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Homosexuels et bisexuels dans les espaces ruraux : caractéristiques sociales, modes de vie et vulnérabilités de santé sexuelle

Gay and Bisexual Men in Rural Areas: Social Characteristics, Lifestyles, and Sexual Health Vulnerabilities
Damien Trawalé, Axel Ravier, Zoé Chameau et Annie Velter

Résumés

Si des recherches récentes ont nuancé l’idée d’une ruralité intrinsèquement hostile à l’homosexualité, peu d’études se sont intéressées quantitativement aux parcours des homo-bisexuels qui y résident. À partir des données de l’enquête Rapport au sexe 2023 (ERAS), cet article explore les configurations sociales et relationnelles propres aux espaces ruraux et les formes spécifiques de vulnérabilité qu’elles engendrent. Les résultats mettent en évidence un moindre capital scolaire, des sociabilités moins communautaires, un rapport distancié à l’offre de soins et une moindre appropriation des outils de prévention (dépistage, PrEP), alors même que les expositions aux risques sont plus importantes que dans d’autres territoires. Dans ce cadre, la « ruralité » n’apparaît pas comme un facteur de vulnérabilité en soi, mais comme un déterminant indirect des vulnérabilités en santé sexuelle, en interaction avec d’autres rapports sociaux et des logiques relationnelles qui invitent à repenser les politiques de santé publique.

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Notes de l’auteur

Les auteur·ices déclarent ne pas avoir de liens d’intérêts au regard du contenu de l’article.

Texte intégral

Nous remercions toutes les personnes qui ont pris le temps de répondre à cette enquête ; l’ANRS Maladies infectieuses émergentes pour son soutien, via notamment la mise à disposition d’un poste de moniteur d’études en sciences sociales. Nous remercions également les relecteur·rices anonymes pour leurs retours, qui ont contribué à l’amélioration de l’article.

  • 1 Lorsque nous employons les termes homosexuels ou bisexuels séparément, c’est afin de désigner ces p (...)

1Depuis quelques années en France, les recherches sur les homosexuels1 vivant en espace rural connaissent un essor notable, bien que leur nombre demeure limité (Annes, 2012 ; Annes et Redlin, 2012 ; Gaissad, 2020 ; Giraud, 2016, 2023 ; Quéré, 2018, 2025 ; Plouvier, 2023 ; Zanotti, en cours). Ces travaux participent à combler un vide scientifique persistant sur l’homosexualité dans des espaces longtemps perçus comme des lieux que les minorités de genre et de sexualité devraient fuir. Ainsi, ces recherches remettent largement en cause l’opposition binaire entre des centres urbains réputés tolérants envers l’homosexualité et des espaces ruraux qui lui seraient hostiles. Si en milieu rural des contraintes spécifiques pèsent bien sur les homosexuels, ils sont à même d’y développer des modes de vie qui les distinguent singulièrement de ceux, beaucoup plus visibles et visibilisés, qui semblent dominants dans les centres-villes urbains (Giraud, 2024).

  • 2 Cet article s’inscrit dans la règle de francisation proposée par Clarisse Fabre et Éric Fassin (200 (...)

2De manière générale, on peut tirer trois enseignements principaux de ces travaux. Ils ont trait à la visibilité, aux manières d’investir l’identification sexuelle et aux rapports entretenus avec la majorité hétérosexuelle. La relative invisibilité de l’homosexualité dans les zones rurales est d’abord le fait de la faible présence, voire de l’absence, en leur sein d’espaces communautaires institutionnalisés (commerciaux et associatifs). Toutefois, cette quasi-absence masque, en retour, l’existence d’espaces très largement fréquentés par des homosexuels qui sont, il est vrai, moins institutionnalisés et moins visibles : lieux extérieurs de drague et commerces gay-friendly, principalement (Gaissad, 2020 ; Giraud, 2016). La moindre visibilité gaie2 est aussi à mettre en lien avec les modes de vie et la manière dont l’identification sexuelle est investie dans les espaces ruraux. La sexualité y semble fréquemment vécue comme relevant de la sphère privée et est très souvent dépolitisée (Giraud, 2016). De même, on constate régulièrement chez les gays ruraux une certaine normativité de genre qui leur permet de « passer » pour hétérosexuels (Annes et Redlin, 2012 ; Giraud, 2024). Enfin, leurs réseaux de sociabilité sont essentiellement composés de personnes hétérosexuelles et sont plus cloisonnés que dans les centres-villes urbains. Ils ne paraissent pas être, pour autant, plus confrontés à de l’intolérance et leur sexualité, bien que discrète, est souvent connue de leur entourage. La densité des liens entretenus avec la majorité hétérosexuelle témoigne souvent d’une bonne intégration dans le tissu relationnel local (Giraud, 2016).

  • 3 Des recherches anglophones ont analysé les enjeux de santé des populations gaies et bisexuelles en (...)

3Malgré leurs apports importants, ces travaux comportent deux limites que le présent article vise à combler. D’une part, la situation des bisexuels au sein des espaces ruraux n’est pas évoquée et, a fortiori, la manière dont leurs modes de vie pourraient les distinguer des homosexuels vivant dans ces espaces. D’autre part, ces recherches abordent très peu la question de la santé sexuelle (Gaissad et Velter, 2019)3. Parallèlement, on retrouve ces deux limites dans le champ de la santé publique, où l’usage généralisé de la catégorie hommes ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes (HSH) a tendance à gommer les différences de vulnérabilité en matière de santé sexuelle qui peuvent exister entre homosexuels et bisexuels et où peu d’études se sont spécifiquement centrées sur les HSH ruraux. Ceci est palpable, notamment, au regard de l’intérêt scientifique marqué qu’a suscité l’essor de la prophylaxie pré-exposition (PrEP) comme moyen de se prémunir d’une contamination au VIH. L’essentiel des travaux se sont concentrés sur l’Île-de-France et les grands centres urbains (Chameau et al., 2024 ; Léobon et Samson-Daoust, 2022 ; Brisson et Nguyen, 2017).

4En dépit du manque de travaux portant sur la santé sexuelle des homo-bisexuels ruraux, on peut penser qu’ils sont particulièrement vulnérables sur ce plan. En effet, quelques enquêtes scientifiques (Girard et al., 2023 ; Annequin et al., 2020) et associatives ont révélé un accès restreint à la santé sexuelle et à la PrEP dans les espaces ruraux, soulignant un manque de diffusion de l’information et de relais locaux pour sa prescription. De même, la littérature internationale en santé publique révèle les disparités qui existent de ce point de vue entre homo-bisexuels des centres urbains et des espaces ruraux. Aux États-Unis, par exemple, les jeunes HSH ruraux sont moins susceptibles de se faire tester pour le VIH et les IST et de recourir à la PrEP. De plus, la prévalence des rapports anaux non protégés est certes moindre chez les HSH ruraux mais elle est importante (Sarno et al., 2021) et la propension à percevoir le risque d’infection au VIH faible (O’Neil et al., 2025). Enfin, les résultats des enquêtes consacrées en France aux modes de vie des homosexuels ruraux, évoqués ci-dessus, révèlent un certain nombre de caractéristiques qui pourraient, elles aussi, engendrer de la vulnérabilité sur le plan de la santé sexuelle. Dans le contexte sanitaire français, où les espaces communautaires jouent un rôle essentiel en matière de prévention (Mosnier et al., 2023 ; Velter et Roux, 2024 ; Collectif EthnoAides, 2024 ; Girard, 2012), la quasi-absence de tels lieux en milieu rural – a minima sous une forme institutionnalisée et visible  pourrait compromettre l’accès à la prévention. De même, la relative invisibilité des homosexuels ruraux, liée notamment aux modalités selon lesquelles l’identification sexuelle est vécue (voir supra), les constitue a priori comme une population difficile à atteindre par les programmes de prévention.

5Au regard de ces éléments bibliographiques, nous proposons donc ici d’examiner, sur le plan quantitatif, la santé sexuelle des homosexuels et des bisexuels résidant dans des espaces ruraux. Dans quelle mesure leur rapport à la santé sexuelle diffère-t-il en pratique de celui que l’on constate à Paris et dans les grandes agglomérations ? Observe-t-on à cet égard des différences marquées entre homosexuels et bisexuels ? Quelles dimensions – contraintes spatiales, caractéristiques sociodémographiques, modes de vie  peuvent éclairer les écarts que les analyses permettront éventuellement d’observer en matière de santé sexuelle ?

