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Dossier
Présentation

Étendre les études LGBTQI+ : sortir des marges les territoires délaissés

Expanding LGBTQI+ Studies: Bringing Left-Behind Spaces Out of the Margins
Maria Kherbouche et Axel Ravier

Texte intégral

1Depuis la seconde moitié du xxe siècle, dans les principaux contextes occidentaux, les territoires délaissés ont souvent été saisis comme des lieux de relégation sexuelle, supposément moins favorables à l’expression de soi, aux sociabilités, aux mobilisations et, plus largement, aux vies LGBTQI+ que les centralités métropolitaines (voir Eribon, 1999, 33-41). Pourtant, les dernières années ont donné à voir un mouvement inverse : loin d’être de simples arrière-scènes du fait minoritaire, ces espaces apparaissent aussi comme des lieux d’élaboration politique capables de déplacer les centres eux-mêmes. En France, l’émergence de mobilisations comme la Pride des banlieues, une marche des fiertés se déroulant dans la banlieue nord de Paris depuis 2019, en offre une illustration particulièrement nette. Comme souligné par l’historienne et politiste Ilana Eloit dans un entretien publié dans Le Monde le 18 juin 2022, ces initiatives ne traduisent pas un éclatement du mouvement LGBTQI+, mais bien son « enrichissement », en portant à l’avant-plan des revendications antiracistes, anti-assimilationnistes, ancrées dans des expériences minoritaires longtemps restées à la marge des organisations les plus institutionnalisées. Plus encore, elles contribuent, selon la chercheuse, à reconfigurer le centre militant lui-même : les mobilisations radicales et intersectionnelles sont désormais en mesure de « faire bouger le centre depuis les marges » (Slavicek et Eloit, 2022).

  • 1 Cette recherche européenne a par ailleurs donné lieu à d’autres publications en anglais (voir Juban (...)

2Ce déplacement du regard n’est pas resté sans écho dans l’espace académique francophone. Un premier jalon important a été posé avec le dossier de la revue Droit et cultures, dirigé par Olga Jubany et Isabelle Carles et paru en 2019, entièrement consacré à « la vie des personnes LGBT en dehors des grandes villes » (Jubany et Carles, 2019). Inscrit dans le sillage du projet européen Divercity1, ce numéro propose une approche expérientielle de ces vécus, tout en accordant une place importante, presque centrale, aux droits, à la lutte contre les discriminations et aux cadrages juridiques des LGBTphobies. Les coordinatrices soulignent ainsi leur volonté de contribuer aux débats sur l’égalité et les discriminations en montrant combien les cultures juridiques et les contextes historiques nationaux sont décisifs dans la mise en œuvre et l’usage du droit. Il n’en demeure pas moins que la focale privilégiée sur les violences, les discriminations et leur traitement juridique tendait parfois à cadrer ces espaces avant tout à partir des épreuves qui s’y attachent, au risque de moins saisir la pluralité des sociabilités, des mobilisations et des formes ordinaires d’existence qui s’y déploient. Il faut également souligner qu’aucune des contributions réunies dans ce numéro ne portait spécifiquement sur le cas français.

3Plus récemment, le dossier publié par la revue Belgeo, « Au-delà de la métronormativité, repenser les ruralités et les périphéralités LGBTQI », coordonné par Gabrielle Saumon, Milan Bonté et Cyril Blondel, a contribué à renforcer en géographie ce décentrement (Saumon et al., 2025). En invitant à penser une pluralité de périphéries et à nuancer les oppositions trop rapides entre centres urbains accueillants et marges nécessairement hostiles, ce numéro participe d’un travail de « provincialisation » (Brown, 2019) des études LGBTQI+ francophones et montre que ces configurations socio-spatiales différenciées sont travaillées par des rapports de pouvoir multiscalaires. Avec quelques contributions portant sur la France, ce dossier prolonge ainsi utilement le décentrement engagé par les travaux antérieurs, dans une perspective géographique cette fois. Il laisse toutefois davantage dans l’ombre les dimensions raciales attachées aux périphéries, qu’il s’agisse de la blanchité de certains territoires en voie de gentrification ou, à l’inverse, des formes de racialisation à travers lesquelles l’homophobie des périphéries urbaines est fréquemment caractérisée – un angle mort d’ailleurs relevé par les coordinateur·rices eux·elles-mêmes. Plus largement, les dispositions et dispositifs institutionnels qui orientent les vécus de ces espaces autant que leurs modes de qualification sont eux aussi sous-étudiés.

4Ces deux dossiers attestent, selon nous, un moment d’affirmation de ce décentrement, de cette « provincialisation » du regard et, plus largement, une attention accrue aux processus de « périphérisation » dans les études LGBTQI+ francophones. C’est ce mouvement que nous avions cherché à saisir en organisant, en novembre 2024, le colloque international et interdisciplinaire « Être LGBTQI+ en dehors des centres urbains » entre les universités de Genève et de Lausanne. Réunissant une vingtaine de communications, deux conférences et une table ronde, cette rencontre a confirmé l’essor de ces questionnements dans des disciplines et sur des terrains variés. Elle a aussi montré que de nombreux travaux s’efforcent désormais de penser plus frontalement les articulations entre sexualité, genre et rapports socio-spatiaux, y compris lorsque ces dimensions ne constituaient pas initialement le cadre central de l’enquête. À l’issue de cet événement, il nous a semblé important de prolonger et de rendre plus largement visibles ces travaux. La revue Genre, sexualité & société a accueilli cette proposition avec enthousiasme. Ce dossier thématique est aussi né de nos intérêts convergents pour les territoires délaissés et leurs articulations avec les questions de sexualité, dans le sillage de nos recherches de master respectives, menées à partir de 2019. Cependant, cet objet est surtout inséparable de nos propres trajectoires de chercheur·euses, situées à l’intersection de plusieurs rapports de pouvoir, au sein desquels l’espace n’a jamais constitué un simple décor, mais est bien un opérateur central des expériences vécues, des contraintes éprouvées et des déplacements possibles.

Catégoriser les espaces LGBTQI+ hors des centres

5Dans Ordinary Cities, paru en 2006, la géographe Jennifer Robinson invite à ne plus hiérarchiser les villes à partir d’oppositions entre centres modernes ou globaux et espaces supposément en retard ou secondaires (Robinson, 2006). Elle propose ainsi de voir toutes les villes comme « ordinaires », c’est-à-dire comme des espaces pleinement dignes d’analyse, et de provincialiser les savoirs urbains dominants, en rappelant que la créativité et la capacité à produire de la théorie ne sont pas l’apanage des seules métropoles du Nord (Edensor et Jayne, 2012).

6En France, cette remise en cause s’est traduite par un intérêt croissant pour les villes moyennes, les petites villes et les espaces ruraux, qui ne sont plus seulement appréhendés comme les envers déficitaires des métropoles, mais comme des configurations sociales et spatiales à part entière (Bouillon et al., 2020 ; Girard, 2014 ; Marchal et Stébé, 2021 ; Girard et Giraud, 2020 ; Béal et al., 2021, 2025 ; Martin et Stébé, 2026). Ces travaux ont également contribué à déconstruire l’opposition duale entre urbain et rural, en montrant la diversité des ancrages, des circulations et des modes d’habiter qui traversent ces espaces (Laferté, 2014). Ils rappellent aussi que les centres-villes ne sont pas désirables par nature, mais qu’ils se sont historiquement constitués comme tels (Tissot, 2012). Cela n’efface pas pour autant les hiérarchies qui continuent d’organiser les rapports entre les centralités et les autres territoires. Ces travaux invitent ainsi à penser les rapports de domination depuis ces « villes dont on ne parle pas » (Authier et Bidou-Zachariasen, 2017).

7En prenant appui sur ces perspectives, ce dossier choisit pour point d’entrée l’espace et entend porter l’attention vers les personnes et les groupes LGBTQI+ vivant en dehors des centralités urbaines les plus visibles, qu’il s’agisse des quartiers populaires, des espaces ruraux, des petites villes, des espaces périurbains ou encore de certains territoires d’outre-mer. Pour désigner cet ensemble hétérogène, nous faisons le choix de mobiliser principalement la notion de left behind places, récemment traduite et travaillée en français sous le terme de « territoires délaissés » (Béal et al., 2025). Loin d’être utilisée comme une catégorie totalisante, celle-ci permet de rassembler, sans les confondre, des espaces marqués par des formes diverses de retrait du capital, de désengagement de l’État, de relégation politique ou de disqualification symbolique (Pike et al., 2024). En ce sens, il ne s’agit pas d’entériner l’idée de territoires « dans le manque » ou « en déclin », mais de prendre au sérieux les dynamiques sociales, politiques et médiatiques qui les constituent comme tels.

8En outre, en mobilisant cette notion, il s’agit aussi de prendre quelque distance avec d’autres catégories qui ont largement animé les débats publics francophones sur les fractures territoriales, comme celle de « France périphérique ». Mise à l’ordre du jour par le géographe et consultant Christophe Guilluy, cette notion, fondée sur des statistiques discutables (Charmes, 2014), tend à opposer de manière simplifiée des métropoles gagnantes à des périphéries perdantes, au prix d’un effacement des fragmentations internes aux grandes villes et d’un codage racial des différenciations territoriales et des conflits sociaux (Bergel et Rivière, 2016 ; Girard et Giraud, 2020). À l’inverse, parler de « territoires délaissés » permet de penser ensemble des espaces qui ne sont certes pas superposables mais qui ont en commun d’avoir été « laissés derrière » par certaines dynamiques économiques et politiques, et souvent peu considérés par des recherches (sur le genre et la sexualité notamment) souvent centrées sur les métropoles et les territoires réputés les plus modernes.

