Navigation – Plan du site

AccueilNumeros37Comptes-rendusOlivier Mahéo, De Rosa Parks au B...

Comptes-rendus

Olivier Mahéo, De Rosa Parks au Black Power : une histoire populaire des mouvements noirs, 1945-1970

Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2024, 286 p.
Aurélie Godet
Référence(s) :

Olivier Mahéo, De Rosa Parks au Black Power : une histoire populaire des mouvements noirs, 1945–1970, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2024, 286 p.

Texte intégral

  • 1 Caroline Rolland-Diamond, Black America. Une histoire des luttes pour l’égalité et la justice (XIXe(...)

1L’ouvrage d’Olivier Mahéo, issu d’une thèse de doctorat soutenue en 2018, part du constat que la discipline historique « a longtemps oublié les Africains-Américains » (p. 1), ce qui est vrai. Pour autant, la tendance s’est quelque peu inversée au cours des cinquante dernières années, comme l’atteste d’ailleurs l’abondante bibliographie située en fin de volume. L’un des intérêts majeurs de l’« histoire populaire des mouvements noirs » que propose l’auteur est justement qu’elle fait connaître à un public francophone des travaux qui ont profondément renouvelé l’historiographie des luttes africaines-américaines outre-Atlantique. Elle se rapproche en cela du Black America de Caroline Rolland-Diamond1 qui, lui aussi, proposait une approche « par le bas » et mettait à distance les figures héroïsées de Martin Luther King ou de Malcolm X pour faire entendre « les récits vaincus ou marginalisés » ou « les voix discordantes » (p. 24).

  • 2 Ce nouveau découpage historique s’appuie largement sur celui proposé par Jacquelyn Dowd Hall, « The (...)

2Dans la première partie de l’ouvrage, intitulée « Noirs et rouges, les Soviets en Amérique » (chapitres 1 à 3), l’auteur déborde des bornes mentionnées dans le titre et fait débuter le mouvement pour les droits civiques dans les années 19302. Il rappelle très justement l’affinité entre communisme et libération noire qui a existé avant la Seconde Guerre mondiale, puis fait le portrait de trois figures militantes des années 1940-1950 : le métallurgiste de l’Alabama Hosea Hudson (1898-1988), chantre du « syndicalisme des droits civiques » (p. 61), le « bolchevique du Nebraska » Harry Haywood (1898-1985), finalement exclu du Parti communiste des États-Unis en 1957 pour avoir critiqué son incapacité à résoudre la « question noire », et l’intellectuelle féministe Esther Cooper Jackson (1917-2022). Le choix de ces parcours de vie met subtilement en lumière les « liens inextricables entre race et classe » (p. 89) qui ont existé au sein de la gauche états-unienne jusqu’à la « chasse aux sorcières » des années 1950. Il donne également une portée plus nationale aux conclusions de Robin Kelley sur la porosité entre militantisme communiste et mouvements de libération noire dans l’Alabama pendant les années 1930.

  • 3 Voir Eric Arnesen, Waterfront Workers of New Orleans: Race, Class, and Politics, 1863–1923, New Yor (...)
  • 4 Voir Blair L. M. Kelley, Right to Ride. Streetcar Boycotts and African American Citizenship in the (...)

3Le choix de commencer par les années 1930 peut néanmoins interroger : pourquoi maintenir une coupure entre les contestations des années 1890-1920 et celles des années 1930-1970, alors que de nombreux historiens et historiennes comme Adam Fairclough et Lynne B. Feldman (tous deux mentionnés dans l’introduction) ont montré l’existence de continuités (idéologiques, stratégiques, biographiques) entre ces deux périodes, et que les années 1945-1990 ont même parfois été qualifiées de « seconde Reconstruction » ? L’émergence d’un syndicalisme interracial dans les années 1930 n’aurait-elle pas pu être rapprochée des éphémères coalitions populistes qui ont vu le jour dans le Sud et l’Ouest des États-Unis dans les années 18803 ? De même, la priorité donnée à la déségrégation des moyens de transport publics à partir des années 1940 n’aurait-elle pas pu être expliquée à la lumière des streetcar boycotts qui ont agité de nombreuses villes du Sud dès les années 18604 ?