6Notre propos se structure en deux temps. Dans un premier temps, nous analyserons les spécificités sociodémographiques et de mode de vie des homosexuels et des bisexuels ruraux. Ce premier point est essentiel, car, comme nous l’avons dit, les travaux qui ont permis de révéler des manières spécifiques de vivre son homosexualité en espace rural ne nous renseignent pas sur la situation des bisexuels dans ces espaces. S’apparente-t-elle à celle des homosexuels ? Les disparités avec ce qui peut se jouer dans les centres urbains sont-elles encore plus marquées entre bisexuels ? En outre, ce que ces différentes enquêtes ethnographiques ont révélé des modes de vie gais en espaces ruraux pourrait être lié aux spécificités des contextes locaux au sein desquels elles ont été menées – comme le cas particulier de la Drôme pour les enquêtes de Giraud, territoire multiple, à la fois sous influence périurbaine, mais aussi touristique. Il s’agira donc ici d’établir si ces résultats sont, dans une certaine mesure, généralisables au-delà des contextes locaux étudiés, sans pour autant prétendre à la représentativité (nos analyses reposant sur un échantillon de convenance, voir infra). Dans un second temps, nous tâcherons d’établir si les homo-bisexuels ruraux apparaissent plus vulnérables sur le plan de la santé sexuelle. Après avoir présenté des analyses bivariées qui attestent cette vulnérabilité accrue, un modèle de régression logistique permettra d’établir si elle est attribuable au fait de résider en zone rurale, à des caractéristiques sociales spécifiques ou encore à la singularité des modes de vie des homo-bisexuels ruraux que la première partie nous aura permis d’objectiver.

  • 4 Les enquêtes Rapport au sexe s’inscrivent dans la continuité des enquêtes Presse Gay.

Encadré méthodologique – Présentation de l’enquête ERAS 2023
Pour apporter des éléments de réponse à ces questionnements, nous effectuerons un traitement quantitatif à partir des données de l’enquête Rapport au sexe (ERAS) réalisée en 2023, coordonnée par Santé publique France avec le soutien de l’ANRS Maladies infectieuses émergentes (MIE) (Velter et al., 2023). Cette 5e édition suit un protocole identique aux précédentes vagues : un questionnaire, auto-administré et anonyme, est diffusé via des bannières postées directement sur des sites Internet de rencontres gais, des applications de rencontres géolocalisées gaies et des sites d’information affinitaires gais, ou sur les réseaux sociaux. Les personnes, ayant cliqué sur les bannières, sont dirigées vers le site de l’enquête, où des informations sur ses objectifs sont présentées ainsi que les conditions de participation (être un homme âgé de plus de 18 ans, avoir eu des relations sexuelles avec un homme au cours de sa vie ou s’identifier comme homosexuel ou bisexuel) et la confidentialité des données. Les participants sont invités à donner leur consentement éclairé pour accéder au questionnaire en ligne. Quatre grandes parties composent le questionnaire : les caractéristiques sociodémographiques, le mode de vie et la socialisation, les données de santé, et les comportements sexuels et préventifs au cours des six derniers mois et au cours du dernier rapport selon le type de partenaire (stable ou occasionnel). La dernière édition a recueilli la participation de 21 044 HSH, s’identifiant pour la plupart comme homo ou bisexuels, résidant au moment de l’enquête en France (hexagonale ou DROM-TOM).

Pour les analyses, nous nous focaliserons principalement sur les homo-bisexuels et n’évoquerons pas les autres HSH (les répondants qui déclarent des relations sexuelles avec d’autres hommes et se définissant comme hétérosexuels ou ne se définissant pas par rapport à leur sexualité). En outre, nous avons distingué les répondants en fonction de leur commune de résidence. Ainsi, nous distinguons, d’une part, les homo-bisexuels ruraux qui résident dans des communes de moins de 2 000 habitant·es et, d’autre part, ceux qui résident dans des villes moyennes (2 000 à 100 000 habitant·es), des grands centres urbains (à partir de 100 000 habitant·es) et à Paris. Le critère retenu ici pour identifier les espaces ruraux repose sur la taille communale (< 2 000 habitant·es), ce qui correspond à une approche morphologique simplifiée, proche de celle qui était mobilisée par l’Insee jusqu’en 2019. Cette définition présente l’avantage d’être lisible et simple à mettre en œuvre, mais elle reste limitée : elle ne tient pas compte, par exemple, de la continuité du bâti ou des dynamiques de périurbanisation qui complexifient aujourd’hui les frontières entre rural et urbain (Stébé et Marchal, 2019 ; Laferté, 2014 ; Insee, 2021). Concrètement, cela peut limiter la portée de certaines analyses. En effet, il peut exister des différences marquées entre des répondants habitant dans une commune de moins de 2 000 habitant·es sous influence d’une aire urbaine qui offre des possibilités d’accès à des espaces homosexuels institutionnalisés et d’autres répondants qui résident dans une petite commune en dehors d’une telle zone d’influence.

Enfin, l’enquête ERAS repose sur un échantillonnage de convenance non représentatif mais dont les effectifs conséquents et la cumulativité4 assurent une certaine robustesse (Schiltz, 1997 ; Trachman et Lejbowicz, 2020). Il importe donc de la situer par rapport aux enquêtes existantes avant d’entrer dans le travail d’analyse. Dans les enquêtes en population générale, les gays apparaissent comme des populations urbaines, jeunes, surdiplômées et surreprésentées au sein des catégories sociales supérieures (Bajos et Bozon, 2008 ; Trachman et Lejbowicz, 2020 ; Rault, 2016). La situation est en revanche différente pour les bisexuels. Ils ne résident pas moins dans des territoires ruraux que les hétérosexuels et occupent des positions sociales équivalentes à ces derniers. Comparativement à ces enquêtes en population générale, certains échantillons de convenance ont tendance à gommer ces disparités. Ce qui apparaissait spécifique aux homosexuels en population générale (urbanité, position sociale supérieure, jeunesse) est accentué pour ces derniers et caractérise aussi les bisexuels dans des proportions souvent proches. C’est par exemple le cas de l’échantillon issu de l’enquête Virage-LGBT, au sein duquel la part des homo-bisexuels qui vivent en milieu rural est très faible (moins de 10 %, tant pour les homosexuels que pour les bisexuels) et où les catégories sociales supérieures sont très fortement surreprésentées, y compris pour les bisexuels (Trachman et Lejbowicz, 2020).

Dans ERAS 2023, les enquêtés sont majoritairement urbains : 83,3 % résident en dehors d’une zone rurale. Les répondants sont par ailleurs relativement jeunes (58 % ont moins de 40 ans) et fortement diplômés (42,2 % ont effectué un deuxième ou un troisième cycle universitaire). Si les caractéristiques sociodémographiques générales des enquêtés restent proches de celles qui ont été observées dans d’autres échantillons de convenance (Schiltz, 1997 ; Méthy et al., 2015 ; Prah et al., 2016), on peut néanmoins souligner que la part des répondants vivant en milieu rural est relativement importante (16,7 %) comparée à d’autres enquêtes, comme Virage LGBT évoquée plus haut, ou Mobgay (Blidon et Guérin-Pace, 2013), par exemple.

Caractéristiques sociodémographiques et modes de vie des homo-bisexuels ruraux

7Les homo-bisexuels qui résident en espace rural présentent-ils des caractéristiques sociales spécifiques ? Les modes de vie singuliers décrits par les enquêtes ethnographiques en milieu rural se retrouvent-ils dans les données quantitatives ? Et si des différences existent, tiennent-elles à la seule ruralité ou reflètent-elles des propriétés sociales particulières des homo-bisexuels ruraux ? Ce sont ces questions que nous aborderons dans cette première partie.

