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Comptes-rendus

Éric Roulet (dir.), Genre et investissement. La part des femmes dans les sociétés par actions à l’époque moderne (XVIe-XVIIIe siècles)

Paris, Classiques Garnier, 2024, 272 p.
Camille Dejardin
Référence(s) :

Éric Roulet (dir.), Genre et investissement. La part des femmes dans les sociétés par actions à l’époque moderne (XVIe-XVIIIe siècles), Paris, Classiques Garnier, 2024, 272 p.

Texte intégral

1Longtemps relégué au second plan, le rôle économique des femmes à l’époque moderne s’impose aujourd’hui comme un champ de recherche fécond. Si leur implication dans le commerce et la gestion d’entreprise a été mise en lumière, leur participation en tant qu’investisseuses, notamment dans les formes capitalistiques naissantes de l’époque moderne, reste encore méconnue et mérite d’être interrogée. C’est tout l’objet de l’ouvrage Genre et investissement, qui s’attache à combler cette lacune. Dirigé par Éric Roulet, ce livre collectif rassemble les actes de la journée d’étude « Des femmes d’argent. Les femmes et le monde des affaires en France à l’époque moderne » qui s’est tenue le 5 octobre 2022 au Centre universitaire du musée de Boulogne-sur-Mer dans le cadre du programme ANR ACTIMOD. Huit contributions y explorent les formes concrètes d’engagement financier de femmes, en particulier à travers leur participation aux sociétés par actions, et proposent ainsi un état des lieux tout en posant les bases d’une histoire plus globale de l’investissement féminin. L’ambition du volume est d’éclairer un pan encore obscur de l’histoire économique en examinant comment, dans un cadre juridique souvent restrictif, certaines femmes ont su mobiliser des capitaux, déployer des stratégies d’investissement et participer activement – quoique discrètement parfois – à la marche des affaires. Son fil directeur tient à une série de tensions : entre droit et pratiques, entre contraintes familiales et marges de manœuvre individuelles, entre visibilité et effacement. Ce que révèle l’ensemble des contributions, c’est l’épaisseur d’un phénomène longtemps relégué à la marge. Certes, la plupart des femmes qui apparaissent dans les sources le font en tant qu’héritières ou veuves, plus rarement comme initiatrices d’un investissement. Mais une lecture attentive permet de dégager des profils variés, des pratiques multiples et des stratégies qui, en dépit de tout, participent pleinement à la vie économique.

2L’ouvrage s’ouvre par une contribution de Victor Le Breton (« D’imbecillitas sexus à bailleur de fonds. Quelques perspectives juridiques sur la capacité des femmes à investir dans les activités commerciales [XVIe-XVIIIe siècles] », p. 17-47) qui analyse le cadre juridique de l’investissement féminin et son évolution entre le XVIe et le XVIIIe siècle. Il montre comment les structures du droit tendent à limiter l’autonomie des femmes, tout en laissant place à des arrangements pragmatiques. L’auteur insiste également sur l’ambivalence du cadre familial : à la fois soutien et obstacle, il façonne une participation féminine à géométrie variable. Surtout, il émet l’hypothèse que le développement de formes sociétaires nouvelles ouvre des brèches en favorisant des investissements moins exposés aux obstacles liés à la visibilité juridique des femmes. Le droit s’avère alors un terrain de négociation entre contraintes et opportunités, mais l’effacement juridique devient en même temps une condition paradoxale de la participation financière. Cette tension entre retrait apparent et implication réelle traverse plusieurs études de cas. La trajectoire de Marie Marguerite Brochet, analysée par Boris Deschanel, en fournit un bon exemple (« Marie-Marguerite Brochet et les mines de charbon languedociennes [XVIIIe-XIXe siècles] », p. 89-103). D’abord cantonnée à un rôle discret dans l’entreprise minière de son époux, elle prend les rênes de la concession lorsque celui-ci s’embarque pour l’Amérique où il trouve la mort en 1795. Elle assure avec efficacité la continuité de l’exploitation, révélant a posteriori une familiarité ancienne avec ses rouages. Elle incarne ainsi parfaitement ce passage progressif de l’ombre à la lumière connu par nombre de veuves aujourd’hui étudiées, qui témoigne d’un apprentissage en creux, au sein même de la cellule familiale. La duchesse d’Aiguillon, figure de haute naissance dont Éric Roulet (« La duchesse d’Aiguillon, entre dévotion et compagnies », p. 73-87) dresse un portrait nuancé, est veuve elle aussi et manie des sommes considérables. Elle intervient dans plusieurs compagnies de commerce et de colonisation mais semble loin d’être animée par une logique spéculative, engageant davantage ses fonds pour soutenir des missions religieuses, notamment dans la Compagnie de Chine. Si ce dernier investissement s’avère un échec, il n’en révèle pas moins un usage stratégique de sa fortune, où la logique dévotionnelle façonne l’usage des ressources économiques.

