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Récit de luttes

Diritti alla Città : un collectif de défense des centres sociaux autogérés à Bologne

Diritti alla Città : un collettivo che difende i centri sociali autogestiti a Bologna
Diritti alla Città: a collective defending self-managed social centers in Bologna
Anonyme

Résumés

À Bologne, ville réputée pour ses politiques publiques progressistes et ses initiatives citoyennes alternatives, un collectif d’habitants et de militants, Diritti alla Città, s’est emparé de la question des espaces publics vacants. Confrontés à des dynamiques de gentrification et de mise en tourisme, des mouvements se réclamant de l’anarchisme et du communisme défendent la tradition locale en matière de centres sociaux autogérés face aux expulsions et à une marchandisation de l’espace. Le cas de Diritti alla Città pose l’interrogation fréquente, pour ce type d’organisations militantes radicales, de l’équilibre entre les stratégies d’action directe et de négociation avec les institutions.

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Notes de la rédaction

Compte tenu du caractère anonyme de l’article (voir l’éditorial https://journals.openedition.org/geocarrefour/22556, voir également https://journals.openedition.org/geocarrefour/23060) le Comité de rédaction de Geocarrefour propose de servir d’intermédiaire entre auteurs/autrices et lecteurs/lectrices via l’adresse @ suivante : geocarrefour@revue.org

Texte intégral

Introduction

1Que se passe-t-il lorsqu’un collectif de citoyens décide de s’attaquer à la question des espaces publics abandonnés et inaccessibles ? Que devrait-on en faire et qui devrait décider de leur sort ? A Bologne, capitale de la région Emilie-Romagne dans le nord-est de l’Italie, le collectif Diritti alla Città (DAC) s’est formé en 2021 dans le but de faire connaître ce problème dans une ville qui connaît depuis de nombreuses années un renouvellement urbain que les autorités n'osent pas nommer gentrification, mais qui en a pourtant de nombreux aspects. La ville, pôle important de l’Industrie mécanique italienne, est également connue pour son université et la forte présence de collectifs contre-culturels.

2Bastion de la gauche depuis des décennies, elle vit des changements sociaux importants ces dernières années. Hausse des loyers, explosion du tourisme, expulsion des centres sociaux autogérés, nettoyage du centre, marchandisation du phénomène slow-food, problèmes environnementaux, augmentation de la circulation, tout ce qui se passe ces temps-ci dans la ville surnommée la rossa semble être le résultat d’une politique de droite. C’est pourtant le Parti Démocrate (PD), héritier du Parti Communiste Italien (PCI), qui règne en maître sur la ville et sa région depuis l’après-guerre. Fort d’un passé glorieux qui a fait de Bologne un modèle en Italie en matière de choix politiques, culturels et sociaux généralement mis en place en accord avec ses habitants, l’administration actuelle continue de promouvoir une image de la ville la plus progressiste d’Italie, malgré les nombreux signes qui démontrent qu’il s’agit désormais avant tout d’une question d’image de marque. Les espaces abandonnés sont nombreux dans la ville rouge, et l’administration parle sans cesse de politique participative et inclusive, mais les manœuvres politico-financières de ces dernières années prouvent le contraire. Diritti alla Città a décidé de dévoiler cet étrange phénomène, et pourquoi pas de changer la donne.

Bologne, la ville des centres sociaux autogérés

3A Bologne, siège de la plus ancienne université au monde, la contre-culture est centrale dans la vie sociale et politique depuis les années 1960, et il existe une longue tradition de centres sociaux autogérés, alors soutenus par le PCI. Au début des années 2010, on en comptait encore une quinzaine (on peut citer Laboratorio Crash, XM24, Là-bas, Atlantide, Vag61, Lazzaretto, TPO…), où différentes activités étaient possibles, avec diverses tendances, variant généralement entre l’anarchisme libertaire et une certaine forme de communisme. Certains étaient animés par des assemblées horizontales tandis que d’autres avaient une gestion plus proche d’une association classique. Certains étaient le théâtre de concerts punks, d’autres accueillaient plus volontiers des soirées reggae ou hip-hop. Outre les évènements culturels et les soirées, la plupart proposaient des activités régulières et diurnes telles que les écoles d’Italien pour les étrangers fraîchement débarqués du Pakistan ou de l’Afrique subsaharienne, des activités sportives ou d’autres “services” quotidiens (réparation de vélo, avocats de rue, lieux de réunion pour les collectifs…).

