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Korrigwyn : une terre à soi. Faire communauté entre lesbiennes dans la campagne bretonne (1993-1999)

Korrigwyn: A Land of One’s Own. Building Community Among Lesbians in the Breton Countryside (1993-1999)
Sarah Le Pouëzard

Résumés

Cet article s’intéresse à un exemple de vie communautaire lesbien en ruralité, à partir d’une enquête d’histoire orale menée de septembre 2024 à janvier 2025, croisée à des sources privées et à des périodiques lesbiens. Il s’agit d’une étude de Korrigwyn, une terre lesbienne écoféministe imaginée depuis Berlin, et installée dans la campagne bretonne entre 1993 et 1999. Dans la lignée des travaux de Françoise Flamant sur les terres de femmes fondées aux États-Unis dans les années 1970, cette recherche comprend les terres lesbiennes comme des hétérotopies au sens de Michel Foucault, c’est-à-dire des formes d’utopies contestataires et ancrées dans le réel. Il s’agit ici de discerner le niveau de porosité de Korrigwyn, à travers la manière dont ses membres appréhendent le territoire de la communauté et communiquent à propos de ce lieu. L’article mobilise entre autres la littérature scientifique sur le retour à la terre pour interroger le rapport à la ruralité de fondatrices de Korrigwyn, issues de milieux urbains.

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Texte intégral

  • 1 Collectif, brochure d’information sur Korrigwyn, version française, mars 1994, fonds privé conservé (...)

à toutes celles qui rêvent d’une terre lesbienne et qui souhaitent qu’elle devienne réalité1 !

1Avec cette phrase qui ouvre une de leurs brochures, les fondatrices de Korrigwyn s’adressent à toutes les lesbiennes qui pourraient les soutenir pour concrétiser une utopie qu’elles sont nombreuses à partager : faire vivre une terre exclusivement lesbienne. Loin de se cantonner au domaine du rêve, l’acte de fonder un tel lieu est résolument contestataire : c’est la revendication d’une terre à soi dans un monde où « l’espace public est le lieu de l’hétérosexualité obligatoire » (Eribon, 2012 [1999], 161).

2L’un des points de départ de ce travail autour de Korrigwyn réside dans la persistance de ce que Cy Lecerf Maulpoix qualifie de « mythologie » des mémoires LGBTQIA+ (Lecerf Maulpoix, 2022, 101), répandue par une littérature hybride entre fiction et auto-ethnographie. La fuite vers la ville y est idéalisée comme seul refuge permettant l’émancipation et la réalisation de la subjectivité de celles et ceux qui se trouvent exclu·e·s de l’« hétérosexualité obligatoire » (Rich, 1981). Ce concept, théorisé en 1980 par Adrienne Rich, consiste à comprendre l’hétérosexualité non comme une préférence sexuelle, mais comme une « institution politique » du patriarcat et du capitalisme, qui contraint et exploite les femmes, et qui est « répandu par la propagande et maintenu par la force » (Rich, 1981, 15-43).

3Dans le « récit fondateur » (Eribon, 2012 [1999], 39) de l’homosexuel·le ayant connu l’isolement rural, la ville devient bien souvent synonyme de liberté et d’éloignement de cette « hétérosexualité obligatoire » (Rich, 1981). Par opposition, le retour à la « petite ville natale » constitue une restriction insupportable, la « menace d’une vie tronquée » (Lecerf Maulpoix, 2022). Comme le souligne Marianne Blidon, ces récits construisent « un lieu commun qui renforce et accrédite l’idée plus générale d’un lien “consubstantiel” entre un espace et la possibilité – ou la non possibilité – de vivre ouvertement son homosexualité » (Blidon, 2008, 1).

4Face à cette « mythologie » (Lecerf Maulpoix, 2022, 101) de la grande ville comme unique espace de libération homosexuelle, il semble d’autant plus fondamental de chercher à esquisser l’histoire des sociabilités lesbiennes rurales. Où sont les lesbiennes à la campagne ? Comment se retrouvent-elles ? De quels moyens disposent-elles pour échapper, ne serait-ce que temporairement, à l’« hétérosexualité obligatoire » (Rich, 1981) ?

Sur les traces de Korrigwyn : perspectives historiographiques et méthodologie

  • 2 Collectif, brochure d’information sur Korrigwyn en français, octobre 1995, fonds privé conservé par (...)

5« Korrigwyn c’est l’amante que nous respectons, une partie de notre mère la terre2. » C’est ainsi que les habitantes de Korrigwyn décrivent cette communauté écoféministe lesbienne dans une des lettres d’information qu’elles diffusent dans les milieux lesbiens et féministes. Imaginée depuis Berlin-Ouest et fondée en 1993 par une Bretonne et cinq Allemandes, Korrigwyn représente un lieu de vie à temps plein pour un noyau d’une dizaine de lesbiennes jusqu’en 1999 environ. C’est aussi un lieu d’accueil pour plusieurs centaines de vacancières venues d’Europe, parfois des États-Unis, mais surtout de France et d’Allemagne. Le nom choisi pour cette communauté est un assemblage de « korri », en référence aux korrigans, petits lutins qui peuplent le folklore breton, et de « gwyn », qui signifie « blanc » en breton, jeu de mots avec la sonorité du mot « gouine ».

  • 3 Entretien avec Christine et Hannah, 12 octobre 2024, Morbihan, Bretagne, 3 h 28.

6C’est sur 31 hectares de terres, situées sur la petite commune de Kernascléden (environ 350 habitant·e·s dans les années 1990) dans la campagne morbihannaise, au sud de la Bretagne, que cette terre lesbienne voit le jour. Korrigwyn est une utopie ambitieuse qui mêle l’envie de vivre uniquement entre lesbiennes, isolées et protégées dans la nature, avec une volonté de communion spirituelle avec la terre et de guérison individuelle et collective. L’idée est de faire de ce rêve une communauté tangible et accessible au plus grand nombre de lesbiennes possible, en marge de toute notion de profit, notamment à travers la pratique du « prix libre » pour les vacances et les stages proposés3.

  • 4 Les réflexions dont je fais part ici sont le fruit d’un travail de mémoire réalisé dans le cadre d’ (...)

7Cette enquête sur Korrigwyn4 a été permise par un regain d’intérêt récent dans la recherche au sujet des terres lesbiennes. En effet, c’est à l’occasion du colloque Lesbian Lands: Community and Creativity Across Time and Space, organisé en septembre 2024 à l’université de Lille, que je découvre l’existence de Korrigwyn. J’y entends pour la première fois des récits comme ceux des chercheuses Cassandre Di Lauro, Nola Bastien et Constance Rimlinger, qui mettent en avant des terres lesbiennes ou des expériences qui s’en rapprochent en France et dans le monde (Bastien, 2021 ; Di Lauro, 2023 ; Rimlinger, 2024). Ce colloque témoigne de l’influence des women’s lands états-uniens dans la recherche sur les terres de femmes (Sandilands, 2002 ; Burmeister, 2013 ; Flamant, 2023), tout en représentant une occasion unique de réfléchir aux expériences s’étant déroulées sur le sol français. Korrigwyn est alors présentée à travers quelques archives et notamment une parole : celle de Carole Vidal, ancienne habitante de cette terre lesbienne. Elle fait part de son émotion face à l’intérêt de jeunes chercheuses, mais elle transmet aussi sa crainte concernant la manière dont l’université s’empare de ces questions. Prendre contact avec elle dans ce cadre a constitué mon premier pas vers Korrigwyn, et vers les témoignages de six autres femmes ayant fréquenté cette communauté.

8La démarche que j’adopte pour appréhender l’histoire des sociabilités lesbiennes dans la campagne française s’inscrit dans la lignée de « l’intérêt renouvelé pour l’histoire orale » (Bouvard et al., 2023, 33) dont font preuve de nombreux·ses chercheur·euse·s sur les questions LGBTQIA+ ces dernières années. En particulier, je pense aux travaux réunis en 2023 par Hugo Bouvard, Ilana Eloit et Mathias Quéré dans Lesbiennes, pédés, arrêtons de raser les murs. Cet ouvrage interdisciplinaire sur les luttes des mouvements homosexuels des années 1970 à 1990 représente une source d’inspiration fondamentale en matière de pluralité des sources utilisées, mais aussi de prises de position pour valoriser l’histoire lesbienne et « sortir du tropisme parisien » (Bouvard et al., 2023, 18).

9Plus largement, une longue tradition d’utilisation des témoignages oraux caractérise le champ de l’histoire des femmes. Comme le souligne Christine Labrie, le potentiel de l’histoire orale « pour accroître la compréhension de la vie quotidienne des femmes a déjà été attesté par de nombreuses historiennes des femmes qui en ont fait un usage fertile » (Labrie, 2016, 149). Plus que de combler des lacunes dans les sources traditionnelles, cette méthode permet en effet de « (re)donner de l’importance aux actrices de l’histoire », et d’en faire des sujets et non des objets de la recherche, dans une perspective féministe (Labrie, 2016, 149).

  • 5 Le terme « korris » est utilisé par les habitantes pour se désigner dans certaines sources. Voir no (...)

10Le corpus d’histoire orale sur lequel s’appuie cette recherche est constitué de huit entretiens d’en moyenne une heure et demie, guidés par un questionnaire semi-directif et enregistrés, réalisés entre octobre 2024 et janvier 2025 avec sept femmes différentes (chez elles, dans des cafés ou par appel Zoom). Il s’accompagne d’un vaste fonds écrit conservé à l’heure actuelle par Carole Vidal, qui comprend de nombreuses brochures en langue française, allemande ou anglaise, produites par les fondatrices et les habitantes de Korrigwyn. Diffusés dès 1993 et jusqu’en 1998, ces documents visent à présenter la communauté et à inciter d’autres lesbiennes à les soutenir financièrement ou à les rejoindre pour des vacances ou des stages de partage de connaissances. Ce corpus réunit également quelques comptes-rendus de réunions, des photographies et des albums photo fabriqués et commentés par les « korris5 », qui témoignent de la manière dont elles mettent en récit leur propre utopie.