9D’autres termes pourraient également convenir, et notamment celui de « marges », qui insiste davantage sur la relation au centre, sur les rapports de domination qu’elle révèle, mais aussi sur les possibilités d’écart, de création et d’inventions endogènes qu’elle ouvre (hooks, 1984). Mentionner ce terme ici permet aussi d’élargir la réflexion sur les territoires délaissés à des espaces souvent peu présents dans les usages de cette notion, en particulier les outre-mer. Or, ceux-ci peuvent eux aussi être saisis à partir de la marginalité, dans la mesure où ils condensent à la fois éloignement, asymétrie de pouvoir, dépendance institutionnelle et capacité à produire d’autres normes, d’autres formes de conflictualité et d’autres imaginaires politiques (Goreau-Ponceaud et Calas, 2016). Plus largement, qu’il s’agisse de marges ou de territoires délaissés, ces notions ont en commun de déplacer le regard vers des espaces depuis lesquels les inégalités sociales et spatiales se lisent autrement, tout en portant, en creux, une exigence de « justice spatiale » (Depraz, 2017).

10Dans tous les cas, ce numéro n’entend ni figer ces catégories, ni proposer une délimitation close des espaces concernés. Il est d’ailleurs né d’un appel à contributions formulé plus largement autour de ce qui se joue « en dehors des centres urbains », d’où la diversité des termes mobilisés par les auteur·rices, des objets considérés et des terrains retenus dans les articles qui composent ce numéro. Nous avons fait le choix de conserver cette hétérogénéité, parce qu’elle reflète aussi l’état actuel du champ de recherche. En outre, les exemples ici traités ne sauraient prétendre à une représentativité équilibrée des différents territoires ni des différentes expériences minoritaires : la ruralité y occupe une place plus importante que les banlieues ou les petites villes, et les homosexualités gaies cisgenres y sont plus présentes que d’autres trajectoires LGBTQI+, notamment trans ou intersexes – ces dernières étant absentes de ce dossier. Dans ce cadre, on peut rappeler que le champ français des études lesbiennes et gaies (en histoire) s’est longtemps structuré de manière profondément inégale, les lesbiennes y demeurant largement moins visibles que les hommes gais, y compris dans des travaux portant sur la ville (Revenin, 2007 ; Bouvard et al., 2023). On peut faire l’hypothèse que cette invisibilisation tient sans doute aussi au fait que la métronormativité a contribué à effacer des vécus moins centraux, alors même que nombre de lesbiennes y résidaient et y résident encore. Nous regrettons ce vide, alors que le champ des études queer, trans et intersexes est particulièrement dynamique et fécond (Armangau et al., 2025 ; Noukhkhaly, 2024 ; Raz, 2025 ; Rivest, 2025 ; Pignedoli, 2021 ; Danjé, 2021 ; Ngum, 2024, 2025). Ces déséquilibres tiennent autant aux conditions actuelles de production des savoirs sur ces questions qu’à nos propres positions socio-spatiales, à nos réseaux et aux circulations inégales de l’appel à contributions.

11Enfin, nous tenions à ce que les articles réunis dans ce numéro s’inscrivent dans une démarche résolument interdisciplinaire et fassent dialoguer des cadres théoriques et des épistémologies critiques variés – études postcoloniales et décoloniales, théories féministes et queer, etc. – à partir de plusieurs disciplines des sciences sociales, parmi lesquelles la sociologie, la démographie, l’histoire, l’anthropologie ou encore la géographie.

Provincialiser les sexualités minoritaires : petite histoire d’un décentrement

  • 2 Nous sommes conscient·es que la littérature présentée dans cette partie est majoritairement d’Améri (...)

12Le constat précédemment posé peut également être observé dans les études sur les sexualités. Les enquêtes qui articulent prise en compte de l’espace et sexualités ou identités de genre minorisées sont longtemps demeurées concentrées sur les grandes villes européennes et nord-américaines, sur les quartiers gais et sur des moments de visibilité exacerbée comme les marches des fiertés, les mobilisations collectives ou les paniques morales2.

13Dès les années 1980, John D’Emilio a montré que l’association entre identités sexuelles minoritaires et métropoles s’enracine dans l’émergence même de l’identité homosexuelle moderne. Selon lui, l’essor du capitalisme salarial, en dissociant progressivement unité familiale de production et reproduction sociale, a contribué à créer les conditions matérielles d’une plus grande autonomie individuelle. Celle-ci a favorisé l’affirmation d’identités sexuelles non normatives. Dans ce cadre, les grandes villes ont constitué des lieux privilégiés de concentration, de rencontre et de formation de subcultures homosexuelles, sans pour autant épuiser l’ensemble des expériences minoritaires, qui persistent aussi hors de ces centralités structurées. En outre, les travaux sur le « rainbow urbanism » ont ainsi largement documenté les transformations symboliques, politiques et économiques associées aux centralités sexuelles métropolitaines (Bell et Binnie, 2004 ; Waitt et Markwell, 2006 ; Donnen, 2024). Plus récemment, ces enjeux ont aussi été pensés dans les espaces suburbains, à travers l’analyse de formes de suburban rainbow aestheticization, où la visibilité LGBTQI+ s’inscrit dans des infrastructures et des dispositifs municipaux d’inclusion plus symboliques que substantiels (Bain et Podmore, 2025).

14Cette centralité accordée aux espaces métropolitains et aux scènes de visibilité ne saurait toutefois être réduite à un simple biais de focale. Elle a permis de mettre au jour des dynamiques essentielles dans la constitution des identités LGBTQI+, dans les répertoires d’action collective et dans les luttes pour la reconnaissance (Chauncey, 1994 ; Tamagne, 2000 ; Broqua, 2005 ; Beachy, 2014). Elle renvoie aussi à une réalité sociale forte : pour certaines personnes LGBTQI+, en particulier lorsqu’elles souhaitent rencontrer des pairs et qu’elles disposent des ressources leur permettant d’accéder à ces espaces, la grande ville peut effectivement constituer un lieu de desserrement du contrôle social, de sociabilité, d’expérimentation et, parfois, de réinvention de soi (Bourgier, 2021 ; Jean-Jacques, 2023).

15Néanmoins, le primat accordé aux grands centres urbains et à la visibilité doit lui aussi être pensé dans son ambivalence : il est indissociable de régimes de normalisation et de contrôle, qui tendent à valoriser certaines formes d’identification queer, plus respectables, plus stables ou plus intelligibles, au détriment d’autres, plus dissonantes ou plus indociles (Duggan, 2002). Il accompagne également l’évolution des démocraties libérales, dans lesquelles la reconnaissance et l’accès aux droits reposent de plus en plus sur des revendications identitaires fondées sur la lisibilité des appartenances, renforçant ainsi des logiques de normalisation (Ayoub, 2016). Cela ne signifie pas pour autant que la métropole constituerait un espace homogène de visibilité, de reconnaissance ou de marchandisation des identités LGBTQI+. De plus, les centres urbains et la sociabilité homosexuelle correspondante ne sont pas désirables et accessibles de manière uniforme pour toustes mais s’adressent principalement aux groupes blancs en ascension sociale ou de classe moyenne-supérieure (Amari, 2018 ; Prieur, 2015). Yvette Taylor, dans ses travaux sur les lesbiennes des quartiers populaires en Angleterre, met en évidence leur inconfort dans les espaces du « milieu » central, dont les codes sont vécus comme cosmopolitan, middle-class et excluants (Taylor, 2007). Un constat proche avait déjà été formulé en Amérique du Nord par George Chauncey puis par Kath Weston à la fin des années 1990 (Weston, 1995), puis plus récemment en France, y compris au-delà des seules identifications sexuelles lesbiennes (Amari, 2018 ; Bacchetta, 2009 ; Ouguerram-Magot, 2017 ; Ravier, 2025a).

16En 2005, cette centralisation des savoirs et des représentations a été synthétisée par Jack Halberstam sous le terme de « métronormativité », pour désigner l’ensemble des normes qui font de la grande ville le lieu supposément naturel de l’émancipation sexuelle et de genre (Halberstam, 2005). Comme le rappelle Théophile Plouvier, cette notion permet de saisir à la fois l’hégémonie des métropoles dans la production des cultures LGBT+ et l’invisibilisation corrélative des vies minoritaires dans les petites villes, les campagnes ou d’autres espaces non métropolitains, trop souvent pensés depuis le manque ou l’impossibilité (Plouvier, 2024). Cette hégémonie n’est toutefois pas restée sans discussion, et s’est assez tôt accompagnée d’un déplacement du regard vers des espaces plus à distance des scènes centrales de la visibilité sexuelle minoritaire.

17Ce décentrement semble d’abord s’être joué du côté de la ruralité, à quelques exceptions près, comme le suggère le travail précurseur de Frederick Lynch, dès 1987, sur les suburban areas. Hormis cela, dès les années 1990, plusieurs travaux menés en Amérique du Nord se sont intéressés aux vies lesbiennes et gaies à la campagne. Ils soulignent l’écart entre l’image idéalisée de la campagne comme refuge, souvent portée par la littérature et le cinéma, et la réalité plus contrainte de ces espaces, marquée par l’isolement, l’invisibilité et le manque de ressources communautaires. Mais ils montrent aussi que les espaces ruraux peuvent être investis autrement, et donner lieu à des manières spécifiques d’habiter sa sexualité (Bell et Valentine, 1995 ; Howard, 1999 ; Bell, 2000). Dans une perspective proche, Mary L. Gray a montré, à partir de son travail sur les jeunesses queer rurales, qu’Internet apparaît moins comme un simple outil d’évasion vers la ville que comme une ressource pour documenter ses expériences, acquérir un vocabulaire pour dire ses désirs ou son identité, valider son existence auprès d’autres, et relier entre eux des espaces queer éphémères, souvent adossés à des lieux ordinaires. Son enquête met ainsi en évidence l’interpénétration entre mondes sociaux ruraux et cultures LGBTQI+, notamment en ligne, dans des contextes traversés par des rapports de classe, de race, de surveillance et de sécurité (Gray, 2009).

