Yves Verneuil, Une question « chaude ». Histoire de l’éducation sexuelle à l’école (France, XXe-XXIe siècle)
Yves Verneuil, Une question « chaude ». Histoire de l’éducation sexuelle à l’école (France, XXe-XXIe siècle), Lausanne, Peter Lang, coll. « Exploration. Éducation : histoire et pensée », 2023, 536 p.
Texte intégral
- 1 Le Programme d’éducation à la sexualité est publié au Bulletin Officiel de l’éducation nationale, d (...)
1Le programme EVAR/EVARS d’éducation à la vie affective et relationnelle, et à la sexualité, est mis en œuvre de la maternelle au lycée à la rentrée scolaire 2025-2026, et prévoit trois séances annuelles d’éducation à la sexualité ainsi que dans les cours disciplinaires1. À peine publié, le programme suscite les attaques de groupes ultra-conservateurs et d’extrême droite sur les réseaux sociaux, des pressions vis-à-vis des parents sont constatées quant à la mise en œuvre d’EVAR/S dans l’école de leur enfant. L’éducation sexuelle à l’école et les controverses qu’elle suscite dans l’opinion renvoient à une longue histoire, patiemment retracée par Yves Verneuil dans un ouvrage dense, au titre évocateur : « Une question “chaude” ». Les questionnements ont en effet été nombreux qui, depuis les premiers débats autour d’initiatives pionnières à l’école à la Belle Époque jusqu’aux développements actuels, interrogent le bien-fondé et la légitimité de l’école à s’occuper d’éducation sexuelle. Qu’est-ce qui justifie que l’éducation sexuelle, qui relève a priori de la sphère privée et intime, devienne une affaire publique ? La lutte contre les maladies vénériennes, la volonté de transmettre des valeurs ? Si l’école est jugée légitime pour le faire, qui doit l’enseigner ? Quelle est la place des parents ? Que peut-on enseigner ? À partir de quel âge ? En collectif ou en individuel, en mixité ou non ? En retraçant plus d’un siècle d’expérimentations et de débats suscités par l’éducation sexuelle à l’école, l’ouvrage s’inscrit, d’une part, dans le champ de l’histoire de l’éducation, non seulement pour sa contribution à la fabrique des programmes scolaires – et notamment de manière plus récente à « l’éducation à » qui entend préparer les élèves à leurs responsabilités personnelles et citoyennes en devenir – mais aussi pour l’analyse stimulante des rapports entre l’école et les familles, et plus largement l’école et la société : le fait que l’État intervienne dans le domaine de l’éducation sexuelle marque bien un nouveau déplacement des frontières entre sphère publique et sphère privée. Il intéressera, d’autre part, le champ des études sur le genre et les sexualités pour la profondeur historique apportée à la compréhension des enjeux qui ont façonné et façonnent encore l’éducation sexuelle, à savoir la santé, avec la lutte contre les maladies sexuellement transmissibles, la construction des identités de genre, l’égalité filles/garçons, les violences sexistes et sexuelles ou les droits sexuels et reproductifs.
2L’ouvrage se fonde sur l’exploration de nouvelles sources qui renseignent sur les débats « ancrés dans la réalité sociale » (p. 39) : textes réglementaires et rapports sur les actions entreprises au sein de l’Éducation nationale (conservés aux Archives nationales), périodiques et publications diverses émanant d’une grande variété d’acteurs – des syndicats aux fédérations de parents d’élèves en passant par les groupes féministes – et enfin une bonne poignée d’entretiens réalisés essentiellement auprès de responsables de l’ÉN. La bibliographie est quant à elle imposante, qui permet notamment des contextualisations précises nourries par l’histoire de l’enseignement, des jeunesses, des femmes et du genre. L’ouvrage est par ailleurs précédé d’une belle préface de l’historienne de l’éducation Rita Hoffstetter. Il est structuré en six chapitres chronologiques, accompagnés de conclusions récapitulatives qui témoignent du souci pédagogique de l’auteur de rendre toujours très claire la grande diversité et complexité des débats.