11Prétendre à une neutralité totale quant à l’histoire de Korrigwyn serait incohérent, le choix de ce sujet étant particulièrement personnel. En effet, ce travail vise à retracer l’histoire d’une terre lesbienne ayant existé quelques années avant ma naissance, tout près de là où j’ai grandi. Matériellement, cela m’a permis de me rendre chez d’anciennes membres de Korrigwyn qui vivent toujours dans le Morbihan, dont certaines m’ont accueillie à plusieurs reprises. Il s’agit par conséquent d’une expérience emplie de subjectivité, à laquelle s’ajoute toute l’intériorité que les femmes interrogées insufflent dans leur façon de se raconter. Naviguer un tel terrain a de ce fait imposé un recul critique afin de produire une histoire qui considère les émotions des actrices, sans pour autant se laisser envahir par elles.

12Comme le souligne Michelle Zancarini-Fournel à propos de la recherche de Colette Pipon sur le Mouvement de libération des femmes (MLF), faire l’histoire de féministes revient à travailler « sous le regard d’actrices très vigilantes sur l’écriture de leur propre histoire militante » (Pipon, 2013, 11). En outre, enquêter sur un groupe de femmes qui ont fait communauté ensemble il y a une trentaine d’années, et se sont parfois perdues de vue, provoque la résurgence d’émotions. Nostalgies et vieilles rancœurs marquent les entretiens, particulièrement sur des thématiques comme le niveau d’investissement de chacune dans la terre, la gestion de l’argent, les conflits entre habitantes et la clôture de la communauté.

13Un tel contexte impose des précautions lors de l’enquête : les femmes dont les noms apparaissent sur ces documents, comme celles qui ont été interrogées, sont toutes pseudonymisées dans ce récit. Ce choix est rappelé par l’ajout d’un astérisque après chaque première mention d’un pseudonyme, et représente en premier lieu un accord éthique permettant d’instaurer un climat de confiance lors de l’entretien.

14D’autre part, pour ce qui est du contexte historique, les sept lesbiennes qui témoignent dans le cadre de cette enquête grandissent dans une France ou une Allemagne de l’Ouest marquées par la guerre froide. Le contexte politique des années 1970 et 1980 est notamment celui de la course à l’armement nucléaire et de la publication en 1972 du Rapport Meadows par le club de Rome, première étude à alerter sur les dangers de la croissance économique et démographique (Hache, 2016, 14). En parallèle, les années 1970 voient naître une deuxième vague féministe, qui s’engage dans la lutte pour l’accès à l’avortement, le droit des femmes à disposer librement de leur corps, la dénonciation des violences quotidiennes qu’elles subissent, et notamment du viol conjugal (Pipon, 2013, 53).

15À la croisée de ce féminisme et des luttes pacifistes et antinucléaires, particulièrement investies par les femmes, un mouvement écoféministe se développe dans les années 1970 et 1980. Le terme apparaît en 1974 sous la plume de la militante française Françoise d’Eaubonne pour désigner « la redécouverte de l’histoire de la destruction croisée, au cours de la modernité, des femmes et de la nature » (Hache, 2016, 15). C’est à l’occasion de l’occupation de bases militaires aux États-Unis et en Europe de l’Ouest contre le déploiement des missiles nucléaires Pershing II et Cruise que de nombreuses femmes réalisent qu’elles préfèrent lutter entre elles, sans hommes, et qu’un lien « existe entre le fait de prendre soin les un·e·s des autres et de prendre soin de la planète » (Cook et Kirk, 2016, 80).

16Simultanément, de nombreuses terres de femmes (women’s lands) voient le jour aux États-Unis, particulièrement dans l’Oregon (Flamant, 2023, 13). S’inscrivant dans un mouvement contestataire de « retour à la terre » (back to the land), « dont elles constituent la version féministe lesbienne séparatiste », elles font sécession sur « des espaces vierges non pas de toute vie ou de toute histoire, mais d’hommes » (Hache, 2016, 52). Fondées pour la plupart au milieu des années 1970, une vingtaine de ces terres de femmes sont recensées au début des années 1980, et certaines perdurent aujourd’hui. « Bien qu’isolées dans leurs retraites », ces femmes s’efforcent d’accueillir de nombreuses voyageuses et sont très prolifiques en écrits et documents iconographiques afin d’encourager d’autres femmes à les rejoindre (Flamant, 2023, 19).

17Pour autant, la recherche ne s’intéresse que depuis très récemment à ces expériences de « retours à la terre » sous forme de communautés féministes et lesbiennes. Ce sont Françoise Flamant et Heather Jo Burmeister (2013) qui les premières s’intéressent avec un œil sociologique et historique aux utopies lesbiennes en Oregon, suivies par des chercheuses comme Keridwen Luis avec Herlands (2018) et Catriona Sandilands (2002), cette dernière reliant ces expériences à la notion d’écologie queer. Si les membres du WomanShare Collective, terre de femmes fondée en 1974 en Oregon, publient Country Lesbians en 1976 (2024 [1976]) afin de faire part de leur histoire, l’ouvrage est à ce jour toujours en cours de traduction en français. Il faut néanmoins souligner la visibilité nouvelle dont bénéficie ce témoignage en France grâce au travail de traduction, de republication et d’exposition d’archives mené en 2024 par Louise Toth, Salomé Burstein et Agathe Cotte.

18Enfin, dans la lignée du travail de Flamant qui retrace l’histoire des women’s lands de l’Oregon, j’envisage Korrigwyn, la terre lesbienne qui fait l’objet de cette enquête, au prisme des notions d’« utopie » et d’« hétérotopie » (Foucault, 2004 [1967]) telles que pensées par Michel Foucault. Les lesbiennes qui fondent Korrigwyn entendent créer un refuge et une enclave « tournée vers un nouvel art de vivre, une nouvelle culture » (Flamant, 2023, 13), hors de l’« hétérosexualité obligatoire » (Rich, 1981).

Qui habite le pays lesbien ?

  • 6 Entretien avec Christine et Hannah, 12 octobre 2024, Morbihan, Bretagne, 3 h 28.
  • 7 Ibid.

19Hannah* naît en 1966 à Berlin-Ouest. C’est dans cette ville et dans son esprit que germe dans un premier temps l’utopie Korrigwyn au début des années 19906, après sa rencontre avec son amante de l’époque, Lucie*, qui est bretonne. Cette dernière a choisi de s’installer à Berlin après des études de langue. Elle y donne des cours de wendo (une forme d’autodéfense féministe basée sur plusieurs arts martiaux) dans un squat occupé par des femmes et des lesbiennes, la Schokofabrik7. C’est dans ce cadre que les deux femmes nouent une relation amoureuse. Hannah participe à cette période à un groupe de discussion autour de la vie en collectif lesbien, mais elle est frustrée de ne pas concrétiser ses idées. L’urgence de passer de la théorie à la pratique pousse le couple à se rendre en Bretagne et à signer en juillet 1993 une promesse de vente pour 31 hectares de terre à Kernascléden, qui deviendront Korrigwyn.

  • 8 Entretien avec Christine et Hannah, 12 octobre 2024, Morbihan, Bretagne, 3 h 28.

20Lucie et Hannah ont alors un coup de foudre pour un terrain qui leur paraît idyllique, mais dont elles ne réalisent que plus tard le prix bien supérieur aux moyennes du foncier agricole breton de l’époque. Tout au long du processus d’achat, le manque d’argent place les fondatrices dans une situation risquée et incertaine. Ces dernières se lancent rapidement dans une course contre la montre pour obtenir les 950 000 francs (environ 350 000 deutschemarks) requis pour finaliser l’achat des terres en juin 19948. Elles se démènent alors pour organiser une grande tombola nationale à Berlin et la concrétisation de leur utopie repose dès lors sur un puissant réseau de solidarité lesbien berlinois, allemand et européen.

  • 9 Entretien avec Hannah, 12 janvier 2025, Morbihan, Bretagne, 51 min.

21Hannah l’affirme clairement en entretien : Korrigwyn, « c’était pas quelques lesbiennes qui voulaient faire leur truc, c’était vraiment un projet pour changer le monde9 ». Pour les fondatrices de Korrigwyn, l’ambition est grande. Elles ne veulent pas seulement créer un refuge où se protéger et protéger la terre, entre lesbiennes. Les korris veulent que cette expérience affecte le monde qu’elles rejettent : créer une brèche, rendre un nouveau monde pensable. Il ne suffit pas de réfléchir, depuis Berlin, aux conditions idéales d’une vie lesbienne utopique en communion avec la nature. Il s’agit de faire du rêve une réalité et d’expérimenter concrètement ce à quoi pourrait ressembler un mode de vie radicalement différent. C’est bien le rêve politique de « l’île vierge où tout recommencer » (Ségard, 2023, 3) dont parle Arthur Ségard que les korris entendent mettre en œuvre. Elles s’engagent dans la création d’un « contre-espace », un « contre-emplacement » (Foucault, 2004 [1967], 15) insulaire « s’éloignant à la fois géographiquement et symboliquement de la société hétéropatriarcale », où il devient pleinement possible de faire l’expérience de « nouveaux rapports de genre » (Ségard, 2023, 2-3). Ainsi, leur démarche est assimilable à la création d’une hétérotopie au sens de Foucault, c’est-à-dire un lieu « hors de tous les lieux, bien que pourtant […] effectivement localisable » : une « utopie effectivement réalisée » (Foucault, 2004 [1967], 15).

22L’une des questions que soulève cet effort de concrétisation d’une utopie est celle du niveau de porosité que s’accorde un tel lieu avec le monde extérieur. Qui habite la terre lesbienne ? Qui fréquente ce lieu à part, à qui est-il destiné et à qui profite-t-il ? Autant d’interrogations qui permettent d’envisager comment s’articulent cet espace minoritaire et la société majoritaire hétérosexuelle. Comment ce collectif lesbien surtout constitué d’Allemandes s’insère-t-il dans le paysage local ? Il s’agit également de réfléchir à la place que trouvent des lesbiennes de la ruralité bretonne dans cette communauté imaginée depuis la ville. Korrigwyn constitue-t-elle réellement une oasis hétérotopique pour des lesbiennes qui n’ont pas accès aux réseaux militants et culturels urbains ?

Faut-il se couper du monde pour le changer ?

