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Comptes rendus

Alfred Prédhumeau, Fred Wander – Persécuté, Rescapé, Écrivain – Une biographie littéraire

Martine Benoit
Référence(s) :

Alfred Prédhumeau, Fred Wander – Persécuté, Rescapé, Écrivain – Une biographie littéraire, Édition Frölich, Berlin, 2025, 515 p.

Texte intégral

1On ne peut que saluer la détermination d’Alfred Prédhumeau à proposer la première « biographie littéraire » sur Fred Wander présenté comme « plus important écrivain de langue allemande de la Shoah » (p. 402) et à mettre en lumière le témoignage littérarisé de sa déportation, Der siebente Brunnen (Le Septième puits), dans lequel il voit « un mémorial littéraire dédié au supplice vécu par les victimes [j’ajouterais « juives »] du nazisme, à leur dignité et leur humanité face à la mort qui leur fut promise par les nazis » (p. 399). Ces deux citations extraites de l’épilogue témoignent de la sensibilité avec laquelle Alfred Prédhumeau a entrepris de retracer la vie et l’œuvre de Fred Wander – avec une honnêteté scientifique marquante qui n’élude pas les parts d’ombre de cet homme, notamment sa collaboration probable avec la Stasi. Si le choix éditorial de ne pas traduire les citations des textes de Wander et de se contenter d’en rendre, à côté de l’original, un résumé rapide, paraît au premier abord étonnant, il permet, au fil de la lecture, de donner à entendre le phrasé de Wander et convainc.

2L’ouvrage est articulé en quatre grandes parties qui marquent les étapes de la vie de Fred Wander : « l’exil et les camps » ; « l’après-guerre à Vienne » ; « les Wander en RDA », « les années viennoises » – nous pouvons ainsi nous repérer au fil des pages dans la vie de Wander, de sa naissance « le 5 janvier 1917 dans le septième arrondissement de Vienne, dit Neubau, dans un très modeste milieu d’immigrés juifs ukrainiens qui avaient fui en Galicie, alors austro-hongroise » (p. 13), jusqu’à sa mort, le 10 juillet 2006 à Vienne (où Wander s’est installé avec sa nouvelle compagne, Suzanne Wedekind en 1982), alors que la seconde édition revue et corrigée de son autobiographie, Das gute Leben (La Bonne vie) était sous presse. Alfred Prédhumeau rappelle la très belle citation par laquelle le décès fut annoncé : « Ich bin unterwegs, mein Gepäck ist leicht » (p. 395 – qui sont justement les derniers mots de son autobiographie).

3L’exil en France, « la France des camps » et « les camps nazis » sont abordés dès le premier chapitre. Wander arrive à Drancy le 15 septembre 1942 et déporté dès le lendemain pour Auschwitz dans le convoi 33 ; il est à Buchenwald quand les troupes américaines libèrent le camp le 11 avril 1945. Wander rentre à Vienne, devient journaliste, écrit de nombreux articles et notamment un article sur Mauthausen (« Mauthausen mahnt zum Frieden ») dans lequel il rappelle le terrible « escalier de la mort », les « Todesstiege » de ce camp construit au pied d’une carrière de granit.

4En 1955, Wander est invité à prendre part aux premiers cours dispensés à l’ « Institut de littérature » de Leipzig (qui devient en 1959 « Institut de littérature Johannes R. Becher »). Comme le souligne Alfred Prédhumeau, il faut être « déjà un écrivain très proche du parti unique » (p. 90) pour accéder à cet honneur, les cours ayant vocation à « produire des écrivains du parti » (p. 90). On sait que cette université en miniature fut à la fois une école du SED et un lieu refuge : Wander suit les cours de Hans Mayer, Victor Klemperer et Ernst Bloch ; il y côtoie Erich Loest et Ralph Giordano. Or tous ces hommes sont rapidement en marge d’un point de vue politique : Ralph Giordano rompt avec le communisme après sa venue à Leipzig et ne séjourne en RDA que de 1955 à 1957 ; Ernst Bloch fuit la RDA en 1961, Hans Mayer en 1963, Erich Loest en 1981 après avoir été exclu du SED et avoir été condamné à 7 ans et demi de prison. Avec le départ pour la RDA, c’est la « deuxième émigration après celle en France en 1938 » (p. 93) qui commence, elle va durer 30 ans, Wander bénéficiant du statut spécifique de résident étranger permettant notamment des facilités de voyage – et puis « l’opportunité [était] à saisir » car « un inconnu, juif, émigré, communiste, n’avait aucune chance de se voir publier en Autriche » (p. 94). Cependant, et alfred Prédhumeau le rappelle et le démontre au fil des pages, Wander dut apprendre à « contourner les écueils » (p. 94). En 1956, Fred Wander avait épousé Fritzi Brunner à Vienne qui prit le nom de Maxie Wander comme nom de plume ; la petite Katherine / Kitty était née le 12 octobre 1957. La famille Wander s’installa en RDA en 1958, dans une maison sise à Kleinmachnow près de Berlin – et surtout près du futur Mur dont l’érection va rendre la situation invivable : le Mur est construit à trois mètres des fenêtres de la maison, le jardin est aplani, la rue devient zone frontalière. Des travaux de « sécurisation » mal exécutés conduisent à la mort de la petite Kitty, qui périt ensevelie. Le couple déménage un peu plus loin.

