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La contribution des études féministes et neuroqueer à la production des savoirs sur le genre et l’autisme

What do feminist and neuroqueer studies bring to the production of knowledge on gender and autism?
Marion Coville et Mélanie Lallet

Résumés

Rédigé par deux chercheuses en sciences sociales ayant elles-mêmes obtenu un diagnostic tardif d’autisme et présentant une expérience « atypique » du genre, cet article présente le compte-rendu d’une recherche épistémologique abordant de manière critique la littérature scientifique sur le genre et l’autisme. Un corpus de 46 références (articles, mémoires et thèses de doctorat) revendiquant une approche féministe de l’autisme – renvoyé plus largement à la littérature académique sur l’autisme et le genre – a permis d’établir que, s’il existe bel et bien une ignorance scientifique concernant les femmes autistes et les personnes autistes appartenant à une minorité de genre et sexuelle, la construction des savoirs sur l’autisme et le genre évolue. Plusieurs travaux en approches féministes des sciences déconstruisent ainsi les théories genrées de l’autisme (comme la théorie du cerveau hypermasculin ou la naturalisation du sexe-ratio), tandis que des recherches récentes relatent l’expérience vécue du genre et de la sexualité par les personnes autistes elles-mêmes.

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Texte intégral

Introduction

1Depuis les travaux de Leo Kanner ou de Hans Asperger dans les années 1940, l’autisme a connu de nombreuses redéfinitions (Chamak, 2021). Le ratio de sexe du diagnostic, qui indiquait jusqu’alors une forte prédominance masculine (quatre hommes pour une femme), est aujourd’hui sujet à discussion (Cheslack-Postava et Jordan-Young, 2012 ; Courcy, 2021 ; Jack, 2011 ; Le Viavant, 2019). L’expérience des femmes autistes fait ainsi l’objet d’un intérêt croissant, mais aussi de controverses. Nombre d’entre elles obtiennent en effet un diagnostic tardif à l’âge adulte après des années d’errance (Bumiller, 2008 ; Davidson, 2008 ; Maddox, 2019), et décrivent la remise en cause systématique de leur expérience à laquelle elles sont confrontées dans le cadre de leurs parcours de vie (Courcy, 2021). En parallèle, on assiste au développement de nombreux travaux explorant la condition spécifique des personnes autistes appartenant à d’autres minorités de genre et sexuelles, telles que les personnes autistes et trans (Laflamme, 2020). Tandis que ces publics luttent pour leur reconnaissance et un accompagnement adapté, des travaux scientifiques issus de différentes approches féministes et queer contribuent au renouvellement des savoirs sur l’autisme et le genre, et ce sont ces apports que nous souhaitons ici passer en revue.

  • 1 Nous reprenons ici la terminologie officielle de la 5e édition du Manuel diagnostique et statistiqu (...)

2Les troubles1 du spectre de l’autisme (TSA) nous semblent en effet appropriés à une réflexion sur les savoirs non produits ou disqualifiés (Hess, 2015) : dans le cas présent en raison de stéréotypes et d’inégalités de genre qui traversent la production des connaissances disponibles. Notamment, nous verrons comment les approches féministes des sciences déconstruisent l’idée que le ratio de sexe du diagnostic est une donnée épidémiologique neutre et naturelle, en montrant que celui-ci est façonné par des rapports de pouvoir. Ce ratio porte la trace d’injustices épistémiques (Fricker, 2007 ; Mason, 2011) qu’il renforce également, en contribuant à invisibiliser ou disqualifier la parole et l’expérience des femmes et des personnes autistes appartenant à d’autres minorités de genre.

  • 2 Nous avons concentré notre attention sur les publications en anglais et en français car il s’agit d (...)
  • 3 Afin de distinguer les 46 publications du corpus des autres références mobilisées, elles sont prése (...)
  • 4 Certaines publications se situent au croisement de ces catégories, dans ce cas, nous les avons comp (...)

3Comment les cadrages scientifiques et médiatiques de l’autisme participent-ils à construire l’ignorance de l’expérience vécue de l’autisme par des minorités de genre ? Les travaux sur l’autisme réalisés depuis une perspective féministe permettent-ils de combler ces lacunes ? Pour répondre à ce double questionnement, nous nous appuyons sur une discussion critique de l’ensemble des productions scientifiques en anglais et en français2 que nous avons pu réunir autour du sujet de l’autisme au prisme des études de genre. Ce corpus rassemble 46 publications majoritairement états-uniennes et canadiennes3 (articles, ouvrages, mémoires, etc.), publiées entre 2003 et 2022 et réparties en cinq grandes catégories que nous avons élaborées de façon qualitative en raison de leur cohérence thématique ou épistémologique4 : 1. Les études féministes des sciences de la médecine (12 publications) ; 2. Les queer/feminist disability studies (7 publications) ; 3. L’expérience vécue des personnes autistes en matière de genre (14 publications) ; 4. L’expérience vécue et genrée des parents d’enfants autistes (7 publications) ; 5. Les représentations genrées de l’autisme (6 publications). Outre l’angle spécifique des publications retenues (les approches féministes de l’autisme), l’exhaustivité visée, et le classement thématique que nous donnons à voir en bibliographie, la discussion du corpus que nous proposons dans cet article constitue un état de l’art, réalisé classiquement à partir de recherches par mots-clés en anglais et en français dans des bases de données de publications scientifiques, couplées à l’identification de nouvelles références à partir des bibliographies consultées.

  • 5 À l’image du sexisme ou du racisme, le validisme désigne un rapport de pouvoir, ainsi que les préju (...)
  • 6 Le cissexisme est un système d’oppression fondé sur l’idée que toutes les personnes sont de leur ge (...)
  • 7 Le terme queer désigne ici les personnes qui ne se reconnaissent pas dans les normes de genre et de (...)

4En dépit de l’unité thématique (l’autisme) et de perspective (féministe) qui caractérise ces publications, plusieurs lignes de partage se dessinent. D’abord, une proportion non négligeable de productions (7 sur 46) se concentre sur les inégalités de genre vécues par les mères d’enfants autistes (généralement, non autistes elles-mêmes), dans le cadre d’une vision de l’autisme qui demeure parfois très partielle et pathologisante (Gill et Liamputtong, 2009 ; Lilley, 2011 ; You, 2009). Une première fracture s’observe ainsi entre les recherches qui s’intéressent uniquement à l’expérience vécue et aux souffrances des mères, et des travaux plus critiques vis-à-vis de la construction des savoirs sur l’autisme et le genre. Ces derniers se concentrent autour de deux objets : les chercheur·e·s en science studies et media studies étudient les liens entre les représentations médicales et médiatiques de l’autisme, en mettant au jour les normes validistes5, cissexistes6 et ethnocentrées qui les traversent (Gibson et Douglas, 2018 ; Jack, 2011, 2014) ; d’autres placent au centre de leur examen l’expérience du genre par des personnes autistes. Dans cette catégorie, on retrouve des chercheuses en sciences humaines et sociales, qui récoltent des témoignages publiés sur Internet et sous la forme d’autobiographies (Davidson et Tamas, 2016), ou réalisent des entretiens avec des femmes autistes (Courcy, 2021). À leurs côtés, nous identifions un ensemble de travaux naissants, portés par des chercheur·e·s autistes et queer7, ancrés dans les disability studies et à l’origine du courant neuroqueer : une approche critique vis-à-vis de la construction des savoirs sur l’autisme, qui montre que celle-ci repose sur l’imbrication de rapports de pouvoir en matière de genre, de sexualité et de handicap (Egner, 2018 ; Yergeau, 2018). Il s’agit des seuls travaux de notre corpus dans lesquels les auteur·e·s se définissent comme autistes, en recourant notamment à l’auto-ethnographie. La construction des savoirs sur l’autisme et le genre qu’ils donnent à lire est donc fortement ancrée dans leur expérience et aussi fondée sur une désidentification très forte vis-à-vis des travaux scientifiques portant sur l’autisme un regard validiste ou surplombant.

  • 8 L’étude du rôle de rapports de pouvoirs imbriqués en lien avec l’autisme s’appuie dans plusieurs pu (...)

5Notre discussion critique des 46 productions scientifiques féministes sur l’autisme du corpus s’articule en trois parties. Nous étudierons tout d’abord le rôle attribué aux mères dans la responsabilité de l’autisme, qui participe en creux à la construction d’un sujet autiste masculin et au maintien des femmes à la marge de cette condition. Nous nous pencherons ensuite sur le cadrage hétéronormatif des savoirs et de la prise en charge de l’autisme, ainsi que son entremêlement avec des rapports de classe et de race – documenté par les travaux mobilisant une approche intersectionnelle des rapports de pouvoir8. Nous aborderons enfin les enquêtes qui étudient l’expérience autiste au prisme du genre. En particulier, nous montrerons le potentiel des approches critiques qui émergent au sein des (queer) disability studies. Notre volonté de mettre en lumière les recherches qui relatent l’expérience de genre des personnes autistes avec justesse et sensibilité, en particulier celles qui sont conduites par des personnes autistes elles-mêmes, est à mettre en lien avec notre position située. Le présent article est en effet le fruit d’une collaboration entre deux chercheuses elles-mêmes autistes (avec un diagnostic tardif), ayant une expérience « atypique » du genre, ainsi qu’un engagement dans des collectifs où des femmes et des personnes queer, trans et non binaires évoquent leur expérience à la croisée du genre et de l’autisme.

