Je tiens à remercier Maria Kherbouche et Axel Ravier, Inès Khemila ainsi que les deux évaluateur·rice·s anonymes pour leurs relectures et leurs conseils.
L’Ouest [de la France] est, de très loin, la région d’où nous sont parvenues le plus de réponses pessimistes, celle où le milieu apparaît le plus hostile, la vie des homophiles la plus difficile […] Il faut assurément y voir une influence des traditions morales, familiales et religieuses, encore très fortes dans ces régions ; elles sont par ailleurs encore très rurales : même dans certaines zones industrialisées, on reste très proche de la campagne. (Bernay, 1977)
1Auteur d’un rapport d’enquête menée auprès de 500 « homophiles provinciaux » en 1975, Jérôme Bernay y affirme que « l’homophilie en France n’est pas spécialement un phénomène réservé aux métropoles » (ibid.). Espérant nuancer les idées reçues sur la « province », il est forcé de reconnaître que les résultats du questionnaire diffusé dans la revue Arcadie dressent un tableau « très sombre ». Il y avance notamment l’hypothèse d’un lien entre ruralité et hostilité à l’homosexualité. Ce portrait de la France rurale est courant dans les représentations culturelles, mais que peuvent en dire les historien·ne·s ? Qu’en est-il pour la première moitié du xxe siècle, antérieure à la « révolution sexuelle » ?
2S’agissant – du moins pour la France – d’un chantier historique à démarrer, cet article interroge la manière dont l’étude des espaces ruraux permet d’ouvrir de nouvelles perspectives d’histoire des sexualités entre hommes. En dressant l’état des lieux de l’histoire contemporaine francophone de l’homosexualité masculine, on constate qu’il s’agit avant tout d’une histoire urbaine des homosexualités. Les outils et catégories d’analyse ont donc été construites à partir de ce contexte qui n’est pourtant pas neutre, comme l’ont montré depuis deux décennies les travaux sur la métronormativité (Halberstam, 2005).
- 1 Sauf mention contraire, les traductions sont de l’auteur.
- 2 Le terme queer fait ici référence au champ académique pluridisciplinaire et à l’approche issues des (...)
3En l’absence de recherches empiriques sur les espaces ruraux français, une « hypothèse répressive rurale1 » se perpétue (Johnson, 2013, 18). Les modalités d’expérience et de subjectivation homosexuelles y sont simplement considérées comme une version dégradée ou retardée de celles qui sont observées en milieu urbain. Ces lieux communs illustrent ce que la géographie de la sexualité et les travaux sur l’homonationalisme (Puar, 2012 [2007]) ont contribué à montrer : « les questions sexuelles créent, transforment et reproduisent les hiérarchies sociales et spatiales » (Blidon et Roux, 2011). En s’inscrivant dans une perspective d’histoire queer rurale2, cet article participe à écarter cette vision rétrograde des espaces ruraux et invite à une revisite des conclusions dressées à partir des espaces urbains.
- 3 Établi en 1942 sous le régime de Vichy et confirmé par le gouvernement provisoire de la République (...)
- 4 Le corpus est composé d’une sélection exhaustive des dossiers pour actes impudiques ou contre natur (...)
4Afin de tracer des pistes de recherche, nous proposons modestement d’examiner les principales difficultés et possibilités scientifiques à partir de considérations empiriques. Nous nous appuyons sur des archives judiciaires qui permettent d’approcher les espaces et les vécus ruraux et populaires en proposant une histoire « par le bas ». Les dossiers mobilisés ont été prélevés parmi un corpus de 80 dossiers d’instruction d’« outrages publics à la pudeur » impliquant au moins deux hommes ou garçons et d’« actes impudiques ou contre nature avec un individu de son sexe, mineur de 21 ans3 », jugés entre 1924 et 1959 par les tribunaux de Nantes et de Saint-Nazaire4.
5Dès ses débuts, l’histoire de l’homosexualité masculine s’est construite à l’intersection des champs de l’histoire urbaine et de la sexualité. En France, par exemple, les travaux d’histoire contemporaine ont pris pour principaux angles d’étude les dimensions répressive (quelles formes la répression a-t-elle prises ? Quelle a été son ampleur ?) et subculturelle (comment des sociabilités et une culture homosexuelles se sont-elles développées ?). Ils se sont ainsi focalisés sur les espaces urbains car leur densité a permis l’émergence de lieux de rencontres sexuelles à compter du xviiie siècle (Rey, 1982 ; Sibalis, 2002). Cette visibilité des pratiques homosexuelles, parfois au cœur même de la ville, a conduit à la mise en place d’un dispositif policier de contrôle, lui aussi particulièrement étudié. L’urinoir est ainsi devenu le lieu emblématique des rencontres sexuelles entre hommes dans la culture queer, à laquelle contribue l’histoire de l’homosexualité masculine. L’histoire des tasses est devenue une manière d’invoquer les « fantômes du sexe en public » et d’alimenter une « mémoire utopique queer » (Muñoz, 2021 [2009]).
6Le lien consubstantiel entre homosexualité masculine et urbanité dans l’historiographie s’est construit, dès le début des années 2000, par de nombreuses études centrées sur Paris (Tamagne, 2000 ; Peniston, 2004 ; Revenin, 2005 ; Jackson, 2009 ; Pastorello, 2011 ; Huard, 2015 ; Jaouen, 2025). Cette tendance s’est étendue plus récemment au reste de la France métropolitaine. Les travaux en cours concernent en effet des espaces principalement urbains, qu’il s’agisse du département du Nord (Landrieux, 2025), de Bordeaux (Lamonzie, en cours) ou encore d’Angers et de Dijon (Durand, en cours). Les territoires ruraux forment donc la lacune majeure de cette historiographie, alors même que les archives judiciaires mobilisées dans les recherches les plus récentes semblent tout indiquées pour écrire l’histoire de ces espaces périphériques puisqu’elles documentent les pratiques délinquantes sur tout le territoire national.
7Du côté des foisonnantes historiographies nord-américaine et britannique, le tropisme métropolitain est aussi saisissant. La centralité de l’ouvrage de George Chauncey sur la métropole new-yorkaise de la première moitié du xxe siècle (Chauncey, 2003 [1994]) dans le champ de l’histoire des homosexualités en est symptomatique. Cette attraction s’illustre aussi par de nombreuses monographies urbaines, sur San Francisco (Boyd, 2003), Toronto (Maynard, 1994), Montréal (Dagenais, 2020) ou Londres (Cook, 2003 ; Houlbrook, 2005), pour n’en citer que quelques-unes. Des ouvrages collectifs ont également fourni des anthologies de travaux d’histoire urbaine de l’homosexualité, dans une perspective comparative (Higgs, 1999 ; Cook et Evans, 2014). Cet intérêt pour les espaces urbains a toutefois été couplé à un effort de décentrement dans lequel s’inscrit par exemple un ouvrage explorant l’histoire queer au-delà de Londres (Cook et Oram, 2022) mais, là encore, dans quatre villes d’Angleterre que sont Brighton, Leeds, Manchester et Plymouth.
