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Travaux soutenus

Margot Laprade, Conjugalité, sexualité, famille au sein du clergé dans le monde franc (IVe-XIIe siècle)

Thèse de doctorat en histoire médiévale, université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, sous la direction de Geneviève Bührer-Thierry, soutenue le 29 novembre 2025.

Texte intégral

1Malgré une riche historiographie sur la progressive mise en place du célibat ecclésiastique dans l’Église chrétienne occidentale, la conjugalité du clergé majeur avant la réforme grégorienne demeure un champ peu exploré. Dans un monde franc correspondant à l’espace gaulois et ses marges septentrionales (Flandres) et orientales (Germanie occidentale), les sources permettent pourtant d’étudier les différentes facettes du couple chez les clercs majeurs (diacres, prêtres, évêques) sur le temps long ; depuis la fin du IVe siècle jusqu’au concile de Latran II (1139), il s’agit de recentrer le regard sur les personnes et leurs pratiques plutôt que sur les normes établies par l’institution. Une vaste documentation, bien qu’inégalement répartie sur la période étudiée, peut être mobilisée : sources narratives (chroniques, poèmes, hagiographie), lettres écrites par des évêques mariés et dans lesquelles apparaissent leurs femmes, textes de loi, chartes, dessinent ainsi trois « paysages documentaires » et amènent à une analyse en plusieurs temps.

2L’histoire des couples cléricaux en tant que tels – c’est-à-dire un homme du clergé majeur en relation (maritale ou concubinaire) avec une femme – commence dans les années 380, lors de l’imposition de la continence sexuelle pour le clergé majeur : dès lors, les hommes mariés avant l’ordination au diaconat intègrent les ordres et restent mariés, sans plus aucune sexualité cependant, tandis que les célibataires qui deviennent diacres ou prêtres doivent le rester – certains se mettent alors en concubinage, voire se marient après ordination. Cette première période des IVe-VIIe siècles est dominée par les évêques qui sont quasiment les seuls à apparaître dans les sources. Souvent issus d’une aristocratie gallo-romaine passée du service de l’Empire à celui de l’Église, ils sont à la fois sujets et producteurs des sources écrites et leurs épouses sont souvent mentionnées : à la fin du Ve siècle, Rurice de Limoges écrit de concert avec son épouse Hiberia lorsqu’il adresse des lettres à l’un ou l’autre de leurs cinq fils ; plus tard, à la fin du VIe siècle, les Dix livres d’histoire de Grégoire de Tours parlent, pas toujours en bien, de couples épiscopaux comme Baudegisèle du Mans et surtout son épouse Magnatrude qui a plaisir à torturer des femmes en leur brûlant les parties génitales… Il s’agit cependant d’une exception car, de fait, les femmes de clercs n’apparaissent jamais aussi clairement et sous un meilleur jour que pendant cette première phase au cours de laquelle les couples cléricaux, en l’occurrence épiscopaux, sont utilisés comme modèle conjugal. Les auteurs les mettent en scène, dans l’hagiographie surtout, de façon à exprimer tout un ensemble de vertus conjugales chères à l’Église (soutien, réciprocité, affection) : Amâtre d’Auxerre et son épouse Martha se sont ainsi engagés à la continence lors de leur nuit de noces et continuent de vivre en couple dans la chasteté, jusqu’à la mort de Martha.

3Faisant en partie écho à la pratique, les textes soulignent la permanence du couple, au moment de la conuersio – quand les époux s’engagent ensemble à la continence – mais aussi après l’entrée dans l’Église ; le couple continue de cohabiter et d’agir ensemble, dans la vie publique (évergétisme, donations) et privée (éducation des enfants). Dans ce contexte et bien que leur éventuel rôle particulier au sein de la paroisse et plus largement de la société soit difficile à déterminer, les femmes de clercs se distinguent des laïcs, comme le montrent notamment les titres cléricaux féminisés que portent certaines d’entre elles : une colonne des Ve-VIe siècles mise au jour à Pareds (Vendée) porte ainsi une inscription gardant le souvenir de « Martia presbuteria ». 

