Navigation – Plan du site

AccueilNuméros35DossierArticlesVieillesse des champs, vieillesse...

Dossier
Articles

Vieillesse des champs, vieillesse hors-champ ?

Mobilités géographiques, visibilité et modes de vie des gays et lesbiennes de 60 ans et plus vivant hors des métropoles
Rural Old Age, Off-Screen Old Age? Geographical Mobility, Visibility, and Lifestyles of Gays and Lesbians Aged 60 and Over Living Outside Metropolitan Areas
Jeanne du Roure

Résumés

S’appuyant sur des entretiens menés avec 21 gays et lesbiennes de plus de 60 ans vivant hors des métropoles, cet article interroge le retour ou l’installation en ruralité lors de la vieillesse. En renversant l’idée d’une «‌‌‌‌ fuite vers la ville » (Eribon, 1999) dans la jeunesse, il s’agit de comprendre comment son départ permet d’éclairer les effets de la déprise sur les mobilités et les modes relationnels.
La décision d’une relocalisation rurale répond à des motifs multiples mais communs à la majorité des retraité·es. L’homosexualité n’est jamais mentionnée a contrario des motifs familiaux. Le célibat est en revanche un frein à la mobilité : face à l’idée d’une vie homosexuelle inexistante en dehors des grandes villes, le couple stable est perçu comme garant de sa continuité.
S’installer dans des espaces où la population est restreinte implique une nouvelle visibilité. Les célibataires adoptent des stratégies de discrétion relevant d’un idéal de privatisation de la sexualité. Les couples s’intègrent dans les sociabilités locales au prix d’une double négociation de la représentation qu’ils et elles ont de leur nouveau voisinage et de leur assignation normative.
Les différences de fréquentation genrées des espaces homosexuels se réduisent avec l’âge au profit de sociabilités amicales et de proximité.

Haut de page

Texte intégral

Je tiens à remercier vivement les relecteur·rices ainsi que les coordinateur·rices du dossier pour leur soutien et leurs conseils avisés tout au long de l’écriture de cet article.

Introduction

57. Que dirai-je de la verdure des prés, des longues allées d’arbres, de la beauté des vignes et des oliviers ? En un mot, rien n’offre un revenu plus riche, un plus ravissant spectacle qu’une campagne bien cultivée : loin de nous empêcher d’en jouir, la vieillesse nous y appelle et nous y convie. Où les vieillards pourraient-ils trouver un soleil plus bienfaisant, un feu plus vif pour se réchauffer, des ombrages, des eaux plus salutaires pour se rafraîchir ?
58. Que les jeunes gens gardent donc pour eux les armes, les chevaux, la lance, la massue et la balle, la natation et la course ; que de tant de jeux ils nous laissent, à nous, vieillards, les dés et les osselets, et encore, comme il leur plaira : car ces récréations ne sont pas nécessaires au bonheur de la vieillesse.
Cicéron, Dialogue sur la vieillesse

1L’idée de «‌‌‌‌ fuite vers la ville » (Eribon, 1999), incontournable des études gaies et lesbiennes, a été discutée et fortement nuancée depuis une dizaine d’années. Didier Eribon faisait l’hypothèse d’une distribution spatiale de la tolérance : puisque les homosexuel·les risquent davantage l’injure dans les villages et les petites villes du fait de leur faible densité, ils et elles se dissimulent ou migrent vers les grandes villes. La prégnance du centre urbain dans les parcours homosexuels n’est pas dénuée de fondement empirique, autant dans le contexte des années 1980-1990 (Pollak, 1988 ; Schiltz, 1998) que plus récemment (Giraud, 2014 ; Rault, 2016).

2Cependant, l’idée d’un mouvement unilatéral du rural vers l’urbain apparaît limitée car elle empêche de considérer d’autres directions et temporalités pour ces migrations (Conner et Okamura, 2022) ainsi que la diversité et la complexité des parcours (Blidon et Guérin-Pace, 2013b). Depuis les années 2010, des travaux en géographie comme en sociologie pensent les modes de vie homosexuels en dehors des centres urbains et montrent l’existence de mobilités vers la ruralité (Cooke et Rapino, 2007). Plusieurs gays ou lesbiennes, après avoir quitté les campagnes de leur enfance pour la ville, choisissent d’y retourner pour y construire (le reste de) leur vie adulte, mettant en avant la qualité de vie ainsi que leur ancrage dans les sociabilités locales (Kazyak, 2011 ; Conner et Okamura, 2022 ; Le Corre, 2022 ; Giraud, 2024). D’autres, sans attaches antérieures en ruralité, s’y installent en quête de ce que la vie urbaine ne satisfait plus, notamment la possibilité d’être moins anonymes (Giraud, 2024), même si cela implique une plus grande visibilité de l’appartenance sexuelle (Conner et Okamura, 2022). L’existence d’espaces de sociabilité homosexuelle, formels comme informels, n’est pas exclue selon les régions. Ces installations rurales ne condamnent pas non plus à l’enclavement et laissent place à des mobilités occasionnelles dans les grandes villes alentours (Giraud, 2016 ; Conner et Okamura, 2022).

  • 1 C’est-à-dire que leur homosexualité est à la fois connue et non dissimulée.

3Ces études sur les modes de vie homosexuels en ruralité contredisent l’idée de campagnes uniformément homophobes réduisant au rejet ou au secret. L’homosexualité est davantage vécue sur un mode privé et les différents espaces de sociabilité (homosexuels ou non) sont clairement séparés (Giraud, 2016). Pour autant, beaucoup de ces gays et lesbiennes « des champs » sont out1 et intégré·es au réseau local avec qui d’autres appartenances communes (de race, de classe et dans une certaine mesure de masculinité) sont partagées (Kazyak, 2012).

4Dans les travaux sur les mobilités cités jusqu’ici, un élément peu problématisé et pourtant central est celui de l’âge : c’est dans la jeunesse que se ferait le départ vers la grande ville, souvent accolé aux études ou à l’obtention du premier emploi, permettant par la même occasion la découverte et l’adoption de modes de vie homosexuels (Giraud, 2014). Christopher Conner et Daniel Okamura (2022) mentionnent quelques installations en ruralité effectuées à la retraite pour retrouver une région d’origine et s’y occuper de parents vieillissants, mais celles-ci restent marginales dans leur étude. Existerait-il un corollaire géographique, à savoir un retour à la ruralité dans les vieillesses gaies et lesbiennes ?

  • 2 On ne prend pas en compte les numéros consacrés aux retraité·es immigré·es résidant en France, dont (...)

5La population âgée, bien que vivant majoritairement en ville, est surreprésentée en ruralité (Blanchet et al., 2017). Par conséquent, la littérature sur les vieillesses rurales est sans surprise plus ancienne et abondante (voir Sanderson, 2021), régulièrement alimentée par les demandes des services publics. Si l’on prend l’exemple des revues françaises de gérontologie sociale, Gérontologie et société se consacre ainsi dès son troisième numéro aux Problèmes de vieillissement en milieu rural (1973) et revient sur ce thème dans les décennies suivantes (Gérontologie et société, 1981, 1992, 2013) ; à titre comparatif, un seul numéro est consacré à la ville, en 1994. Loin d’être figée, la vieillesse y est aussi pensée sous l’angle des mobilités, nationales comme internationales2 (Gérontologie et société, 1972, 1979 ; Retraite et société, 2008). Plus récemment émerge une synthèse des deux approches, dépassant la description d’espaces de vie particuliers et les déplacements entre ces derniers. Il s’agit alors de penser des territoires du vieillissement (Gérontologie et société, 2010 ; Retraite et société, 2017, 2018) et les relations qui les unissent : Retraite et société titre son double numéro de 2024 ‌Vieillir loin des métropoles, invitant à rompre avec la dichotomie habituelle entre urbain et rural et rappelant que le lieu de vie est à concevoir comme un arbitrage entre les espaces disponibles. Pour comprendre ce que signifie vivre en ruralité, il faut aussi penser son négatif : ce que signifie ne pas vivre en milieu urbain. Comme le soulignent Mickaël Blanchet, Christian Pihet et Pierre-Marie Chapon, «‌‌‌‌ il n’y a pas de territorialité monomorphe des personnes âgées […]. En revanche, l’entrée par le prisme du territoire fait accéder à des types d’espace-vieillesse qui ne se comprennent qu’en interaction avec l’histoire et les dynamiques sociales » (Blanchet et al., 2017).

6Cet article se situe dans cette dernière approche par l’adoption d’une définition large de la ruralité (voir la sous-partie « Méthodologie ») pensée en regard avec les différents lieux habités au cours de la vie : il s’agit d’expliquer les mobilités d’après ces parcours. Si les mobilités géographiques revêtent des motifs spécifiques à la fois pour les personnes vieilles et pour les homosexuel·les, qu’apporte leur croisement ? Au-delà de l’étude isolée d’une sous-catégorie de la population, s’intéresser à des personnes mêlant ces caractéristiques fait apparaître de nouvelles hypothèses de portée générale. Ainsi, plus les individus ont connu de mobilités au cours de leur vie, plus ils sont susceptibles d’en connaître à nouveau pendant leur retraite : «‌‌‌‌ qui a migré, migrera » (Sanderson, 2021). Or si les homosexuel·les sont exposé·es plus précocement aux mobilités (Blidon et Guérin-Pace, 2013a), on peut penser qu’ils et elles ont davantage de chances de migrer à nouveau dans la vieillesse. Dans l’idée d’inverser le regard habituellement porté sur ces déplacements, on se demandera si la «‌‌‌‌ fuite vers la ville » (Eribon, 1999) dans la jeunesse peut laisser place, au moment du vieillissement, à un retour vers la ruralité. Si tel est le cas, comment est-ce que la relocalisation rurale entraîne une modification durable des manières de se dire et se vivre homosexuel·le, en comparaison avec les modes de vie et de visibilité de ceux et celles qui ont quitté la ville depuis plus longtemps, voire qui n’y ont jamais habité ?

7Le concept de déprise permet de lier ces différents aspects, dans la définition qu’en donnent Marc Bessin et Marianne Blidon :

Le terme « déprise » permet pourtant à la sociologie du vieillissement d’appréhender la dynamique d’adaptation aux évolutions physiques et sociales, et les processus de réorganisation des activités et des modes de vie. La déprise rend compte d’un travail identitaire renégocié – en termes biographique et relationnel – visant à s’ajuster aux circonstances du temps qui passe (Bessin et Blidon, 2011).

8La notion a été forgée par Jean-François Barthe, Serge Clément et Marcel Drulhe (1988) et est travaillée depuis les années 1990 en sociologie du vieillissement, en particulier par Vincent Caradec qui en a récemment retracé les évolutions (Caradec, 2018). L’apport de Bessin et Blidon est de montrer comment la sexualité en a été occultée (Bessin et Blidon, 2011). Sans restreindre la déprise à cette dimension sexuelle, on prêtera une attention particulière à cette dernière en lui associant une définition large, désignant autant des pratiques que des modes d’identification et de relations. Cette démarche n’est pas originale : plusieurs travaux états-uniens ont tenté dès les années 1970 de comprendre s’il existait avec le vieillissement un «‌‌‌‌ désengagement » à l’égard des sous-cultures homosexuelles (Weinberg, 1970 ; Francher et Henkin, 1973 ; Kelly, 1974 ; Rachel, 1976). Ils reprenaient ainsi le concept gérontologique d’Elaine Cumming et William E. Henry qui faisait alors autorité mais ne permettait pas de penser des formes d’adaptation plus individuelles au cours du vieillissement (Cumming et Henry, 1961). Récemment, Tanguy Vandenabeele a adopté une approche semblable pour saisir l’avancée en âge chez les hommes gais mais cette fois à partir du concept de déprise (Vandenabeele, 2022). C’est dans la continuité de l’ensemble de ces recherches que l’on se demandera si le choix de vivre à l’écart des métropoles s’inscrit dans les effets de la déprise sur les mobilités et les modes relationnels des gays et des lesbiennes. Sans réduire leur expérience du vieillissement à l’appartenance sexuelle, on cherchera à comprendre ce qui est maintenu, modifié ou cédé à travers le croisement de l’homosexualité et de l’avancée en âge (ainsi que de son anticipation).