8Dans le contexte états-unien, les travaux historicisants relatifs à la ruralité sont nés dans le bouillon des études queer (en lien avec la géographie et la sociologie) plutôt que dans la discipline historique. Le terme « histoire » n’apparaît donc pas explicitement, et la période historique n’est pas non plus mise en avant. De plus, il est rare qu’ils portent uniquement sur les espaces ruraux puisqu’ils concernent plus largement les espaces appartenant aux marges non métropolitaines, c’est-à-dire à l’Amérique rurale et des petites villes.
- 5 Pour un aperçu plus étoffé de l’histoire queer rurale des États-Unis, voir Holloway et Catte, 2019.
9Aux États-Unis, c’est d’abord un décentrement régional qui a eu lieu depuis la fin des années 1990, avec une série de travaux sur le Sud (Howard, 1997, 2001 ; Thompson, 2010 ; Watkins, 2017). À travers son étude sur le Mississippi, John Howard s’attaque ainsi aux lieux communs sur l’État le plus pauvre, le moins éduqué et considéré comme le plus intolérant. Deux autres ouvrages majeurs portent sur le nord-ouest des États-Unis (Boag, 2003 ; Shah, 2011), un territoire à composante majoritairement rurale. Des travaux états-uniens ont également exploré la dimension queer des espaces de la normalité hétérosexuelle, tels que le Midwest (Manalansan et al., 2014). Toutefois, ces différents ouvrages se présentent davantage comme des travaux d’histoire régionale que rurale. Il faut attendre 2013 pour qu’un ouvrage dénouant le lien entre hétérosexualité et ruralité d’une part et homosexualité et urbanité d’autre part revendique explicitement une perspective historiciste et rurale (Johnson, 2013). En examinant l’histoire queer par-delà l’identité gaie, Colin Johnson y constate qu’au cours du premier xxe siècle, un discours normalisé sur le genre et la sexualité s’est diffusé dans les espaces ruraux5.
10Plus globalement, on peut dire que la dimension spatiale – dans une logique d’histoire urbaine – est examinée en détail dans les travaux d’histoire des homosexualités, comme le montre l’attention à la cartographie des lieux de rencontre urbains (Jaouen, 2025 ; Landrieux, 2025). Mais les recherches sur les espaces ruraux ne se sont pas développées pour autant. C’est à cette conclusion qu’arrive Johnson au sujet des États-Unis :
Bien que le fait de reconnaître ouvertement l’urbano-centrisme comme une limite analytique parmi d’autres soit devenu une habitude dans les travaux académiques sur le genre et la sexualité, le nombre de livres et d’article qui […] traitent effectivement des pratiques homosexuelles et des non-conformités de genre en contexte rural ou dans les petites villes reste faible. (Johnson, 2013, 9)
Cet aperçu historiographique fournit donc une occasion de rappeler la centralité de la ville dans l’espace académique sur le genre et la sexualité. Ce constat dressé, nous proposons d’examiner les obstacles auxquels l’histoire queer des espaces ruraux fait face et de dessiner des pistes pour les contourner.
11Le premier enjeu réside dans la délimitation même de l’espace rural qui doit faire sens dans le contexte historique traité. Là où ce qui constitue l’espace urbain est aisément saisi, le rural – systématiquement pensé en négatif – est bien plus délicat à délimiter (Cloke, 2006, 18), et davantage encore dans une perspective historique. Les définitions les plus récentes établies par l’Insee permettent d’intégrer la densité et la continuité du bâti comme critères mais elles ne peuvent pas être mobilisées telles quelles puisque les transformations historiques les rendent peu pertinentes. Pour ce qui est de la définition administrative contemporaine des faits étudiés, elle évite l’anachronisme mais est vite insuffisante pour analyser finement les dynamiques socio-spatiales. Utilisée à partir de 1846, elle établit un simple seuil stipulant que « pour être qualifiée d’urbaine, une commune doit atteindre au moins 2 000 habitants agglomérés à son chef-lieu administratif » (Bontron, 2016, 60). Cette définition présente tout de même l’avantage d’apparaître dans les sources car elle figure sur les bulletins de renseignement dressés sur les prévenus afin de déterminer si leur commune de résidence est urbaine ou rurale.
12Pour adopter une démarche plus sensible aux modes de vie, l’historien·ne peut construire des typologies d’urbanité/ruralité en repérant dans les archives qu’iel consulte des indices contextuels. Mieux que l’échelle de la commune, qui reste assez imprécise, la distinction entre bourg ou centre-ville d’un côté et campagne de l’autre offre une échelle plus précise. Cette dialectique est d’ailleurs plus appropriée pour comprendre les environnements résidentiels et le contexte des interactions sexuelles. L’adresse du domicile des individus régulièrement rappelée dans les pièces de procédure est un proxy utile pour approcher cette frontière. On peut par exemple décider que les adresses désignées par un nom et un numéro de voie correspondent à des espaces urbains. Les espaces ruraux pourraient quant à eux être identifiés par la simple mention « bourg » dans le cas des villages ou le nom du hameau ou du lieu-dit lorsqu’il s’agit d’un écart ou d’une ferme isolée. Par ailleurs, le codage des adresses permet d’apercevoir les termes « bâtiment », « cité » ou « villa » qui invitent à spécifier d’autres caractéristiques socio-spatiales, telles que le type d’habitat ou la dimension littorale.
- 6 Archives départementales de Loire-Atlantique (ADLA), 3U3/4512, Dossier d’instruction d’un jugement (...)
13Le contenu même des documents fournit d’autres indices qui renseignent sur la qualité rurale d’un espace. Une attention à la question spatiale dans les sources permet par exemple de tracer les contours géographiques d’une communauté rurale. En 1935, à La Bernerie, une commune littorale d’environ 1 600 habitant·e·s située en Loire-Inférieure, deux hommes sont surpris en flagrant délit d’outrage public à la pudeur par des habitants du village. Le premier habite la commune et est laissé libre par ces derniers. Il est interrogé le lendemain par les gendarmes de la brigade de Bourgneuf sur son lieu de travail. En revanche, le second ne pouvant être identifié par les habitants, ils le confient au garde champêtre, qui place cet « homme étranger au pays6 » en garde à vue pour la nuit, dans l’attente de son interrogatoire. L’homme en question résidant à 20 kilomètres de là, on peut ainsi cerner l’étendue du « pays » et les critères de la qualification d’« étranger ».
