1Cette contribution se veut un plaidoyer pour initier l’histoire de l’étude de la grammaticalisation bien avant l’apparition d’un concept portant une désignation correspondante. Ce faisant, il est nécessaire de traiter d’auteurs pouvant paraître obsolètes et de spécialistes de la grammaticalisation qui ne viendraient pas non plus à l’esprit dans un exposé sur la grammaticalisation, notamment pour des marqueurs d’aspectualité ou d’évidentialité (e.g. Haßler 2011). Il semble toutefois intéressant, dans un contexte d’histoire de la linguistique, de constater que les problèmes de l’évolution de significations grammaticales non référentielles à partir de significations lexicales ont été perçus il y a longtemps, avant même l’existence d’un concept de grammaticalisation et l’existence d’une science linguistique institutionnalisée.
2Dans le cadre d’une telle étude, qui ne peut évidemment pas s’appuyer sur des désignations fixes du concept de grammaticalisation, il faut procéder de manière onomasiologique et supposer que les approches conceptuelles des processus de grammaticalisation dans les textes étaient en cours de développement (Haßler & Neis 2009 : 84, 104, 107-110). Il est donc d’autant plus important de définir d’emblée des points de repère pour ce qui est considéré comme des caractéristiques de la constitution du concept de grammaticalisation.
3Le terme de « grammaticalisation », d’un point de vue moderne (e.g. Lehmann 1985 ; Traugott & Heine 1991 ; Hopper & Traugott 1993), s’applique à la fois aux faits synchroniques et diachroniques. En synchronie, la grammaticalisation correspond à un élément morphosémantique ou discursif (par exemple, I think devenu une particule uniforme, voir Aijmer 1996 ; Brinton & Traugott 2005 : 22). Du point de vue diachronique, il s’agit d’examiner comment des éléments lexicaux peuvent remplir des fonctions grammaticales en perdant partiellement leur signification lexicale. Un élément grammatical est donc une forme ou une opération qui sert à former des expressions selon des règles, c’est-à-dire qui permet l’accès analytique. À titre d’exemple, citons les verbes de mouvement français et espagnol aller et ir qui, dans la périphrase aller faire qqch. et ir a hacer, ont perdu la caractéristique sémantique du « mouvement » et expriment systématiquement des événements futurs. Dans le processus de grammaticalisation, on passe donc d’une unité linguistique plus autonome à une unité linguistique plus solidement intégrée au système. Pour le locuteur, cela signifie qu’il perd la liberté de manipuler les unités linguistiques selon ses besoins communicatifs et que c’est la grammaire qui lui dicte comment les utiliser.
4La distinction entre lexicalisation et grammaticalisation correspond également à l’attribution des types de mots aux mots de contenu (content words) et aux mots de fonction (function words), ces derniers comprenant les prépositions, les conjonctions, les pronoms et les démonstratifs :
Frequently it can be shown that function words have their origin in content words. When a content word assumes the grammatical characteristics of a function word, the form is said to be “grammaticalized”. Quite often what is grammaticalized is not a single content word but an entire construction that includes that word, as for example Old English ƥa hwile ƥe “that time that” > hwile “while” (a temporal connective) (Hopper & Traugott 1993 : 4).
5Un critère très fiable pour déterminer la présence d’une notion de grammaticalisation dans des textes anciens serait la constatation que l’on trouve également chez Antoine Meillet (1912) selon laquelle l’effacement du sens et l’affaiblissement de la forme des mots accessoires vont de pair. Nous considérons également comme des approximations d’un concept de grammaticalisation l’hypothèse selon laquelle les mots ne sont pas utilisés dans leur signification lexicale primitive, mais avec une signification plus générale, ainsi que l’explication étymologique de la signification des mots fonctionnels par des lexèmes ayant une signification lexicale. De même, le fait de considérer des constructions composées de plusieurs mots comme une unité et de leur attribuer un sens unique peut déjà être considéré comme une étape précoce sur la voie de la grammaticalisation.
6Dans notre recherche sur de tels points de repère, nous ne prétendons pas à l’exhaustivité, il s’agit plutôt d’inciter les historiographes de la linguistique à écrire une histoire de la réflexion sur la grammaticalisation dans différentes traditions.
7Déjà dans la première grammaire imprimée d’une langue vernaculaire européenne, écrite en espagnol, Antonio de Nebrija (1444-1522) avait accepté des prépositions composées à côté des prépositions simples et les avait considérées comme équivalentes aux cas latins. Le latin abonde en prépositions par lesquelles celui-ci distingue de nombreuses manières de signifier ; comme l’espagnol en a peu, il ne peut que confondre les significations. Des prépositions sont alors combinées en une nouvelle, comme a cerca, de dentro, adefuera et changent de signification, comme la préposition cerca « près », qui signifie tantôt la proximité du lieu (yo moro cerca de la iglesia « j’habite près de l’église »), la proximité de l’affection et de l’amour (yo estoy bien quisto cerca de ti « je suis bien près de toi ») ou encore la proximité de la possession (yo tengo dineros cerca de mi « j’ai de l’argent près de moi », où cerca n’indique plus la proximité spatiale mais la possession). Le mot cerca a donc subi une généralisation et une abstraction de sens dans son utilisation comme préposition, de sorte que trois prépositions lui correspondent en latin (apud, erga, penes). La reconnaissance d’une telle évolution de la signification en rapport avec une utilisation comme mot fonctionnel peut tout à fait, à notre avis, être considérée comme une anticipation du processus de grammaticalisation :
- 1 « Pueden las preposiciones componerse unas con otras, como diciendo: acerca, de dentro, adefuera. L (...)
Les prépositions peuvent être composées les unes avec les autres, comme pour dire : à propos de, à l’intérieur, à l’extérieur. Les Latins abondent en prépositions par lesquelles ils distinguent de nombreuses façons de signifier ; et parce que notre langue en a peu, elle ne peut que confondre les significations. Comme cette préposition « près », signifie parfois la proximité du lieu, comme « j’habite près de l’église » ; parfois la proximité de l’affection et de l’amour, comme « je suis bien près de toi » ; parfois, la proximité de la seigneurie, comme « j’ai de l’argent près de moi » ; mais le latin a des prépositions différentes, et pour la première, il dit « apud » ; pour la deuxième, « erga » ; pour la troisième, « penes » ; cette même préposition « por », soit signifie la cause, comme « pour l’amour de toi » ; soit signifie le lieu d’où, comme « pour le champ » ; pour la première, on dit « propter », pour la deuxième « per », ou signifie en place, comme on dit : « téngolo por padre », pour dire « à la place du père », et pour cela il dit « pro ». Les prépositions servent, comme nous l’avons dit, à montrer la diversité de la signification des cas, comme « de », pour montrer à qui appartient quelque chose, ce qui est le deuxième cas ; « a », pour montrer à qui nous profitons ou commençons, ce qui est le troisième cas ; « a », ce même, pour montrer le quatrième cas dans les noms propres, et parfois même dans les noms communs1.