23Selon Foucault, l’un des principes caractéristiques des hétérotopies est qu’elles « supposent toujours un système d’ouverture et de fermeture qui, à la fois, les isole et les rend pénétrables » :

En général, on n’accède pas à un emplacement hétérotopique comme dans un moulin. Ou bien on y est contraint, c’est le cas de la caserne, le cas de la prison, ou bien il faut se soumettre à des rites et à des purifications. On ne peut y entrer qu’avec une certaine permission et une fois qu’on a accompli un certain nombre de gestes. (Foucault, 2004 [1967], 18)

24Dans le cadre de Korriwgyn, pour accéder à l’hétérotopie, il faut correspondre à la catégorie « lesbienne », qui constitue la charnière du système d’ouverture et de fermeture que décrit Foucault. Or, cette catégorie peut comprendre des réalités très différentes, et des exceptions peuvent être accordées. À l’inverse, si tous les hommes sont a priori exclus de Korrigwyn, le rejet s’applique plus fortement et plus explicitement à certains d’entre eux. Il s’agit d’identifier quels profils sont favorisés ou défavorisés par le système de filtrage en vigueur à Korrigwyn. D’autre part, pour comprendre au mieux le niveau d’ouverture de cette terre, il faut aussi réfléchir à la façon dont les lesbiennes de Korrigwyn elles-mêmes s’insèrent dans l’environnement dans lequel elles s’installent.

25Lorsque j’ai invité d’anciennes habitantes ou vacancières de Korrigwyn à me décrire leur arrivée sur ce lieu, plusieurs ont fait état du caractère isolé de la communauté. Christine*, notamment, en garde un souvenir net :

  • 10 Entretien avec Christine, 22 novembre 2024, Morbihan, Bretagne, 1 h 11.

Je me souviens que j’étais impressionnée d’arriver sur cette terre qui faisait plus de 30 hectares : des champs, une route qui menait à cette grande longère, bâtiment en pierre, avec un grand hangar, des beaux arbres. Et on prenait la route et on arrivait au bout. On arrivait dans ce lieu protégé. C’était le but, c’était entouré des terres, donc c’était protégé10.

De plus, les korris mettent en avant dans leurs brochures l’isolement du lieu comme un critère sécurisant :

  • 11 Collectif, document en allemand informant sur Korrigwyn et appelant aux dons et aux idées pour réco (...)

Mais le meilleur de ce terrain est qu’il est isolé, ce qui signifie qu’il n’y a pas de voisins immédiats à portée de voix ou de vue, et pas de routes traversantes, seulement la route de 1 km de long qui appartient au terrain et se termine à la maison. Le village le plus proche, avec magasin et crêperie, est à 3 km, et la ville la plus proche est à environ 10 km11.

  • 12 Collectif, Lesbenlandinfo [lettre d’information] no 1, en allemand, 1993, fonds privé conservé par (...)

De nulle part sur la terre (lesbienne), on ne voit aucun voisin, et nous n’en avons entendu aucun lors de nos visites12.

26Elles décrivent une terre perdue dans la nature à laquelle seules celles qui connaissent le chemin peuvent accéder, et où le voisinage n’existe pas. C’est l’emplacement idéal pour une communauté de lesbiennes qui cherchent à ne pas être dérangées, et à se couper des hommes.

Il s’agit d’un gage de liberté pour s’autoriser à expérimenter leur propre conception de la vie en collectivité entre lesbiennes. On retrouve ce critère fondamental dans le portrait que fait Flamant des women’s lands états-uniennes fondées une vingtaine d’années plus tôt :

Les habitations individuelles sont quant à elles bâties à distance les unes des autres, de façon à garantir une vie privée à l’écart des regards curieux ou des contrôles intempestifs de la collectivité. Elles forment une sorte de couronne autour de la maison principale. Une clôture en bois cerne le tout et au-delà, quelques mètres plus loin, la forêt dense qui enveloppe le Land constitue une triple enceinte protectrice. (Flamant, 2023, 74)

  • 13 Lettre d’information en français sur Korrigwyn, octobre 1995, fonds privé conservé par Carole Vidal

27La description que donne la sociologue de ces terres fait état d’une organisation géographique pensée pour promouvoir l’équilibre entre vie en collectivité et intimité. C’est exactement ainsi que le territoire est abordé à Korrigwyn. Si l’idée de posséder la terre entre en confrontation directe avec les idéaux des lesbiennes de l’Oregon, comme avec ceux des fondatrices de Korrigwyn, qui considèrent la terre comme une « amante » ou une « mère »13, « devenir propriétaire [reste] encore le meilleur moyen d’affirmer son indépendance et ses droits » (Flamant, 2023, 74). Plus largement, le lieu entend permettre aux lesbiennes qui y vivent de s’éloigner des violences misogynes et lesbophobes qu’elles expérimentent notamment dans le domaine médical, afin d’y développer une culture propre centrée sur le soin communautaire.

28De plus, si « on met dans la nature ce qu’on veut évacuer de l’horizon politique » (Piterbraut-Merx, 2024), il apparaît dans le travail de Flamant que les lesbiennes séparatistes de l’Oregon ont grandi dans un monde où priver les femmes de l’apprentissage de certaines compétences pratiques était renvoyé à un ordre « naturel ». Cet ordre, les lesbiennes des terres de femmes se sont efforcées de le retourner, justement en forgeant des « contre-emplacements » hétérotopiques. Hannah décrit notamment le sentiment d’entrer peu à peu dans un quotidien où une nouvelle norme s’instaure, selon laquelle les femmes sont capables de tout accomplir :

  • 14 Entretien avec Christine et Hannah, 12 octobre 2024, Morbihan, Bretagne, 3 h 28.

Si on ne pouvait pas faire quelque chose toutes seules, nous-mêmes, on cherchait des ouvrières. Et de vivre vraiment là-dedans : le tracteur est cassé, donc on le répare, et si on ne peut pas, on demande à une femme qui s’y connaît peut-être un peu plus que nous. Parce que je pense que dans cet espace-là, en tout cas moi je l’ai vécu comme ça, on est absolument plus jamais confrontées à « ah mais ça c’est un travail d’homme ». Ça n’existe plus, même dans la tête. […] On se savait capables. On voulait juste créer un espace dans lequel c’est la normalité que les femmes font tout. Même, elles ont des relations entre elles, enfin entre autres. Qu’on n’en a vraiment pas besoin des hommes14.

29Ainsi, si les lesbiennes de Korrigwyn se trouvent face à une tâche pour laquelle elles n’ont pas les compétences nécessaires, elles cherchent à faire appel à des femmes plus qualifiées dans leur entourage, ou directement à des ouvrières. L’ordre « naturel » (Flamant, 2023, 70) est inversé et elles peuvent expérimenter pleinement un monde utopique dans lequel les hommes sont rendus inutiles.

Une utopie pensée pour les malmenées du monde hétérosexuel…

  • 15 Collectif, brochure d’information sur Korrigwyn en français, octobre 1995, fonds privé conservé par (...)
  • 16 Entretien avec Christine et Hannah, 12 octobre 2024, Morbihan, Bretagne, 3 h 28.

30Dans un second temps, pour comprendre le niveau de porosité de Korrigwyn, il faut également prendre en compte les profils que les membres ciblent spécifiquement lorsqu’elles communiquent sur leur hétérotopie. En effet, les korris formulent explicitement leur volonté d’inclure dans leur monde certaines catégories de lesbiennes marginalisées. Elles spécifient dans leurs brochures vouloir « tenir compte des handicaps visibles et invisibles », notamment en aménageant les bâtiments pour les « chaises roulantes »15, et Hannah développe en entretien le souhait de créer un refuge pour les lesbiennes « momentanément trop fragiles pour gérer leur vie seules16 ».

31Le parcours professionnel d’Hannah et ses réflexions sur le rapport à la santé en tant que lesbienne infusent notamment les prémices de Korrigwyn. Elle passe son diplôme d’ergothérapeute au milieu des années 1980 et est rapidement confrontée à la manière dont sont traitées les lesbiennes dans les lieux de soin psychiatrique :

  • 17 Ibid.

L’homosexualité était une maladie. Et je crois dans la tête des gens, c’était encore plus ancré, comme je pense que ça l’est en partie encore aujourd’hui, que c’est quand même pas normal17.

32Ce rapport psychiatrisant au lesbianisme qu’évoque Hannah caractérise en effet un tournant dans la perception sociale de l’homosexualité en Allemagne à partir des années 1960. Comme le souligne Sarah Kiani, « les élites est-allemandes se montrent plus libérales, tout en développant une approche plus psychologisante : ce qui n’entre pas dans les valeurs socialistes – comme l’homosexualité – est la manifestation d’un trouble psychique plutôt que d’une attitude hostile au régime » (Kiani, 2020, 123). Ce climat entretient cependant la pathologisation de l’homosexualité, et les recherches scientifiques pour en comprendre les causes tendent à s’accroître dès les années 1970 (Kiani, 2020, 123).

33De plus, ce que constate Hannah en observant la pathologisation des lesbiennes qu’elle rencontre en psychiatrie, c’est que nombre d’entre elles sont « cassées par la société ». Elle retrouve chez ces femmes des sentiments qu’elle connaît aussi : « cette peur, par cette oppression, [cette] énorme solitude-là quand tu dois créer ta vie seule en toi, t’es beaucoup plus fragile, parce que la société est comme elle est ». Paradoxalement, Hannah insiste sur le fait qu’elle se sent déjà fière et forte en tant que lesbienne et réalise alors que son « envie de changer le monde » peut se mêler à son « envie de vivre à la campagne » :

  • 18 Ibid.

J’avais envie de créer quelque chose où des lesbiennes qui sont momentanément trop fragiles pour gérer leur vie seules puissent se retrouver. Et qu’elles ne sont pas traitées comme malades parce qu’elles sont homosexuelles, au contraire que c’est pratiquement la norme, donc il n’y a plus aucune question de ça18.

  • 19 La Feuille de consult’, bulletin du Groupe santé lesbienne, 3, 1989, Archives recherches cultures l (...)

Rejeter le « pouvoir médical19 », notamment psychiatrique, constitue l’une des clés pour renverser la norme et créer un « contre-emplacement » hétérotopique (Foucault, 2004 [1967], 14-15) où les lesbiennes peuvent se guérir, non pas de leur lesbianisme, mais de la « société d’hommes » (Pipon, 2013, 26) qui les pathologise.

