Elsa Génard et Mathilde Rossigneux-Méheust (dir.), Routines punitives. Des sanctions du quotidien (XIXe-XXe siècle)
Elsa Génard et Mathilde Rossigneux-Méheust (dir.), Routines punitives. Des sanctions du quotidien (XIXe-XXe siècle), Paris, CNRS Éditions, 2023, 408 p.
Texte intégral
1C’est en s’appuyant sur les archives de diverses institutions que ce collectif d’historiennes et d’historiens, sur les traces de Michel Foucault, s’intéresse aux mesures répressives prises à l’encontre des individus, qu’ils ou elles soient au couvent, à l’asile, à l’école, à la caserne ou en prison. Les systèmes punitifs y sont en effet comparables et, quoiqu’ayant des objectifs différents, partagent cette micro-économie d’une « pénalité perpétuelle », où sont, selon la norme de l’ordre, classés, différenciés les individus. C’est ainsi que grâce au calcul permanent des notations en plus et en moins, les appareils disciplinaires hiérarchisent les uns par rapport aux autres, les « bons » et les « mauvais » sujets.
2L’ouvrage « décompose » l’analyse de la banalité punitive dans une triple perspective. Tout d’abord en s’intéressant à la manière dont les procédés punitifs sont administrés et subis par les intéressé·es ; secondement, à la façon dont on punit, en étudiant la circulation des pratiques entre institutions, avec un focus fort bienvenu sur l’usage d’un accessoire qui habite l’imaginaire comme la camisole, mais aussi une dimension comparative et consacrée aux prisons de l’Espagne franquiste et aux cliniques psychiatriques de la RDA des années 1960-1970. La dernière partie aborde les effets du geste punitif à l’échelle des institutions, des individus punis, mais aussi de ceux qui ne le sont pas, qu’il s’agisse de la France métropolitaine, de l’Algérie colonisée, des témoignages espagnols ou des Allemand·es de l’ex-RDA.
3En France, au cours du XIXe siècle, nombreux sont les médecins dans les institutions qui cherchent autant que possible à ne pas abuser du régime répressif. Ils s’inspirent en cela des recommandations de Philippe Pinel et de son Traité médico-philosophique sur l’aliénation mentale ou la manie, publié en 1801, qui considérait que les voies de répression trop dures exacerbaient le mal et le rendaient souvent incurable. On punit mais on tente aussi d’autres solutions. À l’asile ou au couvent, la réponse institutionnelle à la transgression traduit malgré tout une volonté d’accompagnement du ou de la déviant·e. Mais que ce soit par la confession, la pénitence ou par l’écoute du malade, au couvent comme à l’hôpital psychiatrique, la transgression est aussi chargée d’une signification tantôt médicale, tantôt religieuse voire spirituelle. Cependant, l’encombrement des asiles dès le XIXe siècle, rend à peu près impossible le traitement moral des internés.
4Parmi d’autres, l’analyse du système punitif routinier de la maison centrale de Fontevraud, comparé avec celui de la maison de retraite de Villers-Côtterets, est particulièrement intéressante du point de vue méthodologique. Bien sûr, les terrains et les sources sont différents. La fréquence et la nature des sanctions y sont répertoriées pour le premier, où le système punitif se renforce avec la monarchie de juillet, et seuls des « carnets de punitions », sans que l’on puisse connaître le détail des sanctions, sont disponibles pour le second. Compte tenu de cette hétérogénéité documentaire, la démarche comparative des autrices ne vaut donc ici qu’en s’interrogeant sur la seule dimension routinière commune à ces deux institutions. En dépit de la différence entre les deux établissements, étudiés de surcroît à des périodes différentes – le premier XXe siècle pour Fontevraud et le second pour Villers-Côtterets –, l’étude des cadences punitives révèle combien les punitions sont des pratiques partagées par des administrations aux finalités si distinctes. Le verdict des autrices est sans appel : qu’il s’agisse de l’hospice ou de la prison, punir est une action tolérée et répétée. Et dans les deux cas, pour le personnel ou les résident·es, le « spectacle » des punitions fait partie du quotidien, montrant que les micro-pénalités constituent une trame majeure dans le fil des jours des prisonniers du premier XXe siècle comme dans ceux des pensionnaires d’une maison de retraite des années 1950-1970 en France.