18Par ailleurs, c’est précisément pour ne pas laisser les formes les plus visibles et les plus centrales organiser à elles seules l’intelligibilité des vies minoritaires que plusieurs travaux ont appelé à déplacer le regard vers l’« ordinaire » de la vie sexuelle minoritaire. Dès le début des années 2000, Wayne Brekhus propose dans Peacocks, Chameleons, Centaurs. Gay Suburbia and the Grammar of Social Identity (2003) une enquête menée auprès d’hommes gais vivant dans les banlieues états-uniennes, qui montre combien les rapports à l’identité homosexuelle, à la visibilité et aux espaces gais sont loin d’être homogènes. Il distingue ainsi trois figures idéal-typiques : les lifestylers ou « paons », pour lesquels l’homosexualité constitue un principe central, visible et fortement communautaire d’organisation de la vie sociale ; les commuters ou « caméléons », qui alternent entre différents contextes sociaux et spatiaux, rendant visible ou non leur homosexualité selon les situations ; et les integrators ou « centaures », pour lesquels l’homosexualité ne constitue qu’une dimension parmi d’autres de l’identité, sans centralité particulière dans les sociabilités ordinaires, et dont les ancrages résidentiels et relationnels demeurent plus fortement inscrits dans l’espace suburbain. Ce déplacement vers les formes moins visibles de l’expérience homosexuelle fait écho à un appel plus large formulé auparavant par Brekhus dans un article programmatique consacré à une « sociologie du non-marqué », traduit en français comme une « sociologie de l’invisibilité » (Brekhus, 2005). Il y critique la tendance de la sociologie à privilégier les phénomènes politiquement saillants, moralement visibles ou socialement extraordinaires, au détriment de ce qui demeure ordinaire, banal ou implicitement posé comme générique. Il invite ainsi à accorder un poids analytique égal à l’ensemble des positions d’un continuum, plutôt qu’aux seules formes les plus visibles.

19Cet appel à prêter attention à l’ordinaire sera ensuite prolongé, en géographie comme en sociologie, par plusieurs textes programmatiques et enquêtes empiriques invitant à déplacer le regard hors des grandes métropoles. En 2008, le géographe Gavin Brown critique lui aussi l’évidence métropolitaine qui structure encore largement les études sur l’homosexualité, en appelant à prendre au sérieux les petites et moyennes villes, ainsi que les espaces suburbains et ruraux, et en ouvrant ainsi la voie à une forme de « provincialisation de l’homosexualité » (Brown, 2008). Dix ans plus tard, Amy Stone reprend et systématise cette critique dans un article souvent cité, en proposant une démonstration empirique pour le cas états-unien : à partir d’un corpus de 182 articles publiés entre 1996 et 2016, elle montre quantitativement à quel point la sociologie américaine des sexualités minoritaires demeure concentrée sur quelques grandes métropoles côtières. En plus d’objectiver l’ampleur disciplinaire de ce phénomène, elle met au jour les mécanismes institutionnels qui la reconduisent, et insiste sur ce que l’attention portée à ces autres espaces permet de voir autrement, notamment du côté des articulations entre sexualité, race, religion et genre. Elle élargit également la focale aux lesbiennes et aux personnes trans, là où le propos de Brown demeure en grande partie centré sur les expériences d’hommes gais (Stone, 2018).

20Ces travaux ne consistent pas seulement à déplacer le regard vers des formes plus ordinaires et moins visibles de vie LGBTQI+. Ils montrent aussi, plus fondamentalement, combien ce décentrement est heuristique, en ce qu’il permet de saisir le rôle actif des espaces suburbains, périurbains, ruraux ou encore des petites et moyennes villes dans la formation des identités, des sociabilités et des modes de vie minoritaires. Les suburbs n’y apparaissent plus seulement comme les envers hétéronormatifs de la centralité gaie, mais comme des espaces d’accomplissement de trajectoires homosexuelles et queer, de négociation avec l’environnement résidentiel, voire de production de nouvelles formes d’ancrage. Andrew Gorman-Murray et Catherine J. Nash montrent ainsi que le déclin relatif des gayborhoods traditionnels s’accompagne tout à la fois d’une diffusion résidentielle des populations LGBTQ et de l’émergence de quartiers queer alternatifs, plus mixtes et moins arrimés aux anciens modèles commerciaux de l’entre-soi gai (Gorman-Murray et Nash, 2018).

21Au Canada, Alison Bain et Julie Podmore (Podmore et Bain, 2020 ; Bain et Podmore, 2025) jouent elles aussi un rôle important dans ce déplacement du regard depuis plusieurs années. Elles montrent que la périphérie métropolitaine ne peut plus être pensée comme un simple dehors des centralités queer, dès lors que de nombreux ménages de même sexe vivent désormais dans les banlieues pavillonnaires, pour des raisons tenant à la famille, aux coûts résidentiels ou, plus largement, aux trajectoires de vie. Faute d’infrastructures communautaires visibles, le foyer y devient souvent un espace stratégique de mise en forme des sociabilités et des appartenances. Leurs résultats rejoignent ceux de Katrin B. Anacker (2011), qui montre également, à partir de données de recensement et d’indicateurs immobiliers, que cette présence n’a rien de marginal. Le décentrement ne révèle donc pas seulement des vies queer plus discrètes : il conduit aussi à prendre au sérieux les effets de l’espace sur la formation des identités, des ressources et des attachements.

22Dans ce cadre, les marches des fiertés, symboles de lutte et de visibilité LGBTQI+ dans les grandes métropoles, se déplacent et changent également de forme. Francesca Ammaturo montre que les marches des fiertés connaissent depuis une quinzaine d’années une multiplication rapide dans des espaces de plus en plus variés, ruraux ou de petite taille, en Italie comme au Royaume-Uni (Ammaturo, 2023, 2025). Elle analyse ce phénomène à travers les concepts d’hyperlocalisation et d’hypercontextualisation : loin de reproduire à l’identique le modèle des grandes prides métropolitaines, ces événements sont réappropriés par des organisateur·rices locaux et locales qui en changent les significations et les représentations à partir de répertoires identitaires locaux. La visibilité LGBTQI+ qu’ils produisent s’inscrit ainsi dans des configurations territoriales spécifiques plutôt que dans un cadre universalisable (Ammaturo, 2019).

23Enfin, au-delà de la seule question de la présence des populations LGBTQI+ dans l’espace, la sociologue Japonica Brown-Saracino montre, dans son livre encore non traduit How Places Make Us (2018), à partir d’une enquête menée dans quatre petites villes américaines, que les identités lesbiennes, bisexuelles et queer ne se déclinent pas uniformément d’un lieu à l’autre, mais sont travaillées par les récits locaux, les sociabilités disponibles, les degrés d’acceptation et les paysages sociaux dans lesquels elles prennent forme – idée également abordée par Carly Thomsen (2021). En faisant de l’espace, entendu au sens large, le cœur de l’analyse, elle montre avec force que l’identité sexuelle apparaît moins comme une propriété stable que comme un accomplissement collectif façonné par le lieu, rappelant ainsi la fécondité d’un dialogue étroit entre sociologie urbaine et sociologie des sexualités.

Le cas français : entre tropisme parisien et tournant périphérique

  • 3 Il reste toutefois nécessaire de préciser qu’il existe depuis longtemps, dans le contexte états-uni (...)

24En France, les travaux sur l’homosexualité sont longtemps restés fortement arrimés aux grandes villes, et plus particulièrement à Paris. Cette centralité s’explique en partie par l’histoire même de la constitution du champ, marquée par l’importance des quartiers gais, des lieux commerciaux, des sociabilités communautaires et, plus encore, par le rôle structurant de l’épidémie de VIH/sida dans la mise à l’agenda scientifique et politique des sexualités minoritaires3. Cette focale n’est pourtant pas restée sans discussion. Dès les années 2000, plusieurs travaux ont commencé à nuancer l’idée d’une fuite linéaire vers la grande ville, souvent popularisée dans l’espace public par les récits d’émancipation associés à l’arrivée à Paris (Eribon, 1999). Dès 2007, dans le cadre de sa thèse de doctorat consacrée aux lieux gays, Marianne Blidon invite déjà à complexifier cette lecture trop univoque (Blidon, 2007). Elle montre ensuite, avec France Guérin-Pace, à partir d’une enquête en ligne consacrée aux parcours migratoires des gays, que les trajectoires sont plus diverses que ne le laisse penser ce modèle archétypique de l’exode urbain. Si beaucoup s’installent dans des grands centres urbains, d’autres connaissent des parcours plus discontinus, faits de déplacements intrarégionaux, de va-et-vient entre centre et périphérie ou de maintien durable dans leur territoire d’origine, n’impliquant dès lors pas nécessairement des « mises à distances ». Elles soulignent également que les expériences résidentielles en banlieue ou dans des espaces non centraux, quoique peu étudiées, sont bien présentes, et que la sexualité n’est qu’un facteur parmi d’autres de la mobilité, combiné à des raisons professionnelles, familiales ou économiques (Blidon et Guérin-Pace, 2013). D’autres enquêtes viennent encore complexifier ce tableau en mettant en évidence des différences entre gays et lesbiennes, ces dernières demeurant plus souvent dans des espaces ruraux ou s’inscrivant plus fréquemment dans des logiques de rapprochement familial (Rault, 2016).

25Ces constats statistiques coexistent avec des enquêtes plus qualitatives, attentives aux formes concrètes d’ancrage des sexualités minoritaires hors des grandes métropoles. Dès les années 2000, l’anthropologue Laurent Gaissad contribue à déplacer le regard vers d’autres espaces de socialisation homosexuelle, en s’intéressant aux villes du sud de la France et aux lieux de drague situés dans des espaces naturels (Gaissad, 2020), dans un contexte où d’autres travaux s’intéressent également aux plages comme espaces de sociabilité minoritaire, qu’il s’agisse des plages gaies (Jaurand, 2005) ou des expériences lesbiennes de ces lieux (Borghi, 2016). Gaissad montre ainsi que la ruralité ne constitue pas un désert sexuel : elle offre au contraire des espaces de rencontres discrètes, dans des zones isolées, boisées, lagunaires, où le secret repose moins sur l’anonymat urbain que sur l’éloignement, les usages détournés de l’espace et l’inscription locale des pratiques. Loin des centralités gaies métropolitaines, ces lieux permettent à certains homosexuels de vivre des sexualités entre pairs sans nécessairement s’identifier au modèle gai urbain. Si certains de ces lieux perdurent malgré la volonté politique des communes de les faire disparaître, d’autres espaces de rencontre se sont également imposés, notamment les sites et applications de rencontre en milieu rural, au cœur de la thèse en cours d’Andrea Zanotti.

