Navigation – Plan du site

AccueilNuméros46-1Lectures et critiquesPotebnja, Aleksandr. La pensée et...

Lectures et critiques

Potebnja, Aleksandr. La pensée et le langage

Traduit du russe par Patrick Sériot et Margarita Schoenenberger. Préface de Patrick Sériot. Limoges : Lambert-Lucas (Classiques des sciences du langage). [1862] 2022. 344 p.
Sergueï Tchougounnikov
p. 235-242
Référence(s) :

Potebnja, Aleksandr. [1862] 2022. La pensée et le langage. Traduit du russe par Patrick Sériot et Margarita Schoenenberger. Préface de Patrick Sériot. Limoges : Lambert-Lucas (Classiques des sciences du langage). 344 p. ISBN 978-2-35935-381-5

Texte intégral

Aleksandr Potebnja (1835-1891), linguiste russe et… (ou !) ukrainien (?)

1Grâce aux efforts conjugués de Patrick Sériot, professeur émérite auprès de l’Université de Lausanne, et de Margarita Schoenenberger, maître d’enseignement de cette même université, ce texte, à la fois compliqué et passionnant, fondateur d’une tradition linguo-sémiotique dans le domaine slave, est entré dans le champ intellectuel français.

  • 1  Notoriété probablement surfaite : essayons d’imaginer, par exemple, Heymann Steinthal (1823-1899), (...)

2L’introduction détaillée signée par Patrick Sériot est une précieuse source d’information et un véritable outil de travail sur le corpus potebnjen. Elle évoque les nombreux paradoxes de cette œuvre et de cette vie parmi lesquels : relations ambiguës avec ses collègues et ses étudiants de son vivant et postérité controversée, oscillant entre réception sceptique et hagiographies, particulièrement de la part des intellectuels ukrainiens contemporains ; refus délibéré de toute référence à la pensée philologique russe mais au contraire recours massif à la linguistique et à la psychologie allemandes d’alors (ce qui n’a nullement empêché son image posthume de fondateur et de référence majeure au sein de la tradition slave) ; peu de reconnaissance de son vivant et notoriété immense à titre posthume1.

3Son objet de recherche demeure également incertain : s’agit-il de philologie, de linguistique générale, de linguistique slave, de philosophie du langage, de psycholinguistique ou d’ethnolinguistique ? (voir Sériot 2022a : 21-22). En effet, les intérêts scientifiques de Potebnja portent sur la linguistique psychologique (oserait-on employer le terme de psycholinguistique au sens actuel ?), sur la linguistique générale et les études indo-européennes, la grammaire comparée des langues slaves, la philologie slave, la dialectologie, la mythologie, le folklore, l’ethnographie, l’histoire de la culture, la poétique et la théorie littéraire (ibid. : 19). Ce polymorphisme scientifique peut paraître décalé par rapport à la situation de la linguistique occidentale d’alors, notamment celle que pratiquent les néogrammairiens, qui ont beaucoup contribué à définir la science du langage comme une discipline autonome. Cette curiosité sans limites révèle en lui une attitude romantique tardive et présente des traits comparables à ceux d’un savant comme Jakob Grimm. Son attachement presque obsessionnel aux postulats de la « psychologie de la conscience » d’alors ainsi qu’au concept de « forme interne » fait de lui un important artisan du tournant psychologique en linguistique, et il a permis à de nombreux commentateurs de voir en lui un précurseur de la linguistique cognitive.

4Dans ce qui suit, nous chercherons, en premier lieu, à commenter la place de l’œuvre d’A. Potebnja dans l’histoire des idées linguistiques et, particulièrement, dans la tradition psycholinguistique slave. En second lieu, nous chercherons à souligner la véritable originalité du travail de présentation de P. Sériot dans sa préface détaillée à cet ouvrage.