5Au fil de l’ouvrage, sont abordés dans des focus très intéressants, comme une sorte de marelle (avec peu de ciel et beaucoup d’enfer !) des thèmes consubstantiels aux systèmes punitifs et aux sanctions du quotidien. Ainsi l’ivresse constitue-t-elle une véritable obsession chez les directeurs d’institutions réservées aux personnes âgées, tant l’ivrognerie y représente le premier motif de punition tout au long du XXe siècle jusqu’aux années 1970. Mais si l’abus d’alcool peut être objectivé, d’autres motifs de sanction le sont beaucoup moins. Il en va ainsi des punitions pour « bavardage » – 90 % des sanctions dans les maisons centrales de Rennes et de Fontevraud entre 1920 et 1938 – qui relèvent de ce « domaine indéfini du non-conforme » cher à Michel Foucault. L’obligation de silence est en effet la règle entre 1839 et 1970, dans toutes les prisons accueillant des détenus condamnés à des peines supérieures à un an. Et cette règle permet de punir une vaste gamme de comportements bruyants : « réponses », « discussions », « chants », « cris », ou autres « incongruités sonores ». Conformément au stéréotype selon lequel les femmes seraient plus volubiles, les prisonnières sont le plus exposées et donc punies, faisant les frais plus que les hommes du bavardage, faute à géométrie variable dont use et abuse l’administration pénitentiaire. Socle commun à nombre d’établissements, la dimension comptable qui entoure la faute : on relève, on rédige des fiches, des carnets de punition, des rapports sur les meneurs. Mais plus encore, on met en scène les punitions infligées en empruntant au tribunal, tant le dispositif voire le decorum que les méthodes d’instruction. Ainsi, le conseil de discipline représente-t-il longtemps l’instance centrale du fonctionnement disciplinaire des établissements scolaires depuis le XIXe siècle, une « fenêtre ouverte » sur cette petite fabrique de l’ordre moral où les punitions valent autant que la publicité qui leur est faite. Sur la case « bagne colonial de Guyane » de cette marelle des focus, on découvre l’instrumentalisation des bagnards supplétifs originaires d’Algérie, appelés « porte-clefs » qui sont chargés de la surveillance des détenus. Profitant de leur isolement culturel et linguistique – cette impossibilité de communication ne pouvant que stimuler ou du moins ne pas réfréner leur violence –, l’administration du bagne donne aux supplétifs un statut qui les installe au sommet de la société des forçats et inverse le rapport colonial de domination. On ne s’étonnera pas que cela renforce encore les brutalités en attisant la haine des autres bagnards.
6Autre lieu hautement symbolique, ces lieux « miniatures » de captivité, que sont le cachot du lycée, la salle de police de la caserne, la pistole du commissariat, le mitard de la prison ou la chambre d’isolement de l’asile. Ces lieux, souvent objet d’indignation et de scandale posent la question de la finalité et des moyens de la correction, du redressement et du soin. Mais ils demeurent in fine une « zone grise » du pouvoir des administrations pénitentiaire et asilaire à laquelle se heurtent les efforts de contrôle hiérarchique. Le constat est rude : loin des positions de principe invitant à la modération, l’usage de l’isolement est fréquent et les archives révèlent que c’est le cas d’une peine sur cinq au milieu du XIXe siècle. Si l’invention des salles de discipline restreint l’usage de l’isolement jusqu’en 1947, date de leur abandon, sa pratique resurgit néanmoins au second XXe siècle. La contrainte par l’isolement a la dent dure et traverse le siècle. Un signe ne trompe pas, qui effara les médecins corrigeant les épreuves de l’examen régional d’infirmier psychiatrique de Lyon en 1960. Dans leurs copies, 24 des 111 postulants suggèrent de régler une dispute entre patients en recourant à l’isolement. Ce n’est qu’en 2022 que la durée de l’isolement est fixée à une durée maximale de douze heures, renouvelable au plus trois fois.