26Autour des années 2010, Alexis Annes s’intéresse lui aussi aux hommes gais vivant dans le sud de la France et confirme, à rebours du schéma d’un départ univoque vers la ville, combien les trajectoires sont faites de déplacements, de retours, mais aussi de prises de distance à l’égard des modèles urbains de l’homosexualité. Ses travaux insistent notamment sur le poids de la virilité locale, sur les formes d’efféminophobie, mais aussi sur les stratégies de présentation de soi par lesquelles ces hommes cherchent à rester lisibles dans des contextes fortement hétéronormés (Annes, 2012 ; Annes et Redlin, 2012a, 2012b).

27Dans cette perspective, l’article de Colin Giraud paru en 2016 fait souvent figure de référence dans le contexte français sur ces questions. À partir d’une enquête menée dans la Drôme, il interroge précisément l’idée d’un « désert gay » propre aux espaces ruraux ou périurbains. S’il montre bien la rareté, voire l’absence, de lieux spécifiquement LGBT clairement identifiables, il souligne aussi que cette faible visibilité ne signifie ni absence de vie homosexuelle, ni défaut de sociabilité. L’enquête met au jour un ensemble de ressources plus discrètes – lieux de drague extérieurs, plages naturistes, établissements gay-friendly connus des initiés – qui permettent à la fois des rencontres sexuelles, des circulations affinitaires et des formes de sociabilité locale. Le sociologue contribue ainsi, lui aussi, à dissocier plus nettement visibilité et épanouissement sexuel et amoureux : celui-ci ne passe pas nécessairement par l’existence de lieux communautaires stables, centraux et commercialisés, mais peut aussi s’organiser à partir d’un archipel plus diffus de pratiques, de lieux et d’interconnaissances (Giraud, 2016). C’est d’ailleurs cette interrogation sur les formes discrètes, intermittentes ou relationnelles de visibilité qu’il prolonge dans l’article qu’il publie dans ce numéro, en saisissant l’espace tout à la fois dans sa matérialité architecturale, et dans les représentations qui en façonnent les usages comme les perceptions. Il différencie la visibilité de fait, qui se construit à travers le resserrement des liens sociaux locaux en espace rural, et une forme de visibilité plus discrète et interactionnelle qui voit des ajustements situationnels. Cette dernière permet d’être connu·e comme homosexuel·le sans pour autant s’afficher selon les codes de la visibilité urbaine.

  • 4 Il est important de préciser que les personnes âgées LGBTQI+ sont minoritaires dans les études alli (...)

28À ce propos, l’article de Jeanne du Roure approfondit la question de la visibilité en ruralité en s’appuyant sur une enquête auprès de gays et lesbiennes de plus de 60 ans4. À partir des mobilités – effectuées pour raisons économiques ou de rapprochement familial – de ces personnes vers les petites villes et villages, elle décrit comment une intégration locale réussie repose sur une négociation de la visibilité. Tandis que les célibataires privilégient souvent la discrétion, les couples investissent activement les sociabilités de voisinage (comme les « pots » de hameau) pour transformer leur altérité en respectabilité locale. Par ailleurs, en s’appuyant sur le concept de déprise, elle montre que le déclin de la fréquentation des lieux communautaires ou de drague résulte moins de l’éloignement géographique vis-à-vis des centres que d’une réorganisation des modes de vie liée au vieillissement, privilégiant les réseaux amicaux domestiques et les outils numériques au détriment des espaces commerciaux métropolitains.

29Du côté des mobilisations LGBTQI+ en France, l’histoire conduit elle aussi à relativiser une lecture trop parisiano-centrée. Il faut toutefois rappeler que de nombreux travaux, nécessaires et plus qu’importants, ont porté sur les dynamiques associatives, les parcours militants ou les trajectoires trans en restant principalement ancrés dans les grands centres urbains, et plus particulièrement à Paris. C’est le cas, par exemple, des travaux de Catherine Deschamps (1999), dont l’enquête sur l’association Bi’cause s’inscrit très directement dans un contexte parisien ; de la thèse de Milan Bonté, soutenue en 2022, qui a joué un rôle important dans la mise en lumière des parcours et des géographies trans ; ou encore de celle de Mahdis Sadeghipouya (2024), dont le concept de « lesbomusulmanophobie » permet de saisir une intersection spécifique de violences au croisement du genre, de la sexualité, de la race et de la religion, aussi bien dans les espaces majoritaires que dans les mouvements LGBTQI+ eux-mêmes. Si ces recherches permettent déjà de faire apparaître, au moins en creux, certaines inégalités territoriales, la question des espaces situés en dehors des centres urbains n’y occupe toutefois pas une place centrale.

30C’est pour cette raison que les travaux de Mathias Quéré montrent que les années 1970 et 1980 ne sauraient être lues à partir du seul mouvement homosexuel parisien (Quéré, 2025). En repartant de la constitution de Groupes de libération homosexuels dans plusieurs villes de France, il montre que le mouvement homosexuel français a aussi pris forme à partir d’initiatives déployées au-delà de la capitale. Dans ce cadre, son travail de longue haleine permet de restituer l’existence de réseaux communautaires, de dynamiques locales spécifiques, mais aussi de tensions récurrentes entre Paris et le reste de l’Hexagone, tout en ouvrant des réflexions sur les adaptations territoriales des luttes. Plus récemment, les travaux de Théophile Plouvier prolongent ce décentrement en montrant comment, dans les villes moyennes, les associations LGBTQI+ produisent des « espaces rassurants » à partir de lieux ordinaires, transformés ponctuellement en espaces de sociabilité et de visibilité queer (Plouvier, 2022), ce que donnent également à voir plusieurs contributions de ce numéro, notamment celle de Joséphine Deneux, ainsi que l’entretien croisé entre Mharion Cazaux et Antoine Vazquez.

31Ces travaux, comme le présent dossier, appréhendent donc l’espace comme un cadre spécifique qui contribue à façonner les mobilisations (Phelps et al., 2023). Ces dernières permettent alors de voir que l’opposition entre centre et territoires délaissés ne va jamais de soi, et qu’elle se reconfigure selon les échelles d’analyse. C’est précisément ce que met en lumière l’article de Joséphine Deneux consacré aux mobilisations LGBTQI+ dans les Côtes-d’Armor. En revisitant, par une approche spatiale et LGBTQI+, le concept d’« espace de la cause des femmes » (Bereni, 2012), l’autrice montre que le militantisme hors métropole se déploie à partir de réseaux variables de militant·es et d’alliances. À partir de trois cas d’étude, elle décrit le maillage militant au sein du département ainsi que la circulation des personnes engagées, contrainte par les infrastructures matérielles de transport, tout en soulignant la porosité qui caractérise ces espaces. Ainsi, une ville comme Saint-Brieuc peut apparaître comme un pôle de centralité locale, tout en demeurant à l’écart de la centralité régionale exercée par Rennes vis-à-vis des mobilisations LGBTQI+.

32Le décentrement ne concerne d’ailleurs pas seulement les mobilisations collectives. Il se lit aussi dans l’intérêt croissant porté aux croisements entre sexualités minoritaires, espaces ruraux et espaces naturels. Les imbrications entre espaces verts et espaces queer, notamment soulignées par Matthew Gandy (2015), semblent aujourd’hui susciter un intérêt renouvelé, comme en témoignent les traductions et recueils récents de textes consacrés aux pensées écoféministes (Hache, 2016) et écoqueer (Lecerf Maulpoix, 2021 ; Carpenter et Lecerf Maulpoix, 2022). Ce regain d’attention fait aussi écho, plus largement, aux travaux plus anciens dédiés aux alternatives communautaires et écologistes des années 1970 et 1980, qu’il s’agisse de l’utopie communautaire (Lacroix, 2006 [1981]) ou du « retour à la nature » comme critique sociale et politique de l’ordre dominant (Hervieu-Léger et Hervieu, 1979). Il prolonge également des recherches, notamment états-uniennes, qui se penchent dès les années 1990 sur les communautés lesbiennes rurales et séparatistes (Valentine, 1997), aujourd’hui encore retravaillées à partir d’autres matériaux, y compris visuels (Toth, thèse en cours).

33D’un point de vue sociologique, ce déplacement se retrouve dans le livre de Constance Rimlinger, issu de sa thèse de doctorat, consacré au retour à la terre et aux écologies queer (Rimlinger, 2024). À partir d’une enquête comparative menée dans plusieurs espaces ruraux en France, aux États-Unis et en Nouvelle-Zélande, la chercheuse met notamment en lumière le rôle central joué par des femmes lesbiennes, mais aussi plus largement issues des minorités de genre et de sexualité, dans la construction de ces espaces alternatifs. Elle distingue plusieurs manières d’habiter politiquement la ruralité, depuis des formes séparatistes centrées sur des espaces non mixtes lesbiens jusqu’à des configurations plus queer et intersectionnelles, ou encore à des collectifs où l’engagement écologique prime sur l’identité sexuelle sans jamais l’effacer tout à fait. Par ailleurs, Rimlinger rappelle que ces expérimentations restent socialement situées, souvent portées par des personnes blanches disposant de certaines ressources économiques et culturelles, ce qui invite à ne pas idéaliser ces formes de retrait ou de réancrage rural.