Un moindre capital scolaire en espace rural

8Dans ERAS, la seule caractéristique sociodémographique qui distingue nettement les homo-bisexuels ruraux des autres répondants est le capital scolaire. D’autres caractéristiques – tel le jeune âge  se distribuent de manière assez homogène indépendamment de l’espace de résidence, tandis que la situation financière perçue et la situation sur le marché du travail différencient plutôt les Parisiens du reste de l’échantillon.

9Concernant le capital scolaire, moins d’un quart des ruraux (23,9 %) sont diplômés d’un deuxième ou troisième cycle universitaire, contre plus de la moitié des homo-bisexuels résidant dans un grand centre urbain (51,3 %) et plus des deux tiers des Parisiens (71 %). À l’inverse, une part importante des ruraux (43,2 %) ont un diplôme inférieur ou égal au baccalauréat (contre seulement 17,8 % pour les urbains et 10,3 % pour les Parisiens). À cet égard, la situation des répondants résidant dans une ville moyenne constitue une position intermédiaire entre ruraux et urbains. Si le niveau de diplôme varie donc fortement en fonction de l’espace considéré, il est à noter que ces écarts sont plus marqués pour les bisexuels. Pour ceux qui ont un diplôme inférieur ou égal au bac, l’écart atteint plus de 40 points entre les zones rurales (51,4 %) et Paris (10,9 %), contre 30 points pour les homosexuels (40,4 % en zone rurale et 10 % à Paris). Pour les bisexuels, en particulier, on observe donc une forte polarisation entre des ruraux peu diplômés, occupant probablement des emplois moins qualifiés, proches des répondants bisexuels des enquêtes en population générale et des Parisiens aux caractéristiques inverses, proches des bisexuels de certaines enquêtes de convenance.

10Le niveau de diplôme globalement plus faible des répondants vivant en milieu rural tient en partie par le fait que la part de personnes bisexuelles, généralement moins diplômées que les homosexuels, y est plus importante. Cela n’épuise toutefois pas l’explication du phénomène. Le plus faible capital scolaire en milieu rural n’est pas spécifique aux homo-bisexuels. Le phénomène repose sur des dynamiques plus générales, liées notamment aux inégalités d’accès à l’enseignement supérieur et à la mobilité étudiante. En effet, faire des études longues exige des ressources matérielles et culturelles, très inégalement réparties selon le milieu social et le lieu de vie. Pour de nombreuses familles rurales, dont on peut penser qu’une partie des répondants ruraux sont originaires, les coûts liés à l’installation en ville d’un·e enfant – logement, transport, vie quotidienne – constituent des dépenses difficilement soutenables (Coquard, 2015, 2017, 2019 ; Orange, 2009). Ces contraintes économiques se combinent aux effets du territoire rural sur la probabilité d’être orienté ou de s’orienter vers des filières courtes (Reversé, 2022, 2025). En outre, quand les ruraux souhaitent accéder à des diplômes du supérieur, ils et elles ont une probabilité accrue d’initier une mobilité vers les espaces urbains, phénomène qui renforce là aussi les disparités scolaires entre urbains et ruraux (Audric et Vuillier-Devillers, 2025).

Graphique 1 : Répartition des niveaux de diplômes selon l’identification sexuelle et la taille de la commune de résidence des répondants

Graphique 1 : Répartition des niveaux de diplômes selon l’identification sexuelle et la taille de la commune de résidence des répondants

Source : enquête Rapport au sexe (ERAS), Santé publique France, 2023.
Champ : ensemble des répondants ayant déclaré un niveau d’études et une orientation sexuelle (n = 21 044).
Lecture : 51 % des bisexuels vivant en milieu rural ont un diplôme inférieur ou égal au bac, contre seulement 11 % de ceux qui résident à Paris.

11Pour les autres caractéristiques sociodémographiques à notre disposition, les homo-bisexuels ruraux sont proches des autres répondants à l’exception des Parisiens, qui se singularisent sur ces autres plans. Ainsi, les ruraux et les individus résidant dans des villes moyennes et des centres urbains se déclarent à l’aise financièrement dans des proportions similaires (autour de 60 %) et sont globalement aussi nombreux à déclarer des difficultés financières (autour de 11,5 %). Les Parisiens quant à eux sont 74,4 % à se déclarer à l’aise à cet égard et seulement 7,2 % à déclarer ne pas s’en sortir financièrement. De même, les ruraux et autres répondants sont plus nombreux à être en dehors de l’emploi (chômage, RSA et inactifs) que les Parisiens (voir annexe 1).

Une sociabilité homo-bisexuelle moins exclusive et moins dense en espace rural

12Nous pouvons désormais aborder la sociabilité socio-sexuelle des homo-bisexuels vivant en milieu rural. À partir de l’échantillon, il s’agit d’examiner si les caractéristiques mises en évidence par les enquêtes ethnographiques évoquées en introduction – investissement moins dense dans les espaces communautaires institutionnalisés et sociabilité moins exclusivement homosexuelle que dans les centres urbains – se retrouvent également dans les données quantitatives. L’analyse s’appuie sur une série d’indicateurs portant sur la fréquentation des espaces communautaires gais, l’auto-identification sexuelle, le rapport à la majorité hétérosexuelle et le nombre de partenaires occasionnels.

13Les travaux qualitatifs sur les homosexuels ruraux ont révélé la faible présence d’espaces communautaires institutionnalisés sur ces territoires. Ils ont également montré qu’une partie des personnes interrogées, souvent jeunes, parcouraient de longues distances pour fréquenter des espaces gais dans les villes où il en existe, qualifiant ces déplacements de « dimension centrale » de leurs pratiques (Giraud, 2016). Des espaces moins visibles et moins institutionnalisés étant également investis (Gaissad, 2020 ; Zanotti, en cours).

14Dans ERAS 2023, les homo-bisexuels vivant en milieu rural sont un peu moins de la moitié à fréquenter des espaces gais institutionnalisés : seuls 48,9 % déclarent en fréquenter, contre 78 % des répondants résidant à Paris. Ils constituent, quel que soit le type d’espaces de sociabilité considéré – bars, saunas ou backrooms –, le groupe qui les fréquente le moins. Les ruraux, toutes identifications sexuelles confondues, sont en revanche légèrement plus nombreux que l’ensemble des autres répondants à déclarer fréquenter des lieux extérieurs de drague (32,7 %, contre 27,9 % à Paris).

15Toutefois, cette fréquentation plus élevée des lieux extérieurs de drague ne peut être interprétée comme une simple compensation à l’absence ou à la moindre accessibilité d’espaces gais institutionnalisés en milieu rural. En effet, la majorité des répondants ruraux qui déclarent fréquenter ces espaces extérieurs indiquent également fréquenter des espaces institutionalisés. Ces résultats suggèrent plutôt l’existence de logiques différenciées de sociabilité sexuelle, qui varient à la fois selon le contexte résidentiel et selon l’identification sexuelle. À cet égard, les ruraux s’identifiant comme homosexuels fréquentent plus souvent les lieux de convivialité gais institutionnalisés que les bisexuels ruraux. De manière plus générale, les homosexuels urbains déclarent une fréquentation plus élevée de ces espaces que l’ensemble des autres groupes.

16Si une part non négligeable des ruraux semblent donc bien se déplacer pour fréquenter des espaces gais institutionnalisés et des lieux extérieurs de drague, une majorité d’entre eux ne les fréquentent pas. Il est à noter sur ce point que quelle que soit la taille de l’agglomération considérée, la fréquentation des espaces communautaires croît avec l’âge, les 18-25 ans sont donc ceux qui les fréquentent le moins. Parmi eux, la fréquentation des ruraux est la plus basse, ce qui induit probablement une moindre sensibilisation en matière de santé sexuelle des jeunes homo-bisexuels ruraux compte tenu du rôle important joué en la matière par les espaces communautaires institutionnalisés.

Graphique 2 : Fréquentation des lieux de convivialité gais selon l’identification sexuelle et la taille de la commune de résidence des répondants

Graphique 2 : Fréquentation des lieux de convivialité gais selon l’identification sexuelle et la taille de la commune de résidence des répondants

Source : enquête Rapport au sexe (ERAS), Santé publique France, 2023.
Champ : ensemble des répondants (n = 21 044).
Lecture : 45 % des bisexuels résidant en milieu rural déclarent fréquenter des lieux de convivialité gais.

