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(Dé)passer le Marais : organisation collective et évolution des pratiques spatiales des minorités de genre et sexuelles dans les banlieues parisiennes en gentrification

Beyond the Marais: Collective Organization and Evolution of Spatial Practices of Gender and Sexual Minorities in Gentrifying Parisian Suburbs
César Taillefer

Résumés

Dans la littérature scientifique française, quelle que soit la discipline considérée, les recherches sur les minorités de genre et sexuelles se sont concentrées sur un contexte géographique particulier : le centre des très grandes villes. Cet article propose de dépasser cette limite et pour cela de s’intéresser aux activités militantes de deux associations engagées en faveur de ces groupes minorisés, dans deux villes populaires de la banlieue nord de Paris. Le développement de ces associations dans ces contextes pourtant construits socialement comme hostiles à ces minorités n’a suscité pour l’instant que peu d’attention dans le champ scientifique. L’article propose de se saisir de cet objet original et d’établir un modèle explicatif qui permet de comprendre les évolutions récentes des pratiques spatiales, résidentielles, militantes et de loisirs des minorités de genre et sexuelles au sein des grandes métropoles, que l’article met en lien avec les dynamiques de gentrification qui affectent ces contextes, et en particulier le contexte parisien.

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Texte intégral

Introduction

1Dès leur développement, les recherches sur les minorités de genre et sexuelles se sont intéressées à la dimension spatiale de l’expérience minoritaire, aux espaces de vie de ces groupes minorisés ainsi qu’aux lieux qu’ils construisent et fréquentent et leurs effets transformateurs dans les trajectoires sociales et minoritaires (Blidon, 2007 ; Leroy, 2009 ; Giraud, 2010). Ces premiers travaux qui défendaient une approche par les lieux, et par les quartiers gays, se sont concentrés sur des contextes géographiques où ils se retrouvent en plus grand nombre au détriment d’autres espaces, ruraux, périurbains et de banlieues, vers lesquels des travaux critiques appellent à décentrer le regard (Annes, 2012 ; Giraud, 2016 ; Ravier, 2022 ; Plouvier, 2023 ; Soucaze, 2025 ; Taillefer, 2025).

2Décentrer le regard est d’autant plus essentiel que ces lieux et quartiers gays connaissent, quel que soit le contexte national étudié, un déclin étayé empiriquement (Collins, 2004 ; Doan et Higgins, 2011), tandis que, dans le même temps, d’autres espaces urbains se voient associés l’image non pas de quartier gay mais de quartier LGBTQI+ friendly. Une réputation nouvelle qui repose sur leur appropriation par des groupes en recherche d’espaces où vivre leur orientation sexuelle et leur identité de genre en dehors des cadres établis et qui sont orientés principalement vers un public masculin, de classe supérieure et blanc (Brown, 2006 ; Nash, 2013 ; Podmore, 2021). Les travaux qui portent sur ces nouveaux quartiers montrent une désidentification vis-à-vis des quartiers gays et des formes urbaines et paysages associés à cette configuration spatiale. Ces présences minoritaires nouvelles à Toronto, Montréal ou bien à Londres ne prennent pas place n’importe où. Les quartiers dans lesquels elles se développent correspondent systématiquement à d’anciens espaces populaires qui connaissent des dynamiques de gentrification. Si ces différentes recherches insistent sur les rapports de pouvoir, de classe, de genre, de race au sein des groupes minorisés pour expliquer leur recherche de nouveaux espaces, ces mêmes rapports sociaux à l’œuvre dans les dynamiques urbaines semblent également structurants pour comprendre ces choix de localisation. Dans sa thèse, Colin Giraud montrait déjà que les hommes gays qu’il avait rencontrés pouvaient être contraints dans leurs choix résidentiels. La gaytrification croissante du Marais à Paris en a réservé l’accès aux ménages les plus aisés, ce qui a pour conséquence une évolution de la géographie résidentielle des gays à Paris, qui se tournent vers des quartiers périphériques en gentrification, où ils retrouvent une ambiance urbaine singulière qui favorise leur cohabitation avec des populations hétérosexuelles (Giraud, 2010, 2011).

3Ces différents travaux rappellent l’intérêt, pour comprendre les spatialités des minorités de genre et sexuelles, d’articuler à l’analyse les dynamiques socio-spatiales, tant elles permettent de comprendre pourquoi ces présences minoritaires ont lieu dans un espace plutôt qu’un autre. Néanmoins, des angles morts persistent. En effet, les contextes géographiques de ces recherches restent centrés sur des espaces anglophones, de l’autre côté de la Manche et de l’Atlantique. En France, peu de travaux ont cherché à étudier des dynamiques similaires, qui pourtant sont développées dans des productions à destination « du grand public ». Dans leur guide des sorties LGBTQI+ en France publié en 2025, Yannick Barbe et Luc Biecq proposent une recension des lieux, permanents ou ponctuels, destinés à ces groupes minorisés et dessinent une géographie beaucoup moins centrée que celle qui était observée jusqu’alors (Blidon, 2008 ; Cattan et Leroy, 2010 ; Cattan et Clerval, 2011). De plus, bien que ces recherches portent sur d’autres quartiers que les seuls quartiers gays, ces nouveaux espaces restent confinés aux frontières des villes-centres des grandes métropoles mondiales, ce qui contribue à renforcer en creux une géographie des minorités de genre et sexuelles qui serait restreinte à celles-ci. Ce qui ne résiste pas aux dynamiques qui peuvent être observées dans certaines villes de la banlieue parisienne notamment. Cha Prieur, dans sa thèse, observait une dynamique de décentrement et un dépassement de la barrière symbolique du « périph » par des groupes queer qui organisaient des événements dans certains quartiers populaires parisiens ainsi que dans certaines villes gentrifiées de la banlieue (Prieur, 2015).

4Loin d’un déclin, l’on assiste alors à une recomposition de la géographie des lieux des minorités de genre et sexuelles. De nouveaux lieux se développent en dehors des quartiers gay, des centres des très grandes villes et souvent contre ceux-là. Ils se distinguent par une approche non commerciale des identités et cultures minoritaires, ainsi que par une géographie moins fixée et une visibilité jaillissante mais presque systématiquement éphémère (Nash, 2013 ; Cattan et Clerval, 2011 ; Prieur, 2015). De plus, les structures sur lesquelles ces lieux reposent sont également différentes. Prieur insiste dans sa thèse sur ce point : les lieux développés le sont par des groupes d’individu·es qui s’organisent de manière collective sous la forme d’association reconnue par la puissance publique ou de groupes informels. À l’heure actuelle, peu de recherches se sont intéressées spécifiquement au rôle de ces initiatives collectives dans les dynamiques spatiales des minorités sexuelles et de genre. De tels travaux auraient d’ailleurs tout intérêt à porter leur attention sur les effets que ces formes organisationnelles originales produisent sur ces lieux, leur matérialité, leur localisation, leur ambiance, tant la sociologie politique a de longue date montrée que s’engager est une pratique qui est inégalement répartie dans l’espace social (Gaxie, 1978).

  • 1 Je pense ici aux nombreux reportages médiatiques concernant les différentes éditions de la Pride de (...)