34C’est d’ailleurs dans ce cadre du « retour à la terre » que s’inscrit l’article de Sarah Le Pouëzard présent dans ce numéro, consacré à Korrigwyn, une terre lesbienne écoféministe installée dans la campagne bretonne entre 1993 et 1999. Son travail éclaire la manière dont un tel lieu a permis de mettre en pratique, à distance des centres urbains, des aspirations communautaires, politiques et utopiques élaborées dans d’autres espaces militants, notamment berlinois. À partir d’une histoire orale croisée à des archives privées, l’article montre aussi que cet isolement, pensé comme ressource et comme protection face à l’hétérosexualité, n’empêchait pas certaines circulations, ni avec les réseaux lesbiens urbains, ni avec les lesbiennes vivant à proximité, prolongeant ainsi la réflexion sur les porosités des contre-espaces ruraux.

35Au-delà de la seule ruralité, comme dans la littérature anglophone précédemment mentionnée, le contexte français semble lui aussi s’orienter vers ce que certain·es géographes désignent comme une forme de peripheral turn des études LGBTQI+ (Neuhauser, 2025). Certains travaux avaient déjà laissé entrevoir ces déplacements. C’est notamment le cas de ceux de Nadine Cattan et Anne Clerval (2011) consacrés aux spatialités lesbiennes dans la ville, qui mettaient en évidence des formes de circulation, de dispersion et de décentrement des lieux de sociabilités lesbiennes à l’échelle métropolitaine, sans toutefois faire des banlieues ou des espaces périphériques le cœur de leur analyse (Cattan et Leroy, 2022). De son côté, Cha Prieur (2015) a montré, à partir des sociabilités queer parisiennes, combien les territorialités minoritaires ne se laissent pas toujours saisir à partir de lieux fixes et stabilisés. En insistant sur le caractère réticulaire, rhizomatique et souvent éphémère de ces espaces, iel rappelle que les milieux queer se structurent aussi par la circulation, l’événementialisation et la mise en réseau, bien au-delà de la seule centralité d’un quartier institué.

36Dans ce cadre, on voit aujourd’hui se multiplier les recherches qui prennent plus directement pour objet les marges urbaines et les espaces non centraux, comme en témoignent plusieurs thèses récentes ou en cours, parmi lesquelles celles de César Taillefer, de Bastian Neuhauser, de Maria Kherbouche, ainsi que la recherche d’Axel Ravier, qui constitue à notre connaissance la première thèse consacrée spécifiquement aux expériences de l’homosexualité masculine dans les banlieues françaises (Ravier, 2025b).

37Par ailleurs, ce tournant déborde largement la seule question des banlieues. Dans un contexte également marqué par les expérimentations successives et récentes d’organisation de marches LGBTQI+ dans les Antilles, il s’accompagne aussi d’un élargissement vers d’autres marges, notamment ultramarines, comme le montrent les travaux de Nadia Chonville (2015, 2017) sur l’hétéronormativité en Martinique et de Stéphanie Melyon-Reinette (2023) sur les réseaux queer en Guadeloupe. On peut également citer le mémoire de master de Michaëla Danjé, qui propose une réinterprétation ou plutôt une forme de réactivation d’une histoire queer du gwoka guadeloupéen, en montrant comment s’y croisent des marges spatiales, raciales, genrées, sexuelles et politiques. Comme elle l’évoque aussi en entretien, son propre parcours, son sentiment ancien d’être restée à la marge, ainsi que la création du collectif Cases rebelles et du projet AfroTrans (Danjé, 2021) s’ancrent dans une même volonté de lutter contre l’impérialisme et la colonialité, mais aussi contre le racisme et la blanchité de certains espaces militants. Ces thématiques traversent l’article d’Ary Gordien dans ce numéro, consacré à l’homonationalisme guadeloupéen, ainsi que la thèse en cours de Joao Cartry Soune-Seyne, qui contribue lui aussi à ce numéro et prolonge ce déplacement en interrogeant plusieurs territoires d’outre-mer issus de l’histoire coloniale française, notamment La Réunion, territoire encore peu étudié sous cet angle.

Articuler les rapports sociaux sans figer les territoires

38Les travaux présentés dans la section ci-dessus documentent l’existence de trajectoires, circulations, sociabilités et mobilisations LGBTQI+ dans des espaces délaissés. Il reste toutefois à interroger les logiques qui produisent l’opposition même entre centres supposés tolérants et territoires délaissés supposés hostiles. En effet, ce partage est lui-même le produit de rapports sociaux de race et de classe qui en structurent les frontières et en naturalisent les contours. C’est cette dimension que la présente section propose d’examiner, en montrant comment les discours homonationalistes et à propos de la gayfriendliness participent à la délimitation symbolique des espaces, avant d’analyser les formes concrètes de régulation des sexualités qui s’y déploient effectivement. Ce faisant, il s’agit de ne pas cristalliser ces territoires dans une lecture à sens unique, et de ne pas dissocier les rapports sociaux qui les conditionnent des formes de vie qui s’y déploient.

39Tout d’abord, la tolérance affichée envers les minorités sexuelles s’inscrit dans le contexte des discours homonationalistes adoptés par des pays occidentaux depuis l’après-attentats du 11 septembre 2001 et théorisés par Jasbir Puar. Le concept d’homonationalisme, dont une déclinaison incluant les personnes trans a été esquissée par Noureddine Noukhkhaly (2024), désigne l’instrumentalisation d’une forme homonormative d’acceptation des minorités sexuelles comme une preuve de « civilisation » et de modernité par les États occidentaux, par contraste avec les « autres » extérieurs, principalement des pays musulmans, dépeints comme intrinsèquement homophobes (Puar, 2007 ; Fassin, 2010). Ainsi, la tolérance envers l’homosexualité sert à justifier des politiques d’exclusion ou des interventions impérialistes contre ces espaces. Le cas d’Israël en constitue l’illustration la plus documentée. En effet, de nombreux travaux ont montré comment l’État israélien mobilise l’image d’une société ouverte à l’homosexualité pour repositionner son image internationale, dans une stratégie qualifiée de pinkwashing (Schulman, 2012 ; Jaunait et al., 2013 ; Stern, 2017). Ce dispositif fonctionne en isolant les personnes queer palestiniennes de leur société d’appartenance pour les constituer en sujets à sauver, tout en occultant les conditions matérielles de l’occupation coloniale. Puar prolonge cette analyse en montrant que la politique israélienne ne se limite pas au droit de tuer théorisé par Achille Mbembe sous le concept de nécropolitique (Mbembe et Meintjes, 2003), mais s’exerce aussi par un « droit de mutiler » (Puar, 2017). Dans le cadre d’un État colonial et génocidaire qui instrumentalise les droits LGBTQI+ pour légitimer la violence, les vécus queer en Palestine deviennent proprement indicibles.

40Ce mécanisme ne se limite toutefois pas à cela, et se décline de manière endogène au sein des pays occidentaux, notamment en France, à travers la poursuite de la stigmatisation des quartiers populaires, les « autres intérieurs » (Jaunait et al., 2013), mais aussi des départements et régions d’outre-mer (DROM-COM), et plus globalement de l’ensemble des espaces peuplés en majorité de personnes racisées et altérisées (Guénif-Souilamas, 2007). À cet égard, Todd Shepard a bien montré combien, dans la France postcoloniale, les discours sur « les Arabes » ont été profondément travaillés par des imaginaires sexualisés, au croisement des débats sur la virilité, la sexualité et l’ordre national (Shepard, 2017). Elena Avdija montre quant à elle comment une grille de lecture culturaliste et racialisée de l’homophobie en est venue à s’installer dans les discours médiatiques et politiques français, à travers la production et la circulation de statistiques associatives peu rigoureuses (Avdija, 2012 ; Mack, 2017). C’est d’ailleurs la dimension spatiale de l’homonationalisme qu’explore Gordien dans ce numéro, en ancrant son analyse aux Antilles et en proposant une lecture postcoloniale de la pseudo-différence construite entre la France hexagonale et les territoires d’outre-mer.

41De plus, l’homonationalisme se conjugue étroitement à la promotion d’une gayfriendliness, analysée par Sylvie Tissot comme un outil de distinction de race et de classe qui renforce la délimitation entre les centres-villes et les autres espaces (Tissot, 2018). L’adhésion déclarative à l’acceptation d’une certaine forme de visibilité LGBTQI+ fonctionne comme un signe de distinction sociale pour les populations hétérosexuelles blanches dotées d’un fort capital culturel et appartenant aux classes moyennes et supérieures, et s’inscrit spatialement dans des territoires identifiés, tels que le Marais parisien. Cette tolérance affichée opère toutefois à un niveau strictement discursif, comme le montre Wilfried Rault à partir de l’analyse statistique des attitudes envers l’homosexualité. Dès lors que l’acceptation se mesure sur des dimensions plus concrètes (homoparentalité, proximité résidentielle, liens de parenté), ce ne sont plus les clivages de classe qui structurent les positions, mais d’autres variables comme le genre, la religion ou la génération qui distribuent les frontières de l’acceptation (Rault, 2016b). Ainsi, l’intensité du soupçon homophobe appliqué aux banlieues françaises fonctionne comme un opérateur de distinction au profit des centres urbains gentrifiés, qui se construisent par contraste comme territoires de la tolérance. Cette désignation de l’homophobie comme extériorité se condense dans la formule des enquêté·es de Tissot, pour qui « l’homophobie, c’est les autres » : autres de classe, peu diplômé·es, associé·es à la ruralité et aux petites villes en déclin ; autres de race, affilié·es aux quartiers populaires perçus comme plus peuplés de populations étrangères ou religieuses.

