donc mon appartenance au milieu ouvrier ; je prenais conscience d’une place à tenir dans l’exploitation en tant qu’ouvrière, collaboratrice de tous pour la marche de la ferme. Oh ! ç’a été long : j’avais tellement à changer dans mon attitude vis-à-vis de ma patronne ! […] Peu à peu, je lui dévoilai les raisons de ma nouvelle façon d’agir ; nous étions plus à l’aise toutes les deux. Maintenant, j’assure ma part de responsabilité et je m’intéresse à toute l’exploitation. Je compare les méthodes de travail avec chez nous. J’en discute avec papa le dimanche. Tout ce qui est de l’exploitation familiale m’intéresse encore plus qu’au cours de quelques années passées à la maison, car je sais maintenant que j’ai un rôle à remplir dans le milieu rural55.

23Cette description élogieuse illustre tous les aspects de la formation jaciste « idéale ». Elle témoigne de l’importance croissante du discours modernisateur dans les contenus éducatifs. Les travailleuses domestiques ne sont pas seulement envisagées comme des mères en devenir mais également comme des actrices de la diffusion du progrès agricole dans les campagnes. Le contenu des enseignements mêle rationalisation agricole et ménagère, les mêmes méthodes et objectifs étant appliqués à toutes les dimensions du travail. Le contenu des enseignements témoigne de l’imbrication permanente des enjeux productifs et reproductifs.

24Par la rencontre avec ses pair·es, la travailleuse domestique formée doit améliorer ses méthodes de travail, en collaboration avec ses employeur·ses. Elle acquiert ainsi expertise et compétence, devenant une véritable « collaboratrice » de la bonne marche de la ferme, au même moment où les épouses d’exploitants voient elles aussi leur place dans les exploitations repensée. Cette transformation doit cependant toujours s’opérer dans l’intérêt du « milieu » dans son ensemble, c’est-à-dire dans une concorde entre employeur·ses et employé·es. La dimension d’encadrement de la main-d’œuvre domestique traverse ainsi les formations de la JACF, mais elle n’en constitue pas la seule logique. Au milieu des années 1950 et à mesure que l’organisation s’interroge sur le statut du travail salarié des femmes, la formation des travailleuses est de plus en plus pensée pour elle-même, dans un objectif de professionnalisation, avec un horizon davantage revendicatif et centré sur les conditions de travail.

Professionnalisation, reconnaissance et qualification du travail domestique rémunéré

  • 56 Perrot, « La jaciste… », art. cit., p. 36.

25À partir de 1953, la dimension professionnelle de la formation des « ouvrières rurales » devient plus centrale, dans un objectif de promotion de l’emploi domestique au rang de métier reconnu, qualifié et plus clairement encadré par le droit. Ce développement s’inscrit dans une réflexion plus générale de la JACF sur la question de la professionnalisation du travail agricole des femmes, qui se reflète dans les campagnes de 1953-1954 (« Préparons l’avenir ») et 1954-1955 (« Intelligentes et actives56 »). Le terme de « profession » apparaît dans les brochures et les mots d’ordre de ces campagnes qui revendiquent l’accès à la formation professionnelle pour toutes les rurales.

  • 57 Jeunes ouvrières rurales, no 11, février-mars 1954.

26Si l’idée de l’emploi domestique comme étape d’apprentissage avant l’entrée dans la vie conjugale ne disparaît pas, d’autres discours et pratiques tendent à considérer le métier pour lui-même, dans une logique de qualification. C’est ce qu’exprime une employée de maison dans Jeunes ouvrières rurales en 1954 : « Une formation complète nous est indispensable, pour faire dès maintenant un travail valable. Nous n’acceptons pas que ces années ne soient qu’une attente57. » La JACF revendique, tout comme la Confédération française des travailleurs chrétiens (CFTC), l’amélioration de l’apprentissage féminin et la création d’un diplôme d’ouvrière agricole.