Rôles et représentations de genre associé·e·s à l’autisme

6Les femmes sont bien présentes dans la littérature scientifique sur l’autisme, et ce dès les premières descriptions cliniques de l’autisme. Cependant, c’est un rôle très spécifique qui leur est attribué : celui de mère et, plus précisément, de cause de l’autisme. Cette responsabilité genrée évolue au fil des décennies et façonne un rôle paradoxal pour les mères, entre culpabilisation et injonctions sacrificielles (Courcy et Rivières-Pigeon, 2017). Dans un cas, elles seraient à l’origine de l’autisme de leur enfant. Dans l’autre, elles sont jugées responsables de l’amélioration des comportements et du bien-être de leur enfant autiste.

7Un ensemble de travaux fondés sur une approche féministe des sciences, plus attentifs aux inégalités de genre au sein de l’autisme, proposent une analyse critique des théories de l’autisme et de leur circulation médiatique. En analysant ce corpus, nous identifions trois éléments centraux qui contribuent à une construction masculine de l’autisme. Tout d’abord, l’ignorance de la distinction entre sexe et genre participe à naturaliser les rapports sociaux et les inégalités, et à les transformer en données épidémiologiques neutres. De plus, en l’absence de connaissances stabilisées sur les causes de l’autisme, la notion de différence stricte des sexes devient une ressource explicative qui façonne les théories de l’autisme. Enfin, la réception médiatique de ces cadrages scientifiques opère une fusion entre certaines caractéristiques de l’autisme et la représentation stéréotypique du geek, contribuant à disqualifier les femmes autistes qui ne manifestent pas ces intérêts spécifiques.

La circonscription des femmes au rôle de mères d’enfants autistes

Différentes formes de blâme maternel

8Étudiant les publications de Leo Kanner (Kanner, 1943 et 1944 ; Kanner et Eisenberg, 1956) et de Bruno Bettelheim (1972), des chercheuses féministes montrent que ceux-ci mobilisent la relation mère-enfant comme explication causale de l’autisme (Courcy et Rivières-Pigeon, 2017 ; Jack, 2012 ; Douglas, 2014 ; Silverman, 2012). Jordynn Jack analyse ces portraits maternels : Leo Kanner et Leon Eisenberg y décrivent des femmes souvent diplômées et salariées, au comportement froid et obsessionnel, dépendant de manuels pour prendre soin de leur enfant. Ces méthodes auraient engendré des mères étouffantes et autoritaires, dont l’instinct maternel aurait été remplacé par des règles scientifiques rigides. Plus tard, Bruno Bettelheim décrit des mères anxieuses et instables, détachées voire indifférentes vis-à-vis de leur enfant : des « mères réfrigérateurs » (Bettelheim, 1972). Cet archétype situe les causes de l’autisme dans l’éloignement et le désengagement de la mère, tant physique qu’émotionnel vis-à-vis de l’enfant, du foyer et, plus généralement, des normes de genre et de la représentation de la « bonne » mère aimante et chaleureuse.

9L’évolution des recherches sur l’autisme modifie de manière subtile la responsabilité des mères. La définition de l’autisme comme une condition neurodéveloppementale permet une appréhension plus complexe de ses causes, tout en maintenant son acception comme un risque devant être prévenu et évité (Lappé, 2016). À partir d’une ethnographie de recherches en biologie post-génomique, Martine Lappé montre que le corps maternel est désormais défini comme un « environnement de développement » pour le fœtus et constitue le lieu central du risque d’autisme. Ces recherches expérimentales explorent d’une part l’exposition de la mère aux facteurs environnementaux (le corps maternel est médiateur du risque) et, d’autre part, le fonctionnement biologique même de la mère (le corps maternel déficient génère le risque). Dans ce dernier cas, Lappé remarque que la thématique du rejet de l’enfant par une mère froide et peu aimante est réactualisée via la représentation d’un conflit entre un fœtus et un corps maternel inhospitalier, non adapté à la maternité. S’il invalide le modèle de la « mère réfrigérateur », ce cadrage n’est pas pour autant moins culpabilisant.

Mères guerrières et injonctions sacrificielles

10Loin d’être opposés, le blâme maternel et l’injonction sacrificielle fonctionnent de pair et contribuent à renforcer la répartition genrée des responsabilités dans l’autisme. En effet, à partir de la fin des années 1960, des collectifs de parents critiquent les représentations et la prise en charge de leurs enfants (Chamak, 2016 ; Chamak et Bonniau, 2017 ; Rimland, 1964). Une littérature autobiographique de mères d’enfants autistes émerge et conteste le rôle qui leur est assigné (Park, 1967). Ces récits gagnent en popularité dans les années 1990 et 2000, avec la massification des usages d’Internet et l’apparition des blogs (Méadel, 2006), lorsque des controverses émergent sur les explications biomédicales de l’autisme. Jusqu’ici responsables de l’autisme de leur enfant, les mères se présentent désormais comme les guérisseuses (Sousa, 2011).

11Étudiant ces témoignages publiés sur Internet ou dans des autobiographies, Jordynn Jack (2012) et Amy Sousa (2011) montrent qu’ils mobilisent les éléments typiques d’une quête : dans ces récits pourtant non fictionnels, les mères sont présentées comme des héroïnes qui se battent pour sauver leur enfant en détresse, « kidnappé » par l’autisme et retenu prisonnier dans une citadelle de silence. L’ennemi contre lequel se bat l’héroïne est tantôt l’autisme, tantôt les manquements d’un système de santé qui n’accompagne pas suffisamment les familles (Sousa, 2011). Ces récits de mères, largement relayés dans les médias qui s’en font l’écho, valorisent des représentations traditionnelles de la féminité et de la maternité. Les mères seraient guidées par leur instinct maternel, et n’auraient d’autre choix que de sacrifier leur temps personnel et professionnel pour se consacrer corps et âme à la « guérison » de leur enfant (Gray, 2003 ; You, 2009). Les pères sont décrits comme absents, tant dans les recherches cliniques (Eisenberg, 1957) que dans les récits autobiographiques des mères. Ces représentations entrent en résonance avec la manière dont l’offre thérapeutique conçoit le rôle des parents : elle s’adresse majoritairement aux mères, qu’elle considère comme les responsables du care (Jack, 2012). Les thérapies comportementales comme la méthode ABA (Applied Behavior Analysis) font ainsi des mères un élément central du processus. Propulsées au rang de cothérapeutes, elles prennent en charge un travail intensif d’entraînement de l’enfant (Courcy et Rivières-Pigeon, 2013 ; 2017), dans lequel l’amélioration voire la « guérison » espérée est dépendante de leur engagement total dans une pratique quotidienne et domestique chronophage (Gibson et Douglas, 2018 ; Jack, 2014).

12Face à l’archétype de la mère réfrigérateur, Jack rappelle que le modèle de la guerrière permet aux mères de se construire une identité plus positive (Jack, 2012 ; Skinner et al., 1999 in You, 2009). Néanmoins, la culpabilité reste un élément fondateur du récit : les manifestations de l’autisme auraient pu être évitées si ces mères avaient fait confiance à leur instinct plutôt qu’à l’autorité médicale. De cette manière, le personnage de la mère guerrière « incite les mères à identifier leurs torts et à soulager leur culpabilité en se consacrant à la guérison de l’autisme » (Jack, 2012, 92), ce qui n’est pas sans poser problème pour l’émancipation des personnes autistes elles-mêmes.

Une rencontre manquée entre genre et autisme

13Les études féministes interrogent la manière dont les normes de genre façonnent les cadrages scientifiques et thérapeutiques de l’autisme. Elles montrent également comment ces normes renforcent et naturalisent les inégalités parentales. Pourtant, ces recherches féministes ont elles aussi parfois tendance à renforcer elles-mêmes l’inscription « naturelle » des femmes dans le domaine de la maternité et contribuent également à l’invisibilisation des rapports de genre au cœur même de l’autisme, et non dans son accompagnement. D’une part, ces travaux ont une définition minimaliste des approches féministes et des études de genre, considérant que ces dernières prennent pour objet « les femmes et leurs préoccupations » (« women and their concerns », Gill et Liamputtong, 2009, 313). D’autre part, l’autisme est quant à lui survolé et n’est pas articulé aux enjeux de genre. Il est avant tout un terrain privilégié pour un questionnement sur les inégalités entre les femmes et les hommes dans la prise en charge du care (Gray, 2003).

