Entretien avec Michelle Zancarini-Fournel
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Michelle Zancarini-Fournel est professeure émérite d’histoire contemporaine à l’université Claude Bernard Lyon 1 et membre du LARHRA (Laboratoire de Recherche Historique Rhône-Alpes). Ses travaux portent sur l’histoire sociale des femmes et du genre, des féminismes et des « années 68 ». Elle s’intéresse également aux questions d’épistémologie de l’histoire. Elle est membre fondatrice de la revue Clio. Femmes, Genre, Histoire.
Pour sa bibliographie, cf. https://larhra.fr/member/mzancarini/
Entretien réalisé le 26 mars 2026.
Texte intégral
Jeunesse et formation
Est-ce que tu veux bien commencer par nous parler un peu de ton parcours scolaire, d’enfance à Saint-Étienne ?
Quand j’ai commencé l’école primaire, ma mère était institutrice et mon père, ouvrier professionnel, était à ce moment-là au chômage. Il était syndiqué et renvoyé de toutes les boîtes. Après une période de chômage, il a décidé de passer le concours de professeur de l’enseignement technique.
J’étais à l’école du cours Fauriel, c’était une bonne école de filles, dirigée par une dame qui était ce qu’on appelait à l’époque une « vieille fille ». J’étais une bonne élève. Mon grand-père m’avait donné un conseil : « il ne faut jamais que tu sois première au premier trimestre, parce que sinon, si jamais tu es seconde au second trimestre, ton père va te disputer. Donc, tu commences troisième et tu finis première ». J’ai suivi ce conseil. J’ai été une bonne élève jusqu’au CM2. Au cours de l’année 1956-1957, un examen a été créé pour entrer dans le secondaire et j’étais complètement paniquée le jour des épreuves. Et donc, j’ai échoué à l’examen et j’ai été orientée en CAP couture. Mais la directrice de l’école primaire, une dame à poigne, était très amie avec la directrice du lycée de jeunes filles Honoré d’Urfé, où j’étais censée aller. Elle lui a dit « ce n’est pas possible, la première de la classe, ce n’est pas possible ». Donc, elle a fait en sorte que je sois inscrite en sixième au lycée. Depuis, j’ai détesté la couture.
Ma mère avait étudié au lycée le latin et le grec. Elle avait dû arrêter ses études à 18 ans après le bac. Mon grand-père était imprimeur ; il n’y avait plus de commandes à cause de la guerre de 1939-1945, et donc ma mère a dû travailler pour donner une partie de son salaire à sa famille. Elle est devenue institutrice, mais elle regrettait d’avoir arrêté ses études, parce qu’elle aimait beaucoup le grec, surtout, et le latin. Elle tenait donc à ce que j’étudie le latin et le grec et a choisi le lycée classique de filles qui ouvrait à la rentrée 1957. On a commencé l’année scolaire de sixième dans les gravats !
J’ai un souvenir prégnant de la première semaine. La surveillante générale est venue dans la classe et a demandé dans ce lycée public : « Qui ne va pas au catéchisme ? ». Nous avons été quatre à lever le doigt, quatre filles d’instituteur·ices. On est restées amies tout le temps ! Il y avait une aumônerie dans le lycée, comme dans chaque lycée public. C’est ce que j’appelle une « laïcité de compromis » qui existait alors dans le système scolaire secondaire.
J’ai alors fait un bon parcours scolaire en lycée filière classique. J’adorais le grec, le latin un peu moins. Par ailleurs, la directrice du lycée m’avait acceptée à condition que je prenne allemand première langue, car il fallait développer des sections d’allemand dans les lycées après le traité franco-allemand. Je n’ai donc jamais fait d’anglais, ce qui a été un obstacle dans l’enseignement supérieur, surtout dans les études de genre !
Tu te souviens de tes enseignantes ?
Je me souviens d’une enseignante que j’ai retrouvée après, en tant que collègue dans le même lycée. Elle était à la CFDT. En cinquième, elle m’a dit : « mademoiselle, on baisse les yeux, on ne regarde pas le professeur dans les yeux ». Je lui ai répondu que je ne savais pas pourquoi je ne pouvais pas la regarder dans les yeux. J’ai eu zéro. Il a fallu que j’explique à mon père comment j’avais obtenu ce zéro.
Mon père a été très sévère avec ses deux filles, un peu moins avec ses deux garçons. Ma jeune sœur était en lycée moderne parce qu’elle ne voulait pas être dans le même lycée que moi. J’étais l’aînée… mon père attendait un garçon. Mon frère, le troisième, est devenu professeur de maths/physique selon la volonté de mon père qui aurait bien voulu que je fasse aussi des maths. C’était très genré tout cela ! Et le quatrième est venu plus tard. Il a fait de l’italien, il est arrivé premier au concours de l’ENS Saint-Cloud, puis il est devenu professeur d’université en italien. Dans le climat familial, il y eut une exigence scolaire constante, sur tous les plans. Ma mère ne disait rien, mais elle a choisi pour moi, il fallait que je fasse du latin/grec parce qu’elle n’avait pas eu la possibilité de poursuivre ses études. À l’époque, cette filière classique était encore prestigieuse même si, comme l’a souligné Antoine Prost, elle commençait à être concurrencée par les mathématiques.
Je me souviens qu’il y avait deux professeures de philo. L’une, Mademoiselle Maurice, d’une famille de résistants, était une communiste rigoriste, et l’autre, Huguette Bouchardeau (qui vient de mourir en mai 2026), était arrivée récemment. Toutes les élèves se précipitaient dans la classe de Bouchardeau, plus moderne et plus ouverte. Mon père, communiste, m’a dit qu’il n’était pas question que je n’aille pas avec Mademoiselle Maurice. Mes trois autres copines se sont retrouvées dans la classe de Bouchardeau, et moi, je suis allée en voyage scolaire de fin d’année en URSS, à l’été 1964, j’avais 17 ans. On était en URSS quand Thorez est mort et j’ai été extrêmement surprise de l’écho qu’avait eu cette mort. Certes, il avait vécu à Moscou pendant toute la guerre et c’était un pilier de l’internationale communiste. Autre anecdote, j’avais rencontré, lors d’une escale à Varsovie, un étudiant algérien avec qui on avait échangé nos adresses, puis plus rien. L’année d’après, la DST (Direction de Surveillance du Territoire) est venue à la maison, en présence de mes parents (j’étais mineure). Ils avaient des fiches sur lesquelles étaient indiquées tout le parcours politique de mon père depuis sa jeunesse. La DST m’a interrogée pendant deux heures, parce que l’étudiant de Varsovie avait fini ses études en aéronautique et voulait se faire embaucher dans une usine en France. J’avais aussi été choquée en URSS, en tant que fille de communistes, par les gamins qui mendiaient (à Kiev en particulier). Mes parents avaient toujours refusé d’aller en vacances en Espagne, parce que le pays était sous le joug franquiste et qu’il y avait des gamins qui mendiaient. Cela a été ma première alerte par rapport au régime communiste. Mon père était à la CGT, responsable depuis 1945 de l’organisation de jeunesse des garçons, ma mère était responsable de l’Union des Jeunes filles de France. C’est comme ça qu’ils se sont connus et mariés. Le lendemain de leur mariage, mon père lui a dit, c’est fini le militantisme. Pour ses filles, ce fut une éducation stalinienne sur tous les plans, avec un ordre du genre très strict.
