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Comptes rendus

Masculin, féminin, littérature. Usages métapoétiques du genre en France dans la première modernité

Résumé de l’inédit présenté pour l’HDR soutenue à l’université Paris Cité le 15 février 2025
Masculine, feminine, literature: Metapoetic uses of genre in early modern France
Sarah Nancy

Texte intégral

[J’ai] regret, de voir que notre langue, ayant tant de vigueur et de beauté, comme une parfaite nymphe : personne néanmoins ne décrit point les traits de sa face, la délicatesse de son teint, la majesté de son front, les éclairs de ses yeux, la taille de son corsage, la gravité de son port, la grâce de son maintien, la proportion de ses membres et la juste égalité, qui se trouve en tout son corps.

Jean Godard, La Langue françoise, 1620.

La langue française m’apparaissait comme une grande dame aristocratique à violer, pour plier en elle son classicisme à mes rythmes orageux.

Marcel Moreau, entretien dans Le Matricule des Anges, 1998.

1Pourquoi les catégories de féminin et de masculin s’invitent-elles dans les discours sur la littérature, même quand il ne s’agit pas de dire quelque chose du genre des personnes impliquées dans les pratiques littéraires ? Pourquoi, autrement dit, les figures du genre et de la sexualité sont-elles si nombreuses pour parler littérature, comme l’ont montré les travaux pionniers de Christine Planté sur « le genre des genres » ? Sont-elles indispensables ? Quelle importance leur accorder ? Comment comprendre leurs effets, hier et aujourd’hui ?

2Ces questions sont nées de mes rencontres avec des motifs comme ceux du « style mâle », de l’ornement « séducteur », de la « chasteté » de la langue française, de l’« enfantement » des œuvres, ou encore du « mariage » de la poésie et de la musique, et des « menstrues de Melpomène » dans les « discours secondaires » (Charles, 1985, p. 33) des xviie et xviiie siècles. Cependant, elles engagent des décisions d’interprétation qui vont bien au-delà de ce corpus.

  • 1 La journaliste Nora Bouazzouni emploie cette expression à propos des « injonctions genrées » dans l (...)

3Plusieurs perspectives s’offrent en effet pour considérer cette présence de motifs genrés. On peut d’abord la rapporter au caractère indispensable de l’opposition entre « masculin » et « féminin » pour « construire le social et les règles lui permettant de fonctionner » (Héritier, 2012, p. 26). C’est ce qui expliquerait que soient employées « dans nos discours de tous ordres » ces « oppositions conceptuelles » « moul[ées] » sur des « notions abstraites » traduisant l’« observation du donné naturel » (ibid.) : on ne pourrait s’en passer. Mais qu’on ne puisse s’en passer veut aussi dire qu’« on n’y échappe pas1 ». Car on sait comment avec cette « valence différentielle des sexes » se jouent l’infériorisation et l’oppression des femmes. En ce sens, c’est bien le « sexage » (Guillaumin, 2016) de la littérature que révèlerait cette présence de motifs genrés dans les « discours secondaires ».

4Une autre perspective consiste à regarder ces motifs et figures prioritairement comme des outils au service de la théorie littéraire, et à considérer, par conséquent, que c’est dans une relative autonomie à l’égard du « système du genre » établi qu’ils remplissent leur fonction structurante. Cela conduit à donner la priorité à l’analyse métapoétique de ces motifs genrés, et à suspendre l’approche sociologique.

  • 2 Nous renvoyons aux termes dans lesquels Françoise Escal incrimine la participation du « langage ver (...)

5Dans une large mesure, ces deux perspectives ne sont pas exclusives l’une de l’autre. Mais mettre l’accent sur l’une des deux, au moins temporairement, peut être nécessaire. En la circonstance, ma préoccupation a été de ne pas abandonner la littérature à une interprétation en termes de manipulation et d’emprise la réduisant à n’être que « le vecteur », la « courroie de transmission2 » du « système du genre » en tant que système de pouvoir défavorable aux femmes. Pour mettre en évidence, au contraire, la fonction active, critique, créatrice, voire émancipatrice de la littérature relativement au genre, j’ai donc privilégié la seconde perspective – convaincue, du reste, que l’étude du « féminin » (ou du « masculin ») n’équivaut pas à une négligence coupable à l’égard des femmes réelles (Collin, 1993, p. 213-214), et qu’elle répond au contraire à l’incitation faite par l’historienne Joan W. Scott (2009) de ne pas prendre les mots d’« hommes » et de « femmes » comme allant de soi, mais de « cherche[r] et traque[r] les époques où [la] catégorie [de femme] devient un sujet de débat », afin, éventuellement, de « met[tre] le doigt sur les façons dont des brèches se sont ouvertes susceptibles d’accueillir le féminisme » (ibid., p. 11).