5Le positionnement de Fred Wander en RDA fut pour le moins étonnant, comme en attestent les commentaires suivants : « nous étions des hôtes dans le pays » (« Gast im Lande », citation p. 151), « nous restâmes des outsiders » (« Außenseiter », citation p. 151). Fred Wander ne fit aucune déclaration, ne signa aucune pétition, même lors de l’Affaire Biermann. En revanche, pour dresser un tableau complet de ce couple, il faut aborder le succès « phénoménal » (p. 243), « fulgurant, non seulement en RDA et en RFA mais aussi au travers de traductions dans de nombreuses langues » (p. 247 – sauf en français…) que connut le livre de Maxie Wander, Guten Morgen, Du Schöne paru en 1977 : une série de portraits de femmes est-allemandes interrogées sur leur quotidien en RDA (dont celle qui allait devenir la troisième femme de Wander, Suzanne Wedekind qui épouse Wander en 1983) – un livre dont furent tirées une série pour la télévision est-allemande diffusée en 1979/1980, et, avant cela, une pièce de théâtre à l’affiche dès mars 1978 qui « fut pendant longtemps la pièce la plus jouée sur les scènes de ce pays » (p. 248). Mais Maxie Wander ne pourra guère savourer ce succès, elle est emportée par un cancer et meurt le 21 novembre 1977.

6Le Septième puits est le grand livre de Fred Wander. Il reçoit en 1972 le prestigieux Prix Heinrich Mann, « la plus haute distinction pouvant être décernée en RDA » (p. 156). Fruit d’une « longue période de gestation » (p. 169 – entre 1966 et 1971), ce témoignage littérarisé de sa déportation mêle « moyens stylistiques réalistes et fictionnalisations osées, les dernières ayant aussi pour fonction de documenter la pérennité de la culture yiddish » (p. 177). « La thématique centrale, pour ne pas dire unique, est la mort » (p. 178) : Alfred Prédhumeau souligne ainsi avec grande justesse que Wander refusa de suivre Anna Seghers (Das Siebte Kreuz) et Bruno Apitz (Nackt unter Wölfen) et choisit « l’option mystique, celle qui cherche dans l’absurdité et la brutalité de la mort une transcendance » (p. 205). Faut-il voir dans ce choix l’explication du manque de « résonnance du [livre] en RDA » (p. 192), voire même de l’hostilité avec laquelle le livre fut reçu et qu’Alfred Prédhumeau relève ?

7Après le Brunnen, Wander revient dans deux livres sur l’extermination des Juifs d’Europe de manière directe : en 1975 dans Ein Zimmer in Paris qui aborde le sentiment de culpabilité du survivant à travers le portrait de trois rescapés dont l’un menace de se suicider, le cœur du livre étant « la pulsion de mort dont sont affectés les survivants de la Shoah » (p. 224). Alfred Prédhumeau souligne très à propos que Wander a projeté dans ces trois protagonistes « des aspects cachés de [sa] personnalité » (p. 230). Puis en 1991, Wander publie Hotel Baalbek, son « Transit » (en référence à Anna Seghers), dans lequel il veut, à l’image du Brunnen, « donner un visage » (« ein Gesicht geben », p. 319) à quelques-uns des Juifs exterminés. On est à Marseille, l’été 1942, dans un hôtel habité de réfugiés juifs cherchant à fuir si possible vers les États-Unis, quelques mois avant l’occupation de la zone libre par les nazis – le texte qui parait en 1991 aux Éditions Aufbau est « situé dans l’antichambre de la mort » (p. 331).

8Le dernier chapitre s’attache aux « années viennoises », Wander s’installant définitivement dans la capitale autrichienne avec sa future épouse Suzanne en 1982. Alfred Prédhumeau s’interroge sur ce choix du retour et estime que Fred Wander ne supportait plus « les entraves politiques et poétologiques [… ni] la liberté d’expression […] muselée par l’autocensure ou bien réprimée » (p. 295). Pourtant, relève le chercheur, Wander « ne publia pas un seul livre en Autriche » (p. 295), resta attaché aux éditions Aufbau et essaya sans grande réussite de publier en RFA. Pendant ces dernières années à Vienne, Wander travaille à divers projets de films et de documentaires. Une tentative d’adapter le Brunnen à l’écran échoue ; en 2000 un documentaire-portrait de la télévision suisse aborde la tentative de fuite vers la Suisse (Voyage à Genève, Reise nach Genf) ; en 1997 est réalisé un film documentaire Le Journal de Rivesaltes. Alfred Prédhumeau aborde finalement la double version de l’autobiographie, Das gute Leben, évoque la question de la collaboration possible de Wander avec la Stasi et suggère que d’autres après lui se penchent sur « l’évolution de la pensée philosophico-politique de Fred Wander » (p. 376) en abordant notamment ses « réflexes manichéens post-staliniens » (p. 376) – Alfred Prédhumeau ayant souligné dès son introduction que Fred Wander resta toute sa vie « tributaire d’une historiographie sous influence stalinienne » (p. 24), même après son retour en Autriche.

9On l’aura compris, ce premier long travail sur Wander et son œuvre, que l’auteur lui-même invite à poursuivre, ouvre de multiples pistes de réflexion.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Martine Benoit, « Alfred Prédhumeau, Fred Wander – Persécuté, Rescapé, Écrivain – Une biographie littéraire », Germanica [En ligne], 78 | 2026, mis en ligne le 20 juillet 2026, consulté le 13 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/germanica/24830 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16oqb

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Auteur

Martine Benoit

Université de Lille

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Droits d’auteur

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