Et après le bac ?
En 1964 donc, je passe le bac à 17 ans, mais sans mention. J’avais obtenu de mauvais résultats en allemand, et une note moyenne en philo, mais 18 en histoire. Après, je suis allée en « prépa » au lycée de garçons du cours Fauriel. C’était la première fois qu’il y avait des filles dans ces classes préparatoires !
Quand j’arrive en prépa, j’ai eu l’impression d’une liberté totale. J’ai oublié de dire que dans mon lycée, les élèves étaient extrêmement surveillées. Il y avait des pionnes à la sortie pour empêcher que les garçons ne viennent attendre les filles à la porte. Ils avaient le droit d’être de l’autre côté du pont, mais jusqu’au pont, y compris dans la rue, les pionnes empêchaient les filles de rejoindre les garçons. De même, on n’avait pas le droit de se maquiller, mais cela ne me gênait pas. Au lycée, à l’entrée, les surveillantes enlevaient dans les lavabos le maquillage des filles. On n’avait pas le droit à toute une série de choses, entre autres à porter un pantalon sauf en hiver, quand la température descendait de plus de 10 degrés en dessous de zéro. À ce moment-là, on avait le droit de porter un pantalon avec une jupe par-dessus.
Le pantalon, je l’ai porté lors de mon premier poste d’enseignante en collège en 1970-1971. Il m’a valu un conflit avec le proviseur qui me l’avait reproché car « cela excitait les garçons » dans les escaliers. Je lui ai répondu que j’allais venir en minijupe demain et que cela les exciterait encore plus ! Il a craqué et m’a laissé porter le pantalon. C’était l’atmosphère de cette époque-là dans les établissements scolaires. Le contrôle des corps, celui des femmes en particulier, était très strict.
- 1 Les étudiant·es des IPES avaient le statut d’élève-professeur et étaient salarié·es pendant leurs é (...)
Dans ma classe préparatoire, il y avait surtout des garçons. Mais à l’encontre des idées reçues, il y avait aussi un quota de filles recrutées à l’École Normale d’institutrices, sur mérite scolaire, qui représentait 12 % de la promotion. Donc, il y avait en 1964-1965, quatre ou cinq filles auxquelles la politique des quotas permettait de faire des études supérieures. Plus quelques filles isolées comme moi. Je suis partie à la Toussaint de l’année scolaire suivante (à la date de la rentrée universitaire) parce que j’avais réussi le concours des IPES (Institut de préparation aux enseignements de second degré)1. Car mon souci était d’être payée. Mes parents avaient quatre gosses, c’était un peu difficile, donc il me fallait financer mes études.
- 2 Pierre Léon (1914-1976), professeur spécialiste en histoire économique a créé, à l’université de Ly (...)
J’ai été nommée sur l’un des deux postes en histoire-géographie des IPES de l’académie de Lyon. J’avais dans un premier temps été acceptée en lettres modernes (mon second choix), puis une place s’est libérée en histoire, donc j’allais devenir enseignante d’histoire. Les cours se déroulaient à la fac de Lyon (il n’y avait encore qu’une propédeutique à Saint-Étienne), et j’ai eu comme professeur en histoire contemporaine Pierre Léon2. Il m’a tout appris, c’était quelqu’un de très rigoureux, très exigeant.
Pour partir définitivement de chez mes parents, je me suis mariée. Enfin, j’ai été mariée par un ami de mon père, professeur de l’enseignement technique, militant à la CGT et communiste. Il avait décidé qu’il y avait quelqu’un qui serait très bien pour moi. Il a fait en sorte que nous nous rencontrions et que nous nous marions. L’union s’est avérée assez désastreuse parce que le prétendant était aussi autoritaire que mon père, et cela n’était pas possible. Je me suis donc séparée quelques années plus tard et je suis partie avec ma fille née en janvier 1967.
Ma première année d’« élève-professeur » s’est déroulée à la faculté des lettres de Lyon, puis j’ai terminé ma licence à Paris, pour suivre mon second mari qui avait réussi le concours de l’ENS Saint-Cloud. Je me retrouve donc élève-professeure à la faculté de Nanterre.
Tu vis donc 68 à Nanterre. Peux-tu nous en parler ?
- 3 Sur cette expérience nanterroise, voir sa description dans la collection « Tirés à part » aux Press (...)
En 1967-68, nous avons créé le comité d’action d’histoire de Nanterre, qui intervenait dans les cours et provoquait des débats sur l’enseignement de l’histoire. Nous nous sommes pas mal disputés avec un certain nombre de profs, parfois très rigides, certains de droite extrême qui nous détestaient, et c’était réciproque. Certain·es étudiant·es, parmi les plus actifs du comité d’action d’histoire de 1967-68, ont créé ensuite la revue Le peuple français : revue d’histoire populaire (1971-1980)3. J’ai vécu 1968 à Nanterre jusqu’à la fermeture par le doyen de la faculté le 2 mai.
Comment s’est passée la suite de ta formation ?
Les IPES, c’était trois ans d’études à la fac, avec dispense de l’écrit du CAPES au terme de ces trois années. Il fallait donc passer seulement l’oral, et en cas d’admission, signer un engagement décennal. J’ai passé l’oral début novembre 1968 (oral de juin reporté), et j’ai échoué. D’abord parce que je n’avais pas vraiment beaucoup travaillé, et comme j’étais un peu émue, j’ai commencé mon exposé par la conclusion. Mais on avait droit à deux sessions, heureusement car il fallait avoir de quoi vivre. J’ai dû prendre des petits boulots pendant un an comme monitrice dans une bibliothèque universitaire. Et donc, à la deuxième session de juin 1969, j’ai eu un sujet sur les fleuves sibériens. Le seul livre dans la bibliothèque du concours était utilisé par une autre candidate. J’ai dit au jury que ce n’était pas possible et ils m’ont donné la possibilité de tirer un autre sujet : la comparaison entre Alpes du Nord et Alpes du Sud. Or, comme nous devions lire quatre thèses par an dans les cours de licence pour l’enseignement, j’avais lu la thèse de Blanchard sur les Alpes. Donc, j’ai eu de la chance ! Et j’ai eu mon CAPES. Et j’ai pu élever ma fille.