14De ce fait, ces études sont souvent plus enclines à dénoncer les stéréotypes sexistes qui pèsent sur les mères que les représentations validistes qui façonnent la compréhension de l’autisme. Elles abordent en effet l’autisme par le prisme de la pathologie et de la déficience (Sousa, 2011 ; You, 2009) et contribuent à essentialiser une figure de « l’enfant-autiste » présenté comme une charge voire un fardeau, mais rarement comme une personne (Gill et Liamputtong, 2009 ; Lilley, 2011 ; You, 2009). L’enfant apparaît en creux, jamais pour lui-même et son expérience ne fait pas l’objet d’une investigation scientifique. La volonté de se placer du côté des mères s’accompagne parfois d’une violence épistémique à l’encontre des enfants autistes, en présentant des verbatims particulièrement violents à leur égard afin de souligner la détresse des mères. Rozanna Lilley (2011, 14) relate ainsi les propos d’une mère :

  • 9 Notre traduction de l’anglais : « I have no religion, but I remember having a very frank conversati (...)

Je ne suis pas croyante mais je me rappelle avoir eu une franche conversation avec Dieu pour lui demander : « De toutes les personnes sur cette Terre, pourquoi m’avez-vous choisie pour accomplir cette mission ? Pourquoi m’avez-vous donné cette enfant ? Je ne peux pas faire ça. Je vais la tuer. » Elle me donne trop de travail… Je l’aime mais je ne l’apprécie pas9.

  • 10 Par exemple, la psychologue et sociologue Judy Singer a fait le lien entre les traits autistiques d (...)

15Si ces recherches contribuent à investir la thématique du genre pour cerner l’autisme en tant qu’enjeu de santé publique, elles renforcent également l’objectification des personnes autistes et contribuent à reconduire une forme d’ignorance scientifique autour de l’expérience vécue des personnes autistes elles-mêmes. Le poids de ces travaux (7 publications sur les 46 retenues) dans les recherches féministes sur l’autisme est pour nous un résultat frappant, qui appelle à davantage d’articulation entre les recherches sur les parents et sur les personnes autistes elles-mêmes. Cette articulation, adossée à une compréhension plus sensible de l’autisme, permettrait de sortir d’une vision binaire opposant enfants autistes et parents non autistes (voire, petits garçons autistes et mères non autistes), par exemple en mettant en lumière les cas de diagnostics tardifs de femmes autistes réalisés à la suite de celui de leur enfant10.

Des cadrages scientifiques et médiatiques qui favorisent les représentations masculines

Une conception essentialiste du genre

  • 11 Voir par exemple l’interview accordée par Josef Shovannec au site handicap.fr, intitulée « Autisme (...)

16Dans la majorité des recherches en psychiatrie et en psychologie clinique sur l’autisme, le terme gender (genre) est utilisé comme substitut à celui de sex (sexe). Ces articles étudient généralement l’hypothèse d’une différence entre filles et garçons dans la symptomatologie de l’autisme, sans considérer la dimension socialement construite des rapports de genre. Envisagées comme des données biologiques et sous une forme binaire, les catégories de sexe, de genre et de sexualité ne sont jamais définies (comme le soulignent Shahar Shapira et Leeat Granek, 2019). Cette conception naturalisée se retrouve également dans les interprétations du ratio de sexe du diagnostic de l’autisme (environ une femme pour quatre hommes), souvent considéré comme une donnée biologique neutre et invariable. L’augmentation récente du diagnostic des femmes est ainsi présentée par certains comme un « indicateur d’abus11 » permettant de suspecter les professionel·le·s de santé de délivrer de faux diagnostics.

17Identifiant ce ratio de sexe comme un élément à la fois révélateur et producteur d’ignorances scientifiques et d’inégalités de genre, les chercheuses féministes en donnent plusieurs interprétations alternatives. Le ratio de sexe pourrait résulter de la représentation majoritairement masculine de l’autisme, construite par l’étude systématique des cas masculins (Cheslack-Postava et Jordan-Young, 2012 ; Jack, 2011 ; Le Viavant, 2019) et par son association à des intérêts et comportements perçus comme masculins, comme les sciences, l’informatique ou le manque d’empathie ou d’habiletés communicationnelles (Jack, 2011, 2014 ; Courcy, 2021). De ce fait, les professionnel·le·s rechercheraient et identifieraient plus facilement les traits autistiques chez les garçons, alors que d’autres explications seraient invoquées pour les mêmes traits exprimés par une fille (Cheslack-Postava et Jordan-Young, 2012 ; Courcy, 2021). Les femmes autistes recevraient par exemple plus facilement un premier diagnostic traditionnellement associé aux femmes comme la dépression, l’anxiété ou l’anorexie (Davidson, 2008). Enfin, la socialisation des filles, qui les pousse à faire l’apprentissage des normes de genre et d’aptitudes communicationnelles correspondant aux attentes qui pèsent sur elles, amènerait ces dernières à camoufler leurs différences, les rendant encore plus imperceptibles aux yeux du corps médical (Davidson, 2008 ; Kanfiszer, Davies et Collins, 2017 ; Maddox, 2019 ; Courcy, 2021).

La différence des sexes pour paradigme scientifique

18Les approches féministes des sciences ont également remis en cause les théories de l’autisme qui proposent une explication biologique à la prédominance masculine dans le diagnostic, comme la théorie du cerveau hypermasculin (« extreme male brain », abrégée ci-dessous EMB, Baron-Cohen, 2004). Cette théorie organise les individus selon deux types de pensée complémentaires : empathique ou systémique, que Simon Baron-Cohen nomme « cerveau féminin » et « cerveau masculin ». Elle localise l’autisme dans cette « différence essentielle » : les personnes autistes auraient une pensée hypersystémique, c’est-à-dire une version « hypermasculine » du cerveau, entraînant l’effacement de la partie empathique – féminine. Cette théorie conduit d’ailleurs Baron-Cohen à explorer le rôle du taux de testostérone dans le développement de l’autisme (Grossi et Fine, 2012). La différence stricte et la complémentarité des sexes deviennent ici un modèle explicatif de l’autisme (Willey et al., 2015).

  • 12 La systématisation étant définie comme la volonté d’analyser et de comprendre les règles qui régiss (...)

19L’EMB est une théorie particulièrement genrée. Tout d’abord, par sa modélisation incrémentale : elle se fonde sur une variable (la systématisation, décrite comme un attribut masculin) et sur l’accroissement de sa valeur, faisant ainsi du masculin le mètre étalon (Jack, 2011). De plus, Baron-Cohen associe les pensées systémiques et empathiques à des activités genrées12. La pensée systémique (cerveau masculin) prédisposerait aux métiers de l’ingénierie et des sciences, tandis que la pensée empathique (cerveau féminin) prédisposerait aux métiers du care, du social et de l’éducation. Enfin, la méthodologie menant à cette théorie est marquée par un biais de genre (Grossi et Fine, 2012) : des tests créés par Baron-Cohen mesurent le quotient empathique et systémique à partir de déclarations pour lesquelles les individus indiquent leur accord ou désaccord. Or, celles-ci reposent sur cette même définition genrée des activités. Jordynn Jack énumère ainsi quelques questions présentées dans ces tests (2011, 4) :

  • 13 Notre traduction de l’anglais : « On the Systemizing Quotient Test, testers are asked to rank their (...)

Dans le test de Quotient de systématisation, les personnes interrogées sont invitées à indiquer leur adhésion via une échelle de Likert à des affirmations telles que : « Si je devais acheter une voiture, je voudrais obtenir des informations précises sur la capacité du moteur » (209) et « En cas de problème avec l’installation électrique de ma maison, je serais en mesure de le réparer moi-même » (210). Réciproquement, le test de Quotient d’empathie inclut des déclarations telles que : « J’essaie de me tenir au courant des tendances actuelles et des modes » et « Quand je parle avec des gens, j’ai tendance à parler de leurs expériences plutôt que des miennes » (204). Clairement, ces questions sont tout aussi susceptibles de relever de la socialisation que de la biologie13.

20Pour les chercheuses féministes, la dissimulation du caractère social et construit de ces différences conduit Baron-Cohen à produire des méthodologies « qui lui fourniront des preuves quantifiées de ses concepts » (Jack, 2011, 5). À partir des énoncés créés par Baron-Cohen, une majorité d’hommes ont ainsi un quotient systémique plus important que celui des femmes, ce qui amène le psychologue à valider l’emploi des termes « cerveau masculin » et « cerveau féminin ».

21Pour Kristin Bumiller (2008, 973), « l’explication essentialiste de l’autisme est une reconstruction dérangeante des stéréotypes de genre et du handicap, déguisée en savoir scientifique nouveau ». Selon elle, l’EMB normaliserait l’autisme (son modèle place autistes et non-autistes sur un même continuum plutôt que de tenir l’autisme à l’écart de l’humanité) au prix d’un mécanisme d’essentialisation de la différence des sexes et d’une masculinisation de l’autisme. Dans son mémoire en études de genre, Clara Iseppi (2020) mobilise également une méthodologie inspirée de l’approche féministe des sciences pour produire une analyse critique de la littérature existante sur la question de l’autisme et de la différence des sexes. Tout comme Bumiller, elle en conclut que l’expérience troublée du genre au sein de l’autisme se pose comme un défi au paradigme de la binarité des genres.

Quand l’autisme devient le syndrome du geek

  • 14 Voir, en ligne, l’article rédigé par Steve Silberman, intitulé « The Geek Syndrome », consulté pour (...)
  • 15 Voir l’article du Monde diplomatique (septembre 2021) rédigé par Pierre Rimbert, intitulé « La soci (...)