8Au xviie siècle, on partait d’une division des mots en radicaux et particules et les différentes tentatives d’attribuer des significations aux particules ou de les remplacer par des mots porteurs de sens avaient un objectif d’explicitation. Le fait de considérer des constructions composées de plusieurs mots comme une unité qui remplit une fonction unique était déjà courante dans les grammaires du xviie siècle pour le cas des prépositions. Ainsi, Laurent Chiflet décrit les prépositions surtout par rapport aux cas qu’elles régissent, mais parle de « plusieurs prépositions, qui sont composées de l’article à, comme la locution prépositive à côté de » :
Plusieurs Prépositions, qui sont composées de l’article, à, regissent le genitif : comme ; à costé de moy, à l’endroit de cette maison là ; à pair de moy […] (Chiflet 1659 : 117).
9Chiflet décrit même des « aduerbes, dessus, dessous, dedans, dehors, qui deuiennent quelquefois prépositions » (ibid. : 120), présupposant un changement de signification parallèle au passage à une autre partie du discours (ibid. : 106).
10Dans le cas des conjonctions, il décrit leur composition à partir de la conjonction que qui dérive du latin quod et qui les fait devenir conjonctions :
La plus part des Conjonctions sont composées de la Conjonction Que, la quelle exprime la conjonction latine, Quòd : comme ; Bien que, Quoy que, Pourveu que &c. Cette mesme conjonction. Que, estant jointe à plusieurs Prepositions, les fait deuenir Conjonctions ; comme ; Auant que, Autant que, De mesme que &c. (ibid. : 123).
11L’exemple de Chiflet est représentatif d’un grand nombre de grammaires d’autres langues, dans lesquelles des locutions composées de plusieurs mots assument la fonction de signes grammaticaux tels que des prépositions ou conjonctions.
12Les explications sur les verbes auxiliaires se rapprochent encore plus de l’idée de grammaticalisation. Ainsi, la Grammaire de Port-Royal traite des « verbes auxiliaires des langues vulgaires » dans un chapitre à part, dans lequel il est question de l’usage de certains verbes, donc pas de leur signification de base :
C’est l’usage de certains verbes, qu’on appelle Auxiliaires, parce qu’ils servent aux autres pour former divers temps, avec le participe prétérit de chaque verbe (Arnauld & Lancelot [1660] 1803 : 369).
13Outre les verbes auxiliaires français être et avoir, les verbes allemands werden « devenir » et wollen « vouloir » sont également mentionnés, sans toutefois être détaillés. Pour être, l’explication est facile, car il s’agit, selon la théorie syntaxique de la grammaire de Port-Royal, du verbe substantif qui, de toute manière, exprime l’affirmation avec un attribut, rendant plausible son utilisation dans des constructions passives (je suis aimé, vous êtes aimé). En revanche, l’auxiliaire avoir serait beaucoup plus étrange et difficile à expliquer :
L’autre verbe auxiliaire, avoir, est bien plus étrange, et il est assez difficile d’en donner la raison (ibid. : 370).
14On reconnaît au verbe auxiliaire avoir la propriété de former tous les temps du passé exprimés en latin par un mot, à l’exception du passé simple (ibid. : 371).
| amavi |
j’ai aimé |
| amaveram |
j’avois aimé |
| amavissem |
j’aurois aimé, j’eusse aimé |
| amavero |
j’aurai aimé |
| amavisse |
avoir aimé |
15La figure 1 montre la conjugaison du verbe plein avoir dans le sens de posséder et son utilisation comme auxiliaire avec une signification modifiée pour la conjugaison d’autres verbes.
Figure 1. L’auxiliaire avoir (Arnauld & Lancelot 1803 [1660] : 372).
16Ces constructions des langues vulgaires sont déclarées étranges et leur origine est considérée comme allemande. On trouve tout aussi étrange que les participes ne changent pas en fonction du genre et du nombre du sujet ou du complément d’objet dans ces langues :
Mais si cette façon de parler, de toutes les langues vulgaires, qui paroît être venue des Allemands, est assez étrange en elle-même, elle ne l’est pas moins dans la construction avec les noms qui se joignent à ces prétérits formés par ces verbes auxiliaires et le participe (ibid. : 370).
17Antoine Arnauld et Claude Lancelot ont ainsi compris que certains emplois des verbes être et avoir se démarquaient des autres mais n’ont cependant pas expliqué ce phénomène dont ils avaient attribué l’origine au contact avec la langue allemande. Sans avoir compris l’ampleur de la grammaticalisation, ils ont repéré l’étrangeté de certains emplois de ces verbes dans lesquels ils ne signifiaient pas l’existence (être) ni la possession (avoir).
18Bien que l’examen de constructions composées de plusieurs mots avec une signification généralisée et modifiée n’ait pas été rare dans les grammaires du xviie siècle, il se faisait de manière subordonnée à la structure qui s’orientait vers la description des parties du discours.
- 2 Pour des informations plus approfondies sur la notion de particules, voir Haßler 2007 ; Zwartjes 20 (...)
19La notion de « particule » était déjà bien ancrée dans la tradition grammaticale latine, même si les critères de sa définition variaient. Une classification binaire de base des mots est mentionnée dans les Institutiones Grammaticae de Priscien (vie s. ap. J.-C.), elle note alors une opposition entre les mots ayant un sens fixe ou certain, tel que les noms et les verbes, et les mots dépourvus d’un tel sens, comme les prépositions2. On considérait généralement qu’il existait deux catégories de mots (Maat 2009 : 160) : la première, souvent appelée racine, regroupant les termes ayant un contenu conceptuel et la seconde, appelée particule, comprenant les mots relationnels tels que les conjonctions, les prépositions et les articles. Quelques auteurs ont adopté trois types de mots en distinguant, outre les particules, les nomina et les verba, mais cela n’a rien changé à la définition vague des particules, telle qu’ici, en tant que désignations de circonstances diverses.
- 3 « Die Wörter sind Bilder der Gedancken: Die Gedancken aber gründen sich auf Sachen. Gleichwie nun d (...)
Les mots sont des images de la pensée : les pensées, elles, se fondent sur des choses. Or, de même que les choses du monde sont de trois sortes / en ce que certaines représentent une certaine chose / d’autres un certain état d’une chose / et d’autres encore une certaine circonstance d’une chose ou d’un état : de même il y a trois sortes de mots / Nomina ou noms de certaines choses / Verba ou mots de certains états / et Particulas ou petits mots de diverses circonstances3.
