1Ce gros livre (plus de 900 pages très denses) est sans doute plus que ce qu’on pourrait appeler un simple « essai » : une « somme », la somme issue de l’expérience de toute une vie de linguiste. Il combine des connaissances linguistiques poussées, mais que l’auteur veut toujours rendre accessibles au plus grand nombre – notamment par un système d’encadrés explicatifs –, et une réflexion approfondie sur la connaissance et l’apprentissage des langues toujours en lien avec les problèmes politiques et sociétaux, largement évoqués, et ce dans une optique d’histoire de la langue française et de la francophonie. L’auteur introduit constamment des appréciations personnelles, en rapport avec ses activités de linguiste, et de linguiste engagé. Michel Launay a été l’élève de Bernard Pottier, de qui il tient son goût pour les langues amérindiennes. Ses recherches ont d’abord porté sur la langue nahuatl au Mexique (Launey 1994). Il a été professeur à l’université Paris-Diderot et a travaillé en Guyane dans le cadre du Centre d’études des langues indigènes d’Amérique. Si nous en proposons ici une simple « note de lecture », et non un compte rendu, c’est parce que ce livre comporte de très nombreuses données, qui vont au-delà des remarques – nombreuses elles aussi – sur l’histoire de la description et l’apprentissage des langues. Mais c’est de ce dernier point avant tout que nous voudrions rendre compte.
2Outre une introduction et une conclusion, l’ouvrage comporte cinq sections (I. Les langues dans le temps et dans l’espace ; II. Petite histoire du français et des langues en France ; III. Rencontres extra-hexagonales ; IV. Le français pour lui-même ; V. État des lieux en début de siècle) totalisant 19 chapitres numérotés en continu sur tout l’ouvrage. Un synopsis assez détaillé – et très utile – en début d’ouvrage (p. 11-24) complète une table des matières plus dépouillée (en fin d’ouvrage). Des notes assez abondantes sont regroupées à l’issue de l’ouvrage (p. 785-882), selon une disposition assez peu commode puisqu’il faut sans cesse se déplacer dans le livre ; de plus, les notes (sans autre titre courant que « notes ») renvoient au numéro du chapitre, mais les titres courants du texte principal ne comportent pas ce numéro ; au lecteur donc de compléter sur son exemplaire les titres courants du texte et des notes, s’il veut passer aisément des notes au corps du texte. Deux index très utiles quoique non exhaustifs (peut-être sélectifs ?) complètent l’ensemble : un index des notions (p. 883-889) et un index des noms (p. 891-901). Ce dernier donne à lui seul une idée de la richesse et de la diversité du livre, puisqu’on y trouve, comme attendu, des grammairiens et des linguistes, mais aussi des pédagogues, des inspecteurs d’académie (I. Carré), des hommes politiques liés de près ou loin aux politiques linguistiques et parfois très proches de nous (F. Bayrou, L. Jospin, J. Toubon, E. Macron, etc.). Il faut noter d’ailleurs l’actualité « brûlante » du livre qui intègre par exemple un projet de loi intitulée Protection patrimoniale et promotion des langues régionales qui a été déposé le 30 décembre 2019 et voté le 8 avril 2021 (p. 381), ou encore la parution de la Grande Grammaire du Français publiée en octobre 2021 (p. 637). Sont évoqués aussi des débats idéologiques, comme « les dérives de l’indo-européen » (p. 102), l’auteur n’hésitant ni à prendre parti ni à prendre à partie.
- 1 Chapitre 5. « Le français, de la naissance à la Renaissance ». 6. « L’absolutisme linguistique et s (...)
3C’est dans la deuxième section, et les chapitres 5 à 91, qu’on trouve le plus de données historiques, mais pas exclusivement. Le chapitre 11 (« Les langues dans l’empire colonial ») et le chapitre 16 (« La grammaire française comme investissement éducatif et idéologique », avec par exemple ce sous-titre : Du côté de l’Académie : trois siècles de gestation pour une grammaire mort-née, p. 603) en comportent aussi, tout comme l’ensemble de l’ouvrage. L’auteur est bien au fait de l’histoire des théories linguistiques, même si les données sont essentiellement centrées sur le français. L’histoire n’est pas son sujet principal d’ailleurs, même si elle est constamment présente.
- 2 « J’ai conscience d’être un peu lapidaire et peut-être injuste. » (Note 16 du premier chapitre, p. (...)