22Au cours des années 1990, les discours scientifiques comme les représentations médiatiques articulent l’autisme avec la figure du geek, jeune homme solitaire mais doué en informatique, nouveau personnage du rêve américain (Jack, 2012). En parallèle, le syndrome d’Asperger fait son entrée dans le DSM-IV (1994), et permet le diagnostic de formes d’autisme sans déficit intellectuel. Enfin, le film Rain Man (1988) et l’ouvrage Un anthropologue sur Mars (Sacks, 1995) façonnent des représentations populaires de l’autisme : des individus aux talents scientifiques extraordinaires, éprouvant des difficultés avec les interactions humaines. En 2001, le journaliste Steve Silberman popularise les théories de Simon Baron-Cohen en alertant les lecteurs du magazine Wired : « quelque chose de sombre et inquiétant se passe à la Silicon Valley » (« something dark and unsettling is happening in Silicon Valley14 »). Son article décrit la Silicon Valley comme l’épicentre d’une « épidémie » d’autisme causée par le regroupement massif et la mise en couple de travailleur·euse·s passioné·e·s d’informatique et de programmation. L’autisme devient alors le « Syndrome du Geek ». Cet article est largement diffusé : on le retrouve encore cité dans le Monde diplomatique en septembre 2021, dans un article intitulé « La société des asociaux », critiquant l’emprise des GAFAM. L’auteur y décrit les fondateurs de ces entreprises comme des membres de « la sous-culture geek », qui valorise « l’absence d’empathie » et « révère un panthéon peuplé de dieux atteints d’une forme légère d’autisme15 ». Outre leur caractère particulièrement déshumanisant, ces discours font de la masculinité et des compétences informatiques des caractéristiques centrales de l’autisme, contribuant de ce fait à exclure les femmes et à invisibiliser d’autres facettes de l’expérience autiste.

23Alors que l’autisme se représente au masculin, les femmes – et leur diagnostic – sont disqualifiées en raison de goûts et d’activités qui ne seraient pas assez expertes ou intensives. Leur diagnostic est mis en doute sur la base de la banalité de leurs intérêts spécifiques (l’alimentation, les animaux), ou de leur contradiction avec la représentation majoritaire de l’autisme (lorsque les relations sociales ou la sexualité deviennent des intérêts spécifiques, par exemple). On peut ainsi lire sur le blog d’Antoine Ouellette, écrivain canadien autiste :

  • 16 Voir sur le blog d’Antoine Ouellette le billet « Autisme. Trouble sur le spectre ! », daté du 3 jan (...)

En premier lieu, plusieurs de ces femmes à personnalité limite qui exigent d’être autistes ont eu de nombreux partenaires sexuels et toujours dans des relations éphémères souvent marquées de violence. Ces femmes disent souvent avoir le sexe comme « intérêt spécifique » : elles reprennent ainsi un terme technique lié à l’autisme dans l’espoir d’être reconnues autistes [...]
Second trait quasi inconciliable avec l’autisme : ces femmes à personnalité limite qui tiennent à être autistes manifestent un grand souci de leur apparence [...]
Troisième trait quasi inconciliable avec l’autisme : ces femmes à personnalité limite qui désirent être reconnues autistes sont très préoccupées par le regard d’autrui [...]
Dernier trait : la vie émotionnelle de ces personnes est instable et labile16.

  • 17 Voir par exemple Stella Čapek (2010) et Marion Coville (2022) au sujet de l’endométriose.

Exagération, superficialité, sexualité éveillant la suspicion et instabilité des émotions : on retrouve là bon nombre des stéréotypes misogynes producteurs d’injustices testimoniales (Fricker, 2007) qui empêchent les femmes de faire reconnaître leur expérience comme réelle et significative – stéréotypes déjà largement documentés par les chercheuses explorant la production de connaissances médicales17.

24Il nous semble également pertinent de penser la situation des femmes autistes comme relevant d’une injustice herméneutique (Fricker, 2007), qui les prive des ressources interprétatives nécessaires à leur reconnaissance. Elles sont maintenues à la marge de la production des savoirs et les cadrages hégémoniques de l’autisme ne reconnaissent que très partiellement leur expérience, voire leur existence même. Cette ignorance n’est pas simplement le résultat de descriptions cliniques s’étant largement intéressées aux garçons. Ainsi que le propose Rebecca Mason (2011) en reprenant les travaux de Miranda Fricker (2007), on peut également estimer que cette ignorance est activement maintenue en place.

Un regard hétéronormatif sur les sujets autistes, traversé par des enjeux de race et de classe

25L’analyse du stéréotype du geek est aussi l’occasion de critiquer la blanchité des représentations de l’autisme, tant dans les médias (Brooks, 2018 ; Heilker, 2012 ; Matthews, 2019) que dans les théories scientifiques, dont l’apparente neutralité est traversée par des enjeux de race et de classe (Gibson et Douglas, 2018 ; Willey et al., 2015). Par exemple, Angela Willey et ses coauteures (2015) notent que la notion d’hypermasculinité (Baron-Cohen, 2003) est une version extrême d’une masculinité blanche et occidentale : rationnelle, logique, intelligente et productive. Ainsi, la critique des représentations genrées du sujet autiste se conçoit de manière intersectionnelle, traitant à la fois du genre, des sexualités, du handicap, de la classe et des représentations ethnoraciales.

26Nous verrons tout d’abord comment les articles du corpus étudient les discours cliniques, éducatifs et médiatiques articulant des présupposés validistes et hétéronormatifs, qui façonnent le cadrage médical des sexualités et de la transidentité. L’expérience du genre chez les personnes autistes fait l’objet d’un intérêt scientifique croissant. Dans leur analyse de cette littérature, les chercheur·e·s en soulignent la vision souvent normative et essentialiste, fondée sur la négation de la sexualité ou son observation au prisme de la déviance, ainsi que sur la définition de la diversité de genre comme une comorbidité de l’autisme. Puis, nous nous intéresserons à la critique de la normalisation des comportements et de l’identité des personnes autistes, réalisée par les chercheuses féministes.

L’articulation du validisme et de l’hétéronormativité dans les discours cliniques et éducatifs

Une sexualité autiste essentialisée au prisme de la déviance

27Les représentations scientifiques et médiatiques des personnes autistes insistent sur leur supposé manque d’empathie : elles seraient incapables d’éprouver des sentiments, d’aimer, de désirer ou de développer des relations (Brooks, 2018 ; Jack, 2012 ; Silverman, 2012 ; Willey et al., 2015). Emily Brooks (2018) analyse plus précisément les représentations de l’autisme et de la romance dans la presse américaine et note que ces thématiques sont présentées comme contraires. Être en couple sans avoir bénéficié de l’aide d’un thérapeute serait même le signe d’un moindre handicap, voire remettrait en cause le diagnostic d’autisme. L’asexualité et l’isolement social forment alors la représentation hégémonique de l’expérience autiste (Rosqvist, 2014). En étudiant la littérature clinique et éducative qui incite à décourager la sexualité, en particulier en institution, Rachel Groner (2012) propose une nuance : l’asexualité constituerait le comportement idéal vers lequel les personnes autistes devraient être orientées. Réalisant une ethnographie en IME (institut médico-éducatif), Adrien Primerano (2018) souligne par ailleurs l’hétéronormativité qui structure l’organisation matérielle de cette interdiction de la sexualité : la non-mixité des espaces privés empêcherait les comportements sexuels interdits. Les recherches d’Hanna Rosqvist, de Groner et de Primerano soulignent enfin que, lorsqu’ils et elles ne sont pas décrit·e·s comme asexuel·le·s, la sexualité des autistes est souvent présentée comme inappropriée, voire potentiellement dangereuse pour les autres.

28En effet, les personnes autistes sont peu à peu reconnues comme des êtres sexuels (Rosqvist, 2014). Néanmoins, leur sexualité est souvent observée par le prisme de la déviance ou du déficit et comparée à une sexualité neurotypique hétérosexuelle. Les recherches cliniques et les documents à visée éducative ont alors tendance à représenter la sexualité et l’autosexualité des personnes autistes comme une pulsion déviante proche de l’autostimulation (Brooks, 2018 ; Gibson et Douglas, 2018 ; Groner, 2012 ; Rosqvist, 2014 ; Rosqvist et Jackson-Perry, 2020). Ces discours associent souvent l’autisme à l’immaturité, l’infantilisation renforçant alors les barrières morales vis-à-vis de la sexualité (Brooks, 2018). Dans les IME observés par Primerano (2018), la sexualité est interdite mais la masturbation autorisée à condition d’être à l’abri des regards. D’abord considérée comme inappropriée, celle-ci est régulée par l’apprentissage des codes sociaux de la pudeur. La sexualité des personnes autistes oscille entre deux cadrages : celui de la restriction, qui vise à restreindre une sexualité jugée déviante, et celui d’un encouragement encadré, qui entend éduquer pour favoriser une sexualité saine et réduire les risques d’abus (Sandberg, Rosqvist et Grigorovich, 2021). Par ailleurs, l’éducation à la sexualité est nourrie par une représentation biologisée et bicatégorisée de l’adolescence : synonyme de puberté, elle fait écho aux premières règles pour les filles et à l’éjaculation chez les garçons (Primerano, 2018). De ce fait, la sexualité des filles est invisibilisée, tandis que celle des garçons devient une étape biologique incontournable. Cette représentation façonne les risques sexuels : les adolescentes autistes seraient particulièrement vulnérables sur le plan sexuel et émotionnel en raison de leur naïveté, tandis que les adolescents autistes risqueraient de ne pas respecter le consentement et d’avoir des comportements dangereux comme l’exhibition, le harcèlement ou l’agression (Brooks, 2018 ; Primerano, 2018). Pour Rosqvist (2014), ces cadrages contribuent à naturaliser la sexualité des personnes autistes, qui serait essentiellement différente de la sexualité neurotypique, renforçant dans le même temps la norme de l’hétérosexualité, depuis laquelle les comportements sexuels sont observés et jugés (Rosqvist et Jackson-Perry, 2020).