14Pour restituer au mieux l’articulation entre ruralité et urbanité, il est nécessaire de jouer sur les échelles et il est possible d’adapter la définition mobilisée. Plutôt que d’entériner une définition figée, l’attention continue aux indices spatiaux invite à une analyse plus fine. Dans la suite de cet article, nous mobilisons le type de forces de l’ordre déployées (police ou gendarmerie) comme frontière entre espaces urbains et ruraux en Loire-Inférieure. En effet, il traduit des modalités spatialisées de régulation sociale et pénale ainsi qu’un rapport distinct à l’espace public. Les dispositifs de signalement sont par exemple distincts selon que l’espace est sous la compétence de la police ou de la gendarmerie.
- 7 Les compagnies départementales sont subdivisées en sections puis brigades. En novembre 1947, par ex (...)
15Les brigades de gendarmerie sont le plus souvent basées dans de gros bourgs7. Elles y sont en résidence mais effectuent régulièrement des tournées dans les communes avoisinantes. Durant ces visites, les gendarmes recueillent des informations ou des déclarations. Davantage qu’auprès de la police, les faits leur sont signalés par des lettres anonymes, des appels téléphoniques mais aussi par des articles dans la presse locale ou par la « rumeur publique ». Que ce soit lors des visites ou directement au bureau de la brigade, les gendarmes sont fréquemment informés de ces faits par une « personne digne de foi et désirant garder l’anonymat ». Ceci laisse à penser que dans les espaces ruraux, plus qu’en ville, le contrôle social par le voisinage est omniprésent. D’une part, lorsqu’iels signalent les faits à la police, les voisin·e·s préfèrent demander l’anonymat, se prémunissant ainsi d’éventuelles représailles. D’autre part, l’interconnaissance semble renforcer la circulation des informations parmi les membres de la communauté villageoise. Ces premières conclusions et la capacité d’action des individus face aux normes méritent toutefois d’être réexaminées, on le verra dans la suite de l’article.
- 8 ADLA, 3U3/4142, Dossier d’instruction du jugement pour outrage public à la pudeur contre Emmanuel P (...)
16De leur côté, les policiers – installés en Loire-Inférieure à Nantes, Saint-Nazaire et La Baule – ont plutôt tendance à constater des flagrants délits lorsqu’ils sont en service et patrouillent en ville. C’est en passant à proximité d’urinoirs, dans des parcs ou directement sur la voie publique que leur attention peut être attirée par des hommes aux comportements sexuels déviants. Parfois même, ils sont directement informés par un·e témoin ou une victime au moment même où le délit se produit ou vient de se produire. Enfin, dans les villes telles que Nantes, les policiers reçoivent l’ordre explicite « d’exercer des surveillances auprès des divers urinoirs et cabinets d’aisance publics, signalés comme lieux de rendez-vous d’individus [qui] s’y livre[nt] à des actes contraires aux bonnes mœurs8 ».
17La deuxième difficulté à laquelle sont confronté·e·s les historien·ne·s réside dans le faible volume de documents concernant les espaces ruraux. Les faits délictueux commis et constatés en milieu rural sont numériquement minoritaires car l’activité judiciaire est corrélée à la densité de population. De facto, les sources utilisées insistent sur les espaces urbains au détriment des espaces ruraux. La statistique judiciaire offre un aperçu de l’effet multiplicatif de la densité de population sur l’activité judiciaire de répression des sexualités entre hommes. C’est ce qu’illustre l’étude du nombre de condamnations pour « homosexualité » par département au cours de la période 1956-1975 (Gauthier et Schlagdenhauffen, 2019).
- 9 Insee, Recensement de la population sans double compte pour l’année 1968.
18Ainsi, le département de la Seine, regroupant Paris et une partie de la petite couronne, concentre 10 % de la population française et représente 20 % des condamnations. Au contraire, dans les départements ruraux de la Corrèze, de l’Ariège ou encore de la Lozère, on dénombre moins de 5 condamnations entre 1956 et 1975 (ibid., 448-449). Même si la population reste une manière imprécise d’aborder la ruralité d’un espace, ces disparités sont particulièrement notables lorsqu’on calcule le nombre de condamnations pour 100 000 habitant·e·s au recensement de 19689. Quand, dans le département de la Seine, on compte environ 19,5 condamnations pour 100 000 habitant·e·s, celles-ci ne s’élèvent qu’à 1,5 pour l’Ariège et 1,3 pour la Lozère. Les départements dans lesquels on dénombre le plus de condamnations sont les plus peuplés et comptent une ou plusieurs grandes villes. Inversement, les départements où les condamnations sont les moins nombreuses figurent parmi les moins peuplés.
19Dans les départements ruraux, les sexualités entre hommes semblent donc échapper au contrôle pénal sur lequel la·e chercheur·e s’appuie. Mais dans quelle mesure s’agit-il d’un biais dû à la nature des sources utilisées ? Y a-t-il moins de pratiques sexuelles entre hommes dans les départements les moins peuplés ou y sont-elles simplement moins constatées ? Quoi qu’il en soit, cette vue d’ensemble à travers le prisme de la statistique judiciaire ne permet pas de conclure à l’absence de sexualités entre hommes dans ces espaces. Elle suggère, pour le moins, que leur recherche sera d’autant plus difficile et que la consultation détaillée des sources de la pratique pénale est nécessaire pour mieux comprendre les relations sexuelles et sociales entre hommes dans les espaces ruraux de la première moitié du xxe siècle.
- 10 À l’exception notable des brigades régionales de police mobile, créées en 1907.
- 11 Service interministériel des Archives de France (SIAF), Circulaire AD 86-4 relative aux archives de (...)
- 12 SIAF, Circulaire AD 2001-4 relative à la gestion des archives de la Gendarmerie nationale, 13/12/20 (...)
20Pour rechercher à une échelle plus précise les sexualités entre hommes, on peut vouloir s’appuyer sur les archives policières au sens large. Comme on le voyait plus tôt, en France, les activités de police judiciaire sont réparties entre la police, implantée dans les espaces urbains10, et la gendarmerie, davantage située dans les territoires ruraux. L’organisation de la conservation des archives de la police est assez proche de celle des archives des tribunaux puisque les commissariats versent aux Archives départementales, à l’exception de Paris où elles sont conservées aux Archives de la préfecture de police. En revanche, la conservation des archives des compagnies de gendarmerie départementale diffère (Luc, 2004). De 1986 à 2001, les archives relatives à la période antérieure à 1947 étaient conservées au Service historique de la Défense (SHD). Au contraire, celles qui concernent la période postérieure à 1947 étaient collectées par les Archives départementales11. À partir de 2001, elles ont toutes été réunies à l’échelle nationale, au SHD12. Or, la plupart des travaux d’histoire des homosexualités ayant opté pour un cadre départemental, ils ne recourent pas à la consultation des archives de la gendarmerie conservées au SHD. Dans le cas de la Loire-Inférieure, le fonds GD/44/E relatif aux unités de la compagnie de gendarmerie départementale (1895-1947) représente par exemple un volume conséquent de 19 mètres linéaires, constitué principalement des registres de correspondance et des procès-verbaux des brigades.