5Dans la lignée de ces travaux et dans une perspective complémentaire, cet article propose d’une part d’étudier des lieux et espaces de visibilité qui se développent dans deux villes de banlieue populaire situées au nord de Paris, à Saint-Denis et Pantin, et d’autre part d’accorder une attention particulière à leur dimension associative en regardant les groupes mobilisés qui en sont à l’initiative et les portent. Le choix de m’intéresser aux banlieues populaires dans le contexte français n’est pas anodin, et est encore relativement inédit. Celles-ci sont dépeintes comme des espaces défavorables aux minorités de genre et sexuelles, peu propices à leur épanouissement (Anthias et Yuval-Davis, 2005 ; Fassin, 2010 ; Hancock et Lieber, 2017). Ces représentations, marginalisantes, reposent sur l’idée selon laquelle les groupes sociaux qui y vivent, issus de l’immigration postcoloniale, seraient plus hostiles et violents envers les minorités de genre et sexuelles tandis que les groupes de classes moyennes et supérieures, blanches, des centres des très grandes villes auraient l’apanage de la bienveillance – de la gayfriendliness (Rault, 2016 ; Tissot, 2018). La géographie comme la sociologie des minorités de genre et sexuelles ne se sont pas intéressées aux présences et aux vécus des minorités de genre et sexuelles en banlieue, à l’exception pour l’instant des travaux d’Axel Ravier (2022, 2025), renforçant en creux l’idée selon laquelle de telles présences minoritaires sont inattendues dans ces contextes sociogéographiques et que leurs expériences seraient marquées du sceau de l’isolement, de la violence et de l’invisibilité. Les banlieues populaires sont pourtant, on l’a évoqué, le théâtre d’une présence minoritaire récente, qui remet en cause ce binarisme social et territorial qui les oppose aux centres urbains (Hancock, 2017). Cette présence minoritaire, qui est le produit d’engagements collectifs et qui ne suscite guère l’attention des médias nationaux et internationaux1, n’a pour l’instant été l’objet que de peu de travaux, à l’exception de ceux de Maria Kherbouche sur la Pride des banlieues (Kherbouche, 2022), l’une des premières marches LGBTQI+ se réclamant des quartiers populaires. D’autres groupes mobilisés, apparus plus tardivement, et qui cherchent à promouvoir d’autres formes de visibilité en banlieue n’ont pas reçu la même attention ; c’est à ces groupes et leurs membres que je propose de m’intéresser dans cet article.

6Ces réflexions amènent finalement à s’interroger sur la façon dont les initiatives associatives participent aux dynamiques de circulation résidentielle des minorités de genre et sexuelles entre centre et périphérie, et la redistribution des différents capitaux qu’elles mobilisent. L’article s’organise en quatre temps. Un premier temps est consacré à la présentation des terrains et de la méthodologie d’enquête. Un deuxième temps se penche sur les trajectoires résidentielles de celles et ceux qui s’engagent dans les groupes étudiés. Un troisième temps porte sur la production de ces espaces et la recherche par les enquêté·es d’espaces d’expression de leur identité sociale qui se distinguent de ceux qu’iels peuvent connaître, à Paris notamment. Enfin, la dernière partie s’intéresse aux logiques spatiales des groupes mobilisés et à la manière dont elles reproduisent, sur la banlieue et les groupes sociaux locaux, des représentations marginalisantes.

Méthodologie et terrains de l’enquête

7L’article s’appuie sur une enquête ethnographique « multi-intégrative » (Weber, 2001), toujours en cours, entamée en 2021 et qui se caractérise par une méthode mixte imbriquant observation de terrain sur le long terme (les séances d’observation se déroulent deux à trois fois par mois) et entretiens biographiques explorant les différentes appartenances sociales des enquêté·es. Cette recherche menée depuis Saint-Denis a été complétée en 2022 par une enquête à Pantin dans l’objectif de comparer les effets des contextes sociaux locaux et leurs dynamiques sur les modes de mobilisation des groupes étudiés. Le choix de ces deux terrains s’explique en raison du nombre restreint de collectifs mobilisés autour de cette cause dans des villes de banlieue au moment où l’enquête démarrait. Dans ce contexte, deux associations ont été particulièrement étudiées : l’association Saint-Denis LGBTQI+ et Queer Pantin, toutes les deux créées en 2021 et engagées dans les communes éponymes. L’article s’appuie sur plus de cinquante entretiens biographiques (suivis et répétés dans certains cas) menés avec des membres des associations, ainsi que sur plus d’une trentaine de séances d’observation lors de divers événements. En complément de ces données qualitatives, des questionnaires ont aussi été réalisés lors d’événements associatifs afin d’identifier le profil sociologique des personnes qui s’y rendent. Ce questionnaire anonyme et auto-administré était hébergé sur la plateforme LimeSurvey, et a permis de récolter plus de 170 réponses. Le public des événements était sollicité via des prospectus que je distribuais à l’entrée, contenant une présentation succincte de la recherche, un code-barres que les répondant·es pouvaient scanner pour arriver sur le questionnaire, et mentionnant le caractère anonyme des réponses. Ces réponses, malgré leurs limites – répondre à un questionnaire étant déjà une action localisée dans l’espace social –, permettent néanmoins d’objectiver les observations que j’ai réalisées concernant les publics des événements.

8Dans cette recherche et sa restitution, les associations ne sont pas anonymisées. Si l’anonymisation des enquêté·es ne se pose pas, tant cela opère d’un inconscient d’école (Bourdieu, 2001), celle des groupes mobilisés peut-être sujette à débat. Dans le champ de la sociologie des mouvements sociaux, l’anonymisation des groupes mobilisés (quand ces groupes se nomment) est une question rarement posée, ou bien lorsqu’elle l’est, il s’agit souvent des groupes sous surveillance des autorités et dont l’anonymisation est nécessaire à la préservation de l’intégrité physique des enquêté·es. Dans le cas de cette étude, l’anonymisation se heurte à plusieurs obstacles, dont celui, essentiel, de l’anonymisation des lieux. L’enquête porte sur un sujet extrêmement restreint en France, et encore plus à l’échelle de la région parisienne ; les groupes, même anonymisés, sont identifiables, tant que les villes sont nommées. Dans le cas précis de cette recherche, l’anonymisation des associations n’aurait été en réalité qu’une anonymisation de façade (Weber, 2008), au service non pas des enquêté·es mais du·de la chercheur·se dans un contexte académique où se pose de manière accrue la question de l’encadrement éthique de la recherche. L’anonymisation est dans le cas de cet objet d’étude une tâche ardue, et j’ai choisi, pour les raisons évoquées, d’identifier les associations. Ainsi, des efforts particuliers ont été mis en place afin de rendre difficilement identifiables les membres de celles-ci, pour un public extérieur mais également pour les membres des associations.

9Saint-Denis et Pantin sont deux communes du département de la Seine-Saint-Denis, toutes deux situées au nord de Paris, ville avec laquelle elles sont contiguës. Le département de la Seine-Saint-Denis (93) est qualifié de « populaire » par les spécialistes (Bacqué et Bellanger, 2018). À titre d’exemple et en comparaison des données disponibles à l’échelle de la métropole du Grand Paris, c’est dans le 93 qu’est observé le revenu médian le plus faible de l’intercommunalité (1 500 euros par unité de consommation – données Insee 2024). Le taux de pauvreté y est le plus élevé, en 2021 il est de plus de 35 % à Saint-Denis et de 27 % à Pantin. Pantin se distingue néanmoins de Saint-Denis, l’évolution du taux de pauvreté entre 2012 et 2021 montre un recul de 3 points, tandis que s’observe à Saint-Denis une hausse de 1 point. Si à l’échelle de la métropole, le caractère populaire de ce territoire ne peut être contesté, les données disponibles à l’échelle des communes tendent à montrer une différenciation entre les communes, mais surtout entre certains quartiers de celles-ci. Les deux communes connaissent une évolution de la structuration de leur population avec une baisse de la part des ménages ouvriers et une hausse de la part des ménages de professions intermédiaires et de cadres et professions intellectuelles supérieures (10 % des ménages à Saint-Denis et 16 % des ménages à Pantin en 2024) – en somme, une dynamique de gentrification (Clerval et al., 2011 ; Clerval et Delage, 2019). Pour autant, les dynamiques de gentrification ne s’observent que dans certains quartiers des communes, tandis que la majorité des autres quartiers connaissent plutôt un phénomène de paupérisation et de ségrégation.