J’ai alors été nommée professeure stagiaire avec trois stages obligatoires. Le premier était absolument abominable, mais très intéressant quand même, au lycée de Vanves, dans la classe d’un prof qui était très sévère. En costume-cravate, il ne touchait pas la craie « parce qu’elle salissait » ; dans une classe totalement silencieuse, il était comme un ours en cage. Il tournait pour surveiller tout le monde, et il avait un papier avec de toutes petites notes pour faire son cours. Et je me suis dit, jamais tu ne procéderas ainsi !
Au cours du second stage, l’enseignante de collège d’une commune de la proche-banlieue ouest parisienne m’a tout appris. Et elle m’a donné ce truc dont je me suis à la fois souvenue et que j’ai rarement appliqué : dans les classes, vous devez faire passer un seul point dans l’heure.
Le troisième stage était au lycée Janson-de-Sailly. Le premier jour, à la cantine des professeurs, on m’a dit que je n’avais pas le droit de m’asseoir dans cette salle, parce que je n’étais pas agrégée. Les élèves me parlaient avec une morgue irrespectueuse. Leur enseignante était mielleuse avec eux, sauf avec les enfants des concierges, assez maltraités. Donc on ne s’est pas vraiment entendu non plus.
J’ai passé mon oral pratique (pour la titularisation) dans ce lycée. Je devais préparer un cours sur l’agriculture en France. Faire ce cours à des enfants de bourgeois du 16e n’a pas été simple. On devait leur montrer des photos de vaches, quand on parlait par exemple, de la « race normande ». Cela provoquait l’hilarité des élèves. J’ai essayé de négocier le sujet, en vain. Cela ne s’était pas très bien passé. Mais il y avait quand même une fille (c’était la fille du concierge !), je m’en souviens parce que c’est la seule qui ait répondu à mes questions le jour de l’inspection. Les élèves étaient très contestataires à l’extérieur, mais dans les cours ils conservaient leur habitus social de classe.
Enseignante dans le secondaire (1970 à 1991)
Je suis donc titularisée en 1970 et je commence ma carrière dans le secondaire. J’ai été affectée au collège de Taverny dans la banlieue nord-ouest de Paris, avec essentiellement des enfants de gardes mobiles, car le collège était proche du PC (poste de commandement) souterrain de la force aérienne nucléaire française. C’était à une heure et demie de voiture de chez moi et je faisais le trajet avec un collègue. Nous nous retrouvions à six heures et demie du matin à la porte de Saint-Ouen. J’allais au café où les ouvriers prenaient leur café-Calva. Il fallait se disputer avec le garçon de café pour ne pas avoir un café « allongé » au Calva. Mais avant, j’avais déposé ma fille à l’école maternelle. Les enfants étaient pris en charge dès six heures du matin, comme au XIXe siècle, par les sœurs, mais ici c’était dans le public, parce que les mères à Paris travaillaient à l’extérieur.
- 4 L’équivalent des TZR (Titulaire sur zone de remplacement) mais à l’année.
On ne peut pas dire que c’était un collège sympathique (cf. supra sur le port du pantalon !) et j’ai demandé une mutation que j’ai obtenue, dans un autre collège plus proche de Paris. J’y suis restée jusqu’à février 1973 (au début d’un congé de maternité). Puis, j’ai demandé ma mutation dans l’académie de Lyon – car nous avions déménagé à Saint-Étienne – et j’ai été nommée à la rentrée 1973-1974 au lycée de Charlieu dans la Loire. C’était impossible de s’y rendre en train puis en car ; j’ai alors rencontré l’inspecteur pédagogique régional, avec mon bébé dans les bras qui hurlait, et j’ai obtenu des délégations rectorales pendant trois ans4. J’ai obtenu enfin un poste fixe au collège de La Terrasse à Saint-Étienne où je suis restée de 1976 à 1988.
Est-ce que tu peux nous parler de certaines expériences pédagogiques qui t’ont marquée ?
De 1978 à 1982 j’ai été détachée au service éducatif des archives départementales. En principe pour six heures par semaine, mais en réalité c’était beaucoup plus. J’accueillais un public scolaire, publiais et commentais des documents, et j’ai organisé une série d’expositions qui m’ont permis de découvrir des terrains qui n’étaient pas les miens. J’ai abandonné le service éducatif quand j’ai commencé la thèse. Par ailleurs, je vais évoquer une expérience pédagogique originale, intitulée « cinéma et histoire ». J’ai proposé à un collègue en français, avec qui je m’entendais bien, de créer une option, en quatrième, à la place du latin ou d’autres options, qui s’appellerait « cinéma et histoire ». L’idée était de faire de l’histoire et du français à l’aide du cinéma. C’était une période où les images commençaient à prendre une place considérable dans la société.
Le projet a été accepté comme expérimentation et a fonctionné pendant quatre ans. On décortiquait un film, on travaillait sur les images et les élèves écrivaient leurs réflexions. Par cette option, on a récupéré des élèves qui étaient un peu perdus dans le circuit ordinaire, ceux qui avaient parfois des distances avec l’écrit, et qui, là, retrouvaient de la confiance en eux car ils et elles percevaient souvent, dans les images, beaucoup plus que moi. Au bout de quatre ans, l’inspection a transformé l’expérimentation en ateliers cinéma, facultatifs. En conséquence, seuls les élèves déjà intéressés les suivaient. Donc, j’ai arrêté et mes collègues aussi. Mais cela a été une très belle expérience.
J’ai beaucoup appris, moi aussi, à lire les images. J’ai fait des stages pour me former, pour étudier les approches sémiologiques qui étaient difficiles et très éloignées de ce qu’on pouvait transmettre en classe, mais qui restaient intéressantes. Au total, je me suis très souvent engagée dans la formation et la pédagogie sur des objets divers.
Entre temps, je m’étais remariée avec le père de mon fils, Jean-Claude Zancarini. Nous avons préparé et soutenu notre thèse pratiquement au même moment, j’y reviendrai. Il a été nommé maître de conférences en italien à l’ENS de Fontenay. Donc j’ai redemandé une délégation rectorale sur la région parisienne, en 1988-89. J’avais envie, à ce moment-là, de faire de l’enseignement en prison. J’avais été acceptée dans le cursus à la faculté de Paris 7 – Jussieu qui l’organisait. Mais le papier officiel nécessaire pour quitter l’Académie de Lyon pour celle de Paris n’est jamais arrivé. Je suis restée pendant six mois à côté de mon téléphone, en attendant qu’on veuille bien m’appeler. J’étais sans affectation, c’était très difficile à supporter. J’ai su après qu’il y avait eu un rapport des renseignements généraux selon lequel je ne pouvais pas aller en prison, au vu de mes activités politiques antérieures. Cela m’avait été refusé, mais sans me prévenir.