21De plus, les archives de la gendarmerie ne sont pas complètement absentes des Archives départementales. Les fonds des parquets des tribunaux et des préfectures qui y sont conservés sont parfois le reflet lacunaire des compagnies de gendarmerie, puisque des rapports ou procès-verbaux peuvent y être conservés. Pour le reste, on peut se tourner vers les archives judiciaires, étant donné que les dossiers d’instruction contiennent les procès-verbaux relatifs à l’affaire jugée.
22Pour exposer plus en détail les difficultés qui marquent la recherche des sexualités entre hommes en milieu rural, nous proposons d’insister sur l’étude des archives des tribunaux de première instance qui fournissent un matériau riche pour « retrouver le quotidien des classes populaires, analyser les sociétés rurales restées longtemps en marge de la nation ou sonder la vie privée et les comportements plus intimes des populations du passé » (Farcy, 2001, 25). Mais une fois confronté·e aux dossiers d’instruction, quels sont les obstacles auxquels l’historien·ne fait face ?
- 13 Dans l’argot gay, la drague ou cruising désigne la pratique de rencontres sexuelles impersonnelles (...)
23L’analyse factorielle du corpus de 80 dossiers consultés aux Archives départementales de Loire-Atlantique permet de distinguer schématiquement les principaux types de sexualités entre hommes dont témoignent les dossiers d’instruction pour outrages publics à la pudeur et actes impudiques ou contre nature. À première vue, cette cartographie oppose des faits d’exhibition liés au phénomène de la drague13 dans la ville de Nantes (en vert) à des faits de violence sexuelle dans les campagnes (en violet). Pour préciser et expliquer cette répartition, il convient d’examiner plus en détail ces deux groupes.
Figure 1. Analyse des correspondances multiples d’un corpus de dossiers de procédures (axes 1 et 2)
Lecture : L’analyse des correspondances multiples permet d’étudier les associations entre les modalités de plusieurs variables qualitatives et de représenter leurs proximités dans un espace factoriel. Deux modalités sont proches sur la projection lorsqu’elles apparaissent souvent ensemble chez les mêmes individus, et éloignées lorsqu’elles coapparaissent rarement. Ainsi, on peut par exemple dire qu’il est fréquent, parmi le corpus étudié, qu’un dossier d’instruction ouvert par un procès-verbal de gendarmerie concerne des faits s’étant déroulés au domicile du prévenu.
Source : ADLA, 3U3 et 3U5, Corpus de 80 dossiers de procédures correctionnelles pour outrages publics à la pudeur et actes impudiques ou contre nature, 1924-1968.
- 14 ADLA, 4M1746, Commissariat central de Nantes, Note de service no 6933, 26/11/1924.
24En Loire-Inférieure, la majorité des traces de sexualités entre hommes que les sources judiciaires donnent à voir sont celles qui se déroulent sur les lieux de drague nantais, c’est-à-dire les urinoirs des cours Saint-Pierre et Saint-André et l’espace public avoisinant (promenades plantées, quais, jardin et maisons en chantier). L’exposition dans l’espace public que suppose la drague en fait un des objets privilégiés du délit d’outrage public à la pudeur (Schlagdenhauffen, 2025). La drague nécessite des infrastructures et un aménagement urbain spécifiques mais aussi une certaine densité d’hommes susceptibles de s’y rencontrer, pour garantir une fréquentation régulière et une part d’anonymat. Ainsi, parmi les dossiers d’instruction consultés, les 18 faits constatés dans des urinoirs se sont déroulés à Nantes. Mais la ville de Nantes est-elle le seul espace du département à fournir des lieux présentant une telle configuration ou le seul endroit où une véritable politique de surveillance et de répression policière ciblant les lieux de drague ait été mise en place14 ? Le prisme induit par les archives ne permet pas de donner une réponse arrêtée. Faute de contre-exemple, on peut toutefois émettre l’hypothèse que jusqu’à la fin des années 1950, la drague consiste en une activité typiquement urbaine.
25En milieu rural, deux dimensions limitent directement la possibilité de rencontres dans des espaces de ce type. D’abord, la drague se fonde sur un principe d’anonymat qui est réduit dans les espaces ruraux du fait de l’interconnaissance. Cette dernière participe aussi à renforcer le contrôle social qui s’exerce sur les sexualités lorsqu’elles sortent de la sphère privée, d’autant plus si elles sont considérées comme déviantes. De plus, « il faut attendre la seconde moitié du xxe siècle pour que l’automobilisme prenne son essor en France » (Baldasseroni et al., 2022, 44) et que les mobilités soient facilitées. La voiture devient alors progressivement un lieu d’interaction ou un moyen de se rendre dans des endroits plus éloignés et discrets. C’est notamment ce que montre la périphérisation progressive des lieux de drague à partir des années 1980 : la suppression des pissotières en centre-ville conduit ces hommes à se rediriger entre autres vers des aires d’autoroute, parkings, plages ou forêts plus éloignées des villes (Van Lieshout, 1995 ; Gaissad, 2009 ; Jaurand et Leroy, 2010 ; Le Bot, 2025).
26Si la drague, par son appropriation d’espaces publics, rend les sexualités entre hommes visibles, elles ne s’y limitent toutefois pas. Les autres pratiques, sur lesquelles nous nous attarderons dans la dernière partie, sont bien plus discrètes tant pour les contemporain·e·s que dans les sources à disposition des historien·ne·s. La question à laquelle les historien·ne·s sont alors amené·e·s à répondre est la suivante : l’invisibilité dans les sources à notre disposition est-elle pour autant le signe de l’inexistence de tels lieux ? En fin de compte, il paraît essentiel de détourner l’attention de la drague pour rechercher les sexualités entre hommes dans les espaces ruraux.
- 15 ADLA, 3U3/5228, Dossier d’instruction du jugement contre Maurice L. et Émile N. en date du 04/04/19 (...)