34En ce sens, le rapport au soin à Korrigwyn s’inscrit dans une dynamique générale d’« élaboration d’un point de vue lesbien sur la santé » (Quéré, 2023, 87) amorcé dans les années 1970 par la deuxième vague féministe. Ce mouvement naît de la volonté des féministes de se réapproprier leur corps, notamment leur sexualité et leurs droits reproductifs, dans des contextes de lutte pour la facilitation de l’accès à l’avortement. Comme le souligne la sociologue Lucile Quéré, cette impulsion donne lieu au développement de multiples centres de santé gérés par des femmes dans plusieurs pays (Quéré, 2023, 85-87).

35Au cœur de ces refuges, Frauenzentrum (Centres de femmes) en Allemagne et Maisons des femmes en France, les lesbiennes s’activent et développent leur propre rapport à leur corps et leur santé. Comme le souligne l’historienne Marie Cabadi, certains de ces lieux « sont avant tout fréquentés par des lesbiennes », et des « lesbiennes radicales du MLF » revendiquent justement en 1980 le fait que « s’il existe des lieux de femmes c’est parce que des lesbiennes y investissent leur énergie ! » (Cabadi, 2023, 298). Ainsi, dans l’ouvrage collectif Lesbiennes, pédés, arrêtons de raser les murs, Lucile Quéré et Yaël Eched reviennent toutes les deux sur l’exemple de la France, où se développe un « point de vue lesbien sur la santé » (Quéré, 2023, 87) dans la seconde moitié des années 1980 à travers l’expérience du Groupe santé lesbienne de Paris (GSL). Fondé en 1984 et pensé comme un groupe d’auto-gynécologie, le GSL « s’inscrit dans la tradition [du Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception (MLAC, 1973-1975)] et des groupes de self-help ». Il part du constat de la « production de l’ignorance » sur les conditions de vie lesbiennes, et de l’invisibilité de leurs problématiques de santé et de sexualité spécifiques au sein du féminisme (Eched, 2023, 118-119).

36Ainsi, Korrigwyn s’inscrit dans la lignée du self-help feminism et le rapport au soin sur cette terre se fonde sur les mêmes constats vis-à-vis de la santé lesbienne. De plus, le souhait d’accueillir des lesbiennes vulnérabilisées pour leur offrir un refuge se traduit également par la volonté de rendre le lieu accessible aux lesbiennes en situation de handicap :

  • 20 Collectif, brochure d’information sur Korrigwyn, version française, mars 1994, fonds privé conservé (...)

Nous avons déjà beaucoup d’idées en ce qui concerne l’aménagement et la mise en valeur de Korrigwyn. Par exemple :
— une priorité est l’accessibilité aux chaises roulantes ainsi qu’un aménagement des bâtiments qui tient compte des handicaps visibles et non-visibles20

37Le capacitisme ou validisme consiste en un système de valeurs sociales érigeant les personnes dites valides comme représentatives de la norme sociale, provoquant ainsi la marginalisation et la discrimination des personnes vivant un handicap. Comme l’illustre la brochure sur Korrigwyn de mars 1994, une prise de position antivalidiste est visible dès les débuts du collectif, toujours dans l’optique d’inverser des normes considérées comme illégitimes et de concrétiser un « contre-emplacement » hétérotopique (Foucault, 2004 [1967], 15).

  • 21 Collectif, brochure d’information sur Korrigwyn en français, octobre 1995, fonds privé conservé par (...)

38En outre, les membres de Korrigwyn cherchent à travers la pratique du « prix libre » à assurer l’inclusion des lesbiennes précaires, en laissant « chacune donne[r] selon ses moyens et son désir de soutenir le projet21 ». Héritée des milieux anarchistes, la pratique du prix libre est mobilisée ici par des lesbiennes ayant pour certaines vécu et milité dans le Berlin squatté des années 1980, où elles ont pu en faire l’expérience. Il s’agit de laisser à la bénéficiaire du bien ou du service proposé la liberté de payer un prix qui lui semble juste vis-à-vis de ses propres revenus, et du soutien qu’elle souhaite apporter au collectif. L’idée est de permettre ainsi un maximum d’accessibilité à la terre lesbienne :

  • 22 Cette formulation témoigne d’un effort de féminisation du langage par les korris, qui s'inscrit dan (...)
  • 23 Ibid.

Nous n’imposons à aucune le prix du séjour. Chacune donne selon ses moyens et son désir de soutenir le projet. Elle22 est possible d’apporter son savoir et ses utopies lesbiennes à Korrigwyn ou de passer des vacances même si une n’a pas beaucoup d’argent23.

39Ce principe est parmi les valeurs essentielles de l’utopie qu’est Korrigwyn, et est ainsi exposé dans une brochure en français réalisée en octobre 1995. Pourtant, les korris vont finalement choisir de l’abandonner face à la précarité de leur mode de vie :

  • 24 Entretien avec Christine et Hannah, 12 octobre 2024, Morbihan, Bretagne, 3 h 28.

On était toujours très juste en argent. Parce qu’on avait… C’était prix libre. On arrivait là, on déposait tout à prix libre. Ce qui en France équivalait à gratuit. Donc il y a pas grand monde qui a payé. À part les lesbiennes allemandes, et certaines beaucoup. […] Parce qu’on fournissait en plus les repas. C’était tout idéaliste. Moi j’ai dit « mais c’est pas parce que c’est toujours les lesbiennes pauvres après qui doivent travailler ». C’était échange de travail. Donc chez nous c’était libre. On pouvait travailler, on pouvait ne pas travailler. Tout le monde était nourri. Et c’était prix libre. Et on a beaucoup beaucoup perdu d’argent. Et jusqu’à ce que nous on n’avait plus rien à manger en hiver, on a mangé des pissenlits et du blé noir. Et c’est là où moi j’ai créé la boulangerie24.

40Cette notion de prix libre importe notamment parce qu’elle représente une alternative à l’échange de services ou de bien contre du travail sur la terre. Elle s’oppose à l’idée que les lesbiennes les plus pauvres soient contraintes de travailler à Korrigwyn pour pouvoir se permettre d’y passer des vacances, comme cela a pu être mis en place dans certaines terres de femmes états-uniennes. Hannah, au contraire, insiste sur le fait que même quand les habitantes décident finalement d’instaurer des prix fixes pour les vacancières, les tarifs restent négociables pour celles qui n’ont pas les moyens, et ne pas payer reste une option. D’autre part, Hannah associe aux lesbiennes françaises des pratiques différentes de celles des Allemandes. Pour elle, c’est en partie parce qu’elles s’adressent à un public de Françaises, qui selon son expérience donnent moins, que ce système n’est pas fonctionnel.

  • 25 Ibid.

41Si je n’ai pas pu accéder aux profils sociologiques de l’ensemble du groupe des fondatrices de Korrigwyn, il semble que l’appartenance de classe ait joué un rôle important dans la construction du militantisme de Hannah, et dans son rapport à l’accessibilité des espaces aux plus précaires. En effet, cette dernière raconte avoir conscientisé assez tardivement que contrairement à beaucoup de ses camarades lesbiennes féministes étudiantes, elle avait eu une enfance « prol’ » dans un « milieu plutôt ouvrier »25 de Berlin Kreuzberg. Elle met l’emphase en entretien sur son identification à la classe travailleuse ainsi qu’aux milieux squats berlinois qui ont marqué sa jeunesse, ce qui contribue à expliquer son attachement aux prix libres à Korrigwyn.

42Néanmoins, si une attention particulière est portée à l’intégration des lesbiennes précaires et en situation de handicap, d’autres catégories de lesbiennes marginalisées sont laissées de côté dans la manière dont les korris communiquent sur les enjeux d’inclusion au sein de leur terre. Par exemple, la question de la place dans les rapports de race n’est jamais mentionnée dans leurs productions écrites. Les fondatrices sont toutes blanches, et la fréquentation du lieu au fil des années l’est aussi, autant pour ce qui est des habitantes que des vacancières. Cette blanchité transparaît notamment dans le profil des femmes ayant fréquenté Korrigwyn que j’ai pu interroger : seule l’une de ces sept personnes n’est pas blanche.

… où subsistent certaines marginalisations

  • 26 Le terme « racisé » est théorisé par la sociologue française Colette Guillaumin (1972). Il permet d (...)

43Cette absence de prise en compte des enjeux spécifiques aux lesbiennes racisées26 est caractéristique du positionnement majoritaire chez les féministes allemandes blanches au début des années 1990. En effet, Alice Schwarzer, journaliste allemande particulièrement influente car elle est la fondatrice du magazine féministe Emma, explique en 1993 « que la haine des étrangers prend racine dans celle des femmes et que la montée du virilisme conduit à la violence contre les autres, c’est-à-dire ceux qui ne sont pas des hommes blancs » (Tomczak-Decolasse, 2025, 31). Comme le souligne Garance Tomczak-Decolasse,

le féminisme allemand révèle ici sa limite en réduisant le racisme à une simple expression du patriarcat et non comme une catégorie d’oppression à part entière. […] En d’autres termes, pour les partisanes du mouvement féministe allemand blanc, les femmes forment un tout, sans distinction apparente de race, de classe ou encore de sexualité. (Tomczak-Decolasse, 2025, 32)

  • 27 Citations de Joan Scott tirées de Eloit et Lépinard (2024).

44En outre, le mouvement féministe français est également marqué par ce type de postures universalistes. « Antithèse du communautarisme » et du séparatisme, la notion d’universalité ancrée dans la pensée politique française consiste en une quête de l’égalité « à travers l’effacement des origines sociales, religieuses, ethniques et autres du citoyen dans la sphère publique »27. Or la doctrine universaliste conduit souvent paradoxalement « à l’exclusion de fait des individus considérés comme différents en raison de leur sexe et/ou de leur race » (Eloit et Lépinard, 2024, 36). Ilana Eloit et Éléonore Lépinard reviennent notamment sur les écrits concernant le lesbianisme au sein du MLF, et expliquent comment les lesbiennes ont pu être par défaut caractérisées comme « séparatistes » et responsables de la « guerre des sexes », en raison d’une rhétorique érigeant l’hétérosexualité « comme modèle de sexualité national » qui « infuse aussi le féminisme radical et révolutionnaire des années 1970 » (Eloit et Lépinard, 2024, 42). Cela dit, si les lesbiennes blanches subissent ce nationalisme sexuel, il semble que le refuge « séparatiste » créé à Korrigwyn n’a pas permis de cultiver des alliances avec les lesbiennes racisées, doublement exclues du privilège hétérosexuel et racial régnant au sein du mouvement féministe.