17Outre cette moindre fréquentation des espaces communautaires, un autre fait marquant, que nous avons évoqué rapidement, est la répartition spatiale des individus se déclarant comme homosexuels et bisexuels. La part des bisexuels est plus importante dans les communes rurales (21,6 %) que dans les villes moyennes (19,3 %), les centres urbains (13,4 %) et qu’à Paris (7,9 %). Inversement, plus la taille de la commune augmente, plus la part des homosexuels est importante : elle atteint jusqu’à 88,5 % de notre échantillon à Paris. Cette progression est quasi linéaire et une légère rupture opère plutôt entre villes moyennes et centres urbains (écart de 6 points) qu’au niveau des communes rurales qui sont, de ce point de vue, très proches des villes moyennes. Si la part relativement plus importante de bisexuels ne caractérise donc pas spécifiquement le rural mais un ensemble plus large de configurations spatiales, la force d’attraction de l’urbain apparaît, dans les faits, moins importante pour les bisexuels que pour les homosexuels. Les données semblent suggérer que les trajectoires d’ascension sociale, de mobilité géographique vers les centres urbains et d’éloignement du lieu de vie de la parenté, fréquentes chez les homosexuels en couple originaires des classes moyennes et populaires (Rault, 2016), ne se retrouvent pas nécessairement chez les bisexuels. Ce phénomène pourrait être dû à la possibilité qu’offre la bisexualité de donner des gages d’hétérosexualité et ainsi d’être moins directement stigmatisable par la majorité hétérosexuelle. Elle engendrerait alors moins une nécessité de mise à distance du milieu d’origine.

Graphique 3 : Identification sexuelle selon la taille de la commune de résidence des répondants

Graphique 3 : Identification sexuelle selon la taille de la commune de résidence des répondants

Source : enquête Rapport au sexe (ERAS), Santé publique France, 2023.
Champ : ensemble des répondants (n = 21 044).
Lecture : 73 % des répondants vivant en milieu rural se définissent comme homosexuels.

18La répartition spatiale des enquêtés selon l’identification sexuelle se double d’une hétérogénéité en matière de conjugalité qui varie fortement en fonction du lieu de vie, pour les bisexuels en particulier. De manière générale, la part de célibataires est nettement plus faible dans les espaces ruraux (37,2 %) que dans les villes moyennes (44,1 %), les centres urbains (47,2 %) ou Paris (47,8 %). Si les homosexuels comme les bisexuels ruraux sont donc plus souvent en couple, il est à noter qu’en milieu rural, près d’un bisexuel sur deux est en couple avec une femme (46,1 %), contre un peu plus d’un tiers dans les villes moyennes (35,7 %) et moins d’un quart dans les centres urbains (23,3 %) et à Paris (21,8 %).

19Une part importante des bisexuels vivant en milieu rural se distingue alors par une orientation plus fréquente de leurs pratiques conjugales vers des partenaires de l’autre sexe. À l’inverse, dans les autres espaces étudiés – et tout particulièrement dans les centres urbains et à Paris –, les bisexuels sont plus souvent en couple avec un homme, cette configuration y étant environ deux fois plus fréquente que dans les territoires ruraux.

20Au-delà des configurations conjugales, une sociabilité majoritairement hétérosexuelle caractérise largement les homo-bisexuels vivant en territoire rural. Ainsi, près de la moitié des répondants ruraux (47,3 %) déclarent disposer d’un cercle d’amis composé majoritairement de personnes hétérosexuelles, cette proportion diminuant ensuite graduellement à mesure que la taille de la commune augmente, pour atteindre 26 % à Paris. La part plus importante de bisexuels dans la ruralité explique en partie le phénomène mais pas complètement. En effet, les homosexuels vivant en milieu rural sont près de deux fois plus nombreux à déclarer un cercle amical majoritairement composé de personnes hétérosexuelles qu’à Paris (44 % contre 24 %). Cette différence est également marquée chez les bisexuels, dont 57,1 % des ruraux, contre 39,7 % des Parisiens, déclarent une sociabilité principalement hétérosexuelle. Parallèlement, la proportion d’homo-bisexuels ruraux dont le cercle amical est majoritairement composé de personnes homosexuelles demeure très faible (4,7 %), comparativement à Paris où elle atteint près d’un cinquième des répondants (19,7 %). Cette configuration reste toutefois minoritaire, y compris à Paris, où la majorité des répondants déclarent des sociabilités amicales qui ne sont pas principalement communautaires (voir annexe 2). À cet égard, dans toutes les configurations spatiales considérées, la situation la plus fréquente est d’avoir aussi bien des ami·es hétérosexuel·les qu’homosexuel·les, excepté en espace rural où la part des homo-bisexuels fréquentant majoritairement des personnes hétérosexuelles est légèrement plus importante.

Graphique 4 : Répartition de la typologie du cercle amical selon l’identification sexuelle et la taille de la commune de résidence des répondants

Graphique 4 : Répartition de la typologie du cercle amical selon l’identification sexuelle et la taille de la commune de résidence des répondants

Source : enquête Rapport au sexe (ERAS), Santé publique France, 2023.
Champ : ensemble des répondants (n = 21 044).
Lecture : 2 % des hommes bisexuels vivant en milieu rural déclarent avoir un cercle d’ami·es composé majoritairement de personnes homosexuelles.

  • 5 Il est tout à fait possible qu’ils ne soient pas plus confrontés à la violence en raison de stratég (...)

21La présence importante d’hétérosexuel·les dans les relations amicales des ruraux peut renforcer les pressions hétéronormatives auxquelles ils sont confrontés. Pour autant, ils ne paraissent pas avoir été exposés à plus de violence physique et psychologique liée à leur orientation sexuelle au cours des douze derniers mois. Les violences qui ont cours dans l’espace public sont moins rapportées par les ruraux (12,4 %) et les répondants vivant dans des villes moyennes (14,1 %) que par ceux qui vivent dans des centres urbains (19,4 %) et à Paris (19,7 %). La plus forte prévalence de violences hétérosexistes dans les centres urbains comparativement aux communes moins peuplées a été documentée de longue date (Lieber, 2002 ; Jaspard et Enveff, 2001 ; Lebugle et al., 2020) et explique la moindre confrontation au phénomène dans les petites et moyennes communes. Il est à noter, enfin, que les violences dans le cadre du travail et des études sont rapportées de manière équivalente dans l’ensemble des espaces considérés (autour de 8,1 %), sauf à Paris où elles le sont un peu moins (5,2 %). Cela pourrait être dû à la structure spécifique des débouchés professionnels en contexte parisien, caractérisée par la disponibilité d’emplois dans des secteurs non ségrégués du point de vue du genre où se concentrent généralement les personnes gaies, en couple de même sexe (Rault, 2017), probablement parce qu’elles y sont moins confrontées à l’hétérosexisme. En définitive, bien que les homo-bisexuels vivant en milieu rural évoluent plus fréquemment dans des cercles relationnels majoritairement hétérosexuels, ils ne semblent pas pour autant plus confrontés à l’hétérosexisme que dans d’autres contextes résidentiels, ce que mettent en évidence des enquêtes qualitatives antérieures (Giraud, 2016)5.

22Enfin, la relative rareté des espaces communautaires et la prédominance de cercles amicaux majoritairement hétérosexuels en milieu rural peuvent peser sur les opportunités de rencontre de partenaires sexuels. De fait, les homo-bisexuels vivant en milieu rural sont ceux qui déclarent le plus faible nombre de partenaires masculins. Au cours des six derniers mois, 12,2 % des homo-bisexuels ruraux déclarent n’avoir eu aucun partenaire sexuel masculin, tandis que 31,5 % indiquent n’en avoir eu qu’un seul. Inversement, seuls 13,1 % des homo-bisexuels ruraux ont eu plus de 10 partenaires sexuels masculins contre 33 % des Parisiens. Ce moindre nombre de partenaires en espace rural apparaît en partie lié à la contrainte structurelle d’une relative absence de lieux de sociabilité.

