Traduction et variation : Gabriel García Márquez dans tous ses états
Résumés
L’objectif de cette étude est de démontrer l’importance de la variation dialectale dans la traduction d’ouvrages littéraires, ainsi qu’évoquer le besoin d’outils lexicographiques plus adaptés à la description de cette variation et à sa traduction. Il s’agira d’une analyse lexicale de deux ouvrages du génie de la littérature latino-américaine, Gabriel García Márquez, ainsi que de leur traduction en français : « Cien años de soledad » et « Crónica de una muerte anunciada ». Une investigation dictionnairique et textuelle approfondie nous permettra de mettre en évidence les particularités de ce type de traduction. En effet, traduire des ouvrages issus de la variation implique une connaissance linguistique et culturelle assez pointue de la variété traduite. La lexiculture sera également explorée puisque nous considérons les mots porteurs d’une histoire et d’une expérience culturelle spécifiques à la variété étudiée. Enfin, nous montrerons que chaque mot de l’auteur est lourd de sens, de valeurs linguistiques et culturelles, et que le traducteur doit en être imprégné pour ne pas « trahir » l’ouvrage.
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Mots-clés :
dialectologie, lexicographie, lexiculture, traduction, variation, García Márquez (Gabriel)Plan
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- 1 Manuel ALVAR EZQUERRA, « Lexicografía dialectal », Estudios de Lingüística de la Universidad de Ali (...)
- 2 Bernard QUEMADA, Les dictionnaires du français moderne 1539-1863, Paris, Didier, 1968.
- 3 Robert GALISSON, « Cultures et lexicultures. Pour une approche dictionnairique de la culture partag (...)
1Parmi les figures les plus remarquables de la littérature latino-américaine, Gabriel García Márquez occupe une place centrale. Ses ouvrages nous permettent d’approcher une réalité nouvelle, si étrange et extraordinaire, à la fois proche et lointaine. Des éléments culturels très riches liés au caraïbe colombien y sont minutieusement traités. L’auteur nous présente ce lieu, nous décrit le climat, la faune, la flore, les habits, les festivités, etc., avec une précision étonnante, et en utilisant un lexique luxuriant, souvent marqué diatopiquement. Nous souhaitons étudier cette variation linguistique dans les romans de l’auteur colombien, et ensuite observer la façon dont celle-ci est appréhendée par les traducteurs et restituée dans le texte traduit. Ce qui nous place à la croisée de la dialectologie, la lexicographie dialectale1 et la métalexicographie2. La lexiculture3 ou culture contenue et mobilisée par les mots, entre également en considération puisque pour nous chaque mot ou lexème possède des valeurs implicites qui sont marquées par l’appartenance à une culture particulière.
Remarques théoriques et méthodologiques
- 4 Francisco Abad retrace finement le concept de « langue espagnole ». Voir Francisco ABAD, « Lengua e (...)
2Quelques remarques générales concernant la variation de la langue espagnole s’imposent, ainsi que des explications sur la méthodologie de notre étude. Cette langue est définie en tant qu’ensemble de variétés historico-structurelles4. La question de centre et périphérie doit ici être posée puisqu’on pourrait considérer l’espagnol de Colombie comme périphérique. Cependant, notons que dans le complexe dialectal panhispanique la multiplicité de « centres » est reconnue. Cela implique parallèlement la reconnaissance de la diversité de normes savantes. En revanche, les études actuelles ne peuvent pas définir formellement la façon dont ces variétés s’articulent, et des amalgames sont souvent faits entre « espagnol général » ou « espagnol commun » et l’espagnol d’Espagne. Par ailleurs, les variétés américaines sont souvent représentées comme un ensemble linguistique très homogène, on évoque même un prétendu « espagnol d’Amérique » qui s’opposerait à un espagnol péninsulaire et qui représenterait l’espagnol commun à tous les locuteurs américains. En réalité, personne ne parle en « espagnol d’Amérique », mais dans une variété de langue particulière. Par ailleurs, sur le continent américain, on observe une grande diversité de phénomènes linguistiques à tous les niveaux de la langue et couvrant des étendues géographiques différentes. Nous ne nions pas qu’il y a une unité dans cette diversité qui assure l’intercompréhension, mais nous devons être prudents, seule la réalisation d’études approfondies sur toutes les variétés de l’espagnol pourra nous aider à mieux définir la complexité de l’ensemble dialectal conformé par la langue espagnole.