27Pour les jacistes, les travailleuses doivent pouvoir être formées avant d’intégrer la profession. En Équipe et Promesses relaient des offres de stages adressées aux futures ouvrières rurales ou aux filles d’ouvriers agricoles, dans les années 1950, dans la Manche, l’Aisne et l’Oise notamment. Pour celles qui sont déjà en poste, la JACF propose des cours par correspondance et des cours du soir.

  • 58 Militante jaciste, no 117, janvier 1957, p. 7. Cet effacement est caractéristique du travail fémini (...)
  • 59 Annie Dussuet, Travaux de femmes : enquêtes sur les services à domicile, Paris, L’Harmattan, 2005.

28La voie de la formation apparaît comme un outil susceptible de construire une légitimité professionnelle. Ce processus de professionnalisation n’a rien d’une évidence. À l’occasion d’un grand référendum sur le travail lancé en 1956, la revue Militante JACF évoque la situation d’un village où, sur cinq employées de ferme, quatre se disent « sans profession », et sur six employées de maison, quatre « ne considèrent pas leur travail comme une profession58 ». Si l’emploi domestique est loin d’être rare dans la jeunesse féminine rurale, il s’agit pourtant d’un emploi dont la reconnaissance en tant que « vrai travail » n’est pas assurée59. Cela s’explique par l’absence de qualification professionnelle, mais aussi par le statut du travail reproductif, du fait de la naturalisation des tâches effectuées et de la hiérarchie genrée du travail.

  • 60 Alizée Delpierre, Servir les riches : les domestiques chez les grandes fortunes, La Découverte, 202 (...)

29Les formations de la JACF visibilisent quant à elles le travail effectué par les employées domestiques et stimulent des discussions de fond sur le contenu de ce travail ainsi que sur les compétences qu’il mobilise. La réalisation d’emplois du temps, notamment, est suivie de discussions collectives qui permettent d’expliciter les tâches accomplies et le temps qui leur est dévolu, et ainsi d’établir des limites entre travail et hors-travail. Par ce biais, le caractère indéfini et non limité du travail reproductif60 se trouve remis en question par l’objectivation des tâches réalisées.

  • 61 Georgette Fel, En Équipe, no 68, mai-juin 1960.

30Par la formation, les travailleuses doivent revendiquer leur professionnalité, en contestant leur position sur le marché du travail et au sein des familles. En novembre 1959, un stage est organisé à destination des ouvrières agricoles et employé∙es de maison. Parmi les objectifs revendiqués, on trouve la « reconnaissance de la dignité des travailleurs61 », c’est-à-dire de leur « valeur humaine », caractérisée par « un cœur et une intelligence, c’est-à-dire plus que des bras », « une compétence acquise par la pratique » et une « conscience professionnelle », « la reconnaissance de la dignité de la profession », c’est-à-dire le besoin d’une formation professionnelle ainsi que « des conditions de vie normales : salaires – horaire – logement ». L’importance de la reconnaissance professionnelle est ainsi soulignée :

  • 62 Ibid.

Les ouvrières agricoles, employées de maison et de ferme sont des personnes qui souffrent de voir leur profession dévalorisée et leur dignité de travailleuse pas reconnue au même titre que celle d’autres ouvriers exerçant une profession plus considérée aux yeux de la société. […] La profession d’ouvrières agricoles, employées de ferme ou de maison est une authentique profession, utile à la société par les services qu’elle rend à l’entreprise ou à la famille. Ces salariées ont un rôle irremplaçable. Elles ont donc le devoir d’organiser cette profession pour qu’elle réponde aux besoins des personnes d’une entreprise agricole ou d’une famille, permette l’épanouissement de ceux qui l’exercent62.

  • 63 « Notre vie d’aide familiale rurale », Militante jaciste, no 48, octobre 1950.