  • 28 Entretien avec Christine et Hannah, 12 octobre 2024, Morbihan, Bretagne, 3 h 28.
  • 29 Ibid.
  • 30 Ibid.

45D’autre part, des exceptions à la catégorie « lesbiennes » ont pu être faites pour certaines femmes hétérosexuelles accompagnées d’enfants, deux filles d’une dizaine d’années. En effet, plusieurs photos dans l’un des albums fabriqués par les korris témoignent de la présence lors d’un été de ces deux enfants, et Hannah garde un souvenir agréable de leur passage : « Je me rappelle, il y avait des femmes hétéros qui sont venues avec leurs filles. Ce qui était bien aussi. C’était vachement bien pour les filles aussi de voir des grandes filles sur les tracteurs à faire tout28. » Lorsque je la questionne à ce sujet, Hannah explique qu’aucune femme hétérosexuelle ne s’est évidemment installée sur place car « elle peut pas amener son copain, ça marche pas29 ». Cependant, elle et Christine insistent sur le fait que « pour les vacances c’était lesbiennes et femmes, comme on disait à l’époque », « c’était non-mixité avec les hommes »30. Ainsi, on comprend l’importance de faire refuge dans une perspective féministe à Korrigwyn, et non purement « séparatiste » lesbienne.

46Cette capacité d’identification avec des femmes hétérosexuelles et la volonté d’exclure spécifiquement les hommes témoignent d’une certaine vision du féminisme, caractéristique de la « deuxième vague » qui naît dans les années 1970. On peut l’analyser au prisme de la distinction que fait la militante trans et féministe Julia Serano entre « sexisme traditionnel » et « sexisme oppositionnel » (Serano, 2016 [2007]). Le premier sexisme désigne la croyance que les hommes et la masculinité sont supérieurs aux femmes et à la féminité : c’est celui auquel s’opposent les féministes de la deuxième vague et les lesbiennes de Korrigwyn. Le « sexisme oppositionnel » consiste quant à lui à penser que femme et homme sont des catégories rigides, mutuellement exclusives et opposées, définies par la sexuation à la naissance ; chacune possédant un panel d’attributs, d’aptitudes, de capacités et de désirs uniques qui ne se croisent pas. S’il combat le « sexisme traditionnel » et défend l’idée que les femmes sont aussi capables que les hommes, le féminisme de la deuxième vague reste attaché à certaines formes de « sexisme oppositionnel », notamment à l’idée de catégories rigides fixées par la sexuation à la naissance. Or, comme le souligne Elsa Dorlin, la fin des années 1980 a vu l’émergence de nombreuses recherches en histoire, sociologie ou philosophie des sciences, qui ont permis la « mise en évidence de l’historicité du sexe » et « ébranlé l’idée selon laquelle il existe des catégories naturelles, telles que les catégories “mâle” ou “femelle”, que nous ne ferions qu’enregistrer, identifier ou reconnaître » (Dorlin, 2023, 33).

47La persistance du « sexisme oppositionnel » dans le féminisme de la deuxième vague se ressent à travers un attachement aux catégories de sexe qui transparaît dans certains symboles mis en avant par les militantes, et que l’on retrouve à Korrigwyn. En effet, plusieurs photos utilisées sur des brochures montrent des lesbiennes réalisant le « signe du vagin », un triangle formé en joignant les pouces et les index entre eux. Ce symbole est revendiqué pour la première fois dans le troisième numéro du Torchon brûle, journal féministe édité par le MLF à partir de décembre 1970. Placé en couverture de ce numéro, le signe est expliqué en dernière page par une femme qui veut en faire une alternative au poing levé, geste récurrent dans la culture politique de gauche, qu’elle identifie comme un symbole phallique : « Alors là je me suis dit que c’était un réflexe curieux, pourquoi faire ce geste d’homme ? Et oui mes sœurs avez-vous bien regardé un poing levé ? À quoi ça vous fait penser31 ? » S’il est identifiable sur des photos, le « signe du vagin » semble avoir plus largement marqué l’iconographie de Korrigwyn. En effet, le logo de la communauté, présent sur de nombreux documents, représente un petit personnage formé presque uniquement par des triangles. Il est lui-même placé dans un triangle qui semble à la fois représenter ce « signe du vagin » et le toit d’une maison, évoquant l’aspect rassurant d’un refuge.

Figure 1. Tampon du logo de Korrigwyn

Figure 1. Tampon du logo de Korrigwyn

Fonds privé conservé par Carole Vidal.

Figure 2. « Chanson de Gestes »

Figure 2. « Chanson de Gestes »

Anonyme, « Chanson de Gestes », Le Torchon brûle, 3, MLF, 1972, p. 24, URL : https://femenrev.persee.fr/​doc/​torch_0753-0501_1971_num_3_1_1091.

  • 32 Entretien avec Christine, 22 novembre 2024, Morbihan, Bretagne, 1 h 11.
  • 33 Voir Le Moal (2025).
  • 34 Ibid.
  • 35 Ibid.

48Cette survivance d’un certain « sexisme oppositionnel » peut contribuer à expliquer l’absence complète d’inclusion des femmes trans dans la construction de l’hétérotopie Korrigwyn. En effet, elles sont absentes des sources, ont apparemment été absentes du lieu, et le sujet est facilement éludé en entretien par l’idée qu’à l’époque « la question des transidentités n’était pas du tout questionnée de la même façon32 ». Pourtant, les années 1980 marquent le début de l’apparition publique des personnes trans en Allemagne33. Elles commençaient déjà à s’organiser dans les années 1970 avec la fondation en 1968 d’un premier groupe de soutien mutuel pour les personnes trans à Hambourg. De plus, les personnes trans existaient déjà dans le paysage médical puisqu’elles peuvent bénéficier de chirurgies génitales d’affirmation de genre en RFA à partir de la fin des années 197034. D’autre part, et c’est ce qui nous intéresse ici, les femmes trans existent dans le mouvement féministe allemand dès les années 1980, et sont considérées comme des alliées de lutte par tout un pan de celui-ci35.

49C’est en effet ce que montre Ju Le Moal en répertoriant les articles qui parlent de transidentité, de travestissement et de théorie du genre dans les magazines féministes allemands Courage (1976-1984) et Emma (1977-aujourd’hui). Iel mentionne notamment la « Lettre à mes sœurs » (« Brief an meine Schwestern ») publiée par Schwarzer en 1984 dans Emma, qui dénonce la violence avec laquelle les femmes trans subissent la misogynie, et prend position pour les considérer comme les alliées de la lutte féministe (Schwarzer, 1984). On assiste dans les années 1990 à des revirements et au retentissement de postures transphobes en Allemagne, par exemple avec la parution dans Emma d’un dossier spécial intitulé « Transsexualität » en 199436. Si ce dossier thématique comprend à la fois des témoignages de personnes trans et des articles pour les soutenir au sein du féminisme, il fait également entendre des voix transphobes en intégrant la traduction d’un extrait de L’Empire transsexuel (The Transsexual Empire: The Making of The She-Male), essai publié en 1979 par l’américaine Janice Raymond, qui entend dénoncer le « transsexualisme » comme un produit du complexe médical techno-industriel et du patriarcat (Le Moal, 2025). Cet essai présente en particulier les femmes trans comme une menace pour les femmes (sous-entendu cisgenres), elles chercheraient à infiltrer leurs espaces et les mettraient en danger.

  • 37 La thérapie hormonale substitutive (THS) désigne la prise d’hormones, généralement dans un contexte (...)
  • 38 Entretien avec Frieda, 20 janvier 2025, Morbihan, Bretagne, 2 h 8.

50En outre, les arguments mis en avant dans L’Empire transsexuel ont pu « justifier l’exclusion de plusieurs femmes trans de rassemblements politiques réservés aux femmes, et notamment d’évènements lesbiens comme le Michigan Womyn’s Music Festival dans les années 1980-1990 aux États-Unis » (Gaudy, 2023, 64). Korrigwyn, en tant que collectif, et les membres que j’ai interrogées ne semblent pas pour autant avoir rejoint ce militantisme explicitement anti-trans qui a commencé dans les années 1980, à l’exception de l’une d’entre elles. En effet, seule Frieda* a tenu spontanément des propos à teneur transphobe à plusieurs reprises au cours de l’entretien. Elle a cherché à connaître mes opinions sur l’aspect médical des transitions de genre, mettant en avant sa propre opposition aux thérapies hormonales substitutives (THS)37, qui s’ancre en partie dans son rejet de la médecine allopathique38.

Qui retourne à la terre ?

51On comprend que la question de l’ouverture de Korrigwyn sur le monde ne peut se résumer à un entre-soi lesbien autarcique. Certaines catégories de lesbiennes (notamment non blanches) sont implicitement moins visées par la communication sur le lieu. D’autre part, des liens se créent hors de l’enceinte de la terre avec certain·e·s hommes et femmes des alentours, malgré les difficultés que cause l’origine allemande des korris. Ce qui détermine peut-être le plus le « système d’ouverture et de fermeture » (Foucault, 2004 [1967], 18) de l’hétérotopie qu’est Korrigwyn est le rapport à la ruralité et à la nature qu’entretiennent ses habitantes.

  • 39 Entretien avec Christine et Hannah, 12 octobre 2024, Morbihan, Bretagne, 3 h 28.

52Ce rapport à la nature est ancré dans les convictions écoféministes des fondatrices, et dans leur volonté de « retour à la terre » (Deléage, 2018) en tant que personnes qui « ne [viennent] pas de la campagne39 ». La sociologue Estelle Deléage reprend la classification de l’historienne Catherine Rouvière pour expliquer les différentes vagues de « retours à la terre » observables « en France et plus globalement dans les sociétés industrielles » depuis les années 1960 (Deléage, 2018, 34-40). Elle définit le « retour à la terre » comme « tout projet qui s’inscrit dans une volonté individuelle ou collective de réappropriation de l’espace rural ou urbain en vue de valoriser un milieu vivant, en particulier à des fins alimentaires » (Deléage, 2018, 39). Liée au mouvement de Mai 68, la première vague de « retour à la terre » est d’abord un « exode utopique » amorcé par une génération de militants engagés dans des contre-cultures féministes, écologistes et « hippies » qui s’opposent à un « Système », celui du capitalisme et de l’urbanité dans laquelle il se déploie (Deléage, 2018, 40).