9Cet article reviendra d’abord sur les déterminants et les caractéristiques des mobilités de retraite vers la ruralité en regard avec l’identification homosexuelle. Les deux parties suivantes se concentreront sur les modes de vie gais et lesbiens adoptés dans ce nouveau contexte, à travers la question de la mise en visibilité puis du rapport aux (mi)lieux homosexuels.

Méthodologie

10L’enquête repose sur 21 entretiens semi-directifs conduits auprès de gays et lesbiennes (auto-identifié·es) de 60 ans et plus résidant en France hexagonale, en dehors des métropoles (voir Annexe). L’échantillon se compose de dix hommes et onze femmes, cisgenres et blanc·hes, dont les âges vont de 60 à 76 ans (pour une moyenne de 67,3 ans). Neuf appartenaient à la catégorie des cadres et professions intellectuelles supérieures, huit aux professions intermédiaires, trois étaient employé·es et un chef d’entreprise ; ce dernier et trois cadres sont toujours en activité. Au moment des entretiens, huit sont en couple pour une durée moyenne des relations de 29,9 ans. Les autres ne déclarent pas de partenaire conjugal, depuis une durée allant de quelques mois à plusieurs dizaines d’années, mais connaissent des situations affectivo-sexuelles variées. Aucun·e n’est pour l’instant en situation de perte d’autonomie et tou·tes ont un véhicule personnel. Cet échantillon restreint invite à des interprétations prudentes mais permet toutefois de mettre en évidence quelques premiers résultats et d’ouvrir des pistes analytiques pour des recherches ultérieures.

  • 3 La classification est faite selon la grille communale de densité à trois postes de l’Insee (édition (...)
  • 4 D’après la liste des 21 métropoles de droit commun et à statut particulier créées à la suite des lo (...)

11La vie « en dehors des métropoles » correspondant à des réalités géographiques diverses. Dix-sept résident dans des communes rurales3 (dont six dans des hameaux) et quatre dans des communes de densité intermédiaire, réparties dans douze départements dont cinq possèdent une métropole4. Il a été choisi de retenir certaines communes urbaines en raison de la faiblesse de leurs populations et de celle de leurs départements de rattachement, ainsi que de la quasi-inexistence d’un tissu associatif et commercial LGBT+ local. Ainsi, la vie quotidienne des quatre individus y résidant a bien plus à voir avec celle de leurs homologues ruraux·les que citadin·es.

  • 5 L’appel à entretien était diffusé via un «‌‌‌‌ profil-chercheur » (Ravier et Zanotti, 2024) sur leq (...)

12Le recrutement s’est fait de trois manières. En plus du réseau d’interconnaissance et de la méthode « boule de neige » (depuis les relations de l’entourage proche vers l’entourage éloigné), des appels à entretien ont été diffusés via les listes mails et les réseaux sociaux de trois associations ciblant un public LGBT+ âgé (dont une seule enquêtée est membre). Des appels similaires ont été publiés sur trois applications de rencontre géolocalisées : Her et Wapa pour les femmes, Hornet pour les hommes5. L’utilisation de ces dernières a été particulièrement efficace pour le recrutement : huit hommes et trois femmes ont été contacté·es par ce biais. Cela a aussi permis de diversifier les lieux de résidence.

Les déterminants des mobilités vers la ruralité dans la vieillesse (homosexuelle)

13En s’appuyant sur la diversité de ces situations, cette première partie vise à expliquer les facteurs qui mènent à emménager (ou à rester) en ruralité à l’approche de la vieillesse. Plusieurs types de mobilités aux temporalités distinctes caractérisent l’échantillon.

Tableau 1. Temporalités des mobilités au sein de l’échantillon

Vivent hors des métropoles depuis…

Toujours

Le début de leur vie professionnelle

La seconde moitié de leur vie professionnelle (depuis 10-20 ans)

Leur retraite ou moins de 5 ans avant

Ensemble

Enquêté·es

4

2

5

10

21

Des mobilités de retraite ordinaires

14Les caractéristiques des mobilités résidentielles de notre échantillon sont très similaires à celles de la population âgée en général, dont nous retraçons ici les grandes lignes. En dépit de l’importance des recherches sur les mobilités résidentielles des âgé·es, celles-ci constituent une expérience relativement inhabituelle de la vieillesse. Les personnes de plus de 60 ans qui déménagent ne sont qu’une faible minorité au sein de leur groupe d’âge : d’après le recensement 2022, 4 % d’entre elles ont changé de résidence entre le 1er janvier 2021 et le 1er janvier 2022. Elles sont également moins mobiles que la population générale, dont 10,5 % a changé de logement au cours de la même année. Chez les 60 ans et plus, l’évolution des mobilités suit une parabole correspondant aux moments de reconfiguration.

Figure 1. Part des déménagements par tranche d’âge entre début 2021 et début 2022

Figure 1. Part des déménagements par tranche d’âge entre début 2021 et début 2022

Source : Insee, recensement 2022, fichier national Migrations résidentielles.
Champ : personnes âgées de 55 ans et plus résidant en France métropolitaine ou dans un département d’outre-mer au 1er janvier 2021.
Lecture : 4,9 % des personnes âgées de 60 à 64 ans au 1er janvier 2022 ont changé de résidence au cours de l’année précédente. Parmi elles, 1,5 % ont déménagé au sein de la même commune et 3,4 % en dehors de leur précédente commune.

15En prenant l’âge comme indicateur du parcours de vie, les données de ce même recensement montrent une diminution importante et continue du nombre de déménagements à partir de 25 ans et tout au long de l’âge adulte. Elle ralentit nettement à partir de 55 ans sous l’effet des «‌‌‌‌ mobilités de confort des jeunes retraités » (Driant, 2007) qui, débarrassés des contraintes professionnelles, choisissent un lieu de vie plus apprécié : environ 5 % des 55-64 ans ont changé de résidence au cours de l’année 2021. Cette part décroît pour les classes d’âge suivantes avant de remonter progressivement et de manière durable autour de 80 ans. Ces dernières mobilités obéissent à une autre logique, que Jean-Claude Driant qualifie «‌‌‌‌ d’ajustement » : orientées davantage par les mises en impossibilité dues au vieillissement, elles correspondent à des déplacements vers des logements ou des établissements adaptés à la perte d’autonomie (Driant, 2007).

16Puisque notre échantillon comprend des individus âgés de 60 à 76 ans, dans l’ensemble en bonne santé, cet article ne porte que sur les mobilités de « confort ». Il faut toutefois rappeler en suivant Caradec que cette appellation ne doit pas masquer les motifs variés des mobilités de début de retraite, qui peuvent aussi se faire «‌‌‌‌ sous la pression économique de la baisse des revenus » avec la cessation de l’activité professionnelle ou pour des raisons de santé, d’autant plus précoces parmi les classes populaires (Caradec, 2010). De la même manière, des mobilités effectuées tardivement au cours de la retraite peuvent continuer d’obéir à une logique de «‌‌‌‌ confort ». En comprenant l’intérêt de le distinguer de l’ajustement, le terme de confort ne sera pas utilisé dans cet article, qui vise justement à se questionner sur les enjeux, entre volontés et contraintes, de ces mobilités.

  • 6 D’après le recensement 2018, fichier national Migrations résidentielles.
  • 7 L’indice de vieillissement est le rapport entre la population de 65 ans et celle des moins de 20 an (...)
  • 8 La gérontocroissance désigne l’évolution du nombre de personnes âgées dans la population. Benoît de (...)

17Ces mobilités de début de vieillesse se caractérisent par une orientation vers des espaces de densités comparables ou inférieures. Chez les 60-64 ans, il s’agit surtout de déménagements au sein de la commune (30 % des mobilités6) ou vers une commune moins dense (28 %) (Mahieu, 2022). Jean-Paul Sanderson (2021) tire de la littérature quatre grandes orientations des mobilités des âgé·es : «‌‌‌‌ abandon des grandes villes », départ vers des espaces ruraux, littoraux, voire vers l’étranger. De manière générale, c’est dans les communes rurales ou littorales que l’indice de vieillissement7 a le plus augmenté (Lapasse et Pilon, 2017). Le départ des plus jeunes n’est pas une explication suffisante car dans ces mêmes zones, la gérontocroissance8 est positive et même particulièrement importante pour les littoraux et les espaces périurbains (Lapasse et Pilon, 2017). Dans notre échantillon, parmi les dix qui se sont installé·es en ruralité pour la retraite, neuf viennent en effet de grands centres urbains (dont la moitié de la capitale) et six ont choisi le littoral atlantique.

18Au facteur explicatif de l’âge s’ajoute le niveau de diplôme. Entre 55 et 69 ans, ce sont principalement des titulaires d’un niveau de diplôme égal ou supérieur au baccalauréat qui déménagent vers une commune rurale. Il faut toutefois mettre cela en regard avec la composition de ces communes où les diplômé·es du supérieur sont peu implanté·es (Mahieu, 2022). Or le lien positif entre niveaux de diplôme élevés et identification homosexuelle a été souligné par Wilfried Rault (2016). Parmi ces dix enquêté·es ayant déménagé à la retraite, sept ont au moins un diplôme de niveau bac + 2.

Si les mobilités de nos enquêté·es semblent si ordinaires, il convient de se demander quels motifs les sous-tendent et si l’homosexualité est toujours un déterminant de leurs déplacements, comme cela a pu l’être dans leur jeunesse.

Expliquer les mobilités des homosexuel·les âgé·es : des motifs généraux mais des réticences spécifiques

19Au sein de notre échantillon, la décision d’une retraite rurale après une vie active urbaine répond à des motifs multiples, dont un certain nombre sont communs à la population âgée en général. D’abord les aménités environnementales, pensées en contraste avec ce qu’offre la ville : le calme, l’espace, la possibilité d’un jardin, la proximité de la mer ou d’une frontière avec un pays apprécié. L’opportunité d’occuper un logement plus grand s’inscrit également dans cette logique, avec un accès (inédit ou renouvelé) à la propriété pour quasiment tous les nouveaux et nouvelles arrivant·es. En creux, cela permet de ne plus avoir à supporter les loyers coûteux des grandes villes, dont les pensions de retraite ne sont pas toujours à la hauteur, ainsi que de prévoir un logement qui pourra accueillir les éventuelles adaptations requises par une diminution de l’autonomie (Abbas et al., 2022), bien que cette perspective ne soit que très rarement mentionnée dans les entretiens.

20Le rapprochement avec l’entourage influence également ces mobilités, bien que ce ne soit jamais la raison principale. Certain·es mentionnent tel·le ami·e déjà installé·e dans une région appréciée, d’autres y sont rejoint·es et finissent par rassembler une partie de leur réseau amical (rencontré en ville) dans leur nouveau lieu de vie. Les figures familiales font partie des raisons mentionnées dans la moitié des cas, pour les hommes comme les femmes. Il peut s’agir d’un endroit porteur d’une dimension symbolique (Richard, 74 ans, choisit ainsi d’habiter un lieu que ses parents avaient aimé comme villégiature) ou de se rapprocher de ses adelphes ou enfants. Si les motifs familiaux sont majoritaires pour les mobilités des retraité·es hétérosexuel·les (Aouici et Nowik, 2021), ils apparaissent a priori moins fréquents pour les gays et les lesbiennes. Cela s’explique par le fait que les ruptures familiales liées à l’homosexualité ne durent souvent pas dans le temps long et sont pour beaucoup résolues – sans garantir la qualité des relations – avant la vieillesse (Roure, 2024). Élément notable, aucune mobilité ne se fait vers le département de naissance, conformément à ce qu’avait montré Rault sur les prises de distance géographiques des homosexuel·les (en couple), ni vers le lieu de résidence des parents (Rault, 2016). Ce sont à ces dernièr·es de se déplacer, comme l’ont fait les parents de Pierre (66 ans, ancien employé d’une administration publique). Lui et son conjoint, Gilles (73 ans, ancien aide-comptable), ont longtemps vécu dans des métropoles du Sud-Est avant de choisir pour leur retraite un hameau de Charente-Maritime. Dans ses propos apparaît une autre dimension du rapprochement familial : le care.