20La raison épistémologique de John Locke plaide également en faveur de l’utilisation de la notion de particule, selon laquelle les mots, dans leur signification primaire, représentent des idées que le locuteur a dans son esprit, tandis qu’en tant que particules, ils désignent des relations entre les idées. On ne peut pas décrire ces particules dans les dictionnaires, car elles ont généralement des significations très différentes, voire opposées. Ce sont toutes des marques d’une action ou d’un signe de l’esprit ; et donc, pour les comprendre correctement, il faut étudier avec diligence les différentes vues, postures, positions, tours, limitations et exceptions, et plusieurs autres réflexions de l’esprit, pour lesquelles nous n’avons pas de noms ou des noms très déficients :
The words whereby it signifies what connexion it gives to the several affirmations and negations, that it unites in one continued reasoning or narration, are generally called particles: and it is in the right use of these that more particularly consists the clearness and beauty of a good style. […] They are all marks of some action or intimation of the mind. Neither is it enough, for the explaining of these words, to render them, as is usual in dictionaries, by words of another tongue which come nearest to their signification: for what is meant by them is commonly as hard to be understood in one as another language. They are all marks of some action or intimation of the mind; and therefore to understand them rightly, the several views, postures, stands, turns, limitations, and exceptions, and several other thoughts of the mind, for which we have either none or very deficient names, are diligently to be studied. Of these there is a great variety, much exceeding the number of particles that most languages have to express them by: and therefore it is not to be wondered that most of these particles have divers and sometimes almost opposite significations (Locke [1690] 1894 : III, VII, 98-99).
21L’idée que la grammaire et le lexique sont deux composantes fondamentales de la langue qui, d’une part, se complètent nécessairement, mais qui, d’autre part, s’opposent, voire s’excluent, a été ébranlée lorsque les missionnaires ont considéré des éléments de langue comme des morphèmes flexionnels, mais en leur attribuant également des significations lexicales. La plupart des missionnaires appelaient ces éléments particules.
22Le prêtre augustinien Diego Serrano Cardona de Basalenque (1577-1651) a ajouté à son Arte de la lengua matlaltzinga mui copioso (1640) un Tratado de las partículas avec son propre titre et un prologue, qui est une sorte d’introduction théorique dans laquelle est défini le concept de particule. La compilation d’un « traité » indépendant sur les particules situées entre la grammaire et le dictionnaire, dans lequel les particules sont classées par ordre alphabétique, constitue une nouveauté (Zwartjes 2020 : 96).
23Basalenque (1640) explique ainsi que certains adverbes sont, en réalité, des particules et les inclut donc dans le Tratado au lieu de les placer dans les listes de mots alphabétiques d’adverbes de l’Arte. L’une des principales raisons est qu’il existe des morphèmes liés ayant une signification adverbiale, correspondant, dans la traduction espagnole, à des adverbes espagnols. Basalenque savait qu’au moins certains « adverbes » sont des morphèmes liés, qui se présentent en même temps que la racine verbale, formant ainsi un seul mot phonologique. Certaines « particules » expriment le temps, l’aspect ou la modalité (Zwartjes 2020 : 100). Basalenque (1975 [1642]) se concentre sur les particules interposées, telles que les causatifs -be-, -te-, -to- et le réflexif -te- qui apparaissent entre le marqueur d’argument sujet et la racine du verbe. Ces particules donnent un sens supplémentaire à l’énoncé qui est indépendant de la signification du verbe. Le préfixe qui- (ki-) est mentionné comme forme de citation pour les verbes, mais il apparaît également avec les phrases déterminatives, adjectives, adverbiales et prépositionnelles, ce qui donne l’impression d’une fonction prédicative. Il existe également des particules qui apparaissent entre l’argument sujet et la racine du verbe et qui expriment une signification aspectuelle, par exemple :
- bura est utilisé lorsqu’une action est terminée (e.g. quiere decir acabado todo) ;
- cana est utilisé lorsqu’on termine une action à temps (e.g. hacer la accion a buen tiempo) ;
- muntexi est utilisé lorsqu’une action est faite rapidement (e.g. dice hacer presto la accion) ;
- nen est utilisé lorsqu’une action est « en route » ou « en transit » (e.g. de camino, quando caminaba) (Zwartjes 2020 : 102-104).
24Toutes ces particules expriment des catégories grammaticales et sont indépendantes de la signification lexicale des mots auxquels elles sont associées. Les significations exprimées sont donc considérées comme grammaticalisées pour la langue Matlatzinca, indépendamment du fait qu’il existe des moyens d’expression grammaticalisés pour elles dans les langues européennes connues. Cette vision strictement synchronique était obligatoire pour les grammaires missionnaires, car il n’y avait pas connaissance d’éventuelles formes lexicales de départ, comme un lexème pour « ouï-dire », à partir duquel la particule évidentielle -ki aurait pu être développée.
25Par exemple, Diego de Galdo Guzmán (1600-1649) identifie, dans la langue amérindienne du Mexique, des particules qui ne signifient souvent rien mais qui restent nécessaires à la compréhension. Il parle également d’une particule (on) qui serait placée devant un verbe en tant qu’élément de formation de mot et qui indiquerait une distance spatiale ou temporelle et remonterait à un mot qui signifierait « en bas » :
Es mucho de notar, que ay en esta lengua dos particulas que muchas vezes no significan en si nada, mas de adorno, y estas son, in, ca, pero son tan necessarias, que en algunas partes no seria intelligible lo que se dize sin ellas. Y algunas vezes el in (y las mas vezes) sirue de relativo, assi como inoquichiuh, que quiere dezir, el que lo hizo, ò el que hizo esto. […] Ay otra partícula qual es on la qual se antepone algunas vezes al verbo, para denotar distancia de lugar y tiempo, assi como si yo estuviesse en alto y hablasse de los de abaxo, diria yo nonte moa, que quiere dezir ya abaxo. De manera que si todos estuuiessen arriba, para dezir, que ya abaxo, diré, yenitemo, que quiere dezir, ya abaxo (Galdo Guzmán 1642 : 199).
Il est tout à fait remarquable qu’il y ait dans cette langue deux particules qui souvent ne signifient rien en elles-mêmes, mais existent seulement comme ornement, et ce sont, in, ca, mais elles sont si nécessaires que dans certaines parties ce qui est dit ne serait pas intelligible sans elles. Et parfois le in (et la plupart du temps) sert de relatif, ainsi comme inoquichiuh, qui signifie, celui qui a fait ça, ou celui qui a fait ceci. […] Il y a une autre particule qui est on qui est parfois placée avant le verbe, pour indiquer la distance de lieu et de temps, comme si j’étais en haut et que je parlais de ceux qui sont en bas, je dirais yo nonte moa, ce qui signifie déjà en bas. De manière que si tous les hommes se trouvaient en haut, pour dire qu’ils sont en bas, je dirai yenitemo, qui signifie déjà en bas (notre traduction).