1. Potebnja, linguiste-psychologue

5Dans l’histoire de la linguistique slave, Potebnja est surtout connu comme un tenant de la linguistique psychologique allemande donc comme un steinthalien ou un humboldtien. On le considère souvent comme le fondateur de l’École linguistique de Kharkov (en Ukraine) et comme le précurseur ou – selon les cas – comme l’adversaire du formalisme russe. Mais son apport au champ linguistico-sémiotique slave va largement au-delà – notamment, sa pensée est décisive pour la compréhension de la psychologie du langage de Lev Vygotski (Vygotskij) (1896-1934).

  • 2  En effet, c’est à la conception de Potebnja que Vygotski pense en écrivant : « Les linguistes-psyc (...)

6Ainsi, la doctrine de l’évolution de la conscience, exposée par ce dernier dans Pensée et Langage (= Vygotskij 1996 [1934]), se fonde sur la conception potebnjenne du « Mot ». Les développements principaux de Vygotski reprennent le motif essentiel de Potebnja, celui de la « perte » ou de « l’oubli » de l’image ou de la « forme interne » du mot2. Même le célèbre modèle explicatif du « langage égocentrique » de l’enfant, proposé par Vygotski contre la conception de ce phénomène par Jean Piaget (1896-1980), développe les idées de Potebnja sur l’aperception (voir Vygotski 1996 [1934] : 21-78).

7De même, le projet psychologique de Vygotski, avec sa distinction entre les formes naturelles ou originaires et les formes secondaires ou culturelles du psychisme, renvoie à la conception d’A. Potebnja, l’un des premiers « paléontologues » slaves de la signification du langage et, par conséquent, un « paléontologue de la conscience verbale ». Potebnja est aussi l’un des premiers théoriciens de l’évolution du sens abordée dans la perspective psychologique. En effet, il se propose de suivre l’évolution du sens à partir d’un son diffus (Potebnja 1999 [1862] : 65-67) jusqu’au son articulé, à savoir, le son doté d’un puissant potentiel aperceptif, le son en tant qu’outil de l’aperception (ibid. : 99, 101-102).

  • 3  Telle qu’elle est exposée, en particulier, dans son étude Grammatik, Logik und Psychologie (1855).

8Divers développements de Vygotsky qui reproduisent littéralement certaines idées de Steinthal, linguiste-psychologue, alors que Vygotsky sans doute n’a jamais lu cet auteur, ne peuvent s’expliquer que par la médiation de Potebnja. En effet, les traces de ses lectures de Potebnja sont très nombreuses, son influence imprègne les conceptions fondamentales de la psychologie de Vygotski. Néanmoins, connaissant la généalogie des conceptions de Potebnja, il convient de considérer la psycholinguistique de Steinthal3 comme une des sources de la doctrine de Vygotski. C’est ainsi qu’on peut reconstituer le lien manquant qui rattache l’école psychologique de Vygotski à la mouvance « ethnopsychologique » dite aussi « psychologie des peuples » et qui permet de considérer cette école comme une continuation de la démarche ethnopsychologique.

9Ces parallélismes conceptuels dans les développements de Steinthal et ceux de Vygotski sont frappants. Ainsi, on découvre aussi bien chez Vygotski que Steinthal le même type de relations posées entre le mot et le concept. Vygotski souligne la croissance graduelle du sens à l’intérieur du mot, croissance qui est tributaire du fait que le mot et le concept ne coïncident pas. Or, si Potebnja est la source prochaine de l’idée du clivage entre le mot et le concept, c’est Steinthal qui a inauguré cette distinction dans l’histoire des sciences du langage. En effet, pour Steinthal, le concept et le mot ne se recoupent pas strictement. Les rapports logiques et métaphysiques entre concepts sont autres que les rapports grammaticaux entre mots. Au niveau de la syntaxe, une phrase n’est pas identique à une proposition (Trautmann-Waller 2006 : 110).