23En effet, comme l’a largement montré la littérature sur les hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes, y compris en contexte urbain, la fréquentation des espaces gais institutionnalisés est fortement associée à des degrés plus élevés de multipartenariat. Ainsi, dans l’enquête, le fait de ne pas fréquenter de tels lieux est étroitement lié au fait de n’avoir eu aucun ou un seul partenaire sexuel masculin au cours des six derniers mois, tandis que leur fréquentation est associée à des trajectoires sexuelles plus actives, marquées par un nombre plus élevé de partenaires sur la période.

24Dans le contexte rural, ces associations peuvent être interprétées à l’aune d’un effet cumulatif, combinant à la fois la moindre disponibilité des espaces gais institutionnalisés et des modes de vie plus distanciés à l’égard de ces lieux. Les répondants ruraux déclarent ainsi moins souvent avoir rencontré leurs partenaires sexuels occasionnels, au cours des six derniers mois, dans des bars ou des discothèques (9 %, contre 18,5 % en milieu urbain et 23,3 % à Paris). Ils rapportent en revanche les avoir rencontrés aussi fréquemment que les autres dans des saunas, des backrooms ou des sex-clubs, et plus souvent dans des lieux extérieurs de drague (voir annexe 3).

25Le moindre accès à des espaces gais commerciaux ne semble donc pas être la seule dimension qui explique le nombre plus faible de partenaires sexuels en espace rural. En l’occurrence, de manière générale et indépendamment du lieu de résidence, ce ne sont pas les espaces communautaires qui sont la modalité dominante de la rencontre mais les sites et applications de rencontres. L’usage de ces derniers est d’ailleurs très répandu chez les ruraux (76,3 %) et assez proche de celui des autres répondants (l’écart le plus marqué étant avec les Parisiens, qui sont 83 % à les utiliser). Néanmoins, les ruraux sont relativement moins nombreux à utiliser les applications de rencontres géolocalisées et plus nombreux à utiliser les sites Internet. La moindre densité d’utilisateurs en milieu rural (Nicolle, 2024) est susceptible de rendre les dispositifs géolocalisés moins attractifs. Sur les sites et applications de rencontre, cette faible densité tend également à limiter la fréquence des interactions et l’immédiateté des rencontres. Elle semble donc être une autre cause explicative du nombre moins élevé de partenaires sexuels en espace rural. Par ailleurs, quel que soit l’espace considéré, le recours massif à ces technologies de la rencontre produit des interactions plus privatisées (Bergström, 2019) et peut compromettre l’accès aux messages de prévention dont les espaces communautaires sont souvent le relais.

  • 6 Un modèle de régression non présenté a été élaboré à ce sujet.

26En définitive, les homo-bisexuels ruraux apparaissent différents à bien des égards des autres répondants, en particulier de ceux qui résident à Paris et dans des grands centres urbains. Moins diplômés, plus souvent bisexuels, ils sont moins nombreux à fréquenter des espaces communautaires, ont moins d’opportunités de rencontres sexuelles et ont un entourage plus souvent majoritairement hétérosexuel. Plus spécifiquement, pour une part importante des bisexuels ruraux, cette sociabilité majoritairement hétérosexuelle se combine à une polarisation conjugale sur l’autre sexe, c’est-à-dire au fait d’être en couple avec une femme, configuration bien moins fréquente dans les autres espaces considérés. Ces résultats confirment, dans le sillage des travaux de Colin Giraud, que la vie homo-bisexuelle en milieu rural ne se réduit pas à un « retard » par rapport aux grandes villes (Giraud, 2016). Cette distance vis-à-vis des espaces et des sociabilités communautaires, qui persiste même lorsque les ressources matérielles ou le capital scolaire sont élevés6, invite à repenser l’analyse sous l’angle du manque, au profit d’une compréhension plus fine des ajustements contextuels et des formes alternatives de socialité homosexuelles et bisexuelles qui s’inventent à distance des métropoles.

Un rapport singulier à la santé sexuelle ?

27La singularité des homo-bisexuels ruraux se manifeste-t-elle également sur le plan de la santé sexuelle ? Le cas échéant, les disparités observées avec le reste de l’échantillon sont-elles l’effet de contraintes spatiales qui pèseraient sur les homo-bisexuels dans ces territoires, de caractéristiques sociales spécifiques et/ou de spécificités liées aux modes de vie que nous venons d’aborder ? Pour apporter des éléments de réponse à ces questions, nous évoquerons d’abord l’accès à la santé et le rapport au système de santé. Nous nous intéresserons, ensuite, aux pratiques de prévention en matière de santé sexuelle et tâcherons, enfin, d’établir le poids relatif des différentes dimensions qui pourraient vulnérabiliser les homo-bisexuels ruraux sur le plan de la santé sexuelle. Dans cette seconde partie, dans l’optique de saisir le rapport au risque en santé sexuelle, nos analyses sont restreintes aux répondants sexuellement actifs avec au moins un partenaire occasionnel au cours des six derniers mois.

Accès à la santé et rapport au système de santé

28La potentielle vulnérabilité des homo-bisexuels ruraux sur le plan de la santé sexuelle peut être liée aux inégalités spatiales d’accès à la santé (Bonal et al., 2025 ; Georges, 2021). Elle peut aussi être l’effet d’une dimension plus qualitative qui a trait au rapport entretenu avec le système de santé et à la qualité des soins. Nous aborderons ici ces deux dimensions à travers deux indicateurs principaux : avoir ou non un médecin généraliste et discuter ou non avec lui·elle de prévention et de sexualité.

29Concernant d’abord l’accès à la médecine générale, les homo-bisexuels ruraux sont les moins nombreux à être régulièrement suivis par un médecin généraliste : 17,2 % ne disposent pas d’un tel suivi. Toutefois, cette situation touche aussi les homo-bisexuels résidant dans des villes moyennes (15,9 %) et, dans une moindre mesure, dans les centres urbains (13,7 %). Le faible écart qui sépare les ruraux des urbains (4 points) laisse à penser que la situation des ruraux ne peut pas être uniquement appréhendée par le prisme du manque d’accès aux soins. Ce manque d’accès se combine très probablement avec un non-recours aux soins qui concerne aussi les urbains et témoigne d’un certain rapport à la santé. À cet égard, seuls les Parisiens sont significativement moins nombreux à ne pas être suivis régulièrement par un médecin généraliste (8,9 % ne le sont pas). Or, l’espace parisien se caractérise, certes, par la densité de son offre médicale et préventive, mais aussi par le nombre élevé de structures et d’équipes LGBT-friendly. Au-delà de la seule quantité de l’offre médicale, des aspects plus qualitatifs sont donc certainement en jeu. Du fait de la disponibilité de structures communautaires, à Paris plus qu’ailleurs, les homo-bisexuels apparaissent plus susceptibles d’être sensibilisés à leur potentielle vulnérabilité sur le plan sanitaire, d’entretenir une relation de confiance avec les professionnels de santé et, par conséquent, de recourir aux soins.

30L’analyse de la propension à parler de prévention et de sexualité avec son médecin généraliste permet d’approcher plus avant le rapport entretenu au système de santé et semble d’ailleurs témoigner d’une relation de confiance plus limitée vis-à-vis des professionnels de santé en espace rural qu’à Paris, en particulier, mais pas uniquement. En effet, évoquer la sexualité et la prévention avec son·sa médecin constitue un indicateur clé de la relation de soin, cela équivaut au fait de ne pas redouter la discrimination dans ce cadre. Parler de sexualité et de prévention dans le cadre de la relation de soin est également gage de qualité des soins. En tant qu’homo-bisexuel potentiellement vulnérable sur le plan de la santé sexuelle, c’est être plus susceptible d’obtenir les informations adéquates en matière de prévention, des informations qui sont liées à des configurations relationnelles et des pratiques sexuelles effectives. Or, parmi les répondants disposant d’un médecin généraliste, les ruraux déclarent moins souvent aborder les questions de sexualité et de prévention avec celui·celle-ci. Ils sont 56,8 % à évoquer ces sujets. Cette proportion augmente, ensuite, avec la taille de la commune et atteint 62,9 % dans les villes moyennes, 72,8 % dans les centres urbains et 80,9 % à Paris. Une part plus importante des ruraux semblent donc entretenir une relation de confiance limitée avec leur médecin généraliste et ne pas être en mesure, dans ce cadre, de révéler leur identification sexuelle.