53Même si elles quittent l’Allemagne au début des années 1990, c’est dans l’esprit de cette première vague inspirée par les expériences communautaires des socialistes utopiques du xixe siècle que s’inscrivent les lesbiennes de Korrigwyn : il s’agit de « bâtir les fondements d’une société et d’un homme nouveaux » (Deléage, 2018, 40). En effet, les mouvements de « retour à la terre » qui suivent sont plutôt motivés par des objectifs économiques et par la volonté de vivre dans un environnement plus sain, jusqu’à la cinquième vague (à partir des années 2000), qui « renoue en partie avec la critique radicale portée par la première vague en réunissant des individus appartenant à “la mouvance libertaire, radicale, altermondialiste et écologiste” » (Deléage, 2018, 41).

  • 40 Ibid.

54Le rapport à la ruralité des lesbiennes de Korrigwyn semble par conséquent différent, du moins sur certains aspects, de celui de leur nouveau voisinage. Comme les lesbiennes des terres de femmes de l’Oregon, elles glorifient la nature, perçue comme « source de toute existence », et l’assimilent à une mère ou une amante (Flamant, 2023, 138). Cette conception de la nature englobe également les animaux, et justifie notamment le végétarisme en vigueur à Korrigwyn. Cette règle mentionnée dans les brochures d’information s’applique à toutes les personnes qui passent par la communauté, comme l’explique Hannah : « En fait c’était une terre végétarienne. Donc on a demandé aussi à toutes les visiteuses de s’abstenir à manger de la viande sur place40. »

  • 41 Entretien avec Marie, 10 janvier 2025, Morbihan, Bretagne, 1 h 17.

55Or, les lesbiennes de Korrigwyn ne souhaitent pas seulement se garder de manger des animaux, elles entendent également faire de leur terre un refuge où eux aussi peuvent être libres. Cet aspect est crucial car il explique l’exclusion plus virulente et ciblée hors de Korrigwyn de cette catégorie d’hommes bien spécifique que sont les chasseurs. En effet, les korris ferment leurs terres à la chasse, ce qui donne lieu à plusieurs altercations, que toutes celles que j’ai interrogées gardent en mémoire. Marie*, une habituée du lieu, se souvient comment « les chasseurs venaient les faire chier » et « chasser sur leur terre sans aucune vergogne »41 malgré l’interdiction. Quant à Mireille*, qui a fréquenté Korrigwyn quelques mois le temps de sa relation avec une habitante, raconte avec amusement comment elles ont faire fuir l’un des chasseurs :

  • 42 Entretien avec Mireille, 10 décembre 2024, Montreuil, 1 h 35.

Bien sûr, il y avait la protection des animaux… des animales, pardon. Et je me souviens juste une fois […] Il y avait un [chasseur] qui s’était planqué derrière un arbre, au fond, au fond… Et qui avait été repéré par Katrin*, et qu’elle l’avait pourchassé. [rires]42

  • 43 Entretien avec Christine et Hannah, 12 octobre 2024, Morbihan, Bretagne, 3 h 28.
  • 44 Ibid.

56Les convictions écologistes des korris entrent ainsi en contradiction directe avec les pratiques des chasseurs locaux. Pour Hannah, ces derniers mettent d’autant plus de temps à accepter de ne plus chasser sur leurs terres qu’ils « sav[ent] qu’il y a pas d’hommes43 » pour les en empêcher sur place. De plus, elle souligne comment ces différends compliquent aussi leurs relations avec leur voisinage puisque les chasseurs sont « aussi des voisins44 ».

57D’autre part, le rapport à la ruralité des fondatrices de Korrigwyn influence également leur perception des lesbiennes issues de la campagne, qu’elles souhaitent inclure dans leur utopie. À plusieurs reprises, Hannah utilise le terme « brousse » pour désigner la campagne bretonne dans laquelle évoluent à la fois les agriculteurs qu’elle rencontre et de potentielles lesbiennes en manque d’espaces où faire communauté :

  • 45 Ibid.

C’était pas quelques lesbiennes qui voulaient faire leur truc, c’était vraiment un projet pour changer le monde, pour aider d’autres, pour faciliter, ce qui s’est fait aussi un minimum, des lesbiennes aux alentours d’avoir un lieu où aller en pleine brousse45.

L’emploi du mot « brousse » n’est pas anodin et témoigne d’une perception de la ruralité comme un lieu hostile, sauvage, lointain, qui évoque l’isolement, la perdition, l’absence d’opportunités.

58Cette conception de la ruralité est cohérente de la part de lesbiennes citadines. Les villes ont en effet constitué des catalyseurs dans la construction des cultures homosexuelles contemporaines. Elles ont été représentées comme des « paradis homosexuels » (homosexual paradises) (Annes et Redlin, 2012, 3) dont la tolérance présumée envers les identités et les pratiques non hétérosexuelles a attiré de nombreux individus cherchant à échapper à leur lieu de naissance rural, en quête du confort contradictoire de la ville qui combine anonymat et communauté (Rothenberg, 1995, 159). À l’inverse, les espaces ruraux ont souvent été comparés à des « vides culturels » (cultural vacuums), entretenant la dichotomie entre « espaces contraignants » (constraining places) et « espaces libérateurs » (liberating places) (Annes et Redlin, 2012, 4). Ainsi, plusieurs chercheur·euse·s développent le champ de la géographie des sexualités dans les années 1990 et expliquent comment l’association entre l’homosexualité et la ville est devenue si répandue dans la culture occidentale que la distinction entre milieu rural contraignant et milieu urbain libérateur s’est ancrée dans la conscience homosexuelle (Annes et Redlin, 2012, 16).

  • 46 Ibid.
  • 47 « Coming out of the closet », traduit par « sortir du placard », désigne le fait d’annoncer et d’as (...)

59Paradoxalement, pour des lesbiennes qui « ne [viennent] pas de la campagne46 » et qui entreprennent un « retour à la terre » (Deléage, 2018), l’imaginaire de la nature est aussi marqué par la notion d’« idylle rurale » (Annes et Redlin, 2012, 10). D’une part, des aspects limitants de la ruralité pour l’épanouissement homosexuel ont été soulignés par la recherche et la littérature : la difficulté à faire communauté en l’absence de structures sociales telles que des bars ou des librairies spécialisées, l’impossibilité d’exprimer librement son identité dans un contexte d’homophobie latente dont résulte une méfiance permanente, la nécessité de se « surveiller » (« policing » the self) pour ne pas trop s’écarter de la norme hétérosexuelle (Annes et Redlin, 2012, 15). D’autre part, l’idée de la migration lesbienne ou gaie vers la ville qui s’accompagne inévitablement d’une « sortie du placard » (coming out47) doit être nuancée pour laisser place à la fois aux parcours de celles et ceux qui vivent des vies ouvertement homosexuelles dans la campagne où iels sont né·e·s, mais aussi de celles et ceux qui choisissent de se réfugier dans une ruralité idéalisée pour y mener un mode de vie alternatif, loin des corruptions de la ville (Annes et Redlin, 2012, 18).

60Ainsi, les korris sont loin d’être les seules ou les premières à faire cette expérience. Avant elles, une constellation des terres de femmes (women’s lands) est née aux États-Unis dans les années 1970 (Flamant, 2023). Plus rarement, des hommes gais ont également tenté des expériences similaires. Dans son Gay Manifesto (Manifeste gay) de 1969, le militant homosexuel états-unien Carl Wittman affirme « le besoin de se “séparer” des espaces et des lieux de vie régulés non seulement par une pensée hétéronormée mais également par des logiques d’oppression complexes » (Lecerf Maulpoix, 2022, 221). À titre d’exemple, au début des années 1970, Arthur Evans (futur auteur de Witchcraft and the Gay Counterculture [Evans, 1978]) participe à la fondation d’une communauté rurale homosexuelle, la Weird Sisters Partnership (Partenariat des sœurs bizarres), « 40 hectares de terres forestières sur une montagne de l’État de Washington renommée la “nouvelle Sodome” » (Lecerf Maulpoix, 2022, 233). Si cette communauté ne dure que quelques étés, Evans lance ensuite à l’automne 1975 des « cercles de fées » (fairy circles), qui consistent à « explorer une tradition dionysiaque de la magie de la nature et de la sexualité créative entre hommes » (Lecerf Maulpoix, 2022, 233).

  • 48 Entretien avec Christine et Hannah, 12 octobre 2024, Morbihan, Bretagne, 3 h 28.

61Les fondatrices de Korrigwyn, quant à elles, quittent Berlin à la fois en quête d’une nature qu’elles fantasment et idéalisent, et dans l’optique de fonder un refuge pour des lesbiennes vivant « en pleine brousse48 », avec tout ce que cela implique de projections sur l’isolement des homosexuel·le·s en ruralité. Mais dans quelle mesure parviennent-elles réellement à réaliser cet objectif ? Pour habiter le pays lesbien, encore faut-il connaître son existence. La diffusion de l’information sur Korrigwyn est cruciale dans le « système d’ouverture et de fermeture » de l’hétérotopie (Foucault, 2004 [1967], 18). Or, les lesbiennes à qui les korris parviennent à s’adresser sont en grande majorité déjà insérées dans des réseaux de sociabilité culturels et militants lesbiens citadins.

  • 49 Lesbia Magazine no 150, juin 1996, p. 6, Archives recherches cultures lesbiennes, Paris.
  • 50 Lesbia Magazine no 158, mars 1997, p. 8, Archives recherches cultures lesbiennes, Paris.
  • 51 Lesbia Magazine no 160, mai 1997, p. 6, Archives recherches cultures lesbiennes, Paris.
  • 52 Lesbia Magazine no 162, juillet-août 1997, p. 4, Archives recherches cultures lesbiennes, Paris.
  • 53 Lesbia Magazine no 170, avril 1998, p. 7, Archives recherches cultures lesbiennes, Paris.
  • 54 Lesbia Magazine no 165, novembre 1997, p. 44, Archives recherches cultures lesbiennes, Paris.