  • 4  P. Sériot souligne que pour Potebnja comme pour les autres théoriciens de la relativité linguistiq (...)
  • 5  Selon P. Sériot, à partir des présupposés romantiques qui posaient une passerelle entre la psychol (...)

10C’est là qu’il convient, selon nous, de situer le premier apport important de l’étude de P. Sériot. Il propose une lecture épistémologique de la méthode de Potebnja qui désenchante la magie de la « forme interne » et montre précisément en quoi cette approche est sémiotique (voir p. 31, 32-35 ; voir surtout les développements dans la section « La forme interne du mot » (p. 32-35) ; « Le temps primordial de création des mots » (p. 35-37). Selon P. Sériot, « à la différence de ses prédécesseurs Herbart et Steinthal, Potebnja s’engage dans un terrain proprement sémiotique : l’enjeu de sa discussion porte sur les rapports des mots aux choses, du signe au référent dans une problématique gnoséologique […] qu’il veut fonder sur une méthode sur la mise en évidence de représentations mentales par l’analyse étymologique » (p. 31). En démystifiant cette pensée qui, en effet, induit une séduction d’obscurité, P. Sériot expose comme suit ce qu’il considère comme l’apport essentiel de Potebnja : « Son apport original consistait à remplacer la notion floue et mystérieuse d’énergie spirituelle de la nation comme moteur de la forme intérieure de la langue (Humboldt : innere Sprachform) par celle, psychologique, de forme intérieure du mot (vnutrennjaja forma Slova), mais en fait à base lexicographique » (p. 28). Ces développements précis et sobres permettent de situer le cas de Potebnja à la fois par rapport à la ligne humboldtienne4 et par rapport à la ligne ethnopsychologique (ou celle de la « psychologie des peuples », Völkerpsychologie)5.

2. Potebnja, sociolinguiste ?

11Une autre originalité incontestable de cette présentation consiste à situer les idées et la personnalité d’Aleksandr Potebnja dans la perspective sociolinguistique (voir en particulier la section « Russe ou ukrainien ? Langue ou dialecte ? Loyalisme et souffrance identitaire », p. 48-56).

12Cette vision est innovante car l’œuvre de Potebnja est traditionnellement classée dans la rubrique de la linguistique psychologique et analysée principalement par rapport à la linguistique et à la psychologie de la tradition psycholinguistique allemande ou encore slave. Cette nouvelle perspective confère à la pensée de Potebnja une singulière actualité et fait d’elle un facteur d’interprétation de la situation géopolitique actuelle.

13P. Sériot rappelle à juste titre que les travaux de Potebnja « s’inscrivent dans une époque et un lieu bien précis : l’Europe orientale de la seconde moitié du xixe siècle. Dans les empires centraux on assiste à une montée en puissance des philosophies politiques reposant non plus sur la notion romantique d’« âme du peuple » mais sur les notions « naturelles » de parenté et d’ascendance. Ce qu’on appelle en Russie la « question nationale » était une question identitaire à enjeux politiques et territoriaux » (p. 48). En effet, les recherches de Potebnja aboutissent à la question « politiquement explosive » du statut des Ukrainiens : « sont-ils une variété méridionale de Russes ou bien un peuple à part entière ? » (p. 48).

14Sans doute plus ou moins malgré lui, Potebnja est entraîné dans les implications politiques de ses enquêtes philologiques. Ainsi, en 1863, la nouvelle de la mort de son frère, membre de la société secrète Zemlja i Volja (« Terre et liberté »), tué en Pologne dans un affrontement entre les insurgés et l’armée, l’amène à interrompre ses études de sanscrit et de gothique à l’Université de Berlin (p. 51-53). Au lieu de suivre son stage à Berlin, Potebnja voyage dans les territoires slavophones de l’Autriche-Hongrie, en s’informant sur les mouvements de libération nationale d’autres peuples slaves. Il prend contact avec les milieux intellectuels ukrainiens à Lviv en Galicie. Il subit même la surveillance policière et l’obligation administrative de quitter les lieux sous les 24 heures À son retour en Russie il est attaqué par un journal conservateur comme agitateur révolutionnaire (p. 52).

