1Entre anthropologie et littérature, entre anthropologues et écrivains, on a souvent, depuis les dernières décennies, observé et salué les amitiés, les résonances qui liaient les hommes et les œuvres. Les « noces » furent parfois rapportées à une certaine configuration culturelle spécifiquement française. Cette affinité n’est pas le « simple produit d’une connivence ponctuelle de lettrés avant-gardistes, elle touche à la mission informulée que la discipline d’un côté et une grande part de la modernité littéraire de l’autre se sont assignée : témoigner des failles temporelles dans lesquelles des pans de société, des cosmologies culturelles, des modes de vie ont été engloutis » (Fabre 2010 : 55). Il n’est pas anodin de citer ici Daniel Fabre qui a participé, très tôt, à la célébration des bans avec l’intuition profonde d’une homologie morale, d’un style d’exposition et de régimes d’historicité communs entre une partie de la littérature et les savoirs émergents puis institutionnalisés de l’ethnologie.
- 1 Vincent Debaene, L’adieu au voyage. L’ethnologie française entre science et littérature, Paris, Gal (...)
2Cette exploration des modalités d’échanges entre les deux activités a produit depuis plusieurs décennies un gros dossier de recherche : côté ethnologues, les préoccupations sur l’écriture et l’histoire de l’anthropologie s’exprimèrent dès les années 1980 illustrant une réflexivité propre à cette discipline dans le champ des sciences sociales ; côté littéraire, Vincent Debaene1 s’attacha à repérer, interroger et identifier le moment spécifique de l’entre-deux-guerres où le « deuxième livre » de l’ethnologue traduit une forme de concurrence séculaire avec la littérature, tout en orchestrant un dialogue étroit entre les avant-gardes et les ethnologues, collecteurs d’objets, arpenteurs de mondes exotiques colonisés ou pas, de Michel Leiris et son « Afrique fantôme » à Claude Lévi-Strauss et ses « Tristes tropiques » (Debaene 2010).
3Eléonore Devevey prend place dans ce cortège savant en poursuivant et renouvelant la réflexion, avec une finesse intellectuelle et une délicatesse d’écriture qui font de cette thèse non seulement un excellent travail universitaire à la documentation méditée, mais un véritable livre, profond et amical. On quitte les rivages de l’entre-deux-guerres, Leiris, Bataille, Lévi-Strauss pour aborder un large deuxième XXe siècle autour des figures de Georges Balandier, Georges Condominas, Pierre Clastres, Roland Barthes et Georges Perec, puis, plus avant dans le siècle, dans les années 1970 et 1980, les œuvres moins connues de Jeanne Favret-Saada et Yvonne Verdier ainsi que celles de Pierre Bergounioux, Gérard Macé et Jean-Loup Trassard. L’anthropologie s’est taillé une place dans le champ universitaire et la problématique de « concurrence » a fait place, selon Eléonore Devevey, à une dynamique d’« entente » qu’elle construit comme point d’entrée dans la découverte de pratiques d’écriture et d’enquête nouées autour de la centralité du terrain. Car dans « terrain d’entente », il y a aussi « terrain ». Si l’ethnologue fait l’épreuve du terrain comme un véritable rite d’initiation disciplinaire, le terrain est également constitué comme base existentielle, la vie elle-même autrement dit, pour l’écrivain.
4Dans la première partie consacrée aux ethnologues des années 1950, 1960, le modèle du « deuxième livre » (publié dans la collection « Terre humaine ») est reconduit en même temps qu’il est bousculé par l’engagement anti-colonial plus explicite et l’apparition d’un tiers discours – celui du natif, parlant en son nom propre. Dans Chronique des indiens Guayaki. Ce que savent les Aché, chasseurs nomades du Paraguay (1972), le sous-titre est plus important que le titre puisque Pierre Clastres insiste sur la leçon prodiguée par les indiens - d’objets d’étude dans les années 1930 devenus sujets politiques et incarnations de certaines valeurs post-1968. Du savoir à la sagesse, Clastres, finalement, retrouve Lévi-Strauss, son maître, « présent en négatif » dans ses travaux, et qui ne voyait pas autrement le type de connaissance prodigué par les sciences humaines. Dans les deux cas, aussi, comme l’écrit très justement Eléonore Devevey, le texte ethnographique a tendance « à faire tombeau » - surtout dans l’ethnologie américaniste plus sensible aux mondes en déréliction que chez les africanistes engagés dans les processus d’indépendance comme Balandier.