La diversité de genre vue comme une comorbidité de l’autisme

29L’identité de genre est elle aussi appréhendée selon un cadrage médical et cissexiste. Analysant les études de cas psychiatriques traitant d’autisme et de transidentité, Shahar Shapira et Leeat Granek (2019) notent que le genre est envisagé comme binaire, immuable et déterminé biologiquement. Les catégories de sexe, de genre et de sexualité sont allègrement confondues. La compréhension du genre repose sur des normes culturelles, ici naturalisées. Par ailleurs, plusieurs psychiatres invalident le souhait des personnes autistes d’affirmer leur transidentité, qu’ils traitent comme une « préoccupation autistique » (Parkinson, 2014 ; Williams, Allard et Sears, 1996). D’autres mobilisent la théorie du cerveau hypermasculin de Baron-Cohen pour expliquer l’identité des hommes trans, qui auraient adopté « des traits émotionnels et cognitifs masculins dus au syndrome d’asperger » (Kraemer et al., 2005, 295 in Shapira et Granek, 2019, 11). Autisme et transidentité sont observés par le prisme du dysfonctionnement et du déficit. La sexualité et l’identité de genre des personnes autistes sont en effet abordées depuis le cadre médical de la comorbidité. Ce cadre pathologisant s’appuie sur une norme cishétérosexuelle, qui disqualifie les comportements qui s’en éloignent. De ce fait, la réorientation vers cette norme sous-tend les actions thérapeutiques et éducatives envers les personnes autistes.

Un sujet indésirable mais « rattrapable » par la normalisation

Les racines hétéronormatives des thérapies comportementales

30Le regard pathologisant sur l’autisme s’accompagne parfois d’un discours valorisant l’espoir d’un retour à la norme, autorisé par la représentation d’un sujet autiste à la fois indésirable et anormal, mais pouvant être normalisé, en raison de son identité de genre, de race et de classe.

Étudiant les premières descriptions cliniques de l’autisme, plusieurs chercheuses observent que les scientifiques s’emploient à distinguer les enfants autistes de la catégorie des « attardés » et des « faibles d’esprit », des dénominations qui concernent majoritairement des individus de classe populaire, souvent racisés, et faisant l’objet d’études dans une perspective eugéniste (Gibson et Douglas, 2018 ; Jack, 2014 ; Willey et al., 2015). Plus précisément, Leo Kanner ou Ole Ivar Lovaas (concepteur de la méthode ABA) laissent entendre que les enfants autistes seraient « étonnamment déviants » (Gibson et Douglas, 2018, 7) : des garçons, blancs, issus des classes moyennes et supérieures, dont les parents sont très éduqués, « de rares exemples d’une pathologie inhabituelle qui ne doit pas être confondue avec d’autres diagnostics infantiles ou avec une “tare” héréditaire » (Gibson et Douglas, 2018, 7). L’autisme constituerait alors la seule déviance dans une identité sans faute et ferait obstacle à une vie conforme aux normes dominantes.

31Le fait que Lovaas, fondateur de l’approche ABA, ait aussi participé au projet The Feminine Boy, thérapie de réorientation sexuelle pour garçons jugés efféminés, permet d’identifier l’articulation des présupposés validistes et cissexistes, et de mieux cerner le processus d’hétérosexualisation qui sous-tend l’objectif de normalisation de ces thérapies (Gibson et Douglas, 2018 ; Groner, 2012 ; Willey et al., 2015). Margaret Gibson et Patty Douglas (2018) étudient les publications de Lovaas, dans lesquelles il explique que les enfants autistes seraient prisonniers de comportements primitifs et compulsifs, comme l’autostimulation, et que les garçons « efféminés » seraient quant à eux soumis à des désirs sexuels inappropriés. Par leurs origines sociales, ces derniers pourraient en être sauvés, par un simple apprentissage du contrôle, de la rationalité et des comportements appropriés. L’ABA et le projet The Feminine Boy s’inscrivent tous deux dans un cadre behavioriste. Les comportements socialement appropriés sont encouragés par des récompenses, et les comportements déviants sont ignorés ou sanctionnés par des stimuli négatifs allant d’un « non ! » jusqu’aux chocs électriques. Ces thérapies s’inscrivent dans un processus de normalisation (Bumiller, 2008) : l’apprentissage des comportements jugés appropriés pour agir de manière conforme aux normes sociales. Dans le cas de l’autisme, l’apprentissage des codes sociaux est souvent étendu aux comportements genrés (Primerano, 2019).

L’amour romantique hétérosexuel comme objectif thérapeutique

  • 18 Sophie Torrent (2018) fait un constat similaire en observant les séances d’éducation à la santé sex (...)

32Les thérapies comportementales, les groupes d’habiletés sociales et les manuels de conseils amoureux visent notamment à entrer en relation avec autrui sur le mode de la romance. Les comportements genrés y sont présentés comme centraux dans les rituels du rendez-vous amoureux ou du mariage18, et nécessaires afin de trouver des partenaires amoureux (Brooks, 2018 ; Bumiller, 2008 ; Rosqvist, 2013 ; Willey et al., 2015). L’expérience de l’amour romantique hétérosexuel devient alors le signe d’une humanité retrouvée et constituerait une piste thérapeutique (Brooks, 2018 ; Silverman, 2012 ; Willey et al., 2015). Dans les discours médiatiques, la romance hétérosexuelle d’une personne autiste devient en effet le récit d’un dépassement du handicap, une victoire remportée sur l’autisme, grâce à l’intervention thérapeutique et l’éducation sexuelle (Brooks, 2018). Les études de cas psychiatriques analysées par Shapira et Granek (2019) présentent également le comportement hétéronormé comme une identité saine, où la fin heureuse d’une thérapie prend la forme d’un retour à une identité cisgenre, au mariage et à la procréation : des événements qui seraient universellement appropriés et désirables (Gibson et Douglas, 2018).

33Ainsi, le spectre de la régulation sentimentale et sexuelle sous-tend de nombreuses actions thérapeutiques. Par la modification des comportements, il s’agit de créer ou de rediriger les désirs vers des objets appropriés (Gibson et Douglas, 2018 ; Rosqvist, 2013). Pour Angela Willey et al. (2015), les théories sexuelles de l’autisme, tout comme les discours et protocoles thérapeutiques évoqués, forment un processus « d’hétérosexualisation » (Willey et al., 2015, 372), qui rend l’autisme compréhensible à l’intérieur même « d’un schéma genré binaire et complémentaire ». Les chercheuses notent en effet l’accroissement de représentations médiatiques d’adultes autistes en couple hétérosexuel et parents (Brooks, 2018 ; Willey et al., 2015). Partageant désormais le désir universel de trouver l’amour et de rompre sa solitude, le nouveau sujet autiste s’en trouverait normalisé et humanisé. Dans le même temps, ces représentations naturalisent la mise en couple hétérosexuel comme un processus universellement humain. Pour les chercheuses, l’hétérosexualisation est une domestication de l’autisme et n’agit pas en faveur de l’acceptation de toutes les personnes autistes. Elles notent en effet que « la récupération des autistes à haut niveau de fonctionnement comme des ajouts colorés au spectre de la normalité » dessine en creux « un sujet véritablement abject » (Willey et al., 2015, 386), qui n’aurait quant à lui toujours pas droit à l’humanité, en raison de sa sexualité, de sa couleur de peau ou de ses traits autistiques.

Étudier l’expérience autiste au prisme du genre

34Les travaux portant sur l’expérience vécue des personnes autistes appartenant à une minorité de genre documentent les effets que l’ignorance scientifique peut engendrer en matière d’errance diagnostique et de prise en charge. Ces publications contribuent aussi à réduire cette ignorance, en donnant la parole à des personnes concernées et en nous permettant de mieux comprendre comment celles-ci donnent sens à l’expérience croisée de l’autisme et du genre.

35Les auteur·e·s qui s’inscrivent dans le cadre de l’approche neuroqueer en particulier, pour la plupart autistes et queer, développent une épistémologie située qui contribue à un renouvellement des savoirs. Ces approches situées constituent un tournant paradigmatique majeur, en interrogeant la place des personnes autistes elles-mêmes dans la recherche scientifique et la production des savoirs qui les concernent.