27Si la distinction entre espaces urbains et ruraux est heuristique, les frontières ne sont pas hermétiques, notamment car il existe des circulations entre ces espaces. Par exemple, en 1949, dans une affaire relative à une interaction sexuelle dans le centre-ville de Nantes, on constate qu’un des deux hommes est domicilié dans une commune rurale du marais de la Brière, située à une soixantaine de kilomètres. Émile N. s’est rendu à Nantes en car depuis Saint-Nazaire. Il y rencontre Maurice L. qui travaille pour le compte de la société de transports affrétant le car en question. Maurice L. raconte qu’il a alors « lié conversation avec [ce] voyageur qui descendait du car venant de Saint-Nazaire. Il était 20 heures. Nous sommes allés consommer ensemble rue de la Paix15 ». Cet exemple témoigne de l’existence de mobilités entre villes et campagnes pouvant aboutir à des rencontres sexuelles. Les hommes vivant en dehors des centres urbains peuvent eux aussi avoir accès, dans une certaine mesure, à la drague.
28Dans ce cas, la rencontre est accidentelle, ou du moins présentée comme telle. Sans pour autant affirmer que la mobilité vers la ville est nécessaire aux rencontres sexuelles entre hommes, il serait intéressant d’explorer dans quelle mesure de telles circulations ont pu avoir lieu. Des déplacements de ce type entreraient en résonance avec ceux qui ont été constatés par Colin Giraud dans la Drôme des années 2010 lorsqu’il affirme qu’« habiter autour de Valence, y compris à la campagne, n’est pas nécessairement vécu comme un obstacle et une distance absolue à certains lieux et certaines pratiques bien plus présentes dans les grandes villes » (Giraud, 2016, 89-90). Dans sa monographie consacrée au Mississippi d’après-guerre, Howard introduit également cette question en affirmant que :
Largement confinés à la maison, vivant dans des foyers familiaux, les Mississippiens voyageaient cependant. Grâce aux routes de meilleure qualité construite dans les années 1950 et 1960, les Mississippiens ont pu accéder plus facilement aux réseaux de désir homosexuels. Loin d’être un exode vers les villes, le mouvement queer consistait plus souvent à circuler qu’à se rassembler. Avec leurs voitures, ils prenaient le volant en direction de voies d’interactions complexes et multidirectionnelles, suscitant des échanges d’idées et d’affection. Néanmoins, de nombreux Mississippiens queer, en particulier issus des classes agricoles et ouvrières – celles dont la mobilité est limitée – trouvaient des compagnons comme ils l’avaient toujours fait, dans les environs immédiats. (Howard, 2001, XIV)
- 16 Loi no 80-1041 relative à la répression du viol et de certains attentats aux mœurs, 23/12/1980.
29Puisque à cette période la drague est un phénomène spécifiquement urbain, les traces de sexualités entre hommes dans les espaces ruraux relèvent majoritairement du second type de pratiques sexuelles entre hommes poursuivies par les délits d’outrage public à la pudeur et d’actes impudiques ou contre nature : les violences sexuelles. Ces violences, lorsqu’elles sont pénétratives, ne peuvent pas être pénalement qualifiées de viols car « le viol est présenté [dans la jurisprudence] comme une pénétration exclusivement vaginale par un pénis » (Ambroise-Rendu, 2009, 166), et ce jusqu’à la loi du 23 décembre 1980 qui étend sa définition à « tout acte de pénétration sexuelle16 ». À partir des dossiers d’instruction, on constate donc que les viols et agressions sexuelles sont fréquemment qualifiés ou requalifiés au cours de l’instruction comme de simples outrages publics à la pudeur (Trichard, 2024, 61-64).
- 17 Dans les cas d’outrage public à la pudeur, le juge agit différemment de ce qui est prévu par le lég (...)
30Dans le corpus de dossiers consulté, 22 concernent des faits initialement constatés par la gendarmerie, ou signalés auprès d’elle. Pour qualifier le type d’interactions sexuelles que ces dossiers concernent, on peut de nouveau recourir à l’analyse des correspondances multiples (ACM) car elle indique les variables ayant tendance à être associées à ces dossiers. On constate alors que les affaires prises en charge par la gendarmerie tendent à impliquer un prévenu poursuivi pour des faits commis à l’encontre de plusieurs individus n’étant pas poursuivis dans le cadre de l’instruction17. L’ACM montre que le premier est fréquemment un homme majeur, impliqué pour ses interactions avec un ou plusieurs mineur·s, au moins cinq ans plus jeunes, y compris dans les affaires d’outrages publics à la pudeur. Il s’agit le plus souvent de dossiers ouverts à la suite d’une information judiciaire qui se distingue des procédures de flagrant délit et de citation directe. Ce type de procédure se matérialise par une enquête plus longue et des faits éventuellement plus complexes à établir. Cette appréhension objectivée de la nature des affaires rejoint les conclusions tirées à la lecture des dossiers : ils relatent dans leur grande majorité des violences sexuelles exercées à l’encontre de mineurs, notamment par des hommes multirécidivistes.
31L’omniprésence des violences sexuelles et des rapports de pouvoir dans des dossiers où la·e chercheur·e espère « trouver l’homosexualité » force à repenser l’objet même de la recherche. Dans le sillage des travaux d’histoire queer rurale, nous proposons de prendre nos distances avec la catégorie identitaire d’homosexualité puisqu’elle est marquée d’un point de vue social et donc spatial. Nous employons une acception extensive des sexualités entre hommes, entendues comme l’ensemble des pratiques sexuelles entre hommes, quel que soit leur âge. Cette définition permet d’appréhender le quotidien des relations sexuelles, affectives et sociales entre hommes. Elle invite aussi à exposer la teneur en violences et rapports d’âge de la majorité des cas constatés par la justice, sans pour autant étiqueter ces pratiques comme homosexuelles.
32À ce sujet, le chercheur états-unien Kadji Amin fait le constat qu’« une des tendances fortes de la recherche [en études queer] a été de répondre au lourd héritage de honte et de stigmatisation en idéalisant fièrement les possibles qui émergent de la déviance » (Amin, 2017, 6). Il soutient que :
La désidéalisation est la condition de la prise au sérieux de la déviance, de la non-normativité et des cultures minoritaires dans la recherche. La désidéalisation désexceptionnalise la queerness afin d’analyser le lien inextricable entre possibilité queer et relations de pouvoir, et l’entrelacement entre déviance queer et normativité. (ibid., 10)
33Dans la suite de cet article, nous nous attardons à rechercher dans les interstices des sources d’autres types de pratiques sexuelles que les sexualités violentes pour ne pas y réduire les espaces ruraux. Cependant, l’approche d’Amin reste très féconde pour adopter une perspective plus compréhensive des pratiques, en rupture avec nos conceptions contemporaines des sexualités minoritaires.
