Mickaël Studnicki, Droites nationalistes et homosexualités en France
Mickaël Studnicki, Droites nationalistes et homosexualités en France, Paris, Sorbonne Université Presses, coll. Mondes contemporains, 2025, 560 p.
Texte intégral
1Dans cet ouvrage issu d’une thèse de doctorat en histoire, Mickaël Studnicki entend combler un « angle mort », celui de l’intersection « de l’étude des droites nationales et des homosexualités » (p. 28). Son ambition est de restituer « la genèse, les variations et les évolutions » (p. 34) du discours tenu par les premières sur les secondes, sur une période s’étendant de la fin du XIXe siècle aux années 2010. Au cours de dix chapitres, l’auteur s’attèle à dépasser les « clichés » sensationnalistes, notamment celui de « l’homosexuel nazi » (p. 16), afin d’éclairer les ambivalences qui entourent tant les discours émanant des principaux groupes d’extrême droite que les pratiques d’individus, célèbres ou moins, qui se situent à cette intersection.
2À travers l’étude de la couverture médiatique d’affaires judiciaires impliquant des hommes ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes, entre 1870 et 1918, Studnicki établit dans le premier chapitre les « fondamentaux » du discours des droites nationalistes sur l’homosexualité : elle est condamnée sur le plan de la morale et de la théologie en la dépeignant comme un « vice bourgeois, urbain et parisien » (p. 74) mais aussi « étranger » (p. 100), c’est-à-dire à l’époque britannique ou allemand. Cet usage instrumental – le fait de qualifier ses ennemis d’homosexuels pour mieux les discréditer – est récurrent dans l’histoire des droites radicales : dans le second chapitre dédié à l’entre-deux-guerres, l’auteur montre ainsi à quel point la dénonciation de l’homosexualité, exprimée dans des termes davantage genrés que proprement sexuels, sert un antiparlementarisme et un antirépublicanisme virulents. L’exemple le plus probant en la matière est celui de Léon Blum, dont la virilité, et donc l’aptitude à l’exercice du pouvoir, est sans cesse questionnée par les droites nationalistes. Studnicki note néanmoins que ces dernières ne formulent alors aucune demande de criminalisation de l’homosexualité, à l’inverse de leurs homologues allemandes. Dans le chapitre suivant, l’auteur discute la thèse de l’essayiste Patrick Buisson, selon laquelle la période de l’Occupation aurait constitué un « âge d’or » pour l’homosexualité : s’il n’ignore évidemment pas les travaux sur les persécutions homophobes à cette période, Studnicki affirme néanmoins que « les homosexuels et lesbiennes purent continuer à vivre leur sexualité avec plus ou moins de facilité » (p. 179). On peut néanmoins se demander si cette analyse vaut au-delà des milieux culturels et artistiques parisiens, sur lesquels se concentre le propos.
3Dans le quatrième chapitre, l’auteur dresse une série de portraits d’écrivains, dont il étudie la production littéraire dans les années 1950. Il en tire un parallèle sur la manière dont droites nationalistes et homosexuels se situent alors « en marge de la société française » (p. 208). Dans le chapitre cinq, dédié aux deux décennies suivantes, Studnicki étudie la réaction des droites nationalistes vis-à-vis de l’émergence des premiers mouvements des minorités sexuelles, sous la forme du club Arcadie puis du Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire. Il s’agit alors pour la presse d’extrême droite de railler et discréditer ces militant·es et leurs revendications, mais surtout d’en « restreindre la visibilité » (p. 257) en les ignorant autant que possible. Ce sont les années 1980 qui constituent un véritable tournant, dans la mesure où les droites nationalistes se saisissent de l’occasion offerte par l’épidémie de VIH-Sida pour renouveler en partie leurs « fondamentaux » en mettant l’accent sur un supposé « lobby homosexuel » sous la coupe duquel se trouverait alors la gauche socialiste au pouvoir.
4Dans le chapitre suivant, consacré à l’étude de la revue Gaie France (1987-1993), Studnicki étudie la manière dont ce périodique, « probablement le premier journal homosexuel français » (p. 321) à l’époque, constitue tout à la fois une « entreprise politique, qui a pour but de prouver l’existence d’une homosexualité de droite » proche des thématiques néopaïennes de la Nouvelle Droite, une « entreprise culturelle, visant à la valorisation […] de la “pédérastie” », c’est-à-dire aux relations entre adultes et mineurs, et enfin une « entreprise commerciale » (p. 307), à travers la vente de vidéos pédopornographiques. Ce chapitre est l’un des plus originaux et convaincants de l’ouvrage, par la richesse des matériaux mobilisés (étude fine du contenu du magazine mais également entretiens approfondis avec ses principaux animateurs), mais aussi parce que l’auteur y prend en compte les réactions des mouvements des minorités sexuelles face à l’expression d’une homosexualité politisée à l’extrême droite. En l’occurrence, Gaie France est exclue des rassemblements associatifs, avant d’être l’objet de sanctions sur le plan pénal (tout comme ses dirigeants, condamnés à de la prison ferme).