4De manière générale, ils permettaient à la population d’accéder à bien des choses pour des prix contenus, ou gratuitement (prix libre des soirées, bar autogéré, activités de création et d’autoproduction, présence d’un marché des producteurs locaux) ; et les notions d’antiracisme, d’antifascisme et d’antisexisme étaient de rigueur plus ou moins partout. Surtout, leur présence permettait aux personnes de tisser des liens sociaux dans des lieux où il n’existait aucune obligation de rentrer dans un système de consommation marchande. Le modèle du centre social autogéré n’est pas unique à Bologne, mais la ville est connue dans toute l’Italie - et parfois ailleurs - pour son abondance de lieux de ce type.

5Leur localisation géographique variait des rues étroites du centre historique aux quartiers plus modernes de la périphérie immédiate, souvent pleine de reliquats du passé industriel qui entourent les boulevards du centre-ville, sorte de frontière officieuse reprenant le tracé des anciens remparts démolis au XIXe s. Les centres sociaux commençaient généralement comme des occupations qui pouvaient perdurer grâce à des accords de plusieurs types entre le propriétaire (la ville ou bien un propriétaire privé) et les occupants. En général on peut dire qu’il existait de la part de la municipalité une certaine tolérance vis-à-vis des centres sociaux, comme s’ils étaient un corollaire incontournable de la présence de l’université : chaque année, environ 100 000 étudiants s’ajoutent aux presque 400 000 résidents officiels de la ville, siège d’une province de près d’un million d’habitants.

6Il ne faut cependant pas s’y méprendre : au-delà de la population étudiante, les centres sociaux étaient généralement traversés par une population variée, métissée, de tous les âges et plutôt précaire économiquement. C’est aussi la sociabilité particulière des centres sociaux autogérés qui explique le mélange des populations qui les traverse. La Bologne bourgeoise et conservatrice est bien cachée dans le centre historique et sur les flancs des collines au sud de la ville, profitant d’un secteur industriel important et de la rente locative des appartements vétustes du centre-ville où s’entassent chaque année de nouveaux étudiants arrivés de toute la péninsule, mais également de l’étranger. Bologne est une ville universitaire importante depuis le Moyen-Age et la question de l’accueil des étudiants est loin d'être un détail.

Expulsions et marchandisation de l’espace

7Cet équilibre a commencé à être mis à mal aux alentours de 2015. Le développement conséquent du tourisme a bouleversé les habitudes d’une ville où on venait avant tout pour étudier et travailler. A mi-chemin entre Venise et Florence, Bologne a commencé à capter les flux touristiques, profitant de l’ouverture des lignes low-cost entre l’aéroport Marconi (situé à seulement quelques kilomètres du centre-ville) et de nombreuses destinations. L’apparition des locations à court-terme permises par le développement des plateformes numériques a aussi incité de nombreux propriétaires à laisser tomber la traditionnelle location aux étudiants et à s’orienter plutôt vers l’accueil des touristes, qui restent généralement deux ou trois jours en ville, étape alternative et “cool” entre les habituelles destinations de la péninsule.