Du centre à la marge : des initiatives de néo-banlieusard·es

10Dans les recherches qui se sont intéressées aux recompositions des espaces et lieux des minorités de genre et sexuelles, un angle mort persiste autour de la mobilité résidentielle de ces groupes minorisés en tant que ressort explicatif des dynamiques de relocalisation en dehors des quartiers gays. Si cet enjeu n’est pas problématisé, les populations rencontrées dans ces travaux se distinguent par le statut résidentiel de nouvelles et nouveaux arrivant·es dans les quartiers, une étape résidentielle qui succède souvent à des périodes de vie dans les centres animés des très grandes villes. L’intérêt d’étudier ces circulations entre les espaces rejoint l’appel lancé par Larry Knopp et Michael Brown, qui invitent à interroger, au travers des mobilités résidentielles des minorités de genre et sexuelles, la circulation de ces identités et des registres de mobilisation employés par ces groupes (Knopp et Brown, 2003). La section suivante de l’article se défend de proposer une lecture en matière de diffusion d’un modèle des centres vers les périphéries, ce qui risquerait de reconduire des hiérarchies spatiales et de faire des espaces périphériques de simples réceptacles passifs d’une épistémologie sexuelle urbaine. Je propose au contraire d’articuler l’évolution des spatialités LGBTQI+ avec les transformations des pratiques urbaines, notamment résidentielles, des minorités de genre et sexuelles.

11L’écrasante majorité des membres des associations rencontré·es ne sont pas originaires des terrains étudiés, ni même de contextes qui peuvent être décrits comme « populaires ». Ces membres appartiennent principalement aux classes moyennes et supérieures, et connaissent souvent une trajectoire sociale ascendante, par les études (presque tous les enquêté·es ont un diplôme équivalent ou supérieur au niveau bac + 5) et l’emploi (iels exercent en majorité des emplois à responsabilité, souvent de cadres dans le secteur privé ou public). L’enquête ethnographique et les échanges informels confirment cette surreprésentation d’une catégorie de la population dans les associations. Un constat qu’appuient également les résultats des sondages réalisés lors des événements, qui montrent un public composé à plus de 90 % de personnes disposant d’un diplôme supérieur ou équivalent à un niveau bac + 3. À titre de comparaison, les données du recensement de la population de 2021 montrent que la part des diplômé·es du supérieur s’élève dans ces villes à 30 % de la population à Saint-Denis et 40 % à Pantin.

Figure 1. Part des différentes catégories socioprofessionnelles des répondant·es et des habitant·es de Saint-Denis et Pantin

Figure 1. Part des différentes catégories socioprofessionnelles des répondant·es et des habitant·es de Saint-Denis et Pantin

Notice de lecture : Le diagramme représente des données qui concernent la catégorie socioprofessionnelle du public des évènements des associations Queer-Pantin et Saint-Denis LGBTQI+ et qui ont été réaccueillies lors de sondages auto-administrés. Ces données sont comparées à celles fournies par le recensement de la population de 2021. La comparaison permet de montrer que les groupes professionnels les plus représentés dans le recensement de la population sont le moins représentés aux évènements et inversement

12Pour les enquêté·es, l’installation à Saint-Denis et Pantin confirme d’ailleurs le caractère ascendant de leur trajectoire sociale. D’une part, leur installation va de pair avec leur accession à la propriété et donc une ascension résidentielle (Grafmeyer, 2010 ; Dietrich-Ragon, 2013). Et d’autre part, celle-ci leur permet également d’accéder à une position plutôt dominante qui rend plus facile une action dans les espaces politiques et sociaux locaux. Iels sont en effet mieux doté·es que les habitant·es déjà sur place (Laferté, 2014 ; Roux, 2021).

13Les personnes rencontrées arrivent à Saint-Denis et Pantin vers 30 ans en moyenne et souvent après avoir vécu une partie de leur vie à Paris, où iels s’étaient installé·es après des étapes résidentielles dans d’autres grandes villes françaises. Ces résultats d’enquête appuient les conclusions d’autres recherches autour des trajectoires résidentielles des minorités de genre et sexuelles qui montraient déjà que la très grande ville, Paris dans le cas français, ne constituait pas de manière systématique la dernière (ni la première, d’ailleurs) étape des trajectoires résidentielles (Blidon et Guérin-Pace, 2013). Néanmoins, alors que ces recherches insistaient sur le caractère choisi et souhaité des étapes résidentielles qui suivent l’étape parisienne, l’enquête réalisée montre, au contraire, le caractère contraint de la mobilité vers la banlieue populaire.

  • 2 La faible proportion de couples dans notre corpus n’est pas détonante au regard des études sociolog (...)

14L’installation des enquêté·es, habitant auparavant dans des arrondissements gentrifiés ou en voie de gentrification du nord et nord-est de Paris, en banlieue coïncide avec leur avancée en âge et un moment de stabilisation professionnelle. Les travaux sur la gentrification de la banlieue parisienne se sont souvent intéressés à ce type de trajectoire, mais essentiellement auprès de ménages hétérosexuels dont la mobilité est concomitante à l’arrivée d’un enfant, réduisant, malgré eux, le ressort de la mobilité à ce seul motif (Collet, 2010 ; Raad, 2014). Dans cette enquête, les personnes rencontrées s’installent souvent seules en banlieue, et ne partagent pas de projets familiaux2. Les entretiens montrent d’ailleurs que l’achat à Paris n’était en réalité pas impossible mais que c’est la surface des biens accessibles, souvent de petits appartements, et donc la perspective de connaître un déclassement résidentiel par rapport à l’ancien appartement habité (Dietrich-Ragon, 2013) qui les contraint à passer le « périph » (Vermeersch, 2011). Les données recueillies auprès des publics des événements des associations confirment le caractère dominant de ce type de trajectoire. Parmi les sondé·es qui vivent à Saint-Denis, 36 % vivaient à Paris avant de vivre en banlieue, ce chiffre grimpant d’ailleurs à 100 % pour les sondé·es qui vivent à Pantin. Ces trajectoires rappellent ainsi celles des enquêté·es d’Anaïs Collet, qu’elle décrivait comme « chassé·es » de Paris par les prix de l’immobilier (Collet, 2010). Les trajectoires recueillies montrent que le poids des contraintes économiques ne s’exerce pas seulement dans Paris. Les enquêté·es y sont confronté·es dans leurs autres espaces de recherches, souvent des villes gentrifiées de la banlieue, comme Montreuil ou Saint-Ouen, qui leur sont souvent déjà inaccessibles.

15C’est finalement d’un côté les contraintes financières en matière de logement, et de l’autre côté la recherche « coûte que coûte » (Clerval, 2013) de proximité avec Paris qui conduisent les enquêté·es à faire le choix de Saint-Denis et Pantin, dont la connexion avec le métro leur permet de satisfaire à des exigences d’accessibilité à la capitale. Celles-ci répondent à la fois à des enjeux pratiques, Paris étant l’espace d’emploi dans la majorité des cas, mais illustrent aussi une distance vis-à-vis de modes de vie centrés sur la maison, la famille, que les enquêté·es ont pu expérimenter dans leur trajectoire et qu’iels se représentent comme étant ceux de la banlieue.

Enquêteur : Et je reviens sur cette phrase que tu as dite, tu ne voulais absolument pas passer le périph, c’est-à-dire ?
Louise : Parce que je pense, pour moi, c’est comme si, en fait, la vie culturelle ou la vie parisienne, et quand j’entends vie parisienne, justement, c’est tout ce qui est culture, vie sociale, les restos, les théâtres, etc. bah ça c’est Paris, beaucoup de choses se passent quand même dans Paris, même si de moins en moins. Et j’avais un peu cette image que c’était toujours qu’à Paris. J’avais peur d’être coupée et d’être tellement loin que j’allais avoir la flemme de faire des choses dans Paris. Je pense qu’encore une fois il y a une différence entre être à 10 minutes de Paris même et d’être en banlieue où il faut prendre le RER. Et là ton dernier RER il est à 22 heures. (Louise, 34 ans, cadre dans l’hôtellerie, Pantin, 2024)

16Le choix de Saint-Denis et Pantin est finalement le résultat d’un arbitrage classique, celui d’habiter près du centre et de pouvoir disposer d’un logement abordable. Si, dans certains cas, le logement est choisi avant le quartier et parfois malgré lui (Clerval, 2008), les choix témoignent d’une préférence claire pour les quartiers en voie de gentrification, qui exercent un fort attrait (Giraud, 2010). La gentrification joue un rôle de levier sur les enquêté·es qui recherchent de l’animation, de la centralité et des aménités culturelles.