C’était la Bretagne qui nous [lui et Gilles] intéressait, la Vendée aussi un peu, le Pays basque. Donc on a beaucoup été dans ces régions en vacances pour chercher un bien. Et puis mon frère disait : « Mais venez en Charente-Maritime, prenez le temps de visiter, vous allez voir, c’est chouette. » C’est comme ça qu’on est venus. Là-dessus, mes parents qui voulaient quitter le Nord nous avaient dit : « On va venir vivre dans le Sud-Est, à côté de chez vous », parce qu’ils commençaient à prendre de l’âge et tout. On leur a dit : « – Non, non, non, ne déménagez pas là, nous on s’en va. – D’accord. Vous allez où ? – On va en Charente-Maritime, du côté de Laurent », mon frère, qui avait déjà déménagé. Ils ont dit : « Alors si vous allez ton frère et toi vivre en Charente-Maritime, on va essayer d’y aller aussi. » Regroupement familial.

21L’élan initial de la mobilité s’explique bien par l’attrait de la région et le plaisir de se rapprocher d’un frère avec qui les relations sont bonnes. Les parents sont aussi pris en compte : le lieu choisi doit permettre le maintien des rencontres avec eux, voire leur accueil dans la perspective d’un soutien matériel en cas de perte d’autonomie. De la même façon, quand Suzanne (64 ans) quitte Paris pour la Provence, elle installe sa mère (99 ans), qui habitait alors une autre région, dans une maison de retraite près de chez elle où elle peut lui rendre visite plusieurs fois par semaine. Nos données ne permettent pas d’indiquer à ce stade un choix privilégié des enfants homosexuel·les comme pourvoyeur·ses de care (Cronin et King, 2014).

22L’homosexualité n’est mentionnée ni comme raison ni comme frein à la prise de décision. L’accès urbain privilégié à des espaces et sociabilités homosexuel·les, qui ont façonné la jeunesse et une partie de la vie adulte des enquêté·es et permis en partie leur construction identitaire, ne paraît plus nécessaire. Dans notre échantillon, ces mobilités résidentielles vers des zones peu denses sont surtout le fait de couples (longs), autant pour les gays que pour les lesbiennes. Si l’on inclut les enquêté·es ayant déménagé autour de la cinquantaine, il s’agit des deux tiers. En population générale, les mobilités autour de la retraite sont au contraire davantage le fait de personnes vivant seules que de couples, avec ou sans enfants (Abbas et al., 2022 ; Mahieu, 2022). L’hypothèse du célibat comme frein à la mobilité des retraité·es gais et lesbiennes est à prendre au sérieux : face à l’idée d’une vie homosexuelle inexistante en dehors des grandes villes, le couple stable serait un garant implicite de sa continuité.

23Un moyen de le vérifier est de s’intéresser aux situations où le couple est rompu, ce qui concerne deux enquêté·es. Cécile (72 ans, ancienne assistante gestionnaire du personnel) choisit au moment de sa retraite de quitter Paris et d’acheter à son nom une maison dans une petite ville normande (région dont elle est originaire, mais d’un autre département). Ce projet est motivé par le fait que sa conjointe de longue date souhaite changer de cadre de vie mais le couple se sépare entre-temps et Cécile emménage finalement seule dans cette ville où elle réside toujours. Une dizaine d’années s’est écoulée et elle reste nostalgique de la vie dans une grande ville, bien qu’elle ne puisse financièrement y retourner. Elle entretient une relation à distance avec une femme vivant à Paris, ce qui lui permet de s’y rendre régulièrement et d’y maintenir des liens avec des associations et événements LGBT+, mais ces visites ne sont pas réciproques.

C’est sympa, enfin je suis à moins de 100 mètres de la mer. Mais, euh, je devais y vivre avec la personne avec qui j’ai vécu presque vingt-quatre ans et demi. […] J’ai acheté cette maison en fait, pour Laurette [son ex-conjointe], parce que c’était une maison avec un jardin. C’est une petite maison hein, mais c’est chouette quand même. Mais si tu veux, moi j’ai du mal à m’y faire. Ma compagne actuelle y vient peu. Et moi, cette petite ville, alors j’y fais quand même des activités, etc., mais… Non. Alors évidemment, on me dit : «‌‌‌‌ Mais Cécile, si tu t’y plais pas, vends tout et va dans une ville. » Mais en fait je vois pas où, c’est ça. À Paris, c’est impossible d’acheter toute façon, de louer : déjà pour avoir un bouiboui, c’est 800 €. (Cécile)

24C’est en couple que Patrick (65 ans, chef d’entreprise) s’est installé en 2013 dans un hameau normand après une quinzaine d’années de vie conjugale parisienne. Une des raisons étant de gagner en pouvoir d’achat, ils en profitent pour devenir propriétaires d’une maison. Il décrit les premiers moments comme «‌‌‌‌ fabuleux », ponctués de découvertes (jardiner, avoir des chiens) et de rencontres avec le voisinage où éclosent des amitiés solides. La séparation du couple en 2022 remet en cause ce lieu de vie : son ex-conjoint retourne vivre à Paris et Patrick, qui ne peut pour le moment vendre la maison, reste.

Enquêtrice : Et si vous aviez la possibilité, vous seriez plutôt allé ailleurs ?
Patrick : Je la vendrais dans le quart de seconde pour aller au soleil.
Enquêtrice : Mais pas forcément dans une grande ville ?
Patrick : Là, je retournerais en ville. Là depuis trois ans, la campagne profonde, en couple, c’est bien ; gay, tout seul, vieillissant, c’est pas possible.
Enquêtrice : C’est pas possible à quel niveau ?
Patrick : À tous les niveaux. Il y a un sentiment d’isolement. J’aurais mis trois ans à le surmonter à peu près. Et encore, il y a des jours où c’est pas terrible. Au niveau des rencontres, j’ai 65 ans : je suis hors marché.

25Si dans les deux situations la vie en ruralité était un projet conjugal, la fin du couple s’accompagne d’un désir de retour vers la (grande) ville. Les aménités des campagnes d’installation, toiles de fond à l’origine du départ, ont fait le charme des premières années. Cependant, bien que Cécile comme Patrick déclarent compter des ami·es parmi leurs voisinages respectifs, c’est la relation conjugale qui semble primer et rendre possible la vie dans un lieu relativement isolé. Marianne Blidon et France Guérin-Pace (2013b) observaient déjà «‌‌‌‌ que le choix de s’installer dans une commune rurale isolée apparaît souvent inconcevable pour un célibataire s’il veut rencontrer quelqu’un et réaliser un projet conjugal ». La plus grande difficulté à rencontrer due au vieillissement et à la sortie d’un «‌‌‌‌ marché » sexo-affectif jeuniste, thème récurrent au sein du volet gai de l’enquête, s’y agrège. La ville représente aussi bien l’enrayement de cet isolement que l’espoir d’une relation amoureuse. Dans tout l’échantillon, un seul enquêté, Christian (66 ans, ancien journaliste), a choisi dès le début des années 2000 de vivre dans la campagne normande puis ligérienne au prix de son couple d’alors et de la possibilité d’une relation conjugale en général, s’exposant à une solitude choisie : «‌‌‌‌ J’ai sacrifié un peu les relations sentimentales pour retrouver une certaine tranquillité, un certain équilibre à la campagne que je n’avais plus à Paris. » L’enjeu financier de cette mobilité est évident puisqu’elle intervient quelque temps après un licenciement ; les maisons qu’il occupe tour à tour lui sont d’ailleurs louées à bas coût par des proches. Mais son projet ne saurait s’y résoudre. Retrouvant des paysages ruraux dans lesquels il a grandi (bien que dans une autre région), il se consacre à une vie plus calme où le jardinage occupe une place importante – qui n’est pas sans rappeler le rapprochement de la nature prôné par Edward Carpenter (2020 [1887]) ou Derek Jarman (1995).

Ayant établi les différents motifs qui sous-tendent les départs de la ville vers la campagne, au croisement du vieillissement et de l’homosexualité, il faut pour comprendre les mobilités aussi regarder du côté des (bien moins nombreuses) immobilités.

Quand il n’y a pas de «‌‌‌‌ fuite vers la ville » : partir «‌‌‌‌ sans s’éloigner »

  • 9 Voir Blidon et Guérin-Pace (2013a).

26Blidon et Guérin-Pace (2013b) ont participé à complexifier le concept de «‌‌‌‌ fuite vers la ville » (Eribon, 1999). Travaillant à partir d’un échantillon où sont surreprésentées les trajectoires homosexuelles masculines, elles montrent la diversité des formes de parcours, loin de se résumer à des migrations rurales-urbaines9. Elles consacrent notamment la dernière partie de leur texte à «‌‌‌‌ ceux qui restent ». Ainsi, 13 % de leurs enquêté·es n’ont jamais changé de commune de résidence, bien qu’il s’agisse majoritairement d’urbain·es : les communes rurales comme les «‌‌‌‌ petites villes apparaissent rarement comme des lieux d’ancrage » (Blidon et Guérin-Pace, 2013b). Parmi ces répondant·es «‌‌‌‌ ancré·es », elles font l’hypothèse d’une précarité empêchant de s’éloigner ou d’une structure familiale jouant un rôle de soutien. Elles distinguent également «‌‌‌‌ ceux qui partent sans s’éloigner », effectuant des mobilités dans la même agglomération, le même département ou la même région et qui représentent 17 % des répondant·es mobiles. En prenant l’unité régionale comme point d’ancrage, on comparera des situations de (presque) immobilité non métropolitaine relevant de logiques particulièrement différentes. Bien qu’elles ne concernent que trois femmes et un homme au sein de l’échantillon, elles permettent de penser des parcours construits sans «‌‌‌‌ fuite vers la ville ».

27Les causes de cette immobilité régionale sur le parcours homosexuel sont différentes. Le premier facteur est socio-économique. Le souhait de Denise (72 ans, ancienne monitrice d’auto-école) et Josiane (63 ans, a occupé divers postes d’employée) de ne pas trop s’éloigner répond davantage à des contraintes socio-économiques qui réduisent leurs horizons régulateurs. Elles grandissent chacune au sein de familles très précaires ; leurs parents se séparent pendant leur enfance et elles sont élevées par leur mère. Toutes deux commencent le collège mais, en raison de leurs faibles résultats scolaires, elles en sont rapidement retirées afin de contribuer aux revenus du foyer à travers divers emplois peu qualifiés. Ce n’est qu’au début de la vingtaine que leurs situations se stabilisent tout en restant modestes. Denise devient monitrice d’auto-école et, à la suite d’un bref mariage lui permettant la décohabitation familiale, elle emménage seule en logement social. Josiane devient factrice et subvient aux besoins de sa mère et de sa petite sœur handicapée avec qui elle continue d’habiter.

28Au contraire, la mobilité sociale ascendante qu’ont connue Éric (65 ans) et Danielle (76 ans) aurait pu être l’occasion de changer de lieu de vie. Également issu·es de milieux populaires, leur réussite au sein de l’institution scolaire les fait accéder au métier d’instituteur·rice. C’est l’attachement à leurs régions respectives, la Bretagne et la Provence, qui les amène à y rester.

29Tout aussi important, le deuxième facteur de ces immobilités est la solidarité familiale : ne pas trop s’éloigner, c’est rester près de parents dans le besoin ou vieillissants. Cela se retrouve chez les quatre enquêté·es, à différents degrés. Josiane ne cesse de vivre avec sa mère qu’à plus de 35 ans pour emménager avec sa compagne dans un village voisin, mais elle continue à lui apporter une aide matérielle et financière fréquente et plus conséquente que celle qui est fournie par ses adelphes, étant la seule sans enfants. Danielle et Éric n’ont eu à s’occuper de leurs parents que dans leur grande vieillesse (ce dernier étant aidé par ses frères et sœurs), mais c’est tout au long de leur vie qu’il et elle ont souhaité rester dans la même région que leur famille. L’importance de cette « loyauté filiale » a déjà été décrite par Salima Amari, à partir d’un échantillon de jeunes femmes lesbiennes migrantes nord-africaines ou issues de l’immigration nord-africaine, d’origine sociale modeste et vivant en France (Amari, 2012). En dépit de la pertinence de cette notion, les différences entre son échantillon et celui de cette étude limitent la comparaison : nulle mention parmi nos enquêté·es de la peur de trahir sa famille (qui reste un « refuge face au racisme et au “mépris de classe” », Amari, 2012) ou de nuire à sa réputation.