26En nahuatl, Agustín de Vetancourt constate également des particules qui remplissent certaines fonctions grammaticales, pour marquer le pluriel par exemple. Il suppose une signification abstraite, valable pour toutes les déclinaisons, ainsi qu’un lien avec des mots comme les pronoms ou les possessifs :
[…] se distinguen las declinaciones por las particulas de plural. Primera declinacion de la particula me; Todos los nombres substantibos acabados tl. mudã su terminacion en la particula me puestos en plural, como ichcátl, la oveja, ichcamè, las ovejas. Segunda declinacon de la particula Tin: Tercera declinacion de la particula Que. Quarta declinacion : Todos los nombres que estuvieren con las particulas reverenciales tzin, ò tzintli, diminutivas ton, ó tontli, pól, ó pil, y çolli, tienen plural en la manera siguiente. A la particula tzintli corresponde el plural tzíntzíntín, como tlacàtzintli, plur. tlacatzitzintin […] Quinta declinacion de la particula huan (Vetancourt 1673 : F2-F3v.)
[…] les déclinaisons sont distinguées par les particules du pluriel. Première déclinaison de la particule me ; Tous les noms se terminant par tl. font au pluriel leur terminaison avec la particule me (placée au pluriel), comme ichcátl, le mouton, ichcamè, les moutons. Deuxième déclinaison de la particule Tin : Troisième déclinaison de la particule Que. Quatrième déclinaison : Tous les noms qui sont avec les particules révérencielles tzin, ou tzintli, diminutif ton, ou tontli, pól, ou pil, et çolli, ont le pluriel de la manière suivante. A la particule tzintli correspond le pluriel tzíntzíntín, comme tlacàtzintli, plur. tlacatzatzitzintin […] Cinquième déclinaison de la particule huan (notre traduction).
27Pour expliquer le fonctionnement de ces particules, Vetancourt utilise une comparaison avec le corps humain et les considère comme les jointures, les muscles et les ligatures du langage :
[…] se hallan particulas, articulos, y ligaduras, que sirven á las partes: que assi como en el compuesto humano ay artejos, musculos, y ligaduras, que ayudan à las partes principales: […] (Vetancourt 1673 : F16).
[…] il y a des particules, des articles et des ligatures, qui servent les parties : comme dans le corps humain il y a des jointures, des muscles et des ligatures, qui aident les parties principales : […] (notre traduction).
28Même dans la description de particules exprimant la dépréciation, le regret ou l’appréciation, on fait abstraction des significations lexicales de la base et l’expression de ces appréciations est attribuée à la seule particule, comme on peut le voir dans les deux citations suivantes de Manuel Pérez et de Antonio Vartez Gastelu :
La particula Tzintli que con los Posessivos es Tzin significa unas vezes, lastima o diminucion del Nombre con quien se compone, Vg. Icnotlacatl el pobre, Icnotlacatzintli. Pobrecito. […] La partícula Tontli significa diminucion, pero se distingue de la diminucion de Tzintli en que este significa con lastima, Tontli, con algun desprecio, como dixeramos: Hombresillo, Oquichtontli. Hombre digno de reverencia : Oquichtzintli, Hombresito, con lastima, lo mismo (Pérez 1713 : 7-8).
La particule Tzintli qui avec le Possessif est Tzin signifie parfois, pitié ou diminution du Nom avec lequel elle est composée, par exemple Icnotlacatl le pauvre, Icnotlacatzintli. Pauvre petit. […] La particule Tontli signifie diminution, mais elle diffère de la diminution de Tzintli en ce que cette dernière signifie avec pitié, Tontli, avec un certain mépris, comme on dit : Petit homme, Oquichtontli. Homme digne de révérence : Oquichtzintli, Hombresito, Petit bonhomme, avec pitié, la même chose (notre traduction).
Lo que significan estas particulas, es lo siguiente, tzin, y tzintli, significan reverencia, ò lastima: reverencia quando se componen con nombres à quien se deve v. g. notheotzin, mi Dios : theotlacatzintli, persona Divina. Lastima quando el nombre con quien se compone la causa v. g. cocoxqui, enfermo: cocoxcatzintli: las particulas ton, y tontli, significan diminucion, ó vituperio de la cosa, que significa el nombre con quien se componen, v. g. ichcatontli, ovejuela chichiton, perrillo. La particula pol, significa muchedumbre de lo que significa el nombre con vituperio, v. g. tlahuancapol, borrachote, de tlahuanqui. La particula pil, significa diminucion con lastima, y amor. v. g. ichcapil, de ichcatl, &c. (Gastelu 1716 : F4).
Ce que ces particules signifient, c’est ce qui suit : tzin, et tzintli, signifient révérence, ou pitié : révérence quand elle est composée avec des noms auxquels elle est due ; par exemple, notheotzin, mon Dieu : theotlacatzintli, personne divine. [Il signifie] pitié lorsque le nom avec lequel la cause est composée, par exemple cocoxqui, malade : cocoxcatzintli : les particules ton, et tontli, signifient diminution, ou vitupération de la chose, qui est signifiée par le nom avec lequel elles sont composées, par exemple ichcatontli, mouton chichiton, petit chien. La particule pol, signifie une multitude de ce que le nom signifie avec vitupération, par exemple tlahuancapol, ivrogne, de tlahuanqui. La particule pil, signifie la diminution avec la pitié et l’amour, par exemple, ichcapil, de ichcatl, etc. (notre traduction).
29Les différentes modalités exprimées par ces particules ne font pas l’objet d’études sur une grammaticalisation dans les langues européennes. Néanmoins, les grammairiens ont remarqué que les particules possèdent une signification indépendante des mots auxquels elles sont ajoutées et qu’elles la projettent ensuite sur le mot concret en question.
30Il existe des descriptions de langues amérindiennes classant par ordre alphabétique les particules attachées aux verbes et décrivant leurs significations, comme l’Arte de la lengua maya (San Buenaventura 1684) de Gabriel de San Buenaventura. Les premières particules décrites y expriment l’affirmation, l’exécution habituelle d’une action, la futurité ou l’absence d’une condition. Ce qui est remarquable ici, c’est l’établissement d’une relation avec certains pronoms qui ont la même signification et leur possibilité d’utilisation avec différents éléments syntaxiques au-delà des verbes.
