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La prison comme révélateur des rapports de genre : violences, dépendances et recompositions conjugales

Prison as a Revealer of Gender Relations: Violence, Dependency, and Conjugal Reconfigurations
Altea Lenarduzzi Vaccaro

Résumés

L’article analyse les conséquences de l’incarcération sur les relations conjugales hétérosexuelles. À partir d’une étude qualitative menée auprès de personnes détenues et de leurs partenaires, il montre que l’expérience carcérale contraint les couples à redéfinir leurs relations. Les femmes incarcérées connaissent un isolement marqué, leurs partenaires masculins se retirant souvent de la relation. Pour certaines femmes victimes de violences, leur incarcération permet un espace de mise à distance du contrôle coercitif et de reconstruction grâce à des réseaux de soutien féminins. Les partenaires féminines d’hommes détenus maintiennent massivement leur engagement, tandis que leurs conjoints deviennent dépendants de leur soutien, ce qui accroît considérablement leur charge. Cette dépendance peut exacerber chez certains une masculinité fragilisée cherchant à contrôler la partenaire, mais elle peut aussi offrir aux conjointes une diminution des violences grâce à la distance imposée par la prison et une revalorisation de leur rôle.

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Texte intégral

La prison c’est une grosse épreuve qui permet aussi de tester les couples. Bon, on aurait préféré éviter que ce soit ça quoi. C’est sûr que ça aurait été mieux que ce soit quelque chose d’autre. Mais oui, c’est une grosse épreuve, peut-être la plus grosse d’ailleurs.
(Diane, 29 ans, mariée avec Maxime, détenu en maison d’arrêt)

Introduction

1Diane, partenaire d’un détenu, souligne que l’incarcération constitue pour le couple une épreuve significative. Pourtant, cette épreuve reste peu explorée dans la recherche sociologique. En effet, la dernière enquête française permettant d’estimer le nombre d’hommes incarcérés vivant en couple est celle de l’Insee, réalisée en 2002. La majorité des études en France abordent ce que l’incarcération fait aux familles (Ricordeau, 2008 ; Touraut, 2009) ou se concentrent sur des aspects spécifiques du couple, comme la sexualité (Gaillard, 2008 ; Joël, 2012) ou la parentalité (Quennehen, 2019). Ce constat souligne l’importance d’analyser le couple comme une union entre deux individus, ancrée dans des pratiques sociales, des engagements réciproques et des rôles genrés (Déchaux et Le Pape, 2021). Au-delà des affections personnelles, le couple est encadré par des obligations juridiques et morales (Santelli, 2018, 2019). Lorsque l’un des partenaires est incarcéré, cette union traverse une épreuve carcérale.

2Hors de la prison, les couples disposent d’une autonomie pour ajuster leur « bonne distance » (Caradec, 1994) en définissant leur intimité et les espaces dans lesquels elle se déploie. En détention, l’intimité est exposée et les relations habituellement ancrées dans l’espace domestique, organisé autour d’une frontière entre le dedans et le dehors, se trouvent prises dans un environnement où ces limites sont brouillées et où la distinction entre sphères privée et publique s’efface (Quennehen, 2021). L’institution carcérale encadre strictement les modalités de communication entre partenaires : correspondance, visites, appels téléphoniques, permissions de sortie et, dans certains cas, accès aux unités de vie familiale (UVF). Cette organisation produit une double expérience. Du côté de la personne incarcérée, l’isolement, la surveillance constante et la restriction des mouvements entraînent une perte des rôles sociaux antérieurs (Goffman, 1961 ; Bezzi, 2020). Du côté du ou de la partenaire libre, l’incarcération se traduit par une « expérience carcérale élargie » (Touraut, 2009) qui dépasse l’absence physique et s’accompagne de charges émotionnelles, sociales et économiques. Ces changements redéfinissent la relation, redistribuant pouvoir et responsabilités, et conduisant à une reconfiguration des trajectoires conjugales (Bessin et al., 2010). Dans ce contexte, une question centrale guide cet article : en quoi l’expérience carcérale d’un·e partenaire influence-t-elle les interactions et les rôles au sein du couple hétérosexuel ?

3Pour appréhender ces dynamiques, l’étude repose sur un corpus d’entretiens et d’observations réalisés dans le cadre d’une recherche doctorale s’interrogeant sur le couple et son évolution face à l’expérience carcérale dans trois pays de l’Union européenne (France, Italie, Espagne). Pour le présent article, seul le terrain français a été retenu.

  • 1 Les maisons d’arrêt, qui hébergent principalement des prévenu·e·s et des personnes condamnées à de (...)
  • 2 Les accueils familles sont des espaces où les proches patientent avant les parloirs.

La méthodologie repose sur une démarche ethnographique en milieu carcéral et à sa périphérie, relevant d’une « quasi-ethnographie » (Cunha, 2014) en raison des limites structurelles de l’immersion en prison. L’accès au terrain a été autorisé par l’administration pénitentiaire, la direction interrégionale et les deux établissements concernés (une maison d’arrêt [MA], caractérisée par des détentions provisoires et des peines courtes, et un centre de détention [CD], accueillant des personnes condamnées à des peines plus longues1).
Les premiers contacts avec les enquêté·e·s se sont faits via le personnel pénitentiaire, qui filtre l’accès aux personnes incarcérées (Rostaing, 2017). Ce premier tri a été complété par un recrutement par boule de neige, par des sollicitations effectuées lors d’activités collectives, ainsi que par l’intérêt spontané manifesté par certain·e·s détenu·e·s. Pour les partenaires, les prises de contact ont eu lieu soit par l’intermédiaire des personnes détenues, soit lors des temps d’attente dans les accueils familles2. La seule condition pour participer à un entretien était d’avoir été en couple durant la détention ou de l’être encore au moment de l’enquête. Les observations ont porté sur les espaces de détention, les circulations quotidiennes, les activités et les accueils familles. L’observation des parloirs a été volontairement limitée en raison des enjeux éthiques et du risque de voyeurisme propre à cet espace (Price, 2015).
Les entretiens semi-directifs (un à trois par personne et principalement en présentiel) portaient sur six volets : la trajectoire conjugale, l’intimité en détention, l’organisation des espaces-temps du couple, la répartition des rôles familiaux et économiques, l’influence du genre sur l’expérience conjugale et la continuité du couple après la libération. Les participant·e·s ont signé un consentement RGPD garantissant l’anonymisation des données. Des noms fictifs leur ont été attribués, et leurs profils sont précisés en note de bas de page. Les entretiens, retranscrits avec Whisper puis corrigés manuellement, ont fait l’objet d’une analyse thématique sous ATLAS.ti.
Au total, 57 personnes ont été rencontrées : 20 femmes détenues, 27 hommes détenus, 8 partenaires femmes et 2 partenaires hommes. Cette répartition reflète à la fois la composition genrée de la population carcérale et la forte implication féminine dans le soutien aux détenu·e·s (Touraut, 2012). Aucun·e enquêté·e ne s’est déclaré·e en couple homosexuel, ce qui est cohérent avec la rareté de ces identifications en prison (Ricordeau, 2008 ; Chetcuti-Osorovitz, 2022).
Enfin, mon jeune âge et le fait d’être une femme ont influencé mon intégration sur le terrain (Higelin Cruz et Lenarduzzi Vaccaro, 2025). J’ai été prise dans une performance de genre oscillant entre la figure de la « jeune femme à protéger » et celle de la « femme désirable ou putain » (Trachman, 2016). Cette position s’est notamment manifestée dans certaines interactions avec des hommes détenus, marquées par une courtoisie à mon égard pouvant se transformer en tentatives de séduction, mais aussi par des attitudes de protection paternalistes. De manière similaire, les interactions avec les femmes enquêtées pouvaient donner lieu à des formes de méfiance, certaines craignant que leur conjoint ne me trouve désirable et refusant dès lors de me donner accès à un entretien avec eux, mais aussi à des attitudes maternalistes, me conseillant sur la manière de me comporter avec les hommes afin d’être, à l’avenir, une « bonne » conjointe.