34Pour ouvrir des perspectives concrètes, il convient d’examiner deux dossiers d’instruction ne relevant pas de violences sexuelles et soulignant l’intérêt du cadre rural pour envisager à nouveaux frais l’histoire contemporaine des homosexualités. À travers ces cas, nous proposons de questionner la synchronicité du processus d’évolution de l’Occident vers une modernité sexuelle (Dupont, 2012). En d’autres termes, nous faisons l’hypothèse que la structuration sociale spécifique des mondes ruraux (Laferté, 2014) produit des régimes normatifs singuliers.
- 18 Insee, Recensement de la population totale pour l’année 1931.
- 19 ADLA, 3U3/4381, Dossier d’instruction du jugement pour outrage public à la pudeur contre Georges N. (...)
35La principale richesse des dossiers d’instruction réside dans leur documentation de faits et de discours, bien au-delà du strict objet du délit. Une affaire judiciaire concernant initialement des faits de drague en milieu urbain peut donc témoigner d’éléments relatifs aux espaces ruraux. Ainsi, le 19 juin 1931, Georges N. – un homme marié âgé de 54 ans et père de deux enfants – est dénoncé par un témoin direct comme s’étant livré à des « gestes indécents » avec un autre homme dans un urinoir de Nantes. Son domicile est établi à Rocheservière, une commune vendéenne d’environ 1 600 habitant·e·s18, limitrophe du département de la Loire-Inférieure. Dans le cadre de la procédure conduite par le juge d’instruction et le procureur, la brigade de gendarmerie de la commune de résidence de Georges N. recueille des renseignements auprès de deux conseillers municipaux de cette commune, qui affirment que « la rumeur publique l’accuse depuis longtemps d’avoir des mœurs spéciales19 ». Ces allégations attribuées à une « rumeur publique » sont courantes dans les dossiers, mais cette dimension allusive efface le plus souvent les acteur·rice·s et les modes de circulation des informations. Dans ce dossier, au contraire, un témoignage permet de retracer les origines de cette réputation.
- 20 Archives départementales de Vendée, Liste nominative du recensement de la commune de Rocheservière (...)
36Interrogé au cours de la procédure, Georges D., âgé de 30 ans, artisan charron, marié et sans enfants, habitant lui aussi dans le bourg du village20, témoigne des avances adressées par Georges N. :
- 21 ADLA, 3U3/4381, Dossier d’instruction du jugement pour outrage public à la pudeur contre Georges N. (...)
Il y a 6 ans environ, sans pouvoir préciser la date, un dimanche que je me rendais à Vieillevigne, j’ai rencontré à la sortie du bourg de Rocheservière le nommé [Georges] N., photographe ; nous avons fait le trajet de Rocheservière à Vieillevigne ensemble. En cours de route sa conversation a porté sur des mœurs plutôt dégoûtantes ; il n’a cessé de me parler des relations qu’il avait eues avec certains de ses camarades, ajoutant qu’on éprouvait beaucoup plus de plaisir avec un homme, qu’avec une femme. Je n’ai pas répondu à ses propos, et arrivés à Vieillevigne, il m’a offert une bouteille de bière, et m’a demandé à revenir le soir avec moi, mais voyant que c’était un dégoûtant personnage, je l’ai quitté, et je suis revenu seul sans m’occuper de lui21.
Figure 2. Photographie d’un hameau aux environs de Malabry, 1955-1960
On aperçoit au second plan la route reliant Rocheservière à Vieillevigne.
Source : ADLA, 13Fi Vieillevigne 11, LAPIE.
37Cette citation illustre un double mouvement, en apparence contradictoire. Le plus évident est le dégoût assumé de la part de celui qui reçoit les propositions. Il n’hésite pas à user de termes liés au champ lexical de la répulsion, assez courants dans les témoignages de l’entre-deux-guerres. Le choix de ce vocabulaire traduit certainement sa volonté de se mettre à distance des actes énoncés et de la personnalité de l’accusé. Ce dégoût contraste fortement avec le fait que, dans ce récit, Georges N. semble formuler ces propositions sans s’inquiéter d’une potentielle réaction négative ou violente. Ce dossier d’instruction ne fournit pas de récit contradictoire de sa part, mais les propos de Georges D. sont assez clairs : le prévenu parle de sexualité entre hommes sans problème, au point de les vanter. Cet extrait fournit donc un point de départ pour interroger les marges de manœuvre des hommes vis-à-vis des injonctions à l’hétérosexualité, voire pour réévaluer les modalités d’exercice de ces normes pourtant supposées particulièrement pesantes en milieu rural. Mais qu’en est-il lorsqu’on accède par la médiation des procès-verbaux à la parole des acteurs ?
38Un second dossier d’instruction permet de documenter les trajectoires et les conditions sociales et d’analyser les discours des acteurs. Il est reproché à Roger R., Michel L. et Romuald G., âgés respectivement de 30, 19 et 20 ans, d’avoir commis « des actes impudiques et même contre nature » – c’est-à-dire des pratiques masturbatoires et pénétratives – réitérés de nombreuses fois au cours de l’année 1950. L’un d’eux, Michel L., décrit les faits lors de son interrogatoire par la brigade de gendarmerie de Paimbœuf :
- 22 ADLA, 3U3/5294, Dossier d’instruction du jugement pour actes impudiques ou contre nature contre Rog (...)
L’été dernier, sans pouvoir préciser les dates, je suis allé en compagnie de R. Roger et de G. Romuald me promener dans les prés à proximité des remparts de Paimbœuf. Nous allions dans une cabane isolée et presque en ruines. Là nous nous branlions réciproquement. Une fois [Roger] R. m’a demandé d’enlever mon pantalon pour m’enculer. J’ai alors obéi. Je suis alors resté debout et [Roger] R. a essayé de m’introduire sa queue dans le cul. Ne pouvant réussir, il me l’a mise entre les cuisses mais n’a pas déchargé. [Romuald] G. assistait à l’opération mais ne faisait rien. Quand [Roger] R. en a eu assez, je me suis reculotté. Nous avons alors fait du feu pour nous amuser. […] Depuis [Roger] R. n’a jamais réessayé de m’enculer, mais nous nous sommes branlés de nombreuses fois. Toutes ces actions se passaient dans la cabane la porte ouverte. Personne ne nous a jamais surpris en ce lieu22.