4Aux VIIIe-IXe siècles, le profil a changé : ce sont exclusivement des prêtres et des diacres qui apparaissent dans les sources, principalement à travers leurs transgressions de nature sexuelle et conjugale. La documentation carolingienne donne par ailleurs deux éclairages limités à travers les correspondances de l’évêque-missionnaire Boniface dans les années 740 et de l’archevêque Hincmar de Reims (845-882) ; deux prélats très zélés dans leur surveillance du clergé local mais qui ne représentent qu’une partie des autorités ecclésiastiques – d’autres prennent soin de ne pas ébruiter les fautes de leurs prêtres. La réaction des populations locales vis-à-vis des couples cléricaux est tout aussi diverse, dénonçant ou tolérant les transgressions du prêtre : ainsi, dans les années 890, Angelric, prêtre dans la Marne, est dénoncé à l’évêché de Châlons par certains de ses paroissiens pour s’être fiancé avec une dénommée Grimma, et ce avec l’accord des parents de l’intéressée et d’autres paroissiens. Dans ce contexte, on peut émettre l’hypothèse d’une « parenthèse carolingienne » : malgré un biais documentaire, dû au manque de sources non normatives et aux limites que représentent les correspondances de Boniface et d’Hincmar, qui rend difficiles les généralisations à l’échelle du monde franc, la baisse radicale du nombre de clercs en couple et/ou pères peut être associée à plusieurs changements. Parmi eux, la surveillance accrue du clergé local ou la baisse de l’âge à l’entrée en formation, qui retire très tôt des jeunes hommes du marché matrimonial, indiquent un changement des pratiques, notamment des modes de conjugalité qui penchent plus vers le concubinage – plus discret que le mariage mais donc moins visible dans les sources. Par ailleurs, le IXe siècle représente une étape pour la conjugalité : les couples laïcs apparaissent de plus en plus clairement dans les sources en tant qu’entité conjugale bien définie, tandis que les clercs sont exclus de la sphère matrimoniale désormais réservée aux laïcs. L’époque carolingienne marque un tournant à cet égard, avec une perception de moins en moins positive de la conjugalité cléricale.

5La troisième phase (950-1150) doit s’étudier au prisme des chartes et dans le contexte d’une hostilité croissante envers les couples cléricaux. Les sources diplomatiques montrent une plus grande variété de profils et différents modes de conjugalité chez les prêtres ruraux, clercs cathédraux ou évêques qui apparaissent avec leurs conjointes et/ou leurs enfants : par exemple, en 1019, Amart, chanoine de la cathédrale de Béziers, vend un alleu en compagnie de sa concubine Benoîte ; plus tard, en 1043, dans le Languedoc, le diacre Raimond donne un alleu à sa femme Arsinde, qui passera après elle à leurs enfants s’ils en ont – ce clerc majeur envisage ainsi sans problème une sexualité qui lui est pourtant proscrite. Si l’épiscopat a privilégié le mariage, parfois après ordination, les autres grades se font plus discrets, avec un statut souvent difficile à déterminer. Ces couples sont en tout cas, dans leurs pratiques, assez similaires aux laïcs, si ce n’est que leurs stratégies matrimoniales et familiales ne sont pas aussi bien perçues. La transmission de père en fils, parfaitement naturelle chez les laïcs, est vue au sein du clergé comme une transgression majeure. De fait, la question des fils de clercs, absente avant le XIe siècle, est un enjeu majeur de la réforme grégorienne – moment de tensions pour les familles et couples cléricaux – qui voit dans leur empêchement de devenir prêtres un moyen de mettre fin à la conjugalité cléricale. Quant aux femmes, elles sont rejetées du domicile conjugal – c’est en tout cas ce que réclame l’Église par le biais de textes excluant sans distinction épouses et concubines – et perdent toute légitimité, juridique au moins, après le concile de Latran II qui dissocie définitivement les états marié et clérical.

6L’évolution des couples cléricaux n’est donc pas linéaire et représentations et pratiques doivent être bien distinguées. Cela étant, la situation des couples cléricaux au haut Moyen Âge n’est pas allée en s’améliorant : dans le contexte d’une progressive distinction entre clercs et laïcs, les premiers se trouvent rejetés du côté des célibataires, au moins en théorie puisque Latran II n’a certainement pas marqué un coup d’arrêt à la conjugalité cléricale, celle-ci ayant cependant basculé définitivement dans une forme de marginalité.

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Pour citer cet article

Référence électronique

« Margot Laprade, Conjugalité, sexualité, famille au sein du clergé dans le monde franc (IVe-XIIe siècle) »Genre & Histoire [En ligne], 37 | 2026, mis en ligne le 01 juin 2026, consulté le 09 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/genrehistoire/12178 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16h3s

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