4L’expérience carcérale et conjugale ne peut être comprise qu’à travers une lecture intersectionnelle du pouvoir, où genre, classe, race et âge s’entrecroisent (Crenshaw, 1991). Le système pénal demeure structuré autour de normes masculines naturalisées comme universelles, invisibilisant les besoins spécifiques des femmes détenues et des partenaires féminines (Chesney-Lind, 2006), tandis que la division sexuelle du travail continue de peser lourdement sur les femmes en couple (HCE, 2025).

5La majorité des personnes incarcérées étant jeunes (âge médian de 32 ans en France) (Aebi et Cocco, 2024), leurs trajectoires conjugales se diversifient (Bergström et al., 2024), mais restent traversées par une forte injonction au couple (Bergström et al., 2019) et par des rapports de genre très marqués, les jeunes hommes adhérant plus fortement que leurs aînés aux stéréotypes virils (HCE, 2025). La population incarcérée est également majoritairement issue des classes populaires (Insee, 2002), où le célibat et la monoparentalité sont plus fréquents et moins stigmatisés (Lambert, 2009), malgré le maintien de normes de genre fortes (Schultheis et al., 2009), renforcées par la précarité des femmes, qui facilite le contrôle masculin (HCE, 2025). Enfin, les minorités raciales sont surreprésentées en détention (Chantraine, 2006), ce qui renvoie aux conditions structurelles qui exposent davantage les populations racisées à la violence institutionnelle (Richie, 1985), mais aussi à une vulnérabilité accrue aux violences conjugales pour les femmes du fait de l’addition des inégalités (Ferraro, 2008).

6En adoptant ce cadre d’analyse, l’étude met au jour des dynamiques rarement observables : les discours masculins sur le couple et les violences (Hearn, 1998 ; Kelly et Westmarland, 2016 ; Santelli, 2018 ; Oddone et Blouin, 2022), les récits des deux membres du couple (Régnier-Loilier, 2009 ; Kaufmann, 2014) et la manière dont la prison réorganise les hiérarchies de genre.

Femmes incarcérées : entre isolement, soutien et recompositions identitaires

  • 3 C’est-à-dire le processus de sortie de la trajectoire délinquante.

7Pour les femmes incarcérées comme pour les hommes détenus, la présence d’un soutien extérieur est essentielle. Toutefois, à la différence de ces derniers, elles sont prises dans une dichotomie normative opposant la femme « vertueuse » – épouse, mère, gardienne du foyer – à la femme « déviante », perçue comme moralement et juridiquement transgressive (Chetcuti-Osorovitz, 2021). Dans ce contexte, le désir d’être reconnues comme « femmes respectables » (Skeggs, 2015) amène les détenues à mobiliser la conjugalité et la maternité, qui deviennent derrière les murs des ressources centrales de réhabilitation symbolique (Cardi, 2007). Ces mêmes dimensions sont simultanément valorisées par les acteur·rice·s de la détention, qui y voient des marqueurs de stabilité émotionnelle et de désistance3 (Mohammed, 2012).

8Dans la continuité de ces logiques de respectabilité, les femmes incarcérées entrent souvent en prison avec une identité façonnée par le couple. Nombre d’entre elles adhèrent au modèle conjugal de « se réaliser ensemble » (Santelli, 2018), c’est-à-dire à une individualité pensée et réalisée à travers la relation. Cette socialisation produit une forme de dépendance affective, entendue comme une existence conditionnée par l’amour et la présence d’un homme (Dayan-Herzbrun, 1982). Le verbe « dépendre » renvoie à la fois à l’impossibilité d’agir sans soutien extérieur et, dans certains cas, à une position de subordination (Bylon et al., 2024), éclairant ainsi la manière dont les femmes peuvent être prises dans des rapports de pouvoir au sein de leur relation conjugale. Ce rapport de pouvoir est tangible, car, dans la société libre, neuf femmes sur dix connaissent leur agresseur, le plus souvent un conjoint (HCE, 2025). Les violences conjugales, parmi les plus difficiles à surmonter (Bajos et al., 2008 ; Brown et al., 2020), s’inscrivent dans un continuum de violences masculines socialement tolérées plutôt que dans des actes isolés ou pathologiques (Kelly, 2019). Dans ce cadre, les femmes issues de milieux précaires et racialisés sont particulièrement exposées (Sweet, 2019). La prison, en regroupant des populations marginalisées, concentre ainsi une proportion importante de femmes ayant subi des violences au cours de leur vie (Rostaing, 1997).

9Cette exposition élevée s’accompagne d’une autre réalité : les femmes détenues sont bien plus souvent abandonnées par leur conjoint que ne le sont les hommes par leur partenaire. En France, les conjointes assurent 26 % de l’ensemble des visites aux hommes détenus, contre seulement 15 % pour les conjoints dans le cas des femmes incarcérées (El Atifi et Le Mer, 2021).

Des hommes absents

10Parmi les vingt femmes détenues rencontrées, seules sept étaient en couple au moment de l’entretien, et parmi elles, trois seulement recevaient des visites de leur partenaire. Un seul homme se rendait à tous les parloirs et assurait également l’apport du linge. Néanmoins, il admet que la situation serait différente s’il habitait plus loin de la prison :

Du coup elle était sur [nom de la ville] et vous voyez que 1 h 20 en voiture c’était plus long et là comme elle est maintenant sur [nom de la ville] et que moi j’y habite, je suis à 8 minutes de la prison donc du coup bah on se voit le vendredi, le dimanche, le samedi. J’aurais pas fait trois fois par semaine si j’habitais loin quoi, ma journée était foutue quoi. (Raphaël, 37 ans, en couple avec Jessie, détenue en CD)

Son engagement, bien que supérieur à la norme, n’est pas inconditionnel et il lui arrive de privilégier ses loisirs au parloir :

Comme je suis bénévole on nous appelle 2 heures avant le match du coup… ben ça dépend, mais on arrive à s’organiser en fait je lui dis au téléphone : « ben voilà ce samedi il y a match » et ben du coup on pourra pas se voir le samedi, mais je viendrai dimanche matin et voilà quoi. (Raphaël, 37 ans, en couple avec Jessie, détenue en CD)

11Les hommes élaborent leur emploi du temps de manière moins focalisée sur la vie familiale et conjugale, qui devient alors une variable parmi d’autres (Quennehen et Lambert, 2024). Ils ont tendance à organiser leurs activités en fonction de leurs propres priorités, ce qui donne à leur manière de soutenir leur compagne une orientation plus centrée sur eux-mêmes. Cependant, comparée aux autres femmes détenues, Jessie bénéficie d’un privilège certain, mais cela n’a pas toujours été le cas. En effet, Jessie avait déjà été incarcérée et n’avait pas eu la même chance :

  • 4 Jessie, détenue en CD, a été condamnée à dix ans pour des faits commis avec son ex-mari. Déjà incar (...)

J’étais avec lui [son ex-conjoint] quand je suis rentrée en détention. Et un mois après pour lui, c’était fini. Sauf qu’il ne me l’avait pas dit dans sa lettre. Il a attendu le premier parloir pour me l’annoncer. (Jessie, 33 ans, détenue en CD, en couple avec Raphaël4)

Les communications écrites révèlent également des asymétries, avec des femmes s’investissant davantage dans leurs lettres par rapport à leurs partenaires masculins :

  • 5 Marie, détenue en MA, est incarcérée depuis huit mois et est condamnée à un an de prison. C’est sa (...)