31La formation professionnelle est aussi une manière de préparer un passage à un autre emploi. Certaines travailleuses se saisissent des cours et formations dispensés en espérant s’ouvrir d’autres débouchés professionnels, notamment par le biais du secteur associatif, qui prend en charge de manière croissante une partie du travail reproductif. Parmi les possibilités d’emploi pour les anciennes travailleuses domestiques, celui d’aide familiale est particulièrement valorisé par la JACF. Formée en école ménagère, l’aide familiale, rémunérée à la fois par les caisses d’allocations familiales et par une contribution des familles, est placée dans un village et travaille pour différentes familles qu’elle aide dans les tâches familiales et ménagères. Jugé parfaitement adapté aux jeunes employées domestiques, ce métier est mis en avant pour sa dimension de « service » de la communauté rurale. Il s’agit d’aider les femmes débordées des familles populaires, mais aussi de les convaincre d’apporter des améliorations progressives à leur habitat, de la peinture à l’installation de l’eau courante. Les travailleuses sont ainsi incitées à soutenir et éduquer « mères autant qu’enfants63 ». Pour les employées domestiques, cet emploi, reconnu officiellement par un diplôme depuis 1949, et qui relève de la sphère du travail social, pourrait constituer une ascension sociale, ou du moins l’expérience d’une relation de travail différente. Il s’inscrit par ailleurs dans l’ambition jaciste de maintenir les structures rurales et de former le milieu dans son ensemble. La dimension reproductive de ce travail est par ailleurs tout à fait claire : il s’agit, à travers la réalisation d’un travail à la fois ménager, éducatif et émotionnel, de participer à la reproduction de la force de travail, mais aussi au maintien du tissu social.

  • 64 Antoine Prost, « Jalons pour une histoire de la formation des adultes (1920-1980) », Recherche & fo (...)
  • 65 Promesses, no 66, 1950.

32Les travailleuses domestiques bénéficient également d’une formation « ouvrière » et militante qui participe de cette professionnalisation de leur statut. La promotion collective du « milieu », rural, ouvrier ou populaire, est en effet une thématique récurrente de la presse, des formations et du discours des militants et militantes de la JACF. La notion de « formation ouvrière » mise en avant par la JACF s’inscrit enfin dans une histoire longue, marquée par la politique de Vichy où les enjeux de moralisation et d’encadrement restent prégnants64. Pour le cas des travailleuses domestiques, il est frappant de constater le nombre de références à l’identité ouvrière dans la propagande qui leur est adressée, mais également au sein des formations. Le nom du service (« Ouvrières rurales »), ainsi que le titre de la revue (Jeune ouvrière rurale) et de la principale brochure programmatique (Oui ! C’est une vie d’être ouvrière) en sont des exemples éloquents. En 1950, Promesses revendique ainsi la création d’un statut d’« ouvrière familiale », remplaçant les « bonnes » et « servantes65 ». Être considérée comme « ouvrière », c’est peut-être accéder à une plus grande reconnaissance dans les structures qui organisent collectivement les travailleuses.

  • 66 Isabelle Puech, « Genèse de la convention collective des employés de maison (1930-1951). La mobilis (...)
  • 67 M.-L. Lecourt, « Contrat de travail, un fossé entre patrons et servantes ? », Militante jaciste, no(...)
  • 68 Jeunes ouvrières rurales, no 13, juin-juillet 1954, p. 9.
  • 69 En Équipe, no 51, 1957.