7Dans les dictatures franquistes ou de la RDA des années 1960-1970, période correspondant pour les deux régimes à une phase de « modération » où la violence d’État se fait plus discrète, en lien avec les pressions internationales, le régime de détention n’en est pas moins sévère. Outre les mauvais traitements, les menaces voire les tortures, notamment sexuelles pour les femmes, le sort des détenu·es politiques se caractérise par l’insuffisance des soins, l’hygiène défectueuse, la mauvaise nourriture, l’humidité des lieux… Tout concourt au projet de la toute-puissance de l’État pour faire plier les déviants·es : il s’agit de faire mal, d’affaiblir, d’abîmer les esprits et les corps. Et à bien des égards, les punitions ne suffisent pas pour ce qu’elles sont. Humiliantes, elles apparaissent, nous disent Irène Gimenez, Fanny Le Bonhomme et Amélie Nuq, avant tout comme une volonté de dégradation de la personne humaine, réduisant, mais n’interdisant pas la résistance de certain·es détenu·es. Si la grève de la faim, parfois le suicide, peuvent être une arme de dernière extrémité, après l’échec d’autres formes de résistance, ces régimes de détention, et à travers eux, l’État, n’en sont pas moins combattus par celles et ceux qui y sont contraints et qui préservent ainsi leur dignité. Leur lutte est d’autant plus efficace s’il existe des possibilités de diffusion à l’extérieur.
8En contre-champ, l’ouvrage s’intéresse également au système disciplinaire appliqué au personnel et à la manière de conformer les agents à une norme professionnelle et morale. Claire Barillé et Paul Marquis défendent en effet l’idée selon laquelle la sanction constitue un outil de professionnalisation à part entière, au même titre que la mise en œuvre de formations qualifiantes et la définition de statuts professionnel. Comparant les hôpitaux psychiatriques parisiens et l’hôpital de Blida-Joinville d’Alger, seul établissement spécialisé d’Algérie, il et elle remarquent, avec des nuances, la standardisation des processus disciplinaires de part et d’autre de la Méditerranée. Est constatée aussi la lenteur de création de formations des personnels au plus près des malades, notamment à Alger où il faut attendre 1954 pour leur mise en place. Encore cette amélioration ne concerne-t-elle qu’une partie du personnel, qui devient une sorte d’élite instruite, à la différence d’un « prolétariat soignant » issu des classes les plus défavorisées, au contact des malades et chargé de l’hygiène et de la surveillance. C’est ce personnel sans spécialisation médicale, dont les administrations déplorent fréquemment l’indiscipline et la versatilité, qui est le plus souvent soumis au processus de « régulation », autant dire au système de punition allant du blâme au renvoi. Selon les statuts et les agents, l’application des sanctions diffère, mais à la différence des aliénés qui comparaissent seuls au conseil de discipline, les membres du personnel peuvent y être assistés. En égrenant différents exemples, les auteur∙rices montrent que l’analyse du versant disciplinaire de la professionnalisation du personnel « secondaire » des hôpitaux et des asiles confirme que la période qui s’étend de l’entre-deux-guerres aux années 1950 constitue un moment-clef de la définition d’une identité et d’un corps professionnel soignant.
9En conclusion, les administrations pénitentiaires, asilaires, religieuses, éducatives ou militaires ont construit et partagé des systèmes répressifs offrant des similitudes. Ce sont ainsi accumulés autant de renseignements permettant de sonder le passé d’un individu, en dépit de la difficulté de leur circulation entre institutions. Encore la qualité de ces informations sur ce passé punitif dépend-elle des moyens, souvent réduits, dont les établissements ont disposé pour les collecter et les archiver. On aura compris tout l’intérêt de ce livre dans sa tentative foucaldienne, comparative et même transnationale, d’approcher les institutions et de construire en objet d’étude les sanctions du quotidien.
Pour citer cet article
Référence électronique
François Rouquet, « Elsa Génard et Mathilde Rossigneux-Méheust (dir.), Routines punitives. Des sanctions du quotidien (XIXe-XXe siècle) », Genre & Histoire [En ligne], 37 | 2026, mis en ligne le 01 juin 2026, consulté le 14 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/genrehistoire/12356 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16h3l
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