La thèse d’histoire – le genre des métiers et de la passementerie
Qu’est ce qui fait que tu t’es lancée dans une thèse, alors que tu étais enseignante ?
En 1968-69, je m’inscris en maîtrise avec René Rémond, professeur à Nanterre ; je l’ai rencontré le jour de la soutenance. Mon mémoire portait sur l’opposition à la guerre dans la région stéphanoise en 1914-1918. Il y avait eu là en 1917 et 1918 une grève générale qui avait pris des allures de révolution. J’ai fait un répertoire des manifestants – femmes comme hommes, à partir des (nombreux) rapports de police. Ce qui m’intéressait, c’était de dépasser l’histoire des organisations et de faire celle des protagonistes. Mais les informations contenues dans les rapports de police étaient limitées à un espace et un moment précis, ce qui ne permettait pas d’écrire des histoires de vie. Plus tard j’ai réalisé des entretiens oraux avec d’anciennes ouvrières. Mon fichier comptait 15 % de femmes. C’était Jean Maitron qui m’avait conseillé la méthodologie alors qu’il était en train de réaliser le dictionnaire qui porte son nom. À l’époque, j’étais très intéressée par tout ce qui était autre que les tracts et les déclarations politiques. J’avais travaillé sur les modalités de la présence des femmes dans les manifestations, en particulier sur les chansons ouvrières et j’ai soutenu mon mémoire en juin 1969, devant René Rémond et son assistant, Étienne Fouilloux, qui lui l’avait lu et commenté.
En 1974, j’ai eu envie de reprendre la recherche. Donc je rencontre le professeur d’histoire contemporaine de la fac de Saint-Étienne, et je lui propose de faire une thèse, sur les parcours de femmes. Il me répond qu’il ne voit pas pourquoi je veux faire une thèse : je suis mariée, j’ai deux enfants, je ne suis pas agrégée. Vous n’aurez pas de poste, me dit-il. J’ai oublié de préciser que j’avais refusé de passer l’agrégation : nous avions, dans le comité CAPES-AGREG en 1969-70, appelé à l’organisation d’un seul concours unique pour des personnes qui enseignaient dans le même type d’établissement. J’ai toujours refusé de passer l’agrégation quand j’étais dans le secondaire. J’ai alors abandonné mon projet de thèse, convaincue, en féministe, que je ne pouvais travailler avec un professeur qui tenait ces propos.
Est-ce que tu restes en lien avec des universitaires à ce moment-là ?
- 5 Publié sous le titre « Les munitionnettes de la Seine » dans « 1914-1918 : L’autre front », Patrick (...)
En fait je me suis raccrochée à l’idée de thèse un peu plus tard. Le CLEF (Centre Lyonnais d’Études Féministes) débutait en 1976 à l’université Lyon 2 avec Huguette Bouchardeau, Annik Houel, Patricia Mercader, Brigitte Lhomond… Huguette Bouchardeau, responsable du PSU de Saint-Étienne, m’avait incitée à venir au CLEF ; mais j’habitais Saint-Étienne, j’avais deux gosses en bas âge et j’étais prof à temps plein, donc ce n’était pas simple de venir à Lyon le soir à 18h ! J’ai cependant participé épisodiquement aux réunions. En 1977, Huguette Bouchardeau avait invité Madeleine Rebérioux pour donner une conférence sur le socialisme. Cette dernière a discuté avec moi de mes recherches antérieures sur les grèves stéphanoises pendant la Grande Guerre et m’a demandé « Mais pourquoi ne faites-vous pas une thèse, vous êtes intéressée par les femmes ? », « il faut reprendre ! » me dit-elle sur un ton autoritaire. J’ai acquiescé, un peu sceptique cependant. Je n’étais pas décidée à faire le pas institutionnel. En 1978, Madeleine Rebérioux organise un colloque sur « les femmes et la guerre » à la faculté de Vincennes et elle m’invite à participer à une session sur les ouvrières des usines de guerre en 1914-1918. Il y avait Yves Cohen, qui avait travaillé sur Montbéliard, Mathilde Dubesset qui avait soutenu une maîtrise avec Françoise Thébaud et Catherine Vincent, sur les munitionnettes parisiennes5. Outre mon intervention, j’avais présenté un montage audiovisuel sur « les femmes aux mains vertes » avec des images du travail en usine, mis en musique par un ami, trompettiste de free-jazz, Maurice Merle.
Tu rencontres donc Mathilde Dubesset à ce moment-là. Peux-tu nous parler de la genèse de votre thèse ?
Par pur hasard, Mathilde Dubesset demande une mutation pour l’académie de Lyon, et avec son mari Jean-Paul Burdy, ils sont nommés en 1981 à Saint-Étienne, lui au collège de Terrenoire, elle au lycée Honoré d’Urfé. Donc on se retrouve !
Mathilde avait déposé un sujet de thèse avec Yves Lequin. Au départ, elle voulait s’inscrire en thèse avec Michelle Perrot, qui avait déjà dirigé leur « maîtrise à trois ». Mais il y avait une règle tacite, outre le fait que Lequin et Perrot étaient très amis, la règle de territorialisation : c’est-à-dire que si le terrain était dans la région lyonnaise, on s’inscrivait pour faire une thèse en histoire sociale contemporaine avec Yves Lequin. Mathilde m’a aidée à passer le pas institutionnel que je n’arrivais pas à franchir. On a finalement déposé un projet de thèse conjointe, et soutenu un DEA qui s’appelait « Maternités » en 1983.
Toutes les deux, nous étions enseignantes dans le secondaire et nous préparions ensemble une thèse. Les week-ends, les vacances, la nuit, j’ai beaucoup travaillé. Il y a eu des hauts et des bas réciproques. Ma sœur est décédée en 1986 d’un accident de voiture. A ce moment-là, j’ai voulu tout arrêter. Mathilde m’a beaucoup aidée, et quand c’est elle qui a eu des soucis, j’étais là et j’ai fait de même. Donc on peut dire que l’une sans l’autre, on n’aurait jamais terminé. On a donc soutenu une thèse conjointe en mars 1988.
- 6 Joan Wallach Scott, Les verriers de Carmaux : la naissance d’un syndicalisme, Flammarion, 1982, tra (...)
- 7 Idem, « Le genre, une catégorie utile d’analyse historique », Les Cahiers du GRIF, « Le genre de l’ (...)
