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Comptes-rendus

Inès Anrich, Filles en conflit. Consentement et vocations religieuses. France-Espagne, XIXe siècle

Paris, CNRS Éditions, 2025, 336 p.
Aude Loriaud
Référence(s) :

Inès Anrich, Filles en conflit. Consentement et vocations religieuses. France-Espagne, XIXe siècle, Paris, CNRS Éditions, 2025, 348 p.

Texte intégral

1Le livre d’Inès Anrich, tiré de sa thèse de doctorat soutenue en 2022, parvient à faire de la question du consentement, au centre des préoccupations actuelles, un sujet d’histoire sans aucun anachronisme. Ce travail s’inscrit dans le renouvellement historiographique qui s’est opéré sur la question des vocations religieuses, sous l’influence de l’histoire sociale et culturelle du religieux, avec une attention plus grande portée aux facteurs familiaux, au genre, aux logiques d’engagement et de recomposition identitaires. Son enquête se caractérise par une approche fine de multiples trajectoires individuelles, en quête d’indices sur le consentement ou le non-consentement à la vie religieuse, du côté des filles mais aussi de leurs parents. C’est aussi une contribution à l’histoire des rapports familiaux et des relations entre l’Église et l’État dans la France et l’Espagne du XIXsiècle. Elle porte sur 107 conflits familiaux autour de vocations féminines en France et en Espagne, du début des années 1830 à la fin des années 1900, confrontés à 200 dossiers de demande de dispense de vœux traités par le Vatican. Deux axes de réflexion sont particulièrement stimulants : comment les acteurs s’expriment sur le litige et le comparent aux normes religieuses, genrées et familiales qu’ils connaissent (p. 14) ? Comment les droits civils, pénaux et canonique encadrent le consentement des parents et des enfants à l’entrée en religion de ces derniers, à partir de critères d’âge et de genre, en plein siècle du libéralisme (p. 15) ? Deux limites du corpus sont d’emblée reconnues par l’autrice, à commencer par une asymétrie genrée, qui s’explique par deux facteurs : la féminisation massive du personnel religieux au XIXe siècle et la meilleure reconnaissance du consentement masculin. L’asymétrie du nombre de cas entre les deux terrains d’étude constitue une deuxième limite mais l’autrice a su construire une démarche solide tenant compte des spécificités nationales. Les cas particuliers sur lesquels se fonde sa démonstration, les récits des affaires qui la nourrissent, sont habilement mis en perspective par plusieurs graphiques et tableaux offrant une approche plus englobante des phénomènes étudiés.

  • 1 Aude Loriaud, Les clefs du cloître. Les femmes entre enfermement et liberté, Paris, Armand Colin, 2 (...)
  • 2 Kelsy Burke, « Women’s Agency in Gender-Traditional Religions: A Review of Four Approaches », Socio (...)