Je voulais être dans un territoire avec le métro, et un territoire, où il n’y avait pas tout à faire, qui avait des belles promesses. Et Saint-Denis ça a été des belles promesses, j’avais l’expérience de ma sœur qui était là depuis un an, et en quatre ans j’ai vu déjà la ville changer, notamment le matin dans les transports c’est plus les mêmes personnes, il y a quand même de la mouvance, il y a, ce que l’on appelle de la gentrification. (Charlotte, 39 ans, communicante indépendante, Saint-Denis, 2022)

17Ces signes de gentrification leur permettent d’accepter en partie leur quartier. En effet, iels se montrent, pour la majorité, encore inquièt·es vis-à-vis d’environnements sociaux qu’iels perçoivent comme trop « populaires », soit encore largement peuplés de ménages populaires issus de l’immigration, notamment postcoloniale, des groupes sociaux auxquels les enquêté·es prêtent, en majorité, des attitudes plus hostiles à l’égard des minorités de genre et sexuelles (Taillefer, 2025).

Enquêteur : Et est-ce que dans votre choix, le fait d’être un couple d’hommes ça a été un élément de réflexion ?
Jeoffrey : Huuum… c’est une question qu’on s’est posée justement par rapport… surtout finalement jusqu’où on pourrait aller en Seine-Saint-Denis, plus loin où éventuellement, la question de l’homophobie pourrait se poser encore plus.
Enquêteur : Est-ce que tu peux m’en dire un peu plus pour que je comprenne bien ?
Jeoffrey : C’est-à-dire qu’on était vraiment… on avait un petit budget, enfin un gros budget, mais qui était petit par rapport au marché. Et du coup, on se demandait jusqu’où on pouvait aller en banlieue. Et donc ce critère-là de, est-ce qu’il y peut y avoir une vie LGBT, une vie queer où pouvoir s’intégrer. Le nombre de villes se restreignait et c’était la petite couronne, très petite couronne, pas plus loin peut-être que Bobigny. (Jeoffrey, 54 ans, scénariste et réalisateur indépendant, Pantin, 2024)

18La mobilité résidentielle accompagne souvent un sentiment de minorisation accrue en banlieue, lequel est aussi alimenté par une impression d’invisibilité. En entretien, les enquêté·es expliquent avoir l’impression, au moment de s’installer en banlieue, d’être la seule personne minorisée en raison de l’orientation sexuelle et de l’identité de genre – en particulier pour celles et ceux qui s’y installent seul·es. Dans leur espace proche, les enquêté·es ne retrouvent pas d’espaces reconnus de visibilité, il n’y a, à leur connaissance, ni associations, ni lieux perçus comme des contextes où exprimer sans contraintes leur orientation sexuelle et leur identité de genre, c’est-à-dire des espaces que les enquêté·es avaient l’habitude de fréquenter à d’autres étapes de leur trajectoire résidentielle. Cette absence est à la fois celle de lieux qui revendiquent une identité LGBTQI+ mais également de lieux que les enquêté·es qualifient de friendly, c’est-à-dire où le public n’est pas exclusivement composé de minorités de genre et sexuelles mais où l’ambiance permet la cohabitation avec des populations hétérosexuelles et qui ont souvent la préférence des enquêté·es. Ces espaces friendly ont d’ailleurs la particularité d’avoir une géographie moins centrée que les lieux gays ou lesbiens plus anciens, leur ouverture tranche avec le caractère confiné, fermé de ces autres espaces. De ces expériences, les enquêté·es incorporent de nouvelles manières d’être, d’agir, ainsi que l’idée que la visibilité est décloisonnée, possible et souhaitable en dehors des seuls espaces gays et lesbiens et des quartiers où ces espaces se concentrent.

Quand j’ai commencé ma vie gay à Paris dans les années 2000, tous les lieux, les trucs c’était quasiment que dans le Marais, la visibilité c’était que le Marais. Ce qui change beaucoup ce n’est pas que maintenant on vit partout… c’est surtout que nous vivons de manière de plus en plus à la vue de tous partout, dans des lieux qui ne sont pas que gays et finalement c’est pour ça que sortir les lieux de socialisation et les lieux du Marais pour les mettre partout, c’est peut-être l’avenir. (Giovanni, 54 ans, cadre dans le secteur associatif, Pantin, 2023)

19En s’installant de façon « contraint·es » en banlieue, les enquêté·es vont rechercher ce type d’espaces, en particulier dans la mesure où le contexte sociogéographique de la banlieue est perçu comme plus hostile pour les minorités de genre et sexuelles que les environnements connus jusqu’alors. Mais leurs recherches sont infructueuses, les lieux de sociabilité, de loisirs en banlieue sont peu nombreux, et l’ambiance perçue ne correspond souvent pas à celle qui est recherchée.

20Par ailleurs, leur mobilité résidentielle modifie aussi les conditions d’accès aux lieux habituellement fréquentés. L’accroissement des distances oblige les enquêté·es à faire évoluer leurs pratiques : les sorties sont moins régulières, moins spontanées et surtout elles imposent aux enquêté·es de se mouvoir depuis la banlieue vers Paris, le centre de leur espace vécu (Frémont, 1974). Le chamboulement des modes de vie des enquêté·es leur rappelle d’une part qu’ils se situent à distance de la centralité, du mouvement et de l’animation qu’iels valorisent, et d’autre part que leur usage de la banlieue correspond à celui pourtant décrié de la « banlieue-dortoir ».

En fait quand tu es en banlieue c’est toujours à toi de bouger, surtout quand ce sont des personnes qui vivent intramuros très souvent. Les gens qui disent « Ah, mais Pantin, c’est trop loin ». J’ai un pote qui habite juste à côté de Belleville, qui me dit que c’était trop loin pour venir chez moi, mais quand il va au Palais de Tokyo, ça va. Alors que le Palais de Tokyo, faut que tu traverses la ville, et Pantin, c’est 15 minutes de vélo de chez lui. C’est quand même fou de se dire ma perception d’un lieu va changer ma perception d’un truc factuel qui est la distance. Mais c’est juste parce que c’est loin de son « monde » et que le Palais de Tokyo est plus dans « son monde » que ça paraît plus proche. C’est une proximité culturelle qui joue, c’est pas la proximité géographique. (Anil, 40 ans, cadre dans le secteur du prêt-à-porter de luxe, Pantin, 2025)

21L’immersion et l’inscription dans un espace social local différent des contextes connus jusqu’alors représentent un tournant biographique à la portée transformatrice majeure (Cayouette-Remblière et al., 2019). Cette situation agit sur les enquêté·es, les plaçant localement en recherche de nouveaux espaces de sociabilité, de rencontres, d’échanges qui se rapprochent des lieux connus et qui dans le même temps se distinguent des espaces locaux de sociabilité et de loisirs des classes populaires. En s’engageant dans cette recherche, leur investissement local doit leur permettre de retrouver, de marquer, la centralité tant valorisée ainsi que répondre à leur sentiment de déclassement social et minoritaire.

