Ian Forrest, Gender and Authority in the Late Medieval Church. A New History
Ian Forrest, Gender and Authority in the Late Medieval Church. A New History, Ithaca et Londres, Cornell University Press, 2025, xii + 293 p.
Texte intégral
1Cet ouvrage revisite et révolutionne l’un des champs d’étude les plus fructueux de l’histoire des masculinités médiévales de ces dernières années, celui de la masculinité du clergé. Lorsque ce domaine a commencé à être défriché dans les années 1990, les historiens sont souvent partis du principe que la masculinité du clergé serait vulnérable et anxieuse, car les hommes du clergé se voyaient interdire des activités considérées comme fondamentales pour la masculinité à toutes les époques : l’activité sexuelle et la violence. Certains auteurs sont même allés jusqu’à suggérer que le clergé médiéval risquait de ne pas être considéré comme faisant partie du genre masculin, mais comme un troisième genre ou une « émasculinité ». On supposait que cette position précaire se serait aggravée à la suite du mouvement de réforme qui traverse la Chrétienté entre le milieu du XIe et le XIIIe siècle. L’angoisse provoquée par l’incapacité de « prouver leur masculinité » par le sexe, la reproduction et la violence aurait conduit les ecclésiastiques à recourir à des mécanismes compensatoires ou à s’engager malgré tout dans des activités masculinisantes pourtant interdites, provoquant l’intervention corrective de la hiérarchie ecclésiastique. Cependant, à mesure que ce champ d’études a mûri, ces hypothèses fondatrices ont été sérieusement remises en question. Les hommes d’Église disposaient de nombreux moyens pour se comporter et être acceptés comme des hommes tout court. La lutte virile contre le péché était un thème aussi ancien que le christianisme lui-même, tandis que la masculinité sociale pouvait être atteinte de bien d’autres manières que les historiens ne l’avaient d’abord imaginé. Un clergé plus détendu et plus sûr de sa masculinité a émergé, dans lequel, même s’ils étaient célibataires et s’abstenaient de toute violence, ses membres pouvaient être des hommes du village (voire des hommes de la ville ou des hommes de la noblesse) ainsi que des hommes d’Église. La question semblait réglée.
2Ian Forrest reprend ce qui paraît à première vue être un débat historiographique clos et le rouvre en poussant plus loin la réflexion. Et si la masculinité n’était pas seulement accessible au clergé, mais constituait une partie essentielle de sa composition ? Et si la masculinité cléricale n’était pas principalement façonnée par le besoin de remplacer quelque chose qui a été perdu, mais constituait au contraire un aspect fondamental de l’identité cléricale, voire un élément constitutif de l’Église médiévale ? Et si cela était vrai pour une autre raison fondamentale, si évidente qu’elle en devient banale : le « fait unique, bien connu et incontournable » que le clergé chrétien était des hommes et que l’Église était dirigée par ces hommes (p. 1). En se concentrant sur l’Angleterre à partir du XIIIe siècle, lorsque la réforme a atteint son apogée, et sur les siècles qui ont suivi, au cours desquels l’Église a dû faire face à de nouveaux défis, Forrest examine sous plusieurs angles comment la masculinité était constitutive de l’Église médiévale tardive et comment ce fait a été naturalisé et rendu invisible. Cette histoire commence avec les évêques et leur manière de gouverner. Forrest analyse comment, dans leurs lettres à leurs subordonnés, sur lesquels ils n’avaient que peu de moyens de coercition directs, les évêques mobilisaient un discours d’égalité masculine par lequel ils espéraient les inciter à accomplir leurs instructions avec zèle. En nommant des personnes à des fonctions ecclésiastiques ou en leur confiant une mission spécifique, les évêques faisaient appel à la virtus de leurs correspondants, ce qui à cette époque signifiait encore leur virilité (virtus étant compris comme dérivant de vir ou « homme »), leur force physique et mentale et leur capacité d’action, ainsi que leur intégrité morale. Il note comment cette approche exclut par défaut les femmes : celles-ci ne pouvaient en aucun cas faire partie du boys’ club chargé de mettre en œuvre la volonté de Dieu sur terre. Dans un deuxième chapitre, Forrest s’intéresse ensuite aux femmes qui avaient les compétences, l’expérience et la position sociale nécessaires pour remplir des fonctions similaires, mais qui n’ont jamais été mobilisées pour les exercer par le gouvernement de l’Église. Les abbesses et les prieures avaient toutes les mêmes caractéristiques que les ecclésiastiques sollicités par les évêques sollicitaient pour travailler pour eux, sauf qu’elles étaient des femmes. Elles dirigeaient des établissements importants, gouvernaient leurs domaines et parcouraient le pays, accompagnées d’une suite de serviteurs et de juristes afin de défendre les droits de leur institution. Pourtant, l’épiscopat n’a nullement exploité ce potentiel de gouvernance, aussi utile qu’il aurait pu lui être, car les femmes étaient exclues par défaut d’un gouvernement ecclésiastique défini a priori comme masculin.