En 1984, Lequin nous propose d’aller à l’université de Brown (jumelée avec Lyon 2). Il n’y avait qu’une bourse, mais on a décidé de partager. Il y eut deux grands plaisirs dans ce voyage. Les organisateurs avaient délégué une doctorante francophone, Leora Auslander, pour nous récupérer à la gare de Providence. Nous ne nous sommes plus quittées depuis. Et on a eu aussi la chance de pouvoir discuter longuement avec l’historienne Joan Scott qui avait travaillé sur les verriers de Carmaux6. Elle tenait alors un séminaire pluridisciplinaire où elle était en train d’élaborer le concept de genre. Le premier texte de Joan Scott sur le genre date de 1986, traduit en français en 19887. De retour en France, nous avons changé complètement l’orientation de notre thèse. C’était la mode à l’époque du quantitatif et nous avions déjà dépouillé dix mille fiches de recensement sur les Stéphanoises. Après avoir réfléchi, nous avons constaté que ce dépouillement ne nous permettait qu’un bilan statistique et qu’il fallait envisager un autre point de vue, celui du genre. Nous avons alors travaillé à propos des métiers, sur le genre de la passementerie en distinguant les travaux qui relevaient du féminin, les travaux qui relevaient du masculin. On n’a pas pu écrire le mot genre, ce n’était pas encore possible, mais nous avons utilisé le concept. Dans notre enquête sur l’entreprise Casino, nous avions obtenu de consulter les dossiers de retraite, et l’on a pu construire une histoire genrée, par exemple une analyse sur l’atelier de charcuterie, qui était avec l’utilisation des couteaux et du feu, une affaire d’hommes. Alors que la confection des papillotes (chocolat entouré d’un papier doré) était le domaine de femmes recrutées avant Noël dans un emploi temporaire.
Je me souviens que Lequin nous avait demandé, en mars 1988, la veille de la soutenance de notre thèse « Parcours de femmes à Saint-Étienne de 1880 à 1950 » de préciser qui avait écrit quoi dans la thèse. On a tiré au sort les deux volumes (outre un volume de sources et bibliographie). Le premier volume a été attribué à Mathilde et le second à moi. Les thèses à deux n’étaient pas courantes. Florence Rochefort et Laurence Klejman avaient soutenu en 1987 avec Michelle Perrot une thèse sur l’histoire du féminisme pendant la Troisième République et Bruno Dumons et Gilles Pollet, une thèse avec Yves Lequin sur les retraites.
Que se passe-t-il après la soutenance ?
Après la nomination de mon conjoint sur un poste de maître de conférences à Paris, j’ai eu une mutation dans deux établissements secondaires. Le premier était le pire lycée de Paris, le lycée des Taillandiers, vers la Bastille, un petit lycée de 147 élèves qui accueillait les élèves dont on n’avait pas voulu ailleurs. J’avais des élèves aux situations très compliquées, y compris des femmes avec enfants, souvent des Africaines qui étaient là parce qu’elles recevaient une formation et des allocations. Je me souviens aussi qu’il y avait des cartes murales qui dataient de 1930 ! J’ai proposé au proviseur de les donner au musée de l’éducation et d’en acheter d’autres. J’ai quand même gardé une carte avec l’empire colonial français, tout en rose au centre du planisphère ! L’autre établissement, c’était le très coté lycée Boulle. Là les élèves ne voulaient pas étudier l’histoire-géographie parce que leur professeur précédent n’organisait que des débats, mais pas de cours. Je suis arrivée quand même à les mettre au travail en leur proposant en récompense une séance avec le dessinateur de BD Jacques Tardi.
Ensuite j’ai quand même protesté, avec l’aide du syndicat, car j’aurais dû obtenir un seul poste en fonction du barème et de mon ancienneté. J’ai alors été nommée en 1990-1991 au lycée Voltaire, un lycée avec des profs très politisés, où je remplaçais Annette Wieviorka qui venait d’être nommée au CNRS. J’y suis restée un an et j’avais été aussi, la même année, recrutée pour faire des vacations à Paris 8.
Tu es recrutée à la fac en 1991. Peux-tu nous en parler ?
- 8 Reprise est un film documentaire d’Hervé Le Roux sorti en 1996.
Avec la création des IUFM en 1991, il y avait des postes qui s’ouvraient. J’ai candidaté sur des postes IUFM/université. J’ai été élue à l’université de Paris 8 Vincennes-Saint-Denis, sur un poste fléché « concours » avec une partie du service à l’IUFM de Créteil, l’autre à l’université avec la préparation de la question d’histoire au CAPES et de l’épreuve professionnelle (historiographie et épistémologie). Cinq ans plus tard, j’ai obtenu un poste à temps plein à Paris 8 et j’ai pu organiser un séminaire sur l’histoire sociale et l’image, notamment autour du film Reprise8 ou avec des photographies d’usine sur le travail. Avec un collectif d’enseignant·es, on était aussi responsables du cours d’épistémologie en première année. Un tiers des étudiant·es arrivait des lycées professionnels. L’épistémologie de l’histoire, c’était compliqué pour eux. Progressivement on a remonté le niveau en organisant des cours de rattrapage en français. Au départ, ¾ des étudiant·es échouaient à la fin de la première année, on est descendu à 30 %. Je continuais à faire de la pédagogie, c’était pour moi un plaisir.
On voudrait t’entendre sur ton engagement autour des questions de formation et d’égalité filles-garçons à l’école.
Quand je suis arrivée à l’IUFM de Créteil, j’ai voulu mettre en place en 1993 un module d’éducation à la question de l’égalité et du genre, facultatif pour les professeur·es stagiaires. Pour ce module, j’ai travaillé avec une personne avec laquelle je ne pensais pas arriver à m’entendre, mais cela a bien fonctionné ! C’est une formatrice en EPS, Annick Davisse, nommée inspectrice générale après avoir quitté le cabinet d’un ministre communiste, lors de son départ du gouvernement en 1984. Les collègues nous surnommaient « le module féministe », même si ce n’était pas vraiment une formation au féminisme, mais c’était une première dans les IUFM. Dans ce module, ont participé essentiellement des profs d’EPS, des enseignant·es d’histoire et d’anglais dont beaucoup venaient du Royaume-Uni et avaient connu les études de genre pendant leurs études.