30À l’intersection entre effets de classe et du lieu de vie, les conséquences sont finalement distinctes. On peut penser que le fait de vivre en ruralité mais tout près d’un grand pôle urbain, comme ça a été le cas d’Éric ou de Danielle, a joué comme facilitateur en rendant accessibles des espaces homosexuels ou féministes (mentionnés en entretien). Chacun·e a rencontré son partenaire de vie pendant la jeunesse et leur entourage est au fait depuis longtemps de leur homosexualité. Pour Denise comme Josiane, en revanche, l’isolement géographique plus important est couplé à des niveaux de vie modestes, limitant les possibilités de déplacement et, sûrement, de rencontres. Denise n’a connu qu’une courte histoire avec une femme et seule une de ses ami·es a connaissance de son lesbianisme. Josiane, elle, a eu quelques brèves histoires clandestines avant de rencontrer celle qui est devenue sa conjointe pendant vingt-cinq ans ; leur relation a été tolérée par son entourage, sans véritables signes d’acceptation. Dans leurs contrastes, ces profils montrent que si le paradigme de la «‌‌‌‌ fuite vers la ville » est inopérant pour une partie des parcours homosexuels, adopter une vision misérabiliste de ceux et celles qui n’ont jamais quitté la ruralité l’est tout autant. Sans nier l’importance des conditions socio-économiques, cela invite à penser la pluralité des modes de vie gais et lesbiens qui s’y déroulent.

31Avec le retour ou le maintien dans la ruralité, tout un ensemble des sous-cultures homosexuelles devient difficilement accessible, aussi bien les lieux festifs ou associatifs qu’une partie des relations. S’y substituent des sociabilités plus affinitaires : le couple ou parfois certain·es proches. Ces mobilités sont plus déterminées par l’avancée dans le parcours de vie en tant que gay ou lesbienne que par le vieillissement lui-même. Si la ville a permis la découverte d’espaces et de rencontres participant à la construction de l’identification homosexuelle, celle-ci, une fois adoptée de longue date, n’est plus un facteur déterminant des choix de vie. C’est en dehors de ces milieux anciennement structurants que se fera le maintien de prises sur le monde au fil de l’avancée dans la vieillesse. C’est ce que montre l’importance accordée, lorsque c’est possible, au fait de se rapprocher de membres des réseaux familiaux ou amicaux : se dessine l’anticipation de certaines pertes et d’un besoin accru de soutien (à fournir ou à recevoir), bien qu’elle n’ait pas été mentionnée directement en entretien. Par ailleurs, même si l’homosexualité n’est plus une dimension prioritaire des mobilités, le sujet s’impose après l’installation en ruralité. Il faut alors se demander quelles visibilités y prennent place.

(In)visibilités homosexuelles hors des métropoles

32Aux yeux de l’entourage non intime (collègues, voisin·es), c’est bien souvent le couple qui signe volontairement ou non l’homosexualité. Pour autant, on ne peut se contenter des paires couple/visibilité, célibat/invisibilité. Parmi nos enquêté·es, la question de la révélation de l’homosexualité aux proches a été réglée de longue date et, en dépit de réactions variées, s’est apaisée avec le temps ; celle aux collègues ne se pose plus. Dans cette partie, on explorera la gestion de la visibilité auprès d’un voisinage renouvelé pour tenter de comprendre si la relocalisation implique une modification des manières de se dire, ces dernières étant ancrées depuis longtemps dans les parcours des enquêté·es. Le contexte rural opère une double influence, par la faible densité de sa population qui rend difficile l’anonymat (relatif) connu en ville et par les représentations en matière de tolérance et d’acceptation qu’en ont ceux et celles qui n’y vivent pas (encore). Les pratiques des enquêté·es en couple et des célibataires sont analysées séparément afin de faire ressortir les stratégies propres à chaque configuration.

Les célibataires devraient se taire ?

33L’échantillon ne comporte pas d’individu qui aurait toujours vécu célibataire en ruralité. Les célibataires arrivé·es pour leur retraite observent des stratégies de discrétion qui ne sont pas pour autant de la dissimulation active. Cette discrétion n’est pas à interpréter selon le paradigme de zones périphériques ou rurales nécessairement homophobes, déjà contredit par la littérature (Giraud, 2016 ; Kherbouche, 2022 ; Ravier, 2025), bien que pas tout à fait absent des représentations de nos enquêté·es. Elle s’inscrit en fait dans des stratégies de gestion du secret antérieures à l’arrivée en ruralité, qui répondent davantage d’un idéal de privatisation de sa sexualité. Ainsi, la rendre visible auprès de tiers ne fait pas sens si aucun lien affectif ne le justifie. Pour les quelques enquêté·es qui n’entretiennent aucune relation parmi leur voisinage, la question de la déclaration ou de la dissimulation est absente des entretiens. Si les stratégies de visibilité militantes historiques ont permis une «‌‌‌‌ renégociation des frontières entre le public et le privé », leur cristallisation depuis la fin des années 1990 autour des questions de couple (Pacs en 1999, mariage pour les couples de même sexe en 2013) et de filiation (adoption homoparentale en 2013, PMA pour les couples de femmes en 2021) a également contribué à une «‌‌‌‌ reprivatisation de la sexualité » reposant sur la revendication du «‌‌‌‌ respect de l’intimité » (Cervulle, 2014), évacuant ainsi toute dimension politique et potentiellement subversive. Pour la génération de nos enquêté·es, né·es entre 1947 et 1960, les faibles représentations et acceptations de l’homosexualité au début de leurs parcours affectifs et sexuels, encourageant à la discrétion par protection, devraient donc se solder aujourd’hui par de la discrétion par normalisation. Deux types de gestion de la visibilité apparaissent : l’annonce et la discrétion.

L’annonce comme confirmation de l’intégration locale

34L’annonce repose sur l’explicitation volontaire de son homosexualité auprès d’une partie du voisinage. Elle se fait généralement auprès de personnes avec qui une certaine sympathie est déjà entretenue, ce qui permet d’anticiper une réaction négative. Joseph (64 ans, ancien technicien dans l’industrie) a commencé à vivre des relations gaies dans sa quarantaine, après avoir été marié vingt ans à une femme avec qui il a eu une fille. Il a emménagé pour sa retraite dans un bourg rural où habite cette dernière, dans les Pays de la Loire, région où il a toujours vécu. Voici le récit qu’il fait de l’annonce de son homosexualité :

Joseph : Un soir, dans le bar, il y a des jeunes qui parlent d’homosexualité. Je dis : «‌‌‌‌ Ah attendez, moi je peux intervenir parce que je suis concerné. Au premier chef. » Alors là, tout le monde [mime la surprise]. Ils m’ont écouté.
Enquêtrice : Personne ne le savait avant ?
Joseph : En tout cas, eux, ils ne le savaient pas encore. Et puis, les patrons le savaient mais ils ne voulaient pas forcément en parler à d’autres. Mais du coup, ça a libéré la parole. Maintenant, tout le monde sait que Jojo est homo. Personne ne m’embête, comme ça.

35Cependant, vivre dans un espace où la population est réduite implique la possibilité d’une diffusion de l’information rapide et non contrôlée, sur le mode de la rumeur. Il poursuit en racontant une conversation avec d’autres habitants avec qui il s’est lié. La maison de Joseph se trouve à côté de jardins collectifs qui dépendent du système d’alimentation électrique de celle-ci. Joseph fournit gracieusement l’électricité à leurs cabanons, en échange de quoi les jardiniers l’invitent régulièrement à partager un verre chez l’un d’entre eux :

Là aussi j’ai comme une sorte de bande d’amis un peu différents parce que eux, ils vont pas forcément au café, ils se retrouvent dans des petites caves, dans les jardins comme ça, pendant longtemps. Il y en a un, une fois, je le connaissais pas encore, qui me dit : «‌‌‌‌ C’est toi Jojo ? Ah oui et ben écoute, j’ai appris quelque chose. Mais je veux que tu l’entendes. » Je dis : «‌‌‌‌ C’est quoi ? » Il dit : «‌‌‌‌ – T’es homosexuel ? – Oui. » Il dit : «‌‌‌‌ Je veux que tu saches que les autres, ils sont là, ils sont comme moi : nous, ça ne nous dérange pas. » […] Donc là, dans cette petite [commune], j’ai vécu une autre libération après ma retraite. C’est merveilleux en fait. Je suis dans un petit monde où tout le monde s’accepte, où tout le monde le sait mais ça dérange personne.

36Le fait que les scènes rapportées par Joseph se déroulent dans des lieux de consommation d’alcool n’est sûrement pas anecdotique. Colin Giraud a montré comment la boisson et la fréquentation des «‌‌‌‌ apéros » étaient des éléments d’intégration pour les hommes gais nouvellement arrivés dans la Drôme (Giraud, 2016). Cela s’inscrit plus largement dans un « usage de l’alcool dans la camaraderie, en vue d’entraides futures ou présentes, [qui] est un privilège masculin » (Coquard, 2022, 146). La fréquentation du bar local et les services rendus à la «‌‌‌‌ bande » des jardins collectifs ont permis à Joseph de se constituer progressivement un capital d’autochtonie, entendu à la suite de Nicolas Renahy comme «‌‌‌‌ l’ensemble des ressources que procure l’appartenance à des réseaux de relations localisés », issues «‌‌‌‌ d’une notoriété acquise et entretenue sur un territoire singulier » (Renahy, 2010). Si l’intérêt de ce capital n’est pas comme pour les enquêté·es de Renahy d’être monnayable sur le marché de l’emploi, il joue son rôle d’intégration sociale, donc d’acceptation au sein du groupe (ici, en dépit de l’homosexualité). En participant à différents réseaux du bourg, Joseph prouve sa capacité à devenir un «‌‌‌‌ gars du coin ». Il est possible de faire un parallèle avec le «‌‌‌‌ déjà, nous » invoqué par les ruraux·les du Grand Est rencontré·es par Benoît Coquard (2022), selon la classique opposition «‌‌‌‌ eux/nous » qui renforce la solidarité du «‌‌‌‌ clan » face à un «‌‌‌‌ eux » qui vise régulièrement les «‌‌‌‌ Arabes ». Si les logiques du racisme et de l’homophobie ne sont évidemment pas superposables, on peut voir des similarités avec les conditions d’acceptation des habitant·es d’origine maghrébine : «‌‌‌‌ qu’ils endossent le style de vie conforme […] et, s’ils sont musulmans sans s’en cacher, qu’ils ne le revendiquent pas spontanément » (Coquard, 2022, 195). Joseph précise ainsi quant à son homosexualité : «‌‌‌‌ je m’assume pleinement, je n’ai pas besoin de le dire, je n’ai pas besoin de le crier sur les toits », rejouant cette volonté de ne plus cacher sans se distinguer pour autant. Dès lors, les «‌‌‌‌ ils sont comme moi » et «‌‌‌‌ nous » prononcés par le jardinier deviennent des énoncés performatifs de la solidarité du clan renforcée non par l’exclusion mais par l’intégration de Joseph en son sein.

La discrétion : une visibilité incertaine

37Une stratégie plus fréquemment employée dans notre échantillon est celle de la discrétion, soit car les liens avec le voisinage ne sont pas (encore) suffisants, soit par refus de l’annonce. Mais ne pas dire ne signifie pas ne rien laisser voir et donne lieu à des formes de visibilité tacites.