3Le premier chapitre ouvre sur le tabou de l’éducation sexuelle à l’école à la fin du XIXe siècle, où de l’école primaire du peuple au lycée des élites, pas même la reproduction des mammifères n’est évoquée dans les programmes. Mais dans un contexte hanté par le péril vénérien et le souci démographique, des médecins et des éducateurs réclament peu à peu une éducation sexuelle à l’école, pour des raisons morales autant que sanitaires et hygiénistes. Si des premières conférences, avec autorisation du père, ont lieu par exemple dans les écoles professionnelles de garçons de la ville de Paris et à l’école normale d’instituteurs de la Seine en 1903, l’éducation sexuelle menée dans un cadre collectif est âprement discutée et divise médecins, monde catholique jusqu’aux féministes : ne doit-elle pas plutôt être menée dans un cadre individuel, ou familial, pour mieux s’adapter à la maturité sexuelle de l’enfant ? L’effroyable bilan humain de la Grande Guerre incite les médecins de la Société de prophylaxie sanitaire et morale à repartir en croisade pour généraliser l’éducation sexuelle à l’école (chapitre II). Il s’agit alors d’expliquer la reproduction humaine et d’éduquer – les garçons – à « réfréner l’instinct sexuel » (Léon Bernard, p. 190). Les oppositions sont là nombreuses, qui émanent principalement de la Fédération des associations de parents d’élèves des lycées et collèges, qui estime que l’éducation sexuelle doit être donnée en famille, rejoignant ainsi les milieux catholiques. L’École des parents est fondée en 1929 par Marguerite Vérine-Lebrun, qui prône de manière assez moderne une éducation affective et sexuelle, mais par la mère et non par l’école. Néo-malthusiens, des groupes féministes de l’enseignement militent de leur côté pour l’éducation sexuelle à l’école, avec une certaine audace pour Henriette Alquier, qui la prévoit dès l’âge de cinq ans et jusqu’à l’éducation prénuptiale. Le comité d’éducation féminine de la doctoresse Montreuil-Strauss est quant à lui très actif, qui organise depuis sa création en 1924 des conférences dans des foyers de jeunes filles et une poignée d’écoles normales – jusqu’aux départements algériens et au Maroc – et publie des brochures à destination des enseignantes et des mères. Malgré son contenu limité à une information sur les maladies vénériennes, la circulaire du 14 septembre 1937 constitue une véritable innovation en ce qu’elle propose des conférences obligatoires pour les jeunes de plus 16 ans dans les établissements scolaires. Mais elle restera lettre morte.
4Les trois décennies d’après-guerre (chapitres III et IV), voient les motivations natalistes et prophylactiques laisser la place à la recherche de l’équilibre psychologique des enfants et des adolescent·es. Elles sont encadrées par les travaux de la Commission Louis François (1947-1948) et la circulaire Fontanet (1973). Les premiers mettent en avant la nécessité d’une prise en charge par l’école de l’éducation sexuelle, pour rompre le tabou mais sans renoncer à l’éducation morale dont elle est porteuse : elle a « le devoir de faire comprendre aux adolescents et aux jeunes gens que l’instinct sexuel est un instinct redoutable… » (p. 203). La massification scolaire dans le secondaire associée aux avancées de la mixité rend possibles les expérimentations encadrées par le ministère. Dans l’esprit de l’éducation nouvelle, des échanges et dialogues à partir des questions des élèves – et non plus des « causeries » – ont lieu dans les foyers et clubs des lycées. Ces séances sont prises en charge par des enseignant·es que le Groupe national information et éducation sexuelles (GNIES) né de la Fédération de l’Éducation Nationale (FEN) et de la MGEN entend former, aux côtés de nouveaux intervenant·es extérieur·es, comme Le Planning Familial qui, en 1968-1969, anime 166 conférences dans les classes terminales de 55 lycées parisiens. Face à la forte demande lycéenne pour une éducation sexuelle émancipatrice, la circulaire de 1973 vient mettre de l’ordre dans les expériences et distingue alors l’information sexuelle en cours de sciences naturelles, obligatoire, et l’éducation sexuelle, facultative, sous autorisation des parents. Il s’agit désormais d’éduquer l’élève à « une conduite librement assumée » (p. 284).