Alors, de mon côté les lettres sont très longues, mais lui, non, parce que lui, il est marrant. Il est aussi Marocain, alors l’écriture française, ce n’est pas son truc. Donc, il y arrive, mais s’il peut écrire le moins possible, c’est mieux. (Marie, 32 ans, détenue en MA, en couple avec Yassine5)

12Il est possible que la brièveté des lettres du partenaire de Marie s’explique par les raisons qu’elle avance, mais une autre dimension entre en jeu, celle des normes de genre. Premièrement, dans la plupart des tâches domestiques liées à l’écrit, notamment dans la correspondance familiale, les femmes se montrent nettement plus investies que les hommes (Lahire, 1993). De plus, il reste également plausible que Yassine ne se soit pas engagé dans leur relation avec la même intensité qu’elle. Cette supposition est renforcée par sa réponse lorsque, quelques mois plus tard, je le contacte pour lui demander s’il peut me mettre en relation avec Marie, désormais sortie de prison :

Bonjour, désolé on n’est pas en couple, les informations que vous avez sont fausses et j’ai pas de contact avec cette personne ni ses coordonnées. (Yassine, qui dit ne pas connaître Marie, détenue en MA)

13Les cas de conjoints rompant la relation ou se « volatilisant » ne constituent pas des exceptions, mais tendent plutôt à devenir la règle en contexte carcéral. L’idéal romantique, qui pousse les femmes à investir davantage que les hommes dans l’entretien de la relation (Bozon, 2016), se heurte ici à l’éloignement du foyer et du conjoint imposé par l’incarcération. Lorsque ce travail relationnel n’est plus (ou moins) possible, nombre d’hommes se retirent.

Des femmes sous contrôle coercitif 

14Les femmes en détention partagent deux caractéristiques communes significatives. La majorité a été victime de violences ayant profondément influencé leur parcours de vie (Rostaing, 1997), et nombre d’entre elles sont incarcérées pour avoir commis un illégalisme en commun avec leur partenaire ou s’être défendues d’un conjoint violent :

  • 6 Yasmina, détenue en MA, purge une « grosse peine » (au moins dix ans) pour tentative de meurtre sur (...)

Il y a trois quarts des femmes ici [en prison] qui sont là parce que y a un homme derrière. Il y a un homme derrière qui a dirigé le truc. Dans des circonstances différentes et de façons différentes, mais à chaque fois on retrouve un gars derrière. (Yasmina, 34 ans, détenue en MA, séparée6)

15Cette observation s’inscrit pleinement dans le continuum des violences décrit par Liz Kelly (2019), selon lequel la vie des femmes est traversée par une suite ininterrompue de violences, directes ou indirectes, dont le point commun réside dans le fait que ces violences soient exercées par des hommes. Les données en population générale confirment l’ampleur de cette réalité, les femmes déclarant trois fois plus d’agressions sexuelles que les hommes et, pour 35 % d’entre elles, un premier rapport sexuel non consenti avec leur partenaire (Bajos et al., 2008 ; Brown et al., 2020). Ce phénomène est d’autant plus marqué que le fait de ne pas répondre aux attentes masculines est perçu comme risqué, dans l’idée que les hommes seraient incapables de maîtriser leurs désirs (Thomé, 2022). Cette représentation sert de base à la banalisation des violences sexuelles et conjugales commises par des hommes sur des femmes.

16Les femmes que l’on rencontre en prison ont ainsi été massivement exposées à des relations violentes, en particulier de la part de partenaires intimes (Zaitzow et Thomas, 2003). Nombre d’entre elles vivaient sous le contrôle coercitif de leur conjoint, une forme de domination qui implique coercition, menace et contrôle, et qui relève d’une violence sociale structurée par les rapports de genre plutôt que d’un simple conflit conjugal (Stark, 2007). Il implique intimidation, surveillance, privation de ressources et microgestion du quotidien, appuyées sur des menaces crédibles susceptibles de renforcer la position de l’auteur (Di Marco et Evans, 2025). Ces stratégies incluent aussi des formes de manipulation psychologique telles que le gaslighting, qui altèrent le sens de la réalité, l’autonomie et les liens sociaux de la victime en s’appuyant sur les inégalités préexistantes comme le genre, la sexualité, la race et la classe (Sweet, 2019).

17De nombreux hommes recourent à l’isolement social pour maintenir leur partenaire sous contrôle, car cette stratégie coupe progressivement la victime de ses réseaux de soutien et crée une dépendance émotionnelle et matérielle que l’agresseur exploite (Stark, 2007). Amber décrit son expérience de confinement domestique :

  • 7 Amber, détenue en CD, est incarcérée depuis sept mois et avait déjà connu une première détention li (...)

Ben il partait au travail, il m’enfermait à la maison jusqu’à ce qu’il rentre. Tout était prêt, la maison, la cuisine, le manger et tout. C’était ce rituel-là. Et quand monsieur voulait sortir avec moi et bah là je sortais. (Amber, 23 ans, détenue en CD, séparée7)

18Amber ne pouvait sortir qu’accompagnée de son partenaire, ce qui constitue une stratégie destinée à réduire ses possibilités de chercher de l’aide et, plus largement, de parler de sa vie intime et conjugale à son entourage (Di Marco et Evans, 2025). Le maintien d’un réseau social peut d’ailleurs entraîner la colère du partenaire, exposant la femme à des représailles ; pour éviter cette violence, beaucoup finissent par s’isoler elles-mêmes (Walker, 1979). Dans ces situations, chaque geste peut devenir un motif d’agression, et les femmes en viennent souvent à penser qu’elles sont responsables de la violence, enfermées dans une réalité façonnée par le gaslighting et l’idéal de l’amour qui le nourrit :

Je pensais que c’était de l’amour. Parce que moi, je l’aimais sincèrement. Sa parole était la bonne parole. Et voilà, donc ça a été très compliqué […]. Et je pensais que tout était de ma faute. Parce que forcément, c’est des personnes qui nous brisent moralement. Donc, par exemple, une assiette n’est pas réchauffée au bon moment, vous la prenez dans la tête, et vraiment, je pensais que c’était de ma faute parce qu’elle est trop froide, quoi ! (Yasmina, 34 ans, détenue en MA, séparée)

19L’idéologie de l’amour romantique sert ici de justification au contrôle masculin, en idéalisant la domination et en exigeant des femmes un sacrifice présenté comme la preuve de leur attachement (bell hooks, 2004). Aux jeunes femmes on enseigne que l’amour exige patience, dévouement et sacrifice, et qu’un bonheur futur viendra compenser la douleur présente (Dayan-Herzbrun, 1982).

20Yasmina, s’inscrivant dans cette vision où l’attachement se confond avec la possession symbolique de l’autre (Borochowitz et Eisikovits, 2002), est restée pendant de nombreuses années sous le contrôle coercitif de son conjoint. Et, même après son incarcération, celui-ci a tenté de maintenir son contrôle sur son quotidien et ses interactions sociales (elle est restée trois ans avec lui pendant son incarcération et s’est séparée deux ans avant notre entretien). Amber raconte une expérience similaire :

Je devais l’appeler tout le temps. J’avais pas le droit d’aller en promenade, donc fallait que je lui prouve que pendant les heures de promenade, j’étais bien dans ma cellule. Même en prison, j’étais en prison. Ouais, mais j’ai accepté tout ça. (Amber, 23 ans, détenue en CD, séparée)

21La violence au sein du couple peut être comprise comme un mode de gouvernement de la vie conjugale qui empêche la femme d’« habiter » pleinement son espace (San Martin, 2019). En instaurant un climat de peur et de contrôle, elle réduit sa capacité à se sentir chez elle, à délimiter un territoire, à y imprimer sa présence et à s’y reconnaître. L’espace domestique cesse alors d’être un lieu habité pour devenir un espace occupé, contrôlé et surveillé (San Martin, 2019). Dans le cas d’Amber, son conjoint poursuit cette logique d’empiètement jusque dans la prison, alors même que cet espace est déjà difficilement habitable et soumis à de fortes restrictions. Son intervention transforme ainsi l’univers carcéral en un espace doublement confisqué, où institution et conjoint contribuent ensemble à la privation du territoire. Pourtant, cette double emprise demeure difficilement soutenable dans la durée.