31Les spécificités précédemment décrites pourraient expliquer en partie que les homo-bisexuels ruraux soient moins nombreux à évoquer la prévention et la sexualité avec leur médecin généraliste. En effet, quel que soit l’espace considéré, les bisexuels sont moins nombreux que les homosexuels à aborder ces sujets avec lui·elle. La moindre propension des ruraux à parler de sexualité avec leur médecin est donc, en partie, due à un effet de structure, au fait que les bisexuels soient relativement plus nombreux dans la ruralité que dans les autres espaces. En outre, avoir une majorité d’ami·es hétérosexuel·les diminue nettement la probabilité de discuter de sexualité et de prévention avec son médecin, tout comme le fait d’être en couple avec une femme. Les répondants qui forment de telles unions sont 67,2 % à ne pas évoquer ces sujets avec leur médecin, contre approximativement 38,5 % pour ceux qui sont en couple avec un homme ou célibataires. Ces caractéristiques liées à la conjugalité et à la sociabilité étant plus fréquentes en espace rural, elles contribuent à expliquer l’écart observé avec les autres espaces.

32Qu’ils ne soient pas régulièrement suivis par un médecin généraliste ou qu’ils en aient un sans parler de prévention et de sexualité avec lui·elle, la majeure partie des homo-bisexuels ruraux entretiennent donc un rapport distancié avec la médecine générale. Ce rapport, qui concerne à plus forte raison les bisexuels ruraux en couple avec une femme et majoritairement entourés d’hétérosexuel·les, peut avoir plusieurs causes explicatives. D’abord, l’absence sur ces territoires de structure de soins communautaire et de médecin clairement identifié comme LGBT-friendly est moins susceptible de favoriser un cadre relationnel suffisamment sécurisant pour se confier sur le plan de la sexualité. Ensuite, le fait que les homo-bisexuels ruraux vivent leur sexualité de manière plus privée et plus discrète (Giraud, 2016) joue probablement un rôle en la matière. Cette invisibilité relative peut amener les médecins qui les prennent en charge à ne pas percevoir qu’ils sont susceptibles d’avoir des relations sexuelles avec d’autres hommes et, par conséquent, à ne pas spontanément évoquer la prévention en matière de santé sexuelle avec eux. Cette explication semble valoir à plus forte raison pour les bisexuels qui sont en couple avec une femme lorsque cette relation est connue du médecin généraliste. Enfin, résider dans un espace rural peu dense caractérisé par une forte interconnaissance peut favoriser un effet de censure, la divulgation de sa sexualité à son médecin pouvant être envisagée comme un risque d’outing auprès de leur entourage. Cette distance plus marquée vis-à-vis de la médecine générale chez les homo-bisexuels ruraux contribue certainement à leur moins bonne information en matière de santé sexuelle et à leur moindre sensibilisation. De ce fait, en partie, ils pourraient se sentir moins vulnérables et moins concernés par les campagnes de prévention.

33Au-delà du seul rapport à la médecine générale, c’est un rapport spécifique au système de santé que nous semblons saisir chez les homo-bisexuels ruraux. En effet, lorsque l’on observe le lieu du dernier dépistage, on constate que le laboratoire (avec ordonnance) est le lieu le plus fréquent, quel que soit l’espace considéré : à Paris, 73,6 % des répondants se sont fait tester en laboratoire, contre 54,4 % dans les centres urbains, 55,3 % dans les villes moyennes, et 52,4 % en espace rural. Ce recours au dépistage en laboratoire, particulièrement prévalent à Paris, reflète l’ancrage des pratiques préventives dans le suivi médical. A contrario, en milieu rural, même si le laboratoire est le lieu le plus fréquent en matière de dépistage, on observe une plus grande utilisation d’autres modalités, notamment les CeGIDD (centres gratuits d’information, de dépistage et de diagnostic) et l’autotest, traduisant probablement une volonté d’anonymat plus fréquente dans ces espaces et une adaptation aux configurations locales (interconnaissance plus forte, moindre accès aux filières médicales classiques et LGBT-friendly).

Exposition au risque et pratiques en matière de prévention en santé sexuelle

34Le rapport distancié qu’entretiennent les homosexuels et, à plus forte raison, les bisexuels ruraux avec le système de santé est susceptible de produire un rapport spécifique à la santé sexuelle. Nous l’envisageons ici à partir de leur risque d’infection au VIH et de leurs pratiques en matière de prévention.

Lorsqu’on observe l’indicateur de prise de risque au cours des six derniers mois (voir annexe 3), on remarque que les ruraux ont plus de probabilité d’avoir pratiqué une pénétration anale non protégée – qu’il s’agisse de l’absence de préservatif, du recours au TasP ou à la PrEP – avec leurs partenaires occasionnels. Au cours de la période, ils sont plus d’un tiers à avoir eu de telles pratiques (34,6 %). De ce point de vue, ils sont assez proches, à nouveau, des répondants résidant dans des villes moyennes (30,4 %). Les urbains (25,3 %) et surtout les Parisiens (16 %) se différencient plus nettement, à cet égard. Quel que soit l’espace considéré, la part des bisexuels ayant pratiqué des pénétrations anales non protégées avec des partenaires masculins occasionnels est un peu plus importante (approximativement 5 points d’écart avec les homosexuels), exception faite de Paris. Les ruraux, en particulier bisexuels, apparaissent donc bien plus vulnérables face au risque d’infection au VIH.

35Cette vulnérabilité accrue est à mettre en lien avec un rapport spécifique à la prévention en santé sexuelle. Sur ce plan, les homo-bisexuels ruraux sont ceux qui ont eu le moins recours au dépistage contre le VIH au cours des douze derniers mois (57,1 % n’ont réalisé aucun test au cours de la période, contre seulement 30,9 % des Parisiens). Plus encore, les ruraux sont ceux qui sont le plus susceptibles de n’avoir réalisé aucun test de dépistage au cours de leur vie. Ils sont 13,6 % à n’en avoir jamais réalisé contre 10,5 % des homo-bisexuels résidant dans une ville moyenne, 6,3 % des urbains et 2,9 % des Parisiens. De manière générale, le non-recours au dépistage au cours de la vie confirme une différenciation selon l’identification sexuelle : tous espaces confondus, 18,5 % des bisexuels déclarent ne s’être jamais fait tester, contre 6,0 % des homosexuels. L’écart entre bisexuels et homosexuels est, toutefois, plus marqué en espace rural (15 points) que dans les autres espaces, en particulier à Paris (7,2 points). En outre, la probabilité de n’avoir jamais effectué de test est plus importante chez les répondants qui ont des cercles d’ami·es hétérosexuel·les et qui sont en couple avec une femme. De manière générale, le moindre recours au dépistage des homosexuels et bisexuels ruraux fait qu’ils sont les moins bien informés sur leur situation personnelle en matière de santé sexuelle. En effet, un homo-bisexuel vivant dans un espace rural sur cinq déclare ne pas connaître son statut VIH (19,7 % dans l’ensemble, 15,3 % des homosexuels et 32,2 % des bisexuels). La part de ceux qui ne connaissent pas leur statut décroît ensuite à mesure qu’augmente le nombre d’habitant·es de la commune de résidence, pour atteindre 4,6 % à Paris.

36Enfin, le rapport plus distancié des homosexuels et des bisexuels ruraux au système de santé peut également compromettre l’accès et le recours aux technologies biomédicales de prévention du VIH, la PrEP en particulier. On sait, en effet, que le déploiement de la PrEP est spatialement très inégalitaire. Elle est, par exemple, plus largement diffusée à Paris et dans la petite couronne que dans la grande couronne, où la moitié des personnes éligibles n’y ont pas recours (Chameau et al., 2024). Nos analyses confirment en le généralisant ce constat. Le recours à la PrEP est faible chez les homosexuels ruraux (24,7 %), mais surtout chez les bisexuels résidant dans ces espaces (8,2 %). Par comparaison, à Paris, plus de la moitié des homosexuels y ont recours (52,6 %), et près d’un bisexuel sur cinq (24,2 %). Cette mise en opposition binaire masque toutefois une réalité plus complexe. Si la part des homosexuels qui ont recours à la PrEP augmente régulièrement avec la taille de la commune (31,9 % dans les villes moyennes et 40,5 % en milieu urbain), l’écart est beaucoup moins marqué entre les bisexuels qui résident en milieu rural (8,2 %), dans des villes moyennes (11,0 %) et des centres urbains (13,6 %), le seul espace se démarquant nettement à cet égard étant Paris.