22De la même manière que la géographie des quartiers gays ne tenait pas du hasard (Castells, 1983 ; Knopp et Mickey, 1985 ; Howard, 2013), les évolutions récentes des lieux de visibilité LGBTQI+ dans la région parisienne répondent à une série de ressorts identifiables. Au premier rang de ceux-là, j’ai placé la circulation résidentielle vers la banlieue des minorités de genre et sexuelles. Contraint·es par la gentrification de quitter Paris et de trouver, au-delà du « périph », un logement qui correspondent à leurs souhaits, les enquêté·es se déplacent avec leurs modes de vie spécifiques, et notamment leurs habitudes de loisirs et de sociabilité communautaires, qu’iels souhaitent pouvoir réaliser au plus proche de leur nouveau lieu de résidence, comme iels en avaient l’habitude. Le développement de ces espaces, spécifiquement à Saint-Denis et à Pantin, s’explique par la position péricentrale des deux villes dans l’agglomération qui favorise leur investissement par des ménages LGBTQI+, des classes moyennes et supérieures. Mais les ressorts explicatifs du développement de ces lieux LGBTQI+ en banlieue ne se limitent pas à la seule question de la mobilité résidentielle. La suite de l’article cherche à montrer le lien entre ces nouveaux espaces et les rapports critiques des enquêté·es vis-à-vis des espaces LGBTQI+ plus anciens et parisiens.

Faire différemment et plus proche que le Marais

23Respectivement à Parkdale et dans le Mile-End, Caroline Nash (2013) et Julie Podmore (2021) montrent que le développement de nouveaux lieux LGBTQI+ s’explique par une désaffiliation vis-à-vis des quartiers gays locaux, qui sont décriés pour les rapports de pouvoir qui s’y perpétuent. Les nouveaux lieux qui se développent représentent des espaces de transgression des normes cishétérosexuelles ainsi que de certains impératifs normatifs en vigueur au sein des espaces sociaux minoritaires. Les enquêté·es rencontré·es partagent une recherche similaire d’espaces d’expression du genre et de la sexualité qui soient différents de ceux qui ont été expérimentés ailleurs et surtout dans Paris.

24Les lieux commerciaux, culturels, de sociabilité, de festivités communautaires sont des espaces où les enquêté·es ont leurs habitudes. Leur pratique est régulière, et leur engagement ancien, il remonte à plusieurs années pour la plupart. De ces espaces, les enquêté·es ont retiré des ressources mobilisées dans leur trajectoire minoritaire, mais également des sociabilités qui durent encore aujourd’hui. Malgré un attachement particulier à l’égard de certains lieux, les entretiens montrent que les enquêté·es apprécient surtout l’expérience d’espaces qui sont considérés dans la majorité des cas comme des contextes plus sécurisants que d’autres. Leurs pratiques urbaines ne sont pas limitées et exclusives à ces types d’espaces, mais ils constituent malgré tout une part importante des lieux de sortie des enquêté·es.

Dans mes sorties je vais un peu partout, dans des lieux de sociabilité généraliste pour boire des coups, notamment dans des bars et il n’y a pas tant de bars queer que ça sur Paris, là où ce n’est pas cher. Et en plus je n’ai pas des cercles de sociabilité qui sont 100 % queer non plus. Et du coup, des fois, quand je vais avec mes potes hétéros boire des verres, on ne va pas dans les lieux queer. Mais pour le coup, dans les lieux, j’ai quand même une préférence pour des lieux queer. Là, pour le coup, pour des questions de sécurité plutôt. Ou ne serait-ce que de tranquillité, de ne pas être dévisagée, de ne pas avoir des questions gênantes quand les gens sont un peu désinhibés et qu’ils ont un peu moins de filtres sociaux. (Anaïs, 27 ans, cadre dans le secteur associatif, Saint-Denis, 2022)

25Les récits des enquêté·es autour de leurs pratiques spatiales communautaires montrent leur ancrage dans les modes de vie hégémoniques des milieux LGBTQI+. L’on retrouve ce même ancrage auprès du public sondé lors des événements organisés par les associations et qui, à la question portant sur leurs pratiques d’espaces destinés aux minorités de genre et sexuelles, décrivent unanimement une fréquentation régulière et importante de ce type d’espace.

26Cet attachement fort n’empêche pas les enquêté·es d’exprimer certaines critiques. Celles-ci peuvent concerner en premier lieu les pratiques de non-mixité en vigueur dans les lieux gays et lesbiens de Paris. Comme je l’ai évoqué plus haut, les enquêté·es fréquentent plus facilement des lieux mixtes et friendly, dans lesquels se côtoient différents groupes minorisés en raison de leur orientation sexuelle et identité de genre ainsi que des personnes hétérosexuelles. Ces pratiques montrent un goût moins affirmé pour les ambiances exclusivement minoritaires. Cette préférence peut être interprétée comme le reflet de l’intégration des enquêté·es dans des sociabilités principalement mixtes du point de vue de la sexualité et qui ne peuvent se réaliser dans des lieux trop strictement gays ou lesbiens. Dans ce contexte, la localisation en banlieue devient alors un outil pour faire différemment en proposant des espaces qui vont s’adresser à toutes les minorités sexuelles ainsi qu’aux populations hétérosexuelles.

Charlotte : Y a des gens de Paris qui viennent aux soirées et qui me disent la vie queer à Paris elle est hardcore, elle est hardcore et on aime bien venir chez vous (aux événements de l’association) parce que tout le monde se mélange.
Enquêteur : Elle est hardcore dans quel sens ?
Charlotte : Elle est hardcore parce qu’il y a, c’est trop siloté, c’est-à-dire que t’es un homme gay, t’es avec ta pote lesbienne, tu ne vas pas pouvoir rentrer dans telle soirée, etc. (Charlotte, 39 ans, consultante indépendante, Saint-Denis, 2022)

27La critique à l’égard de la non-mixité peut s’accompagner d’une critique de la forte politisation du « milieu », à gauche surtout, qui s’oppose à la recherche de convivialité, de festivité, qui anime en majorité les enquêté·es (Durand, 2020). Ces enquêté·es se sentent lié·es aux autres minorités de genre et sexuelles par l’expérience de la minorisation mais déplorent qu’elle ne suffise à dépasser les clivages politiques et vienne certaines fois perturber leur pratique de consommation dans des espaces gays et lesbiens.

Le milieu lesbien parisien c’est l’enfer. Déjà il y a plus de bars, ils ferment de plus en plus, il y a un côté très festif chez les mecs… mais les lesbiennes elles ne font pas la fête c’est tout de suite très politisé, très… terfs pas terfs… très non mixte, mixte moi j’ai envie de faire la fête et elles ne m’offrent pas… et grâce à cette association, j’arrive à discuter avec des personnes un peu comme moi. (Charlotte, 39 ans, consultante indépendante, Saint-Denis, 2022)

28Cette critique n’est pas partagée par l’ensemble des enquêté·es, d’autres soulignent au contraire la faible politisation du milieu. Cette position est le fait d’enquêté·es qui conflictualisent intensément leur situation minoritaire, ce qui alimente une posture revendicative perpétuelle et quotidienne (Durand, 2020). Ces enquêté·es valorisent les lieux lesbiens et gays comme des espaces importants des cultures minoritaires, qu’iels ont souvent investis assidûment. Ces modes d’investissement correspondent à des récits d’expériences minoritaires marqués de moments de tension, notamment dans la sphère familiale, les lieux gays et lesbiens représentent alors pour ces enquêté·es, plus que les autres, des contextes importants d’affirmation. Ces enquêté·es fortement critiques se distinguent néanmoins par leur engagement préalable dans des structures associatives et politiques de défense des minorités de genre et sexuelles, dont Mickaël Durand montre dans sa thèse le caractère fortement transformateur (Durand, 2020). Florent évoque ainsi ses expériences militantes auprès de l’association Act Up à Paris, alors que Nolan décrit en entretien ses engagements auprès d’un parti politique d’envergure nationale pour lequel il a coordonné le volet programmatique sur les questions des minorités de genre et sexuelles. Ces enquêté·es, dont l’engagement communautaire dépasse la seule fréquentation de bars et discothèques, sont celles et ceux qui se montrent les plus critiques vis-à-vis de la normalisation des lieux gays et lesbiens et leur dépolitisation, ou politisation « à droite », alors qu’iels les conçoivent comme des espaces à partir desquels lutter contre une société perçue comme oppressante.