5Les chapitres huit et neuf sont consacrés à la mobilisation des droites nationalistes contre les projets successifs de Pacs et de mariage pour les couples du même sexe. Si la dénonciation du « lobby homosexuel » et de l’« amalgame entre pédocriminalité et homosexualité » (p. 385) fleurissent alors dans les colonnes des journaux concernés, Studnicki nuance de façon convaincante l’idée selon laquelle l’opposition la plus virulente vis-à-vis de ces lois aurait émané du Front National : s’appuyant sur d’autres travaux, il rappelle que cette opposition a en réalité été portée avant tout par la droite républicaine traditionnelle ainsi que par le courant « national-catholique », dont l’influence sur le Front National était alors en déclin. C’est à une évaluation de l’évolution de ce parti, notamment au moment du passage de relais entre Jean-Marie Le Pen et sa fille, qu’est consacré le dernier chapitre. Livres politiques et entretiens avec divers leaders ou simples militants à l’appui, l’auteur relativise la rupture qu’aurait représentée l’arrivée de Marine Le Pen à la tête du parti concernant les questions homosexuelles. Il rappelle que, tant sur le plan discursif que programmatique, le FN est resté formellement opposé aux droits des personnes LGBT. Néanmoins, Studnicki conclut à une indéniable « évolution » que traduiraient « la présence et l’acceptation de gays » au sein du parti ainsi que la formulation de « consignes pour éviter et sanctionner les discours homophobes tenus par des militants sur les réseaux sociaux ou en public » (p. 492).
6Au terme de ce résumé d’un ouvrage riche et ambitieux, je souhaiterais concentrer ma discussion sur trois points. Premièrement, subsiste à la lecture de l’ouvrage un certain flottement lorsqu’il s’agit d’analyser le degré de publicité de l’homosexualité des acteurs (masculins) étudiés. Le terme « discrète », fréquemment accolé à l’expression « pour ne pas dire secrète », revient à des dizaines de reprises pour qualifier la manière dont les organes des droites nationalistes « tolèrent » l’homosexualité de certains de leurs militants (par exemple p. 192 ou p. 468), sans que cette discrétion ou ce secret ne soient véritablement interrogés. De même, la catégorie psychanalytique de « refoulement » est mobilisée à plusieurs reprises (par exemple p. 195 ou p. 240), sans être explicitée, pour décrire les stratégies de gestion de l’orientation sexuelle minoritaire par des militants homosexuels appartenant aux droites nationalistes. Dans ces deux cas de figure se fait sentir un manque d’engagement avec les travaux en sociologie des homosexualités et/ou en études queer, dont la boîte à outils (par exemple le concept d’hétéronormativité) aurait pu permettre de tenir un discours plus précis. Je pense également à la question de la « conciliation entre homosexualité et catholicisme » (p. 219) évoquée dans le chapitre 4.
7Deuxièmement, l’attraction de certains homosexuels pour les droites nationalistes (Studnicki prend notamment de façon convaincante les cas du francisme de Marcel Bucard et de l’Action française) est attribuée à la dimension homosociale de certains groupes qui érotisent le corps masculin et exaltent les liens de camaraderie virile, mais cette attraction est essentiellement abordée sous l’angle de la « contradiction » (p. 188 ou p. 505), ce qui ne permet guère de comprendre les manières différenciées dont cette attraction s’opère selon les individus et leurs parcours antérieurs.
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8Enfin, si cet ouvrage constitue indéniablement un apport précieux aux travaux sur l’homosexualité masculine1 dans les carrières politiques, qui avaient notamment laissé de côté celles qui se situaient à la droite de l’échiquier politique, l’étude amorcée des trajectoires de militants et d’élus gays au sein des droites nationalistes gagnerait néanmoins à dialoguer davantage avec la sociologie des carrières militantes et de la professionnalisation politique, pour mieux comprendre par exemple ce qui se joue dans les conflits autour des investitures de militants FN gays évoqués dans le chapitre 10.
9En dépit de ces quelques réserves et pistes de prolongement, Mickaël Studnicki réussit pleinement son pari de combler « l’angle mort » évoqué en introduction. Il faut souligner le très large éventail de sources (de presse, judiciaires, intimes, etc.), citées de manière extensive, sur lequel l’auteur s’appuie : l’analyse des caricatures publiées dans la presse d’extrême droite et des romans parus sous la plume d’auteurs nationalistes contribue en particulier à la grande originalité de certains chapitres. De manière générale, l’administration de la preuve est méticuleuse et toujours nuancée, notamment pour documenter la diversité des droites nationalistes, qui ne sont jamais homogénéisées ni prises de façon isolées : le discours des autres forces politiques, à droite comme à gauche, représente une toile de fond qui contextualise utilement les analyses. Cet ouvrage constituera donc une référence majeure pour toutes les personnes intéressées par l’intersection entre homosexualité et politique, en France et au-delà.
Notes
1 Dans chaque chapitre, l’auteur a le réflexe louable d’analyser les quelques cas où les lesbiennes et le lesbianisme entrent en jeu, mais il conclut presque systématiquement à leur invisibilisation par tous les acteurs concernés.
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Référence électronique
Hugo Bouvard, « Mickaël Studnicki, Droites nationalistes et homosexualités en France », Genre & Histoire [En ligne], 37 | 2026, mis en ligne le 01 juin 2026, consulté le 13 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/genrehistoire/12419 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16h3o
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