5La deuxième partie rend justice au dialogue très fécond entre deux « écrivains », Roland Barthes et Georges Perec, et les sciences sociales, en particulier l’ethnologie dont ils éprouvent tous deux la force de séduction et de contamination dans les années 1960. Cette « tentation ethnologique » est particulièrement claire pour Bartheset permet, en partie, d’unifier une œuvre variée, hétérogène, entre « désir de science et désir d’écriture ». Dans « Comment vivre ensemble ? » (Barthes 2002), question anthropologique s’il en était, il explore un fantasme de vie bonne, à distance des grands groupes comme de la solitude, dans un idéal de petite sociabilité dont il traque les formes aussi bien dans la littérature, dans l’histoire (du monachisme oriental) que dans sa propre expérience sanatoriale qui constitue le « terrain » invisible de ses réflexions.
6Chez Barthes mais aussi chez Perec, le regard des sciences humaines est fraternel, fondé sur l’attention au concret, au détail apparemment insignifiant, à l’ordinaire, ainsi que sur le jeu de rapprochements iconoclastes tout en pratiquant une discrète auto-analyse. En lisant Eléonore Devevey, on pense à l’« anthropologie symétrique » réclamée par Bruno Latour (Latour, 1991) : c’est peut-être la littérature (ici, Barthes et Perec) qui organise et légitime le rapatriement du regard anthropologique à domicile, non pas l’anthropologie des mondes défunts que l’on va retrouver dans la seconde moitié du livre, mais bien celle de la modernité. Observer le moderne (et non seulement l’archaïque) avec l’œil de l’ethnologue chez les sauvages, c’est bien ainsi que Perec construit son désir de littérature sur une ethnologie qu’il appelait endotique (par opposition à exotique).
7Les troisième et quatrième parties du livre sont fondées sur le deuxième mouvement, un séisme, qui affecte et reconfigure les rapports entre littérature et sciences sociales dans la deuxième moitié du XXe siècle : la fin des mondes anciens européens, la fin des campagnes, des us et coutumes dont le romantisme perçut les premiers soubresauts et que les mondes indiens préfigurèrent. Ce sont surtout les femmes qui, selon la répartition genrée qui régnait à l’époque, pratiquaient l’ethnologie européenne. Les travaux de deux d’entre-elles, Jeanne Favret-Saada, Les mots, la mort, les sorts (1977) et Yvonne Verdier, Façons de dire, façons de faire (1979) publiés dans la prestigieuse collection « Bibliothèque des sciences humaines » chez Gallimard, participèrent, par leur qualité et leur puissance, à la légitimation du « proche » comme terrain ethnologique, semblable, en dignité, aux horizons lointains des sociétés exotiques. Les choix d’enquête et d’exposition, décrits et documentés ailleurs par Françoise Zonabend (Zonabend 2018), l’engagement assumé de la subjectivité dans le récit, l’attention littéraire à l’écriture identifient des œuvres brillantes qu’Eléonore Devevey fait consonner, vibrer, avec une partie de la littérature française de la fin du XXe siècle, les écrivains tels Pierre Bergounioux se reconnaissant comme les « derniers » d’un monde défunt, les « sauvages de l’intérieur », les « indiens » des campagnes dont leur œuvre prétend tout simplement témoigner : cela a existé. Si trois écrivains sont étudiés en détail, beaucoup d’autres auraient pu figurer – Pierre Michon, Marie-Hélène Lafon…- car cette part de la littérature « à tropisme anthropologique » existe fortement en France.
8Installée dans une « pensée par cas » qui, sur le plan épistémologique, a depuis longtemps prouvé sa fécondité, Eléonore Devevey réfléchit depuis des œuvres qui sont autant de « postes d’observation », parfois un seul texte qu’elle fait rayonner avec talent pour observer comment, dans le deuxième vingtième siècle, une politique commune semble émerger de certains pans de la littérature comme de l’anthropologie : témoigner de la pluralité des mondes possibles, exhumer la diversité comme principe face à l’uniformisation galopante qui prive les ethnologues de leur « Umwelt » à domicile, comme ils l’ont observé chez les indiens à l’extérieur. Circulation du regard et reconnaissance d’une préoccupation et d’une responsabilité morales semblables imposent cette « entente » qui renoue autrement un dialogue séculaire initié du temps du romantisme- et pour les mêmes raisons. Ainsi, Eléonore Devevey boucle la boucle d’un long itinéraire historique en même temps qu’elle prend part brillamment aux réflexions sur les savoirs de la littérature - savoirs de la perte, du temps, qu’une vivacité de plume dépare de son mélancolique crépusculaire.