33Cette « formation ouvrière » permet de voir que la revendication d’une reconnaissance du travail domestique salarié en tant que véritable profession ne se réduit pas à un enjeu symbolique ou interpersonnel. Elle concerne également le cadre juridique de l’emploi domestique. Pour « organiser » la profession, il faut que celle-ci soit modernisée et que sa législation s’aligne sur celle des autres emplois. En effet, si après la Première Guerre mondiale, les travailleuses domestiques bénéficient des lois de protection sociale et de prévoyance relatives aux accidents du travail, aux assurances sociales et aux allocations familiales, ces emplois restent en marge de nombreux acquis de la législation du travail. Depuis 1936, les employées domestiques ont notamment accès aux congés payés, mais pas aux 40 heures et au repos hebdomadaire complet66. La formation jaciste doit permettre d’informer les travailleuses sur leurs droits. Militante jaciste fait paraître en 1951 un article sur le contrat de travail qui vise à étendre son usage, y compris chez les militant·es employeur·ses. Des contrats préremplis sont imprimés par Jeunes ouvrières rurales67. Ainsi, au-delà de la reconnaissance sociale associée à l’exercice d’un métier, être une « professionnelle » signifie obtenir les droits et les garanties associés à l’emploi. Repos hebdomadaire, congés, salaire, conventions collectives sont présents dans les programmes de formation. Certaines responsables d’équipes sont également formées à la législation du travail et se font le relai de ces connaissances auprès des travailleuses rencontrées par le mouvement. Dans la Manche, plusieurs domestiques jacistes organisent une « Journée d’entrée au travail » pour les employées de maison mineures, pour qui sont introduites les garanties sociales auxquelles elles ont droit : assurances sociales, droit à la formation, congés payés68. La JACF fait en effet le constat d’un manque d’accès à cette information chez les employées domestiques. En 1957, En Équipe souligne, à propos des ouvrières, des employées de maison et des saisonnières : « Pour ces trois catégories, ignorance complète de ce qu’est un Syndicat, une convention collective, grand besoin de formation ouvrière69 ».

  • 70 Jeunes ouvrières rurales, no 15, octobre-novembre 1954, p. 10.

34À terme, ces formations doivent mener les travailleuses à revendiquer de nouveaux droits, en particulier par le biais de la syndicalisation. La JACF offre des cours par correspondance sur le thème « Études syndicales » pour 500 francs par an. Si la somme est loin d’être négligeable, un article nous informe que plusieurs travailleuses s’y sont inscrites70. Dans l’Eure-et-Loir, au milieu des années 1950, un stage regroupe des cuisinières, des femmes de chambre, des employées de maison et de bureau, mais aussi des ouvrières agricoles. Le programme est tout particulièrement consacré à l’histoire du mouvement ouvrier et à la connaissance de ses institutions (syndicats, partis). Il comprend une session d’explication des lois sociales (assurances sociales, allocations familiales, contrats de travail, congés payés, conventions collectives), ainsi qu’un exposé sur l’histoire du monde ouvrier :

  • 71 Oui ! C’est une vie d’être ouvrière, op. cit.

On nous dit comment peu à peu les ouvriers ont pris conscience de leur nombre, de leur misère, de leur force. Comment ils se sont groupés […] Comment ces syndicats ont été empreints de nuances idéologiques différentes : CGT (tendance marxiste) ; CGT-FO (tendance socialiste) ; CFTC (doctrine chrétienne)71.

  • 72 Promesses, no 66, décembre 1950.
  • 73 Jeunes ouvrières rurales, no 11, février-mars 1954.

35La JACF collabore avec des structures syndicales, dont la CFTC, pour organiser ces moments de formation. Elle cherche ainsi à accompagner le mouvement de syndicalisation des travailleuses, qui reste cependant limité. Dès 1950, Promesses, le magazine mensuel à destination de toutes les jeunes rurales, appelle les travailleuses domestiques à « se grouper sur le plan professionnel », c’est-à-dire à « former des syndicats d’employées de maison et de ferme72 ». Plusieurs initiatives syndicales locales sont également relayées dans la presse jaciste : c’est le cas dans la Manche, où un petit groupe d’employées de maison et de ferme s’organise pour mettre sur pied un syndicat cantonal73.

  • 74 Jeunes ouvrières rurales, no 9, octobre-novembre 1953.