42Cette lecture oppositionnelle entre centres et territoires délaissés se complexifie toutefois dès lors que l’on prête attention aux dynamiques de gentrification qui traversent aujourd’hui certaines banlieues limitrophes des grandes métropoles comme Paris. Comme le montre l’article de César Taillefer dans ce numéro, certaines banlieues du Nord parisien constituent les territoires d’une nouvelle ligne de gentrification. Longtemps construites comme indésirables, elles deviennent plus attractives en raison de leur proximité avec la capitale et d’un accès à la propriété plus abordable des personnes LGBTQI+ majoritairement blanches, issues des classes moyennes et supérieures, qui ne peuvent acheter dans la capitale. Les centres de ces territoires délaissés apparaissent alors comme des « espaces du possible », permettant des circulations entre banlieue et centre, tout en favorisant la reproduction, à Pantin ou à Saint-Denis, de formes de sociabilité initialement constituées dans les espaces centraux parisiens. Ce processus fait écho aux analyses de Fatima El-Tayeb, qui montre comment certaines politiques municipales menées à Amsterdam favorisent la gentrification dans une perspective « homophile », en ciblant prioritairement des gays blancs de classe moyenne et supérieure. Présentées comme un moyen de rompre avec la supposée « auto-ghettoïsation » des populations musulmanes dans des quartiers marginalisés, ces politiques reconduisent en réalité l’invisibilisation des personnes queer racisées ou musulmanes qui habitaient déjà ces espaces (El-Tayeb, 2012). Ainsi, les territoires délaissés ne sont pas saisis comme des blocs homogènes situés à l’écart des dynamiques métronormatives. C’est à cette condition que leur étude peut éclairer, en retour, les logiques centrales qui organisent la hiérarchisation des espaces.

  • 5 Dans cette partie, nous nous focalisons sur l’hégémonie d’un discours stigmatisant vis-à-vis des te (...)

43Ces logiques de délimitation ne se limitent pas aux discours sur la banlieue ou les outre-mer, qui mobilisent prioritairement un registre racial, mais opèrent également en direction des espaces ruraux et des petites villes, à travers un soupçon d’homophobie rurale largement diffusé dans les représentations médiatiques. Cette suspicion s’articule, comme on l’a vu, à un récit plus général, celui de la métronormativité : récit selon lequel les personnes LGBTQI+ seraient condamnées à fuir la campagne pour accéder, en ville, à la visibilité, à la sociabilité et à la reconnaissance qui leur seraient refusées ailleurs. La réception des ouvrages d’Édouard Louis (2014) ou de Didier Eribon (2009) consolide le narratif en faisant du départ vers la métropole la condition même d’une existence minoritaire possible. Pour autant, il ne s’agit pas de dire que l’ensemble des territoires mentionnés sont exempts d’hétérosexisme ou d’homophobie5.

44Dès 1943, William Foote Whyte montrait, dans son ethnographie du quartier italien de Boston traduite dans le numéro « Périphériques » de Genre, sexualité & société en 2012, que les slums ne sont pas des espaces de relâchement des conduites sexuelles mais sont au contraire régis par un code sexuel élaboré, structuré par des normes de réputation genrées et adossé à des sanctions collectives (Whyte, 2012). Philippe Bourgois, quant à lui, dans son enquête sur le crack à New York, prolonge cette analyse en documentant comment la précarité économique et la marginalisation raciale produisent des dispositions de la masculinité où la virilité fonctionne comme ressource compensatoire, avec des effets directs sur la régulation des sexualités non conformes (Bourgois, 2002). Plusieurs travaux ont ainsi montré que dans les banlieues populaires françaises, l’ordre hétérosexuel se maintient à travers des figures stigmatisantes comme le « pédé » ou la « pute », qui régulent les conduites genrées et sanctionnent les écarts à la norme hétérosexuelle (Clair, 2012), produisant des masculinités « populaires » et respectables localement valorisées (Oualhaci, 2015), ce que prolongent plus récemment des travaux sur les masculinités des hommes gais dans ces espaces (Ravier, 2026). Benoît Coquard explore, dans les campagnes en déclin du Grand Est, le rôle central des démonstrations de virilité dans les sociabilités masculines populaires, la fabrique d’une « bonne réputation » locale passant par l’inscription dans des « bandes de potes » et de certains codes de masculinité (Coquard, 2019). De son côté, Yaëlle Amsellem-Mainguy met au jour la manière dont la respectabilité des « filles du coin » repose sur une conformité étroite à la norme hétérosexuelle et à un contrôle strict des conduites sexuelles et conjugales, dans un contexte où l’interconnaissance et la proximité des cercles relationnels renforcent le poids des réputations (Amsellem-Mainguy, 2023). Elle souligne également les difficultés spécifiques que rencontrent les jeunes femmes qui s’écartent du schéma cishétéronormatif dans ces espaces, tout comme celles qui transgressent les frontières raciales dans le choix du partenaire. Ces travaux établissent donc la persistance, dans les espaces délaissés, de rapports sociaux de genre et de sexualité marginalisant les personnes LGBTQI+.

45Bien que l’étude des espaces ruraux et des banlieues donne à voir l’importance des rapports de classe, de race et de genre dans la régulation des sexualités, le déplacement vers les territoires ultramarins introduit une dimension supplémentaire, celle de la colonialité, qui traverse et reconfigure l’ensemble de ces rapports. Si des travaux ont, à juste titre, mis en lumière la persistance et les formes spécifiques de l’hétéronormativité dans les Antilles françaises (Lefaucheur et Mulot, 2012 ; Kabile, 2021), peu se sont directement intéressés aux personnes LGBTQI+ originaires des outre-mer elles-mêmes (Pourette, 2006 ; Gordien, 2018). L’article de Joao Cartry Soune-Seyne s’inscrit dans cette perspective à partir d’une enquête menée auprès d’hommes gais et de femmes lesbiennes né·es à La Réunion et ayant connu une mobilité vers la France hexagonale. Il invite en particulier à dépasser le modèle trop linéaire de la fuite, qui ferait de l’homosexualité la cause d’une rupture nette avec le territoire d’origine. Sans nier que l’appartenance à une sexualité minoritaire puisse participer à des formes de mise à distance, il montre au contraire combien les mobilités s’accompagnent souvent de reconfigurations durables des attaches familiales et territoriales, relevant moins d’une rupture que d’une forme de double présence (Mazauric, 2021 ; Moutai, 2026), où la distance géographique n’abolit ni les liens, ni les appartenances, ni les réinvestissements symboliques de l’espace d’origine.

46L’enjeu, pour ce dossier, consiste à ne pas basculer dans l’un ou l’autre des écueils que Claude Grignon et Jean-Claude Passeron (2015 1989) ont thématisés à propos des espaces populaires et qu’il est intéressant de prolonger à l’étude des LGBTQI+ des territoires délaissés. D’un côté, le misérabilisme, qui, dans le cadre de ce dossier, réduirait les territoires délaissés à un régime homogène d’oppression et lirait les trajectoires LGBTQI+ qui s’y déploient comme des existences empêchées. De l’autre, le populisme, qui célèbrerait ces espaces uniquement comme des foyers autonomes et de résistance détachés des rapports sociaux qui les structurent. Cet écueil se redouble lorsque l’analyse porte sur des territoires où les rapports de race et l’héritage colonial informent directement les discours sur la sexualité, car la critique légitime des assignations homonationalistes peut elle-même se retourner en un récit symétrique qui, au nom du caractère occidental des catégories LGBTQI+, en interdit l’usage aux groupes LGBTQI+ racisés. Dans le même temps, Houria Bouteldja, longtemps porte-parole du Parti des Indigènes de la République, a supposé l’incompatibilité entre l’identité LGBTQI+ et la position d’indigène, faisant du coming-out un marqueur d’occidentalisation et donc d’abandon de la lutte décoloniale (2013, 2022). Les travaux de Joseph Massad sur la « Gay International » sont alors lus en plaçant l’emphase sur la diffusion de la dichotomie homosexualité/hétérosexualité et sur l’imposition d’une grille identitaire occidentale à des contextes où d’autres configurations de pratiques non hétérosexuelles existaient (Massad, 2007). Il ne s’agit pas d’abandonner l’apport heuristique de ces auteur·rices, dont les critiques ont l’intérêt de dénaturaliser les catégories et de mettre au jour les usages impériaux qui peuvent en être faits. Le récit exclusif de « l’import » des catégories demeure néanmoins limité.

47Gianfranco Rebucini rappelle, à partir de ses propres enquêtes sur les masculinités marocaines, que la dénaturalisation des catégories identitaires occidentales, si elle reste un geste analytique pertinent, ne saurait être opposée aux subjectivités LGBTQI+ racisées qui peuvent effectivement se revendiquer de ces catégories, au risque de les renvoyer à une hétéronormativité indigène par défaut (Rebucini, 2013). En ce sens, El-Tayeb, à partir de l’étude des homosexuel·les musulman·es à Amsterdam, explore comment la norme de la blanchité structure les mouvements LGBTQI+ européens et rend difficilement lisibles les expériences queer racisées (El-Tayeb, 2012). Elle documente également les formes d’auto-organisation collective qui émergent en réponse à cette invisibilisation, montrant que ces groupes ne se contentent pas de dénoncer leur exclusion mais produisent des espaces propres de représentation et de politisation. La thèse en cours de Maria Kherbouche sur les mobilisations LGBTQI+ en quartiers populaires prolonge ce constat dans le contexte français et danois : les groupes qui s’y organisent ne constituent pas une simple délocalisation des prides de Paris et de Copenhague mais adaptent les répertoires militants et négocient certains codes, toujours en lien avec les configurations locales. Rahul Rao formule, depuis les queer postcolonial studies, une critique convergente (Rao, 2014). Il propose, à partir des débats autour du Anti-Homosexuality Act en Ouganda, de penser la temporalité des droits LGBTQI+ dans les Suds comme un champ de tensions, plutôt que comme un front homogène entre impérialisme gai et résistance décoloniale. Les sujets queer des anciens espaces coloniaux se trouvent en effet pris dans une double contrainte. D’un côté, iels font face aux assignations homonationalistes venues du Nord. De l’autre, iels subissent les politiques anti-LGBTQI+ des nationalismes locaux, qui se légitiment précisément en mobilisant la figure de la sexualité occidentale comme menace. Dans ce contexte, tout en reconnaissant l’influence de la colonisation dans l’incorporation des normes homophobes, il importe de ne pas minimiser l’agentivité des élites ougandaises et les réduire à des instruments dociles du pouvoir blanc. Il propose alors de penser la dispersion de l’homophobie, qui n’est alors pas particulièrement ougandaise, ni ici rurale ou banlieusarde : elle est partout articulée à des configurations matérielles et discursives comparables, même si localement différenciées.

