- 1 Cf. le compte rendu de la première moitié dans la rubrique « Lectures & critiques », HEL 42(2), 202 (...)
1I. La seconde moitié de Gabelentz and the Science of Language (p. 132-313)1 est une traduction par James McElvenny et Manfred Ringmacher d’Inhalt und Form der Rede (Content and Form of Speech dans la traduction anglaise), soit le troisième chapitre de la quatrième et dernière partie de Sprachwissenschaft, qui est consacrée à la linguistique générale (allgemeine Sprachwissenschaft). Le texte est précédé d’une très brève introduction qui annonce le contenu de ses différentes sections et fournit les explications utiles sur la présentation du texte.
- 2 Soit les pages 333-408, qui correspondent aux pages 317-386 de l’édition courante, basée sur la ver (...)
- 3 Parmi les contributions francophones, voir François 2017 et les deux textes de Gabelentz traduits d (...)
2Malgré sa relative brièveté (75 pages dans la nouvelle édition de 20162), ce chapitre aborde nombre de questions qui valent actuellement à l’auteur un regain d’intérêt : les notions de sujet et de prédicat « psychologiques », sa réflexion sur la place de la syntaxe et l’importance de l’ordre des mots, et sur l’émergence du langage. Il éclaire en outre la relation critique de Gabelentz à l’héritage humboldtien, et notamment son différend avec Steinthal, alors légataire revendiqué de Humboldt (une partie du texte est du reste composée de citations commentées de Humboldt et de Steinthal). Il s’agit donc d’un fragment assez représentatif de la contribution de Gabelentz à la linguistique générale et dont la traduction est bienvenue, s’agissant d’une œuvre encore peu accessible aux non-germanistes3.
3Comme dans leur édition de Sprachwissenschaft, McElvenny et Ringmacher ont pris soin de différencier typographiquement l’édition de 1891 et celle, posthume, de 1901 ; à quoi il faut ici ajouter le texte qui a servi de point de départ à la seconde section du chapitre. Cette section, de loin la plus longue, provient en effet d’une communication présentée quelques années plus tôt par Gabelentz à la Société saxonne des sciences et publiée dans les comptes rendus de cette dernière (Gabelentz 1889). Annoncée comme un fragment d’un ouvrage en cours, elle aura donc connu trois éditions successives. Si la paternité de la deuxième édition de Sprachwissenschaft reste controversée, une comparaison de ces trois versions montre qu’en l’occurrence, malgré l’importance matérielle des ajouts de l’édition de 1901, ceux-ci se sont pour l’essentiel bornés à des apports explicatifs et citationnels. Quelles qu’aient été la nature et l’ampleur des interventions de Schulenburg dans l’édition de 1901, ceci atteste du moins d’une continuité dans la réflexion de Gabelentz, dont témoigne également la section 3 du chapitre, consacrée notamment à l’opposition entre sujet et prédicat psychologiques, et qui s’appuie explicitement sur des travaux antérieurs, dont le plus ancien remontre à 1869 (Gabelentz 1869, 1875 et 1887). Outre les différentes versions du texte, les traducteurs indiquent les paginations des trois éditions de référence de Sprachwissenschaft. On peut en revanche regretter la disparition de la table des matières, très précise, fournie par Gabelentz, et la présence de sauts de page aléatoires, parfois en milieu de phrase, dus à la volonté des éditeurs de respecter typographiquement la pagination de l’édition de 2016 – cela, alors même que, tout comme dans les éditions de référence, les changements de section ne sont quant à eux marqués que par des alinéas. Ces choix ne facilitent pas la lecture et rendent notamment malaisée toute recherche dans le texte.
4Le chapitre se compose de huit sections. La première est consacrée à la notion de Rede que les auteurs traduisent, faute d’autre solution, par speech. La seconde est une longue discussion sur les notions de matière (Stoff, traduit par matter) et de forme (Form), et doit se comprendre comme une réfutation méthodique de la classification steinthalienne entre langues sans forme et pourvues d’une forme. Les sections suivantes abordent notamment les questions de l’ordre des mots et de l’émergence des formes grammaticales. Une lecture un peu attentive y puise également des éléments de contextualisation, qui s’ajoutent à ceux fournis par les contributeurs de la première moitié du livre publié par McElvenny.
- 4 « Eintheilung der Rede in Stoff und Form ». « Division of speech into matter and form » dans la tra (...)
- 5 Fr. : ‘langue et/ou langage’.
- 6 Fr. : ‘phrase, proposition, énoncé’.