Illustrons cela avec la situation de Richard, 74 ans, ancien directeur d’établissement médico-social. Originaire d’une ville du Nord et ayant grandi dans un milieu populaire, il a au cours de sa carrière professionnelle (ascendante) vécu dans trois régions différentes, alternant entre la capitale, des villes plus petites et des villages. À sa retraite à 65 ans, il emménage sur une île de la côte atlantique. Il revendique une certaine discrétion par rapport à sa sexualité, comme il l’a fait durant toute sa vie. Ainsi, quand l’association de naturisme (essentiellement masculine) de l’île dont il fait partie commence à adopter une iconographie homosexuelle (il mentionne un logo « arc-en-ciel »), Richard préfère prendre ses distances. Un accrochage avec une voisine, quatre ans après son arrivée, lui fait prendre conscience des limites de cette discrétion. À la suite d’une légère dispute sans rapport, cette femme avec qui il entretenait jusqu’alors de bons rapports l’insulte en pleine rue de «‌‌‌‌ pédé », ajoutant qu’il aurait pu rester là où il était (avant son déménagement). La violence du propos est double pour Richard : d’abord car il dit n’avoir jamais vécu d’homophobie auparavant, ensuite parce qu’il est «‌‌‌‌ très surpris » que sa voisine sache qu’il est gai alors même qu’il est «‌‌‌‌ très discret ». S’ajoute à cela l’inscription géographique de l’insulte pour sa voisine – l’homosexualité étant reliée à l’étrangéité –, qu’il rejette : il fait ainsi le parallèle avec d’autres villages plus isolés où il a vécu, y compris en couple, et où il n’a pas jamais ressenti de rejet.

38Il faut cependant noter que cette réaction homophobe est la seule à avoir été rapportée parmi l’échantillon. En général, le voisinage semble jouer le jeu de cette discrétion, par bienveillance, indifférence ou pour masquer une homophobie qui pourra être démasquée en cas de conflit. Lorsque l’homosexualité ne peut être dissimulée, comme dans le cas d’une installation en couple, l’enjeu n’est plus du côté de la gestion de la visibilité mais de sa réception.

L’acceptation par l’intégration conjugale

39Pour les couples récemment installés, la visibilité existe de facto. Vivre dans un espace où la population est restreinte rend perceptible une part de l’intimité de chacun·e, loin de l’anonymat des grandes villes. Natacha Chetcuti (2010) a montré que dire l’homosexualité en présentant un·e partenaire contribuait à banaliser l’annonce, la rapprochant de la norme conjugale. Se montrer en couple (homosexuel) ne garantit cependant pas l’intégration, cette dernière nécessitant un certain travail de présentation. Patricia (67 ans, ancienne professeure du secondaire) et Laura (62 ans, ancienne maquettiste), en couple depuis vingt-trois ans, se sont installées il y a peu en location dans un hameau de Charente-Maritime, après avoir vécu principalement à Paris. Si ce n’est qu’une étape avant l’achat d’une maison dans une autre commune (également rurale) du département, elles ont investi les relations avec leur voisinage, à leur agréable surprise :

On se faisait une angoisse de se dire «‌‌‌‌ attention, deux lesbiennes à la campagne, ça va mal se passer… ». Mais c’est tout le contraire. Les gens sont hyper gentils ici. Et puis ils ne te questionnent pas. […] On a fait un petit pot pour le hameau ici, pour dire voilà, on est là pour quelque temps. Ils ont tous vu qui on était, qu’on vivait ensemble. Et puis ça, je trouve, ça me donne un espoir, si tu veux, quand tu as… Quant à l’acceptation dans le quotidien. Parce que tous ces gens-là, il y en a la moitié qui votent Front national. Et pourtant, ils t’acceptent. […] parce qu’aussi on n’est pas les Parisiennes qui ont tout vu, tout fait, «‌‌‌‌ tu devrais faire comme ça », machin. Et je pense qu’aussi la façon dont tu te comportes va influer sur comment l’échange est possible ou pas. Mais pour l’instant, je touche du bois. Tu sens qu’autant nous… On pose plein de questions sur comment fonctionne la vigne. (Patricia)

40On retrouve comme chez les couples interrogés par Giraud (2016) une «‌‌‌‌ intégration sociale assez spectaculaire, qui traduit à la fois les capacités d’inversion du stigmate du couple gai [ou lesbien] et celles d’ouverture et de changement des populations locales ». Cette intégration n’est cependant pas automatique, et on comprend dans le récit de Patricia qu’elle s’obtient au prix d’une double négociation, à la fois de la représentation qu’elles ont a priori de leurs nouveaux et nouvelles voisin·es (avec qui deux lesbiennes, «‌‌‌‌ ça va mal se passer »), et celle de leur assignation normative, les lesbiennes et les «‌‌‌‌ Parisiennes », figures qu’elles mettent immédiatement à distance en organisant un pot de rencontre et en montrant de manière renouvelée leur intérêt pour les métiers et les modes de vie locaux dans les conversations quotidiennes.

41On retrouve ce travail d’intégration avec Pierre (66 ans, ancien employé d’une administration publique) et Gilles (73 ans, ancien aide-comptable), lors de leur installation dans un autre hameau de Charente-Maritime. Pour eux, c’est le mariage qui est l’occasion de mettre en jeu leur intégration :

On a fait le mariage ici. En grande pompe, si on peut dire parce qu’on avait loué une carriole pour aller d’ici à la mairie du village [dont dépend le hameau]. […] Et la carriole avec les drapeaux arc-en-ciel, tout ça […] On avait nos petits-enfants […] qui étaient derrière nous dans la carriole parce qu’il y avait la place pour eux. Et le cortège de voitures derrière. Et donc, on est allés à la mairie comme ça. Au niveau de la visibilité, il y avait les commerçants : «‌‌‌‌ bravo ! », ils étaient sur le pas de porte. En plus, à la boulangerie, on avait commandé la pièce montée. […] Ce hameau, c’est un quartier de chasseurs. Donc, en arrivant ici [lors du déménagement], on s’est dit, oh là là, on va voir comment ça va se passer. Il n’y avait pas trop de choses désagréables. Il n’y en avait pas du tout, même. Et on s’est dit, quand on va se marier, on va mettre une invitation dans la boîte aux lettres des voisins. Toutes les maisons qui sont autour. On s’est dit, bon, ils ne viendront pas, mais ça ne fait rien. Mais ils sont tous venus. Tous venus. (Gilles)

42En s’imposant dans l’espace public local, Pierre et Gilles posent la question de leur intégration tout en permettant sa consécration. La crainte des «‌‌‌‌ chasseurs », comparable à celle que Patricia a exprimée, est dépassée sur le mode du pari («‌‌‌‌ ils ne viendront pas, mais ça ne fait rien ») qui s’avère gagnant. C’est le village entier, spatialement comme socialement, qui est impliqué dans le mariage pour n’en faire finalement qu’une célébration comme les autres. Il se cache derrière un jeu d’équilibre entre visibilité et réserve et plus largement entre norme et déviance. La carriole est couverte de drapeaux arc-en-ciel mais elle transporte également les petit·es-enfants. Des amis du couple qui appartiennent à un collectif gai dont les membres se travestissent en religieuses sont présents mais il leur a été demandé de venir en civil à l’égard de la famille catholique d’un des mariés – de fait, pour l’ensemble des observateur·rices de ce mariage.

  • 10 Le Rassemblement national entretient lui-même des positions régulièrement ambiguës vis-à-vis de l’h (...)

43Cette tension entre une méfiance a priori envers un voisinage où le vote pour l’extrême droite10 est majoritaire et un accueil chaleureux est revenue plusieurs fois en entretien. À travers l’étude des bourgeoisies progressistes new-yorkaise et parisienne, Sylvie Tissot montre que l’enjeu de distinction est primordial, la gayfriendliness leur permettant de « finalement consolider une “blanchité” qui serait sans racisme et une bourgeoisie sans privilèges » (Tissot, 2018, 240). S’il n’est pas possible à partir de notre échantillon de vérifier la transposition de cette logique distinctive aux espaces ruraux, il faut noter que la blanchité y est majoritaire (et partagée par nos enquêté·es) et peut servir, à travers un racisme « à géométrie variable », à renforcer le « clan » (Coquard, 2022, 195). C’est peut-être parce qu’elle est moins instrumentale que cette forme d’acceptation n’est pas revendiquée. En revanche, il est bon de se demander à la suite de Tissot : « qu’est-ce qu’une homosexualité respectable ? » (Tissot, 2022). Comme le résume Patrick (65 ans) : «‌‌‌‌ Du moment où on n’est pas provocant, tout le monde s’en fout. » On retrouve bien, comme pour le contexte urbain, « une respectabilité qui ne requiert pas principalement la mise à distance de la sexualité, mais fait intervenir un autre repoussoir, celui du “communautarisme” des gays et des lesbiennes, toujours soupçonnés de revendiquer, de particulariser, d’être trop voyants » (Tissot, 2022) et qui partagent parfois eux et elles-mêmes cette représentation.

44Cependant, l’indifférence est parfois une déclinaison plus implicite de l’invisibilisation. La situation vécue par Josiane (63 ans, divers postes d’employée), bien qu’unique dans notre échantillon, invite à ne pas se faire d’illusions quant à une tolérance acquise et homogène. Elle a vécu pendant vingt-cinq ans avec sa compagne dans le même village alsacien, partageant peu de liens de sociabilité avec le voisinage (« se faire des amis style papa-maman-les gosses-et-moi, c’était pas vraiment notre truc quoi ») sans connaître d’hostilité pour autant. Lorsque sa conjointe décède d’un cancer, peu avant l’entretien, Josiane ne reçoit de témoignage de soutien de personne au village (à l’exception de sa pharmacienne) :

Beaucoup de gens dans le village savaient qu’on vivait ensemble. Ça a pas été les deux cousines, hein. Non, on savait qu’on vivait ensemble. Mais la différence est que quand une femme perd son homme, elle est veuve, on est compatissant avec elle. […] Mais quand une femme perd sa femme, on va pas lui dire : «‌‌‌‌ Oh, ma pauvre dame, vous avez perdu votre femme. »

45Josiane ayant connu un parcours d’immobilité rurale, la familiarité de son espace de vie a pu contribuer à l’absence de démarche de mise en visibilité. Il en ressort que la respectabilité (homosexualité conjugale et discrète) sans travail d’intégration est insuffisante pour obtenir la reconnaissance du couple. Cet exemple n’est peut-être pas à restreindre à son exceptionnalité mais invite à interroger les diverses significations et niveaux d’acceptation qui accompagnent la visibilité, notamment lorsque celle-ci n’est pas médiée par les principaux·les concerné·es.

46La gestion de la visibilité met donc en cause l’intégration au sein de l’espace de vie. Or, le vieillissement accentue l’importance de cette dernière, qui va participer à définir quelles prises sur le monde il est possible de garder. Seul·e ou en couple, la reconnaissance de l’appartenance minoritaire comme banale garantit qu’il sera possible, à travers les différentes épreuves de la vieillesse, de compter sur un réseau de sociabilités locales. Une acceptation incertaine rend au contraire ce soutien difficilement prévisible : la survenue d’une insulte homophobe ou la négation de la figure de veuve en sont autant de rappels.

L’importance de la visibilité sous-tend que les espaces où ont choisi de vivre nos enquêté·es sont presque exclusivement hétérosexuels. Cela ne doit pas masquer toute volonté de maintenir un lien avec des milieux (militants, récréatifs, sexuels) homosexuels, là-bas ou en dehors.

Rapports aux (mi)lieux homosexuels

  • 11 Ce qui n’empêche pas certain·es enquêté·es de mentionner la possibilité de lieux de vie partagés (a (...)

