Clara Kalogérakis, Des trésors animés et abîmés ? Les infantes des Espagnes sur la scène matrimoniale européenne (fin du Moyen Âge – Première modernité)
Texte intégral
1L’historiographie des alliances dynastiques de la fin du Moyen Âge et du début du XVIe siècle a longtemps privilégié les logiques masculines du pouvoir, les stratégies étatiques ou les seules biographies exceptionnelles de reines célèbres. Les infantes castillanes et aragonaises, pourtant placées au cœur des recompositions politiques européennes, ont souvent été réduites à des monnaies d’échange, à des figures tragiques ou à des silhouettes effacées derrière leurs époux. La thèse entend répondre à ce constat en proposant une relecture d’ensemble des mariages diplomatiques des filles d’Isabelle la Catholique (1451-1504) et de Jeanne de Castille (1479-1555), envisagés comme lieux d’expérimentation politique, de rencontres culturelles et de construction d’un pouvoir féminin spécifique, en un temps de charnière dynastique.
2L’étude porte sur huit infantes, Trastamare puis Habsbourg, replacées dans une séquence de transition marquée par les guerres d’Italie, l’essor des monarchies composites, l’ouverture atlantique et les premières fractures confessionnelles. La démarche revendique une articulation entre histoire politique, histoire du genre, Queenship Studies, comparatisme dynastique et histoire connectée. Elle repose sur un vaste corpus plurilingue associant correspondances diplomatiques, traités de mariage, comptes, chroniques, testaments, iconographie et culture matérielle. La thèse mobilise des fonds conservés dans 17 sites d’archives et bibliothèques européens (Archives de Simancas, Archives départementales de Lille, Bibliothèques nationales d’Espagne et de France, Archives apostoliques du Vatican, The National Archives, Arquivo da Torre do Tombo, etc.) et propose en annexe l’édition et la traduction de 43 documents (notamment des correspondances, des bulles et une dispense papales, des actes de comptes, ainsi que des actes de chancellerie, etc.), dont 36 inédits, effort documentaire qui constitue l’un de ses apports majeurs.
3Le travail s’organise en trois parties et sept chapitres. La première interroge l’objet matrimonial dans son contexte politique et symbolique. Les cérémonies, les voyages, les entrées princières et les dispositifs du faste y apparaissent comme des mises en scène de légitimation territoriale. Ils livrent également des éléments encore peu analysés sur le rapport des territoires à l’union matrimoniale, sur les émotions suscitées par l’accueil d’une infante, sur le prix payé par les différents acteurs, ainsi que sur ce qui se dissimule derrière les « joies » et l’amour mis en scène autour du mariage princier. En effet, l’accueil d’Isabelle d’Aragon-Castille au Portugal (1490), celui de Jeanne de Castille dans les Pays-Bas bourguignons (1496) et celui de Catherine d’Aragon en Angleterre (1501) montrent que ces cérémonies ne relèvent pas seulement du faste matrimonial. Elles organisent une participation collective des territoires, selon une stricte hiérarchie sociale, tout en projetant l’alliance sur une scène européenne. La joie, l’amour et l’adhésion qui y sont proclamés doivent donc être lus comme des affects politiques mis en scène. Ils masquent partiellement les coûts matériels et symboliques de l’envoi et de la réception des infantes, comme le coût du voyage, celui de l’accueil, la mobilisation des villes, les dépenses somptuaires et les risques de ressentiment. La lettre d’Isabelle la Catholique au docteur Puebla, du 23 mars 1501, dans laquelle elle souhaite que l’arrivée de Catherine en Angleterre « ne cause aucun dommage » mais apporte seulement des bienfaits, est particulièrement révélatrice de cette tension entre honneur dû au rang princier et nécessité de ne pas fragiliser les territoires récepteurs. Il devient également possible de relire l’amour présupposé entre Philippe le Beau et Jeanne de Castille (20 octobre 1496) en montrant comment des récits amoureux ont également été élaborés autour des unions matrimoniales de ses sœurs. C’est le cas, notamment, de l’urgence à consommer un mariage pourtant dicté par la politique, comme dans l’union entre Alphonse de Portugal et Isabelle d’Aragon-Castille, sœur aînée de Jeanne (1490). Les négociations matrimoniales, quant à elles, replacent les infantes au centre des équilibres européens et permettent de saisir la place de chaque union dans la diplomatie globale, et non plus dans un simple parcours de vie. L’observation des nuances diplomatiques et des projets de mariage, même ceux restés inaboutis, permet de poser les structures d’une pensée globale, afin de comprendre l’intégration des infantes dans leur nouveau territoire à l’aune de certaines déceptions diplomatiques.
