Navigation – Plan du site

AccueilNumeros37Comptes-rendusIsabelle Matamoros, Le pouvoir de...

Comptes-rendus

Isabelle Matamoros, Le pouvoir des lectrices. Une histoire de la lecture au XIXe siècle

Paris, CNRS Éditions, 2025, 348 p.
Emmanuelle Chapron
Référence(s) :

Isabelle Matamoros, Le pouvoir des lectrices. Une histoire de la lecture au XIXe siècle, Paris, CNRS Éditions, 2025, 348 p.

Texte intégral

  • 1 Judith Lyon-Caen, La lecture et la vie. Les usages du roman au temps de Balzac, Paris, Tallandier, (...)

1Les lectrices du XIXe siècle nous semblent familières : on a tant parlé d’elles, avec des mots qui paraissent avoir si peu changé depuis l’Ancien Régime – lectrices incapables de distinguer la réalité et la fiction, qui lisent jusqu’à s’en tuer les nerfs et faillir à leurs obligations de mère et d’épouse, quand elles ne prétendent pas, pire encore, prendre elles-mêmes la plume – que cette profusion de discours anxieux et puissants forme une croûte qui empêche de voir les lectrices, à une époque où le développement de l’alphabétisation féminine et la croissance de la production imprimée changent pourtant ce que peut vouloir dire « lire au féminin ». En croisant histoire de la lecture et histoire du genre, cet ouvrage remarquable tiré d’une thèse remarquée comble ainsi une vraie lacune. Le parti pris d’Isabelle Matamoros est double. Il s’agit d’abord, justement, de ne pas séparer l’analyse des pratiques de celle des normes, en considérant toute expérience de lecture – celles de l’apprentissage en particulier, mais pas seulement – comme un lieu d’inculcation, d’accommodement ou de contournement des règles. Sans postuler que la lecture serait, par nature, un espace de liberté (de braconnage, pour reprendre l’expression consacrée de Michel de Certeau), l’autrice l’interroge plutôt comme une matrice de la sexuation des identités sociales : c’est (aussi) en apprenant à lire que l’on apprend à être une femme dans la société du XIXe siècle. Le second parti pris concerne le corpus des sources. L’histoire de la lecture repose toujours sur la combinaison de traces hétérogènes et dispersées, extérieures à l’acte de lire (étude de la production imprimée, discours sur la lecture) ou liées à ce moment (récits de soi, annotations sur ou à côté des livres). Isabelle Matamoros fait le choix de s’appuyer principalement sur les écrits personnels, correspondances, journaux et récits autobiographiques. Un important travail de repérage en archives et en bibliothèques lui a permis d’exhumer, aux côtés de figures déjà familières à la communauté historienne, une cohorte de lectrices inconnues, soit 64 femmes nées entre 1789 et 1832. Ce choix de se concentrer sur une seule génération élargie permet d’assurer la cohérence des analyses, puisque les scriptrices, principalement issues de la noblesse et de la bourgeoisie, partagent un même monde de normes et d’objets. Même si l’on suit certaines femmes assez loin dans le siècle, l’enquête se situe par conséquent en amont des transformations les plus bruyantes de la « révolution de la lecture » et des revendications féministes de la fin du XIXe siècle. Des deux critiques généralement faites à ce type de sources – celle de masquer la lecture derrière les codes de la plume et celle de présenter des expériences individuelles et peu généralisables – Isabelle Matamoros fait une force, ces récits lui fournissant un matériau formidable pour étudier les modalités, forcément singulières, de l’incorporation des normes et l’importance de la littérature comme instrument de construction du moi, de l’enfance à l’âge adulte, en écho aux travaux de Judith Lyon-Caen1.