3Ces figures d’élite dialoguent avec des profils plus modestes, souvent rendus visibles par leur participation à des structures locales. Christine Dousset-Seiden (« “Messieurs les pariers”. La place des femmes parmi les actionnaires des moulins toulousains au XVIIIe siècle », p. 165-189) met ainsi au jour la présence régulière, bien que minoritaire, de femmes parmi les actionnaires de deux moulins toulousains, celui du Bazacle et celui du Château. Elle y recense près de 270 femmes actionnaires au XVIIIe siècle. D’origines sociales très diverses, elles interviennent essentiellement dans la consolidation du patrimoine familial et, ce faisant, participent au financement de deux équipements urbains majeurs. Si la plupart d’entre elles sont des héritières, on trouve quelques acheteuses qui acquièrent des parts parfois importantes, participent aux bénéfices, mais restent exclues de la gestion, ce qui marque une frontière nette entre possession et pouvoir décisionnel. Ce partage genré des rôles se retrouve dans le commerce maritime méditerranéen étudié par Gilbert Buti (« Femmes et investissements maritimes en France méditerranéenne au XVIIIsiècle », p. 191-203). Malgré la rareté des sources, il parvient à documenter la participation des femmes à diverses échelles : de la pacotille investie à distance à l’armement de navires, les femmes prennent part aux affaires maritimes, souvent à l’ombre de leurs époux ou de leurs proches, mais parfois aussi de façon autonome. Là encore, les femmes interviennent, parfois durablement, sans pour autant échapper tout à fait à l’encadrement familial ou conjugal. Les réseaux, la parenté et les statuts matrimoniaux jouent également un rôle central dans la contribution de Sophie Jorrand sur la Compagnie écossaise du Darien (« Femmes, argent, réseaux. Le cas de la Compagnie écossaise de l’Afrique et des Indes, ou “Compagnie du Darien”, 1696-1700 », p. 115-163). Ses actionnaires comptent environ 7 % de femmes qui apparaissent aussi bien dans les circuits de financement que dans ceux de consommation des produits coloniaux. Les profils y sont tout aussi variés, allant de la duchesse Anne Hamilton, à la fois cheffe de famille et investisseuse stratégique qui illustre la manière dont certaines parviennent à conjuguer pouvoir domestique et influence économique, à la veuve imprimeuse Agnes Campbell Anderson, figure par excellence de la femme d’argent au sens entrepreneurial du terme. Une analyse fine des réseaux familiaux, des statuts sociaux et des trajectoires individuelles, montre que l’engagement des femmes dépasse le simple soutien passif. Même dans un contexte colonial très genré, leur rôle, quoique discret, s’avère décisif.

4Ces différentes études mettent en lumière une logique commune : l’investissement féminin se déploie rarement dans un cadre formel d’autonomie totale, mais souvent dans des interstices, des relais ou des opportunités conditionnées par le statut personnel. Ce constat est renforcé par l’analyse de Dominique Gaurier sur la Compagnie des Cent-Associés dans laquelle il identifie une vingtaine de femmes détentrices de parts entre 1627 et 1663, le plus souvent par héritage (« La Compagnie des Cent-Associés a-t-elle comporté parmi ses membres des femmes investisseuses ? », p. 105-114). L’enquête confirme que très peu d’entre elles furent à l’origine d’un investissement volontaire, mais souligne les compétences administratives mobilisées dans la gestion des parts familiales. La synthèse proposée par Anne Montenach permet de placer la situation française dans un contexte plus large (« Investir au féminin. L’argent des femmes dans l’Europe moderne », p. 49-72). En dressant un panorama des travaux récents à l’échelle européenne, elle montre comment des configurations juridiques, sociales et religieuses affectent la capacité des femmes à investir. De Londres à Livourne, de Saint-Malo à Stockholm, les situations varient. Elle revient en particulier sur la « révolution financière » anglaise de la fin du XVIIe siècle, qui voit des femmes dotées d’une relative autonomie juridique participer activement aux marchés de titres publics, parfois motivées par un sentiment que certains auteurs qualifient de « patriotisme financier ». Anne Montenach met en garde contre les généralisations simplistes : les femmes peuvent se montrer aussi audacieuses que prudentes, aussi engagées que stratégiques.

5La richesse du projet tient à la diversité des cas analysés, mais aussi à sa capacité à dégager des lignes de force : la pression du droit et de la domesticité s’y trouve nuancée par des cas concrets qui illustrent la créativité féminine pour contourner les obstacles. Ces différentes études qui nous conduisent de la finance anglaise aux ports méditerranéens, mettent en perspective l’échelle et la diversité des trajectoires. En ressort une vision nuancée et rigoureuse de l’investissement au féminin à l’époque moderne qui fait apparaître une grande variété de profils, de motivations, de formes d’intervention. Interdisant toute lecture univoque, l’ouvrage met au jour différentes logiques sociales, juridiques et économiques qui rendent possible ou empêchent l’investissement au féminin. Il ne cherche ni à minimiser le rôle de ces femmes, ni à l’exagérer, mais révèle des dynamiques, des zones de tension et des formes de contournement. Les études rassemblées dans ce livre se heurtent cependant à deux limites : les sources sont souvent lacunaires et biaisées, les cas encore trop dispersés pour dresser une typologie solide, et l’on attend des comparaisons à échelle internationale. Mais la richesse des contributions et la diversité des angles d’approche dessinent un vaste aperçu qui ouvre de précieuses pistes de recherche. Le rôle des femmes dans l’économie de l’Ancien Régime, encore trop souvent sous-estimé, y gagne une visibilité accrue. Le livre ne prétend pas clore le sujet, au contraire, il ouvre des horizons nouveaux.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Camille Dejardin, « Éric Roulet (dir.), Genre et investissement. La part des femmes dans les sociétés par actions à l’époque moderne (XVIe-XVIIIe siècles) »Genre & Histoire [En ligne], 37 | 2026, mis en ligne le 01 juin 2026, consulté le 09 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/genrehistoire/12265 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16h3g

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Auteur

Camille Dejardin

Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne – IDHE.S
camille.dejardin@etu.univ-paris1.fr

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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