5Le cinquième chapitre décrit minutieusement le processus qui conduit à l’inscription de l’éducation sexuelle dans la loi du 4 juillet 2001 à raison de trois séances annuelles, dans un contexte marqué par les pressions féministes pour l’information à la contraception (ministère Roudy) et la lutte contre l’épidémie du sida. Autour des distributeurs de préservatifs, de la mallette « bonheur d’aimer » ou de l’autorisation donnée aux infirmières scolaires de délivrer la pilule du lendemain, les objectifs de l’éducation sexuelle s’élargissent aux questions d’égalité des sexes, des violences sexuelles et des discriminations. Puis, de la circulaire du 17 février 2003 à celle du 29 septembre 2021 (chapitre VI), l’éducation sexuelle comprend, avec l’égalité des droits, la lutte contre les discriminations anti LGBT+ et la transphobie, ce dans un contexte marqué par des oppositions virulentes dont témoignent rumeurs et journées du retrait de l’école. De circulaire en circulaire, se lit aussi la difficulté de faire appliquer la loi, comme le souligne le rapport de 2016 du Haut Conseil à l’Égalité H/F qui pointe par exemple le fait que seulement 46 % des lycées picards ont mis en place des actions d’éducation sexuelle et 62 % des collèges. Et si les questions de contraception, d’IVG, de VIH sont bien traitées, celles liées aux violences sexistes et sexuelles ou d’orientation sexuelle le sont beaucoup moins.
6La conclusion reprend de manière synthétique les deux grands fils rouges de l’ouvrage, de l’institutionnalisation de l’éducation sexuelle à l’école aux évolutions des contenus de cette éducation. Une grande variété d’acteur·ices est mise en avant de manière toujours très nuancée, des personnels de l’Éducation nationale aux parents, ici approchés via leurs associations laïques ou catholiques, des médecins aux psychologues, des féministes aussi, dont on saisira dans ce volume l’évolution et la pluralité des positionnements – de l’éducation sexuelle comme propédeutique à la puériculture à l’éducation au consentement de l’ère #MeToo. Quant aux contenus et objectifs, les évolutions, certes très lentes, n’en sont pas moins frappantes, de la seule lutte contre le péril vénérien à l’éducation à autrui et au vivre ensemble. Notons que les objectifs de cette éducation diffèrent longtemps selon le genre et la classe. Les jeunes bourgeois des lycées disposent d’une information sur les maladies vénériennes dans le cadre de relations pré ou extra-conjugales, quand leurs sœurs ne devraient accéder qu’à une éducation à la maternité. Les filles des classes populaires inscrites dans les ouvroirs ou les cours du soir apprennent quant à elles le « danger du séducteur et des contacts masculins » (p. 71). Plus tard, dans les années 1970, les élèves, filles comme garçons, des collèges d’enseignement technique, d’origine populaire, sont toujours jugé·es plus précoces en matière de sexualité que leurs camarades des lycées, et reçoivent un enseignement sur la vie familiale et sociale qui comprend alors une information sexuelle et un thème « amour et sexualité », ce sans autorisation parentale. Comme tout bon livre, les pistes ouvertes sont nombreuses, et parmi elles, la prise en compte des élèves comme acteur·ices à part entière de l’éducation sexuelle : l’histoire de leurs attentes et de leurs déceptions vis-à-vis de cette « éducation à » reste à écrire.
Notes
1 Le Programme d’éducation à la sexualité est publié au Bulletin Officiel de l’éducation nationale, de la jeunesse et des sports, du 6 février 2025, consultable ici :
https://www.education.gouv.fr/bo/2025/Hebdo6/MENE2503064A [consulté le 7 juin 2026].
Pour citer cet article
Référence électronique
Marianne Thivend, « Yves Verneuil, Une question « chaude ». Histoire de l’éducation sexuelle à l’école (France, XXe-XXIe siècle) », Genre & Histoire [En ligne], 37 | 2026, mis en ligne le 01 juin 2026, consulté le 14 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/genrehistoire/12372 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16h3m
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