8Entre 2015 et 2019 on a parallèlement assisté à l’expulsion de la majorité des centres sociaux et des occupations qui existaient. Actuellement, les seuls centres sociaux issus du monde militant qui subsistent ont bénéficié d’accords obtenus après de longues discussions, suivant souvent un modèle établi par la mairie, celui du bando, outil administratif qui officialise l’utilisation d’un lieu public sous la forme d’un contrat, comme pour une association classique. Généralement un collectif obtient la gestion d’un lieu en échange du paiement des coûts de gestion (eau, électricité) sans devoir débourser un loyer, mais est cependant responsable au niveau légal et économique d’un bâtiment souvent en mauvais état. Cette évolution présente aussi des problèmes politiques : l’attribution d’espaces abandonnés se faisant à travers une sélection, il est évident qu’il devient difficile pour un collectif ayant bénéficié d’un espace d’avoir par la suite un discours critique envers les mêmes institutions qui lui ont attribué l’espace en question. En outre, n’importe quel collectif se trouvant en opposition directe avec la ligne politique de la mairie est bien plus sujet à une expulsion directe sans négociations en cas d’occupation.

  • 1 Les frais d’inscriptions varient entre 2000 et 6000 euros par an, en fonction des revenus des étudi (...)

9Cette disparition progressive des centres sociaux du paysage urbain n’est pas le seul signe du changement social en cours. Bien que l’université ait encore une place fondamentale dans la sociologie et l’économie de la ville, le logement locatif est devenu de moins en moins accessible pour les étudiants, mais également pour beaucoup de travailleurs. Il n’est pas rare de trouver des chambres à louer pour 500 ou 600 euros par mois, que les locataires préfèrent partager pour économiser les frais d’une université loin d'être gratuite1. Dans un pays sans salaire minimum standardisé ni APL, ce problème touche beaucoup de personnes, à commencer par les étudiants. La ville a toujours été relativement chère par rapport au reste du pays, mais la présence de nombreux lieux alternatifs permettait une sociabilité et une vie culturelle à peu de frais. Aujourd’hui la situation est en train de changer. Sur le plan spatial, ce phénomène de renchérissement se traduit par un déplacement forcé des personnes les moins aisées en dehors du centre historique et vers les périphéries ou les communes limitrophes.

10À la suite de l’expulsion du centre social XM24 en août 2019, centre social historique situé en plein cœur du quartier Bolognina, d’une typologie proche de celui de la Guillotière à Lyon, le collectif qui le gérait a commencé à organiser plusieurs événements publics dénonçant l’abandon de nombreux lieux publics en ville. Ce mouvement spontané a débouché sur une nouvelle occupation, celle de l’ex-caserne militaire Sani, entre novembre 2019 et janvier 2020 (Figure 1). Dans cet espace immense de 100 000 m2, situé lui aussi en plein cœur du quartier Bolognina, et entièrement interdit d’accès depuis des décennies d’abandon, on trouve un patrimoine architectural important et de nombreux espaces verts, dans un quartier où ceux-ci sont relativement rares.

Figure 1 : Occupation de l’ancienne caserne militaire Sani

Figure 1 : Occupation de l’ancienne caserne militaire Sani

Source : https://dirittiallacitta.org

11Le collectif d’XM24 avait en effet obtenu de la part du conseiller municipal à la culture, au tourisme, au sport et à “l’imagination civique” - devenu maire socialiste en 2021 - la garantie d’obtenir un nouveau lieu pour les activités jusque-là hébergées au centre social. Mais la promesse n’a pas été tenue, malgré la profusion de lieux abandonnés, publics comme privés. Le futur maire avait en effet signé un accord avec les occupants lors de l’expulsion du centre social, prévoyant un relogement au plus tard le 15 novembre 2019, mais l’accord a été oublié par la mairie qui a ensuite coupé toute communication avec le collectif, faisant simplement allusion à de simples troubles de voisinage dans le quartier lors de ses interventions médiatiques à propos des évènements organisés par les anciens occupants désormais “nomades”.