4Plus novateur est en revanche le choix de l’auteur de se concentrer, dans la deuxième partie du livre, sur la question du genre dans les mouvements de libération noire des années 1940-1960 (chapitres 4 à 6). Mais là encore, Olivier Mahéo sous-estime quelque peu l’ampleur de la production scientifique sur le sujet. Certes, l’implication des femmes noires a longtemps été invisibilisée au profit, soit des femmes blanches, soit des hommes noirs. Dès 1990, cependant, Vicki Crawford, Jacqueline Rouse et Barbara Woods redonnaient toute leur place aux militantes noires dans un ouvrage collectif qui a fait date, tandis que, sur la base d’entretiens qualitatifs avec des militantes, la sociologue Jenny Irons analysait le travail militant féminin au sein du mouvement des droits civiques selon trois catégories : l’« activisme à haut risque », l’activisme institutionnel et l’activisme « maternant » (activist mothering). Et plus récemment, Lee Sartain a bien mis en évidence la façon dont les mécanismes d’inclusion des femmes au niveau local pouvaient s’accompagner de mécanismes d’exclusion au niveau national.

5Cela dit, Olivier Mahéo ressuscite avec bonheur l’itinéraire intellectuel et politique d’une poignée de femmes – certaines très connues, comme Ella Baker (1903-1986), Rosa Louise McCauley Parks (1913-2005) et Fannie Lou Hamer (1917-1977), d’autres moins, comme Septima Poinsette Clark (1898-1987) ou la militante du Student Nonviolent Coordinating Committee Anne Moody (1940-2015) –, n’hésitant pas, cette fois, à les inscrire dans une généalogie plus longue du militantisme noir (de la National Association of Colored Women’s Clubs des années 1890 au féminisme intersectionnel de Kimberlé Crenshaw). Il propose également une analyse stimulante des représentations et auto-représentations de ces femmes dans la photographie des années 1960 et dans leurs « contre-récits » autobiographiques (Rosa Parks, My Story, 1992 ; Coming of Age in Mississippi, 1968). L’analyse de ces documents alimente une riche réflexion sur la « politique de la respectabilité » (Evelyn Brooks Higginbotham) et le poids des identités de genre héritées de l’esclavage dans la mémoire du mouvement pour les droits civiques.

6On regrettera toutefois qu’Olivier Mahéo ne justifie pas tout à fait son choix de se concentrer sur les autobiographies de Rosa Parks et d’Anne Moody plutôt que sur celles d’autres figures féminines comme Ruby Bridges (1954– ), dont l’entrée à l’école élémentaire sous les insultes a été immortalisée dans un célèbre tableau de Norman Rockwell daté de 1964. L’analyse des quelques photographies incluses dans le chapitre est par ailleurs un peu rapide, souvent de seconde main, et passe outre la question du point de vue du photographe et des contraintes qui pèsent sur ce medium. Il est dommage, enfin, que les noms d’une dizaine de militant·es mentionnées dans l’ouvrage (dont Fannie Lou Hamer, Danny Lyon, Bernice Johnson Reagon, Gloria Richardson et Hosea Williams, notamment) ainsi que celui du photographe Danny Lyon ne figurent pas dans l’index situé en fin d’ouvrage.

7Dans une troisième partie sensiblement plus courte (« Les années radicales : du SNCC au Black Power »), Olivier Mahéo abandonne le prisme de la classe et du genre pour se concentrer sur une seule organisation : le Student Nonviolent Coordinating Committee (SNCC). Il s’intéresse notamment au processus de radicalisation qui a conduit certains de ses membres comme John Lewis, Stokely Carmichael ou Bob Moses à renoncer à l’intégration et à la non-violence pour promouvoir le « pouvoir noir » (Black Power) sur la scène nationale.