3Chaque variété, d’un point de vue linguistique, peut être définie comme un tout, c’est-à-dire de façon globale, ou en observant uniquement ses particularités. Bien que complémentaire, chaque vision implique un regard différencié sur la variation et sur son analyse. Ce qui prédomine dans l’étude des variétés américaines est l’observation différenciée, c’est-à-dire l’étude de leurs particularités. De là sort l’« isme », une observation indirecte ou négative puisqu’on se focalise sur ce qui est distinctif de la variété étudiée et n’appartient pas à l’ensemble des variétés de la langue.
- 5 Le Mexique et l’Argentine sont les seuls pays américains qui possèdent un dictionnaire global de le (...)
4Du point de vue lexicographique, ces « ismes » sont le fondement des dictionnaires différentiels que nous connaissons depuis le XIXe siècle (colombianismes, mexicanismes, chilienismes, américanismes etc.) et qui sont toujours d’usage. Néanmoins, nous constatons que les assises théoriques de ces ouvrages sont discutables, et que pour les lexicographes, observer l’« isme » est assez complexe. Parce que pour étudier la différence nous devons comparer avec une entité linguistique censée représenter la langue commune. Or, dans une langue internationale comme l’espagnol, la tâche de trouver cet espagnol commun est loin d’être résolue. Alors, comme évoqué plus haut, la variété d’Espagne remplace pour le moment cette entité et les dictionnaires d’« ismes » l’utilisent comme élément de choix pour constituer leur nomenclature (liste d’entrées de l’ouvrage lexicographique). Nous soutenons que la lexicographie hispanique doit aujourd’hui s’intéresser à la production de dictionnaires globaux des variétés américaines5. Néanmoins, ces dictionnaires d’« ismes » constituent une source précieuse d’informations pour le traducteur, le chercheur ou la personne intéressée par une variété donnée. Nous les utiliserons par ailleurs dans cette étude (dictionnaires des colombianismes), ainsi que d’autres dictionnaires dits « généraux » de la langue espagnole. Dans ces derniers, la question de la variation diatopique se pose différemment. Il s’agit d’un lexique défini par un jeu de marques géographiques avec des critères assez divers (pays, zones dialectales, régions) ou encore une étymologie particulière. Les dictionnaires n’explicitent pas la façon dont ces entrées marquées sont choisies, ni comment on donne les marques diatopiques aux entrées ; les critères théoriques et méthodologiques ne sont pas précisés.
5Evoquons maintenant notre travail. Le point de départ est l’espagnol colombien, variété qui possède une belle renommée dans le monde hispanophone comme John Lipski le déclarait dans ses ouvrages, tout comme José Manuel Blecua, ancien directeur de l’Académie Royale Espagnole, l’affirmait souvent dans ses interviews. Cette variété est porteuse d’une forte activité académique et de recherche dans le domaine de la dialectologie, notamment avec la figure de Rufino José Cuervo. Par ailleurs, l’Institut Caro y Cuervo, fondé en 1942, et reconnu dans tout le monde hispanophone, est l’un des plus importants centres de recherche linguistique de la Colombie ; il est très productif quant aux recherches dialectologiques et lexicographiques, surtout depuis la création du département de dialectologie en 1947. Des recherches internationalement connues y ont été pilotées comme le Projet d’étude coordonnée de la norme linguistique cultivée des principales villes hispano-américaines, dirigé par Hilda Otálora, et l’Atlas linguistique de la Colombie de Luis Florez. Notons également que l’Académie Colombienne de la Langue est la première académie fondée en Amérique, en 1871.