12L’occupation de l’ancienne caserne a eu pour but de démontrer à la ville entière qu’il existait sur le territoire communal de nombreux espaces abandonnés et inutilisés sans réel projet urbanistique en faveur des habitants, alors que la mairie disait exactement le contraire. En outre, l’ex-caserne Sani est, comme plusieurs autres anciennes casernes militaires présentes en ville, un espace public propriété de l’Etat. Le collectif XM24 a dénoncé le fait qu’il existait bel et bien un projet de la ville prévu pour cet espace, le point important étant qu’il ne s’agisse pas d’un projet public, mais privé. Il avait en effet été décidé de vendre une bonne partie de la superficie de l’ancienne caserne à des promoteurs immobiliers, pour un projet constitué essentiellement d’immeubles d’habitation, de centres commerciaux et de parkings, en éliminant une bonne partie du patrimoine architectural et des espaces verts présents, contrairement aux prévisions du plan local d’urbanisme qui prévoyait un parc et des espaces à usage commun.

13La pandémie de Covid-19 a porté un coup d'arrêt brutal aux projets d’occupation. Bien que ceux-ci n'aient pas été complètement oubliés, de nombreux collectifs ont préféré profiter de la distanciation sociale forcée pour penser à une stratégie future. Comment envisager une vie sociale autogérée dans un monde où le pass sanitaire devient la norme ? Comment imaginer un futur sans jauge limitée ? La période de sortie de crise sanitaire a été constellée de faux départs vers un retour à la vie sociale, où personne ne savait vraiment ce qu’aurait pu être l’avenir.

Une nouvelle approche

14Au milieu de ce marasme social, un nouveau collectif a décidé d'envisager le problème des espaces abandonnés d’une manière différente. En juin 2021, une soixantaine de personnes se sont réunies au parc de la Zucca sous la bannière “Diritti alla città” : le droit à la ville. L’assemblée publique a permis de soulever plusieurs questions relevant toutes de l’utilisation de l’espace urbain et de la récupération des espaces abandonnés. Dans les mois qui ont suivi, le collectif s’est agrandi et a cherché à travailler de plusieurs manières. Au sein du collectif on retrouve des personnes issues des luttes environnementales locales, du monde universitaire et un certain nombre d’architectes et urbanistes ayant à cœur la question de l’espace, sans oublier des étudiants, travailleurs précaires et personnes issues de divers collectifs déjà existants comme XM24 ou Bancarotta, à propos duquel nous reviendrons.

  • 2 Comme l’ex caserne Masini située dans le quartier Santo Stefano, enclave bourgeoise du centre médié (...)

15Pour comprendre la question des espaces abandonnés à Bologne, il faut en effet faire un zoom arrière sur le plan de la ville et contempler d’en haut la situation. Une carte interactive (Figure 2) publiée peu avant la crise du Covid-19 dénombre près de 500 de ces espaces sur le territoire communal, dont environ 200 qui sont de propriété publique. La carte recense aujourd’hui près de 750 lieux vacants. Ces derniers présentent une grande diversité, puisqu’on passe d’anciennes casernes militaires souvent très vastes comme l’ex caserne Sani citée plus haut, ou d’autres anciennes emprises militaires comme la zone dite des prati di caprara, forêt spontanée (et inaccessible) de 45 hectares proche du centre-ville, ainsi que d’autres casernes anciennement occupées2, à des villas et palais rachetés par la ville, en passant par d’anciennes écoles ou édifices ruraux, qui présentent parfois un intérêt historique et patrimonial. Aux édifices publics et historiques s’ajoutent également un grand nombre d’anciennes usines, généralement privées, notamment dans la partie nord de la ville, zone actuellement sujette à la riqualificazione e rigenerazione, c'est-à-dire au renouvellement urbain.