8Il revient d’abord sur les divergences idéologiques et stratégiques qui existaient au sein de la galaxie militante noire, où les questions d’âge, d’espace, de genre et de classe étaient loin d’être négligeables (les militants du SNCC ou du Congress of Racial Equality déploraient régulièrement le caractère bourgeois, patriarcal et « coloriste » de la National Association for the Advancement of Colored People ou de la Southern Christian Leadership Conference). Il rappelle ensuite, à la suite de Charles Cobb, que la non-violence du SNCC n’a existé « qu’à l’abri des armes des Noirs du Mississippi » (p. 170). Enfin, il retrace la façon dont cette éthique de la non-violence s’est heurtée à l’échec du Freedom Summer et du Mississippi Freedom Democratic Party (MFDP) lors de la convention démocrate d’Atlantic City et à la persistance des inégalités raciales après l’adoption du Civil Rights Act de 1964 et du Voting Rights Act de 1965. On trouve également dans ces deux chapitres des pages très intéressantes sur le paysage émotionnel du mouvement pour les droits civiques : du « freedom high » qui permettait aux militants de transcender la peur à la colère, en passant par la frustration. On regrettera simplement que la sociologie et l’histoire des affects n’aient pas été convoquées de manière plus explicite dans cette analyse.

9Sans surprise, l’ouvrage s’achève sur l’évocation pertinente d’épisodes plus récents de contestation noire comme le mouvement Black Lives Matter ainsi que sur la persistance de certaines discriminations, dans l’exercice du droit de vote notamment.

10En conclusion, De Rosa Parks au Black Power est un ouvrage riche, d’une lecture aisée (en dépit d’un nombre surprenant de coquilles), et qui a le mérite de mener de front l’histoire des luttes pour la justice raciale des années 1930 aux années 1970 et l’historiographie de ces mêmes luttes. L’enchevêtrement des biographies et du contexte dans lequel ces parcours de vie s’insèrent fonctionne particulièrement bien. De ce fait, le livre constitue une ressource pédagogique de premier ordre pour les collègues qui enseignent l’histoire nord-américaine ainsi que pour leurs étudiant·es les plus avancé·es.

11Un regret, néanmoins, qui traverse le présent compte rendu : il manque à ce travail un positionnement personnel par rapport à l’abondante littérature produite outre-Atlantique. L’exploitation de sources documentaires moins connues aurait sans doute permis à Olivier Mahéo de transformer son admirable synthèse en une proposition scientifiquement plus audacieuse.

Haut de page

Notes

1 Caroline Rolland-Diamond, Black America. Une histoire des luttes pour l’égalité et la justice (XIXe-XXIe siècle), Paris, La Découverte, 2019.

2 Ce nouveau découpage historique s’appuie largement sur celui proposé par Jacquelyn Dowd Hall, « The Long Civil Rights Movement and the Political Uses of the Past », The Journal of American History, 91/4, 2005, p. 1233-1263.

3 Voir Eric Arnesen, Waterfront Workers of New Orleans: Race, Class, and Politics, 1863–1923, New York, Oxford University Press, 1991 ; Joseph Gerteis, Class and the Color Line: Interracial Class Coalition in the Knights of Labor and the Populist Movement, Durham, Duke University Press, 2007 ; Joel Sipress, « “The Race Cry Doesn’t Scare Us”… Or Does It? Populism and Race in Grant Parish, Louisiana », in James M. Beeby (éd.), Populism in the South Revisited: New Interpretations and New Departures, Jackson, University Press of Mississippi, 2012, p. 3-35.

4 Voir Blair L. M. Kelley, Right to Ride. Streetcar Boycotts and African American Citizenship in the Era of Plessy v. Ferguson, Chapel Hill, University of North Carolina Press, 2010.

Haut de page

Pour citer cet article

Référence électronique

Aurélie Godet, « Olivier Mahéo, De Rosa Parks au Black Power : une histoire populaire des mouvements noirs, 1945-1970 »Genre & Histoire [En ligne], 37 | 2026, mis en ligne le 01 juin 2026, consulté le 08 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/genrehistoire/12468 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16h3r

Haut de page

Auteur

Aurélie Godet

Institut universitaire de France Nantes Université, CRINI – URP 1162
aurelie.godet@univ-nantes.fr

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

Haut de page
Search OpenEdition Search

You will be redirected to OpenEdition Search