2Pour commencer, Inès Anrich montre que la négation du consentement féminin à la vie religieuse procède en partie d’un imaginaire dépréciatif sur les couvents, perçus comme des lieux de séquestration. Paradoxalement, la profusion des récits de vocation forcée au XIXe siècle contraste avec la rareté des cas dans les fonds d’archives exploités. L’enquête sur les représentations portées par les laïcs sur les couvents féminins, qui ne se limite pas à la littérature, s’avère tout à fait originale car elle repose sur une analyse quantitative des occurrences dans la presse (chap. 1). Si les cas espagnols et français diffèrent parce que l’évolution du recrutement du personnel religieux ne suit pas la même chronologie, un point commun se dégage : le parallèle entre la recrudescence des conflits familiaux autour des vocations religieuses et les poussées d’anticléricalisme. Les parents souhaitant faire sortir leur fille d’une communauté religieuse s’approprient les représentations véhiculées dans les discours littéraires et anticléricaux. Les chapitres 1 et 2 posent le cadre de ces conflits, en décrivant l’évolution des politiques menées en France et en Espagne à l’égard des communautés religieuses. L’autrice interroge la valeur juridique du consentement des enfants à choisir leur état de vie en examinant les modalités d’application du droit, ainsi que la place du religieux dans les États libéraux au XIXe siècle. Le consentement apparaît véritablement comme une « pierre d’achoppement » entre les droits civil et canonique (p. 92) car l’Église et l’État se disputent la régulation de la famille. Les juristes défendent une vision traditionnelle, en valorisant l’autorité du père comme chef de famille, et font de la puissance paternelle un attribut masculin. Ce pouvoir se heurte peu à peu à la prétention des enfants à choisir leur état de vie et à la valeur croissante accordée à leur autonomie (p. 87). Inès Anrich conclut à la recomposition des rapports de force entre l’Église et l’État au profit du second en démontrant la sécularisation de la régulation de la vie familiale (p. 122). Le lecteur peut se plonger, dans les chapitres 3 et 4, dans les récits des sœurs ayant pris l’habit de religion malgré elles, puis dans ceux des parents qui s’opposent à la vocation de leur fille ou demandent sa sortie du couvent. De nombreuses transcriptions livrent le point de vue des parents dont Inès Anrich décortique les stratégies argumentatives. Elle reconnaît que la voix des filles est plus difficile à entendre et en conclut que « la difficulté à saisir les entrées en religion non ou peu consentie est symptomatique des formes de domination que subissent les femmes et les enfants : leur consentement a peu de valeur aux yeux des sociétés française et espagnole, tout comme leur parole qui est rarement écoutée et consignée dans les archives » (p. 173). L’autrice donne à voir les réactions ambivalentes du clergé, entre effort de compréhension des motivations des parties en conflit, soutien de quelques demandes, ou complicité du personnel religieux dans certaines entrées en religion non consenties (p. 141-146). Elle semble ne pas oser affirmer de manière explicite l’emprise psychologique induite par le fonctionnement des communautés religieuses, qui est un autre facteur explicatif de la faible visibilité dans les archives du phénomène des entrées en religion non-consenties, du fait de l’impossibilité de la dénoncer. Si de nombreuses vocations forcées ou de vocations contrariées n’ont pas laissé de traces, Inès Anrich présente les affaires qu’elle a étudiées, les scandales parfois, comme des révélateurs de transformations sociétales. L’autrice conclut un peu hâtivement, à la page 96, à l’existence d’un éventail assez large des possibilités s’offrant aux sœurs pour contester une profession, écartant trop vite les difficultés de communication avec l’extérieur induites par le fonctionnement des communautés religieuses. Or, le dispositif de clôture demeure, jusqu’à nos jours, une sérieuse entrave à la capacité des religieuses à reprendre leur liberté1. Cependant, l’autrice revient sur ce sujet, dans le chapitre 3, en mobilisant à juste titre les analyses des modernistes pour expliquer le faible nombre de demandes de sorties émanant des femmes et les mécanismes d’acceptation ou de résignation. Ainsi, l’histoire du consentement à la vocation religieuse s’enrichit du dialogue entre les périodes moderne et contemporaine mais il faut garder à l’esprit la spécificité des procédures juridiques du XIXsiècle. Inès Anrich présente les différentes modalités de sorties de la vie religieuse, par la sollicitation de la hiérarchie ecclésiastique – soit la procédure en nullité de vœux, peu répandue, soit la demande de dispense de vœux, « porte de sortie de la vie religieuse la plus empruntée » (p. 136) – ou le recours aux autorités civiles par une plainte pour séquestration ou une demande d’exclaustration. Cela représente une différence majeure par rapport aux siècles passés : le caractère perpétuel des vœux de religion pouvait désormais être remis en cause par le droit civil. L’historienne se demande, dans le chapitre 4, comment les stratégies familiales contrariées par l’entrée en religion des filles mettent en lumière leur valeur économique et symbolique. Le principal argument invoqué par les parents est la nécessité du retour de leur fille pour leur donner des soins, ce qui est assimilé à un travail de care dans la sphère domestique (p. 196). Cette analyse stimulante prouve que, dans des sociétés où la prise en charge institutionnelle du vieillissement demeure insuffisante, les soins et le soutien moral aux parents vieillissants incombent majoritairement aux filles (p. 197). Ce « pacte familial », cette « dette filiale » (p. 212) participent d’une « économie morale en vertu de laquelle la fille doit faire preuve de reconnaissance » à l’égard de ses parents qui lui ont donné de l’affection et ont réalisé un investissement financier pour l’instruire et lui permettre de s’établir dans le monde (p. 215). Les relations entre les parents et leurs enfants, les violences intrafamiliales sont aussi étudiées de manière approfondies. Le mariage forcé apparaît comme un facteur potentiel de conflit finalement de second plan. Face aux contraintes qui leur assignent une place subordonnée, les filles réussissent à s’affirmer et à mettre en place des stratégies pour accomplir leur choix de vie, par exemple en planifiant leur fugue du domicile familial pour se réfugier dans une communauté religieuse (chapitre 5). Le couvent représente alors pour elles « un espace physique et social qui élargit leur marge de manœuvre, elle-même conditionnée par les capitaux économiques, sociaux, culturels et religieux dont elles disposent, et limitée par ceux que leurs parents mobilisent pour les empêcher de prendre l’habit religieux » (p. 231). En analysant les tactiques des filles pour obtenir le consentement de leurs parents à leur entrée en religion, Inès Anrich mobilise un concept fort intéressant : l’agentivité docile (agency compliant)2. Elle montre aussi fort bien la polysémie du consentement qui recouvre une large gamme de situations allant de l’adhésion à la soumission. Cet essai révèle que l’ambiguïté des dispositifs qui régissaient l’articulation entre la vocation féminine, le consentement paternel et les critères d’âge compliquait l’accès des filles aux voies de recours légales en Espagne tandis que le cadre juridique était plutôt favorable aux filles majeures en France (p. 261-262).

3Le pari d’Inès Anrich est réussi : la comparaison entre la France et l’Espagne s’avère éclairante et constitue un apport intéressant à l’histoire du genre. Ce livre invite donc à développer les études transnationales croisant genre et religion dans l’Europe du XIXe siècle.

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Notes

1 Aude Loriaud, Les clefs du cloître. Les femmes entre enfermement et liberté, Paris, Armand Colin, 2026 ; Constance Vilanova, Religieuses abusées. Le Grand Silence. Enquête, Paris, Artège, 2020.

2 Kelsy Burke, « Women’s Agency in Gender-Traditional Religions: A Review of Four Approaches », Sociology Compass, 6-2, 2012, p. 122-133.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Aude Loriaud, « Inès Anrich, Filles en conflit. Consentement et vocations religieuses. France-Espagne, XIXe siècle »Genre & Histoire [En ligne], 37 | 2026, mis en ligne le 01 juin 2026, consulté le 09 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/genrehistoire/12324 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16h3j

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Auteur

Aude Loriaud

CEMMC (UR 2958), Université Bordeaux Montaigne
aude.loriaud@u-bordeaux-montaigne.fr

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

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