La libération du contrôle coercitif par la prison et par l’entre-soi féminin

22En prison, même si le conjoint tente de surveiller les appels, c’est la personne détenue qui est à l’initiative des communications vers l’extérieur. De même, elle se rend seule au parloir, sans que personne ne puisse venir la chercher ou la forcer à s’y rendre. La surveillance du parloir constitue par ailleurs une barrière contre d’éventuels comportements violents. Ainsi, la prison offre un contexte sécurisant où certaines femmes peuvent transformer des choix jusque-là impossibles en véritables alternatives, qu’il s’agisse de mettre fin à une relation violente ou de réinvestir d’autres dimensions de leur vie. La prison devient un espace propice à la reconstruction de soi, en offrant un environnement sécurisé loin des partenaires violents (Comfort, 2007 ; Génard et al., 2021). Yasmina exprime cette notion de protection procurée par la prison :

C’est la prison, elle m’a protégée. C’est triste à dire, mais elle m’a protégée de ce que je vivais à l’extérieur et elle m’a permis de sortir de son emprise. Parce que malgré tout, le fait de ne pas le voir tous les jours… de ne pas avoir sa présence à la maison et d’être suivie psychologiquement ici, ça m’a aidée à sortir de l’emprise. (Yasmina, 34 ans, détenue en MA, séparée)

23L’usage du terme « emprise » par Yasmina renvoie à une catégorie désormais largement diffusée et consolidée par son inscription récente dans les codes pénal et civil (Trachman et Amado, 2024). Cette notion permet aux femmes de nommer la perte d’autonomie et la vulnérabilité produites par la répétition des violences, mais son accent mis sur les dimensions psychiques tend à invisibiliser les conditions matérielles et les rapports de genre qui les structurent (Stark, 2007 ; Gruev-Vintila, 2023). Elle participe ainsi d’une psychologisation des violences, dans un contexte où les catégories psychologiques dominent les lectures institutionnelles du social (Pache, 2019). Dans cet article, le concept de contrôle coercitif est privilégié, car, à la différence de l’emprise, il restitue la dimension structurelle et genrée de la domination. Pour autant, parler d’emprise n’est pas dénué de sens pour les femmes, dans la mesure où cette catégorie leur permet d’interpréter leur histoire, de légitimer l’éloignement et, parfois, d’obtenir une reconnaissance institutionnelle (Chevrot-Bianco et Salle, 2024). Elle ouvre aussi un espace de mise en récit partagé, en reliant leur expérience à celle d’autres femmes.

24Or, si la sortie du contrôle coercitif est souvent entravée en société libre par le déni de l’entourage, la honte ou l’impossibilité de nommer les violences (Bajos et al., 2008 ; Jamoulle, 2021), la détention renverse partiellement cette configuration. Entourées de codétenues ayant, elles aussi, traversé des violences conjugales, les femmes peuvent mettre en perspective leurs expériences et saisir plus clairement la dimension systémique des violences masculines. À la différence des hommes incarcérés, les femmes partagent largement leurs récits et discutent de leurs relations passées :

On parle beaucoup de ça [des couples]. Après, beaucoup, parce que je pense qu’il y a beaucoup de femmes à avoir vécu des choses difficiles ici. Et du coup, on se pose beaucoup de questions. (Yasmina, 34 ans, détenue en MA, séparée)

25La domination se caractérise par son invisibilité (Adorno, 1951), les échanges entre détenues la rendent perceptible et leur montrent qu’elles ne sont pas seules dans leur expérience, ce qui peut les aider à se dégager de la position de dominée. Ces interactions favorisent la reconnaissance de leur propre souffrance ainsi que celle des autres, en éprouvant de la compassion. Pascale Molinier (2000) définit la compassion comme « un travail intersubjectif qui repose, principalement, sur une stratégie collective d’élaboration de la souffrance, dans laquelle la narration de l’expérience sensible occupe une place centrale. Le collectif féminin est fragile, parce que, sous le regard des prescripteurs, il apparaît comme un bavardage inutile » (41). Malgré ces perceptions, un espace d’entraide et de solidarité féminine se forme, permettant aux femmes de se soutenir mutuellement (Rostaing, 1997). Une manifestation de cette solidarité est l’aide entre détenues. Marie en donne un exemple :

Lui [le conjoint de la détenue en question], il a la possibilité de venir la voir, et il ne vient pas. Il a la possibilité de lui faire des virements. Alors il va en faire, mais pas beaucoup, il lui envoie 30 euros par mois, bichette. Et donc je l’aide parce que sinon elle a rien, elle peut rien acheter. Je me dis que moi quand même de mon côté j’ai de la chance. (Marie, 32 ans, détenue en MA, en couple avec Yassine)

26Le témoignage de Marie s’inscrit dans un contexte où les femmes détenues développent fréquemment des formes de solidarité quotidienne pour compenser l’absence ou le désengagement des proches. En maison d’arrêt, les premières semaines d’incarcération obligent à apprendre les codes de la détention : rendre service, partager des ressources et s’entraider devient essentiel pour faire face à la rupture familiale et affective (Chetcuti-Osorovitz, 2022).

27De plus, l’entraide entre détenues peut aussi prendre la forme de relations intimes. Contrairement aux prisons d’hommes où l’homosexualité est souvent niée, elle est davantage acceptée dans les établissements pour femmes. Ces relations répondent fréquemment à un besoin de réconfort émotionnel ou de soutien, et peuvent coexister avec une identité hétérosexuelle revendiquée à l’extérieur (Joël, 2012). Même si les femmes de ce corpus n’en parlent pas pour elles-mêmes, plusieurs évoquent l’existence de telles relations parmi d’autres détenues, révélant une forme de solidarité affective et sexuelle qui s’éloigne de l’hétérosocialité et de la division entre femmes.

28L’entraide féminine en milieu carcéral ne se limite pas uniquement aux interactions entre détenues, mais s’exprime de manière significative à travers les liens familiaux. Ce sont principalement les femmes de la famille qui offrent le plus de soutien à la détenue. Elles jouent souvent un rôle crucial dans le maintien du lien entre la mère incarcérée et son enfant :

Ah, mais c’est pas lui [son ex-conjoint] qui me l’emmène, c’est ma mère. Donc en fait ils se donnent rendez-vous, ma mère récupère la petite et après elle me l’emmène. En plus, elle se bat pour avoir [la garde de] ma fille. On attend encore la réponse pour qu’elle récupère la petite. (Amber, 23 ans, détenue en CD, séparée)

29L’emploi du temps des femmes des classes populaires se confond souvent avec les obligations familiales, et ce sont fréquemment leurs propres mères qui en assurent la continuité lorsque les aléas de la vie, ici l’incarcération, les en empêchent (Quennehen et Lambert, 2024). La situation d’Amber s’inscrit dans ces formes de soutien familialisées reposant sur la mobilisation des femmes de la parenté ou du cercle amical (mères, tantes, sœurs, amies). Ce réseau d’entraide fonctionne selon une logique d’échanges et de réciprocité (Testenoire, 2006), le soutien reçu aujourd’hui pouvant se transformer, demain, en aide apportée à une sœur cadette ou en soins prodigués à des parents âgés.