15Le drame collectif que vit actuellement l’Europe met en relief le drame personnel de Potebnja, porteur de ce dualisme voire de ce déchirement, que résume son statut ambigu de « linguiste russe – ukrainien ». En effet, quelle identité pourrait-il revendiquer, lui qui est né dans la région de Poltava en Ukraine, qui a fait ses études secondaires en Pologne, alors sous administration russe et ses études supérieures à Kharkov (donc de nouveau en Ukraine), qui a rédigé l’essentiel de son œuvre en russe ? Lui qui est sujet d’un vaste empire multiethnique et multiconfessionnel porteur néanmoins de fortes tendances xénophobes et colonialistes. D’ailleurs, quelle est la nature des relations entre la langue et la nationalité ?

16P. Sériot a déjà apporté des éclairages pénétrants à cette tragédie géopolitique qui bat son plein au cœur de l’Europe, par exemple, dans son article « La logique des mots », contribution qui cherche à montrer la part de la langue dans la géopolitique. Dans ce texte l’auteur aborde l’épineuse question de l’identité linguistique et politique dans l’espace post-soviétique. Il souligne qu’« en Europe orientale certains pays font une différence entre “nationalité” et “citoyenneté”. La citoyenneté est l’appartenance à un État (définition politique, non essentielle), la nationalité est une identité ethnique (essentielle, inaliénable). La nationalité se définit, entre autres, par la langue » (Sériot 2022b : 5). Selon cette tradition, « les citoyens ukrainiens de langue maternelle (ou principale) russe sont “des Russes” avant d’être des citoyens ukrainiens. Il est donc logique, dans cette idéologie déterministe, que le territoire où ils sont en majorité revienne à la mère-patrie, dont ils n’auraient jamais dû être séparés. Mais cette logique a un prix : le mépris total de tout choix démocratique, de toute auto-détermination, puisque, dans ces conditions, l’individu n’existe pas en dehors du groupe auquel il est censé appartenir : la “nation” au sens ethnique » (ibid.). P. Sériot, conclut son analyse comme suit : « Considérer que l’appartenance ethnique prime sur l’appartenance citoyenne est une idéologie politique dangereuse, qui repose sur l’idée de pseudo-naturalisme, à savoir que tout russophone, quelle que soit sa citoyenneté, est en même temps redevable de son être profond à l’État russe » (ibid.).

  • 6  P. Sériot écrit : « La forme interne du mot est peut-être pour lui la clé pour décider si l’ukrain (...)

17Ainsi, analyser la conception linguistique de Potebnja aujourd’hui revient à analyser la notion d’identité telle qu’elle s’est formée dans la tradition slave ; il s’agit aussi d’analyser la notion de « forme » qui apparaît comme la toile de fond de ces discussions. C’est là que la notion de « forme interne », opposée à celle de « forme externe », ou encore la « forme organique » opposée à la « forme mécanique », prend toute sa signification idéologique. Ainsi recontextualisés, les enjeux identitaires de cette notion s’avèrent politiques ou au moins sociolinguistiques. En effet, c’est la notion de forme interne qui, selon Potebnja, doit apporter une réponse à la question si les Ukrainiens doivent revendiquer « le statut de peuple, donc de nation, donc d’État indépendant »6 (Sériot 2022a : 48-49).

  • 7  Un innovant portait de Steinthal en tant que penseur politique a été dressé par Céline Trautmann-W (...)
  • 8  P. Sériot fait observer à ce propos : « Mais il était peut-être plus facile pour Steinthal en Alle (...)