Particulas mas notables, que varian los verbos, dispuestas por el Abecedario.
a: Esta letra se pone al cabo de la oracion en respuesta: vg. Vinicech vaaoocçic inthanbe? Responde. Vinicen a. Eres hombre para hazer lo que digo? y como que soy; afirmando.
ach: Esta propuesta à algunos pronombres significa lo mismo que ellos, con alguna continuacion, abundancia, ó costumbre; vg. Tuz mentira : ahtuz ach, el que tiene costumbre de mentir.
achac : Esta significa Sin, l. sinque, y lleva á los verbos activos á futuro: vg. Ma abinel achac valab tech : no te vayas sinque te lo diga ; l. sin decirtelo.
Lleva â los de la primera conjugacion â presente; v. g. Ma vchac abinel ti caan, achac v haval açipil ; no puedes ir al Cielo sin dexar tu culpa, ó sino, que dexes tu culpa.
Quando es proposicion, significa Sin, y entonces va con nombres; vg. Mabal vchuc tahmen achac yanat Dios, no podemos nada sin la voluntad de Dios.
Tambien se varia con el pronombre En Ech, Mabal vchac tamenel achaeen; nada puedes sin mi (San Buenaventura 1684 : 20).
Les particules les plus notables, qui modifient les verbes, classées par l’alphabet.
a : Cette lettre est placée à la fin de la phrase en réponse : par exemple : Vinicech vaaoocçic inthanbe ? Réponse. Vinicen a. Êtes-vous un homme pour faire ce que je dis ? et comme je le suis ; affirmatif.
ach : Cette proposition ajoutée à certains pronoms signifie la même chose qu’eux, avec une idée de continuation, abondance, ou coutume ; par exemple Tu mens : ahtuz ach, celui qui a l’habitude de mentir.
achac : Cela signifie sans, 1° sans que, et s’applique aux verbes actifs au futur : par exemple Ma abinel achac valab tech : ne pars pas sans que je te le dise ; 1° sans te le dire.
Il donne lieu à ceux de la première conjugaison au présent ; par exemple : Ma vchac abinel ti caan, achac v haval açipil ; tu ne peux pas aller au Ciel sans laisser ta culpabilité, ou bien, laisse ta culpabilité.
2° Lorsqu’il s’agit d’une proposition, il signifie Sans, et s’accompagne alors de substantifs ; par exemple : Mabal vchuc tahmen achac yanat Dios, nous ne pouvons rien faire sans la volonté de Dieu.
Il peut également varier avec le pronom En Ech, Mabal vchac tamenel achaeen ; tu ne peux rien faire sans moi (notre traduction).
31Dans l’exemple suivant, tiré d’une description d’un missionnaire jésuite, la particule ro, qui peut être ajoutée aux noms et aux verbes, se voit attribuer les significations d’« accord », de « conséquence de quelque chose », voire d’« opposition » dans le contexte de la négation.
Explicacion y uso de algunas particulas: […] Ro, esta particula se pospone à nombres, y verbos, y significa vnas vezes, el assenso que damos à lo que otro quiere, ò pide ; v. g. Yarero, pui sie taiquia nero, norabuena, vèn quando quisieres. Con esta particula se hazen estas, y semejantes oraciones: Si es hombre, que mucho que enferme, Achanero, ticuca huma. Otras vezes significa lo mesmo que pues; v. g. Piomaro piti, pues llevalo tu. Pospuesta à la negacion voy, significa algunas vezes pero; v. g. Bueno es esto, pero yo no lo quiero. Tiuri chuze voyro naboroo. Otras vezes significa porque afirmativo; v. g. Porquè gustais tanto de las baynillas? Y responde, titheyero bisamo, porque nos guelen bien (Compañía de Jesús 1699 : 78-79).
Explication et usage de certaines particules : […] Ro, cette particule se place après les noms et les verbes, et signifie parfois l’assentiment que l’on donne à ce qu’un autre veut ou demande ; par exemple : Yarero, pui sie taiquia nero, en temps voulu, viens quand tu veux. Avec cette particule, ces prières et d’autres phrases similaires sont faites : Si c’est un homme, combien il est malade, Achanero, ticuca huma. D’autres fois, il a la même signification que alors ; par exemple : Piomaro piti, alors prenez-le. Postposé à la négation voy, il signifie parfois mais ; par exemple : Eh bien c’est ça, mais je n’en veux pas. Tiuri chuze voyro naboroo. D’autres fois, il signifie parce que, affirmatif ; par exemple : Pourquoi aimez-vous tant la vanille ? Et de répondre, titheyero bisamo, parce qu’ils sentent bon pour nous (notre traduction).
32Comme le montrent ces exemples, l’utilisation extensive et élargie du terme particule dans la description des langues amérindiennes a conduit à un rapprochement avec le concept de grammaticalisation. L’utilisation du mot espagnol partícula s’est avérée pratique, notamment dans les descriptions de langues extra-européennes dans les écrits missionnaires, car il permettait de saisir de manière non biaisée des structures linguistiques étrangères pour lesquelles il n’existait pas d’autres catégories. L’explication des particules en tant qu’éléments ayant une signification non représentative, abstraite et modifiable, pouvant être associée à différents signes linguistiques, y a notamment contribué. Parfois, une relation est également établie avec un mot à signification fixe dont la particule est dérivée. De tels travaux ont également renforcé l’idée que des constructions de plusieurs mots peuvent acquérir une signification commune et être utilisées comme particules, bien que le sens originel de particule en tant que « petite partie » ait été perdu depuis longtemps. L’un des déclencheurs de l’approche de la notion de grammaticalisation a également été l’hypothèse de significations apparaissant dans plusieurs catégories exprimées par une particule et pour lesquelles il n’existe pas d’équivalents dans les langues européennes.
33Le classement parmi les particules de mots aux significations problématiques à expliquer était manifestement un problème qui se posait dans toute l’Europe. Nicolas Beauzée le critique dans l’article « Particule » de l’Encyclopédie, notamment en raison de l’utilisation abusive du terme particule pour des mots déclinables :
Le véritable abus consiste en ce qu’on a appellé particules, non-seulement les mots indéclinables, mais encore de petits mots extraits des especes déclinables : il n’est pas rare de trouver, dans les méthodes préparées pour la torture de la jeunesse, la particule SE, les particules SON, SA, SES ou LEUR ; & l’on sait que la particule ON y joue un rôle important. C’est un abus réel, parce qu’il n’est plus possible d’assigner un caractere qui soit commun à tous ces mots, & qui puisse fonder la dénomination commune par laquelle on les désigne (Beauzée 1765 : XII, 99-100).
34En outre, au xviie comme au xviiie siècle, des morphèmes de flexion sont couramment appelés particules. La conception des particules en tant qu’éléments situés en deçà du niveau du mot proprement dit semble être déterminante, peu importe que ces éléments puissent apparaître de manière indépendante ou qu’ils ne soient que des éléments constitutifs des mots.