48Dans son article, Ary Gordien explore, à partir d’une perspective postcoloniale similaire, la manière dont les rapports de pouvoir entre la France hexagonale et les territoires d’outre-mer façonnent les discours sur l’homosexualité aux Antilles. À partir d’une enquête croisant les trajectoires d’organisations gaies antillaises à Paris dans les années 2000 et les positionnements de militant·es nationalistes en Guadeloupe après la grève générale de 2009, il met au jour deux dynamiques qui, loin de s’opposer, se répondent. D’un côté, il identifie une certaine forme d’adhésion au paradigme homonationaliste eurocentré qui situe une « tradition » homophobe aux Antilles. De l’autre, un usage politique de l’homophobie par certaines élites nationalistes guadeloupéennes, qui font du rejet de l’homosexualité un instrument de différenciation culturelle vis-à-vis de la France hexagonale et d’affirmation d’une identité propre. Ce faisant, il montre que la construction homonationaliste et la stratégie nationaliste de différenciation culturelle ne s’opposent pas mais se coproduisent, formant ce qu’il définit comme la tension homophobe postcoloniale.

49Nous comprenons alors que les frontières entre centres et territoires délaissés ne préexistent pas à l’analyse : elles sont produites, déplacées et recomposées par les rapports sociaux de race, de classe et de genre qui traversent l’ensemble des espaces. De la sorte, leur étude ne concerne pas que les marges mais renseigne tout autant sur les logiques qui organisent les espaces centraux.

Enquêter sur des sexualités minoritaires peu visibles

50Une question transversale traverse plusieurs des articles présents dans ce numéro, et plus largement les recherches sur les minorités sexuelles et de genre en dehors des centres urbains : celle de ce que signifie prendre pour objet des populations souvent invisibilisées, parfois peu ou mal catégorisées, mais aussi des groupes dont les conditions d’accès restent difficiles. Travailler sur ces sujets suppose alors de réfléchir tout à la fois aux conditions de cette invisibilisation, aux modalités concrètes d’accès aux personnes enquêtées, aux effets des sources disponibles sur ce que l’on peut saisir d’elles, mais aussi aux catégories mêmes à travers lesquelles elles sont appréhendées. En ce sens, étudier les sexualités minoritaires hors des centres urbains ne revient pas seulement à déplacer les terrains, mais oblige aussi à déplacer les méthodes, les échelles et les outils d’enquête.

51Dans sa thèse de doctorat, Axel Ravier montre que travailler sur les hommes homosexuels en quartiers populaires ne revient pas seulement à ouvrir un objet peu exploré, mais oblige aussi à prendre au sérieux les enjeux politiques et méthodologiques d’une telle enquête (Ravier, 2025b). Les quartiers populaires y apparaissent comme des espaces fortement saisis, décrits et définis par des regards extérieurs (Bourdieu, 1977), où l’homosexualité y est souvent pensée comme absente, tue ou extérieure au monde social local. Dès lors, l’immersion ethnographique classique, fondée sur la coprésence prolongée, l’interconnaissance et l’observation de collectifs relativement stabilisés, rencontre ici des limites spécifiques : comment observer des trajectoires souvent construites sur la discrétion, l’évitement ou la mobilité hors des lieux de résidence ? Comment faire de l’ethnographie quand l’objet même semble ne pas se donner à voir dans les formes habituelles de l’observable ?

52Par ailleurs, ce dossier souligne aussi les enjeux politiques de l’enquête et la place du chercheur ou de la chercheuse dans la production du savoir, question sur laquelle Ary Gordien revient brièvement dans l’article qu’il propose dans ce numéro. En s’intéressant à la manière dont certaines élites locales des Antilles françaises construisent les îles comme des espaces particulièrement marqués par l’homophobie et la transphobie, il interroge les cadrages qui opposent des périphéries réputées arriérées à un centre hexagonal présenté comme plus tolérant et plus moderne. À partir d’une lecture postcoloniale de l’homonationalisme, attentive aux départements et régions d’outre-mer, son article invite ainsi à réfléchir aux effets de « traduction » produits par l’enquête elle-même : comment analyser des discours et des pratiques sans reconduire les hiérarchies qui les traversent déjà ? Comment rendre compte des rapports de domination observés sans renforcer, même involontairement, les stéréotypes sur les populations étudiées ni effacer les formes de résistance qui s’y déploient ?

53Ces interrogations rappellent celles qui sont formulées par Christelle Hamel dans l’entretien qu’elle accorde à Isabelle Clair dans Genre, sexualité & société, lorsqu’elle revient sur les difficultés rencontrées en travaillant sur les violences sexuelles en quartiers populaires (Hamel et Clair, 2012). Elle y montre que l’enjeu ne tient pas seulement à la restitution de ce qui se joue sur le terrain, mais aussi à une réflexion constante sur la position occupée, sur ce que l’on choisit de rendre public, et sur la manière dont la recherche peut, même malgré elle, renforcer des stigmatisations ou des lectures racialisées des rapports sociaux. Dès lors, la question n’est pas seulement celle de l’observable, mais aussi de ce qu’il devient possible ou non de raconter sans reconduire la violence que l’on prétend analyser.

54Néanmoins, ces questions ne sont sans doute pas générales à l’ensemble des enquêtes sur les minorités sexuelles et de genre dans les territoires délaissés. Plusieurs contributions de ce numéro reposent au contraire sur des matériaux ethnographiques riches, ce qui invite à penser que les difficultés rencontrées varient fortement selon les configurations socio-spatiales étudiées et la positionnalité des chercheur·euses. Elles semblent vives lorsqu’il s’agit de populations peu institutionnalisées, éloignées des espaces militants, et inscrites dans des univers d’interconnaissance resserrée où la visibilité demeure problématique. À l’inverse, d’autres terrains offrent davantage de prises à l’ethnographie, en raison de collectifs plus structurés, de scènes militantes plus identifiables ou encore de rapports de pouvoir différents, parmi lesquels la blanchité majoritaire de certains espaces ou réseaux peut sans doute jouer un rôle dans les conditions d’accès à l’enquête comme dans les formes mêmes de visibilité.

55C’est précisément pour répondre à ces difficultés d’accès, d’observation et de catégorisation que les contributions de ce numéro mobilisent des matériaux et des méthodes très variés, depuis les entretiens et les applications de rencontre jusqu’aux archives judiciaires, militantes ou aux approches quantitatives. Ainsi, plusieurs articles réunis ici montrent que travailler sur les minorités sexuelles et de genre hors des centres urbains suppose moins de choisir une « bonne » méthode que de composer avec une pluralité de matériaux, d’échelles et de portes d’entrée.

56C’est notamment le cas de la contribution de Jeanne du Roure, qui montre que pour étudier les sexualités minoritaires vieillissantes à distance des grands centres urbains, le recrutement peut difficilement reposer sur une seule voie d’accès. Dans son enquête, celui-ci s’est fait par plusieurs biais : réseau d’interconnaissance, méthode boule de neige, appels relayés par des associations LGBT+ âgées, mais aussi par le recours à des applications de rencontre géolocalisées. L’utilisation de ces dernières s’est révélée particulièrement efficace, puisqu’elle a permis de recruter une part importante des enquêté·es, hommes comme femmes, tout en diversifiant les lieux de résidence. Son travail rappelle ainsi combien ces réseaux et plateformes sont devenus des outils désormais centraux pour accéder à des populations parfois peu visibles ou dispersées spatialement (Ravier et Zanotti, 2024 ; Warren et al., 2015), y compris dans le cas de personnes âgées, mais aussi de femmes, plus rarement saisies par les recherches antérieures fondées sur ce type de méthode. On peut ainsi souhaiter que de futurs travaux prolongent cette réflexion sur les usages scientifiques des applications de rencontre, en interrogeant plus directement les biais genrés qu’elles peuvent reconduire dans l’accès au terrain comme dans la constitution des échantillons.

  • 6 Par ailleurs, d’autres travaux tentent d’écrire une histoire trans* et sont eux aussi confrontés à (...)

57À côté de ces modes d’accès contemporains aux enquêté·es, plusieurs travaux récents en histoire montrent que l’enquête sur les sexualités minoritaires hors des centres urbains passe aussi par des sources plus indirectes, fragmentaires et dispersées, voire produites à rebours de leur intention première (Landrieux, 2025)6. C’est notamment ce que donnent à voir les recherches de Mathias Quéré sur les mobilisations homosexuelles en région dans les années 1970 et 1980 (Quéré, 2022, 2025). Selon lui, la sortie du tropisme parisien dont souffrent les études LGBTQI+ suppose une véritable recherche de traces, dans un contexte marqué par l’absence de centre d’archives LGBTQI+ en France : fonds associatifs et privés, archives personnelles de militant·es, presse spécialisée, mais aussi entretiens avec celles et ceux qui deviennent alors de véritables « archives vivantes ». Son travail rappelle ainsi que les sources ne préexistent pas toujours comme corpus stabilisés, mais doivent souvent être retrouvées et recroisées pour faire apparaître des réseaux militants, des ancrages locaux et des formes d’organisation longtemps éclipsés par l’histoire parisienne du mouvement homosexuel.

58Si l’on quitte le terrain des mobilisations pour celui des existences plus « ordinaires », la question se pose avec une difficulté comparable. Dans son livre consacré à la pénalisation de l’homosexualité dans le canton de Fribourg, en Suisse, Léo Bulliard montre combien les archives judiciaires, bien qu’inscrites dans des logiques de répression, constituent souvent l’un des rares points d’entrée vers des vies homosexuelles hors des grandes villes (Bulliard, 2025). Produites pour surveiller ou punir des conduites jugées déviantes, elles donnent, à condition de les lire à rebours de leur finalité première et des catégories qu’elles imposent, accès à des fragments de trajectoires homosexuelles diverses, portées par des accusés issus de milieux sociaux et spatiaux variés. Elles montrent aussi comment la protection de la jeunesse contre l’homosexualité s’articule à une représentation de la ville comme foyer de corruption morale, ce qui éclaire autrement les liens entre sexualité, répression et hiérarchies socio-spatiales.