18En effet dans les réalités des empires multiethniques, « toute affirmation d’autonomie d’une langue pouvait soulever l’accusation de séparatisme » (ibid. : 50). P. Sériot montre cet arrière-plan politique ou encore sociolinguistique des discussions de la période de la Völkerpsychologie. En commentant le rapport entre Steinthal et Potebnja, P. Sériot attire l’attention sur une certaine similitude dans les situations personnelles de ces auteurs. En effet, Steinthal, défenseur de la culture juive en Allemagne impériale7, et Potebnja, représentant intellectuel du peuple ukrainien dans le contexte de l’empire russe, tous les deux ayant recours à l’anthropologie linguistique de Humboldt et à la « psychologie de la conscience » de leur temps, ne manquent pas de points communs8.

  • 9  C’est ainsi que P. Sériot situe la démarche de Potebnja entre l’approche onomasiologique, celle de (...)

19En fin de compte, cette analyse fait apparaître l’opposition historique et épistémologique récurrente que P. Sériot a déjà résumée en 2010 par la formule « l’Allemagne contre la France, le refus des Lumières » (Sériot 2010 : 59). P. Sériot saisit cette tension sous forme d’opposition entre deux visions antithétiques « dans le traitement du rapport entre langue et pensée » : l’une pose le sens et l’autre – la forme comme le point de départ de toute analyse. Il en découle deux perspectives : « de la pensée au langage ou de la langue à la pensée »9 (ibid. : 24).

3. Conclusion

20Ainsi, cette publication continue la ligne de recherche inaugurée par P. Sériot, celle de l’épistémologie comparée transnationale, principalement dans l’espace du triangle Russie- Allemagne-France. La visée de cette analyse épistémologique consiste à construire un modèle de compréhension des réalités russes « par la raison » (à l’encontre du fameux principe formulé par le poète et diplomate Fiodor Tioutchev « on ne comprend pas la Russie par la raison »). Ce modèle d’épistémologie comparée poursuit et complète une orientation qui est apparue ces dernières décennies, en particulier, au sein des études germaniques, illustrée par les transferts épistémologiques et culturels (M. Espagne), ou encore l’« Allemagne des linguistes russes » (C. Trautmann-Waller).

  • 10  Ce modèle linguistique fondé sur une philosophie de la « forme interne » a joué un rôle considérab (...)

21Cet arrière-plan épistémologique, cette présence allemande dans l’histoire intellectuelle russe, fait apparaître une grande opposition à la fois épistémologique et symbolique – la dichotomie – qui a en grande partie déterminé le destin conceptuel de la linguistique européenne. Vers la fin du xixe siècle on voit se former l’opposition entre deux modèles du langage fondés respectivement sur deux modèles d’identité sociale. D’un côté, le modèle langagier associé à la notion de « forme externe » (au sens de la « forme phonique ») avec ses corrélats tels que : grammaire générale et raisonnée ; institution ou convention ; arbitraire du signe ; oppositions logiques ; idéal sémiotique du langage (grammaire de Port-Royal, pensée linguistique des Lumières ; linguistique des idéologues ; Saussure) ; de l’autre, le modèle langagier associé à la notion de « forme interne » avec une autre série corrélative : grammaire psychologique ; esprit national ; motivation profonde du signe ; intensité et affectivité ; métaphysique de la langue maternelle (linguistique romantique ; linguistique psychologique ; W. von Humboldt). Au premier modèle correspond une vision d’identité nationale « à la française » avec ses constituants politiques : libre volonté des individus ; contrat social ; modèle parlementaire. Au second modèle correspond une vision d’identité qu’on peut qualifier de « germano-slave » fondée sur une solidarité ethnique ou biologique : le peuple comme entité homogène essentiellement affective ; un modèle de gouvernement fondé sur le charisme personnel du chef10.

22Dans la tradition correspondant à la « forme interne », l’appartenance ethnique des citoyens, fondée sur l’unité linguistique, était perçue comme fondamentale et inaliénable, tandis que l’appartenance politique, non fondée sur la langue et la culture, était considérée comme artificielle et secondaire.