Queer Pantin c’est l’envie de lieux différents et de se dire qu’en fait, on peut s’autoriser à construire des sociabilités en dehors de ce qui existe depuis trente ans […] En arrivant dans le milieu, tu as l’impression que les trucs ont toujours été là, que ce sera toujours comme ça. […] Mais faut s’autoriser à se dire que les lignes bougent, à se dire qu’on peut y contribuer aussi, et on se dit qu’on a envie de sortir de cette tutelle de milieu, historique, parce que c’est aussi déjà historique, le Marais, ça correspond à une époque… où il faut être caché, c’est la différence entre la vie publique et la vie privée […] Et je crois que ce que j’ai envie de construire, c’est un endroit où on réfléchit politiquement au sens large, où on se mélange surtout. (Florent, 33 ans, professeur en collège, Pantin, 2025)

29Les entretiens permettent de relever d’autres critiques, qui concernent les ambiances fortement sexualisées, la consommation facilitée de produits psychotropes ainsi que les prix pratiqués. Malgré ces critiques, les enquêté·es peuvent se montrer inquièt·es, voire en colère face à la fermeture progressive de ces espaces communautaires, à Paris comme ailleurs. Ces sentiments sont partagés par la majorité des enquêté·es, qu’importent leur âge ou, comme le montre l’extrait d’entretien suivant avec Nolan, le fait d’avoir fait ou non l’expérience de ces espaces. À Paris, les enquêté·es déplorent les transformations du Marais, l’évolution des lieux, des publics du quartier, des changements qui peuvent accentuer leurs critiques sur les lieux restants, dans lesquels iels ne retrouvent plus leurs marques.

À Paris on assiste à la transformation du Marais, la perte de toute cette histoire, de ces commerces, de ces lieux de vie […] et donc finalement, avec l’association c’est acter que Paris n’est plus accessible qu’on n’y vit pas… qu’on ne vit plus à Paris. Et donc, qu’est-ce qu’on doit faire ? Est-ce qu’on doit continuer à irriguer et faire de Paris l’endroit où on vit, en tant que queer, et retourner dans nos banlieues pour dormir ? (Nolan, 29 ans, cadre associatif, Pantin, 2024)

30Cet extrait d’entretien permet selon moi de relever ce que j’identifie comme un des ressorts déterminants afin de comprendre l’engagement des enquêté·es dans le développement de nouveaux lieux LGBTQI+. Ces lieux en banlieue sont créés afin que perdurent des espaces destinés aux minorités de genre et sexuelles dans un contexte régional marqué, selon les enquêté·es, par une diminution inexorable de leur nombre. Des fermetures de commerces et de lieux que les enquêté·es associent souvent à la gentrification de la capitale et aux difficultés économiques que celle-ci pose pour les commerces.

31Le développement de ces nouveaux espaces LGBTQI+ en banlieue révèle un continuum de critiques vis-à-vis des lieux commerciaux minoritaires et plus généralement des ambiances qui s’y déploient ainsi que des mutations qui y sont identifiées. Les entretiens montrent que si ces espaces continuent de polariser les pratiques des enquêté·es, les habitudes récréatives et de sociabilité communautaires ont évolué et ne trouvent plus à être satisfaites dans les lieux LGBTQI+ du centre de Paris. La diversité des critiques recensées ici est le reflet des façons différentes de vivre le stigmate, produisant des rapports différenciés aux espaces LGBTQI+ (Durand, 2020). L’installation en banlieue permet finalement aux enquêté·es, majoritairement disposé·es à l’engagement, de s’impliquer dans l’élaboration des représentations de leur appartenance minoritaire et plus particulièrement de ne plus dépendre des seules structures associatives et commerciales (Bourdieu, 2011) qui les produisent et sur lesquelles ces enquêté·es ont peu de prise, voire de ne plus y être lié·es. En banlieue populaire, les associations sont souvent les seules engagées (au moment de leur création), et les enquêté·es aux carrières militantes importantes (Lahire, 2023) peuvent faire valoir, au sein d’un espace sans concurrence (Mathieu, 2012), leur savoir et leur savoir-faire militant et produire autant les représentations souhaitées que les lieux voulus.

Géographie des lieux LGBTQI+ en banlieue : une appropriation sélective de la banlieue

32S’investir pour faire différemment, pour faire plus proche mais surtout pour développer des espaces de visibilité dans des contextes où ceux-là étaient jusqu’alors absents, sont les motivations principales qui engagent les enquêté·es que j’ai rencontré·es. Pour répondre à cet objectif, les associations multiplient les événements, notamment festifs, qui constituent une part importante de leur répertoire d’action et durant lesquels elles s’engagent à promouvoir localement différents aspects des cultures minoritaires. Les enquêté·es rencontré·es participent à un mouvement d’essaimage vers les villes de banlieues, et y apportent ce que l’on peut appeler leurs capitaux minoritaires, formés de leur socialisation dans les espaces communautaires parisiens et qu’iels trouvent à convertir dans leurs engagements locaux. Néanmoins, et afin d’organiser les événements que j’ai étudiés, les associations ne s’appuient pas seulement sur leurs capitaux formés aux étapes précédentes de leur trajectoire résidentielle, mais disposent de ressources sociales locales. Dans cette dernière section, dans l’optique d’éclairer comment les associations font finalement « lieu » en banlieue, je souhaite revenir sur la manière dont les groupes mobilisés étudiés prennent place dans ces communes.

33Pour l’organisation de leurs événements, les associations, qui ne possèdent pas pour le moment de locaux, sont dépendantes de la structure commerciale, culturelle et associative locale et des différents lieux qui peuvent être utilisés. Les figures 2 et 3, présentées ci-dessous, représentent une cartographie des lieux investis par les associations. Les figurés, caractérisés par leur forme et leur couleur, donnent deux informations.

34La première information concerne la nature du lieu investi (lieu municipal, privé, associatif) ; la seconde rend compte de la fréquence avec laquelle les lieux l’ont été. Ces deux cartes permettent de voir que les associations s’appuient principalement sur l’offre commerciale locale.

Figure 2. Les spatialités associatives LGBTQI+ à Saint-Denis : des événements qui reposent sur l’offre commerciale du centre-ville

Figure 2. Les spatialités associatives LGBTQI+ à Saint-Denis : des événements qui reposent sur l’offre commerciale du centre-ville

Réalisation : C. Taillefer (2025)
Données : Enquête de terrain C. Taillefer

Figure 3. Les spatialités associatives LGBTQI+ à Pantin : des événements peu concentrés spatialement et qui reposent sur des lieux associatifs locaux

Figure 3. Les spatialités associatives LGBTQI+ à Pantin : des événements peu concentrés spatialement et qui reposent sur des lieux associatifs locaux

