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Comptes rendus

Vers une théorisation de la traduction queer : étude de cas à partir de traductions de textes littéraires dégenrés du français vers l’anglais et le chinois

Résumé de thèse
Theorizing queer translation: A case study on the translation of degendered literary texts from French to English and Chinese
Lu Zhang

Texte intégral

1Comme le queer qui défie les catégories fixes de genre et de sexualité, la traduction opère à la frontière des langues et la défie. Leurs questionnements communs sur la binarité peuvent susciter des inspirations mutuelles. Les études sur la traduction queer étant encore peu présentes dans les travaux traductologiques francophones, cette thèse a l’ambition de théoriser ce nouveau champ d’étude.

2Cette entreprise de théorisation vise à répondre à une question centrale : pourquoi faire dialoguer le queer et la traduction ? Cette interrogation peut ensuite se décliner en deux volets : que peuvent apporter les théories queers à la traduction et à la traductologie, et inversement, que peut apporter la traduction aux études queers ?

3La première partie propose une réponse théorique à ces questions par une recherche documentaire. L’analyse du premier volet de la problématique repose sur une relecture du processus traductif, à l’aide de l’usage verbal du mot anglais queer et de sa puissance subversive. En m’appuyant sur la performativité du genre de Judith Butler et sur la critique des binarismes d’Eve Kosofsky Sedgwick, je remets en question le statut d’original du texte source, et, par conséquent, le critère de fidélité, fondé sur une relation hiérarchique entre « original » et traduction. J’établis ensuite un parallèle entre les échecs de fidélité liés aux « intraduisibles » et les échecs que le système hétéronormatif impose aux personnes queers. En m’appuyant sur l’utopie queer de José Esteban Muñoz et sur l’art queer de ne pas réussir de Jack Halberstam, je montre comment, à l’instar des performeur·euses de bal qui ont su créer des mondes alternatifs à partir de leurs échecs, les traducteur·ices peuvent transformer les « intraduisibles » en occasions créatives. Enfin, en prolongeant cette vision positive du processus traductif, je compare celui-ci au kintsugi, métaphore empruntée à Émilie Notéris. Selon cette métaphore, traduire devient un art de la réparation : on casse le texte source, on en recompose les fragments, et l’on souligne d’or les fissures – ces « intraduisibles ».

4Le second axe de la traduction queer repose sur l’usage adjectival du terme queer, en s’intéressant aux textes comportant des éléments qui échappent aux normes cis-hétéronormatives. B. J. Epstein et Marc Démont proposent chacun·e une typologie fondée sur le degré de restitution de la queerité du texte source, et identifient des techniques permettant de réaliser une traduction queerisante. En analysant les traductions revendiquées ou reconnues comme queers dans la littérature existante, j’enrichis leur approche en identifiant quatre techniques principales : stratégies textuelles, stratégies paratextuelles, retraduction et traduction clandestine.

5Dans la suite de la réflexion de ce second volet de la traduction queer, j’élabore, dans les deux parties suivantes, une étude empirique portant sur un corpus composé de trois textes dégenrés dans la littérature française contemporaine et de leurs traductions vers l’anglais ou vers le chinois. Cette étude a pour objectif d’examiner de quelle manière le processus de traduction peut influencer la queerité d’un texte dégenré.

6Avant d’aborder l’analyse concrète du corpus, la deuxième partie propose un examen préalable de la notion d’écriture dégenrée ainsi que du genre linguistique dans les trois langues étudiées. L’analyse du genre linguistique en français révèle l’asymétrie entre masculin et féminin dans la grammaire, notamment la primauté du masculin pour désigner les référents humains. Trois stratégies ont émergé pour contester cette primauté : la féminisation des formes uniquement masculines en vue d’une langue plus égalitaire ; l’introduction d’un genre neutre pour inclure les personnes non-binaires ; et enfin, la suppression même de la catégorisation genrée. L’écriture dégenrée correspond à cette troisième stratégie. Elle désigne un ensemble de pratiques créatives visant à déconstruire la primauté masculine dans l’ordre symbolique qui remettent en cause la binarité de genre, sans chercher à imposer une nouvelle norme. À ce titre, elle s’inscrit pleinement dans une perspective queer.