30La libération et la reconstruction de soi par la prison ne signifient donc pas nécessairement une émancipation des rôles genrés ou de l’idéal romantique et domestique, mais grâce aux échanges avec d’autres détenues et au soutien des femmes de leur entourage extérieur, certaines parviennent à envisager des choix de vie qu’elles ne percevaient pas comme accessibles auparavant. Dans cette perspective, l’incarcération peut favoriser un début d’empowerment (Kabeer, 2003), c’est-à-dire l’acquisition progressive de la capacité à faire des choix de vie stratégiques dans un contexte où cette capacité avait été largement étouffée, par exemple en permettant de rompre avec un cycle de violences (Walker, 1979). Pourtant, ce processus reste fragile et ambivalent. Les femmes incarcérées évoluent dans un environnement marqué par une subordination permanente, dans un cadre institutionnel qui oscille entre paternalisme et répression arbitraire et où l’on attend d’elles qu’elles développent autonomie et responsabilité tout en continuant à se conformer à des normes de genre valorisant la passivité et la dépendance. Leur position est d’autant plus vulnérable qu’elles disposent souvent d’un niveau de formation et de ressources professionnelles plus limité que les hommes, ce qui réduit leur capital pour affronter la détention (Zaitzow et Thomas, 2003). Dès lors, tout geste de libération peut se renverser en son contraire (Adorno, 1951), la prison pouvant suspendre le contrôle coercitif exercé par un conjoint tout en imposant, en retour, un autre régime de contrainte dans lequel l’institution continue de discipliner les corps et les subjectivités.

Hommes incarcérés : dépendance conjugale et logiques de contrôle

31Contrairement aux femmes incarcérées, dont l’éloignement du foyer est perçu comme problématique, l’absence des hommes est largement normalisée (Quennehen et Lambert, 2024). Leur incarcération ne les disqualifie pas du point de vue des normes de genre ; elle peut même être relue comme l’expression d’une virilité valorisée, fondée sur la prise de risque, l’endurance et la maîtrise (Gazalé, 2017). La prison accentue par ailleurs la performativité des rôles masculins en créant un public d’hommes auquel il faut continuellement prouver sa dureté physique et sa ténacité émotionnelle (Sloan, 2016). Cette mise en scène virile s’accompagne d’un impératif de distance vis-à-vis du stigmate du « pédé », déjà central dans la socialisation des garçons des milieux populaires (Clair, 2013, 2023) et fortement présent dans une population pénitentiaire largement issue de ces groupes sociaux.

32Pour autant, si l’incarcération n’entame pas la légitimité de leur identité masculine, elle fragilise leur position symbolique, habituellement construite dans et vers l’extérieur (Rambourg, 2009). L’incarcération bouleverse ainsi les rôles au sein du couple, l’homme détenu devenant particulièrement dépendant du soutien extérieur (Gaillard, 2009 ; Touraut, 2009). Ce soutien est assuré principalement par des femmes, d’abord les conjointes, qui assument un rôle central dans l’accompagnement émotionnel et matériel du détenu (Leverentz, 2010).

Des hommes dépendants du soutien conjugal

33En détention, la norme conjugale comme idéal dominant (Bergström et al., 2024) se trouve renforcée et s’articule à une hiérarchie genrée prononcée, où les conjointes assurent un soutien matériel et affectif constant. Amira illustre cet engagement :

  • 8 Amira fait référence à la période de la pandémie de Covid-19, durant laquelle les parloirs étaient (...)
  • 9 Argot pour « cachot de prison ».
  • 10 Amira est en couple avec Patrick, prévenu en MA depuis trois ans pour trafic de stupéfiants, c’est (...)

Ah je vais à tous les parloirs, tous tous tous ! J’en ai pas loupé un seul. Plexiglas, pas plexiglas8, quand il était au mitard9, quand il n’était pas au mitard… (Amira, 25 ans, mariée religieusement avec Patrick, détenu en MA10)

  • 11 Ce terme pourrait être traduit en français par « soignantes », mais le choix de le maintenir en ang (...)
  • 12 Les mandats sont des virements d’argent envoyés par les proches aux détenu·e·s pour leur permettre (...)

34L’incarcération renforce le rôle traditionnellement attribué aux femmes de care givers11. Ce soutien advient tant sur le plan du soutien matériel qu’affectif. Le soutien matériel peut se manifester de diverses manières, telles que l’envoi de mandats12 ou l’apport de linge propre, améliorant ainsi le quotidien des détenus. Quentin, récemment divorcé, a réalisé plus tard tout ce que son ex-femme faisait pour lui :

  • 13 Quentin, détenu en MA depuis quatorze mois, est prévenu et est en détention pour trafic de stupéfia (...)

Je me suis retrouvé sans linge. Sans plein de trucs ! […] Elle était chargée sur elle : de la viande, des clopes… Ouais, parce que avant de travailler, j’avais un business ici, même ici je gagnais de l’argent. Donc tu vois, ne pas avoir de nana, là… franchement, ça m’emmerde un peu. (Quentin, 34 ans, détenu en MA, récemment divorcé13)

35Les efforts que les femmes accomplissent pour assurer l’ensemble des tâches matérielles et organisationnelles du quotidien restent largement ignorés par leur conjoint, car ils relèvent d’un travail discret et souvent invisible (Quennehen et Lambert, 2024). L’incarcération contribue toutefois à rendre ce travail plus perceptible en limitant drastiquement la capacité d’action des hommes. Même ceux qui continuent à être des « gagneurs de pain » grâce à des activités illégales en détention demeurent dépendants de leur conjointe pour pouvoir les maintenir. Les partenaires fournissent ainsi non seulement des biens matériels légaux, mais aussi des articles interdits. Cette prise de conscience, provoquée par la dépendance, amène certains hommes détenus à reconnaître des efforts qu’ils considéraient jusque-là comme allant de soi. Abdul exprime cette gratitude :

  • 14 Abdul, détenu en CD et condamné à douze ans pour violences ayant entraîné la mort, vit sa première (...)

Le fait qu’elle me faisait mon linge, qu’elle faisait la route pour moi, qu’elle avait mis sa vie en pause pour moi tout simplement, en plus de l’aimer, j’étais reconnaissant envers elle. (Abdul, 25 ans, détenu en CD, marié avec Miriam14)

36En soutenant leur conjoint, ces femmes sont désormais perçues comme des piliers de dévouement familial (Comfort, 2007). Cependant, cette valorisation est sélective et s’applique principalement aux femmes avec lesquelles les détenus ont un engagement juridique ou qui sont mères de leurs enfants ou, comme ils le formulent, aux « vraies femmes ». Ali souligne la dichotomie entre les femmes considérées comme fiables et les autres :

  • 15 En détention, des buanderies permettant de laver son linge existent mais leur usage reste limité pa (...)
  • 16 Ali, détenu en CD, incarcéré depuis cinq ans pour trafic de stupéfiants, a été condamné à dix ans d (...)

Quand tu es en prison, en vrai, tu as souvent besoin de quelqu’un d’autre. Tu es obligé de passer par quelqu’un, par exemple pour laver ton linge15. Ou même demain, pour récupérer quelque chose à l’extérieur, il faut que tu envoies quelqu’un, tu ne peux pas le faire toi-même. C’est-à-dire qu’à chaque fois tu es en train d’envoyer quelqu’un, mais il n’y a rien de gratuit. Il n’y a vraiment rien de gratuit, quand tu fais ça avec des amis tu les payes, tes frères tu les payes. Mais en général les femmes, je te jure c’est vrai, les femmes en général, elles ne prennent pas d’argent, même quand tu veux les payer, elles ne veulent pas. Je ne parle pas des meufs bizarres, je parle des meufs qui tiennent un peu la route, elles ne prennent pas de l’argent et elles te disent qu’elles le font de bon cœur. (Ali, 28 ans, détenu en CD, a plusieurs relations suivies sans engagement conjugal16)

37La distinction d’Ali entre différents types de femmes renvoie à un ensemble de figures de genre qui organisent la perception du féminin. À l’une des extrémités de ce continuum se trouve la figure de la « vraie femme », associée à la respectabilité, à la pudeur et à l’orientation vers la sphère domestique et maternelle. Cette figure est jugée digne d’un engagement conjugal durable et considérée comme devant être protégée des épreuves de la vie, et pouvant être aimée et respectée (Goffman, 1977). À l’autre extrémité surgit la figure disqualifiée de la « putain », mobilisée pour sanctionner moralement des comportements féminins perçus comme trop mobiles, trop indépendants et associés au capital sexuel (Clair, 2012 ; Trachman, 2016). Ces femmes sont stigmatisées pour l’ensemble de leurs attitudes jugées incompatibles avec les normes féminines attendues. Ces figures de genre fonctionnent comme des outils idéologiques qui légitiment le maintien du pouvoir masculin, y compris en prison (Zaitzow et Thomas, 2003).