47Alain Naze rappelle la dimension éminemment politique de l’homosexualité, productrice de «‌‌‌‌ formes d’existence hétérogènes » et de «‌‌‌‌ lignes de fuites hors de la territorialité hétérocentrée » (Naze, 2017). Prenons ces territorialités dans leur sens premier pour comprendre le rapport aux (mi)lieux homosexuels, à travers les mobilités géographiques et d’âge. Une fois balayée l’idée de la nécessaire clandestinité ou de l’hostilité des espaces non métropolitains, il reste en effet à dessiner les contours de la vie homosexuelle qui s’y élabore. Dans son cas d’étude drômois, Giraud (2016) a montré que les espaces ruraux n’étaient pas nécessairement synonymes de «‌‌‌‌ déserts gays » mais qu’au contraire des marges homosexuelles s’y construisent en «‌‌‌‌ archipels minoritaires ». Nos enquêté·es ont bien connaissance des archipels qui structurent leurs (nouveaux) lieux de vie. Il n’y a en revanche dans les entretiens presque aucune référence à des imaginaires ou des formes de vie communautaire homosexuel·les en ruralité (telles que décrit·es par David Bell et Gill Valentine, 1995). Ce type de lieux, notamment concrétisé sous la forme de terres lesbiennes, a émergé en France dans les années 1970 (Rimlinger, 2024) et certains sont toujours habités actuellement, plutôt par des personnes âgées. Mais ils semblent cependant davantage relever d’un projet de vie bien antérieur à la retraite que d’une éventualité pour celle-ci11.

48Il s’agit ici de décrire les usages à dimension homosexuelle des espaces de vie des enquêté·es, c’est-à-dire les pratiques de rencontres amoureuses ou sexuelles et la fréquentation de lieux, de collectifs ou d’événements identifiés comme LGBT+. On retrouve une division genrée entre un certain nombre d’espaces à prédominance sexuelle destinés aux hommes et d’autres, plus conviviaux et militants, qui sont moins nombreux et mixtes ou plus rarement encore réservés aux femmes.

Des archipels gais connus mais de moins en moins fréquentés

49Parmi les enquêtés masculins, les espaces gais évoqués renvoient principalement aux lieux de rencontres sexuelles, autour desquels se concentre donc cette section. Presque tous se sont déjà rendus dans les quelques lieux gais de leur région d’installation, notamment les saunas et dans une moindre mesure les lieux de drague en extérieur (plages, bosquets) et les bars. Aucun ne dit avoir eu de difficultés à les identifier, même lorsqu’il s’agit d’espaces informels, et il ne semble pas y avoir de différence de fréquentation et de connaissance entre les hommes installés récemment et ceux qui habitent en ruralité depuis plus longtemps, comme si la capacité acquise au cours de la vie à identifier des lieux gais s’activait aussi dans ces espaces.

50On observe cependant plusieurs différences avec les résultats de Giraud vis-vis de son étude sur la Drôme (Giraud, 2016). D’abord, le regret qu’il n’y ait «‌‌‌‌ rien ici », formulé par ses jeunes répondants, revient très peu dans nos entretiens. Nos enquêtés relèvent parfois la faible présence d’établissements proprement gais dans leur département, mais un seul (Patrick, célibataire et souhaitant retourner en ville) le considère comme un problème. Tous les départements où ils résident comptent au moins un commerce gai (sauna, bar ou discothèque) et ils n’hésitent pas à faire plusieurs dizaines de kilomètres en voiture pour s’y rendre (on retrouve ici la perception différente des distances par rapport aux métropolitains, déjà soulignée par Giraud, 2016). Cela participe à un maintien des liens avec les (plus) grandes villes du coin, contribuant à une certaine division entre vie quotidienne et « vie gaie ».

  • 12 On la retrouve également dans le volet citadin de l’échantillon d’enquête, dont cet article ne prés (...)

51Une autre différence majeure est cependant que la fréquentation de ces espaces, bien qu’ayant été expérimentée, est actuellement très faible. Deux hommes disent se rendre quelques fois par an au sauna, un autre va occasionnellement draguer sur une plage près de chez lui. Le facteur géographique apparaît comme très secondaire dans cette diminution, bien davantage expliquée par la déprise, cette fois précisément dans sa dimension sexuelle12 (Bessin et Blidon, 2011). D’abord, en raison de l’âgisme rencontré dans ces espaces et intériorisé par les enquêtés, qui se décline soit à travers une dévalorisation de son propre corps (qui ne pourrait plus être montré), soit à travers la perception d’une mise à l’écart du marché sexuel, comme le résume Éric (65 ans) : «‌‌‌‌ Quand vous y allez en semaine [au sauna], il n’y a plus que des vieux, donc c’est déjà moins drôle. Et puis la jeunesse, elle se débrouille entre elle. Elle regarde les vieux, elle veut bien les faire participer de temps en temps, mais c’est moins festif. »

52La baisse de fréquentation des lieux gais ne doit pas être abordée par le seul point de vue misérabiliste de l’âgisme. Elle s’accompagne d’une réorganisation et d’une sélection des espaces par les hommes concernés. Dans sa thèse, Vandenabeele (2022) montre comment certains lieux de sociabilité sont délaissés avec l’avancée en âge : les bars ou boîtes car les plus âgés s’y estiment disqualifiés, les lieux de drague en raison d’une crainte et d’une recherche de confort accrue, toutes deux liées par ses enquêtés au vieillissement. Cette diminution est en partie compensée par la fréquentation des saunas, dans lesquels les âges sont plus divers et font moins l’objet de négociation dans la rencontre sexuelle. Cela implique tout de même quelques effets de sélection en amont : on ne se rend pas dans des saunas à la clientèle jugée « trop jeune » (Vandenabeele, 2022). La moindre participation aux espaces gais correspond aussi à un resserrement volontaire du réseau affectivo-sexuel, expliqué par certains par une diminution du désir mais surtout par une volonté de réserver celui-ci à un cercle d’amants restreint (pour beaucoup connus via des applications de rencontre), avec qui les relations sont plus suivies, ce que constate également Vandenabeele (2022).

  • 13 Le fait qu’une partie des enquêté·es ait été recrutée via des annonces postées sur des applications (...)

53Dans notre étude, certains espaces sont en partie désexualisés. Jean-Hugues (69 ans, vivant depuis plus de quarante ans dans un hameau du Finistère) explique ainsi se rendre parfois dans des bars gais lors de déplacements (pour d’autres motifs) à Paris mais seulement pour y voir des amis, sans intention de rencontre. L’usage convivial d’espaces qui peuvent aussi servir à la drague, longuement décrit par Giraud (2016), est cependant plutôt absent de nos entretiens : les rencontres amicales se font principalement dans un cadre domestique. Le seul espace qui reste largement fréquenté est celui des sites et applications gai·es, utilisé·es par tous13, sans que beaucoup de rencontres (sexuelles ou non) s’y fassent, par croisement des différents effets évoqués : une mise «‌‌‌‌ hors marché » par une partie des utilisateurs, un plus faible nombre de partenaires potentiels près de chez soi et une moindre envie des «‌‌‌‌ plans directs » appréciés par le passé, décrits comme scénario hégémonique par Anthony Fouet (2022). Finalement, les archipels minoritaires propres à leurs (nouveaux) lieux de vie sont bien identifiés par les vieux gays mais volontairement resserrés. La déprise sexuelle accompagne l’installation rurale, marquée par la recherche de calme et de simplicité.

54Le rapport au monde associatif LGBT+ est peu mentionné, à l’exception de Pierre et Gilles qui ont ouvert une annexe de l’association gaie à laquelle ils appartiennent depuis une vingtaine d’années, et dont ils ont créé une antenne à leur arrivée en Charente-Maritime. Les autres répondants évoquent des engagements associatifs locaux, surtout dans le domaine culturel. Dans notre échantillon, la relocalisation rurale n’est pas un obstacle à l’engagement militant communautaire mais ne l’incite pas pour autant, ce qui aurait pu être le cas dans un objectif de favoriser les rencontres entre LGBT+ «‌‌‌‌ du coin ».

Des lesbiennes âgées aux investissements plus associatifs et conviviaux

55Pour les femmes, les établissements lesbiens sont presque inexistants hors des grandes villes, dans lesquelles ils sont également «‌‌‌‌ soit éphémères, soit invisibles » mais où ils contribuent cependant à faire milieu (Cattan et Clerval, 2011). Cela les invite davantage à se tourner vers des associations militantes ou conviviales et des événements ponctuels. Après une mobilité résidentielle, leur fréquentation s’inscrit dans la continuité du parcours antérieur (surtout pour les fréquentations festives) ou, plus étonnamment, devient un projet après celle-ci, notamment pour les associations. La mobilité en ruralité n’est bien sûr qu’un motif au milieu d’autres : augmentation du temps libre par le passage à la retraite, séparation conjugale poussant à faire de nouvelles rencontres… Cécile (72 ans) n’a ainsi commencé à fréquenter assidûment des espaces féministes et LGBT+ qu’une fois installée en Normandie. Elle est ainsi membre du centre LGBT+ du chef-lieu de son département ainsi que d’une association de «‌‌‌‌ seniors LGBT+ » basée à Paris (ville qu’elle avait quittée), l’amenant à se rendre régulièrement dans ces deux villes. De la même manière, Suzanne (72 ans, ancienne responsable d’agence de communication), qui vivait aussi à Paris avec sa compagne de longue date, s’est installée au moment de la retraite dans un village relativement isolé des Bouches-du-Rhône mais n’en a pas pour autant interrompu sa vie festive :

Enquêtrice : Vous disiez que vous sortiez beaucoup en boîte. Ça ne vous faisait pas peur de vous installer dans un petit village ?
Suzanne : Si. Si mais il y a des soirées de filles dans le coin. […] Il y a des soirées de filles à Avignon. Il y a des soirées de filles à Marseille [soit à respectivement 30 km et 80 km de son village].

56Elle continue également de se rendre occasionnellement à Paris où elle profite de la vie nocturne. Ces femmes conservent donc un lien avec la (grande) ville à travers leurs activités militantes ou festives. Une fois encore, la distance est peu vue comme un obstacle mais instaure une dépendance entre la fréquentation de ces espaces et la voiture, dont le coût est évoqué comme frein par les plus modestes. Si peu de difficultés sont pour le moment mentionnées, c’est aussi car les enquêté·es sont autonomes et n’ont pas de problèmes de santé qui, s’ils ne résument pas la vieillesse, ne peuvent cependant être ignorés. En 2023, l’espérance de vie sans incapacité à 65 ans est de 10,5 ans pour les hommes et 12 ans pour les femmes (Deroyon, 2024). Notre échantillon, dont la moyenne d’âge est de 67,3 ans, est relativement jeune. Cependant, une enquêtée, Andréa (67 ans, ancienne profession intermédiaire médico-technique), a cessé de se rendre aux soirées festives de l’association lesbienne locale en raison de réticences récentes et progressives à conduire de nuit.

57Ces considérations ne doivent cependant pas masquer le fait que la fréquentation du milieu lesbien est faible dans notre échantillon. Excepté les trois femmes susmentionnées qui ont (ou ont eu jusqu’à peu) des activités régulières, la plupart n’y ont qu’une relation très ténue, voire inexistante. Quatre se disent intéressées par le fait de rejoindre une initiative locale, mais il ne s’agit que d’une option parmi les différents engagements associatifs (ni LGBT+ ni féministes) existants dans leurs régions d’installation. L’investissement du milieu rejoint le champ des possibles ouvert par le passage à la retraite, il ne constitue plus nécessairement l’espace d’émancipation – qui découle de la «‌‌‌‌ non-clandestinité et donc de l’atténuation du contrôle hétérosocial » (Chetcuti, 2010) – qu’il a pu représenter en début de carrière (sauf pour celles qui sont devenues lesbiennes sur le tard), et ne semble pas prioritaire. C’est ce que reflètent les mots de Patricia (67 ans, ancienne professeure du secondaire), qui a rejoint une association locale de musique et se questionne sur d’autres possibilités :

Patricia : Mais c’est vrai que si je trouvais un engagement au moins pour les femmes… Dans la région, il faut que j’aille voir les associations qui existent, parce que je vais forcément m’incruster dans un truc existant. Ce n’est pas moi qui vais ici construire un truc, mais je me sens de participer.
Enquêtrice : De femmes plutôt ?
Patricia : J’aimerais bien, parce que ce n’est pas très développé ici. Mais je ne sais pas, tu vois, quelle est l’utilité d’approcher ce genre de questions ? Est-ce que peut-être en attaquant d’une autre façon, je ne peux pas influer aussi ? Enfin, influer ou aider d’autres. Parce qu’ici, si tu es trop carré, tu as un rejet, quoi. Donc je ne vais pas commencer par me faire rejeter, ce serait pas très efficace.