35À la fin du xviiie siècle, la notion de particule a connu un nouvel essor et des tentatives de représentation ont vu le jour pour expliquer l’usage propre et différent de telles unités linguistiques par l’évolution des significations lexicales vers les significations grammaticales et pragmatiques. On peut supposer que les descriptions des langues amérindiennes, généralement rédigées en espagnol, ont pu jouer un rôle dans ce processus, du moins pour le Fundamento del vigor y elegancia de la lengua castellana, expuesto en el propio y vario uso de sus partículas (Garcés 1791) de Gregorio Garcés (1733-1805).
36Garcés attribue aux particules un rôle important dans la communication, dans la mesure où elles sont responsables de la force et de la cohésion de la pensée, conférant au discours vigueur et clarté, mais aussi perfection et élégance :
Las partículas no son otra cosa sino aquellas menudas partes, que forman y dan fuerza á aquella íntima union que debe llevar consigo un compuesto y acabado raciocinio; cuyas partes así deben de unirse, y darse por este medio vigor y claridad, que finalmente resulte dellas un perfecto y bien regulado discurso: y como este ni pueda ni deba ser, y llamarse perfecto, no siendo las partes que lo constituyen en sí mismas perfectas, yendo ademas natural y propiamente unidas; de aquí nace que debemos traer sumo estudio en conocer naturaleza, y usar con propiedad y elegancia deste tan necesario enlace, ó vínculo; avisándonos que tan solo el nervio, ó vigor del discurso, sino la flor (por decirlo así) y nata de su elegancia depende tambien desta union, ó enlace de las partes (Garcés 1791 : I, XXIX).
Les particules ne sont autre chose que ces parties minuscules qui forment et donnent de la force à cette union intime qui doit porter avec elle un raisonnement complet et achevé ; dont les parties doivent ainsi s’unir, et par là recevoir de la vigueur et de la clarté, pour qu’il en résulte enfin un discours parfait et bien réglé : et comme ceci ne peut ni ne doit être, et ne doit pas être appelé parfait, à moins que les parties qui le constituent ne soient elles-mêmes parfaites, étant de plus naturellement et convenablement unies ; il en résulte que nous devons apporter le plus grand soin pour en connaître la nature, et utiliser avec convenance et élégance ce lien ou liaison si nécessaire ; nous avertissant que non seulement le nerf, ou la vigueur de la parole, mais la fleur (pour ainsi dire) et la crème de son élégance dépendent aussi de cette union, ou lien des parties (notre traduction).
37Garcés a ainsi présenté un dictionnaire des particules dans lequel il explique leur signification et leur fonction. Suivant la tradition grecque, il considère que la fonction principale des particules est de relier les mots dans le discours, et qu’elles ont, en outre, la propriété d’embellir et de donner de la force et de la clarté au discours. L’utilisation des particules permet d’obtenir un discours parfait et bien formé. Il existe certes des particules dans toutes les langues, mais ce sont elles qui donnent à chaque langue sa physionomie spécifique. Sans les particules, les langues seraient des bâtiments « de sable, mais sans chaux » (arena, pero sin cal, Garcés 1791 : I, XXX).
38Qu’est-ce qui rapproche donc cet ouvrage, dont l’exécution est bien moins poétique que ne le laisse supposer l’introduction, de la notion de grammaticalisation ? On remarque tout d’abord la description détaillée de locutions composées d’une préposition et d’un nom auxquelles est attribuée une signification commune. Pour la préposition a, cinq d’entre elles sont décrites en détail (a modo, a acción, a tiempo, a lugar, a semejanza), mais Garcés (ibid. : I, 4) mentionne qu’elles sont si nombreuses qu’il pourrait écrire un livre entier sur ce sujet. Les constructions respectives sont accompagnées d’exemples tirés de classiques de la littérature espagnole.
39Une autre approche de la notion de grammaticalisation se trouve dans la présentation de l’utilisation des adverbes comme prépositions. Par exemple, adelante est présenté comme un adverbe temporel :
Adelante. 1.°Es adverbio de tiempo : “Dicen (los tales) … Que adelante habrá tiempo, en que mas fácilmente, y mejor lo puedan hacer.” Gran. en la Guia lib. 1. part. 3. cap. 25. “Pide (Santa Teresa) á quien esto envia, que de aquí adelante sea secreto lo que escribiere” Fr. Luis de Leon en el tit. del cap. 10 de la Vida de la Santa (Garcés 1791 : I, 18).
En avant. 1. Il s’agit d’un adverbe de temps : « Ils (tels) disent… Que plus tard, il y aura un temps où ils pourront le faire plus facilement et mieux ». Gran. dans le Guia livre 1, partie 3. cap. 25. « Elle (Sainte Thérèse) demande à celui qui envoie ceci, que dorénavant ce qu’il écrit soit secret. » Fr. Luis de Leon dans le titre de la Vie de la Sainte (notre traduction).
40Dans l’exemple suivant, il joue toutefois le rôle d’une préposition. Dans ce cas, il est intéressant de noter que la préposition est placée après le groupe nominal qu’elle gouverne, signifiant que, pour Garcés, la fonction syntaxique prévaut sur la linéarité :
Finalmente direis que es preposicion pospuesta á su caso en estos modos de hablar: “La uncion (del Rey Egica) conforme á la costumbre de aquellos tiempos, se hizo nueve días adelante en Toledo un dia de Domingo” (Garcés 1791 : I, 19).
Enfin, vous direz qu’il s’agit d’une préposition postposée à son cas dans ces façons de parler : « La consécration (du roi Egica) selon la coutume de l’époque, se fit neuf jours plus tard à Tolède, un dimanche » (notre traduction).
41Pour además, Garcés cite également une « ancienne signification naturelle » (antiguo natural significado), dont la maxime suivante d’Alphonse le Sage est un exemple : « Lo que es ademas no puede durar » (« Ce qui est de surcroît ne peut durer » Ley 3, tít. 3. part 2, Garcés 1791 : I, 19). Durant le Siècle d’or, ce mot fut employé comme adverbe d’augmentation, ou note de superlatif :
[…] mas en el buen siglo Español usáronla nuestros Autores como adverbio de aumentar, o nota de superlativo; pero de modo que sigue comúnmente al adjetivo, que aumenta; v. gr. “Iba el vencido y asendereado Don Quixote pensativo además por una parte, y muy alegre por otra.” Cerv,. en el Ing. Hid. part. 2. lib. 8. cap. 71 (Garcés 1791 : I, 19).