Le long chemin vers la reconnaissance des femmes autistes

Des parcours de vie marqués par l’exclusion et l’errance diagnostique

  • 19 Notre traduction de l’anglais : « Growing up, each of the women was labelled as odd or strange by t (...)

36Différents travaux féministes rendent compte de l’expérience spécifique des femmes autistes, confrontées tout au long de leur parcours aux injonctions normatives et aux inégalités associées à une socialisation de genre féminin. Parmi les résultats saillants devant nous alerter, les récits de vie montrent la systématicité avec laquelle l’intégration forcée des codes féminins conduit les femmes autistes à expérimenter la stigmatisation, l’exclusion, voire le harcèlement (notamment à l’adolescence et parfois dès l’enfance). C’est ce que montrent Lucie Kanfiszer, Fran Davies et Suzanne Collins (2017), qui ont mené des entretiens semi-directifs auprès de sept femmes diagnostiquées autistes à l’âge adulte. Elles indiquent (p. 4) : « En grandissant, l’ensemble des femmes interrogées ont été étiquetées comme bizarres ou étranges par leur entourage. Toutes ont décrit à quel point elles se sentaient différentes de leurs pairs et ont abordé de façon réflexive leur sentiment de décalage vis-à-vis des attentes qui pesaient sur elles en tant que filles19. » Les entretiens qualitatifs menés auprès de 17 personnes autistes s’identifiant comme femme au Québec par Isabelle Courcy (2021) révèlent également les difficultés expérimentées par ces dernières, dans la mesure où elles font l’objet d’une pression à la conformité accrue par les normes sociales de genre.

37Comme nous l’avons déjà évoqué, les « habiletés » sociales généralement attendues de la part des femmes – par exemple écouter les autres plutôt que parler de soi et de ses centres d’intérêt –, une fois intégrées, peuvent masquer les traits que recherchent les professionnel·le·s du milieu médical pour établir le diagnostic (Davidson, 2008 ; Courcy, 2021). L’obtention du diagnostic est pourtant un enjeu important pour la reconnaissance et l’épanouissement des femmes autistes : les mémoires rédigés par Emily Maddox (2019) et Maude Laflamme (2020) à partir d’entretiens réalisés avec des femmes autistes révèlent ainsi comment le diagnostic des enquêtées à l’âge adulte leur a permis de donner une signification nouvelle à leur identité genrée, offrant une possibilité d’émancipation par rapport à une vision normative du genre.

Une vision tronquée de l’autisme dans la recherche sur les femmes

38Ces recherches entendant donner la parole aux personnes autistes elles-mêmes comportent toutefois certaines limites, notamment, un tropisme vers les aspects négatifs du croisement entre l’autisme et une identité de genre atypique, qui les conduit à présenter l’autisme presque exclusivement comme une source de dangers pour les femmes concernées. Parfois, ces travaux reconduisent également une vision tronquée de l’autisme, souvent décrit comme un trouble de l’interaction sociale, dont les caractéristiques sont énoncées selon un cadrage déficitaire (Davidson, 2007, 2008). Enfin, comme le notent parfois les auteures elles-mêmes (Kanfiszer, Davies et Collins, 2017), on observe un cruel manque de diversité ethnoraciale parmi les enquêté·e·s, auquel on peut ajouter l’absence de réflexion sur les rapports de classe. L’expérience vécue des hommes autistes en matière de genre est également un point aveugle des recherches féministes sur l’autisme, alors même que leurs récits mettraient certainement au jour des difficultés spécifiques vis-à-vis des normes hégémoniques de masculinité (Connell, 2014) et pourraient être source d’autres potentialités queer.

  • 20 Voir par exemple le chapitre 4 rédigé par Catriona Stewart : « Diversity, Gender, Intersectionality (...)

39L’ouvrage Spectrum Women. Walking to the Beat of Autism (2018), coordonné par Barb Cook et Michelle Garnett, fait ici exception et tranche radicalement avec ces tendances, en nous livrant « comment on se sent quand on est une femme autiste » (« what it feels like to be an autistic woman ») depuis une approche intersectionnelle20 et des contributions rédigées par quinze auteures autistes elles-mêmes. Mais il nous faut noter que cet ouvrage émane directement d’une communauté internationale militante, pas du monde académique. L’étude compréhensive récente réalisée par Isabelle Courcy auprès de femmes autistes se démarque également par la sensibilité avec laquelle elle restitue les différentes expériences vécues et la façon dont les femmes autistes interrogées donnent sens à leur condition. La sociologue note par exemple que les capacités de camouflage dont les enquêtées font preuve sont tantôt interprétées comme une donnée biologique relevant de la différence des sexes par les femmes autistes elles-mêmes, tantôt comme une conséquence de la socialisation différenciée entre les femmes et les hommes (Courcy, 2021, 124) :

Certaines sont d’avis que cette différence est une preuve de la différence biologique entre les hommes et les femmes : « Le gars, au niveau du cerveau, il n’est pas capable d’imiter, tandis que les femmes on a cette capacité-là. » (Karen). D’autres estiment qu’il s’agit plutôt d’un mode de pensée acquis par la socialisation : « On ne pense pas de la même manière. […] Les filles ont plus d’expérience sociale, donc elles arrivent plus à camoufler, à faire semblant d’être adaptées. » (Véronica).

La multiplicité des voix et des expériences égrenées dans les verbatims collectés est ici très précieuse pour déconstruire le mythe d’un sujet autiste (masculin) unifié et essentialisé.

Explorer le croisement entre autisme et diversité de genre

Une idéalisation du pouvoir de déconstruction du genre lié à l’autisme

  • 21 Désignant les personnes lesbiennes, gays, bi, trans, queer, intersexes, asexuelles etc.

40De nombreuses études, pour la plupart issues de la psychologie clinique et de la psychiatrie, se sont intéressées à la corrélation entre autisme et diversité de genre et sexuelle (Laflamme et Chamberland, 2020). Si ce croisement a pu être interprété comme un symptôme à corriger dans les approches visant l’intégration des personnes autistes par la normalisation (comme le soulignent Bumiller, 2008 ; Brooks, 2018 ; Gibson et Douglas, 2018 ; ou encore Shapira et Granek, 2019), on assiste à une montée des revendications pour la dépathologisation de la diversité de genre et sexuelle chez les personnes autistes, suivant la même logique que la critique transféministe (Adams et Liang, 2020 ; Ashley, 2022 ; Lallet et Delias, 2018 ; Thomas, Grüsig et Espineira, 2015) et les revendications des mouvements LGBTQIA+21. L’expérience de cette « double différence » a fait l’objet de tentatives explicatives de diverses natures (comme le soulignent Laflamme et Chamberland, 2020), notamment la piste biologique, extrêmement débattue tant sur le plan méthodologique que sur le plan de ses implications pour les personnes (ces travaux cherchent par exemple à établir une corrélation entre l’autisme, la diversité de genre et sexuelle, et l’exposition intra-utérine aux androgènes). Deux hypothèses d’ordre psychologique et psychosociologique ont également été formulées : la tendance à la rigidité des personnes autistes pourrait augmenter la dysphorie de genre en cas de non-conformité ressentie avec leur genre d’assignation ; et la moindre réceptivité aux normes sociales les conduirait à endosser plus spontanément une identité de genre et sexuelle s’écartant du modèle binaire hétérosexuel (Laflamme et Chamberland, 2020). L’apport des approches féministes est ici de s’écarter de cette posture explicative (pourquoi les personnes autistes sont-elles plus nombreuses à être concernées par la diversité de genre et sexuelle ?), finalement peu émancipatrice et comportant le risque d’une double pathologisation de l’autisme comme de la diversité de genre et sexuelle. Elles proposent au contraire une démarche compréhensive, qui ambitionne de retranscrire l’expérience genrée des personnes autistes en relayant leur parole, et de comprendre comment elles lui donnent sens.

  • 22 Notre traduction de l’anglais : « monogamous genderqueer bisexual happily living in a straight marr (...)
  • 23 Notre traduction de l’anglais : « My autism makes it very hard for me to conceptualize gender as a (...)