Des hommes cherchant à maintenir le contrôle

38Derrière les discours de reconnaissance et de protection des « vraies femmes », celles-ci sont également celles qui subissent une domination et un contrôle de la part de leur conjoint (Francequin, 2010). La prison, malgré une féminisation partielle – les surveillantes restant minoritaires et exposées à une culture de sociabilité virile (Cardi et al., 2024), et les conseiller·ère·s pénitentiaire·s d’insertion et de probation (CPIP), majoritairement des femmes (ENAP, 2024), n’étant présentes dans les sections que de manière ponctuelle –, demeure un espace où la faible présence effective de femmes conduit les hommes à structurer entre eux une hiérarchie fondée sur la virilité (Rambourg, 2009). Ce modèle de masculinité légitime les comportements agressifs et valorise le contrôle exercé par les hommes sur leurs partenaires (Douris et Roman, 2020). De plus, la prison réduit drastiquement les marges d’autonomie et infantilise les personnes détenues (Looman et Carl, 2015), privant ainsi les hommes de leur capacité d’agir sur l’extérieur. Dans ce contexte, la relation conjugale peut devenir l’un des rares espaces où ils estiment encore pouvoir affirmer leur volonté, en tentant de maintenir un contrôle sur leur partenaire. Ce pouvoir reste toutefois limité par les dispositifs carcéraux, que certains détenus cherchent néanmoins à contourner.

39L’utilisation du téléphone portable par les détenus illustre leur tentative de maintenir un contrôle sur le monde extérieur et leur conjointe. Nombre de jeunes hommes incarcérés utilisent un téléphone illégal pour préserver leurs liens sociaux et un certain degré de liberté, une pratique courante parmi les jeunes (Fortunati et Manganelli, 2002). Patrick explique son recours quotidien aux appels vidéo avec Amira :

Tous les jours, tous les jours, on est au téléphone, en visio. Pendant, je dirais 10 heures, 12 heures. (Patrick, 29 ans, détenu en MA, marié religieusement avec Amira)

40L’intensité et la répétition de ces appels permettent à Patrick de rester présent dans la vie de sa conjointe et de surveiller son apparence et ses activités. Les nouveaux modes de communication facilitent l’exercice d’un contrôle à distance dans les relations de jeune âge, où se mêlent amitié et romance (Brown et al., 2020). Ce constat éclaire les résultats de la présente étude : ce sont surtout les jeunes hommes qui recourent à ces tactiques illégales, en particulier via le téléphone portable, pour maintenir un contrôle extérieur, reproduisant ainsi des dynamiques que vivent aussi les jeunes femmes en société libre, plus souvent exposées à des formes de jalousie et de surveillance.

41Au-delà du recours à des pratiques illégales, les hommes incarcérés mobilisent également les normes de genre pour préserver leur contrôle. Quentin, par exemple, refuse que sa conjointe travaille, arguant que cela compromettrait le bien-être familial :

J’ai toujours refusé qu’elle travaille. Parce qu’elle n’a pas à travailler. Parce que si elle travaille, on a trois enfants, après je vais devoir donner mes enfants aux gens. C’est des gens qui vont éduquer mes enfants. Je fais de l’argent, y’a pas de problème. Moi, je vais tout faire pour ramener de l’argent. Mais toi, tu vas rester… Voilà, je veux pas qu’elle soit… que la maison soit sale, que les enfants ne mangent pas. (Quentin, 34 ans, détenu en MA, récemment divorcé)

42Les propos de Quentin illustrent un modèle de masculinité où le rôle de pourvoyeur doit rester l’apanage des hommes, tandis que les femmes sont renvoyées à la sphère domestique. Ce rôle n’est valorisé que s’il demeure inaccessible aux femmes (Testenoire, 2006), d’où la résistance des hommes à laisser leur conjointe travailler. L’incarcération fragilise toutefois cette position, car elle empêche les détenus de subvenir au foyer et accentue l’appauvrissement de familles déjà précaires (Ducourant et Karabel, 2022). Si quelques hommes issus de « carrières délinquantes » (Glowacz et Born, 2017) parviennent encore à soutenir matériellement leurs proches, la majorité perd ce rôle, laissant à leur partenaire la gestion économique du foyer.

43Ce contrôle et ces violences, constitutifs de la socialisation masculine et des modes de production du genre chez les hommes (Hearn, 1998), s’exercent à travers des gestes, des paroles ou des pratiques visant à imposer une domination, recourant à l’humiliation, à la dévalorisation ou au harcèlement pour obtenir la soumission de la partenaire (Jaspard, Brown et Condon, 2003). Ils s’étendent aux choix quotidiens des femmes, aux manières de s’habiller, aux fréquentations, aux activités…, ces micro-régulations de la performance féminine constituant le cœur du contrôle coercitif (Sweet, 2019). L’incarcération, en fragilisant la masculinité des hommes et en les plaçant dans une situation de dépendance matérielle et émotionnelle, peut entamer leur sentiment d’autonomie et de respectabilité, ouvrant la voie à des réactions de colère ou de jalousie susceptibles de se traduire par des comportements violents. La prison tend ainsi à maintenir, voire à rendre plus visibles, les logiques de contrôle et de violence exercées sur les conjointes, alors même que ce sont elles qui se plient en quatre pour que leur partenaire vive l’incarcération dans les meilleures conditions possibles.

Des partenaires surchargées, mais gagnant en autonomie et en reconnaissance

44La prison impose une distance entre les membres du couple. Assignées à des rôles sociaux les confinant aux sphères privée et domestique, les femmes assument traditionnellement des responsabilités liées aux soins, à la famille et au maintien de la pureté morale et de l’attractivité physique (Goffman, 1977). Ces attentes les rendent dépendantes de l’approbation et de la « protection » des hommes (bell hooks, 2004). De plus, elles portent le fardeau du travail amoureux et relationnel (Santelli, 2019). Avec l’incarcération de leur conjoint, la majorité des femmes continuent de le soutenir et de maintenir leur rôle de care giver, mais ce rôle s’élargit.

45Elles prennent en charge l’entière responsabilité de la garde et de l’éducation des enfants, de l’organisation des affaires domestiques, des visites régulières à leur partenaire incarcéré, tout en essayant de répondre aux besoins financiers de leur famille (Douris et Roman, 2020). Les coûts liés au maintien de la communication avec le détenu peuvent s’avérer considérables, notamment en raison des tarifs élevés des communications téléphoniques, des dépenses de transport pour les visites, des coûts de l’avocat ainsi que de la pression pour envoyer des mandats et apporter des vêtements au détenu (Quennehen, 2019). Ces charges s’ajoutent à l’économie du care, que Viviana Zelizer (2008) invite à considérer non comme une marginalité affective, mais comme une zone de transactions à part entière, où l’amour et le soutien impliquent un travail et des ressources socialement et matériellement conséquents. L’une des ressources centrales de ce travail est la planification nécessaire pour assurer la continuité des services rendus et la coordination silencieuse qui permet au quotidien de « tenir » (Lambert, 2023).