Figure 2 : capture d’écran de la carte interactive du collectif Diritti alla città

Figure 2 : capture d’écran de la carte interactive du collectif Diritti alla città

Sources : Diritti alla città, Google maps, 2023

16Le collectif Diritti alla città a décidé de continuer à faire des événements publics pour dénoncer le fait que la ville ne permette pas aux citoyens d’accéder à ces lieux. En octobre 2021, une première manifestation à vélo a été organisée afin de montrer plusieurs de ces espaces recensés par le collectif (Figure 3). Suivie par une centaine de personnes, elle a débouché sur une occupation temporaire symbolique de 24 heures de la Caserne Sani, près de deux ans après la première occupation par XM24. Encore une fois, le but était de montrer au plus grand nombre la réalité des espaces abandonnés (et interdits d’accès) par la ville et destinés à passer du public au privé, sans aucune concertation avec les habitants.

Figure 3 : Annonce de la manifestation à vélo d’octobre 2021

Figure 3 : Annonce de la manifestation à vélo d’octobre 2021

Source : https://dirittiallacitta.org

17Outre les occupations temporaires, le collectif a commencé à travailler sur un plan de communication comprenant la rédaction d’articles sur le sujet des espaces publics et une partie visuelle, ainsi que sur un projet de loi citoyenne, sorte de projet d’initiative populaire, appelé delibera. Le statut de la ville de Bologne prévoit en effet qu’un groupe de citoyens puisse librement former un comité d’au moins 20 personnes afin de présenter un projet pour qu’il soit débattu lors des sessions du conseil municipal. Pour arriver à la phase de débat avec l’administration, le projet doit recueillir 2000 signatures.

  • 3 https://dirittiallacitta.org

18Diritti alla città a donc décidé de rédiger un projet d’initiative populaire réelle portant sur la réutilisation des espaces publics. Le projet est innovant et résume en une dizaine de points l’ensemble des revendications faites par une grande partie de ce qu’on a appelé “l’altra città” (l’autre ville) ces dernières années. Sur le site du collectif3, on trouve un résumé du texte :

  • L’idée de départ est que les biens publics doivent rester publics et non être privatisés

  • L’évaluation de leur valeur ne doit pas seulement prendre en compte les aspects financiers, mais également leur valeur sociale

  • Le renouvellement urbain doit être planifié à l’échelle de la ville et non du simple lieu concerné par le renouvellement

  • Les communautés et groupes de citoyens présents en ville doivent être des acteurs du renouvellement urbain et force de proposition pour la transformation des usages des lieux visés par le renouvellement

  • La gestion des biens et espaces concernés par le renouvellement doit suivre une logique d’autogestion, de coopération et de mutualisme plutôt qu’une logique compétitive

  • La spéculation immobilière et l’imperméabilisation des sols doivent être évitées dans une logique de préservation du patrimoine architectural et naturel

  • Le renouvellement urbain doit favoriser l’usage des transports publics et des modes de déplacement doux (piétonisation, pistes cyclables)

  • Le renouvellement urbain doit disposer de fonds publics adaptés à sa réalisation

  • Une table ronde citoyenne doit être instituée afin de gérer les biens communs. C’est une garantie de l’aspect participatif.

19Le texte a été envoyé à la mairie le 15 juin 2022, et pour illustrer cet événement, le collectif a décidé de faire une nouvelle action publique pour faire connaître son action aux citoyens. Une mise en scène jouée par plusieurs des activistes a “fait parler les murs”. Le collectif s’est installé Piazza del Nettuno, en plein cœur du centre-ville et devant la mairie, et a choisi de présenter une quinzaine de lieux représentatifs de ce problème de l’abandon de l’espace public. Lors de la présentation publique, les passants curieux ont pu connaître la réalité du problème et le contenu du projet de Diritti alla Città. Certains lieux présentent un intérêt culturel, d’autres pourraient se transformer en parc public, d’autres encore pourraient devenir des lieux de vie.

20Enfin, le site du collectif est une source d’information sur les espaces abandonnés par la ville, et une manière de s’informer sur leur passé, leur présent et parfois leur futur.

La politique participative : une communication de façade ?