59C’est précisément dans ce sillage que s’inscrit l’article de Quentin Trichard dans ce numéro. En cherchant à « dé-métropolitaniser » l’histoire des sexualités entre hommes, il montre que le problème n’est pas seulement celui des sources disponibles, mais aussi celui des catégories spatiales, autant que sexuelles, à partir desquelles on choisit de les lire. Son article propose ainsi une véritable réflexion sur les catégories spatiales mobilisées dans l’enquête historique, en rappelant que le « rural » ne va pas de soi, qu’il est souvent défini en négatif par rapport à la ville, et que ses délimitations administratives ne sont pas toujours opératoires pour l’analyse. Il suggère au contraire de partir d’indices contextuels présents dans les archives elles-mêmes – adresses, lieux-dits, type de force de l’ordre – pour restituer l’interconnaissance, du contrôle social et des rapports à l’espace. Dans le même temps, il invite à déplacer le regard d’une histoire de l’« homosexualité », ou même des « homosexualités » (Tamagne, 2001), souvent pensée à partir de catégories identitaires urbaines, vers une histoire plus large des pratiques sexuelles entre hommes, plus à même selon lui de saisir des expériences rurales ordinaires, ambivalentes ou non identifiées comme telles. Ce double déplacement suppose alors un travail attentif sur les échelles, la micro-histoire des lieux et le croisement des matériaux, afin de redonner de la substance à des vies que les sources judiciaires, à elles seules, tendent à réduire ou à homogénéiser.

60Ces questions, qui traversent les usages des archives, se retrouvent également dans les travaux quantitatifs sur les populations homosexuelles, par exemple. En France, les enquêtes sur les minorités sexuelles reposent fréquemment sur des recrutements par sites et applications de rencontre, réseaux communautaires ou presse gais, ce qui constitue une voie importante d’accès à des populations minoritaires, mais expose aussi à des effets d’échantillonnage bien connus (Cavailhes et al., 1984 ; Schiltz, 1997 ; Velter, 2017). Or, ces enquêtes de convenance, si elles ont largement contribué à documenter les modes de vie, les pratiques sexuelles ou les vulnérabilités sanitaires des populations concernées, ont longtemps été peu interrogées du point de vue de l’espace. Il en va de même, dans une certaine mesure, pour les grandes enquêtes quantitatives portant sur les mobilités, le logement ou les trajectoires socio-spatiales, qui prennent encore rarement en compte les orientations et les pratiques sexuelles.

  • 7 À ce propos, cet article s’inscrit dans un ensemble de travaux qui s’intéressent depuis longtemps a (...)

61Dans l’article qu’iels proposent pour ce numéro, Damien Trawalé, Axel Ravier, Zoé Chameau et Annie Velter mobilisent les données de l’enquête Rapport au sexe (ERAS 2023) pour rouvrir cette question. En s’intéressant aux homosexuels et bisexuels vivant dans les espaces ruraux, iels montrent à la fois l’intérêt et les limites de tels matériaux : ceux-ci permettent de documenter des écarts de capital scolaire, de sociabilité, de rapport au soin et de vulnérabilité en santé sexuelle7, tout en reposant sur un échantillon de convenance et sur des catégories spatiales et sexuelles qui demandent elles aussi à être discutées. L’article revient ainsi explicitement sur la définition du rural à partir de la taille communale – proche des anciennes catégories de l’Insee de 1946 – et en souligne les limites, puisqu’une telle opération ne permet pas toujours de distinguer finement entre petites communes sous influence urbaine et territoires plus isolés. Plus largement, ces approches invitent à interroger les catégories à partir desquelles les sexualités sont mesurées. La catégorie HSH, très utilisée en santé publique, permet certes de saisir des pratiques sans présupposer une identification homosexuelle, mais elle tend aussi à aplanir des différences importantes entre homosexuels, bisexuels et autres hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes, que l’article tente précisément, avec les données disponibles, de retrouver. À ce sujet, les auteur·rices montrent que les bisexuels ruraux sont les plus à même de prendre des risques lors des rapports sexuels, tout en ne bénéficiant pas des conditions socio-spatiales leur permettant un lien fort avec la prévention.

62D’autres limites, moins souvent discutées, tiennent aussi au fait que ces enquêtes portent très majoritairement sur des hommes, comme le rappellent d’ailleurs d’autres travaux déjà mentionnés, qu’il s’agisse des archives judiciaires analysées par Buillard ou, plus largement, du caractère genré de la répression et de ses traces (Gauthier et Schlagdenhauffen, 2019). On peut dès lors espérer que les grandes enquêtes quantitatives en population générale, Contexte de la sexualité en France (CSF 2023, Inserm) ou l’Enquête sur la vie affective des jeunes adultes (Envie, Ined), permettront à terme de réduire une partie de ces biais genrés et, plus largement, d’analyser plus finement les liens entre espaces et sexualités.

Conclusion

63Cette introduction et la revue de littérature qu’elle esquisse ne constituent bien sûr qu’un regard partiel sur l’état des recherches consacrées aux vies LGBTQI+ au sein des territoires délaissés. Elles n’épuisent ni la diversité des terrains, ni celle des approches, ni celle des expériences encore à documenter. Nous tenons ici à remercier chaleureusement les auteur·rices des textes réunis, ainsi que les évaluateur·rices, pour leur lecture attentive, leurs remarques et leur engagement dans la fabrication collective de ce dossier. Nous souhaitons également adresser nos remerciements à Mathias Quéré et Patrick Farges, ainsi qu’à la direction de la revue, pour leur accompagnement et leur soutien tout au long de l’élaboration de ce numéro. Nous remercions également Nade Illustrations pour l’image qui accompagne ce numéro et qui le représente très justement. Enfin, nous remercions Judith Bargues pour tout le travail d’édition et de mise en ligne.

64Dans un contexte marqué par une remise en cause persistante des luttes contre les différentes formes d’oppression, nous espérons que tous ces textes, dans leur diversité disciplinaire et théorique, contribueront à redonner du sens, de l’épaisseur analytique et une forme de légitimité savante à des réalités souvent déjà connues, éprouvées et nommées par les personnes concernées, les associations et les collectifs rencontrés. Plus largement, nous souhaitons que ce numéro ne soit qu’un point de départ : celui de travaux à venir, de dialogues à poursuivre, et d’une attention plus durable portée aux articulations entre espace, sexualité, genre et rapports sociaux hors des centralités les plus visibles.

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Notes

1 Cette recherche européenne a par ailleurs donné lieu à d’autres publications en anglais (voir Jubany et al., 2022 ; Langarita Adiego, 2020). La première propose elle aussi une revue de littérature sur le décentrement des études LGBTQI+, en revenant notamment sur des travaux menés en Amérique du Nord et en Espagne.

2 Nous sommes conscient·es que la littérature présentée dans cette partie est majoritairement d’Amérique du Nord et d’Europe de l’Ouest, en lien avec la focale sur la France. Néanmoins, nombreux sont les travaux qui portent sur les sexualités et identités de genre minoritaires au-delà de cet espace, voir notamment Misgav et Hartal, 2019 ; Kulpa et Mizielińska, 2011. Par ailleurs, la huitième édition de la European Geographies of Sexualities Conference a pour thème en 2026 « Discussing from Queer Peripheries: (Un)Desiring the Centre » et comprend de nombreuses communications sur d’autres espaces. À ce propos, nous avions nous-mêmes reçu des propositions portant sur le Brésil, le Japon, le Cameroun que nous avons dû refuser malgré leur qualité, par souci de cohérence du numéro.

3 Il reste toutefois nécessaire de préciser qu’il existe depuis longtemps, dans le contexte états-unien, des travaux consacrés aux liens entre ruralité, sexualités minoritaires et santé sexuelle, montrant que ces espaces ont aussi été saisis à partir des inégalités d’accès au soin, à la prévention et aux ressources communautaires. Pour une petite revue de littérature, se référer à l’article de Trawalé et al., dans ce numéro.

4 Il est important de préciser que les personnes âgées LGBTQI+ sont minoritaires dans les études alliant espace et sexualité. Voir cependant : Lee et Quam, 2013.

5 Dans cette partie, nous nous focalisons sur l’hégémonie d’un discours stigmatisant vis-à-vis des territoires délaissés et ce que celui-ci peut produire. En aucun cas nous ne voulons nier ni amoindrir les expériences homophobes et transphobes vécues dans ces espaces et rapportées par les personnes concernées.

6 Par ailleurs, d’autres travaux tentent d’écrire une histoire trans* et sont eux aussi confrontés à de nombreux défis. Voir, dans ce cadre, Faure et Maillet, 2024.

7 À ce propos, cet article s’inscrit dans un ensemble de travaux qui s’intéressent depuis longtemps aux liens entre territoires délaissés et santé sexuelle. Voir Camlin et al., 2020 ; Sabadel, 2023.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Maria Kherbouche et Axel Ravier, « Étendre les études LGBTQI+ : sortir des marges les territoires délaissés  »Genre, sexualité & société [En ligne], 35 | Printemps 2026, mis en ligne le 23 juin 2026, consulté le 14 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/gss/10993 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16gtj

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Auteurs

Maria Kherbouche

Assistante-doctorante, université de Genève – Institut des études genre
EHESS – Centre Maurice Halbwachs
maria.kherbouche@unige.ch

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Axel Ravier

Docteur en sociologie, premier assistant au sein du Centre en études genre de l’université de Lausanne et chercheur associé au DySoLab (université de Rouen-Normandie)
axelravier@gmail.com

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