46Ainsi, ces femmes supportent une charge mentale considérable. Monique Haicault (1984) définit cette notion comme l’accumulation de responsabilités exigeant une coordination et une harmonisation permanentes entre diverses tâches et obligations. Ces femmes s’efforcent d’intégrer la sphère carcérale à leur quotidien tout en préservant le rôle de gardienne du foyer. Elles doivent ainsi naviguer entre différents espaces-temps, oscillant entre les visites en prison, la gestion du domicile, et souvent le travail. Diane partage son expérience :

  • 17 Diane est en couple avec Maxime depuis treize ans ; iels sont marié·e·s et ont trois enfants. Diane (...)

Si c’est une journée comme aujourd’hui, je vais me réveiller à 6 h 30, préparer les enfants, tout ranger. En général, je finis mon ménage avant qu’ils partent à l’école. Je me prépare : coiffée, maquillée. Après je les pose à l’école, on parle un peu avec les mamans de l’école. Puis je vais chez ma belle-fille pour voir ses deux enfants et lui demander si elle a besoin d’aide. Puis je pars directement au parloir. Je fais mon parloir et puis en partant j’ai des rendez-vous téléphoniques que je prends sur la route et après je vais directement chercher mes enfants, je les récupère à l’autopark avec leurs amis et je rentre : devoirs, douche, cuisiner, laver, dormir. (Diane, 29 ans, mariée avec Maxime, détenu en MA17)

47Ce genre de journée se transforme en routine pour de nombreuses compagnes de détenus, nécessitant qu’elles réajustent leurs divers domaines de vie afin de gérer toutes leurs obligations dans la semaine. Si la planification générale de la vie familiale repose structurellement sur les femmes (Lahire, 1993), la détention d’un conjoint renforce encore cette responsabilité organisationnelle. La description de Diane illustre également la division entre des espaces « autorisés », nécessités par les impératifs de gestion du quotidien (l’espace du travail, des visites en prison et de l’école, etc.) et des espaces « interdits » (les sorties entre ami·e·s, les loisirs, etc.), jugés comme une perte de temps. Face à ces restrictions, certaines choisissent d’adopter une approche pragmatique en affirmant préférer rester chez elles au lieu de sortir (Haicault, 1984). Ce phénomène s’inscrit dans un contexte plus large où les horaires atypiques et la désynchronisation des rythmes sociaux affectent particulièrement les femmes des classes populaires (Quennehen et Lambert, 2024), compromettant encore davantage leur accès au temps libre et leur capacité à se ménager des moments pour soi (Lambert, 2023).

48En plus de ça, les femmes endossent une charge émotionnelle en laissant tensions et difficultés liées à la relation de côté, permettant aux conjoints de « passer un bon moment » :

  • 18 Temps de parloir – peut changer en fonction de l’établissement pénitentiaire.

On se disputait beaucoup dehors, dedans on évite, j’évite tout sujet qui pourrait le braquer parce que t’as pas envie de le faire sentir mal. T’as envie de passer de bonnes 45 minutes18. On a pas beaucoup de temps alors on va pas passer les temps à se prendre la tête, ça sert à rien. (Diane, 29 ans, mariée avec Maxime, détenu en MA)

49Le temps passé au parloir repose sur un travail relationnel largement assumé par les femmes. Diane décrit un ajustement constant à l’état émotionnel de son conjoint afin de prévenir tout conflit dans un temps de visite court et fortement contraint. Ce travail d’adaptation s’inscrit dans une socialisation qui apprend aux femmes à anticiper les besoins masculins et à discipliner leurs propres émotions pour maintenir l’harmonie du couple, en se percevant elles-mêmes comme responsables du bien-être de l’autre et comme celles qui donnent par amour (Thomé, 2022). En détention, ces mécanismes s’intensifient, les moments conjugaux étant rares et les femmes s’efforçant de faire en sorte que leur partenaire vive ces instants au mieux.

50S’occuper d’un proche incarcéré est donc loin d’être évident et la dépendance de leur compagnon soumet ces femmes à des rythmes et des contraintes physiques et mentales qui ne correspondent pas nécessairement aux leurs, perturbant leurs propres envies et désirs. Si les femmes sont socialement assignées à une forme de dépendance affective, définie comme une existence conditionnée par l’amour d’un homme (Dayan-Herzbrun, 1982), l’incarcération produit un renversement partiel de cette dynamique. Les hommes deviennent à leur tour dépendants, affectivement et matériellement, de leur conjointe. Cette prise de conscience peut transformer leur manière de gérer leurs affects et de se positionner dans la relation, certains devenant plus démonstratifs ou « sentimentaux » qu’auparavant :

  • 19 Mathilde est en couple avec Haroun depuis un an et demi ; iels ont vécu ensemble sept mois avant so (...)

Mon couple est devenu plus solide. Avant, comment dire ? On vivait le jour le jour. Et là il me répète souvent heureusement que t’es là. Il était pas aussi sentimental. (Mathilde, 38 ans, en couple avec Haroun, détenu en MA19)

51La période d’incarcération peut ainsi paradoxalement aboutir à un renforcement des liens conjugaux. Par la masculinité remise en cause par l’incarcération et dépendante de la femme, les compagnes observent souvent une amélioration dans le comportement de leur partenaire durant la période d’incarcération (Touraut, 2012).

52Pour certaines femmes, la reconnaissance par leur partenaire de la charge qu’elles assument, combinée à la diminution des épisodes violents, en particulier des violences physiques et sexuelles qui auraient pu survenir en liberté, peut rendre la relation avec un homme incarcéré plus supportable, voire plus souhaitable, que celle avec un homme libre (Comfort, 2007). En effet, les violences conjugales se produisent majoritairement au domicile (Brown et al., 2020). Or, l’incarcération crée de fait une distance protectrice : l’accès au foyer est impossible, les tensions liées au quotidien domestique, à l’argent, à la sexualité ou à l’éducation des enfants sont fortement atténuées, et ce sont les femmes qui gèrent seules ces domaines, réduisant ainsi les occasions de conflit.

53Ainsi, malgré l’accroissement de leur charge, ces femmes gagnent en autonomie en réinvestissant des espaces extérieurs au foyer et en endossant des responsabilités traditionnellement associées aux rôles masculins. Certes, la prison impose des cadres qui reconduisent certaines attentes genrées, comme celles de la mère bienveillante ou de l’assistante sociale, mais elle crée aussi un espace alternatif à la sphère domestique, parfois plus prévisible et moins chaotique que la vie familiale en liberté (Comfort, 2007). Alors que leur expérience spatiale est habituellement contrainte par des structures sociales qui affectent les femmes à des usages limités de l’espace (San Martin, 2019), l’enfermement du conjoint desserre en partie ces contraintes et ouvre de nouveaux lieux d’action. Elles deviennent les gestionnaires exclusives de leur environnement :

Ça fait quinze mois que je vis comme ça, c’est moi qui gère tout. Je gère les enfants, je gère l’argent, je gère tout. Du coup j’ai du mal à chaque fois qu’il met son grain de sel […] Malgré qu’il m’apporte tout ceci en parlant, en vrai, non, tu es toute seule. Tu as pas le choix, tu vas te lever et tu vas le faire parce que personne va le faire pour toi. (Diane, 29 ans, mariée avec Maxime, détenu en MA)

54Les critiques et les directives du partenaire sont de moins en moins tolérées par ces femmes lorsqu’elles prennent conscience qu’elles assument seules l’ensemble des responsabilités. Cette mise à distance peut favoriser l’acquisition de nouvelles ressources matérielles, sociales ou humaines, comme la capacité à gérer seules un foyer, à décider pour elles-mêmes ou à s’appuyer sur des réseaux féminins, qui élargissent leur marge d’action et les empouvoirent par un déplacement des conditions qui structurent leur vie, rendant possibles des choix auparavant inaccessibles (Kabeer, 2003). Ainsi, l’expérience de la prison peut devenir un moment de révélation quant à la nature de leur relation conjugale, offrant la possibilité d’une réévaluation et d’une prise de conscience, dont les effets sont susceptibles de se prolonger après la sortie et ouvrent des perspectives de recherche sur l’après-incarcération.