[…] mais dans le bon siècle espagnol nos Auteurs l’ont employé comme adverbe d’augmentation, ou note de superlatif ; mais d’une manière qui suit communément l’adjectif, qui augmente ; par exemple : « Don Quichotte, vaincu et malmené, allait pensif d’un côté, et très heureux de l’autre » (notre traduction).
42Enfin, le mot y est décrit comme une conjonction, ce qui suppose un nouvel effacement de la signification d’« aller au-delà de la mesure ».
Es asimismo conjuncion : “Ademas junto con la ermita tiene una pequeña casa (el Ermitaño), que él ha labrado á su costa.” Cerv. en el Ingen. Hid. part. 2., lib. 2., cap. 24 (Garcés 1791 : I, 20).
Il s’agit également d’une conjonction : « En plus de l’ermitage, il possède une petite maison (l’Hermite), qu’il a construite à ses propres frais » Cerv. dans l’Ing. hid., part. 2, lib. 2., cap. 24 (notre traduction).
43Garcés donne également des exemples de fusion d’une préposition avec un adverbe, comme debaxo (en bas), dentro (à l’intérieur), dedentro (à l’intérieur), defuera (à l’extérieur), delante (devant), demas (trop), demasiado (trop), desde (de), donde (où), encima (en haut, sur), entorno (autour) auxquels il attribue la fonction unitaire d’une préposition ou d’un adverbe (ibid. : I, 94-106, 117).
- 4 L’approche onomasiologique permet de souligner les points communs entre des phénomènes qui sont par (...)
44Les remarques de Garcés sur les adverbes et les verbes modaux concernent également des changements de sens qui se rapprochent de la notion de grammaticalisation ou plutôt de pragmaticalisation4. Dans le cas de l’adverbe talvez (peut-être), c’est la composition de deux éléments qui est mise en avant, le sens du second pouvant s’effacer :
Tal vez. Este adverbio compuesto, que toca inmediatamente á duda, suele con mucha gracia dividir las partes del sujeto que queremos describir, y en este caso puede perder la segunda parte de su composición, manteniendo entero su significado en el segundo y tercer miembro de la partición, según que lo usa Cervántes describiéndonos el Caballo Pegaso en el Viag. Al Parn. Cap. 8 (Garcés 1791 : I, 270).
Peut-être. Cet adverbe composé, qui touche immédiatement au doute, divise habituellement très gracieusement les parties du sujet que l’on veut décrire, et dans ce cas il peut perdre la deuxième partie de sa composition, en maintenant son sens dans le deuxième et le troisième membre de la partition, comme Cervantes l’utilise pour décrire le cheval Pégase dans le Voyage sur le Parnasse, chap. 8 (notre traduction).
45Du point de vue de la grammaticalisation, les explications sur l’expression composée enhorabuena (félicitations, litt. au bon moment), encore utilisée aujourd’hui comme félicitation, sont également intéressantes. Elle est décrite avec l’expression en hora mala (au mauvais moment), beaucoup moins utilisée et non écrite ensemble aujourd’hui, sous les formes contractées et phonétiquement modifiées Norabuena, Noramala. Garcés mentionne les composants et s’attendait évidemment à ce que l’expression opposée noramala ait les mêmes possibilités d’évolution vers un mot unifié. La fréquence d’enhorabuena dans l’espagnol d’aujourd’hui, comparée à la séquence de mots en hora mala, montre que cette dernière avait peu de chances de s’imposer. La forme contractée noramala (malheureusement) est considérée comme peu utilisée par la Real Academia Española et en hora mala, qui signifie littéralement « à la mauvaise heure », est rare.
Tableau 1. Fréquence d’apparition dans Spanish Web 2023 (esTenTen23) Sketch Engine.
| enhorabuena |
noramala |
en hora mala |
| 11,74 par million de tokens (0,0012 %) |
moins de 0,01 par million de tokens |
moins de 0,01 par million de tokens |
| nombre absolu : 389.027 |
nombre absolu : 77 |
nombre absolu : 68 |
Norabuena. Noramala. Entre las graciosas locuciones que se ha compuesto la lengua Española para expresar en el estilo y trato familiar sus afectos, débense contar las presentes síncopas, formadas de aquella unión de voces en hora buena, en hora mala; y sirve la primera de condescender á aprobar, aunque también participa á veces de la misma fuerza que muestra la segunda en orden á reprehender: “Ármenme norabuena, replicó Sancho; y al momento le traxéron dos pabeses… sin dexarle tomar otro vestido.” Cerv. en el Ing. Hid. part. 2. lib. 8. cap. 53 (Garcés 1791 : I, 180).
Norabuena [« félicitations »]. Noramala [« au mauvais moment »]. Parmi les gracieuses locutions que la langue espagnole a composées pour exprimer dans le style et la manière familiers ses affections, il faut compter les syncopes actuelles, formées de cette union de voix en hora buena [« au bon moment »], en hora mala [« au mauvais moment »] ; et la première sert à condescendre à approuver, bien qu’elle participe aussi parfois avec la même force que la seconde montre pour réprouver : « Armez-moi à la bonne heure, répondit Sancho ; et aussitôt on lui apporta deux pavois sans lui laisser prendre un autre vêtement. » Cerv. dans l’Ing. hid. part. 2. lib. 8. cap. 53 (notre traduction).
46Les explications concernant les verbes modaux deber et poder, que Garcés qualifie de verbo social, sont encore plus révélatrices. Le mot social se réfère aux notions de « nécessité », d’« obligation » et de « possibilité » exprimées par ces verbes. Cependant, il est également fait référence à la possibilité d’exprimer la modalité épistémique, notamment lorsque le verbe deber est utilisé sans la préposition de :
Del verbo social deber. Este verbo social que de su naturaleza impone necesidad ú obligación á la accion que acompaña suele tomar ó dexar la partícula de, sin mas razón que cumplir así al lleno y armonía de la dicción; lo qual para que lo observeis, como es justo, helo aquí sin la dicha partícula en estos exemplos: “No hay duda Pro sino que esta alegación … debe ser de gran precio delante del (Señor).” […] (Garcés 1791 : II, 186).
Du verbe social deber [« devoir »]. Ce verbe social qui, par sa nature, impose la nécessité ou l’obligation à l’action qu’il accompagne, prend ou laisse habituellement la particule de, sans autre raison que de se conformer ainsi à la plénitude et à l’harmonie de la diction ; pour que vous puissiez l’observer comme il se doit, le voici sans ladite particule dans ces exemples : « Il n’y a pas de doute que cette allégation… doive être d’un grand prix devant le (Seigneur). [...] (notre traduction).
47Pour le verbe poder, Garcés part d’un sens absolu (absoluto significado), qui peut cependant être modifié dans différents emplois (Garcés 1791 : II, 188-189).