41Ainsi, Joyce Davidson et Sophie Tamas (2016) examinent au prisme de la géographie émotionnelle les expériences du genre décrites par les personnes autistes à travers leurs réponses à un questionnaire en ligne, des billets de blogs et des biographies. Les récits qu’elles mettent au jour sont traversés par une expérience de genre troublée et une remise en cause des normes traditionnelles : exprimant le travail nécessaire pour performer les rôles de genre et de sexualité de façon typique, de nombreuses personnes autistes finissent par les rejeter totalement ou en partie. Ainsi, la blogueuse Donna Williams se décrit de la façon suivante : « bisexuelle genderqueer et exclusive, actuellement heureuse dans un mariage hétéro, qui se sent globalement comme un homme gay dans un corps de femme22 ». Dans son récit de vie recueilli par Leia Cain et Juliana Velasco (2020), Gray indique : « Mon autisme rend difficile pour moi de concevoir le genre comme quelque chose qui s’applique à ma personne. C’est un concept qui s’applique à d’autres personnes mais je ne peux le conceptualiser pour moi-même23. »

42Ce « trouble dans le genre » (Butler, 2005), exprimé par de nombreuses personnes autistes, conduit les féministes à voir en l’autisme une source de renouvellement des approches critiques et déconstructivistes du genre. À travers l’analyse de différents textes rédigés par des personnes autistes (autobiographies, blogs et posts), Jordynn Jack (2012) montre ainsi comment leurs stratégies d’adaptation s’apparentent à une incarnation très littérale du concept de performance butlerien (Butler, 1988), révélant du même coup le caractère socialement construit des normes de genre et de sexualité. Ainsi, performer une identité de genre normée suppose pour tout le monde un apprentissage de codes sociaux complexes, mais Judith Butler insiste sur le fait qu’on ne peut pas choisir ou changer son genre comme on change de rôle ou de costume au théâtre. Or, le genre est pour beaucoup de personnes autistes plus littéralement ressenti comme une performance : un rôle, un masque ou un costume, construit de toutes pièces comme stratégie d’adaptation. Dans la mesure où de nombreuses personnes autistes évoquent l’impossibilité de se définir dans les termes des catégories de genre existantes, ou partagent le sentiment que la notion même de genre ne fait pas sens pour elles, Joyce Davidson et Sophie Tamas, tout comme Jordynn Jack, voient dans leurs récits l’incarnation de l’idéal d’un monde post-genre :

  • 24 Notre traduction de l’anglais : « There is, in fact, no more articulate and radical account of the (...)

En réalité, il n’y a pas de compte-rendu plus éloquent et radical de cette pure fiction qu’est le genre que celui qui émerge de la part des personnes qui n’ont pas à en désapprendre les règles, parce qu’elles ne les ont jamais réellement intégrées au départ24. (Davidson et Tamas, 2015, 3)

43En miroir des écueils observés dans les travaux centrés sur les aspects négatifs des trajectoires de vie des femmes autistes, on note ici une tendance inverse à idéaliser le potentiel libérateur de l’autisme, qui néglige les rapports de pouvoir pesant sur les personnes concernées et les difficultés que ceux-ci entraînent. Des travaux récents, notamment portés par des personnes autistes elles-mêmes, permettent de combler ces points aveugles inversés. Délaissant le paradigme des effets du genre sur l’autisme, ou de l’autisme sur le genre, ces recherches rendent compte de leur imbrication dans les parcours de vie, dont elles donnent une image plus complète.

L’émergence d’une vision critique portée par l’approche neuroqueer

  • 25 Voir en ligne, journée d’études « Lutter et construire le savoir » du 6 mars 2020, discussion Twitt (...)

44Dans le contexte français, les approches situées et intersectionnelles de l’autisme et du genre sont indissociables de la sphère militante. Le 6 mars 2020, une communication délivrée à l’occasion d’une journée d’études organisée par l’association Mauvais Genre·s, adossée au master en Études sur le genre de l’université Bordeaux-Montaigne, proclamait ainsi : « Rien sur nous sans nous dans la recherche trans autiste25. » Ces recherches souscrivent aux principes du self-advocacy movement et à la vision sociale et antivalidiste du handicap portée par les disability studies anglosaxonnes (Albrecht, Ravaud et Stiker, 2001). Si le contexte français n’a pas encore permis leur institutionnalisation, on assiste aux États-Unis à la structuration d’un courant porteur d’une démarche similaire : l’approche neuroqueer (Adams, 2022 ; Pyne, 2021 ; Richter, 2017 ; Yergeau, 2018). S’inscrivant dans le paradigme de la neurodiversité (Bumiller, 2008), qui conçoit l’autisme comme une particularité cognitive (potentiellement source de difficultés ou de handicaps) et non plus comme un trouble devant être corrigé, l’approche neuroqueer se donne pour objectif de déconstruire les catégories normatives habituellement tracées en matière de genre, de sexualité et de handicap (Egner, 2018).

45Portés par des chercheur·e·s autistes et queer, ces travaux puisent leur source dans le travail de Robert McRuer (2002), qui établit un parallèle entre « l’hétérosexualité forcée » (« compulsory heterosexuality ») et le « capacitisme obligatoire » (« compulsory able-bodiedness ») qui traverse les vies des personnes queer et/ou en situation de handicap. De son point de vue, ces deux rapports de pouvoir sont imbriqués et fondés sur des logiques similaires, comme l’illustre le cas de la méthode ABA, à l’origine conçue comme une thérapie comportementale visant aussi bien à corriger les comportements autistiques que les comportements s’écartant des attentes normatives en matière de genre et de sexualité. Au-delà d’un simple parallèle, la combinaison des disability studies et de la théorie queer pour former la « crip theory » (McRuer, 2006) s’avère particulièrement fructueuse dès lors que l’on veut interroger l’articulation entre autisme, genre et sexualité, comme le font les auteur·e·s s’inscrivant dans l’approche neuroqueer. Tout comme la théorie queer est fondée sur un retournement du stigmate porté à l’origine par le terme « queer » pour désigner les personnes homosexuelles, la crip theory s’approprie le terme « crip » traditionnellement utilisé pour désigner de façon péjorative les personnes en situation de handicap.

46Dans le cadre de son étude ethnographique portant sur des blogs inspirés de ce courant, Justine Egner (2018, 2) définit ainsi son approche queer de l’autisme :

  • 26 Notre traduction de l’anglais : « I use the term queer as an identity – when bloggers specifically (...)

J’utilise le terme queer en tant qu’identité – lorsque des blogueurs s’identifient spécifiquement comme tels, en tant qu’approche théorique qui déstabilise les catégories traditionnelles et les frontières identitaires (théorie queer), et comme un verbe qui renvoie à l’acte de remettre en cause ces catégories (queeriser). De la même manière, j’utilise le terme crip (théorie crip) pour décrire la remise en cause de l’opposition binaire entre les identités/corps-esprits [bodyminds] handicapés et « normaux26 ».

47Une telle approche encourage les personnes autistes appartenant à une minorité de genre et sexuelle à prendre part à la construction des savoirs académiques qui les concernent, pour combler l’ignorance scientifique dont leur expérience vécue fait encore l’objet. Parmi les différentes catégories de publications du corpus, l’approche neuroqueer est celle qui revendique le plus fortement la filiation avec les disability studies, et une désidentification très forte avec le modèle curatif du handicap. Elles s’inscrivent en particulier dans leur versant intersectionnel, qui invite non seulement à prendre en compte le croisement entre la neurodiversité et les questions de genre et de sexualité, mais aussi d’autres rapports de pouvoir comme la classe ou la race. L’un des posts reproduits et analysés par Justine Egner insiste ainsi sur le caractère situé des expériences neuroqueer, et la façon dont l’expérience croisée du handicap et de la race constitue déjà une forme de queerness, qui entre en contradiction avec les conceptions dominantes du genre et de la sexualité (2018, 14) :

  • 27 Notre traduction de l’anglais : « The meaning of Queerness as taken tends to mean not being heteron (...)

La signification de l’identité queer [Queerness] telle qu’on la conçoit généralement tend à vouloir dire : ne pas se reconnaître dans l’hétéronormativité ou la cisnormativité […] Mais le handicap et la race ne vont-ils pas à l’encontre de l’hétéronormativité et de la cisnormativité ? Je suis une femme noire bisexuelle et trans. Si j’avais été un homme noir cishétéro, je suis quasiment sûre que l’hétéronormativité et la cisnormativité auraient été pour moi des barrières à cause du handicap […] Comment mon identité noire et la racialisation de la masculinité noire entrent-elles en conflit avec les conceptions dominantes de la cishétéronormativité ? […] Je pense que les expériences queer que nous vivons sont toutes uniques et situées et qu’elles devraient être respectées, reconnues et acceptées27.

Conclusion

48Un examen de la littérature académique ancrée dans une approche féministe de l’autisme a permis d’établir que, s’il existe bel et bien une ignorance scientifique concernant les femmes autistes et les personnes autistes appartenant à une minorité de genre et sexuelle, la construction des savoirs sur l’autisme et le genre évolue.

D’une part, plusieurs travaux en approches féministes des sciences déconstruisent les biais de genre présents dans l’échantillonnage des échelles ainsi que les théories genrées de l’autisme (à l’image de la théorie du cerveau hypermasculin de Simon Baron-Cohen), fondées sur des stéréotypes qui contribuent à véhiculer l’image d’un sujet autiste masculin présentant un déficit de l’empathie. Des recherches récentes donnent également la parole aux personnes autistes elles-mêmes et documentent leur expérience vécue du genre à partir de récits de vie. L’approche neuroqueer mobilise quant à elle le savoir situé de chercheur·e·s autistes pour déconstruire les normes de genre, de sexualité et de handicap. Rejoignant les revendications du self-advocacy movement, qui entend donner aux personnes concernées la possibilité de parler pour elles-mêmes, cette approche permet l’implication de personnes (queer) autistes dans la recherche, ce qui se traduit concrètement par une évolution du regard porté sur l’autisme et la diversité de genre et sexuelle.