Graphique 5 : Répartition de l’usage de prophylaxie pré-exposition (PrEP) selon l’identification sexuelle et la taille de la commune de résidence

Graphique 5 : Répartition de l’usage de prophylaxie pré-exposition (PrEP) selon l’identification sexuelle et la taille de la commune de résidence

Source : enquête Rapport au sexe (ERAS), Santé publique France, 2023.
Champ : répondants non séropositifs ayant eu au moins un partenaire sexuel masculin occasionnel au cours des six derniers mois.
Lecture : 8 % des hommes bisexuels vivant en milieu rural déclarent utiliser la PrEP.

37Les inégalités en matière de PrEP se construisent donc de manière complexe, à l’intersection de l’identification sexuelle et de sa spatialité. Pour les homosexuels, la ruralité semble contrevenir au recours à la PrEP, qui est probablement moins connue et moins accessible du fait d’un éloignement relatif des structures de soins spécifiques et des espaces communautaires de sociabilité. La bisexualité semble quant à elle défavoriser le recours quel que soit l’espace géographique considéré, excepté Paris. La résidence parisienne paraît alors contrebalancer cet effet général de l’identification à la bisexualité. En outre, la relation entre rapport au système de santé et recours à la PrEP n’est probablement pas unidirectionnelle. La PrEP implique un suivi médical qui favorise le recours aux soins, des Parisiens en particulier, et sans doute la confiance accordée au système de santé que nous abordions plus haut à travers la propension à évoquer prévention et sexualité avec son médecin généraliste.

38En définitive, les ruraux apparaissent donc plus vulnérables sur le plan de la santé sexuelle. Cette vulnérabilité accrue est probablement la conséquence d’un rapport plus distancié au système de santé, d’un manque d’accès aux espaces communautaires et aux structures de soins LGBT-friendly. Ils semblent moins sensibilisés et moins bien informés que les autres répondants, les Parisiens en particulier, a fortiori s’ils sont bisexuels.

Expliquer la vulnérabilité des homosexuels et bisexuels ruraux

39Nous avons vu que l’homo-bisexualité en milieu rural était associée à des caractéristiques sociales particulières. Les homo-bisexuels ruraux sont moins diplômés, plus fréquemment bisexuels, moins communautaires, plus largement entourés d’hétérosexuel·les et entretiennent un rapport plus distancié au système de santé. Dans ce dernier temps, nous allons tâcher d’établir dans quelle mesure ces différentes caractéristiques contribuent à l’explication de la vulnérabilité accrue des homosexuels et bisexuels ruraux sur le plan de la santé sexuelle que nous venons de constater. Pour cela, nous avons construit un modèle de régression (annexe 4). Il permet d’isoler l’influence spécifique des différentes variables intégrées au modèle sur la variable d’intérêt, ici la probabilité d’avoir eu des comportements sexuels non protégés avec des partenaires masculins occasionnels au cours des six derniers mois. Il comprend l’ensemble des caractéristiques qui distinguaient les ruraux des autres répondants dans les parties descriptives qui précèdent et qui ont un effet significatif sur la probabilité d’avoir été exposé au risque VIH. Des variables supplémentaires ont été intégrées au modèle, dans la mesure où elles influencent la prise de risque, sans différencier spécifiquement les homo-bisexuels selon leur espace de résidence (âge et situation financière perçue).

40Le modèle permet d’identifier certaines caractéristiques plus communes parmi les homosexuels et bisexuels ruraux qui vulnérabilisent fortement en matière de santé sexuelle. En particulier, le rapport avec le·la médecin généraliste est la variable qui a la plus forte contribution nette à l’exposition au risque. Comparés à ceux qui ont un médecin généraliste et parlent de prévention avec lui, ceux qui ne sont pas suivis régulièrement en médecine générale ou qui n’évoquent pas ces sujets dans le cadre de la relation de soins ont approximativement 2,4 fois plus de chances d’avoir été exposés au risque au cours des six derniers mois. Les odds ratio pour ceux qui ne sont pas suivis régulièrement (OR = 2,61) et ceux qui n’évoquent pas la sexualité (OR = 2,29) sont proches, ce qui suggère que l’effet protecteur d’un suivi régulier en médecine générale implique que les professionnel·les de santé aient connaissance de l’identification sexuelle de leurs patients.

41Le moindre capital scolaire des ruraux les vulnérabilise également fortement. En effet, les répondants qui ont un diplôme inférieur ou égal au baccalauréat ont 1,7 fois plus de chance d’avoir été exposés au risque comparativement à ceux qui ont un diplôme universitaire de deuxième ou de troisième cycle. Dans une moindre mesure, les homo-bisexuels ruraux apparaissent vulnérables parce que leurs cercles d’ami·es sont moins souvent majoritairement composés de personnes homosexuelles (OR = 1,39). En revanche, toutes choses égales par ailleurs, le fait de ne pas fréquenter d’espace communautaire et la bisexualité, plus fréquente chez les ruraux, n’ont pas d’effet propre significatif. Enfin, l’âge et la situation financière perçue, qui ne différencient pas spécifiquement les ruraux, jouent un rôle important en matière d’exposition au risque.

42Finalement, toutes choses égales par ailleurs, les ruraux ont 1,2 fois plus de risques que les urbains d’avoir pratiqué au moins une pénétration anale non protégée avec des partenaires occasionnels au cours des six derniers mois. La résidence parisienne, au contraire, a un effet protecteur (OR = 0,72). L’effet net de la ruralité pourrait être dû à plusieurs facteurs, comme un moindre sentiment de vulnérabilité, une moindre sensibilisation et un moindre accès aux soins, que les autres variables du modèle ne permettent pas de saisir directement. Il est aussi probable que des différences de classe et de genre, pour lesquelles nous ne disposons pas d’indicateurs précis, jouent un rôle en la matière. Sur le plan du genre, en effet, les travaux ethnographiques sur les homosexuels ruraux montrent que ceux-ci sont caractérisés par une certaine normativité de genre (Annes, 2012). Or, les normes de la masculinité opérantes en contexte rural aboutissent à des formes de dénégation de sa vulnérabilité et à renoncer au soin (Beltran, 2017). Bien qu’on ne puisse tester directement ici cette hypothèse sur le plan quantitatif, il est probable qu’une partie des répondants homosexuels et bisexuels ruraux s’identifient à des normes locales de masculinité qui peuvent contribuer à produire un moindre sentiment de vulnérabilité.

Conclusion

43Les modes de vie spécifiques des homosexuels ruraux décrits dans la littérature ethnographique se retrouvent bien au sein de l’échantillon de l’enquête ERAS. À cet égard, l’apport de nos analyses concerne surtout les bisexuels ruraux qui, plus encore que leurs homologues homosexuels, se singularisent par une moindre fréquentation des espaces communautaires et un entourage amical principalement composé d’hétérosexuel·les et semblent vivre leur sexualité de manière plus discrète (en nous en tenant ici à la propension à confier sa sexualité à son médecin traitant ou à recourir à des moyens de dépistage qui garantissent fortement l’anonymat). Ils constituent, en outre, le groupe le moins diplômé de l’échantillon et sont significativement plus nombreux que les bisexuels résidant dans les autres configurations spatiales à être en couple avec une femme. Nos résultats confirment la forte hétérogénéité de la catégorie « bisexuel », qui semble être particulièrement clivée par la dimension spatiale sur laquelle nous nous sommes focalisé·es ici. En effet, pour la plupart des variables analysées, l’écart qui sépare les bisexuels ruraux des bisexuels urbains et, plus encore, parisiens est plus marqué que celui qui sépare les homosexuels qui résident dans ces différents espaces.