3Forrest poursuit son récit en se tournant vers une relation différente, celle entre le clergé paroissial et les laïcs, telle qu’elle ressort notamment des « visitations » régulières désormais effectuées pour discipliner ces deux parties en les encourageant à se dénoncer mutuellement. Il relève à nouveau à quel point les femmes étaient proches du pouvoir et de l’influence dans l’Église sans que ce potentiel soit exploité. Pour cela, il puise dans la littérature abondante sur la participation des femmes laïques à la préservation de la structure de l’Église à la fin du Moyen Âge et aux activités sociales nécessaires pour la financer et la mettre en œuvre : les « good women of the parish » qui contribuaient à son bon fonctionnement. Il examine le rôle des femmes qui cohabitaient avec les prêtres, moins du point de vue de l’activité sexuelle réelle ou soupçonnée qui a tendance à attirer l’attention des historiens, que du point de vue de la manière dont elles contribuaient à renforcer le caractère social et l’autorité des prêtres, agissant comme des épouses de facto. Là encore, il trouve un « womanpower » inutilisé, voire activement réprimé, qui aurait pu être mobilisé dans le fonctionnement de l’Église. Puis, dans le quatrième chapitre, Forrest passe de ces femmes, ostensiblement ignorées ou activement réprimées par la hiérarchie ecclésiastique, aux prêtres de paroisse que cette dernière mettait au centre de la scène, dans une position très exposée. Une analyse quantitative d’un large échantillon de registres de visitation permet de révéler les paradoxes de la position d’un prêtre. Il était à la fois un chef de famille éminent et souvent propriétaire foncier, mais il n’était pas censé laisser cet aspect de sa personnalité sociale compromettre son statut de prêtre. En fait, il n’était pas si facile d’être à la fois homme du village et homme d’Église.
4Les deux derniers chapitres sont les plus radicaux du livre, reprenant le mouvement entre le potentiel féminin inutilisé et les conséquences déstabilisantes pour le clergé de l’insistance sur le fait qu’ils soient des hommes. En déchiffrant subtilement de rares informations glanées dans les registres de visitation, Forrest soutient que la possibilité pour les femmes de remplir des fonctions cléricales ou semi-cléricales – assister le prêtre pendant la messe, sonner les cloches de l’église, ou même baptiser les nourrissons ou entendre les confessions – était une possibilité distincte et reconnue, voire une fonction familière que les femmes assumaient quand des hommes manquaient. Même si la prédication publique, par exemple, était interdite aux femmes, l’enseignement moral en privé était explicitement autorisé, créant des contextes qui surprennent par leur acceptation désinvolte : parmi les religieuses de l’abbaye de Barking, par exemple, ou même dans la bouche de femmes mystiques mais orthodoxes comme Margery Kempe. Pour Forrest, le caractère tout à fait ordinaire de ces initiatives aide à expliquer les attaques disproportionnées, stridentes et verbeuses, que suscitaient les rares défenses des femmes assumant des fonctions sacerdotales, par exemple lorsqu’elles étaient exprimées par l’hérétique Walter Brut en 1391, ou par deux femmes interrogées pour hérésie au début et à la fin du XVe siècle.
5Enfin, Forrest se tourne vers les hommes qui faisaient en quelque sorte partie de l’Église tout en étant en dehors de celle-ci, les pardonneurs (pardoners) et les invocateurs (summoners) satirisés par Chaucer, et vers la crainte associée qu’un prêtre qui semblait être un homme puisse se révéler une femme. Les pardonneurs (qui vendaient des indulgences) et les invocateurs (qui convoquaient les gens devant les tribunaux ecclésiastiques, souvent pour des délits sexuels) étaient des personnages méprisés tant par les laïcs que par les évêques, largement associés à l’efféminé. C’étaient des personnages véritablement polluants, qui étaient généralement des laïcs mais qui exerçaient des fonctions semi-cléricales, par exemple lorsque les pardonneurs montaient en chaire pour vendre leurs marchandises. En contrepoint à cette analyse, Forrest propose une lecture attentive et réfléchie de la légende de la papesse Jeanne et d’autres rumeurs selon lesquelles des femmes se faisant passer pour des hommes pourraient devenir prêtres. Cela pourrait être considéré comme une autre manifestation de l’inquiétude du clergé soucieux de préserver sa masculinité et de vérifier que les prêtres sont bien de sexe masculin. Mais d’un autre côté, on pourrait également avancer une interprétation plus positive et « trans », comme la prise de conscience qu’une personne sans un certain type d’organes génitaux pouvait authentiquement remplir un rôle masculin et sacerdotal.
6Il s’agit donc d’un ouvrage pionnier, qui repose sur des années de recherche archivistique et des lectures approfondies mais sans encombrer l’argumentation. Il faut espérer qu’il ouvrira la voie à d’autres analyses tout aussi subtiles du gouvernement institutionnel et de ses mécanismes genrés au-delà de l’Église en Angleterre à la fin du Moyen Âge.
Pour citer cet article
Référence électronique
Christopher Fletcher, « Ian Forrest, Gender and Authority in the Late Medieval Church. A New History », Genre & Histoire [En ligne], 37 | 2026, mis en ligne le 01 juin 2026, consulté le 07 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/genrehistoire/12237 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16h3e
Haut de pageDroits d’auteur
Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.
Haut de page
Afficher l’image