49En tant que chercheuses mobilisant une épistémologie féministe, concernées par l’autisme et une identité de genre atypique, nous évoluons aujourd’hui dans des contextes donnant accès à différents terrains en lien avec l’appréhension croisée du genre et de l’autisme. À partir des réflexions épistémologiques livrées ci-dessus et de nos domaines de spécialité, nous pouvons imaginer, par exemple : l’étude du renouvellement du regard sur l’autisme et le genre porté au sein des communautés autistes en ligne ; les répercussions de ces revendications sur la prise en charge de l’autisme et les diverses résistances à ces changements ; ou encore, l’évolution des représentations genrées de l’autisme dans la culture et les médias ainsi que leur réception par les personnes autistes.

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Bibliographie

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Notes

1 Nous reprenons ici la terminologie officielle de la 5e édition du Manuel diagnostique et statistique de l’Association américaine de psychiatrie (DSM 5) pour le diagnostic d’autisme. La présence du mot « trouble » dans l’expression « troubles du spectre de l’autisme », adossée à celle de « spectre », renvoie à la diversité des manifestations de l’autisme. En dépit de cet emprunt au vocabulaire médical en l’état actuel des savoirs disponibles, notre article s’inscrit dans la continuité du mouvement de dépathologisation de l’autisme. Les débats autour de la « pathologisation de la différence » inhérente à l’appréhension clinique des TSA sont notamment abordés dans la thèse de doctorat de Julie Dachez (2016, 40).

2 Nous avons concentré notre attention sur les publications en anglais et en français car il s’agit des deux langues que nous lisons couramment.

3 Afin de distinguer les 46 publications du corpus des autres références mobilisées, elles sont présentées dans une section spécifique de la bibliographie.

4 Certaines publications se situent au croisement de ces catégories, dans ce cas, nous les avons comptabilisées à l’intérieur de la catégorie dans laquelle elles s’inscrivent principalement.

5 À l’image du sexisme ou du racisme, le validisme désigne un rapport de pouvoir, ainsi que les préjugés et les discriminations à l’encontre des personnes en situation de handicap.

6 Le cissexisme est un système d’oppression fondé sur l’idée que toutes les personnes sont de leur genre assigné à la naissance, et sur des préjugés défavorables aux personnes trans ou non binaires par rapport aux personnes cis (qui se reconnaissent dans leur identité de genre assignée à la naissance).

7 Le terme queer désigne ici les personnes qui ne se reconnaissent pas dans les normes de genre et de sexualité binaires et hétéronormées.

8 L’étude du rôle de rapports de pouvoirs imbriqués en lien avec l’autisme s’appuie dans plusieurs publications du corpus sur la notion d’intersectionnalité, développée à l’origine au sein du black feminism par Kimberle Crenshaw (2005).

9 Notre traduction de l’anglais : « I have no religion, but I remember having a very frank conversation with God, saying: “Of all the people in the world that you could pick to do this job, why would you pick me? Why would you give me this child? I can’t do this. I’m going to kill her.” She’s hard work… I love her but I don’t like her. »

10 Par exemple, la psychologue et sociologue Judy Singer a fait le lien entre les traits autistiques de trois générations de femmes de sa famille (sa fille, sa mère et elle-même) lorsque sa fille de 7 ans a obtenu le diagnostic. Réinterprétant sa vie avec cette nouvelle grille de lecture, elle a proposé le concept de neurodiversité, popularisé à la fin des années 1990, qui conçoit l’autisme (et aujourd’hui d’autres particularités cognitives) comme une différence de fonctionnement, et non un trouble. Voir Chamak (2015).

11 Voir par exemple l’interview accordée par Josef Shovannec au site handicap.fr, intitulée « Autisme adulte : trop de diagnostics abusifs », consultée pour la dernière fois le 29 novembre 2023 à l’adresse suivante : https://informations.handicap.fr/a-schovanec-autisme-adulte-diagnostics-abusifs-12649.php. Son propos s’insère dans le cadre d’une controverse plus large sur la diversité des profils au sein de l’autisme en matière de difficultés vécues et de handicaps. Il estime ainsi que nous assistons à « une montée forte des diagnostics problématiques chez les hommes également », mais concentre sa critique sur l’augmentation des diagnostics féminins et estime « anormal, par exemple, que les cinq podcasts sur l’autisme de Télérama réalisés fin 2019 soient tous féminins et portent majoritairement sur la vie affective ».

12 La systématisation étant définie comme la volonté d’analyser et de comprendre les règles qui régissent un système, plusieurs autrices notent qu’on retrouve cette pensée systémique dans des activités qui ne sont pas particulièrement perçues comme masculines. De nombreux intérêts, allant du tricot à la sociologie en passant par la grammaire, pourraient ainsi correspondre à cette définition de la systématisation (Jack, 2011 ; Grossi et Fine, 2012).

13 Notre traduction de l’anglais : « On the Systemizing Quotient Test, testers are asked to rank their answers on a Likert Scale to such questions as “If I were buying a car, I would want to obtain specific information about its engine capacity” (209) and “If there was a problem with the electrical wiring in my home, I’d be able to fix it myself” (210). Meanwhile, the Empathy Quotient test includes such prompts as “I try to keep up with the current trends and fashions” and “When I talk to people, I tend to talk about their experiences rather than my own” (204). Clearly, these questions could easily reflect socialization as well as biology. »

14 Voir, en ligne, l’article rédigé par Steve Silberman, intitulé « The Geek Syndrome », consulté pour la dernière fois le 29 novembre 2023 : https://www.wired.com/2001/12/aspergers/.

15 Voir l’article du Monde diplomatique (septembre 2021) rédigé par Pierre Rimbert, intitulé « La société des asociaux », consulté pour la dernière fois le 29 novembre 2023 : https://www.monde-diplomatique.fr/2021/09/RIMBERT/63484.

16 Voir sur le blog d’Antoine Ouellette le billet « Autisme. Trouble sur le spectre ! », daté du 3 janvier 2020, consulté pour la dernière fois le 29 novembre 2023 : http://antoine-ouellette.blogspot.com/2020/01/autisme-troubles-sur-le-spectre.html.

17 Voir par exemple Stella Čapek (2010) et Marion Coville (2022) au sujet de l’endométriose.

18 Sophie Torrent (2018) fait un constat similaire en observant les séances d’éducation à la santé sexuelle dispensées à des jeunes filles étiquetées comme déficientes mentales. Elles sont assignées à une catégorie de sexe et font l’objet d’une double injonction : celle d’accueillir leur féminité avec joie, tout en évitant de l’exacerber, ce qui représenterait un risque.

19 Notre traduction de l’anglais : « Growing up, each of the women was labelled as odd or strange by those around them. They each described how they felt different to their peers and reflected on their perceived deviation from the expectations placed upon them as girls. »

20 Voir par exemple le chapitre 4 rédigé par Catriona Stewart : « Diversity, Gender, Intersectionality, and Feminism ».

21 Désignant les personnes lesbiennes, gays, bi, trans, queer, intersexes, asexuelles etc.

22 Notre traduction de l’anglais : « monogamous genderqueer bisexual happily living in a straight marriage who generally feels like a gay man in a women’s body ».

23 Notre traduction de l’anglais : « My autism makes it very hard for me to conceptualize gender as a concept that relates to me. It’s a concept that applies to other people but I can’t conceptualize it for myself. »

24 Notre traduction de l’anglais : « There is, in fact, no more articulate and radical account of the entirely fictional thing that gender is, than that which emerges from people who don’t have to unlearn its rules, because they never really took them on board in the first place. »

25 Voir en ligne, journée d’études « Lutter et construire le savoir » du 6 mars 2020, discussion Twitter [X] consultée pour la dernière fois le 29 novembre 2023 : https://twitter.com/mauvaisgenresbx/status/1235926336247599104.

26 Notre traduction de l’anglais : « I use the term queer as an identity – when bloggers specifically identify as such; as a theoretical approach that challenges dominant notions of categorisation and identity boundaries (queer theory); and as a verb to signify the act of challenging these categories (to queer). Similarly, I use the term crip (theory) to describe challenges to binary notions of boundaries between disabled and “normal” identities/bodyminds. »

27 Notre traduction de l’anglais : « The meaning of Queerness as taken tends to mean not being heteronormative and not being cisnormative… But doesn’t disability and race run up against heteronormativity and cisnormativity? I am a Black bisexual trans woman. If I were to be a Black cis straight man, I am quite sure that heteronormativity and cisnormativity would be barriers for me anyway because of … disability … How does my Blackness and the racialization of Black masculinity conflict white supremacist forms of cisheteronormativity? … I think that queer experiences that we have are all unique and situational and should be respected, recognized and acknowledged. »

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Pour citer cet article

Référence électronique

Marion Coville et Mélanie Lallet, « La contribution des études féministes et neuroqueer à la production des savoirs sur le genre et l’autisme », Genre, sexualité & société [En ligne], 30 | Automne 2023, mis en ligne le 01 décembre 2023, consulté le 09 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/gss/8474 ; DOI : https://doi.org/10.4000/gss.8474

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Auteurs

Marion Coville

IAE de Poitiers, CEREGE
marion.coville@univ-poitiers.fr

Mélanie Lallet

UCO Nantes, CHUS et Arènes
mlallet@uco.fr

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