  • 3 Pour reprendre un terme qui caractérise l’approche « morphologique » de Carlo Ginzburg (2022, p. 40 (...)

6Explorant, donc, une large part des discours sur la littérature produits dans la première modernité (mon corpus s’étend de 1525 à 1789), période marquée par l’intensité avec laquelle est abordée la question des effets moraux des textes, j’ai recensé les motifs liés aux catégories de féminin et de masculin dans le but d’en expliciter la fonction métapoétique. Quatre « constellations3 » se sont alors dégagées : l’effémination, le corps féminin, l’amour et le désir, la mixité, et, pour chacune d’elle, une affectation tendancielle à des questions théoriques déterminées. L’effémination – motif surabondant et protéiforme, qui va de la dénonciation des « mignotteries » stylistiques (Caussin, 1627) de certains auteurs, jusqu’à celle de l’opéra-comique comme « sodomie » (Collé, 1868, p. 86) de l’opéra – apparait ainsi particulièrement impliquée dans toutes sortes de polémiques autour de l’amenuisement de la fonction politico-religieuse de l’éloquence, et, au-delà, de la valeur publique des textes littéraires. Avec le motif du corps féminin, on accède à des argumentaires variés concernant la beauté du discours, tour à tour considérée comme un repoussoir pour l’éloquence ou les belles-lettres (la surcharge de maximes et de sentences dans une tragédie est ainsi comparée à des « pendants d’oreille d’une valeur inestimable […] attachés au nez […] de quelque dame extravagante ») ; comme un symbole de vanité et d’erreur (ces « sonnets » qu’on appelle « reines de village », dit Blaise Pascal interrogeant l’inconsistance de la « beauté poétique », 1976 [1670], p. 56) ; ou comme le modèle d’une langue simplifiée et partageable, dans les théories puristes (la langue française en femme « chaste », « hardie » et « belle »). Avec les motifs de l’amour, du désir et de la sexualité, on peut repérer une évolution dans la manière de penser la relation au discours ou à l’œuvre, telle qu’elle s’établit par la réception ou par la création : l’érotisme passe du statut de danger, avec le risque de tomber amoureux de son discours, ou de se faire « prendre par l’oreille », à celui de modèle, voire de garant pour cette relation, comme l’emblématise l’image diderotienne d’une écriture sans autre règle que celle de son propre désir (« Mes pensées, ce sont mes catins », Diderot, 1946, p. 395). Enfin, avec les motifs qui font intervenir la mixité hommes / femmes – pour dire l’horreur de la « confusion » dans les assemblées mixtes, aussi bien que l’heureux effet des rimes féminines et masculines « entremêlées » (Desmarets, 1670, p. 12) –, on suit différents débats relatifs à la composition, hétérogène ou homogène, du collectif impliqué par l’activité littéraire, voire à la composition même de la langue.

  • 4 L’expression est employée par Jean-Laurent Le Cerf de la Viéville à propos de l’affinité que l’on p (...)

7L’étude de ces quatre « constellations » montre donc à quel point les motifs genrés s’imposent pour définir – au double sens de délimiter et de fixer un contenu – la littérature et la langue, ainsi que leurs composants. Mais, dans un même mouvement, se signalent l’instabilité et la plasticité de ces motifs : ils sont employés au service d’argumentations changeantes, irréductibles les unes aux autres, voire contradictoires. On découvre alors un paysage bien moins marqué par la bicatégorisation masculin/féminin que celui que dépeint une certaine historiographie du « Grand Siècle ». Et l’on doit prendre acte des incessants décrochements qui existent entre ces motifs et l’implication de femmes et d’hommes réels dans la langue et la littérature. Il y a, par exemple, la logique bien connue du « mauvais présent4 » : lorsque la mise à l’honneur de la parole ou de l’écriture féminine non seulement ne contient pas les moyens d’une émancipation des femmes, mais implique des arguments restrictifs à leur égard. Mais il y a aussi de multiples autres cas, comme celui, si singulier, de l’érudite Marie de Gournay, qui, en dépit de ses revendications féministes visionnaires, englobe dans un même mépris le nouvel idéal d’une langue commune et les femmes supposées en être les ambassadrices.

