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Travaux soutenus

Lucie Jardot, Un corps à deux têtes. Pouvoirs partagés et collaboration conjugale à la fin du Moyen Âge et au début de l’époque moderne (ducs et duchesses de Bourgogne et de Bourbon)

Thèse de doctorat en histoire médiévale, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, sous la direction d’Olivier Mattéoni et Martine Clouzot, soutenue le 24 octobre 2025.

Texte intégral

1Cette thèse propose de renouveler l’histoire politique médiévale en analysant la co-construction du pouvoir à l’échelle du couple princier. Elle s’inscrit dans une approche croisant histoire du genre, pratiques de gouvernement et iconographie dans la perspective d’un long XVe siècle. Elle interroge l’exercice du pouvoir par les ducs et les duchesses en titre de la principauté bourguignonne entre 1369 et 1539 (polarisée entre Lille/Gand et Dijon) et de la principauté bourbonnaise (localisée autour de Moulins, Souvigny et Bourbon-l’Archambault) entre 1371 et 1523. Le Moyen Âge a longtemps été perçu comme une période où les femmes étaient tenues à l’écart du pouvoir. Le poids des normes de genre serait tel que les rôles assignés aux princes et aux princesses auraient été parfaitement établis, excluant de facto les princesses de la sphère politique. L’historiographie a depuis une vingtaine d’années démontré avec vigueur que les femmes pouvaient gouverner et qu’elles parvenaient à le faire en bénéficiant de certains interstices. Mais cette question n’a toutefois jamais été posée sous l’angle de la collaboration conjugale puisque ce sont avant tout les pratiques de régences dans le royaume de France ou le pouvoir de certaines femmes de l’aristocratie qui ont cristallisé l’attention des historiens et historiennes. En d’autres termes, les délégations de pouvoir plus ou moins formelles au profit des épouses, parfois sollicitées par les sujets eux-mêmes, sont encore passées sous silence alors qu’elles constituent un mouvement de fond dans les grandes principautés de la fin du Moyen Âge et du début de l’époque moderne dans le royaume de France.

2La thèse entreprise propose de relire ainsi à nouveaux frais la pratique du pouvoir à l’aune des couples princiers dont certains sont restés célèbres à l’image de Philippe le Bon et Isabelle de Portugal, Pierre II de Bourbon et Anne de France, Philippe le Beau et Jeanne de Castille. La comparaison choisie permet d’éclairer l’importance de la particularité territoriale de la principauté bourguignonne dans le partage des tâches. La dynastie bourbonnaise offre un contrepoint idéal car elle est beaucoup plus homogène territorialement. De plus, les liens partagés entre les ducs de Bourbonnais et de Bourgogne sont forts. Au-delà du sang capétien, ils partagent une frontière commune et de nombreux liens matrimoniaux. Ces ressemblances et différences sont l’occasion de généraliser ou au contraire d’isoler les spécificités de la collaboration conjugale princière de chaque dynastie.

3La riche documentation disponible pour ces deux principautés permet d’envisager le partage des tâches et les effets de la coopération conjugale sur le gouvernement. Ainsi cette étude s’appuie-t-elle sur un corpus aussi large que divers puisque des sources de nature diplomatique, iconographique, normative et comptable ont été mobilisées. Ce sont les actes de la pratique, émanant des chancelleries ducales bourbonnaise et bourguignonne qui ont néanmoins été notre matière première. La dimension comparatiste posait alors un défi méthodologique de taille en raison de la disparité documentaire. L’abondance des archives des princes de Bourgogne contraste avec les fonds pour leurs homologues bourbonnais. Au total, les résultats présentés reposent sur l’analyse et la mise en série informatique de 3 580 chartes pour les couples princiers bourguignons, et 1 134 pour ceux du Bourbonnais récoltées dans de nombreux centres d’archives (Dijon, Lille, Paris, Bruxelles, Madrid, Simancas, Barcelone, Saint-Étienne).

4Ce travail éclaire un mouvement qui dépasse les seules frontières géographiques de mon étude. La conjugalisation du pouvoir s’observe dans de nombreux ensembles de l’Europe des XIVe-XVIe siècles. Il apparaît clairement que le couple princier est à cette période une cellule privilégiée pour adopter des stratégies territoriales communes et répondre aux défis que pose l’administration de tels ensembles grandissants. Il est clair que la participation des duchesses au gouvernement, de manière plus ou moins formelle, a remodelé la pratique du pouvoir par les ducs. Cette coopération s’est assortie d’une répartition des rôles loin d’être statique et similaire. Ainsi, la première partie de mon travail envisage tous les aspects qui ont influencé l’assignation des tâches : éducation, mariage, impératifs économiques et patrimoniaux. Aussi la fusion théorique du mari et de sa femme en une seule « chair », décrite à plusieurs reprises dans la Bible notamment dans l’Épître de Paul aux Corinthiens, se double d’une fusion effective des titres, des emblèmes, des devises, voire de certains sceaux gravés expressément pour des couples.

5Le choix privilégié de l’épouse comme relai du pouvoir s’adosse à cet idéal et justifie une délégation préférentielle du pouvoir en sa faveur. La deuxième partie de mon travail s’applique à envisager comment, en vertu de cette conception, la collaboration conjugale a été un moyen pour faire face aux défis notamment géographiques des principautés médiévales. Les stratégies territoriales ont ainsi été reconstituées grâce aux comptabilités, et aux actes de la pratique ce qui a abouti à une production cartographique importante à l’aide des outils SIG. Ces représentations permettent de localiser la présence alternée et/ou concentrée des époux comme Marguerite de Flandre et Philippe le Hardi qui occupent chacun le comté de Flandre et le duché de Bourgogne puis inversement. Au contraire, lors de moments importants pour la dynastie (gésine, baptême…), les époux se retrouvent et demeurent dans la même résidence ou ville. Ces cartes, complétées par celles des dons, des figurations monumentales, des dots, des douaires, éclairent les stratégies territoriales adoptées par les couples princiers étudiés. À cette coopération formelle, s’ajoutent des délégations de pouvoir, délimitées dans le temps et dans l’espace, manifestations par excellence du gouvernement conjoint. Néanmoins, cette forme exceptionnelle de collaboration ne doit pas masquer la coopération plus ordinaire entre les époux. Son examen, en troisième et dernière partie, révèle que la vision fonctionnelle ne résiste pas à un examen approfondi des chartes passées individuellement ou conjointement. Plus encore, la collaboration conjugale ne répond à aucun modèle. Il s’agit d’une modalité de gouvernement mobilisée plus ou moins régulièrement par les princes. Elle est à ce titre pratiquée de manière très différente. La typologie dégagée à la fin du manuscrit permet de rendre compte de la multiplicité des facteurs qui expliquent la mobilisation différenciée de la cellule conjugale.

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Pour citer cet article

Référence électronique

« Lucie Jardot, Un corps à deux têtes. Pouvoirs partagés et collaboration conjugale à la fin du Moyen Âge et au début de l’époque moderne (ducs et duchesses de Bourgogne et de Bourbon) »Genre & Histoire [En ligne], 37 | 2026, mis en ligne le 01 juin 2026, consulté le 08 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/genrehistoire/12188 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16h3u

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