  • 11  Voir à ce propos les développements de Gabriel Bergounioux dans l’introduction pour son anthologie (...)

23Dans ce contexte, l’unité et l’identité linguistiques et, par conséquent, l’identité culturelle des individus ont été mises en avant comme un argument politique décisif. Dans la tradition de la « forme externe », avec sa vision de la langue comme système de signes reposant sur le principe de l’arbitraire du signe linguistique, l’identité linguistique et culturelle n’est pas un facteur politique et n’a jamais été utilisée comme argument politique. On voit là une différence fondamentale dans le concept de nationalité : dans la tradition de la « forme interne », elle a été définie comme linguistique et ethnique, c’est-à-dire relevant de la nature (droit du sang et déterminisme de la langue maternelle) ; dans la tradition de la « forme externe », elle a été conçue comme un libre choix politique sans lien avec les déterminants linguistiques et ethniques (modèle de l’autodétermination politique ou du contrat social)11. Cette opposition exemplaire entre les deux modèles linguistiques qu’on aurait pu croire rangée dans les rayons de l’histoire des idées, s’avère aujourd’hui d’une extrême actualité. C’est pourquoi cette traduction de l’ouvrage de Potebnja et sa présentation contribuent à la réflexion actuelle sur la place de la langue dans la géopolitique.

Haut de page

Bibliographie

Bergounioux, Gabriel. 1994. Aux origines de la linguistique française. Paris : Pocket-Agora.

Jaroševskij, Mihail. 2007 [1993]. L. S. Vygotskij v poiskakh novoj psikhologii (Vygotski à la recherche d’une nouvelle psychologie). Moscou : Editorial URSS.

Potebnja, Aleksandr. 1999 [1862]. Mysl’ i jazyk (Pensée et langage). Moscou : Labirint.

Sériot, Patrick. 2010. Préface. In : Vološinov, V. 2010 [1929]. Marxisme et philosophie du langage. Les problèmes fondamentaux de la méthode sociologique dans la science du langage, dir. par V. Vološinov, trad. par Patrick Sériot & Inna Tylkowski-Ageeva. Limoges : Lambert-Lucas.

Sériot, Patrick. 2022a. Préface. Entre les mots et les choses, le troisième élément. De l’utilité de traduire Potebnja. La pensée et le langage, dir. par Alexandr Potebnja, traduit du russe par Patrick Sériot & Margarita Schoenenberger. Préface de Patrick Sériot. Limoges : Lambert-Lucas. 9-70.

Sériot Patrick. 2022b. La logique des mots. Le Temps (Genève), 01/03/2022. 5.

Steinthal, Heymann. 1855. Grammatik, Logik und Psychologie. Ihr Prinzipien und ihr Verhältnis zu einander. Berlin : Fer. Dümmler’s Verlagsbuchhandlung.

Trautmann-Waller, Céline. 2006. Aux origines d’une science allemande de la culture. Linguistique et psychologie des peuples chez Heymann Steinthal. Paris : CNRS Éditions.

Vygotskij, Lev. 1996 [1934]. Myšlenije i reč [Pensée et langage]. Moscou : Labirint.

Vygotski, Lev. 2004. Psixologija razvitija čeloveka [La psychologie du développement de l’homme]. Moskva : Smysl.

Haut de page

Notes

1  Notoriété probablement surfaite : essayons d’imaginer, par exemple, Heymann Steinthal (1823-1899), cet équivalent allemand quasi-parfait de Potebnja, posé comme « fondateur » et « référence majeure » de la tradition linguistique germanique.