6Cette variété colombienne sera étudiée ici grâce aux ouvrages de l’écrivain colombien le plus célèbre, Gabriel García Márquez (1927-2014). Cet auteur crée dans ses romans un univers très particulier représentatif de la Colombie et de la côte atlantique colombienne, de ses traditions, de ses vêtements, du climat tropical assez pesant, et de son parler. En effet, Gabriel García Márquez était très sensible à la question de la variation linguistique et aux liens entre langue et identité. Pour nous, ces ouvrages témoignent donc de cette variété et constituent notre base lexicale de travail. Nous nous sommes focalisée pour cette étude sur deux romans de l’auteur, Cent ans de solitude et Chronique d’une mort annoncée. Le premier fut publié en 1967 par l’éditorial Sudamericana (Argentine), et traduit en français par Claude et Carmen Durand en 1968. Le second, publié en 1981 en Colombie, a été traduit par Claude Couffon la même année au sein des éditions Grasset.
- 6 François DOSSE, Les hommes de l’ombre, Portraits d’éditeurs, Paris, Perrin, 2014.
7Les époux Durand et notamment Claude Durand, sont plutôt connus dans le monde de l’édition que dans celui de la traduction. Comme l’évoque François Dosse6, la traduction et la publication en France de Cent ans de solitude représente le « premier grand coup littéraire » de Claude Durand qui travaillait aux éditions du Seuil. C’est un écrivain cubain, diffuseur de la littérature d’Amérique latine en France, qui conseille à Durand l’achat des droits de ce roman monumental : Severo Sarduy. La renommée de Cent ans de solitude n’a pas été immédiate. L’ouvrage est en effet peu apprécié par le public français à ses débuts, ensuite adopté lentement jusqu’à l’envol de ses ventes quelques années après sa publication. Gabriel García Márquez jouit alors d’une reconnaissance en France et vers les années 70, selon François Dosse, il s’impose comme l’auteur étranger le plus populaire de l’hexagone. Claude Durand perd le contrat pour les autres ouvrages de l’écrivain colombien, désormais devenu célèbre. C’est la rupture d’une collaboration et la fin d’une amitié. Les éditions Grasset, grâce notamment à Jean-Claude Fasquelle, récupèrent alors les droits de L’Automne du patriarche et de Chronique d’une mort annoncée. La traduction des romans de l’écrivain colombien est confiée par Grasset à un hispaniste reconnu, traducteur et poète : Claude Couffon. Une nouvelle collaboration se met en place et Couffon traduit L’automne du patriarche, Les funérailles de la grande Mémé, L’incroyable et triste histoire de la candide Erendira et de sa grand-mère diabolique, Récit d’un naufragé, Chronique d’une mort annoncée, et enfin Des feuilles dans la bourrasque. Pour Chronique d’une mort annoncée, Couffon évoque la simplicité et l’efficacité du récit qui lui a permis une traduction en un temps record, et donc une publication la même année de la parution de l’ouvrage en espagnol.
- 7 Il n’existe pas actuellement de dictionnaire global de l’espagnol de Colombie, nous devons donc nou (...)
8Une analyse lexicale des ouvrages en espagnol nous a permis de constituer un corpus initial de travail. Ensuite, grâce à une étude métalexicographique, nous avons recueilli des ouvrages lexicographiques qui présentaient des mots de la variété colombienne7, trois dictionnaires de colombianismes et deux dictionnaires généraux : le Nuevo diccionario de colombianismos de Günter Haensch et Reinhold Werner (1993), le Breve diccionario de colombianismos de l’Académie Colombienne (4ème édition de 2012), le Diccionario comentado del español actual en Colombia de Ramiro Montoya (3ème édition, 2006), le Diccionario de la lengua española de l’Académie Royale Espagnole (23ème édition, 2014), et le Pequeño Larousse Ilustrado des éditions Larousse (édition du centenaire, 1912-2012).
9Le corpus a ensuite été révisé et amélioré à l’aide de ces ouvrages lexicographiques. De plus, il s’est enrichi avec l’ajout de toutes les apparitions de chaque mot dans les romans étudiés, ce qui donne un total de 429 entrées. Enfin, nous avons constitué un corpus parallèle qui contient la traduction faite dans les romans français de chaque mot du corpus espagnol.