Conclusion

55L’étude a examiné les manières dont les membres du couple font face à l’incarcération et les effets que celle-ci a sur la dynamique conjugale.

Du côté des femmes, qu’elles soient incarcérées ou partenaires de personnes détenues, l’épreuve carcérale peut ouvrir certaines marges de manœuvre : mise à distance d’un conjoint violent, réorganisation du quotidien, développement de nouvelles capacités d’action pouvant élargir leurs choix. Ces possibilités demeurent toutefois partielles et étroitement conditionnées par les contraintes de l’institution. La prison ne peut être pensée comme un espace d’émancipation, elle laisse seulement entrevoir des interstices d’action dans un système qui demeure profondément genré, classiste et racialisé.

56Du côté des hommes, l’incarcération met à l’épreuve leur masculinité en fragilisant leur autonomie et en les rendant dépendants du soutien extérieur de leur partenaire. Cette vulnérabilisation peut renforcer des tentatives de contrôle sur la conjointe tout en s’accompagnant d’une prise de conscience, parfois tardive, du travail matériel, organisationnel et émotionnel qu’elle assume pour maintenir le lien.

57En fin de compte, si la famille et le couple sont souvent présentés comme les seules institutions capables de répondre aux besoins affectifs et matériels des individus, ils sont en réalité des espaces où s’exercent des violences et des inégalités particulièrement fortes pour de nombreuses femmes, en particulier pour celles qui sont situées à l’intersection de plusieurs rapports de domination (Richie, 1985). Pourtant, les politiques publiques, y compris pénitentiaires, continuent largement à s’appuyer sur ces mêmes structures conjugales et familiales, notamment comme levier de désistance. Les visites reçues sont ainsi corrélées à une diminution du risque de récidive (Duwe et Clark, 2013), tandis que le soutien des partenaires peut faciliter l’accès à un logement ou à un emploi à la sortie (Herzog-Evans, 2019), contribuant ainsi à reconduire des dynamiques profondément ambivalentes, à la fois ressources pour la réinsertion et vecteurs de maintien d’un rôle de soutien largement féminisé et reproducteur d’inégalités de genre.

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Notes

1 Les maisons d’arrêt, qui hébergent principalement des prévenu·e·s et des personnes condamnées à de courtes peines, se caractérisent par des séjours généralement plus courts et une organisation des parloirs plus contrainte, bien que ceux-ci puissent être plus fréquents. Les centres de détention accueillent des personnes condamnées à des peines plus longues et proposent, en moyenne, des dispositifs de maintien des liens plus développés, tels que les UVF, qui offrent des espaces de rencontre privés et non surveillés pour les détenu·e·s et leurs proches.

2 Les accueils familles sont des espaces où les proches patientent avant les parloirs.

3 C’est-à-dire le processus de sortie de la trajectoire délinquante.

4 Jessie, détenue en CD, a été condamnée à dix ans pour des faits commis avec son ex-mari. Déjà incarcérée auparavant (dans le cadre de la même affaire), elle a rencontré Raphaël entre ses deux peines. Ensemble depuis deux ans, iels sont aujourd’hui fiancés.

5 Marie, détenue en MA, est incarcérée depuis huit mois et est condamnée à un an de prison. C’est sa première incarcération.

6 Yasmina, détenue en MA, purge une « grosse peine » (au moins dix ans) pour tentative de meurtre sur son conjoint violent. Incarcérée depuis cinq ans, elle s’est séparée de cet homme qui exerçait sur elle un contrôle coercitif et avec qui elle a eu trois enfants. C’est sa première incarcération.

7 Amber, détenue en CD, est incarcérée depuis sept mois et avait déjà connu une première détention liée à la même affaire, avant sa relation avec son ex-conjoint. Après quatre années de vie commune marquées par un contrôle coercitif et la naissance d’un enfant, elle s’est séparée de cet homme. Elle est aujourd’hui en couple avec un détenu du quartier masculin de la même prison.

8 Amira fait référence à la période de la pandémie de Covid-19, durant laquelle les parloirs étaient séparés par des plexiglas entre les personnes incarcérées et leurs proches.

9 Argot pour « cachot de prison ».

10 Amira est en couple avec Patrick, prévenu en MA depuis trois ans pour trafic de stupéfiants, c’est sa quatrième incarcération. Ensemble depuis cinq ans et marié·e·s religieusement, iels ont deux enfants.

11 Ce terme pourrait être traduit en français par « soignantes », mais le choix de le maintenir en anglais met en évidence son lien avec la théorie du care, qui associe ce rôle aux normes de genre féminin (voir Hirata, 2021).

12 Les mandats sont des virements d’argent envoyés par les proches aux détenu·e·s pour leur permettre d’acheter des biens au sein de l’établissement pénitentiaire.

13 Quentin, détenu en MA depuis quatorze mois, est prévenu et est en détention pour trafic de stupéfiants. C’est sa troisième incarcération. Il a récemment divorcé. Actuellement et au cours de son mariage, il entretient des relations suivies sans engagement conjugal (voir note n° 16) avec plusieurs femmes en dehors de la prison.

14 Abdul, détenu en CD et condamné à douze ans pour violences ayant entraîné la mort, vit sa première incarcération. Il s’est mis en couple en détention avec Miriam, une amie de l’extérieur, qu’il a épousée en prison ; iels sont ensemble depuis quatre ans.

15 En détention, des buanderies permettant de laver son linge existent mais leur usage reste limité par des contraintes matérielles (coût) et organisationnelles (accès restreint à certains jours, risque de vol). Le recours à un·e proche pour laver le linge permet également de maintenir un lien affectif, notamment à travers l’odeur des vêtements, imprégnés de produits du quotidien ou de parfum, souvent évoquée dans les entretiens comme une dimension importante.

16 Ali, détenu en CD, incarcéré depuis cinq ans pour trafic de stupéfiants, a été condamné à dix ans de prison, c’est sa deuxième incarcération. Il a plusieurs relations suivies sans engagement conjugal. Les « relations suivies sans engagement conjugal » correspondent à ce que Marie Bergström (2025) appelle les « relations suivies » : des liens plus réguliers que de simples histoires d’un soir, mais moins investis et durables qu’un couple, où le sentiment amoureux reste rare sans être exclu. Elles peuvent également coexister avec une relation conjugale et relèvent alors de ce que Marie-Carmen Garcia (2021) nomme des relations « extraconjugales ».

17 Diane est en couple avec Maxime depuis treize ans ; iels sont marié·e·s et ont trois enfants. Diane, 29 ans, est plus jeune de 14 ans que Maxime. Il est en MA depuis un an et demi et est prévenu.

18 Temps de parloir – peut changer en fonction de l’établissement pénitentiaire.

19 Mathilde est en couple avec Haroun depuis un an et demi ; iels ont vécu ensemble sept mois avant son incarcération. Haroun est détenu en MA et est condamné à 24 mois pour agression sur son ex-conjointe.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Altea Lenarduzzi Vaccaro, « La prison comme révélateur des rapports de genre : violences, dépendances et recompositions conjugales »Genre, sexualité & société [En ligne], 35 | Printemps 2026, mis en ligne le 15 juin 2026, consulté le 07 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/gss/10798 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16gtf

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Auteur

Altea Lenarduzzi Vaccaro

Docteure en sociologie et anthropologie. Chercheuse rattachée au laboratoire Centre Max Weber (UMR 5283). Chercheuse associée au Centre d’études européennes et de politique comparée (UMR 8239). Attachée temporaire d’enseignement et de recherche (ATER) Sciences Po Paris
altea.vaccaro@univ-lyon2.fr

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