48Le second exemple d’une approche à la notion de grammaticalisation est le ἔπεα πτερόεντα: or, The diversions of Purley de John Horne Tooke (1736-1812), ouvrage paru en deux parties (1786 et 1805) pour le titre duquel l’auteur avait choisi l’expression de Homère des « mots ailés », en ajoutant le titre trompeur « Les diversions de Purley » qui rappelait la résidence de campagne de son bienfaiteur William Tooke.
49La théorie linguistique de Horne Tooke repose sur l’idée de raccourcis. Il déclare dans le premier chapitre :
Abbreviations are the wheels of language, the wings of Mercury. And though we might be dragged along without them, it would be with much difficulty, very heavily and tediously (Horne Tooke 1857 [1778] : 240).
50Afin de communiquer non seulement les idées constituant la fonction principale du langage, mais aussi de le faire avec la brièveté et la rapidité nécessaires, de nombreux mots ont été raccourcis au cours de l’évolution du langage et sont devenus en partie des morphèmes de formation et de flexion (Christy 2002). L’idée de ramener la flexion et les mots synsémantiques – qui ont avant tout une fonction grammaticale, mais qui n’ont souvent qu’une faible signification indépendante, c’est-à-dire lexicale – à des mots porteurs d’une signification autonome avait déjà été présente chez Georges Dalgarno, John Wilkins, Adam Smith, Charles de Brosses et Antoine Court de Gébelin. Cette idée est complétée chez Horne Tooke par l’affirmation de l’immuabilité des significations « originelles » et de leur validité dans l’état ultérieur de la langue.
Figure 2. La conjonction if (Horne Tooke 1857 [1778] : 52).
51La théorie de l’abréviation de Horne Tooke se déploie notamment dans son explication des conjonctions et des prépositions, en partant de mots ayant des significations lexicales et en les rapportant aux formes matériellement et sémantiquement réduites. Ainsi, la conjonction if serait, en réalité, un verbe utilisé à l’impératif du verbe gothique et anglo-saxon gifan.
52Parmi les prépositions, Horne Tooke discute le mot français chez comme un mot qui n’a pas d’équivalent dans une autre langue. Pour autant, il n’en résulte pas qu’en français actuel, il est associé à une opération mentale particulière ou que les Français adoptent une attitude particulière. Au contraire, il n’existe dans aucune autre langue une corruption comparable du substantif casa :
There is not, for instance, (as far as I am aware,) a preposition in any language answering directly to the French preposition chez. Yet does it by no means follow, that the modern French do therefore employ any operation of the mind, or put their minds into any posture different from their ancestors or from other nations; but only that there happens not to be in any other language a similar corruption of some word corresponding precisely with chez. Which is merely a corruption of the Italian substantive casa: in the same manner as chose is from cosa; or cheval, chemise, chemin, chétif, cher, chenu, chien, toucher, &etc. are corrupted from cavallo, camiscia, camino, cattivo, cavriuolo, caro, canuto, cane, toccare, &c. (Horne Tooke 1857 [1778] : 160-162).
53En rejetant l’approche psychologique du langage, en particulier avec sa théorie de l’abréviation, Horne Tooke a également mis à distance la question de l’influence du langage sur la pensée au sens épistémologique du terme. Selon lui, les différences fondamentales dans les possibilités d’expression des différentes langues n’indiquent pas des différences de pensée entre les locuteurs, mais des processus d’abréviation se déroulant de manière différente.
54Sur la base de sa théorie de la réduction, Horne Tooke a refusé de reconnaître les conjonctions et les prépositions comme des parties de discours particulières, car elles n’ont pas de type de signification particulier et n’ont pas du tout perdu leur sens. La signification de chacune d’entre elles devrait plutôt être déduite d’autres parties du discours par le biais de l’étymologie de la langue en question (Horne Tooke [1778] 1857 : 56).
55Pour autant, Horne Tooke ne souhaite pas que sa théorie de la réduction soit comprise dans le sens d’une réduction ou d’un mépris de la langue. Il s’agit toujours d’améliorations ajoutées à la langue au cours de son développement ou empruntées à d’autres langues :
I beg you likewise to remember, that I by no means include in my assertion, the Abbreviations of language: for they are always improvements superadded by language in its progress; and are often borrowed from some other more cultivated languages. Whereas the original Mother-tongue is always rude and tedious, without those advantages of Abbreviation (Horne Tooke [1778] 1857 : 56).
56L’intention de cet article était d’encourager les historiographes de la linguistique à renoncer à la recherche de termes dans les textes anciens, mais plutôt à chercher des approches de concepts qui ont joué un rôle important ultérieur dans la linguistique. L’approche onomasiologique, qui part des contenus conceptuels, suit leur constitution dans des séries de textes et trouve d’abord des désignations non spécifiques et, en ce sens, fournit un point de départ dépourvu de préjugés. Nous avons identifié des premières grammaires, des écrits de missionnaires et des traités de théorie de la signification comme étant des séries de textes dans lesquelles on peut trouver les origines de l’idée de grammaticalisation en tant qu’affaiblissement de la signification lexicale et développement de la signification grammaticale. Cet article devrait également montrer aux linguistes qui supposent l’origine de leurs concepts dans le passé récent, la nécessité d’un horizon de rétrospection plus large.
57Il a été possible de montrer que l’évolution des mots ayant une signification lexicale vers des mots fonctionnels remplissant des fonctions grammaticales a été reconnue et décrite très tôt dans l’histoire de la pensée linguistique. Chacune de ces réflexions avait son propre objectif et se déroulait dans des contextes historiques spécifiques. L’idée de la grammaticalisation n’a pas surgi de nulle part, mais a su s’appuyer sur des réflexions développées bien avant. La signification abstraite et générale des particules a été déduite de significations lexicales concrètes et les particules décrites comme des signes de significations grammaticales ou pragmatiques. Finalement, des auteurs en sont même venus à expliquer le changement de sens et le raccourcissement des formes.
58L’étude des langues amérindiennes a apporté une contribution importante à la réflexion sur les particules en tant qu’éléments grammaticalisés. Nous avons décrit l’utilisation généreuse du concept de particule dans la description des langues amérindiennes et les efforts philosophiques et épistémologiques pour établir une continuité entre les significations originales et leur validité dans l’état actuel de la langue comme deux voies qui ont pu contribuer à ce développement conceptuel. Il existe probablement d’autres voies vers le concept de grammaticalisation et il est certain que des formes préliminaires de la notion de grammaticalisation apparaissent également chez des auteurs qui n’ont pas été traités dans cet article. Cette contribution se veut un rappel à la prudence dans l’hypothèse de l’origine des concepts linguistiques à une époque donnée ou chez certains auteurs.