36Cette dimension plus revendicative peut entraîner méfiance et hostilité chez certain·es employeur·ses. En 1953, une session de formation, organisée par la JACF, fait intervenir un délégué de l’Action catholique ouvrière (ACO) pour discuter de l’engagement militant et syndical et de la promotion ouvrière. Ce dernier avertit le public sur les risques de cet engagement : « Il ne nous cache pas tout ce que nous pourrons rencontrer comme difficultés : indifférence, moqueries, risque de perdre sa place…74 ». Ces résistances montrent que le fait même de se réunir entre travailleuses peut être perçu comme une subversion. Malgré le caractère limité et encadré des revendications, ces initiatives portent donc en germe des formes de contestation des conditions de travail et de l’ordre hiérarchique à l’œuvre dans les foyers et les exploitations.

Conclusion

  • 75 Lagrave (dir), Celles de la terre…, op. cit. ; Brunier, Le bonheur dans la modernité…, op. cit. ; J (...)

37L’historiographie a souligné à plusieurs reprises les contradictions du projet de la JACF en ce qui concerne les femmes d’exploitants : ménagères modernes sans reconnaissance, auxiliaires d’exploitation sans statut, mères professionnelles sans rémunération75. La formation des travailleuses domestiques dans le monde rural contient, elle aussi, d’apparentes contradictions, entre formation au rôle de femme-mère-épouse et formation à un métier. Formations ménagère, agricole, professionnelle s’entrecroisent plutôt qu’elles ne se succèdent. La JACF ne semble pas toujours trancher entre la volonté de former les domestiques au travail reproductif dans le cadre de leur famille et celle de leur faire acquérir des compétences professionnelles valorisables. Ces positions ne sont pas nécessairement contradictoires, ce que montre l’analyse du travail reproductif comme continuum entre public et privé, familial, domestique et professionnel.

38La dévalorisation du travail domestique sur le marché de l’emploi répond à celle qui s’opère dans la famille. Cela conduit à des formations parfois peu spécifiques, dont l’ambition dépasse largement le cadre du travail salarié, et centrées sur une éthique professionnelle et militante typique de l’Action catholique spécialisée, mais également sur la norme d’un rôle d’auxiliaire dans les foyers et les exploitations. Si les travailleuses domestiques sont incitées à s’organiser en vue d’une plus grande efficacité au travail, à participer avec enthousiasme à la modernisation des exploitations et des familles, à développer leur « personne », cet objectif est toujours étroitement conditionné au service du « milieu rural ».

39Dans le même temps, les jacistes agissent pour la reconnaissance des travailleuses comme des « professionnelles », compétentes et formées, et soutiennent l’élaboration d’une législation appropriée en rapport avec cette dimension professionnelle. Malgré l’omniprésence des normes de classe, les formations de la JACF ont pu constituer des espaces de sociabilité et de mobilisation entre paires, visibilisant le travail reproductif accompli par les travailleuses. Par des dynamiques entrecroisées de rationalisation du travail domestique et de professionnalisation de celui-ci, ce sont les contours de ce travail qui sont questionnés et repensés. Si les mobilisations collectives sont appelées à s’épanouir davantage dans d’autres cadres, notamment syndicaux, l’expérience jaciste a occupé un rôle dans les parcours de vie. Ainsi, Simone Agnan, contributrice de Jeunes ouvrières rurales, intègre quelques années plus tard le syndicat des employés de maison d’Avranches, puis le syndicat CFDT des Employés de maison. Approfondir ces trajectoires permettrait de déterminer plus clairement la place de la formation jaciste dans la politisation du travail domestique.

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Notes

1 Jeunes ouvrières rurales, no 11, février-mars 1954, p. 5.

2 Anthony Favier, Égalité, mixité, sexualité : le genre et l’intime chez des jeunes catholiques du mouvement de la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC-F), dans les années 1968 et au-delà (1954-1987), thèse de doctorat, Lyon, Université Lumière Lyon II, 2015, p. 67.

3 Claire Bailly-Alemu, Au seuil du tournant modernisateur : les acteurs de la JAC/F dans le Jura de 1925 à 1940, thèse de doctorat, Lyon, Université Lumière Lyon II, 2020, p. 19.