Réalisation : C. Taillefer (2025)
Données : Enquête C. Taillefer

35Les bars, les cafés ou bien encore les tiers-lieux des deux villes, le 6b à Saint-Denis et la Cité Fertile à Pantin, sont le type de lieux plébiscité par les associations, notamment pour l’organisation d’événements festifs. Les espaces investis, comme le bar Au Pavillon à Saint-Denis ou la cantine Pas-Si-Loin à Pantin, sont des lieux identifiés localement comme accueillant des événements associatifs et culturels, et qui disposent d’espaces vastes, mais également d’équipements divers qu’ils mettent gratuitement à disposition des associations. La structure de l’offre commerciale locale a des effets sur la géographie des associations, les activités organisées se concentrent dans les deux cas observés dans certaines fractions des espaces locaux et plus particulièrement les centres-villes des deux communes. La concentration des activités est particulièrement forte dans le cas de l’association dionysienne, l’ensemble des lieux, à l’exception de deux, un sur l’Île-Saint-Denis, investi en 2022, et un autre au sud de Saint-Denis, dans le quartier de la Plaine, investi en 2025, se situent dans le centre-ville, quartier dans lequel vivent aussi en majorité les enquêté·es. En partie contraints par la structure commerciale de la ville, les choix effectués n’en épousent pour autant pas la géographie. À l’échelle locale et quel que soit le contexte considéré, les lieux investis se situent dans les fractions les plus gentrifiées des deux villes (Raad, 2014). Les quartiers où se concentrent les classes populaires, l’habitat social, sont rarement, voire pas du tout investis. Interrogé·es sur les ressorts de leur choix, les enquêté·es insistent sur leur perception de ces lieux comme des contextes sécurisants, rassurants, qui leur procurent un sentiment de protection leur permettant de se sentir libres d’exprimer ce qui ailleurs peut être vu comme un stigmate. Certains de ces lieux peuvent revendiquer un engagement en faveur des minorités de genre et sexuelles, c’est le cas du 6b et de la Cité Fertile, qui accueillent des événements que les enquêté·es identifient comme LGBTQI+. Les autres lieux sont surtout des espaces familiers aux enquêté·es. Le Pavillon à Saint-Denis, le bar Chez Agnès à Pantin représentent des points de repère, de convergence, les enquêté·es les fréquentent régulièrement. Iels y retrouvent, en dehors des événements associatifs, des ami·es, mais aussi d’autres membres des associations. Il s’agit de lieux centraux de leur sociabilité locale, ce qui participe à les identifier comme des espaces sûrs (Makhlouta, 2024), en même temps que d’espaces facilement appropriables par les enquêté·es qui en connaissent, par leurs habitudes de fréquentation, le personnel et les gérant·es. Ces quelques lieux cités présentent également un décor, des fonctions et une offre qui correspondent aux habitudes de consommation des enquêté·es et plus largement des classes moyennes et supérieures dionysiennes et pantinoises (Raad, 2014), et c’est essentiellement leur fréquentation par celles-ci qui conduit à les percevoir et les construire comme des « safe spaces », pour reprendre une terminologie employée par les enquêté·es. L’extrait d’entretien suivant avec Charlotte, responsable de l’organisation des événements festifs de l’association Saint-Denis LGBTQI+, rend compte des différentes dimensions qui expliquent les choix des lieux investis.

Le Coq-Hardy c’est la première soirée où j’ai eu peur… J’ai eu peur, parce que, c’était pas mon lieu et que j’aime bien ressentir les vibes d’un endroit, rencontrer les personnes qui l’occupent […] j’avais pas peur de la direction, au contraire, ils étaient là « venez venez ! » j’avais peur de ce brassage de mecs un peu qui traînent dans les PMU pas méchants, mais voilà le boy’s club et ça peut rigoler, puis ça peut mal finir et aussi une communauté queer qui est plutôt encline à se lâcher et à pas se cacher pour s’embrasser ou se tenir la main j’avoue, j’ai retenu un peu ma respiration. (Charlotte, 39 ans, consultante indépendante, Saint-Denis, 2022)

36Charlotte évoque sa crainte vis-à-vis d’un lieu qu’elle distingue des autres en raison de sa fréquentation par des hommes « pas méchants » mais sur qui elle projette des comportements hostiles aux minorités de genre et sexuelles. Dans cet extrait, ces hommes sont renvoyés, par l’image du bar « PMU », à leur appartenance aux classes populaires racisées. Bien que l’appartenance raciale ne soit pas mentionnée explicitement (les enquêté·es affirment lutter contre les discriminations raciales), celle-ci intervient avec les représentations auxquelles le lieu renvoie. En banlieue populaire, ce type de lieu connaît un traitement médiatique et politique intense qui dénonce leur prétendu abandon aux hommes et leur refus des femmes, des comportements motivés par des pratiques culturelles et religieuses musulmanes (Hancock, 2017 ; Blanchard et Chapuis, 2022). Dans leur classement des lieux fréquentables à l’échelle des communes, les enquêté·es mobilisent des catégories spatiales – la cité ou encore le bar PMU – qui circulent dans le débat public afin de désigner certains groupes sociaux auxquels est associée une plus forte hostilité aux minorités de genre et sexuelles. La notion de safe space, telle qu’elle est mobilisée par les enquêté·es, est finalement entendue selon une approche territoriale, pour reprendre la terminologie de Prieur (2015). Cette approche renvoie à l’idée d’un territoire délimité dans lequel se mettre à l’abri des violences de genre et de sexualité, et qui se distingue d’un environnement général dans lequel ces comportements sont légion. Les safe spaces que les enquêté·es identifient et contribuent par leur action à renforcer le sont contre d’autres lieux plus hostiles et, on le comprend ici, d’autres individus et groupes sociaux. La description d’espaces safe participe en creux à l’inscription spatiale, à l’échelle locale, des attitudes LGBTQI+phobes, et fait des groupes sociaux de classes populaires et issus de l’immigration postcoloniale les principaux vecteurs d’hostilité à l’égard des minorités de genre et sexuelles en banlieue, tandis que dans le même temps ces comportements sont insoupçonnés au sein des populations gentrifieuses, c’est-à-dire chez les classes moyennes et supérieures blanches. L’extrait d’entretien suivant montre l’intériorisation par les enquêté·es des représentations marginalisantes à l’égard des groupes des classes populaires racisées. Ces groupes sont désignés par le biais de catégories spatiales, ici « quartiers nord », en référence aux quartiers de grands ensembles marseillais, et plus globalement à cette mythologie du Nord que décrit David Lepoutre (1997). Cela témoigne de l’attention des enquêté·es à certaines formes urbaines, les quartiers de grands ensembles de logements sociaux auxquels sont associées des populations et des images de violences mais surtout d’hostilité à l’égard des minorités de genre et sexuelles. Ces mêmes quartiers qui, dans le cas de Saint-Denis, ne se situent pas exclusivement au nord du centre-ville mais également à l’est et au sud-est.

  • 3 Dans cet extrait d’entretien, Valentin fait référence au restaurant et bar culturel Marguerite Char (...)

Valentin : J’ai l’impression que l’on a des zones de non-droit LGBT dans lesquelles s’assumer est beaucoup plus difficile, s’assumer ici dans ce quartier, dans ce café chez Marguerite3 c’est hyper simple, simple comme un bar du Marais, s’assumer ici dans la rue est simple comme une rue du Marais, mais s’assumer dans les quartiers nord de Saint-Denis c’est compliqué […].
Enquêteur : Et quelle est la différence entre les personnes qui habiteraient quartiers nord et les personnes qui habiteraient dans ce quartier ?
Valentin : En fait ici tu as une population très intégrée et très ouverte sur les sujets LGBT mais aussi de luttes féministes, ce qui n’est pas le cas de tous les quartiers de Saint-Denis, ce qui est même loin d’être le cas. (Valentin, 33 ans, administrateur à l’Assemblée nationale, Saint-Denis, 2022)

37Ces extraits d’entretiens permettent d’éclairer autrement les cartes présentées plus haut. Bien que les associations participent au décentrement des spatialités des minorités de genre et sexuelles au sein de l’agglomération parisienne, vers l’extérieur de Paris et dans des villes socialement très mixtes, celles-ci, par leurs actions, leurs discours, reproduisent à plusieurs échelles des frontières symboliques qui opposent les parties gentrifiées de la banlieue, celles qui n’en sont plus tout à fait, aux autres, celles qui font encore « vraiment banlieue ». L’appropriation des espaces locaux par les associations est donc partielle et leurs pratiques sont extrêmement sélectives. Celles-ci renforcent d’ailleurs symboliquement le rôle et l’existence des associations par la consolidation de la représentation de lieux et de quartiers locaux au sein desquels tout un travail de sensibilisation serait à faire.

38L’offre nouvelle d’aménités communautaires en banlieue confirme finalement la capacité des classes moyennes et supérieures en contexte de gentrification à s’approprier et modeler les espaces locaux afin de répondre à leur besoin de consommation et maximiser leur bien-être (Clerval, 2008 ; Collet, 2010 ; Raad, 2014). Ces espaces que les associations créent participent à reclasser symboliquement les espaces de banlieue, à donner à Saint-Denis et à Pantin de nouvelles images, de centralité notamment. La centralité qui se traduit par la venue d’habitant·es parisien·nes lors de différents événements, et qui incarne une redéfinition symbolique de la frontière entre Paris et sa banlieue.