21L’idée de rédiger un projet concernant la récupération des espaces abandonnés pour une refonte de leur système d’attribution ne vient pas de nulle part. La politique participative est une expression souvent utilisée à Bologne par l’administration communale. Historiquement, elle est bien ancrée dans les politiques publiques. La période d’après-guerre a en effet été caractérisée par une convergence de plusieurs facteurs ayant garanti un développement de politiques vertueuses qui ont amélioré la vie des citoyens, notamment concernant l’accès aux services publics (santé et éducation).

22L’érosion progressive de cette politique est pourtant une réalité depuis quelques décennies. Les services pour les citoyens sont de plus en plus limités et privatisés. Le mythe du modèle émilien perdure cependant dans la tête de beaucoup de personnes en Italie. Il est évident qu’en comparaison des problèmes sociaux, économiques et environnementaux qui existent dans de nombreuses parties de la péninsule, la situation de Bologne et de sa région semble toujours plus favorable, mais cette différence sert souvent d’excuse pour ne pas voir les problèmes. Cette rhétorique de la ville la plus progressiste d'Italie est encore utilisée comme une méthode de marketing par l’administration actuelle pour communiquer sur les projets de la mairie, qui consistent généralement en une privatisation des services publics et culturels. Depuis des années on a pu assister à des réunions publiques essayant de faire passer l’idée aux participants issus de la société civile qu’ils ont la possibilité d’influencer le processus de décision politique, notamment en ce qui concerne les questions d’urbanisme.

23Sur ce point, les exemples sont nombreux, mais certains sont plus marquants. Un exemple typique de cette déconnexion entre discours et réalité est l’histoire de Bancarotta. A la fin des années 2010, la mairie du quartier Navile, zone directement concernée par le renouvellement urbain, a commencé à imaginer le futur en préparant l’expulsion de XM24, centre social occupant alors une petite parcelle d’une immense zone en friche où se trouvait auparavant le marché de gros, avant son déplacement en périphérie dans les années 1990. Le projet urbanistique prévoit l’édification d’un nouveau quartier résidentiel pouvant accueillir de nombreuses familles à proximité de la nouvelle gare TGV. Le projet nommé “trilogia Navile” est présenté au quartier lors de plusieurs réunions, et suscite le doute de nombreuses associations de quartier, qui y voient une gentrification déguisée dans un quartier resté populaire et multiculturel. À côté du centre social (existant depuis 2002), on trouve aussi une salle de quartier accueillant de nombreuses activités, surtout pour les personnes âgées. Le projet de renouvellement urbain ne laisse malheureusement pas de place à ce genre d’espace en commun, car il s’agit essentiellement de la construction de tours résidentielles de logements privés à deux pas de la gare, visant un public plus aisé que celui présent dans le quartier (les nouvelles constructions avoisinent les 6 000 euros au mètre carré). Les locaux de l’ancien centre social sont destinés à un projet de cohabitat censé rendre l’opération plus présentable aux critiques qui taxent le projet de gentrification.

24Devant la demande de nombreuses associations de pouvoir obtenir un espace pour leurs propres activités, la ville ouvre alors la possibilité d’accéder aux locaux d’une banque désaffectée depuis 2010 et située à deux pas de l’ex-centre social. Encore une fois, la logique est celle du bando : pas moins d’une douzaine d’associations se portent candidates pour avoir le droit de prendre possession des locaux, malgré l’espace exigu à disposition (environ 150 mètres carrés). Le grand nombre d’associations intéressées en dit long sur la pénurie d’espaces mis à disposition par une ville qui préfère fermer des lieux et les revendre à des entreprises privées qui, souvent, n’en font rien et spéculent sur le foncier, processus facilité par la chute des prix du terrain consécutive à un abandon perçu comme volontaire.