À la rentrée 1999, j’ai obtenu un poste à l’IUFM de Lyon dans la perspective de la délocalisation de l’ENS où enseignait mon conjoint. En 2000, les ministres signent une convention égalité, car l’enseignement supérieur était pour la première fois éligible aux financements européens. Le directeur de l’IUFM de Lyon avait suivi l’affaire, la convention ouvrait des opportunités et il m’avait emmenée avec lui le jour de la signature, en tant que spécialiste. Ce jour-là, la directrice de l’Enseignement supérieur, une juriste avec laquelle avaient été créés des modules sur la citoyenneté européenne à l’université Paris 8, me propose d’être pilote nationale de la convention pour les IUFM. J’accepte cette responsabilité ; il y avait dans le même temps une série de missions analogues dans les facultés et les établissements d’enseignement supérieur. J’ai eu le soutien d’une personne au rectorat qui m’a aidé à concevoir un plan de formation en trois volets (recherche, enseignement, documentation). C’est à ce moment-là qu’a été créé le fonds « Aspasie » en histoire des femmes et du genre. Il fonctionne toujours dans l’actuelle bibliothèque de l’INSPE à Lyon 1 et il est accessible en PEB par le SUDOC. J’ai également réuni une équipe pluridisciplinaire, pour mettre en place des modules de formation, à destination des professeur·es des écoles, de l’enseignement technique et du secondaire, avec un module obligatoire de six heures et d’autres modules facultatifs, pour l’approfondissement. Il y a eu bien sûr des variations en fonction des maquettes ministérielles et des directeurs. Progressivement, les étudiant·es ont commencé à faire des mémoires professionnels sur « comment enseigner les femmes, le genre », dans différentes disciplines.
La recherche
Depuis ta thèse, tes objets de recherche se sont diversifiés. Est-ce que tu peux nous raconter comment tu en viens à travailler sur 68 ?
En 1987-88, étaient publiés les deux volumes de Hervé Hamon et Patrick Rotman, Génération. Après lecture, on a considéré avec quelques autres que ce n’était pas vraiment l’histoire du moment 68. Je n’avais jamais voulu jusque-là écrire l’histoire de cette période, puisque j’avais été une des protagonistes.
Donc, avec une dizaine d’ancien·nes militant·es, nous avons créé une association, Mémoires de 68 à laquelle 150 personnes ont adhéré. Le premier but était de recueillir les archives, à la fois des organisations et des archives privées, et les conserver dans un endroit où elles puissent être rapidement accessibles au public. Les statuts de l’association (loi de 1901) ont été déposés à la préfecture, le 4 août 1989. Le jour symbolique de l’abolition des privilèges en 1789 avait été choisi volontairement. Travailler avec les Archives nationales n’a pas été possible, car il s’est avéré nécessaire à leurs yeux de passer les milliers de tracts à l’autoclave, parce qu’ils risquaient de diffuser des champignons dans les archives nationales. L’opération aurait pris des dizaines d’années. L’association a contacté alors la BDIC (devenue La Contemporaine) sur le campus de Nanterre qui a accepté de recueillir les fonds d’archives. En 1991, j’ai déposé un projet de recherche (j’étais la seule dans le bureau de l’association à avoir un poste universitaire) auprès du cabinet du Premier ministre, Michel Rocard. Son conseiller Éducation et Recherche, l’historien Antoine Prost, a émis un avis favorable. Le projet était financé, car nous avions besoin d’embaucher une personne pour traiter le fonds d’archives. L’association a donc embauché un chercheur qui, après 68, n’avait pas voulu, comme un certain nombre d’étudiant·es, rejoindre une institution. Il a classé les archives et le fonds a été mis à disposition très vite au public. J’ai coordonné le guide des sources - Mémoires de 68. Guide des sources pour une histoire à faire, paru en 1993, avec une préface de Michelle Perrot (adhérente de l’association). Il contenait un recensement par département de tous les lieux où l’on pouvait trouver des archives sur les années 68.
- 9 Luisa Passerini (dir), « Histoire et mémoires de 68 », Le Mouvement social, avril-juin 1988.
- 10 Michelle Zancarini-Fournel, « 1968 : histoire, mémoire et commémoration », Espace-Temps,1995, 59-61 (...)
J’ai alors été invitée dans un séminaire organisé par le directeur de l’IHTP, Robert Frank, sur « les années soixante ». Était présente ce jour-là Luisa Passerini, professeure à l’Institut européen de Florence, qui avait publié un numéro spécial de la revue Le Mouvement social sur « Histoires et mémoires de 19689 ». Après ma présentation du Guide des sources au séminaire de l’IHTP, elle me propose de venir faire une intervention à Florence, dans son séminaire qui réunissait des étudiant·es de toute l’Europe travaillant sur 68. J’ai accepté et rédigé un papier qui s’appelait « Histoire, mémoires, commémoration10 ». Elle était très contente et m’a demandé pourquoi je ne faisais pas de recherches sur cette période. Je lui ai dit alors que ce n’était pas possible, ayant été, à l’époque, une des protagonistes. Et elle m’a répondu « mais il n’y a pas de problème ». Je reviens à Paris, j’en parle à Robert Frank et il me propose de monter un séminaire sur la période. « Vous l’appellerez comment ? » « Les années 68 ». Le titre m’est venu à ce moment-là. Mais je ne voulais pas être seule. Robert Frank a invité Marie-Françoise Lévy, membre de l’IHTP, qui travaillait sur l’histoire de la télévision. Nous avons proposé à la conservatrice en chef, future directrice de la BDIC, Geneviève Dreyfus-Armand, de nous rejoindre. Et donc on a lancé ce séminaire à quatre en octobre 1994. C’est dans ces conditions que j’ai démarré les recherches, à la fois personnelles et collectives sur 68. Je le dois à Luisa Passerini.
Tu en viens à soutenir ton habilitation à diriger des recherches sur 68 ?
Je dirigeais alors des DEA, c’était tout à fait autorisé comme MCF, en collaboration avec un professeur. J’ai eu la chance de rencontrer Xavier Vigna et Vincent Porhel, ce dernier connu dans un séminaire de formation continue sur « comment enseigner l’histoire du temps présent », avec l’exemple de 68. Il était venu me voir à la fin en me disant, « Madame, j’ai fait un mémoire sur 68 à Brest… ». J’étais très surprise car il n’était répertorié nulle part. Il m’a apporté le mémoire, je l’ai lu et il s’est ensuite inscrit en DEA avec moi. Quant à Xavier, je le connaissais de Saint-Étienne car il était dans la même école que [mon fils] Pierre. Il a préparé son DEA avec moi, co-dirigé par Michel Margairaz. De toute façon, m’a-t-il dit après la soutenance du DEA, « j’attends que vous ayez votre HDR, pour m’inscrire en thèse ».