4La deuxième partie analyse les structures globales de l’alliance : logiques familiales, homogamie et hypogamie, paix dynastique, cadre canonique du mariage, usages du sacré et ambitions d’une Chrétienté politique en recomposition. Au sein de ces structures, il est également possible d’observer la place des individus, puisque les princes, tout comme les princesses, sont dépositaires d’un enseignement diplomatique qui leur permet de mieux jouer des normes établies. Le choix de comprendre ces dynamiques donne à voir comment les infantes elles-mêmes pouvaient jouer de leur droit au consentement, dans le cadre d’un sacrement chrétien comme celui du mariage, malgré l’exceptionnalité des mariages princiers, souvent compris uniquement à travers l’observation des dispenses matrimoniales. Isabelle d’Aragon-Castille, Marguerite d’Autriche, Jeanne de Castille et même Catherine de Habsbourg font toutes fonctionner leur droit au consentement, selon des déclinaisons différentes, pour disposer d’une forme d’agentivité dans les négociations. Dès 1505, Marguerite retarde son consentement et négocie elle-même certains éléments du contrat de mariage, tout en suivant les directives de son père, Maximilien de Habsbourg, qui lui recommande de ne pas froisser le roi Henri VII d’Angleterre. En parallèle, en 1506, alors que Ferdinand le Catholique cherche à devancer son présumé allié dans les négociations autour du remariage d’Henri VII, il promet au souverain anglais la main de Jeanne de Castille, lui offrant ainsi la perspective d’un accès privilégié à la couronne castillane. Le refus de Jeanne d’enterrer son époux défunt, Philippe le Beau, peut être relu à la lumière de ces enjeux, tout comme les écrits de Gutierre de Fuensalida, de Ferdinand et de Catherine d’Aragon évoquant « l’indisposition » momentanée de la reine et la nécessité de ne pas la brusquer. Catherine de Habsbourg, en 1520, adopte, quant à elle, une position bien plus frontale et mobilise des témoins et des usages notariés afin de prouver son non-consentement à une union avec le fils du duc de Saxe, voulue par son frère, Charles Quint.