Conclusion

39L’hypothèse de départ de cet article était d’expliquer la recomposition des pratiques spatiales récréatives des minorités de genres et sexuelles en faisant le lien avec l’évolution, dans la métropole parisienne et en contexte plus particulier de gentrification, des pratiques résidentielles de ces mêmes groupes. L’élaboration de cette hypothèse s’appuyait sur les résultats des recherches sur les espaces de ces groupes minorisés, qui montrent que leur distribution géographique ne doit rien au hasard et est le résultat des contraintes sociogéographiques qui pèsent sur eux, selon les époques et les contextes.

40L’article s’est plus particulièrement intéressé aux contraintes en matière de choix résidentiels des minorités de genre et sexuelles qui vivent dans l’agglomération parisienne, et à la façon dont ces contraintes conduisent une partie de ces individu·es minorisé·es à s’installer dans des villes de banlieue populaire. Les résultats ont montré également que les choix de Saint-Denis et Pantin permettent de satisfaire certaines exigences et révèlent des préférences claires pour des environnements gentrifiés. Les enquêté·es qui s’installent à Saint-Denis et à Pantin sont fortement doté·es en capital culturel, social, scolaire mais également économique, et occupent dans l’espace social local une position plutôt dominante qui leur permet, in fine, d’investir diverses scènes sociales locales où mobiliser ces capitaux et modeler, voire transformer la banlieue selon leurs représentations et pratiques.

41La circulation des capitaux du centre vers la périphérie qui s’opère avec la mobilité résidentielle des classes moyennes et supérieures n’est pas un objet d’étude inédit, ces mécanismes ont largement été étayés empiriquement. L’approche de cet article est néanmoins inédite pour les groupes sociaux sur lesquels il porte, des gentrifieur·ses minorisé·es en raison de leur identité de genre et de leur orientation sexuelle, qui se distinguent des autres classes moyennes et supérieures hétérosexuelles par leur expérience spécifique de la banlieue ainsi que leurs pratiques récréatives, de loisirs et de sociabilité très urbano-parisiano-centrées. Leur expérience sociale spécifique contribue à renforcer le rapport centre-périphérie, la ville-centre, Paris, est un espace fréquenté plus régulièrement où iels puisent des ressources, minoritaires, qui leur sont nécessaires, et est également présentée comme un contexte particulièrement émancipateur du point de vue du genre et de la sexualité. Paris constitue un réservoir de biens, de services, d’aménités communautaires que les enquêté·es pratiquent pour leur bien-être mais qui est aussi un espace en transformation. Le nombre d’aménités minoritaires diminue, le rapport des enquêté·es à celles-ci évolue et est marqué d’une plus forte distance, notamment du fait des contraintes que pose leur installation en banlieue. Cette dernière, en tant que nouvel espace habité et d’ancrage, apparaît alors comme un contexte favorable au sein duquel réinventer des modes de vie hégémoniques minoritaires présents dans la ville-centre, auxquels les enquêté·es ont été socialisé·es et qu’iels valorisent.

42S’investir et s’engager est, pour les enquêté·es, particulièrement aisé en raison de la variété de leur portefeuille de capitaux sociaux. De ces engagements, les enquêté·es tirent et accumulent des ressources qui leur permettent de revaloriser leur position résidentielle, en faisant évoluer les images et les représentations associées à la banlieue, et donc finalement de renforcer dans le même temps leur positionnement social, et cela à différentes échelles.

  • 4 Le 31 août 2005, sur Canal +, « Lundi investigation, haro sur les homos » ; l’article du Monde de j (...)

43Enfin, et dans le but de prolonger ces réflexions, l’article appelle à confronter les résultats à d’autres contextes géographiques, notamment d’autres métropoles françaises, mais aussi au sein d’autres contextes nationaux où les binarités géographiques et sociales décrites dans l’article et leurs effets ne sont pas aussi opératoires. D’autres recherches pourraient aussi interroger la temporalité d’émergence de ces associations, en se demandant pourquoi celles-ci se développent plus à Saint-Denis et à Pantin que dans des villes comme Montreuil et Saint-Ouen, qui ont pourtant connu une gentrification plus ancienne. Des pistes d’analyse pourraient consister à s’intéresser aux effets de la politisation variable de l’homosexualité ainsi qu’au contexte historique. Les années 1990 et 2000, qui marquent le début de la gentrification à Montreuil, correspondent aussi à une période où se construit le « problème des banlieues » dans le débat public à travers une série de reportages médiatiques qui dépeignent le calvaire supposé des personnes homosexuelles vivant en périphérie4. L’on peut se demander quels effets ces discours ont eu sur les mobilités résidentielles des minorités de genre et sexuelles : ont-ils retardé le passage du « périph » plus que pour les populations hétérosexuelles ? Et pour ces minorités qui vivaient déjà en banlieue, comment ces représentations ont-elles influencé leurs manières d’habiter et de circuler dans leur environnement résidentiel ?

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Notes

1 Je pense ici aux nombreux reportages médiatiques concernant les différentes éditions de la Pride des banlieues en France.

2 La faible proportion de couples dans notre corpus n’est pas détonante au regard des études sociologiques concernant les situations relationnelles des minorités de genre et sexuelles (Courduriès, 2019 ; Marteau, 2019 ; Rault, 2023). On peut s’interroger sur les effets du célibat des enquêté·es ainsi que les difficultés évoquées à effectuer des rencontres à Saint-Denis et Pantin sur la fréquentation des associations étudiées.

3 Dans cet extrait d’entretien, Valentin fait référence au restaurant et bar culturel Marguerite Charlie, un établissement plébiscité par les classes moyennes et supérieures dionysiennes pour leurs sorties.

4 Le 31 août 2005, sur Canal +, « Lundi investigation, haro sur les homos » ; l’article du Monde de janvier 2006 par Mustapha Kessous, « Le tabou homo des cités » sont quelques exemples parmi les dizaines de sources médiatiques qui traitent de cette question à l’époque.

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Table des illustrations

Titre Figure 1. Part des différentes catégories socioprofessionnelles des répondant·es et des habitant·es de Saint-Denis et Pantin
Légende Notice de lecture : Le diagramme représente des données qui concernent la catégorie socioprofessionnelle du public des évènements des associations Queer-Pantin et Saint-Denis LGBTQI+ et qui ont été réaccueillies lors de sondages auto-administrés. Ces données sont comparées à celles fournies par le recensement de la population de 2021. La comparaison permet de montrer que les groupes professionnels les plus représentés dans le recensement de la population sont le moins représentés aux évènements et inversement
URL http://journals.openedition.org/gss/docannexe/image/10644/img-1.png
Fichier image/png, 80k
Titre Figure 2. Les spatialités associatives LGBTQI+ à Saint-Denis : des événements qui reposent sur l’offre commerciale du centre-ville
Crédits Réalisation : C. Taillefer (2025)Données : Enquête de terrain C. Taillefer
URL http://journals.openedition.org/gss/docannexe/image/10644/img-2.png
Fichier image/png, 1,2M
Titre Figure 3. Les spatialités associatives LGBTQI+ à Pantin : des événements peu concentrés spatialement et qui reposent sur des lieux associatifs locaux
Crédits Réalisation : C. Taillefer (2025)Données : Enquête C. Taillefer
URL http://journals.openedition.org/gss/docannexe/image/10644/img-3.png
Fichier image/png, 1,1M
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Pour citer cet article

Référence électronique

César Taillefer, « (Dé)passer le Marais : organisation collective et évolution des pratiques spatiales des minorités de genre et sexuelles dans les banlieues parisiennes en gentrification »Genre, sexualité & société [En ligne], 35 | Printemps 2026, mis en ligne le 15 juin 2026, consulté le 13 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/gss/10644 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16gtd

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Auteur

César Taillefer

Doctorant en géographie, université Gustave Eiffel, Lab’Urba
cesar.taillefer@univ-eiffel.fr

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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