  • 14 Leurs rencontres avec d’autres femmes lesbiennes ou bisexuelles ont majoritairement eu lieu en cont (...)

58L’investissement doit faire sens avec la démarche d’installation. Les espaces lesbiens sont loin d’être rejetés mais ils semblent moins être pensés comme des contre-espaces. Il est au contraire plutôt valorisé dans les discours des enquêtées d’accorder ses intérêts individuels avec ceux de la communauté des autres habitant·es. On notera d’ailleurs que les trois femmes qui ont toujours vécu en ruralité – et qui appartiennent à différentes classes sociales – n’ont pas fréquenté de milieux lesbiens ou plus largement LGBT+ (commerciaux comme associatifs), ni dit avoir eu envie de le faire au cours de leur vie14.

59Les espaces physiques et virtuels de rencontres affectives et sexuelles sont peu mentionnés parmi ces femmes (malgré l’usage pour certaines des applications) et ne semblent pas, à la différence de leurs homologues masculins, constituer une part significative de leurs réseaux relationnels (homosexuels). Comme pour ceux-ci cependant, la fréquentation d’autres personnes LGBT+ se fait essentiellement dans le cadre privé du cercle amical. Les différences genrées dans la fréquentation d’espaces homosexuels, davantage dans la sphère publique et commerciale pour les gays, davantage dans les réseaux privés pour les lesbiennes, se réduiraient au profit des cercles amicaux, par effet combiné du vieillissement et de (nouveaux) modes de vie hors des métropoles.

Conclusion

60La complexité des mobilités homosexuelles a largement été démontrée depuis les années 2010, au même titre qu’a été rendu caduque l’étiquetage homophobe des espaces non métropolitains. Cet article ajoute à ces considérations celle, moins documentée, de l’avancée en âge et du vieillissement. Il s’agit de faire jouer ces deux variables, homosexualité et vieillesse, pour étudier les effets provoqués par l’une, l’autre et leur imbrication, dans le cadre de la déprise.

61Ainsi, les mobilités urbaines-rurales au moment de la retraite relèvent de motifs proches de ceux des autres retraité·es. L’identification homosexuelle est mineure mais pas absente pour autant : déménager en ruralité autrement qu’en couple reste difficilement envisageable. Une fois dans leurs territoires d’installation, les nouveaux et nouvelles habitant·es font forcément face à la question de l’annonce ou non de leur appartenance minoritaire. Parmi notre échantillon, nul «‌‌‌‌ placard rural » (Gorman-Murray, 2007) dans les champs mais des situations proches de celles qui ont été décrites par Giraud (2016) pour ses «‌‌‌‌ néos ». Si la plupart jouent la discrétion, celle-ci relève moins de la dissimulation que d’un idéal de privatisation de sa sexualité (présent bien plus tôt dans le parcours), qui peut être rendue visible lors de moments particuliers (par exemple un mariage). Cela ne doit cependant pas faire oublier la dimension stratégique du fait de maintenir privée une (homo)sexualité dont le risque d’opprobre doit être continuellement recalculé. Enfin, la relocalisation rurale n’est pas en soi le signe d’un abandon de modes de vie spécifiquement homosexuels que permettraient les grandes villes. Il y a ici une certaine continuité des pratiques de sociabilité gaies et lesbiennes (plutôt sexuelles pour les premières, et principalement associatives et conviviales pour les secondes), dont la réduction globale est plus à associer au vieillissement qu’au nouveau lieu de vie – qui, de fait, s’accorde bien à cette volonté. Partir de la déprise permet de comprendre qu’il s’agit bien davantage d’un travail de réorganisation et d’adaptation de ce que signifie se donner à voir et à vivre comme tel·le, à travers le vieillissement et son anticipation.

  • 15 Voir à ce sujet la thèse en cours d’Andrea Zanotti en sciences de l’information et de la communicat (...)

62Henning Bech, cité par Eribon (1999), écrivait : «‌‌‌‌ la ville est le monde social propre à l’homosexuel, son espace vital. Il ne sert à rien d’objecter que de nombreux homosexuels ont vécu à la campagne. Dans la mesure où ils veulent être homosexuels, la grande majorité d’entre eux doit aller à la ville ». Cet article ne contredit pas cette affirmation, étant donné que la plupart des personnes enquêtées ont connu pendant plus ou moins longtemps la vie urbaine, qu’elles y ont découvert des espaces homosexuels, y ont construit leurs imaginaires et noué des relations d’un soir ou d’une vie. Il s’agit cependant de ne pas s’y arrêter. Étudier les (modes de) vies gaies et lesbiennes ne peut se faire que dans le temps long de leurs parcours. Enquêter auprès de personnes plus âgées ou en perte d’autonomie permettrait de prolonger l’analyse des effets de la déprise lorsque celle-ci s’étend progressivement à l’ensemble des activités et des relations. Au-delà des effets du vieillissement, la description de milieux gais et lesbiens hors des métropoles invite à poursuivre les recherches sur leurs dimensions numériques, notamment à travers ce que peut être un espace en ligne rural et homosexuel15. Enfin, ce texte est autant une invitation à regarder au-delà des métropoles qu’à s’y attarder pour s’intéresser à des populations (âgées) injustement laissées dans l’ombre.

Haut de page

Bibliographie

ABBAS Hicham, LAPASSE Benoît de et PRÉVOST Élisabeth, « Un départ à la retraite sur huit se traduit par un changement de résidence », Insee Première, 1891, 2022.

AMARI Salima, « Des lesbiennes en devenir. Coming-out, loyauté filiale et hétéronormativité chez des descendantes d’immigrant·e·s maghrébin·e·s », Cahiers du Genre, 53, 2, 2012, pp. 55‑75, https://doi.org/10.3917/cdge.053.0055.

AOUICI Sabrina et NOWIK Laurent, « Mobilité résidentielle et vieillissement : pour le meilleur et contre le pire », Retraite et société, 86, 2, 2021, pp. 21‑45.

BARTHE Jean-François, CLÉMENT Serge et DRULHE Marcel, « Vieillesse ou vieillissement ? Les processus d’organisation des modes de vie chez les personnes âgées », Les Cahiers de la recherche sur le travail social, 15, 5, 1988, pp. 11‑31.

BELL David et VALENTINE Gill, « Queer Country: Rural Lesbian and Gay Lives », Journal of Rural Studies, 11, 2, 1995, pp. 113‑122.

BESSIN Marc et BLIDON Marianne, « Déprises sexuelles : penser le vieillissement et la sexualité », Genre, sexualité & société, 6, 2011, DOI : https://doi.org/10.4000/gss.2241.

BLANCHET Mickaël, PIHET Christian et CHAPON Pierre-Marie, « Vieillissement et territoires : cadres théoriques et enjeux empiriques », Retraite et société, 76, 1, 2017, pp. 19‑41.

BLIDON Marianne et GUÉRIN-PACE France, « Annexe 2 : Les caractéristiques de l’échantillon et la place des lesbiennes dans l’enquête », Sociologie, 4, 2, 2013a..

BLIDON Marianne et GUÉRIN-PACE France, « Un rêve urbain ? La diversité des parcours migratoires des gays », Sociologie, 4, 2, 2013b, pp. 119‑138.

CARADEC Vincent, « Les comportements résidentiels des retraités. Quelques enseignements du programme de recherche “Vieillissement de la population et habitat” », Espace populations sociétés. Space populations societies, 1, 2010, pp. 29‑40.

CARADEC Vincent, « Intérêt et limites du concept de déprise. Retour sur un parcours de recherche », Gérontologie et société, 40, 155, 2018, pp. 139‑147.

CARPENTER Edward, Vers une vie simple, Paris, L’échappée, 2020.

CATTAN Nadine et CLERVAL Anne, « Un droit à la ville ? Réseaux virtuels et centralités éphémères des lesbiennes à Paris », Justice spatiale = Spatial justice, 3, 2011, URL : http://www.jssj.org/article/un-droit-a-la-ville-reseaux-virtuels-et-centralites-ephemeres-des-lesbiennes-a-paris/.

CERVULLE Maxime, « La sexualisation normative de l’espace public », Hermès, La Revue, 69, 2, 2014, pp. 146‑151.

CHETCUTI Natacha, Se dire lesbienne. Vie de couple, sexualité, représentation de soi, Paris, Payot, 2010.

CICÉRON Marcus Tullius, Dialogue sur la vieillesse, traduit par V. Paret et A. Legouëz, Paris, Hachette, 1850 (709).

COQUARD Benoît, Ceux qui restent. Faire sa vie dans les campagnes en déclin, Paris, La Découverte, 2022.

CONNER Christopher T. et OKAMURA Daniel, « Queer Expectations: An Empirical Critique of Rural LGBT+ Narratives », Sexualities, 25, 8, 2022, pp. 1040‑1057.

COOKE Thomas J. et RAPINO Melanie, « The Migration of Partnered Gays and Lesbians between 1995 and 2000 », The Professional Geographer, 59, 3, 2007, pp. 285‑297.

CRÉPON Sylvain, « Chapitre 8 : La politique des mœurs au Front National », in CRÉPON Sylvain, DÉZÉ Alexandre et MAYER Nonna (dir.), Les faux-semblants du Front national, Paris, Presses de Sciences Po, 2015, pp. 185‑206.

CRONIN Ann et KING Andrew, « Only Connect? Older Lesbian, Gay and Bisexual (LGB) Adults and Social Capital », Ageing & Society, 34, 2, 2014, pp. 258‑279.

CUMMING Elaine et HENRY William E., Growing Old: Process of Disengagement, New York, Basic Books, 1961.

DEROYON Thomas, « L’espérance de vie sans incapacité à 65 ans est de 12 ans pour les femmes et de 10,5 ans pour les hommes en 2023 », Études et résultats, 1323, 2024.

DRIANT Jean-Claude, « La mobilité des personnes âgées dans le marché du logement : une approche dynamique », in BONVALET Catherine, DROSSO Férial, BENGUIGUI Francine et MAI HUYNH Phuong (dir.), Vieillissement de la population et logement : les stratégies résidentielles et patrimoniales, Paris, La Documentation française, 2007.

ERIBON Didier, Réflexions sur la question gay, Paris, Fayard, 1999.

FOUET Anthony, Rapports sociaux de classe, d’âge, de race et de genre au sein de l’homosexualité masculine : le cas des usages sociaux des applications de rencontres géolocalisées à Paris, thèse de sociologie, sous la direction de Philippe Combessie, Paris, université Paris Nanterre, 2022.

FRANCHER J. Scott et HENKIN Janet, « The Menopausal Queen: Adjustment to Aging and the Male Homosexual », American Journal of Orthopsychiatry, 43, 4, 1973, pp. 670‑674.

GIRAUD Colin, Quartiers gays, Paris, Presses universitaires de France, 2014.

GIRAUD Colin, « La vie homosexuelle à l’écart de la visibilité urbaine. Ethnographie d’une minorité sexuelle masculine dans la Drôme », Tracés, 130, 2016, pp. 79-102.

GIRAUD Colin, « Au-delà de la visibilité urbaine. Une approche qualitative des homosexualités rurales et périurbaines », in RAULT Wilfried et TRACHMAN Mathieu (dir.), Minorités de genre et de sexualité. Objectivation, catégorisations et pratiques d’enquête, Paris, Ined Éditions, 2023.

GIRAUD Colin, « L’espace local : de la contrainte à la ressource. Expériences gaies et lesbiennes hors des métropoles », communication aux journées d’études Être LGBTQI+ en dehors des centres urbains, université de Genève – université de Lausanne, 5 novembre 2024.

GORMAN-MURRAY Andrew, « Rethinking Queer Migration Through The body », Social & Cultural Geography, 8, 1, 2007, pp. 105‑121.

JARMAN Derek, Derek Jarman’s Garden, Londres, Thames & Hudson Ltd, 1995.