5II. Le sens donné par Gabelentz à Rede n’est pas immédiatement évident et, tout comme speech, les termes de discours et d’énoncé, par lesquels ce mot est généralement rendu en français, peuvent prêter à malentendu. Sobrement intitulée Die Rede, avant le long développement de la section 2 consacrée à la discussion de l’héritage de Humboldt4, la première section du chapitre peut passer pour une typologie des énoncés. Elle en fournit en fait, simultanément, le cadre conceptuel général. « La Sprache5 est Rede, annonce d’emblée l’auteur (p. 141), elle est l’expression des pensées, elle est Satz. » 6La superposition de ces trois notions peut dérouter le lecteur moderne, tenté de n’y voir qu’une assimilation de la « langue » à ses réalisations syntaxiques concrètes, mais devient compréhensible en référence à la conception dynamique du langage chez Humboldt. C’est la fameuse thèse de la langue comme ἐνέργεια qui permet d’expliquer l’identification ici assumée entre Sprache et Rede, une Rede dont le Satz est la concrétisation, grammaticale et cognitive. La tonalité des pages suivantes, qui évoquent la nature interlocutive de la Rede, est tout aussi humboldtienne, car il ne faut pas oublier qu’il s’agissait là d’un aspect essentiel, corrélé au précédent, dans la conception du langage chez Humboldt.
- 7 Le couple philosophique ὕλη/εἶδος, ‘matière’ vs ‘forme’, a perdu sa raison d’être dans les sciences (...)
- 8 Entre autres citations de Steinthal par Gabelentz, cf. par ex. p. 187 : les Vorstellungen (représen (...)
6La Rede, dit encore Gabelentz (ibid.) est tout à la fois expression des représentations et expression de leur liaison, « quand bien même cette liaison, resterait très lâche et leur expression très faible ». S’y ajoute ici une critique, voilée mais transparente, à l’adresse de Steinthal. Aussi bien Humboldt que Steinthal voient dans cette distinction entre expression des représentations et expression de leur liaison le fondement logique de la différence entre le lexique (assimilé à la matière, Stoff) et les formes grammaticales, qui unifient et catégorisent cette « matière »7. On mesure au passage toute l’ambivalence de la notion de forme, qui subsume sans exclusive tout à la fois une signification ordinaire, des concepts grammaticaux et une catégorie qu’on qualifiera de cognitive, héritière de l’εἶδος de la tradition philosophique. Steinthal a toutefois complexifié le couple humboldtien en y greffant la distinction herbartienne entre intuition sensible (Anschauung) et représentation (Vorstellung), une distinction qu’il a par ailleurs tendance à durcir en attribuant un rôle proprement métacognitif à la représentation8.
7Dans la perspective de Steinthal, la différence entre lexique et catégories grammaticales ne saurait être une différence de degré, elle correspond à celle qui sépare ὕλη et εἶδος, dont l’équivalent cognitif est ce qui distingue l’intuition sensible et la représentation. Cette assimilation entre grammaire et cognition conduit Steinthal à interpréter en termes plus dichotomiques que ne le faisait Humboldt le couple matière/forme et à considérer qu’une langue dépourvue, partiellement ou en totalité, de catégories grammaticales est donc par définition dépourvue de « forme ». Si nous gardons cet arrière-plan à l’esprit, il apparaît que tout le chapitre d’Inhalt und Form der Rede peut, voire doit se comprendre comme une réponse du sinisant Gabelentz à cette conception. La concessive incluse dans la citation précédente – « quand bien même cette liaison resterait très lâche et leur expression très faible » – prend ici sa pleine signification : pour Gabelentz, l’étude de la « forme », c’est-à-dire de la grammaire, appelle une conception plus souple et moins morphologiste que celle de Steinthal. De même, il n’est sans doute pas indifférent que Gabelentz, au début de la section 2, parle tout à la fois, en bon humboldtien, de Form (in) der Sprache, mais aussi, ce qui l’est moins, de Form (in) der Rede, en associant ainsi deux champs conceptuels distincts, la Sprachform issue de Humboldt et l’analyse syntaxique. Cette formule ne doit donc pas se comprendre uniquement dans une acception vulgaire, renvoyant à une classification des énoncés, mais bien comme exprimant simultanément la thèse qu’il y a plusieurs modes de catégorisation.
- 9 Gabelentz parle de Formung (formation dans la traduction anglaise). Il faut entendre par là le proc (...)