4 Ibid.

5 Pour une approche du genre de la modernisation, voir Jérôme Pelletier, « Genre et techniques aux champs : la vulgarisation agricole féminine en Loir-et-Cher (1960-1970) », in Fabien Knittel et Pascal Raggi (dir.), Genre et techniques : XIXe-XXIe siècles, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2013, p. 69-84 ; Sylvain Brunier, Le bonheur dans la modernité : conseillers agricoles et agriculteurs (1945-1985), Lyon, ENS Éditions, 2018.

6 Stéphane Lembré et Marianne Thivend, « Retrouver les jeunes en formation et au travail (années 1950-1970) », Le Mouvement social, 281, 2022, p. 3-24, p. 19.

7 Bernard Giroux (dir.), Voir, juger, agir : Action catholique, jeunesse et éducation populaire (1945-1979), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2022.

8 Il s’agit de deux piliers de l’action éducative de la JACF. Les Semaines rurales réunissent régulièrement quelques dizaines de participant·es autour de visites, de films éducatifs et de discussions sur une thématique en lien avec le monde rural. Les Coupes de la Joie, concours sportifs et culturels à l’échelle d’une commune, se terminent par une finale nationale et mobilisent des milliers de jeunes.

9 Martyne Perrot, « La jaciste, une figure emblématique », in Rose-Marie Lagrave (dir.), Celles de la terre : agricultrice, l’invention politique d’un métier, Paris, Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, 1987.

10 Danièle Kergoat, « Division sexuelle du travail et rapports sociaux de sexe », in Jeanne Bisilliat et Christine Verschuur (dir.), Genre et économie : un premier éclairage, Genève, Graduate Institute Publications, 2017, p. 78-88.

11 De nombreuses études approfondissent et nuancent pourtant ces séparations théoriques, mettant en valeur le jeu des temporalités, la participation des femmes aux travaux des champs, les dimensions d’âge, les variations régionales. Voir en particulier Martine Segalen, Mari et femme dans la société paysanne, Paris, Flammarion, 1980.

12 Fanny Gallot, Mobilisées ! : une histoire féministe des contestations populaires, Paris, Éditions du Seuil, 2024.

13 Fanny Gallot et Hugo Harari-Kermadec, « Désandrocentrer la contestation : féminismes et travail reproductif », L’Homme & la Société, 220, 2024, p. 117-139.

14 Éliane Gubin, « Femmes rurales en Belgique. Aspects sociaux et discours idéologiques - XIXe-XXe siècles », Clio. Femmes, Genre, Histoire, 16, 2002, p. 221-244.

15 Utilisée par la JACF dans les années 1950, cette catégorie renvoie surtout aux filles d’exploitant·es ; voir par exemple En Équipe no 37, 1954, qui décline les activités à proposer aux rurales selon leur situation professionnelle.

16 Claire Bailly-Alemu, « “La terre vous parle”. Enquête de la Jeunesse agricole catholique / féminine sur “l’avenir des jeunes ruraux” dans le Jura et motion présentée au préfet du Jura en 1954 », Parlement[s], Revue d’histoire politique, 41, 2025, p. 275-288.

17 Giroux (dir.), Voir, juger, agir…, op. cit., p. 9-18.

18 Jean-Claude Farcy, « Jeunesse rurale et travail au XIXe siècle », dans Ludivine Bantigny et Ivan Jablonka (dir.), Jeunesse oblige, Paris, Presses universitaires de France, 2009, p. 51-65, p. 59.

19 Militante jaciste, no 64, mars 1952.

20 Margot Béal, Des champs aux cuisines : histoires de la domesticité en Rhône-et-Loire, 1848-1940, Lyon, ENS Éditions, 2019, p. 207-220.

21 Jacqueline Sainclivier, « Jacistes et renouveau politique et syndical de 1945 à la fin des années 1970 dans l’Ouest », in Brigitte Waché (dir.), Militants catholiques de l’Ouest : de l’action religieuse aux nouveaux militantismes, XIXe-XXe siècle, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2015, p. 105-119.