44Sur le plan de la santé sexuelle, la ruralité vulnérabilise les homo-bisexuels, qui sont plus susceptibles d’avoir été exposés au risque d’infection au VIH au cours des six derniers mois. Une part conséquente des homo-bisexuels ruraux semblent se tenir à distance des campagnes de prévention et être peu sensibilisés. En particulier, le fait de vivre son homosexualité et, à plus forte raison, sa bisexualité de manière « discrète » dans des espaces où l’interconnaissance est forte et l’entourage très majoritairement hétérosexuel paraît rendre délicate la transparence sur ses pratiques et son identification sexuelles auprès des professionnels de santé. Or, l’absence d’échange sur la prévention et la sexualité dans le cadre d’un suivi régulier en médecine générale est associée à une forte exposition au risque de contamination au VIH. Le manque de structures consacrées à la santé des minorités sexuelles alimente probablement cette plus faible propension à discuter de sexualité avec le personnel de santé, qui s’accompagne d’un moindre accès ou d’un moindre recours aux soins comparativement à ce qui se passe à Paris. A contrario, selon notre modèle de régression, le manque d’espaces de sociabilité communautaire en milieu rural ne semble pas jouer de rôle en matière de prévention puisque leur moindre fréquentation n’est pas associée à une exposition accrue au risque. Plus précisément, cette moindre fréquentation ne semble pas avoir d’effet direct, mais elle pourrait en avoir indirectement, par exemple, lorsqu’elle permet la constitution d’un réseau dense de relations communautaires, dans la mesure où un cercle amical largement homosexuel diminue significativement l’exposition au risque.

45En outre, le fait que les ruraux, surtout les bisexuels, soient moins diplômés contribue à leur vulnérabilité de santé sexuelle. C’est probablement aussi le cas de leur appartenance potentiellement plus fréquente aux classes populaires, que nos variables ne permettent toutefois pas de saisir directement. Enfin, la bisexualité, plus fréquente en milieu rural, qui apparaissait dans les analyses descriptives comme un facteur de vulnérabilité, ne paraît pas avoir d’effet propre sur la probabilité d’avoir été exposé au risque au cours des six derniers mois. C’est parce que les bisexuels ruraux sont moins diplômés, plus entourés d’hétérosexuel·les et moins susceptibles de confier leur sexualité dans le cadre de la relation de soins qu’ils apparaissent comme les plus vulnérables en matière de santé sexuelle.

46En définitive, s’il propose une première exploration quantitative des modes de vie, des sociabilités et des pratiques de santé sexuelle des homo-bisexuels vivant en milieu rural en France, cet article trouve son principal apport dans l’analyse des caractéristiques des bisexuels ruraux, encore très peu étudiées dans la littérature. En ce sens, il ouvre des pistes de recherche sur les bisexualités en contexte rural et souligne la nécessité de prolonger ces résultats par des enquêtes futures, en particulier qualitatives, à même de saisir, de manière située, les logiques de « discrétion » et de non-recours aux dispositifs de santé sexuelle.

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Notes

1 Lorsque nous employons les termes homosexuels ou bisexuels séparément, c’est afin de désigner ces populations de manière spécifique et d’en analyser les rapprochements ou les différences. Par ailleurs, lorsque nous mobilisons les études françaises portant sur les homosexualités en contexte rural, nous n’utilisons pas le terme homo-bisexuels, ces travaux portant pour la plupart exclusivement sur l’homosexualité.

2 Cet article s’inscrit dans la règle de francisation proposée par Clarisse Fabre et Éric Fassin (2003). Conformément à cette convention, l’orthographe « gay/gays » est retenue pour le substantif, tandis que la forme « gai·e/gai·es » est employée pour l’adjectif.

3 Des recherches anglophones ont analysé les enjeux de santé des populations gaies et bisexuelles en contexte rural, notamment en lien avec l’isolement social et territorial (Hubach et al., 2015 ; Easpaig et al., 2022 ; Morgan et al., 2023). L’article adopte cependant un cadrage centré sur l’espace français.

4 Les enquêtes Rapport au sexe s’inscrivent dans la continuité des enquêtes Presse Gay.

5 Il est tout à fait possible qu’ils ne soient pas plus confrontés à la violence en raison de stratégies d’évitement fondées sur la présupposition d’un risque de violence homophobe.

6 Un modèle de régression non présenté a été élaboré à ce sujet.

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Table des illustrations

Titre Graphique 1 : Répartition des niveaux de diplômes selon l’identification sexuelle et la taille de la commune de résidence des répondants
Légende Source : enquête Rapport au sexe (ERAS), Santé publique France, 2023.Champ : ensemble des répondants ayant déclaré un niveau d’études et une orientation sexuelle (n = 21 044).Lecture : 51 % des bisexuels vivant en milieu rural ont un diplôme inférieur ou égal au bac, contre seulement 11 % de ceux qui résident à Paris.
URL http://journals.openedition.org/gss/docannexe/image/10739/img-1.png
Fichier image/png, 222k
Titre Graphique 2 : Fréquentation des lieux de convivialité gais selon l’identification sexuelle et la taille de la commune de résidence des répondants
Légende Source : enquête Rapport au sexe (ERAS), Santé publique France, 2023.Champ : ensemble des répondants (n = 21 044).Lecture : 45 % des bisexuels résidant en milieu rural déclarent fréquenter des lieux de convivialité gais.
URL http://journals.openedition.org/gss/docannexe/image/10739/img-2.png
Fichier image/png, 89k
Titre Graphique 3 : Identification sexuelle selon la taille de la commune de résidence des répondants
Légende Source : enquête Rapport au sexe (ERAS), Santé publique France, 2023.Champ : ensemble des répondants (n = 21 044).Lecture : 73 % des répondants vivant en milieu rural se définissent comme homosexuels.
URL http://journals.openedition.org/gss/docannexe/image/10739/img-3.png
Fichier image/png, 91k
Titre Graphique 4 : Répartition de la typologie du cercle amical selon l’identification sexuelle et la taille de la commune de résidence des répondants
Légende Source : enquête Rapport au sexe (ERAS), Santé publique France, 2023.Champ : ensemble des répondants (n = 21 044). Lecture : 2 % des hommes bisexuels vivant en milieu rural déclarent avoir un cercle d’ami·es composé majoritairement de personnes homosexuelles.
URL http://journals.openedition.org/gss/docannexe/image/10739/img-4.png
Fichier image/png, 229k
Titre Graphique 5 : Répartition de l’usage de prophylaxie pré-exposition (PrEP) selon l’identification sexuelle et la taille de la commune de résidence
Légende Source : enquête Rapport au sexe (ERAS), Santé publique France, 2023.Champ : répondants non séropositifs ayant eu au moins un partenaire sexuel masculin occasionnel au cours des six derniers mois.Lecture : 8 % des hommes bisexuels vivant en milieu rural déclarent utiliser la PrEP.
URL http://journals.openedition.org/gss/docannexe/image/10739/img-5.png
Fichier image/png, 89k
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Pour citer cet article

Référence électronique

Damien Trawalé, Axel Ravier, Zoé Chameau et Annie Velter, « Homosexuels et bisexuels dans les espaces ruraux : caractéristiques sociales, modes de vie et vulnérabilités de santé sexuelle »Genre, sexualité & société [En ligne], 35 | Printemps 2026, mis en ligne le 15 juin 2026, consulté le 14 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/gss/10739 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16gte

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Auteurs

Damien Trawalé

Docteur en sociologie, maître de conférences (université Paris-Est Créteil et Inserm U955-VRI)
damien.trawale@u-pec.fr

Axel Ravier

Docteur en sociologie, premier assistant au sein du Centre en études genre de l’université de Lausanne et chercheur associé au DySoLab (université de Rouen-Normandie)
axelravier@gmail.com

Articles du même auteur

Zoé Chameau

Chargée d’études scientifiques au sein de l’unité santé sexuelle de la direction Prévention-Promotion de la santé de Santé publique France
zoe.chame@gmail.com

Annie Velter

Sociodémographe, docteure en santé publique, chargée de projet et d’expertise scientifique en santé publique dans l’unité santé sexuelle de la direction Prévention-Promotion de la santé de Santé publique France et affiliée au laboratoire SantéRCom du SESSTIM, ISSPAM, à Aix-Marseille université
annie.velter@santepubliquefrance.fr

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

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