8III. En résumé, chez Steinthal, il n’est de « forme » que manifestée dans une morphologie, laquelle vaut métacognition. La morphologie fait ainsi chez Steinthal l’objet d’une heuristique directe, qui le conduit par exemple à conclure de la similitude morphologique, dans les langues finno-ougriennes, entre désinences verbales et possessives, à l’absence dans ces langues d’un véritable verbe (p. 305). Gabelentz prend le chemin inverse en élargissant considérablement la notion de forme, qu’il étend au lexique, à la syntaxe et même aux traits suprasegmentaux, et en ignorant corrélativement la thèse forte sur la métacognition. La forme relève plutôt pour lui d’un processus assez universel de généralisation et de métaphorisation, dont une manifestation typique correspond à ce que Meillet appellera de son côté la grammaticalisation. Ce processus est très général selon Gabelentz, qui voit une production de forme9 lorsque, par exemple, un mot concret se métaphorise puis donne naissance à une préposition ; mais qui considère qu’il en va de même lorsque la généralisation d’un attribut spécifique donne naissance à une dénomination : ainsi quand le « hululant » (heulende) devient le hibou (Eule) (p. 299).
9Gabelentz, qui considère que la morphologie observable n’est qu’un moyen formel parmi d’autres, reproche au passage à Steinthal de ne prendre en considération que la « forme externe » (la « morphologie » dans l’acception littérale du terme), car la forme pour lui est affaire d’emploi. Dans les langues asiatiques, dit-il (p. 213), un même morphème sera, selon les situations, interjection ou préposition. « La langue isolante porte déjà en elle un riche matériel (Stoff) de mots auxiliaires (Hülfswörter, souligné dans le texte), qu’elle percevra formellement dès l’instant qu’elle les emploiera comme un moyen formel (Formenmittel). Une grammaire ne perd nullement en capacité de production formelle du fait qu’elle est purement syntaxique, qu’elle recourt à l’ordre des mots et à des particules grammaticales (Formwörter). » (ibid.).
10Gabelentz conserve l’idée humboldtienne que la forme est liaison (Verbindung) qui unifie les impressions sensibles, mais c’est pour ajouter aussitôt : « Par liaison, il nous faut entendre aussi bien la simple concaténation que la pénétration mutuelle, car l’une et l’autre sont un moyen de production de forme (Mittel der Formung) » (p. 159). Si la syntaxe peut éventuellement être affaire de morphologie, elle peut donc tout autant être affaire de syntagmatique (c’est ce que suggère la citation précédente), voire d’un moyen quelconque, dans le cadre d’une conception étendue de la syntaxe. L’ordre des composants phrastiques, écrit encore Gabelentz (p. 285), correspond au surgissement des représentations, « mais ce que la parole exprime dans les modulations de la voix, ce sont ces états d’esprit qui accompagnent la représentation isolée ou la pensée complète. […] Si le ton de ma voix est questionnant, suppliant, impératif, alors il doit être reconnu comme l’expression directe de catégories syntaxiques ».
11IV. L’apport, factuel mais aussi conceptuel, de la grammaire historique et comparée a été considérable, mais il n’a pas annulé l’héritage de la tradition grammaticale. Jusqu’au xixe et même au-delà, il n’allait pas de soi qu’on puisse étendre l’idée de système au-delà de la morphologie, que ce soit en direction du lexique ou de la syntaxe. De ce point de vue, même s’il ne fut pas le seul, Gabelentz innovait. Nul doute que le fait d’avoir travaillé sur des langues à morphologie réduite n’ait contribué à sa prise de distance à l’égard du référentiel morphologiste. « Toute langue, écrit-il (p. 307), habille de formes sa matière, ne fussent-elles que syntaxiques et constituées d’imitations sonores. Et chacune de ces formes possède son domaine d’effectivité et de signification, aussi ample et vague qu’il puisse être. Et toutes ces formes constituent un système, tout simple qu’il est. Et c’est ce système que j’appelle la grammaire ». Ce « système » finit par s’élargir chez Gabelentz jusqu’au point où la grammaire rejoint le style et les habitus langagiers. Le chapitre s’achève en effet sur une définition encore plus large de la grammaire. La langue, écrit-il (p. 309), se développe sous l’effet de la « vie intellectuelle » et des habitudes acquises par le locuteur, lesquelles « dépendent pour une bonne part de ceux dont il entend ordinairement le propos (Rede). Le lien entre langue et Völkerpsychologie n’est pas rompu. C’est là un aspect développé dans d’autres sections de la quatrième partie. En revanche, les notions de forme et de système trouvent leur limite, lorsque Gabelentz envisage finalement de considérer que la grammaire n’est rien d’autre que du style sédimenté.