22 Anthony Favier, « La révision de vie. Une pratique religieuse méconnue au cœur du catholicisme français », Archives de sciences sociales des religions, 186, 2019, p. 141-162.

23 Béal, Des champs aux cuisines, op. cit.

24 Sylvain Brunier, « Les techniques de conseil ont-elles un genre ? Le métier de conseillère agricole dans les années 1960 », in Knittel/Raggi (dir.), Genre et techniques, op. cit., p. 85-100.

25 Joël Lebeaume, L’enseignement ménager en France : sciences et techniques au féminin, 1880-1980, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2019, p. 18.

26 Fabien Knittel et Adeline Divoux-Bonvalot, « Entre morale, enseignement technique et tâches ménagères : les écoles ménagères agricoles publiques du Doubs (1910-1960) », Formation emploi, 151, 2020, p. 23-43.

27 Marie-Christine Allart, « Les femmes de trois villages de l’Artois : travail et vécu quotidien (1919-1939) », Revue du Nord, 250, 1981, p. 708.

28 Margot Béal, La domesticité dans la région lyonnaise et stéphanoise : vers la constitution d’un prolétariat de service (1848-1940), thèse de doctorat, European University Institute, 2016, p. 86.

29 Jérôme Pelletier, « Pour une histoire de l’enseignement agricole féminin durant les années 1950-60 : les écoles ménagères agricoles du Loir-et-Cher ou l’éducation contrariée au rôle de femme d’exploitant », Genre & Histoire, 18, 2016.

30 Centre d’histoire du travail (désormais CHT), fonds Mouvement rural de jeunesse chrétienne (désormais MRJC), 15-313, Manuel des Semaines et des Journées rurales, JACF, 1948, p. 12.

31 Louise Perrodin, « Elles ont mis la main à la pâte ! », Militante jaciste, no 111, 1956.

32 CHT, MRJC, La femme ouvrière dans la vie rurale, Paris, n.d.

33 Martyne Perrot, « Les aspirations des jacistes et la transformation de l’image et du statut des femmes en milieu rural (1933-1962) », in Marc Augé et al. (dir.), Les Hommes, leurs espaces et leurs aspirations. Hommage à Paul Henry Chombart de Lauwe, Paris, L’Harmattan, 1994, p. 193-203, p. 198.

34 CHT, MRJC, 14-266, La femme ouvrière dans la vie rurale, op. cit.

35 Lagrave (dir.), Celles de la terre…, op. cit.

36 CHT, MRJC, 12-207, Témoignage 50 - Congrès du 20e anniversaire JAC et JACF, 1950, p. 80.

37 Jeune rurale, no 24, avril 1947.

38 Sheila McIsaac Cooper, « Service to servitude? The decline and demise of life-cycle service in England », The History of the Family, 10, 2005, p. 367-386.

39 Lebeaume, L’enseignement ménager en France…, op. cit.

40 CHT, MRJC, 12-207, Témoignage 50 - Congrès du 20e anniversaire JAC et JACF, 1950, p. 80.

41 A. G., « Votre situation est acceptable… mais les autres ? », Militante jaciste, no 48, octobre 1950.

42 Arlie R. Hochschild, The Managed Heart: Commercialization of Human Feeling, Berkeley, University of California Press, 1983.

43 Jeunes ouvrières rurales, no 11, février-mars 1954, p. 4.

44 Claire Bailly-Alemu, op. cit.

45 Martine Martin, « Ménagère : une profession ? Les dilemmes de l’entre-deux-guerres », Le Mouvement social, 140, 1987, p. 89-106.

46 Jérôme Pelletier, « Pour une histoire de l’enseignement agricole féminin durant les années 1950-60 », op. cit.

47 Perrot, « La jaciste… », art. cit., p. 33.

48 Jackie Clarke, « L’organisation ménagère comme pédagogie », Travail, genre et sociétés, 13, 2005, p. 139-157.

49 CHT, MRJC, 14-259, Oui ! C’est une vie d’être ouvrière, Paris, JACF, 1957.

50 On note l’importance du temps de travail total : près de 70 heures. D’autres cas similaires sont évoqués dans la documentation jaciste, mais nous ne disposons pas d’éléments chiffrés moyens sur l’ensemble des travailleuses concernées.