8Ce qui se formule dans la théorie, en termes de genre, pour parler littérature, n’est donc pas une traduction des rôles attribués – effectivement ou idéalement – aux personnes, selon leur genre, dans les pratiques littéraires. Un tel constat, cependant, laisse face à la tâche de considérer les effets de ces configurations métapoétiques genrées. Peut-on penser que la perception de ces configurations, leur fréquentation inévitable, à quelque titre que ce soit, soient partie prenante de la subjectivation de genre, c’est-à-dire interagissent avec le système du genre – puisque, « [e]n structurant les façons de dire, la langue construit une “vision du monde” », comme le souligne Anne-Marie Houdebine-Gravaud (1995, p. 389) ? Peut-on penser qu’à partir de ces motifs et figures, quelque chose du genre se transforme, voire s’invente ? Que les catégories de féminin et de masculin, en conséquence, ne sont pas seulement des comparants pour la littérature et la langue, mais aussi des comparés – autrement dit, que ces catégories de féminin et de masculin ont elles-mêmes à voir avec des configurations de valeurs qui engagent les positions dans l’univers de la parole, le statut accordé à la création, les effets comparés des œuvres et des genres littéraires, les formes et les supports de l’expression ? Et qu’ainsi, pour le sujet, le maniement de ces catégories de féminin et de masculin, autant que le geste, éventuellement conscient, de les choisir ou de s’en écarter, procède – aussi – du fait de se reconnaitre ou de ne pas se reconnaitre dans telle ou telle de ces configurations ? Je suggère que oui. Cet ouvrage montre ainsi la productivité d’une analyse métapoétique des motifs genrés pour contribuer à la compréhension des effets de la littérature en matière de subjectivation de genre.

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Bibliographie

BOUAZZOUNI, Nora. (2017). Steaksime : En finir avec le mythe de la végé et du viandard. NouriTufu.

CARLO, Ginzburg. (2022) [1989]. Le Sabbat des sorcières. Gallimard.

CAUSSIN, Nicolas. (1627). La Cour Sainte ou Institution chrestienne des Grands avec les exemples de ceux qui dans les Cours ont fleury dans la saincteté (vol. 2). S. Chappelet.

CHARLES, Michel. (1985). L’Arbre et la source. Le Seuil.

COLLÉ, Charles. (1868). Journal et Mémoires sur les hommes de lettres, les auteurs dramatiques et les événements les plus mémorables du règne de Louis XV (1748-1772) (Honoré BONHOMME, Éd. ; vol. 3). F. Didot.

COLLIN, Françoise. (1993). Le philosophe travesti ou le féminin sans les femmes. Féminismes au présent, supplément à la revue Futur antérieur, 205-218.

DESMARETS DE SAINT-SORLIN, Jean. (1670). La Comparaison de la langue et de la poésie française avec la grecque et la latine. T. Jolly.

DIDEROT, Denis. (1946). Le Neveu de Rameau. In André BAILLY (Éd.), Œuvres. Gallimard.

ESCAL, Françoise. (1999). Musique et différence des sexes. L’Harmattan.

GUILLAUMIN, Colette. (2016). L’appropriation des femmes. In Colette GUILLAUMIN, Sexe, race et pratique du pouvoir : L’idée de nature (p. 13-48). Éditions iXe.

HÉRITIER, Françoise. (2012) [1996]. La valence différentielle des sexes. In Françoise HÉRITIER, Masculin/Féminin : La pensée de la différence (p. 15-29). Odile Jacob.

HOUDEBINE-GRAVAUD, Anne-Marie. 1995. Des femmes dans la langue et les discours. Cahiers des Annales de Normandie, 26, 386-398.

LE CERF DE LA VIÉVILLE DE FRENEUSE, Jean-Laurent. (1972) [1705]. Comparaison de la musique italienne et de la musique françoise [2e éd., F. Foppens]. Minkoff Reprints.

PASCAL, Blaise. (1976) [1670]. Pensées (Dominique DESCOTES, Éd.). Garnier-Flammarion.

SCOTT, Joan W. (2009). Le genre, une catégorie toujours utile ? Diogène, 225(1), 5-14. https://doi.org/10.3917/dio.225.0005

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Notes

1 La journaliste Nora Bouazzouni emploie cette expression à propos des « injonctions genrées » dans le domaine de la nourriture (2017, résumé).

2 Nous renvoyons aux termes dans lesquels Françoise Escal incrimine la participation du « langage verbal » dans l’élaboration des imaginaires genrés de la musique (1999, p. 88).

3 Pour reprendre un terme qui caractérise l’approche « morphologique » de Carlo Ginzburg (2022, p. 40-41).

4 L’expression est employée par Jean-Laurent Le Cerf de la Viéville à propos de l’affinité que l’on prête alors aux femmes avec la langue italienne, en vertu du scénario selon lequel Ève aurait parlé italien au paradis (1972, p. 74).

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Pour citer cet article

Référence électronique

Sarah Nancy, « Masculin, féminin, littérature. Usages métapoétiques du genre en France dans la première modernité »GLAD! [En ligne], 18-19 | 2025, mis en ligne le 01 décembre 2025, consulté le 06 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/glad/10292 ; DOI : https://doi.org/10.4000/15d7y

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Auteur

Sarah Nancy

Sarah Nancy est professeure de littérature française à Paris 8-Université des créations. Ses recherches portent sur les pratiques et représentations de la voix et sur les rapports entre langage, musique et genre, du XVIIe au XXIe siècle.

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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