Je me suis alors décidée et j’ai préparé une HDR sur « L’histoire sociale des contestations dans les années 68 », à partir essentiellement des archives de l’État. Michelle Perrot, alors émérite, me conseille de m’inscrire avec Pascal Ory, « car il aime bien l’histoire des femmes ». Spécialiste d’histoire culturelle, il me paraissait loin de mes préoccupations en histoire sociale. Je suis allée le voir, il était un peu surpris lui aussi. Mais j’ai préparé mon habilitation, soutenue en juin 1999. Il y avait au jury entre autres Michelle Perrot et Yves Lequin, mon directeur de thèse. Lequin défendait un principe, qu’il a énoncé lors de la soutenance : « Je tutoie à partir de la thèse. Avant, j’étais ton patron ». Je l’ai interrompu : « Je n’ai jamais eu de patron ! ». Tout le monde a ri, même le jury.
Comme indiqué ci-dessus, j’ai candidaté et obtenu un poste de MCF avec HDR à l’IUFM de Lyon la rentrée universitaire de septembre 1999. Mes parents habitaient à Saint-Étienne et vieillissaient. L’année d’après, mon père est tombé très gravement malade. Je n’ai rien regretté, même si l’atterrissage a été dur. A l’IUFM de Créteil en 1991, on m’avait accueillie avec l’expression « vous êtes le cheval de Troie ». Et quand j’arrive à l’IUFM de Lyon, on me lance « vous êtes l’oiseau noir ». C’est-à-dire une universitaire qui vient prendre leur place. Les professeurs dans les anciennes Écoles normales étaient les plus élevés dans la hiérarchie enseignante et ils ne supportaient pas l’arrivée d’universitaires dans les IUFM. Les formateurs m’en voulaient aussi car je faisais moins d’heures, alors que, sans heure supplémentaire, je gagnais beaucoup moins qu’eux. Et ils m’avaient mis des cours le matin à Bourg-en-Bresse et l’après-midi à Saint-Étienne. Je faisais le trajet pendant le temps de midi, avec un sandwich. Ce fut rude, mais j’ai tenu bon. Et finalement on a travaillé ensemble et j’ai gardé de solides amitiés.
- 11 Geneviève Dreyfus-Armand, Robert Frank, Marie-Françoise Lévy et Michelle Zancarini-Fournel (dir.), (...)
- 12 Après le séminaire, le projet ANR s’est conclu par un ouvrage : Collectif, Engagements, rébellions (...)
Le séminaire de l’IHTP (1994-1998) s’est terminé par l’organisation en 1998 du colloque sur Les années 68, le temps de contestation11. Robert Frank, nommé à l’université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne et directeur du laboratoire IRICE (devenu ensuite SIRICE), a proposé un séminaire intitulé « Crise et conscience de crise » qui portait entre autres sur les rébellions urbaines et qui a donné lieu à la publication en 2004 d’un dossier dirigé par Robert Frank dans la revue Vingtième Siècle. Puis j’ai obtenu une ANR sur « le genre des rébellions urbaines » et on a travaillé sur la comparaison avec des situations similaires en Europe12.
- 13 Le Comité de rédaction, « CLIO a trente ans ! », CLIO FGH, 61, 2025. Voir aussi « Converser avec Ch (...)
Entre-temps, il y a eu la grande aventure de ma vie de chercheuse, la création de la revue CLIO. J’avais continué la recherche en histoire des femmes et en 1995, nous avons fondé à plusieurs la revue, qui m’a beaucoup occupée. J’en ai été co-directrice de 1995 à 2010. Notre fonctionnement était anti-hiérarchique, nous ne dépendions pas d’un laboratoire universitaire, pour rester indépendantes et nous n’avions pas de localisation strictement parisienne. C’est ce dernier choix qui n’a pas survécu aux contraintes diverses. On a fêté les 30 ans en novembre 2025 et c’était très émouvant13.
Avec l’association « Mémoires de 68 », tu avais à la fois l’objet d’étude et le souci des archives des luttes. Il y a aussi cette publication avec Philippe Artières autour des archives du Groupe Informations Prisons (GIP).
- 14 Le GIP avait été créé en 1971 par Michel Foucault, Pierre Vidal-Naquet et Jean-Marie Domenach ; voi (...)
- 15 Philippe Artières et Michelle Zancarini-Fournel (dir.), 68 une histoire collective, La Découverte, (...)
C’est aussi parti d’un séminaire organisé par Philippe Artières à l’IMEC, sur les archives du Groupe Informations Prisons, où il m’avait invitée pour parler des révoltes dans les prisons en 1971-72. Il m’a proposé ensuite de constituer un guide des sources fondé sur des documents à propos du GIP, à partir des archives qui étaient déposées à l’IMEC, à Paris14. Philippe Artières a de nombreuses relations dans l’édition, et le PDG de la Découverte François Gèze, lui avait demandé en 2006 de faire un livre collectif sur 68. Il m’a proposé de travailler avec lui. J’avais déjà essayé d’éditer mon HDR, chez Complexe. Mais son directeur avait refusé en me disant « je le prends, mais vous ne faites que Mai-Juin 68, vous enlevez tout le reste ». J’ai refusé d’isoler Mai-Juin 68 des « années 68 ». Donc je ne l’ai pas publié. Et là, Philippe m’a proposé de faire ce livre collectif ensemble. J’y ai intégré une partie de mon HDR sous la forme de quatre « Récits » (1962-1981) et on a réuni 83 auteur·rices, ce qui a représenté pour moi une prouesse15 !
Je collabore alors pour la première fois avec la Découverte. Je n’ai pas cessé depuis parce que ce sont des éditeurs et éditrices exceptionnel·les. J’ai travaillé avec son directeur à l’époque, François Gèze et aussi avec Hugues Jallon, qui était alors éditeur. C’était une production commune. Jallon s’est chargé de réduire ma prose trop importante ! Cela a été aussi le cas plus tard pour le livre, que j’ai publié en 2016 avec Grégoire Chamayou, responsable du label Zones. Il est intervenu chapitre par chapitre, pour que chacun ne dépasse pas 200 000 signes, au-delà il coupait. Il y avait 16 chapitres sous le titre Les luttes et les rêves. Une histoire populaire de la France de 1685 à nos jours (publié en 2016). J’ai pu conserver des notes placées en fin d’ouvrage ; mais faute de place, après les quelque 1 000 pages, la bibliographie est en ligne.
Est-ce que tu peux nous parler de tes travaux sur l’histoire des féminismes ?
Les publications sur l’histoire des féminismes, ont commencé pour moi en 2002, aux éditions de l’Atelier, avec le projet de faire un livre dans leur collection « Le siècle de… » sur l’histoire des féminismes dans l’espace national et transnational. Au départ, je n’étais pas une chercheuse estampillée « histoire du féminisme ». Christine Bard avait logiquement été proposée, mais elle n’avait pas voulu assurer la coordination d’un livre collectif. L’éditeur avait choisi une spécialiste Florence Rochefort, et Françoise Thébaud, toutes les deux membres du comité de rédaction de Clio. Je me suis occupée dans ce livre de la partie « mobilisations », et c’est là que j’ai commencé à approfondir mes recherches sur les féminismes.