2  En effet, c’est à la conception de Potebnja que Vygotski pense en écrivant : « Les linguistes-psychologues distinguent dans le mot trois éléments : son, signification, image […]. Cette image meurt graduellement selon la croissance et le développement du langage […] les mots plus jeunes contiennent une image, les mots plus âgés l’ont oubliée à moitié, mais ils peuvent encore la retrouver en essayant de la scruter attentivement. Les mots très anciens peuvent redécouvrir leurs images à l’aide de fouilles historiques sur les sens et les formes initiales du mot » (Vygotskij, Pedagogičeskaja psikhologija, cité dans : Jaroševskij 2007 [1993] : 126). Voir aussi les références à Potebnja dans : Vygotskij 2004 : 383, 385).

3  Telle qu’elle est exposée, en particulier, dans son étude Grammatik, Logik und Psychologie (1855).

4  P. Sériot souligne que pour Potebnja comme pour les autres théoriciens de la relativité linguistique, « les mots ne sont pas de simples étiquettes posées sur la réalité environnantes, ni des enregistrements passifs d’une pensée “toute prête”, tenue pour acquise, mais des moyens actifs d’organisation de notre expérience, dans une approche qu’on appellerait de nos jours cognitiviste ou mentaliste » (p. 30).

5  Selon P. Sériot, à partir des présupposés romantiques qui posaient une passerelle entre la psychologie individuelle et la psychologie collective, la Völkerpsychologie partait du principe « que les représentations, éléments premiers du psychisme, expriment l’esprit du peuple (Volksgeist, narodnost’ chez Potebnja), manifesté dans la culture (les mœurs et les mythes) mais essentiellement dans la langue, laquelle était supposée être partagée de façon égale et homogène par les locuteurs » (p. 30-31).

6  P. Sériot écrit : « La forme interne du mot est peut-être pour lui la clé pour décider si l’ukrainien est une variante locale du russe ou une langue autonome […] » (ibid. : 49).

7  Un innovant portait de Steinthal en tant que penseur politique a été dressé par Céline Trautmann-Waller (voir : Trautmann-Waller 2006).

8  P. Sériot fait observer à ce propos : « Mais il était peut-être plus facile pour Steinthal en Allemagne d’étudier la culture juive que pour Potebnja en Russie de promouvoir la culture ukrainienne » (ibid. : 50).

9  C’est ainsi que P. Sériot situe la démarche de Potebnja entre l’approche onomasiologique, celle de Karl Ferdinand Becker et l’approche sémasiologique, celle de Heymann Steinthal pour cet auteur c’est aussi la manière d’opposer la grammaire philosophique à la linguistique psychologique (ibid. : 24).

10  Ce modèle linguistique fondé sur une philosophie de la « forme interne » a joué un rôle considérable dans l’histoire politique du xxe siècle. Il suffit d’évoquer l’annexion de la région des Sudètes en Tchécoslovaquie en 1938 par l’Allemagne ou encore l’occupation allemande du couloir de Dantzig en 1939. Dans les deux cas la raison invoquée par le régime nazi a été la nécessité de venir en aide aux germanophones installés dans des territoires désormais étrangers et exposés de ce fait à des représailles et à des vexations. Parmi ces dernières l’oppression de la langue et de la culture allemandes est systématiquement mentionnée.

11  Voir à ce propos les développements de Gabriel Bergounioux dans l’introduction pour son anthologie de la pensée linguistique en France (Bergounioux 1994).

Haut de page

Pour citer cet article

Référence papier

Sergueï Tchougounnikov, « Potebnja, Aleksandr. La pensée et le langage »Histoire Épistémologie Langage, 46-1 | -0001, 235-242.

Référence électronique

Sergueï Tchougounnikov, « Potebnja, Aleksandr. La pensée et le langage »Histoire Épistémologie Langage [En ligne], 46-1 | 2024, mis en ligne le 03 juillet 2024, consulté le 11 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/hel/5365 ; DOI : https://doi.org/10.4000/11y11

Haut de page

Auteur

Sergueï Tchougounnikov

Université de Bourgogne, Centre Pluridisciplinaire Textes et Cultures

Articles du même auteur

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search