2La première partie est consacrée au temps des apprentissages. On sait que l’histoire de l’entrée dans la lecture est difficile à écrire à hauteur d’enfant, faute de sources (on n’a pas, en France, de ces collections de livres abondamment annotés par les enfants qu’a utilisées Matthew Grenby pour écrire The Child Reader) et qu’elle est particulièrement tributaire des souvenirs et du regard des adultes. Isabelle Matamoros montre que cette réflexivité du regard sur sa propre enfance est, en elle-même, matière à histoire, que la scriptrice préfère effacer son éducation derrière celle de ses frères, qu’elle les compare ou qu’elle fasse de ses premières lectures le lieu privilégié pour penser la construction d’une individualité en devenir. L’ouvrage restitue la grande diversité des contextes d’apprentissage (familiaux, scolaires, laïques ou confessionnels) pour cette génération née dans le premier tiers du XIXe siècle, dans laquelle certaines fillettes sont les premières de leur famille à savoir lire. Il met particulièrement en lumière la figure de la mère-éducatrice (souvent écrasée dans les travaux d’histoire de l’éducation), la richesse et la complexité des dynamiques qui se nouent à l’intérieur de la fratrie, de livres partagés, lus et annotés ensemble, conseillés par la sœur à son frère ou inversement, à partir notamment du très beau corpus des livres annotés de la bibliothèque familiale des Guérin, conservée au musée-château du Cayla. Isabelle Matamoros rejoint ici les suggestions de Matthew Grenby sur l’originalité du lire enfantin, à la fois capable d’une grande inventivité dans son rapport aux objets-livres et particulièrement contraint dans son rapport – genré – aux savoirs, en termes de supports, de contenus et d’objectifs visés. L’exemple encore de la bibliothèque des Guérin, où les livres de prix remportés par les collégiens « déshabituent les enfants à lire les mêmes ouvrages » (p. 103) en est une illustration frappante. La deuxième partie se consacre aux pratiques des lectrices adultes et à leur répertoire de prédilection (ouvrages de religion, romans historiques, presse féminine ou non). D’un côté, l’autrice s’appuie sur son corpus pour proposer une présentation originale des « discours sur la lecture » (médicaux ou catholiques) et de la manière dont les lectrices s’en débrouillent, parfois dans un tiraillement très conscient et exprimé du « soi contre soi » (Bernard Lahire). De l’autre, elle s’intéresse aux formes de politisation, de conscience du présent et de développement du sens critique que permettent parfois ces lectures, à la faveur de rencontres singulières – Clémentine de Como lisant la Mérope de Voltaire. Isabelle Matamoros souligne que l’accès des femmes à la littérature de leur temps – en particulier la production romantique – leur donne un fort sentiment d’inclusion dans la société, ce qui est peut-être une spécificité de cette génération, avant que le roman sentimental ne soit considéré comme féminin et dévalorisé. Cela vaut aussi pour la lecture de la presse, souvent partagée en famille, qui fait entrer les femmes dans le temps présent et la nouvelle « culture médiatique ». Enfin, la troisième partie se concentre sur des figures qui, comme Justine Guillery ou Sophie Ulliac-Trémadeure, ont fait de la lecture un travail, ou, comme Flora Tristan et les saint-simoniennes, un levier d’émancipation politique, ainsi que sur la marginalité sociale qui en est souvent le prix. Elle permet d’aborder de manière originale la question du genre des bibliothèques publiques, celui de la Bibliothèque nationale, de celle de l’Arsenal ou des bibliothèques populaires.

  • 2 Abigaël Williams, The Social Life of Books: Reading Together in the Eighteenth-Century Home, New-Ha (...)

3En même temps que le portrait d’une génération, Le pouvoir des lectrices propose une réflexion riche, précise et toujours nuancée sur la manière d’écrire l’histoire de la lecture. On retiendra trois points pour conclure. D’abord, l’importance de replacer ces pratiques dans la temporalité d’une vie qui est à la fois celle de ses pratiques et de sa représentation sociale et intime. Dans les écrits personnels, la période relative à l’entrée dans l’âge adulte est souvent la plus riche, sinon la moins reconstruite et idéalisée : elle fonctionne dans le récit comme une respiration entre la fin des injonctions de la petite enfance et les obligations du mariage, qui cantonne la lecture aux temps morts de la journée. Les souvenirs de lecture tendent d’ailleurs à disparaître dans les écrits personnels de femmes mariées (correspondances, plus que journaux), non que ces dernières ne lisent plus, mais que la lecture devienne moins dicible. Ensuite, l’impératif de sortir l’histoire de la lecture d’un face-à-face entre la lectrice et son livre pour considérer « la vie sociale des livres » (pour reprendre le titre d’Abigaël Williams2. Cette histoire de la lecture en famille, durant l’enfance ou à l’âge adulte, où les différences de genre sont à la fois inculquées, éprouvées, compensées ou contournées, est un des apports majeurs de ce livre. Enfin, ce Pouvoir des lectrices est aussi l’histoire du pouvoir de certains livres de reconfigurer le rapport au monde ou au moins la perception que les individus en ont : la source retenue met en lumière ces « événements de lecture » (suivant la notion proposée par Gérard Langlade), dans leur dimension à la fois singulière et collective. Depuis la fin du XVIIIe siècle, une partie des grandes expériences (la lecture de la Nouvelle Héloïse de Rousseau ou celle de Clarissa de Richardson par exemple) se vivent à l’unisson. Dans le premier tiers du XIXe siècle, la révolution industrielle du livre facilite désormais la simultanéité des lectures et change la nature du lien entre expérience individuelle et collective, en alignant les bibliothèques invisibles. Ici et là, Isabelle Matamoros esquisse une comparaison avec la génération suivante, celle de l’alphabétisation généralisée, du livre pour tous et des luttes féministes : l’enquête reste ouverte.

Haut de page

Notes

1 Judith Lyon-Caen, La lecture et la vie. Les usages du roman au temps de Balzac, Paris, Tallandier, 2005.

2 Abigaël Williams, The Social Life of Books: Reading Together in the Eighteenth-Century Home, New-Haven – Londres, Yale Univ. Press, 2017.

Haut de page

Pour citer cet article

Référence électronique

Emmanuelle Chapron, « Isabelle Matamoros, Le pouvoir des lectrices. Une histoire de la lecture au XIXe siècle »Genre & Histoire [En ligne], 37 | 2026, mis en ligne le 01 juin 2026, consulté le 08 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/genrehistoire/12303 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16h3i

Haut de page

Auteur

Emmanuelle Chapron

Aix Marseille Université, CNRS UMR 7303 Telemme
emmanuelle.chapron@univ-amu.fr

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

Haut de page
Search OpenEdition Search

You will be redirected to OpenEdition Search