- 16 Michelle Zancarini-Fournel, Histoire des femmes en France. XIXe-XXe siècles, Presses universitaires (...)
Au même moment, les presses de l’université de Rennes 2 qui voulaient étoffer leur collection didactique m’ont proposé de concevoir un manuel d’histoire des femmes. Il s’agissait de réaliser un autre ouvrage que ce qui existait déjà, le livre de Yannick Ripa sur L’histoire des femmes de 1789 à nos jours et le livre de Christine Bard sur L’Histoire des femmes au XXe siècle. Donc, j’ai imaginé un livre différent, thématique, plus pédagogique aussi parce qu’il s’agissait à l’origine d’un cours dispensé pour la préparation du concours d’accès au professorat de l’enseignement technique où pour la première fois figurait une question « histoire des femmes » au programme16.
- 17 Bibia Pavard et Michelle Zancarini-Fournel, Luttes de femmes : 100 ans d’affiches féministes, Les É (...)
Les éditions Armand Colin ont proposé, à Florence Rochefort qui m’a associée, de faire une histoire de l’avortement et de la contraception dans la collection « un événement remarquable ». On avait alors préparé un synopsis qui avait été accepté. Mais entre temps, je siège au jury de thèse de Bibia Pavard. Même si notre projet était antérieur, ce n’était plus possible compte tenu de son sujet de thèse de publier ce livre sans elle, pour des questions de déontologie. Donc nous proposons à Bibia de participer au projet collectif, sur la base du synopsis validé auparavant par Armand Colin, et nous avons écrit à six mains le livre sur Les lois Veil. Contraception 1974, IVG 1975, publié en 2012. Il a été republié en poche, avec une mise à jour, à la Découverte en 2024 sous le titre, Les lois Veil, un siècle d’histoire. Nous avons écrit ensuite un livre sur les affiches féministes17. Plus tard, la présidente des éditions la Découverte, Stéphanie Chevrier, m’a sollicitée pour écrire une nouvelle histoire du féminisme. On a donc écrit de nouveau ensemble Ne nous libérez pas, on s’en charge. Histoire des féminismes de la Révolution française à nos jours publié en 2020. La conception de l’ouvrage et l’écriture se sont très bien passées. Une bande dessinée à partir de notre livre est en cours de réalisation. C’est une autre forme « d’écriture » et de transmission que nous allons expérimenter.
Au total donc, la collaboration avec les responsables des éditions se révèle fondamentale à la fois comme incitation et comme soutien à la recherche.
Merci beaucoup, Michelle, pour cet entretien.
Notes
1 Les étudiant·es des IPES avaient le statut d’élève-professeur et étaient salarié·es pendant leurs études pour préparer la licence et le CAPES.
2 Pierre Léon (1914-1976), professeur spécialiste en histoire économique a créé, à l’université de Lyon, le Centre d’histoire économique et sociale de la région lyonnaise (devenu le Centre Pierre Léon) ainsi que son bulletin du même nom. Il a – entre autres – dirigé les six volumes d’une Histoire économique et sociale du monde chez Armand Colin. Il a terminé sa carrière à la Sorbonne.
3 Sur cette expérience nanterroise, voir sa description dans la collection « Tirés à part » aux Presses de la Sorbonne, 2020, le commentaire d’un chapitre de Jean Chesneaux, « Quelle histoire pour la Révolution ? », Du passé faisons table rase, Paris, François Maspero, 1976, p. 175-190. Il s’agissait d’une réflexion épistémologique sur l’écriture de l’histoire et les événements du temps présent.
4 L’équivalent des TZR (Titulaire sur zone de remplacement) mais à l’année.
5 Publié sous le titre « Les munitionnettes de la Seine » dans « 1914-1918 : L’autre front », Patrick Fridenson (coord.), Cahier du Mouvement Social, 2, 1977, p. 189-219.
6 Joan Wallach Scott, Les verriers de Carmaux : la naissance d’un syndicalisme, Flammarion, 1982, traduction Thérèse Arminjon.
7 Idem, « Le genre, une catégorie utile d’analyse historique », Les Cahiers du GRIF, « Le genre de l’histoire », 37-38, 1988, p. 125-153, traduction Eleni Varikas.
8 Reprise est un film documentaire d’Hervé Le Roux sorti en 1996.
9 Luisa Passerini (dir), « Histoire et mémoires de 68 », Le Mouvement social, avril-juin 1988.
10 Michelle Zancarini-Fournel, « 1968 : histoire, mémoire et commémoration », Espace-Temps,1995, 59-61, « Le temps réfléchi. L’histoire au risque des historiens », François Dosse (dir.), p. 146-156.
11 Geneviève Dreyfus-Armand, Robert Frank, Marie-Françoise Lévy et Michelle Zancarini-Fournel (dir.), Les années 68, le temps de contestation, Bruxelles/Paris, Complexe/IHTP, 2000.
12 Après le séminaire, le projet ANR s’est conclu par un ouvrage : Collectif, Engagements, rébellions et genre dans les quartiers populaires en Europe (1968-2005), Paris, éditions des archives contemporaines, 2011.
13 Le Comité de rédaction, « CLIO a trente ans ! », CLIO FGH, 61, 2025. Voir aussi « Converser avec Christiane Klapisch-Zuber », CLIO FGH, 64, 2026. Membre du comité de rédaction depuis la création de la revue en1995, Christiane est décédée le 29 novembre 2024.
14 Le GIP avait été créé en 1971 par Michel Foucault, Pierre Vidal-Naquet et Jean-Marie Domenach ; voir Philippe Artières, Laurent Quero et Michelle Zancarini-Fournel, Groupe informations prisons, Archives d’une lutte, Paris, IMEC, 2003.
15 Philippe Artières et Michelle Zancarini-Fournel (dir.), 68 une histoire collective, La Découverte, 2008 (2e éd. 2018 avec une nouvelle préface)
16 Michelle Zancarini-Fournel, Histoire des femmes en France. XIXe-XXe siècles, Presses universitaires de Rennes, 2005.
17 Bibia Pavard et Michelle Zancarini-Fournel, Luttes de femmes : 100 ans d’affiches féministes, Les Échappés, 2013.
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Référence électronique
Irène Gimenez et Marianne Thivend, « Entretien avec Michelle Zancarini-Fournel », Genre & Histoire [En ligne], 37 | 2026, mis en ligne le 01 juin 2026, consulté le 17 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/genrehistoire/12177 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16h47
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