4Sur les fondements gréco-latins de la tradition grammaticale, l’auteur a sans doute conscience d’aller un peu vite2. Dire qu’au Moyen Âge « la réflexion sur le langage se confond avec la réflexion sur le latin » (p. 50) est sans doute vrai pour l’essentiel, mais il ne faut pas oublier que, au départ, c’est dans un cadre profondément bilingue, gréco-latin, que la réflexion sur le langage s’est développée à Rome (utraque lingua, « l’une et l’autre langue(s) »), comme l’ont bien montré par exemple les travaux de Françoise Desbordes (cf. notamment Desbordes 2007). Si Donat est amplement cité, ne serait-ce qu’à cause du Donait françois, Varron ne l’est pas, alors que Priscien, qu’on peut considérer (avec Apollonius Dyscole) comme le père de la syntaxe occidentale ne l’est qu’une fois.
5Mais ce n’est pas là l’essentiel. Deux points sur lesquels nous voudrions revenir, l’un à titre d’exemple, apparemment minuscule, l’autre à titre de principe épistémologique (sortons tout de suite le « gros mot »).
- 3 M. Launey l’a utilisé à l’occasion, dans sa version antérieure (cf. p. 219).
6L’auteur aborde (p. 713-722) la question du genre (le mot est oublié dans l’index des notions) et le précepte : « le masculin l’emporte sur le féminin » que, dans un manifeste du 7 novembre 2017, des enseignant(e)s – pardon, « des enseignantes et des enseignants » – refusent désormais d’enseigner (p. 713-722). Michel Launey remonte dans l’histoire de cette prescription qu’on attribue à Vaugelas (« le genre masculin est le plus noble ») et que l’on retrouve chez Bouhours et Beauzée. Il retrouve cette hiérarchie en termes de « noblesse » chez Littré qui l’applique à la personne (le degré de noblesse descend de la 1re à la 3e) et au genre (même gradation entre le masculin, le féminin et le neutre). Il ajoute : « La tentation est alors grande de disculper les grammairiens classiques en faisant appel à l’idée d’un sens technique, réservé à la grammaire. Malheureusement, il n’est pas attesté dans les dictionnaires du xviie et xviiie siècle [...]. » (p. 716). En fait, si l’on consulte le Grand Corpus des grammaires et des remarques sur la langue française dans la dernière version (Colombat, Ayres-Bennett, Fournier 2022, avec les grammaires et les remarques du xviiie siècle3), et que l’on exécute la recherche [personne « et 3 » plus noble], on trouve cette hiérarchie des personnes chez Chiflet (2021 [1659]), Irson (1662 [1656]), dans les Observations de l’Académie (1704), chez Vallart (1744), Wailly (1780 [1754]), Bonté (1788), Lhomond (1790 [1780]). La « noblesse » est bien donc bien un critère purement formel pour hiérarchiser les genres, mais aussi les personnes et les nombres. Et ce n’est pas nouveau : les grammairiens latins, de l’antiquité à l’humanisme, opèrent cette hiérarchie, en parlant de syllepsis ou de conceptio (englobement), pour régler tous les cas de conflits en cas d’élément à accorder avec plusieurs autres discordants du point de vue de leur marque (nombre, genre, personne, mais aussi cas). S’ils le font en termes de « dignité » plus que de « noblesse » (dignius concipit minus dignum), il s’agit bien de la même chose. Prenons un exemple simple : si les anciens disent ego et tu valemus, si en français, par bienséance, on dit toi et moi, nous allons bien, personne n’y voit de problème particulier, alors qu’il a bien fallu concilier les deux personnes au profit de la première, et que l’on ne dit pas – ce qu’exigerait peut-être la plus exquise bienséance – dans le même sens *toi et moi, vous allez bien. Pour la hiérarchie des nombres, c’est la même chose, mais le sujet est… moins brûlant : selon M. Launay (p. 717), « personne n’a jamais dit que “le singulier l’emporte sur le pluriel” » (pour l’accord de proximité par exemple). Certes, mais on a souvent affirmé l’inverse (au moins en latin), avant que les priorités dans l’accord, au moins de personne et de nombre, ne deviennent tellement « naturelles » qu’on n’a même plus eu besoin de les formuler. Le genre, lui, a résisté.
7Ce qu’on voudrait montrer par là sur ce minuscule exemple, sans doute trop développé, c’est que quand on remonte dans le temps, il faut prendre en compte une histoire des descriptions qui constituent en quelque sorte la partie immergée de l’iceberg. Si l’on reste à la surface, on ne voit pas forcément les origines de la réflexion.
- 4 Quelques exemples, concernant Malherbe : Un « Hélas, Malherbe vint… » donné en titre remplace le tr (...)