25Devant l’absurdité de la situation et réalisant que l’espace disponible est ridicule en comparaison des besoins réels des associations, ces dernières décident de s’organiser en comité, rejetant la logique compétitive de sélection (une seule association aurait pu avoir accès aux locaux, toujours suivant la logique du bando) et préférant revendiquer un usage en commun. La proposition est reçue positivement par l’administration, qui va jusqu’à citer cette histoire comme exemple de bonne pratique de politique participative. En Mars 2019, le néo comité Bancarotta (jeu de mot voulant dire à la fois « banqueroute » et « banque cassée ») obtient l’accès au lieu, mais demande cependant à la ville de Bologne de continuer à payer le chauffage, resté allumé depuis la fermeture de la banque une décennie auparavant. La ville refuse ces conditions et demande également à Bancarotta de payer des frais d’associations, avant de ne plus répondre aux emails envoyés par le comité, fermant ainsi le canal de communication.

26En mars 2022, après deux ans de pandémie, le comité repasse à l’attaque et décide que le seul moyen de mettre à nu le double-discours de l’administration est l’occupation physique le lieu, symboliquement appelé Bancarotta, première occupation autogérée importante depuis l’expérience de l’ex-caserne Sani deux ans auparavant. L’administration condamne immédiatement l’occupation, qui est expulsée après plusieurs semaines par la police. D’après le maire, le comité n’a pas respecté les règles du jeu, malgré les preuves évidentes du double-jeu de la mairie qui revendique à la fois le dispositif participatif mise en place pour Bancarotta, tout en niant l’accès au local au même comité qui en avait gagné l’accès de manière légale.

Des rapports de force compliqués

27Au moment de la rédaction de cet article, la mairie a rejeté une première fois le projet rédigé par Diritti alla Città et soumis au conseil municipal en juin 2022. Le collectif a reçu une réponse par email indiquant que le texte du projet comportait des erreurs techniques, et que pour cette raison il n’était pas recevable, mais plusieurs signes laissent penser qu’il s’agit d’une excuse pour ne pas aborder le sujet en conseil municipal. La delibera proposée par Diritti alla Città est en effet le premier cas d’utilisation de cet instrument de politique participative directe voulu par un groupe de citoyens, et il semble que l’administration ne se soit pas préparée à cette éventualité. En septembre 2022, plusieurs membres de Diritti alla Città ont décidé d’interrompre le conseil municipal afin de demander aux conseillers ce qu’il en était de la situation, estimant que c’était le seul moyen de se faire entendre. La réaction de l’administration semble confirmer cette impression (“nous vous contacterons”), puisque la promesse de réponse exprimée ce jour-là n’a pas encore été tenue trois mois plus tard. De toute évidence, si la ville de Bologne permettrait en théorie une politique participative directe avec l’instrument de la delibera, elle fait obstacle à sa réalisation concrète, en dépit du discours d’ouverture qu’elle affiche.

28Diritti alla città est loin d’être le seul collectif à lutter pour les questions d’espace dans la ville de Bologne. Son approche est originale car elle veut modifier complètement le modèle d’attribution des espaces publics en passant par une voie légale officiellement inscrite dans le statut de la ville, mais jamais appliquée jusqu’ici, et visiblement non applicable. Son but n’est pas seulement d’obtenir un espace pour ses activités mais de faciliter l’obtention d’un espace - temporaire ou pérenne - pour l’ensemble des collectifs informels de citoyens existants à Bologne.

29Il semble difficile de sortir de l’impasse érigée par une administration qui continue de vouloir contrôler entièrement un mouvement social qui revendique pourtant l’autonomie de ses décisions. L’expulsion de XM24 en Août 2019 (dont les locaux sont encore « en travaux » plus de trois ans après) semble avoir été le dernier coup d’éclat d’une ville qui ne veut plus rien avoir à faire avec les centres sociaux autogérés. Les centres sociaux ouverts depuis cette date ont réussi à survivre uniquement après avoir accepté des conditions rigides imposées par une mairie qui permet l’utilisation d’espaces abandonnés uniquement si ceux-ci ne présentent aucun intérêt économique et aucune possibilité de rentabilité immédiate. Le maire actuel a lui-même déclaré que l’attribution de la banque désaffectée au comité Bancarotta suivait cette logique, en disant que si le lieu avait présenté un quelconque intérêt économique ou spéculatif, il n’aurait jamais été proposé à des associations mais mis en vente à un agent privé, comme cela est prévu pour plusieurs espaces recensés dans la liste des 200 lieux publics abandonnés de la ville.