5La troisième partie étudie l’agentivité dans les interstices du pouvoir, les ressources économiques (dots, douaires, terres), la maternité, les entourages, la médiation diplomatique, les usages de l’écrit et les dynamiques matrilinéaires. L’ensemble montre que les moyens proprement féminins du pouvoir ne se situent pas seulement dans l’exercice institutionnel de l’autorité, mais dans des formes relationnelles, patrimoniales, symboliques, religieuses et diplomatiques adaptées à des contextes souvent contraints. Derrière une dot, des arrhes ou un douaire se cache une circulation de biens orchestrée autant symboliquement qu’économiquement, ce qui entraîne des enjeux de pouvoir et d’intégration dynastique. Les cas de Catherine d’Aragon (1509-1536) et d’Éléonore de Habsbourg (1518-1521) sont particulièrement étudiés pour nuancer l’idée selon laquelle avoir un enfant dans sa maison d’origine garantissait cette intégration. Par ailleurs, ces deux mêmes cas charnières, mis en relation avec leurs sœurs respectives, permettent de saisir une tout autre forme d’agentivité. Ces infantes devaient œuvrer diplomatiquement et ont eu plus de pouvoir qu’on ne le pense, lorsqu’on observe leur action hors des seuls actes flamboyants de la diplomatie, mais également à travers leur connaissance des droits, des interlocuteurs, et leur action sur leurs entourages. Il est alors possible de repérer une jonction d’action autour de Catherine d’Aragon pour les infantes Trastamare et Habsbourg, qui, afin de soutenir le dessein impérial, ont innové en matière d’agentivité. Par exemple, leur agentivité se manifeste dans leur capacité à administrer leurs terres, à construire un réseau local, ou encore à affirmer leur camp et leur autorité par le vêtement, l’ostentation et les dispositifs du faste. Elle s’exprime également dans la surveillance des cours, des entourages et des ambassadeurs, ainsi que dans leur manière de se positionner comme épouse, sœur ou fille, en choisissant tantôt l’isolement, tantôt la mise en visibilité. Enfin, et surtout, elle apparaît dans leur usage de l’écrit, qu’il soit commandité pour nourrir la mémoire dynastique ou mobilisé dans la gestion diplomatique. Les infantes passent ainsi du statut attendu de « filles obéissantes » à celui de véritables servantes de la diplomatie, faisant des liens princiers, du moins dans ce contexte impérial, des réseaux à la fois familiaux, patrimoniaux, puis quasi professionnels. Elles agissent comme des ambassadrices qui n’en portent pas le nom, au service de stratégies dynastiques auxquelles elles contribuent aussi par leurs propres choix. Selon leur position, elles se réapproprient ou non le langage du projet impérial. On observe alors une mobilisation plus affirmée du projet universaliste impérial chez des figures comme Catherine d’Aragon ou Éléonore de Habsbourg, tandis que Catherine de Habsbourg déploie plutôt une diplomatie familiale entre son époux, Jean III de Portugal, et son frère, Charles Quint, en appelant notamment à l’amour fraternel.
6Parmi les résultats les plus stimulants figurent la mise en évidence du rôle médiateur des infantes entre lignages et territoires, la relecture de la maternité comme ressource politique ambivalente plutôt que comme une garantie automatique d’influence ou encore l’idée d’intégrations inachevées révélant les limites de l’assimilation d’une puissance ibérique en expansion. La thèse contribue alors à déplacer le regard des seuls souverains vers les circulations féminines qui participent à la fabrication de l’Europe des couronnes.
7La conclusion de cette thèse propose une typologie nuancée de l’agentivité féminine, en soulignant à la fois les continuités et les évolutions entre Trastamare et Habsbourg. Les premières restent plus souvent inscrites dans une logique d’obéissance et d’ancrage dynastique tandis que les secondes paraissent davantage intégrées à un projet impérial, avec des formes plus affirmées de médiation, de gouvernement et de conscience généalogique. La thèse défend ainsi l’idée d’une diplomatie féminine propre, relationnelle, mémorielle, scripturale et souple, qui participe pleinement à la fabrique politique de l’Europe. Les infantes furent des actrices décisives mais contraintes de la recomposition européenne. Leurs mariages doivent être compris comme des espaces de pouvoir féminin, d’hybridation culturelle et de négociation dynastique, plutôt que comme de simples alliances conclues entre hommes. Cette étude ouvre des perspectives sur les formes genrées de la souveraineté, les mobilités dynastiques et les modalités concrètes du pouvoir dans l’Europe en mutation des XVe-XVIe siècles.
Pour citer cet article
Référence électronique
« Clara Kalogérakis, Des trésors animés et abîmés ? Les infantes des Espagnes sur la scène matrimoniale européenne (fin du Moyen Âge – Première modernité) », Genre & Histoire [En ligne], 37 | 2026, mis en ligne le 01 juin 2026, consulté le 07 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/genrehistoire/12181 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16h3t
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