39À partir d’archives judiciaires telles que celles-ci, on peut étoffer les récits en mobilisant des documents numérisés par les services d’archives départementaux disponibles pour toute la population française : l’état civil et le recensement. On peut y ajouter la presse (notamment locale), puisqu’elle renseigne de nombreux faits divers. C’est ce que préconise l’historien de l’Irlande du Nord Tom Hulme, qui invite à queeriser l’histoire de la famille en donnant davantage de substance aux vies des hommes de milieu populaire (Hulme, 2024). Ces archives permettent de saisir les conditions de possibilité des sexualités entre hommes, en dépassant la simple temporalité des faits poursuivis et en complexifiant notre vision des milieux populaires ruraux. Dans le cas des faits décrits plus haut, on peut contextualiser les conditions socio-économiques des trois hommes, dépeindre le voisinage qui les entoure et caractériser la relation qu’ils entretiennent.
- 23 Archives départementales d’Ille-et-Vilaine, Registre des naissances de la commune de Redon, 1920 [e (...)
40Pour qualifier la condition populaire des trois jeunes hommes, on peut recourir à l’état civil, en complément des pièces déjà présentes dans le dossier d’instruction. Il indique par exemple que Roger R. est né en 1920, rue Notre-Dame, à Redon, de Pierre L., âgé de 36 ans, marin de commerce, et de son épouse, Marie S., âgée de 29 ans et déclarée sans profession23. Décrit lui-même comme sans profession sur la notice de renseignements figurant dans le dossier d’instruction, il est à la charge de sa mère, veuve depuis le décès de son époux en 1937. Quant aux plus jeunes, Michel L. et Romuald G., ils sont respectivement manœuvre et chauffeur de rivet, mais actuellement en chômage. Ils ne disposent donc pas de source de revenus.
- 24 ADLA, Liste nominative du recensement de la commune de Paimbœuf, 1946 [en ligne].
41Quant au recensement, il permet de prendre connaissance de l’environnement immédiat des acteurs. La commune de Paimbœuf est située sur la rive méridionale de l’estuaire de la Loire. Sous-préfecture de 1801 à 1926, la commune est alors supplantée par Saint-Nazaire, qui s’est affirmé comme l’avant-port de Nantes à partir de la fin du xixe siècle. Sa population se stabilise autour de 2 500 habitant·e·s au cours des années 1920 et 1930. Dans la liste nominative dressée pour la commune de Paimbœuf en 1946, on retrouve Romuald G., à quelques numéros de l’adresse renseignée sur le procès-verbal du dossier d’instruction. On apprend qu’il y vit dans un foyer constitué de son père, chef de famille né en 1887 et manœuvre de profession, de sa mère, épouse du premier, née en 1893 et ménagère, ainsi que de son frère aîné d’un an, apprenti traceur24. Au même numéro vivent quatre autres foyers composés de ménages hétérosexuels, dont deux avec enfants. Ce voisinage occupe aussi des positions subalternes dans la division du travail (manœuvre, pêcheur et maçon, ménagère et cordière) ou se trouve sans emploi. Au-delà des conditions socio-économiques des acteurs, ces documents donnent à voir à quel point la famille hétérosexuelle forme la cellule de base de leur environnement immédiat. On comprend d’autant mieux que le fait d’échapper au foyer familial ouvre d’autres possibles sexuels.
- 25 ADLA, 3U3/5294, Dossier d’instruction du jugement pour actes impudiques ou contre nature contre Rog (...)
- 26 ADLA, L’Écho de l’Ouest, 21/11/1953 [en ligne].
- 27 ADLA, Le Courrier de Paimbœuf, 04/06/1949 [en ligne].
- 28 ADLA, Le Courrier de Paimbœuf, 18/06/1949 et 14/01/1950 [en ligne].
42Pour caractériser la relation qu’entretiennent ces trois hommes qui habitent à proximité les uns des autres dans le bourg de Paimbœuf, on peut s’appuyer sur le dossier d’instruction et la presse locale. Un conseiller municipal de la commune entendu comme témoin de moralité affirme qu’il « connaî[t] bien les nommés [Romuald] G. et [Michel] L. Ces jeunes gens ne travaillent pas et sont toujours en compagnie du nommé [Roger] R.25 ». Deux ans et demi plus tard, la presse locale documente également à deux reprises les liens entre Michel L. et Romuald G., en relatant leurs méfaits : « les jeunes Henri G., Michel L. et Romuald G. qui le soir du 11 novembre pillèrent les troncs de l’église Saint-Louis ont été arrêtés et écroués à la maison d’arrêt de Nantes26 ». Le même type de délit est également reproché à Roger R. : « soupçonné d’être l’auteur de vols commis dans les troncs de l’église depuis quelques mois [il] fut invité à se présenter à la brigade de gendarmerie27 ». Le journal local s’est aussi fait le relai des condamnations pour désertion, outrages et chasse sans permis de Roger R.28. En revanche, la presse locale ne porte pas de trace de la condamnation des trois hommes pour actes impudiques ou contre nature et outrage public à la pudeur en 1951. La presse est pourtant prompte à se faire l’écho des scandales homosexuels (Lamonzie, 2022), en particulier quand ils alimentent l’idée d’un lien entre criminalité ou délinquance et homosexualité (Tamagne, 2006). On peut suggérer deux pistes d’explication de ce silence. Si le procès s’est tenu à huis clos, l’affaire a pu être partiellement – car le prononcé du jugement est toujours public – tenue à distance de la presse. Autre possibilité, les faits condamnés relèvent cette fois non plus du registre du scandaleux mais bien de l’indicible, c’est-à-dire que la presse a préféré taire les faits pour limiter leur publicité.
43Au-delà du contenu du dossier d’instruction, cet ensemble de sources complémentaires permet de montrer que ces interactions sexuelles s’intègrent directement dans une relation de camaraderie délinquante entre jeunes hommes de milieu populaire. Les pratiques homosexuelles y apparaissent comme un élément parmi d’autres de la conduite déviante de cette jeunesse « irrégulière ». Cet exemple met en avant la manière dont la marginalité sociale est productrice d’espaces rendant possibles des pratiques sexuelles entre hommes.
44Pour en revenir plus directement aux interactions sexuelles décrites dans ce dossier d’instruction, il semble important d’insister sur la localisation des faits. Même s’ils décrivent la cabane comme isolée, les interactions sexuelles se déroulent sans trop de précautions, dans les alentours immédiats du bourg, en bordure d’un chemin et sans que la porte de la cabane où elles ont lieu soit fermée. Ces éléments tendent à nuancer les implications de l’interconnaissance dans les villages sur les possibilités sexuelles déviantes, puisque les trois jeunes hommes ne semblaient pas redouter d’être aperçus ensemble.
Figure 3. Carte de localisation des lieux de résidence et de rencontre des prévenus
Source du fond de carte : ADLA, 1Fi Paimbœuf 5, Plan topographique de Corsept et Paimbœuf [extrait], 1950.