51 Jeunes ouvrières rurales, no 15, octobre-novembre 1954, p. 7.

52 CHT, MRJC, 14-261, Sur une route nouvelle partons ensemble, Paris, Promesses, 1956.

53 Louise Perrodin, « En poussant mon balai… », Militante JACF, no 118, février 1957.

54 En Équipe, no 59, octobre 1958.

55 Oui ! C’est une vie d’être ouvrière, op. cit.

56 Perrot, « La jaciste… », art. cit., p. 36.

57 Jeunes ouvrières rurales, no 11, février-mars 1954.

58 Militante jaciste, no 117, janvier 1957, p. 7. Cet effacement est caractéristique du travail féminin ; voir notamment Jean-Paul Burdy, Madeleine Dubesset et Michelle Zancarini-Fournel, « Rôles, travaux et métiers de femmes dans une ville industrielle : Saint-Étienne, 1900-1950 », Le Mouvement social, 140, 1987, p. 27-53.

59 Annie Dussuet, Travaux de femmes : enquêtes sur les services à domicile, Paris, L’Harmattan, 2005.

60 Alizée Delpierre, Servir les riches : les domestiques chez les grandes fortunes, La Découverte, 2022.

61 Georgette Fel, En Équipe, no 68, mai-juin 1960.

62 Ibid.

63 « Notre vie d’aide familiale rurale », Militante jaciste, no 48, octobre 1950.

64 Antoine Prost, « Jalons pour une histoire de la formation des adultes (1920-1980) », Recherche & formation, 53, 2006, p. 13-24 ; Marianne Thivend, « Les formations professionnelles en temps de guerre : l’exemple lyonnais (1939-1944) », in Laurent Douzou et al. (dir.), Lyon dans la Seconde Guerre mondiale : villes et métropoles à l’épreuve du conflit, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2016, p. 159-171.

65 Promesses, no 66, 1950.

66 Isabelle Puech, « Genèse de la convention collective des employés de maison (1930-1951). La mobilisation des employeuses pour la reconnaissance du travail domestique en France », L’Homme & la Société, 214-215, 2021, p. 31-50.

67 M.-L. Lecourt, « Contrat de travail, un fossé entre patrons et servantes ? », Militante jaciste, no 53, mars 1951.

68 Jeunes ouvrières rurales, no 13, juin-juillet 1954, p. 9.

69 En Équipe, no 51, 1957.

70 Jeunes ouvrières rurales, no 15, octobre-novembre 1954, p. 10.

71 Oui ! C’est une vie d’être ouvrière, op. cit.

72 Promesses, no 66, décembre 1950.

73 Jeunes ouvrières rurales, no 11, février-mars 1954.

74 Jeunes ouvrières rurales, no 9, octobre-novembre 1953.

75 Lagrave (dir), Celles de la terre…, op. cit. ; Brunier, Le bonheur dans la modernité…, op. cit. ; Jérôme Pelletier, « La place des femmes dans la modernisation de l’agriculture française : réflexion sur les programmes de vulgarisation féminine en Loir-et-Cher durant les années 1960 », Ruralia, Sciences sociales et mondes ruraux contemporains, 21, 2007.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Marianne Gourdon, « « Perle » ou « professionnelle » ? La formation des travailleuses domestiques aux Jeunesses agricoles catholiques féminines (JACF), entre reconnaissance du travail reproductif et encadrement des jeunes rurales (années 1950-1960) »Genre & Histoire [En ligne], 37 | 2026, mis en ligne le 01 juin 2026, consulté le 17 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/genrehistoire/12048 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16h45

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Auteur

Marianne Gourdon

Doctorante, Université Paris-Est Créteil - Centre de Recherche en Histoire Européenne Comparée
marianne.gourdon@u-pec.fr

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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