8Un autre point, plus général, concerne la façon dont sont abordés les auteurs du passé, leurs livres et les théories qu’ils ont énoncées. Il est remarquable que M. Launay ne soit pas sensible – ou feigne de ne pas être sensible – à l’historicité. On en prendra deux exemples : ce qui est dit de Malherbe et de Rivarol. Ces deux auteurs sont attaqués comme s’ils étaient des contemporains et ils sont considérés comme terriblement néfastes4. À la lecture du livre, cela m’a fait penser à la lecture que font les Encyclopédistes, Du Marsais et Beauzée, de Priscien et des autres grammairiens du latin. Ils les considèrent certes comme plus proches qu’eux-mêmes de la langue qu’ils décrivent, mais leur façon de procéder est jugée à la même aune : Du Marsais (texte sur l’inversion) repris par Beauzée (Grammaire générale, 1767, t. 2, p. 477) écrit par exemple : « Priscien, grammairien célèbre, qui vivoit au commencement du sixième siècle, a fait un ouvrage bien sec, à la vérité, mais d’où l’on peut tirer des lumières par rapport à la grammaire. Il s’est donné la peine de faire, ce qu’on appelle encore aujourd’hui, les parties et la construction de chaque premier vers des douze livres de l’Énéide de Virgile. » Qu’ils appartiennent à l’Antiquité ou au xviiie siècle, les grammairiens devenus « linguistes » au xxe siècle sont dans tous les cas sur le même pied.
9De même concernant les phénomènes linguistiques, comme l’ordre des mots : M. Launay considère que la théorie de « construction directe » est une « mystification, une imposture intellectuelle » (p. 218). Mais si l’on ne remet pas la question dans son contexte, on ne peut comprendre le débat. Comme il l’écrit un peu plus loin, « la grammaire ne doit plus surgir lors de l’apprentissage du latin, mais s’appliquer au français langue première » (p. 231). C’est bien là toute la question : la grammaire accède à un autre statut que celui qui, dans la tradition occidentale, a toujours été le sien, celui de faire apprendre une langue étrangère, et non sa propre langue. Comme le disaient les Latins, à quoi bon s’échiner à formuler des règles pour une langue qu’un enfant de cinq ans manie très bien ? L’Ars de Donat n’a jamais eu pour objet de faire apprendre le latin aux Romains, en revanche elle a servi – bien plus tard – à des moines « insulaires », celtophones, à maitriser une langue devenue incontournable dans la transmission des savoirs.
10L’ampleur des références et des connaissances mises en œuvre est impressionnante. M. Launay dispose de données très nombreuses sur les langues. Il les met à disposition, notamment au moyen de ces encadrés qui font un point bien utile pour les non ou les peu initiés. La « note sur le type ergatif », à propos du basque (p. 236), est bien utile au grammairien des langues anciennes que je suis, toujours impressionné, voire paralysé, par la diversité linguistique, et ayant toujours besoin de « réviser » mes connaissances les plus élémentaires.
11Brassant si large, il serait facile de reprocher à l’auteur de négliger tel ou tel fait, telle ou telle description. Je me permettrai seulement de souligner deux points à titre d’exemples. Le genre des remarques sur la langue française est considéré comme une « dégénérescence des grammaires » alors que « sous le règne de Louis XIV, l’enrôlement de la langue française dans une politique de prestige intérieur et extérieur entrave ici toute véritable réflexion métalinguistique » (p. 219). En fait l’intérêt de ces textes pour l’étude de la variation sociolinguistique ne fait aucun doute, comme l’ont montré les nombreuses études de W. Ayres-Bennett notamment (par ex. Ayres-Bennett 1987). De même il aurait pu être fait état des nombreux travaux menés par O. Zwartjes dans le domaine de la « grammaire missionnaire » (notamment dans le monde hispano- ou lusophone).
12Plus largement, je me demande si dans le domaine des sciences du langage, et notamment dans celui de leur histoire, on n’entre pas dans un phénomène accru d’entropie de la connaissance (Auroux 1987). Les sciences du langage sont-elles désormais trop diversifiées pour être dominées par une seule personne, quelles que soient ses connaissances, même encyclopédiques ? Et même : l’histoire des sciences du langage est-elle déjà elle-même trop fragmentée pour passer convenablement dans la connaissance générale ?
13En conclusion (plus optimiste), livre savant, déployant des connaissances très diverses, ouvert sur le monde par la francophonie et au-delà. Livre audacieux aussi, livre de passion, livre de parti pris, voire « livre d’humeur », l’auteur réglant quelques comptes avec une institution (« la République ») parfois jugée dépassée, archaïque, et une société qui ne l’est pas moins. En tout cas, livre passionnant, passionné, bien écrit, bien informé – à la réserve, sérieuse, des observations que j’ai mentionnées sur l’appréhension de l’histoire – et surtout qui fait réfléchir, même si l’on peut ne pas être d’accord avec toutes les affirmations de son auteur.