- 29 Ces deux derniers ne sont toutefois pas uniquement considérés comme des victimes puisqu’ils font to (...)
- 30 ADLA, 3U3/5294, Dossier d’instruction du jugement pour actes impudiques ou contre nature contre Rog (...)
- 31 Ibid., Chambre d’instruction du Tribunal de Nantes, Procès-verbal d’audition contradictoire de Paul (...)
45Là où ce dossier place plus encore l’historien·ne en terrain étranger, c’est lorsque la parole est donnée à un des prévenus pour expliquer ses actes. Roger R. étant le plus âgé des trois, c’est de sa part que les gendarmes semblent attendre des explications. Selon le cadrage induit par le délit d’actes impudiques ou contre nature, c’est lui qui est suspecté d’avoir perverti ses deux jeunes camarades mineurs29. Après avoir raconté s’être masturbé à plusieurs reprises avec ses deux jeunes camarades et avoir « tenté d’introduire [sa] verge dans l’anus de [Michel] L. », Roger R. se justifie en affirmant « que ces actes ne sont pas défendus par la nature30 ». Un gendarme présent lors de la première audition complète en disant que « [Roger] R. nous a dit que ses agissements étaient normaux puisqu’il n’avait pas de femme31 ». Si on peut opposer qu’il s’agit de paroles prononcées dans le cadre d’une enquête de police judiciaire pour se défendre face à des questions que le procès-verbal ne retranscrit pas, on ne peut nier que celui qui mobilise ce registre justificatif le considère comme audible et pense qu’il ne lui portera pas préjudice.
- 32 ADLA, Le Courrier de Paimbœuf, 30/01/1954 [en ligne].
46Au vu du contexte dans lequel ces propos sont avancés, ils constituent une véritable prise de risque de la part de Roger R. Ces stratégies sont peu fréquentes car l’interrogatoire policier conduit habituellement à la reconnaissance d’une erreur ou d’une faiblesse passagère. L’interrogatoire apparaît comme un exercice de reconnaissance de culpabilité auquel les prévenus cèdent souvent, certainement dans l’espoir de clémence lors du jugement (Trichard, 2024, 120-126). Cette reconnaissance de culpabilité est aussi le fruit du rapport de force qui peut être instauré au cours de l’interrogatoire et dont témoigne Michel L., qui affirme avoir avoué par « peur des gendarmes32 » un vol qu’il n’a pas commis.
- 33 Il s’agit de pratiques sexuelles entre hommes (de l’anglais buddy, pote) se définissant comme hétér (...)
47Le discours adopté par Roger R. semble susciter l’incompréhension des gendarmes, qui reviennent sur cet élément lors de leur audition contradictoire par le juge d’instruction. Ils considèrent l’argument de Roger R. comme un élément aggravant, ce qui montre un décalage entre deux modèles d’appréhension des pratiques sexuelles. Marcel L. ne paraît pas les envisager depuis une perspective les spécifiant comme « homosexuelles ». Dans son discours, la question du besoin et de la disponibilité sexuelle prend le pas sur les considérations liées au sexe du partenaire. Les circonstances de cette interaction sexuelle permettent de tenir à distance les conséquences de ces pratiques sur la subjectivation des acteurs. Comme dans le cas du « bud sex33 » étudié par les sociologues (Ward, 2015 ; Silva, 2021), on voit ici que les pratiques homosexuelles ne signifient pas nécessairement une rupture avec l’ordre hétérosexuel, mais plutôt un jeu dans ses interstices. En revanche, à travers la poursuite pénale, les gendarmes mobilisent un motif légitime à l’interdit et se constituent comme des « entrepreneurs de morale » (Becker, 2013 [1985]) en milieu rural.
48En dressant le constat que l’histoire contemporaine de l’homosexualité masculine est avant tout une histoire urbaine et en réinterrogeant les outils et les catégories d’analyse élaborées à partir des espaces urbains, nous avons proposé de repenser l’histoire des sexualités entre hommes dans les espaces ruraux de France métropolitaine entre les années 1920 et les années 1950. À travers un bref état de l’art, on voit que, d’une part, le manque de travaux sur les espaces ruraux français n’a pas permis de questionner l’a priori répressif dont ils font l’objet. D’autre part, cette historiographie a conduit à une approche homogénéisante ne permettant pas de penser les spécificités rurales alors que la sociologie a, par exemple, témoigné de la singularité des stratégies de négociation du genre et de la sexualité en ruralité (Annes et Redlin, 2012).
49D’un point de vue méthodologique, nous avons ensuite montré que la délimitation entre rural et urbain ne peut être figée mais doit être sensible aux indices spatiaux présents dans les archives, révélant notamment des formes différenciées de contrôle social. En matière de sources écrites, nous avons souligné à quel point la concentration de l’activité policière et judiciaire dans les zones urbaines biaise la perception des sexualités entre hommes, rendant plus difficile le travail sur les espaces ruraux.
50Ensuite, la représentation des sexualités entre hommes dont témoignent les archives judiciaires en Loire-Inférieure sous forme d’espace social a dessiné deux pôles : la drague, très liée aux lieux de rencontre urbains, et les violences sexuelles, majoritairement repérées en milieu rural. Il existe toutefois une porosité entre espaces urbains et ruraux, des individus habitant en dehors des villes pouvant par exemple être amenés à fréquenter des lieux de drague.
51À travers l’étude des justifications ordinaires des pratiques sexuelles entre hommes dans deux dossiers d’instruction correctionnels, nous avons mis en lumière les marges de négociation avec la norme hétérosexuelle en milieu populaire rural. Ces deux cas constituent un riche matériau pour historiciser le déploiement de la structure épistémique homo/hétéro qu’Eve Sedgwick entend comme « la cartographie par laquelle chaque personne devait désormais non seulement être nécessairement assignée à un genre (homme ou femme), mais nécessairement assignée à une sexualité (homo ou hétéro) » (Sedgwick, 2008 [1990], 24). L’étude des sexualités en milieu rural permet de révéler des régimes normatifs singuliers, distincts de ceux des villes. Elle enrichit notre compréhension de l’hétéronormativité, au-delà d’une lecture strictement métropolitaine.
52Enfin, l’écriture d’une histoire queer rurale invite à se détacher de la perspective identitaire qui avait déjà « commencé à perdre de son attrait en tant que mesure précise de ce qui constitue une vie queer » (Johnson, 2013, 6). Ce décentrement conduit à privilégier une approche par les pratiques sexuelles, qui force à penser les rapports de pouvoir et la violence qui les traverse et permet de mieux prendre en compte les vécus socialement minoritaires et spatialement périphériques.