62En effet, une fois en France, les habitantes de Korrigwyn publicisent notamment leurs offres de stages (équitation, cirque, fabrication de pain…) et d’accueil pour des vacances sur leur terre lesbienne dans Lesbia Magazine (1982-2012), mensuel lesbien le plus connu de la période et diffusé à l’échelle nationale. Produit à Paris sur un fonctionnement associatif grâce aux ventes, abonnements et fêtes mensuelles organisées à la capitale, Lesbia atteint un tirage de 7 000 exemplaires dès 1985 (Gouinement lundi, 2023). La première mention de Korrigwyn dans la rubrique « Infos » de Lesbia apparaît dans le numéro 150, en juin 199649. Puis, plusieurs encarts informent sur les activités proposées par les korris quand viennent le printemps et l’été dans les numéros de mars50, mai51 et juillet-août 199752, ainsi qu’avril 199853. On trouve également dans le numéro de novembre 1997 la photo prise par Odile Debloos qui immortalise le passage de la chanteuse Anne Demortain lors de la fête à Korrigwyn de juillet 199754.

Figure 3. Encart informatif sur les vacances et stages à Korrigwyn pour le printemps et l’été 1997

Figure 3. Encart informatif sur les vacances et stages à Korrigwyn pour le printemps et l’été 1997

Lesbia Magazine no 158, rubrique « Infos », mars 1997, p. 8. Archives recherches cultures lesbiennes, Paris.

63Ce mode de diffusion par la presse spécialisée permet de toucher le plus de lesbiennes possible, mais implique malgré tout que la communication des korris atteint des femmes déjà suffisamment à l’aise avec leur lesbianisme et insérées dans une certaine culture lesbienne pour connaître Lesbia Magazine et s’y abonner.

64De plus, l’autre mode d’information sur leurs activités que les korris adoptent est le « bouche-à-oreille lesbien » (lesbian grapevine) (Bell et Valentine, 1995, 6). Dans un article intitulé « “And She Told Two Friends, Lesbians Creating Urban Social Space » (« “Et elle l’a dit à deux amies”, lesbiennes créatrices d’espace social urbain »), Tamar Rothenberg met en avant la puissance des réseaux de sociabilité lesbiens et de ce bouche-à-oreille pour faire communauté face au manque criant de « territoire lesbien » (lesbian territory). En effet, en ville comme à la campagne, les lesbiennes ne laissent que peu de traces sur le paysage : en raison des difficultés financières spécifiquement genrées que rencontrent les lesbiennes, elles s’inscrivent très peu durablement dans des bars et autres lieux lesbiens pérennes (Rothenberg, 1995, 151). Le bouche-à-oreille est par conséquent crucial pour leur permettre de se retrouver et de partager des informations.

  • 55 Entretien avec Nadine, 23 octobre 2024, Paris, 1 h 35.
  • 56 Lesbia Magazine no 133, novembre 1994, p. 32, Archives recherches cultures lesbiennes, Paris.
  • 57 Ibid.

65Particulièrement mobiles, les korris exploitent ce réseau de bouche-à-oreille lesbien à travers des rassemblements culturels ou militants ponctuels. Plusieurs anciennes korris insistent sur l’importance du Festival international du film lesbien et féministe de Paris, « Quand les lesbiennes se font du cinéma », organisé par l’association Cineffable, qui naît en 1989 comme ciné-club et devient un festival en 1992, et qui a lieu au centre culturel André-Malraux, au Kremlin-Bicêtre55. Un article de Lesbia Magazine souligne de quelle façon l’ampleur du festival a presque doublé entre 1993 et la sixième édition en 1994, qui fait 5 000 entrées et accueille 1 100 spectatrices56. Surtout, cet article invite les lesbiennes à parler de l’événement autour d’elles, car « 45 % des festivalières ont connu l’existence du festival par le bouche-à-oreille57 ». La chanteuse lesbienne Anne Demortain raconte que c’est par le biais de ce festival qu’elle a entendu parler de Korrigwyn :

  • 58 Entretien avec Anne Demortain, 30 janvier 2025, par appel Zoom, 45 min.

Et voilà, donc il y a eu le festival du Kremlin-Bicêtre, auquel j’ai participé une couple de fois en tant que spectatrice. […] Alors laquelle des femmes a distribué des flyers à l’époque dans le festival « Quand les lesbiennes se font du cinéma » ? Je ne sais pas, mais c’est là que j’ai reçu le petit flyer plié en deux, dessiné à la main, « Korrigwyn »58.

66Marie insiste quant à elle sur l’importance du réseau parisien dont bénéficie Korrigwyn à travers Christine et Nadine, qui vivent et militent à la capitale :

  • 59 Entretien avec Marie, 10 janvier 2025, Morbihan, Bretagne, 1 h 17.

Elles ont fait parler de leur lieu en allant au festival du film lesbien à Paris. Après, on y allait, moi j’y allais, à une époque j’y allais tous les ans… […] C’est aussi un moyen de se faire connaître. Christine habitant Paris, elle y allait. Nadine C., elle, elle avait un réseau où elle pouvait en parler.59

  • 60 Photographie de Hilda et Marie vendant du pain lors d’une marche des fiertés parisienne, date incon (...)

67De plus, les korris font aussi parler d’elles en se rendant à des marches des fiertés, ou Lesbian & Gay Pride, à Rennes et à Paris. Ces moments festifs occasionnels permettent aux membres de Korrigwyn de se rendre particulièrement visibles, par exemple avec des démonstrations circassiennes, et d’élargir ainsi le nombre de lesbiennes qu’elles atteignent. Une photographie conservée par Mireille montre Hilda et Marie au milieu d’une foule lors d’une marche des fiertés parisienne, en train de vendre du pain fabriqué à Korrigwyn. Marie porte une cagette en bois remplie de pains, à laquelle est accroché un écriteau vert sur lequel il est écrit à la main « Les petits pains bio de Korrigwyn60 ». Il s’agit d’une manière astucieuse de faire connaître la terre lesbienne, en mettant directement en avant les valeurs du lieu et ce qui y est produit.

  • 61 Entretien avec Christine et Hannah, 12 octobre 2024, Morbihan, Bretagne, 3 h 28.
  • 62 Entretien avec Mireille, 10 décembre 2024, Montreuil, 1 h 35.

68Ainsi, les principaux modes de diffusion de l’information à propos de leur communauté qu’utilisent les korris sont ancrés dans des réseaux culturels et militants parisiens, et fonctionnent grâce à la presse lesbienne ou au bouche-à-oreille. Il semble par conséquent que cela permette difficilement d’atteindre les lesbiennes isolées de la « brousse61 » qui sont censées bénéficier de Korrigwyn. Or, il s’avère que l’arrivée des korris dans la campagne où elles s’installent a été remarquée : étant visiblement lesbiennes, leur simple présence dérange l’ordre spatial hétérosexuel (Bell et Valentine, 1995, 16) et leur permet de se faire connaître d’autres lesbiennes « du coin62 ».

69Comme le soulignent notamment David Bell et Gill Valentine dans Mapping Desire, l’espace est « produit comme hétérosexuel, hétérosexiste, et hétéronormatif » (produced as [ambiently] heterosexual, heterosexist and heteronormative) par des actes performatifs qui naturalisent cet état par la répétition (Bell et Valentine, 1995, 16). L’hétérosexualité des espaces, qu’ils soient urbains ou ruraux, n’étant pas un fait naturel, elle peut être déstabilisée par la simple présence de « sexualités invisibilisées » (invisiblised sexualities) (Bell et Valentine, 1995, 17), en l’occurrence de « corps lesbiens », pour reprendre l’expression de Monique Wittig (2022 [1973]). C’est notamment ce que suggère Mireille quand elle décrit les sorties groupées hors de la terre lesbienne que font parfois les korris :

  • 63 Entretien avec Mireille, 10 décembre 2024, Montreuil, 1 h 35.

Quelquefois, une fois qu’on avait fait le marché, il y avait eu des choses qui avaient été vendues ou autres, on allait boire un verre dans un café. [rires] Alors, c’était l’événement pour les gens du coin, parce que quand ils nous voyaient arriver, enfin surtout qu’on n’était pas habillées non plus endimanchées, et puis il y avait [Hilda] la grande qui [faisait 1,90 m]… Alors, ils étaient tous là en train de la regarder63.

On comprend que la présence de ce groupe de femmes, visiblement à côté des normes hétérosexuelles en matière d’attitudes et d’habillement, surprend, et a pu par conséquent être remarquée par des lesbiennes en manque de communauté.

70Hannah se souvient notamment d’une lesbienne originaire de la région, dont la vie a connu un tournant grâce à l’arrivée de ce groupe de korris facilement identifiables comme lesbiennes, dans un milieu jusqu’ici considéré comme hétérosexuel par ces dernières :

  • 64 Entretien avec Christine et Hannah, 12 octobre 2024, Morbihan, Bretagne, 3 h 28.

Il y a au moins une lesbienne ça lui a un peu sauvé la vie. […] On est tombées sur une ferme où il y avait des chevaux, on est allées, et puis le soir même il y a une jeune femme de cette ferme qui venait et qui a dit « mais vous êtes lesbiennes ? ». Puis elle nous regardait. Et elle, elle était lesbienne, mais elle était passée par la mère qui voulait la faire normale avec les électrochocs et tout ça. […] Et puis elle non plus elle était pas sûre que c’était bien normal quoi. Donc après elle était souvent là, et elle a senti que c’était bien normal et chouette. […] Rien que pour ça, pour elle, c’était déjà bien64.

  • 65 Ibid.

Ainsi, Hannah raconte comme cette jeune lesbienne est sortie d’un carcan familial violemment lesbophobe et a accepté son lesbianisme grâce au refuge qu’ont créé les korris : un espace hétérotopique ou la norme hétérosexuelle est inversée et où être lesbienne « c’est la normalité65 ».

  • 66 Entretien avec Mireille, 10 décembre 2024, Montreuil, 1 h 35.