Conclusion

  • 4 De Student Hotel à Camplus, ces résidences proposent généralement une expérience “premium” pour des (...)

30La lutte de Diritti alla Città se concentre sur les espaces publics, mais en cet automne 2022 c’est surtout le problème de l’accès à l’espace privé qui est sous le feu des projecteurs. Un collectif universitaire autonome a déjà dénoncé à plusieurs reprises la multiplication des résidences étudiantes privées4 en ville, en les occupant symboliquement. En centre-ville, deux bâtiments historiques ont été brièvement occupés par des étudiants et travailleurs qui ont protesté contre le prix astronomique des logements dans un marché locatif complètement dérégulé, notamment à cause de l’essor du tourisme de courte durée facilité par les géants du numérique. Ces occupations sont avant tout des logements de secours, mais elles témoignent du fait que l’espace pour vivre est devenu très rare dans cette ville qui comporte pourtant des milliers de logements inoccupés. A l’heure du gouvernement Meloni, on peut se demander quel va être le futur des occupations, temporaires ou non, sous le contrôle d’un gouvernement qui veut criminaliser de nombreuses formes de regroupements de personnes (avec le décret anti-rave proposé en octobre 2022). Il est également difficile de ne pas comparer ce qui se passe à Bologne avec les villes de Venise et Florence, où le tourisme a presque complètement vidé les centres historiques de leurs habitants les moins aisés. Si Bologne est encore loin d'être dans la même situation, l’évolution observée pendant la dernière décennie est inquiétante.

31Diritti alla Città voudrait sortir de cette logique de confrontation directe, mais il semblerait que la ville de Bologne ne laisse pas vraiment le choix aux collectifs et au mouvements sociaux, et à l’heure actuelle, le seul moyen d’accéder à certains espaces publics est de les occuper illégalement en attendant que la loi change. Tant que la ville la plus progressiste d’Italie continuera d’ignorer les besoins de ses habitants, il est difficile d’imaginer un changement réel.

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Notes

1 Les frais d’inscriptions varient entre 2000 et 6000 euros par an, en fonction des revenus des étudiants.

2 Comme l’ex caserne Masini située dans le quartier Santo Stefano, enclave bourgeoise du centre médiéval, et occupée par le collectif Là-bas jusqu’à son expulsion en 2017.

3 https://dirittiallacitta.org

4 De Student Hotel à Camplus, ces résidences proposent généralement une expérience “premium” pour des prix inaccessibles à la majorité des étudiants habituels de la ville.

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Table des illustrations

Titre Figure 1 : Occupation de l’ancienne caserne militaire Sani
Crédits Source : https://dirittiallacitta.org
URL http://journals.openedition.org/geocarrefour/docannexe/image/22251/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 227k
Titre Figure 2 : capture d’écran de la carte interactive du collectif Diritti alla città
Crédits Sources : Diritti alla città, Google maps, 2023
URL http://journals.openedition.org/geocarrefour/docannexe/image/22251/img-2.png
Fichier image/png, 2,1M
Titre Figure 3 : Annonce de la manifestation à vélo d’octobre 2021
Crédits Source : https://dirittiallacitta.org
URL http://journals.openedition.org/geocarrefour/docannexe/image/22251/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 341k
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Pour citer cet article

Référence électronique

Anonyme, « Diritti alla Città : un collectif de défense des centres sociaux autogérés à Bologne »Géocarrefour [En ligne], 97/1 | 2023, mis en ligne le 25 janvier 2024, consulté le 15 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/geocarrefour/22251 ; DOI : https://doi.org/10.4000/geocarrefour.22251

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Auteur

Anonyme

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