7L’étude du genre linguistique en anglais et en chinois montre que, bien que ces deux langues ne présentent pas de genre grammatical au sens strict, le sexe des référents humains peut y être marqué de manière morphologique, lexicale ou syntaxique. La prédominance du masculin existe aussi dans ces deux langues. Ces similitudes soulignent la nécessité de traduire les textes français dégenrés vers l’anglais et le chinois. Toutefois, les spécificités de chaque langue et l’inégalité de leurs ressources pour le dégenrement introduisent inévitablement des « intraduisibles ». Ainsi, la traduction de textes dégenrés français vers l’anglais ou le chinois constitue un véritable défi pour les traducteur·ices.

8L’étude du corpus littéraire choisi vise précisément à vérifier ce constat et à tester les résultats théoriques établis dans la première partie. Pour Sphinx d’Anne Garréta (1986) et L’Opoponax de Monique Wittig (1964) qui sont écrits avant l’émergence des théories queers, et traduits en anglais sans revendication queer de la part des traductrices, l’analyse menée s’inscrit dans une optique purement descriptive.

9Les analyses textuelles montrent qu’à la négativité queer que Garréta produit dans le texte source en effaçant toutes les marques linguistiques indiquant le sexe des deux protagonistes, la traduction anglaise d’Emma Ramadan (2015) ajoute une dimension de résistance féministe en renforçant l’autonomie et la capacité d’agir du personnage A***. Cette transformation s’explique par plusieurs facteurs : la nécessité de contourner l’usage des déterminants possessifs, l’influence de la culture américaine des années 2010 et l’intervention volontaire de la traductrice dans la construction du sens. Quant à L’Opoponax, si la traduction anglaise de Helen Weaver (1966) ne restitue qu’une partie des effets créés par le pronom « on » dans le texte source avec le pronom « you », ce dernier instaure une relation plus directe avec les lecteur·ices grâce à sa fonction interpellative. Il les invite, quelle que soit leur identité sexuelle, à s’identifier à la petite fille Catherine Legrand. L’usage croissant du pronom « you » dans la traduction témoigne en outre de la réussite de la réappropriation du pronom « on » par Wittig, ainsi que de la performativité du langage en tant qu’outil de subversion des catégories de sexe.

10La transformation de la queerité dans ces deux cas incite à remettre en question une définition de la traduction queerisante centrée sur la restitution de la queerité du texte source. En effet, une telle définition reste ancrée dans une logique de fidélité qui tend à sous-estimer la contribution créative des traductrices. Or, les écarts linguistiques, culturels et temporels rendent toute fidélité absolue illusoire, y compris la fidélité à la queerité. L’échec à restituer fidèlement la queerité du texte source ne constitue pas nécessairement une perte : il peut au contraire ouvrir un espace de création et générer de nouveaux effets queers.

11Le dernier texte du corpus, Foyer d’IanE Sirota (2017), encore inédit en traduction et écrit dans une perspective pleinement queer, a donné lieu à une expérimentation collective : 30 participant·es sinophones ont pris part à trois ateliers de traduction centrés sur le processus plutôt que sur le résultat. L’analyse de leurs traductions de deux extraits et de leurs discussions lors des ateliers révèle que les créations linguistiques de Sirota ont inspiré des expérimentations de dégenrement ou de féminisation du chinois. Libéré·es des normes linguistiques, les participant·es ont recomposé des sinogrammes, modifié l’ordre des caractères, exploré la phonétique, les dialectes et les signes graphiques. Le genre en chinois, comme les stratégies de l’auteur·ice, a suscité des interprétations multiples, donnant lieu à une diversité de formes inventées. Toutes les propositions se complètent, se critiquent mutuellement et incitent les participant·es à réfléchir aux rapports de pouvoir inscrits dans leur langue maternelle. Les créations typographiques issues de ces ateliers peuvent servir de point de départ à de futurs projets autour des typographies chinoises queers. Ces derniers pourront ensuite alimenter d’autres projets artistiques, enrichissant ainsi les études queer dans la culture cible. Cela montre la force générative des ateliers de traduction queers.