71Pour conclure, habiter ce pays lesbien qu’est Korrigwyn n’est pas donné à tout le monde. Comme dans toute hétérotopie, les korris mettent en place « un système d’ouverture et de fermeture » (Foucault, 2004 [1967], 18) qui à la fois les isole et les protège, rendant le lieu perméable seulement à certaines. Le territoire choisi est loin d’être anodin : il est pensé pour séparer la communauté du monde hétérosexuel. C’est un facteur fondamental qui permet aux membres de se ressourcer et de développer « un point de vue lesbien sur la santé » (Quéré, 2023, 87) ainsi que leur propre culture. En outre, la manière dont les korris communiquent sur leur communauté est cruciale pour déterminer qui peut en faire partie. On peut y déceler une volonté d’inclusion des lesbiennes précaires ou en situation de handicap, mais les questions de sororité avec les lesbiennes transgenres ou racisées y sont absentes. De plus, la communication des korris se structure majoritairement au sein de milieux lesbiens parisiens, limitant de fait son influence à un public plutôt urbain. Pour autant, la seule présence de ce groupe visiblement lesbien à Kernarscléden ouvre le champ des possibles à certaines lesbiennes « du coin66 », leur permettant de faire communauté hors de l’« hétérosexualité obligatoire » (Rich, 1981).

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Entretien avec Christine et Hannah, 12 octobre 2024, Morbihan, Bretagne, 3 h 28.

Entretien avec Nadine, 23 octobre 2024, Paris, 1 h 35.

Entretien avec Christine, 22 novembre 2024, Morbihan, Bretagne, 1 h 11.

Entretien avec Mireille, 10 décembre 2024, Montreuil, 1 h 35.

Entretien avec Marie, 10 janvier 2025, Morbihan, Bretagne, 1 h 17.

Entretien avec Hannah, 12 janvier 2025, Morbihan, Bretagne, 51 min.

Entretien avec Frieda, 20 janvier 2025, Morbihan, Bretagne, 2 h 8.

Entretien avec Anne Demortain, 30 janvier 2025, par appel Zoom, 45 min.

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Notes

1 Collectif, brochure d’information sur Korrigwyn, version française, mars 1994, fonds privé conservé par Carole Vidal.

2 Collectif, brochure d’information sur Korrigwyn en français, octobre 1995, fonds privé conservé par Carole Vidal.

3 Entretien avec Christine et Hannah, 12 octobre 2024, Morbihan, Bretagne, 3 h 28.

4 Les réflexions dont je fais part ici sont le fruit d’un travail de mémoire réalisé dans le cadre d’un master de recherche en histoire, sous la direction d’Elissa Mailänder.

5 Le terme « korris » est utilisé par les habitantes pour se désigner dans certaines sources. Voir notamment le « Compte-rendu de la réunion de préparation de la fête du 15 juillet 1995 à Korrigwyn », version française, 11 juin 1995, fonds privé conservé par Carole Vidal.

6 Entretien avec Christine et Hannah, 12 octobre 2024, Morbihan, Bretagne, 3 h 28.

7 Ibid.

8 Entretien avec Christine et Hannah, 12 octobre 2024, Morbihan, Bretagne, 3 h 28.

9 Entretien avec Hannah, 12 janvier 2025, Morbihan, Bretagne, 51 min.

10 Entretien avec Christine, 22 novembre 2024, Morbihan, Bretagne, 1 h 11.

11 Collectif, document en allemand informant sur Korrigwyn et appelant aux dons et aux idées pour récolter de l’argent, 1993, fonds privé conservé par Carole Vidal. Les traductions sont de l’autrice.

12 Collectif, Lesbenlandinfo [lettre d’information] no 1, en allemand, 1993, fonds privé conservé par Carole Vidal.

13 Lettre d’information en français sur Korrigwyn, octobre 1995, fonds privé conservé par Carole Vidal.

14 Entretien avec Christine et Hannah, 12 octobre 2024, Morbihan, Bretagne, 3 h 28.

15 Collectif, brochure d’information sur Korrigwyn en français, octobre 1995, fonds privé conservé par Carole Vidal.

16 Entretien avec Christine et Hannah, 12 octobre 2024, Morbihan, Bretagne, 3 h 28.

17 Ibid.

18 Ibid.

19 La Feuille de consult’, bulletin du Groupe santé lesbienne, 3, 1989, Archives recherches cultures lesbiennes, Paris.

20 Collectif, brochure d’information sur Korrigwyn, version française, mars 1994, fonds privé conservé par Carole Vidal.

21 Collectif, brochure d’information sur Korrigwyn en français, octobre 1995, fonds privé conservé par Carole Vidal.

22 Cette formulation témoigne d’un effort de féminisation du langage par les korris, qui s'inscrit dans l’exclusion de toute forme de masculinité sur leur terre.

23 Ibid.

24 Entretien avec Christine et Hannah, 12 octobre 2024, Morbihan, Bretagne, 3 h 28.

25 Ibid.

26 Le terme « racisé » est théorisé par la sociologue française Colette Guillaumin (1972). Il permet de dénaturaliser les catégories raciales, qui n’ont rien de biologique, et de mettre en évidence comment la race est une construction sociale. Voir notamment Histoires Crépues, « RACISÉ ? – Vous allez enfin comprendre ! », YouTube, 2024, URL : https://www.youtube.com/watch?v=cyzhvPwMFH4.

27 Citations de Joan Scott tirées de Eloit et Lépinard (2024).

28 Entretien avec Christine et Hannah, 12 octobre 2024, Morbihan, Bretagne, 3 h 28.

29 Ibid.

30 Ibid.

31 Anonyme, « Chanson de Gestes », Le Torchon brûle, 3, MLF, 1972, p. 24, URL : https://femenrev.persee.fr/doc/torch_0753-0501_1971_num_3_1_1091.

32 Entretien avec Christine, 22 novembre 2024, Morbihan, Bretagne, 1 h 11.

33 Voir Le Moal (2025).

34 Ibid.

35 Ibid.

36 Emma, mars/avril 1994, URL : https://www.emma.de/lesesaal/45335#pages/pageId-005983182a7b3294305456b8c6bff93c8e98cca.

37 La thérapie hormonale substitutive (THS) désigne la prise d’hormones, généralement dans un contexte médical, dans le cadre d’une transition de genre.

38 Entretien avec Frieda, 20 janvier 2025, Morbihan, Bretagne, 2 h 8.

39 Entretien avec Christine et Hannah, 12 octobre 2024, Morbihan, Bretagne, 3 h 28.

40 Ibid.

41 Entretien avec Marie, 10 janvier 2025, Morbihan, Bretagne, 1 h 17.

42 Entretien avec Mireille, 10 décembre 2024, Montreuil, 1 h 35.

43 Entretien avec Christine et Hannah, 12 octobre 2024, Morbihan, Bretagne, 3 h 28.

44 Ibid.

45 Ibid.

46 Ibid.

47 « Coming out of the closet », traduit par « sortir du placard », désigne le fait d’annoncer et d’assumer une identité qui sort de la norme cisgenre et hétérosexuelle auprès de certains individus ou groupes.

48 Entretien avec Christine et Hannah, 12 octobre 2024, Morbihan, Bretagne, 3 h 28.

49 Lesbia Magazine no 150, juin 1996, p. 6, Archives recherches cultures lesbiennes, Paris.

50 Lesbia Magazine no 158, mars 1997, p. 8, Archives recherches cultures lesbiennes, Paris.

51 Lesbia Magazine no 160, mai 1997, p. 6, Archives recherches cultures lesbiennes, Paris.

52 Lesbia Magazine no 162, juillet-août 1997, p. 4, Archives recherches cultures lesbiennes, Paris.

53 Lesbia Magazine no 170, avril 1998, p. 7, Archives recherches cultures lesbiennes, Paris.

54 Lesbia Magazine no 165, novembre 1997, p. 44, Archives recherches cultures lesbiennes, Paris.

55 Entretien avec Nadine, 23 octobre 2024, Paris, 1 h 35.

56 Lesbia Magazine no 133, novembre 1994, p. 32, Archives recherches cultures lesbiennes, Paris.

57 Ibid.

58 Entretien avec Anne Demortain, 30 janvier 2025, par appel Zoom, 45 min.

59 Entretien avec Marie, 10 janvier 2025, Morbihan, Bretagne, 1 h 17.

60 Photographie de Hilda et Marie vendant du pain lors d’une marche des fiertés parisienne, date inconnue, fonds privé conservé par Mireille.

61 Entretien avec Christine et Hannah, 12 octobre 2024, Morbihan, Bretagne, 3 h 28.

62 Entretien avec Mireille, 10 décembre 2024, Montreuil, 1 h 35.

63 Entretien avec Mireille, 10 décembre 2024, Montreuil, 1 h 35.

64 Entretien avec Christine et Hannah, 12 octobre 2024, Morbihan, Bretagne, 3 h 28.

65 Ibid.

66 Entretien avec Mireille, 10 décembre 2024, Montreuil, 1 h 35.

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Table des illustrations

Titre Figure 1. Tampon du logo de Korrigwyn
Crédits Fonds privé conservé par Carole Vidal.
URL http://journals.openedition.org/gss/docannexe/image/10945/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 271k
Titre Figure 2. « Chanson de Gestes »
Légende Anonyme, « Chanson de Gestes », Le Torchon brûle, 3, MLF, 1972, p. 24, URL : https://femenrev.persee.fr/​doc/​torch_0753-0501_1971_num_3_1_1091.
URL http://journals.openedition.org/gss/docannexe/image/10945/img-2.png
Fichier image/png, 1,1M
Titre Figure 3. Encart informatif sur les vacances et stages à Korrigwyn pour le printemps et l’été 1997
Légende Lesbia Magazine no 158, rubrique « Infos », mars 1997, p. 8. Archives recherches cultures lesbiennes, Paris.
URL http://journals.openedition.org/gss/docannexe/image/10945/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 543k
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Pour citer cet article

Référence électronique

Sarah Le Pouëzard, « Korrigwyn : une terre à soi. Faire communauté entre lesbiennes dans la campagne bretonne (1993-1999) »Genre, sexualité & société [En ligne], 35 | Printemps 2026, mis en ligne le 15 juin 2026, consulté le 13 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/gss/10945 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16gti

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Auteur

Sarah Le Pouëzard

Diplômée du master d’histoire de l’école de la recherche de Sciences Po
sarah.lepouezard@sciencespo.fr

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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