KAZYAK Emily, « Disrupting Cultural Selves: Constructing Gay and Lesbian Identities in Rural Locales », Qualitative Sociology, 34, 2011, pp. 561-581, DOI : https://doi.org/10.1007/s11133-011-9205-1.

KAZYAK Emily, « Midwest or Lesbian? Gender, Rurality, and Sexuality », Gender and Society, 26, 6, 2012, pp. 825-848, DOI : https://doi.org/10.1177/0891243212458361.

KELLY James J., Brothers and Brothers: The Gay Men’s Adaptation to Aging, thèse de travail social, Waltham, Brandeis University, 1974.

Kherbouche Maria, « La marge parmi les marges ». Mobilisations collectives LGBTQI+ en quartiers populaires, mémoire de sociologie, Paris, EHESS, 2022.

LAPASSE Benoît de et PILON Catherine, « Le vieillissement dans les territoires : un phénomène multiforme », Retraite et société, 76, 1, 2017, pp. 125‑133.

LE CORRE Virginie, « De la fuite vers la ville au retour à la campagne : suivi d’itinéraires de quelques small town boys », Cahiers de la LCD, 14, 3, 2022, pp. 57‑70.

MAHIEU Ronan, « La mobilité résidentielle des seniors », Questions politiques sociales, 38, 2022.

NAZE Alain, Manifeste contre la normalisation gay, Paris, La Fabrique éditions, 2017.

POLLAK Michael, Les homosexuels et le sida. Sociologie d’une épidémie, Paris, Métailié, 1988.

PUAR Jasbir K., Terrorist Assemblages: Homonationalism in Queer Times, Londres, Duke University Press, 2007.

RACHEL Joseph, Jr, Disengagement and Redistribution of Subcultural Involvement by Older Homosexuals, mémoire en sciences du comportement, Clear Lake City, The University of Houston, 1976.

RAULT Wilfried, « Les mobilités sociales et géographiques des gays et des lesbiennes », Sociologie, 7, 4, 2016, pp. 337-360.

RAVIER Axel, « Barriers to Belonging: Race and Class in the Spatial Socialisation of Gay Men Residing in French Working-Class Neighbourhoods », French Politics, 23, 4, 2025, pp. 544‑570, DOI : https://doi.org/10.1057/s41253-025-00283-6.

RAVIER Axel et ZANOTTI Andrea, « Des chercheurs connectés : jongler entre proximité de la drague et mise à distance du sexuel sur les applications gaies de rencontre », ESSACHESS – Journal for Communication Studies, 17, 1, 2024, pp. 121‑141, https://doi.org/10.21409/A1QM-7M29.

RENAHY Nicolas, « Classes populaires et capital d’autochtonie. Genèse et usages d’une notion », Regards sociologiques, 40, 2010, pp. 9‑26.

RIMLINGER Constance, Féministes des champs : du retour à la terre à l’écologie queer, Paris, Presses universitaires de France, 2024.

ROURE Jeanne du, « Peut-on se débarrasser de sa famille ? Care, reconnaissance et relations parents-enfants chez les gays et lesbiennes de 60 ans et plus », communication au colloque Résistances LGBTI+, Toulouse, université Toulouse-Jean Jaurès, 5 décembre 2024.

SANDERSON Jean-Paul, « Mobilité de retraite et mobilité post-retraite en Belgique : qui a migré, migrera ? », Retraite et société, 86, 2, 2021, pp. 71‑89.

SCHILTZ Marie-Ange, « Un ordinaire insolite : le couple homosexuel », Actes de la recherche en sciences sociales, 125, 5, 1998, pp. 30‑43.

TISSOT Sylvie, Gayfriendly. Acceptation et contrôle de l’homosexualité à Paris et à New York, Paris, Raisons d’Agir, 2018.

TISSOT Sylvie, « Qu’est-ce qu’une homosexualité respectable ? Classer pour contrôler », Terrains & travaux, 40, 1, 2022, pp. 113‑136, DOI : https://doi.org/10.3917/tt.040.0113.

VANDENABEELE Tanguy, Écrire les pages du milieu de la vie : vieillissement et transformations du script sexuel, thèse de sociologie, sous la direction de Vincent Caradec et Laurence Le Douarin, Lille, université de Lille, 2022.

WEINBERG Martin S., « The Male Homosexual: Age-Related Variations in Social and Psychological Characteristics », Social Problems, 17, 4, 1970, pp. 527‑537.

Retraite et société, 93, 2024.

Retraite et société, 92, 2024.

Retraite et société, 79, 2018.

Retraite et société, 76, 2017.

Retraite et société, 55, 2008.

Gérontologie et société, 36, 146, 2013.

Gérontologie et société, 33, 132, 2010.

Gérontologie et société, 15, 63, 1992.

Gérontologie et société, 4, 18, 1981.

Gérontologie et société, 2, 8, 1979.

Gérontologie et société, 1, 3, 1973.

Gérontologie et société, 1, 1, 1972.

Haut de page

Annexe

Annexe : caractéristiques des enquêté·es

Pseudo

Âge au moment de l’entretien

PCS

Statut conjugal

Commune de résidence

Vie hors des métropoles depuis…

Denise

72

Profession intermédiaire (à la retraite)

Célibataire

Petite ville

Toujours

Josiane

63

Employée (à la retraite)

Veuve

Village

Toujours

Cécile

72

Profession intermédiaire (à la retraite)

Célibataire

Petite ville

Leur retraite ou moins de 5 ans avant

Andréa

67

Profession intermédiaire (à la retraite)

Célibataire

Village

La seconde moitié de leur vie professionnelle (depuis 10-20 ans)

Pardek

64

Cadre et profession intellectuelle supérieure (en activité)

Célibataire

Petite ville

La seconde moitié de leur vie professionnelle (depuis 10-20 ans)

Pierre

66

Employé (à la retraite)

En couple (mariage)

Hameau

Leur retraite ou moins de 5 ans avant

Gilles

73

Employé (à la retraite)

En couple (mariage)

Hameau

Leur retraite ou moins de 5 ans avant

Patricia

67

Cadre et profession intellectuelle supérieure (à la retraite)

En couple (mariage)

Village

Leur retraite ou moins de 5 ans avant

Laura

62

Profession intermédiaire (à la retraite)

En couple (mariage)

Village

Leur retraite ou moins de 5 ans avant

Danielle

76

Profession intermédiaire (à la retraite)

En couple (mariage)

Village

Toujours

Béatrice

60

Cadre et profession intellectuelle supérieure (en activité)

Célibataire

Petite ville

Le début de la vie professionnelle

Christian

66

Cadre et profession intellectuelle supérieure (à la retraite)

Célibataire

Village

La seconde moitié de leur vie professionnelle (depuis 10-20 ans)

Peter

67

Cadre et profession intellectuelle supérieure (à la retraite)

Célibataire

Village

Leur retraite ou moins de 5 ans avant

Célestine

66

Cadre et profession intellectuelle supérieure (à la retraite)

Célibataire

Lieu-dit

Leur retraite ou moins de 5 ans avant

Augustine

63

Cadre et profession intellectuelle supérieure (en activité)

Célibataire

Bourg rural

La seconde moitié de leur vie professionnelle (depuis 10-20 ans)

Suzanne

72

Cadre et profession intellectuelle supérieure (à la retraite)

En couple (mariage)

Bourg rural

Leur retraite ou moins de 5 ans avant

Richard

74

Profession intermédiaire (à la retraite)

Célibataire

Bourg rural

Leur retraite ou moins de 5 ans avant

Jean-Hugues

69

Cadre et profession intellectuelle supérieure (à la retraite)

En couple (mariage)

Hameau

Le début de la vie professionnelle

Patrick

65

Chef d’entreprise (en activité)

Célibataire

Hameau

La seconde moitié de leur vie professionnelle (depuis 10-20 ans)

Éric

65

Profession intermédiaire (à la retraite)

En couple (mariage)

Hameau

Toujours

Joseph

64

Profession intermédiaire (à la retraite)

Célibataire

Bourg rural

Leur retraite ou moins de 5 ans avant

Haut de page

Notes

1 C’est-à-dire que leur homosexualité est à la fois connue et non dissimulée.

2 On ne prend pas en compte les numéros consacrés aux retraité·es immigré·es résidant en France, dont les mobilités obéissent à des logiques différentes, notamment le choix de retourner ou non vivre dans le pays d’origine.

3 La classification est faite selon la grille communale de densité à trois postes de l’Insee (édition 2025).

4 D’après la liste des 21 métropoles de droit commun et à statut particulier créées à la suite des lois du 16 décembre 2010 (loi no 2010-1563), du 27 janvier 2014 (loi no 2014-58) et du 28 février 2017 (loi no 2017-257). Lyon est une collectivité territoriale dont le statut juridique est à part ; cette étude ne portant pas sur la question institutionnelle, elle a tout de même été comptabilisée. Dans la suite de l’article, on parlera aussi de métropoles pour désigner les métropoles régionales intermédiaires, comptant plus de 200 000 habitant·es.

5 L’appel à entretien était diffusé via un «‌‌‌‌ profil-chercheur » (Ravier et Zanotti, 2024) sur lequel figurait une photo de mon visage incluant un bandeau faisant mention de l’enquête. Un texte explicatif apparaissait dans les images suivantes ainsi qu’en description (selon le nombre de caractères autorisés). Le reste du profil renseignait le moins d’informations personnelles possible, selon les modalités de chaque plateforme.

6 D’après le recensement 2018, fichier national Migrations résidentielles.

7 L’indice de vieillissement est le rapport entre la population de 65 ans et celle des moins de 20 ans.

8 La gérontocroissance désigne l’évolution du nombre de personnes âgées dans la population. Benoît de Lapasse et Catherine Pilon (2017) calculent cette part à partir d’un seuil de 65 ans.

9 Voir Blidon et Guérin-Pace (2013a).

10 Le Rassemblement national entretient lui-même des positions régulièrement ambiguës vis-à-vis de l’homosexualité, qui ont cependant un cadre commun homonationaliste (voir p. ex. Puar, 2007 ; Crépon, 2015).

11 Ce qui n’empêche pas certain·es enquêté·es de mentionner la possibilité de lieux de vie partagés (alternatifs aux établissements de retraite classiques) pour leurs prochaines années, généralement non strictement homosexuels.

12 On la retrouve également dans le volet citadin de l’échantillon d’enquête, dont cet article ne présente qu’un sous-groupe.

13 Le fait qu’une partie des enquêté·es ait été recrutée via des annonces postées sur des applications de rencontre constitue un biais, bien que l’on puisse considérer que le recours à ces médiums est fréquent, y compris chez les homosexuel·les âgé·es.

14 Leurs rencontres avec d’autres femmes lesbiennes ou bisexuelles ont majoritairement eu lieu en contexte scolaire puis professionnel.

15 Voir à ce sujet la thèse en cours d’Andrea Zanotti en sciences de l’information et de la communication, intitulée «‌‌‌‌ Culture gay métropolitaine et écosystème des applications gays de rencontre face aux politiques publiques : étude sur trois applications en milieu urbain et rural ».

Haut de page

Table des illustrations

Titre Figure 1. Part des déménagements par tranche d’âge entre début 2021 et début 2022
Légende Source : Insee, recensement 2022, fichier national Migrations résidentielles.Champ : personnes âgées de 55 ans et plus résidant en France métropolitaine ou dans un département d’outre-mer au 1er janvier 2021.Lecture : 4,9 % des personnes âgées de 60 à 64 ans au 1er janvier 2022 ont changé de résidence au cours de l’année précédente. Parmi elles, 1,5 % ont déménagé au sein de la même commune et 3,4 % en dehors de leur précédente commune.
URL http://journals.openedition.org/gss/docannexe/image/10559/img-1.png
Fichier image/png, 116k
Haut de page

Pour citer cet article

Référence électronique

Jeanne du Roure, « Vieillesse des champs, vieillesse hors-champ ?  »Genre, sexualité & société [En ligne], 35 | Printemps 2026, mis en ligne le 15 juin 2026, consulté le 14 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/gss/10559 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16gta

Haut de page

Auteur

Jeanne du Roure

Doctorante EHESS-CEMS
jeanne.duroure@gmail.com

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search