12Cette expérimentation traductive m’a conduite à définir la traduction queerisante comme toute pratique traductive qui agit comme un instrument de résistance aux normes de genre et de sexualité à l’œuvre dans la culture cible.

13En conclusion, cette thèse met en lumière la fécondité théorique d’un dialogue entre les études queers et la traductologie. D’une part, les théories queers permettent de reformuler l’épistémologie traductologique. Dans une perspective queer, la traduction n’est pas envisagée comme une copie soumise à la fidélité à un original. Elle devient un art queer de ne pas réussir qui valorise la subjectivité et la créativité des traducteur·ices. Les « intraduisibles », loin de dévaloriser la traduction, révèlent l’illusion de la fidélité et ouvrent un espace de création aux traducteur·ices. D’autre part, la traduction peut offrir un cadre propice à un projet queer visant à subvertir les normes de genre et de sexualité dans l’espace discursif de la langue cible. Une telle démarche relève alors d’une traduction queerisante.

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Bibliographie

BAER, Brian James. (2021). Queer theory and translation studies: language, politics, desire. Routledge.

BAER, Brian James, & KAINDL, Klaus. (Éds.). (2018). Queering Translation, Translating the Queer: Theory, Practice, Activism. Routledge.

BUTLER, Judith. (2005). Trouble dans le genre : pour un féminisme de la subversion. (Cynthia KRAUS, Trad.). Éditions La Découverte. (Texte original publié en 1990).

EPSTEIN, B. J., & GILLETT, Robert. (Éds.). (2017). Queer in translation. Routledge.

GARRÉTA, Anne. (1986). Sphinx : roman. Bernard Grasset.

GARRÉTA, Anne. (2015). Sphinx. (Emma RAMADAN, Trad.). Deep Vellum Publishing.

HALBERSTAM, Judith. (2011). The Queer Art of Failure. Duke University Press.

MUÑOZ, José Esteban. (2021). Cruiser l’utopie : l’après et ailleurs de l’advenir queer. (Alice WAMBERGUE, Trad.). Éditions Brook. (Texte original publié en 2009).

NOTÉRIS, Émilie. (2020) [2017]. La fiction réparatrice. UV Éditions.

SEDGWICK, Eve Kosofsky. (2003). Touching feeling: affect, pedagogy, performativity. Duke University Press.

SEDGWICK, Eve Kosofsky. (2008). Épistémologie du placard. (Maxime CERVULLE, Trad.). Éditions Amsterdam. (Texte original publié en 1990).

SIROTA, Ariane. (2017). Foyer. Éditions Pousse-pied.

WITTIG, Monique. (1966). The Opoponax. (Helen WEAVER, Trad.). Simon & Schuster.

WITTIG, Monique. (2018) [1964]. L’Opoponax. Éditions de Minuit.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Lu Zhang, « Vers une théorisation de la traduction queer : étude de cas à partir de traductions de textes littéraires dégenrés du français vers l’anglais et le chinois »GLAD! [En ligne], 18-19 | 2025, mis en ligne le 01 décembre 2025, consulté le 08 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/glad/10133 ; DOI : https://doi.org/10.4000/15d8g

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Auteur

Lu Zhang

Lu Zhang est enseignante-chercheuse à l’École supérieure de Traduction et d’Interprétation de l’Université des Langues étrangères de Beijing. Sa thèse, intitulée « Vers une théorisation de la traduction queer. Étude de cas à partir de traductions de textes littéraires dégenrés du français vers l’anglais et le chinois » (dir. Antonia Cristinoi et Maria Candea, soutenue en juin 2025 à l’Université Sorbonne Nouvelle), s’intéresse notamment aux enjeux de genre dans la traduction et à l’intersection entre traductologie et théories queers.

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