Observations sur les données récoltées
10L’analyse des corpus donne lieu à des observations intéressantes sur la variation en général et sur les choix opérés par les traducteurs de la variété colombienne. Tout d’abord, une partie des termes désigne la faune et la flore originaires du continent américain. En dialectologie, ces termes sont connus comme américanismes d’origine et possèdent une forte composante amérindienne. La particularité de ces termes, d’un point de vue lexicographique, est leur étendue géographique. Ils ont même été empruntés par d’autres langues et reconnus comme hispano-américains partout. Par ailleurs, ils ne possèdent pas de marques diatopiques dans les dictionnaires généraux, et la trace de leur origine se trouve parfois uniquement dans l’étymologie, et/ou dans leur définition. Par exemple, nous trouvons dans notre corpus « tomate » et « yuca ». Leur étymologie, notée dans le Diccionario de la lengua española (DRAE) et dans le Pequeño Larousse Ilustrado (PLI) est respectivement nahuatl et taïno. « Caimán » se trouve également dans notre corpus. Il a l’étymologie taïno dans le DRAE, mais dans le PLI nous observons une indication géographique dans la définition de l’entrée : « qui habite en Amérique centrale et méridionale ».
11Des objets ou éléments de la vie courante font également partie des américanismes d’origine. Nous pouvons mentionner le terme « hamaca » avec une étymologie taïno dans le DRAE et dans le PLI. Par ailleurs, c’est le deuxième terme le plus représentatif de notre corpus avec 37 occurrences (6 occurrences dans Chronique d’une mort annoncée et 31 occurrences dans Cent ans de solitude). La traduction de ce type d’américanismes ne pose pas de problème particulier au traducteur.
12En revanche, concernant certaines plantes dont l’origine n’est pas américaine, nous pouvons trouver des difficultés de traduction. Il s’agit des plantes introduites lors de la colonisation avec une culture qui s’est répandue rapidement sur le continent américain. Nous pouvons évoquer le cas du terme « plátano ». Il désigne en Colombie une banane plantain, un type de musacée qui se mange généralement cuit et qui est considéré comme une banane « légume ». Il peut également être nommé « plátano verde », « plátano macho », ou « plátano hartón ». Dans d’autres variétés de l’espagnol, ce terme « plátano » peut désigner une banane « fruit ». Sa traduction pourrait donc parfois piéger le traducteur qui doit être en quelque sorte imprégné de la culture colombienne pour connaître cette particularité linguistique. Dans notre corpus, les deux ouvrages littéraires étudiés contiennent le terme « plátano », au total il y a 8 occurrences (6 occurrences dans Cent ans de solitude et 2 dans Chronique d’une mort annoncée). Notons qu’il est systématiquement traduit comme « banane » ; ce qui correspond en Colombie au fruit et non pas à une banane plantain.
- 8 En 1967, date de la publication de Cent ans de solitude en espagnol, quelques dictionnaires (ou lex (...)
13Dans ce cas précis, les dictionnaires généraux de l’espagnol, qui recueillent principalement l’usage en Espagne, ne sont pas de grande utilité puisque ces ouvrages définissent l’entrée « plátano » uniquement comme banane « fruit ». Ce qui signifie que l’usage colombien n’y est pas explicité. En revanche, cet usage se trouve dans les dictionnaires des colombianismes, d’où leur utilité pour le traducteur8.
- 9 Dans le DRAE, « pollera » possède plusieurs marques : Amérique méridionale, Nicaragua et République (...)
14Observons maintenant le terme « pollerín », qui vient de « pollera » (jupe) et qui désigne un jupon avec volants, généralement blanc, typique de la région atlantique colombienne. Ce terme est uniquement utilisé dans Cent ans de solitude. Dans le Nuevo diccionario de colombianismos (NDC), il apparaît marqué comme appartenant à la région atlantique colombienne. Cela montre d’une part qu’un dictionnaire d’« ismes » peut présenter des marques diatopiques dans son article lexicographique ; d’autre part, que cette marque indique l’usage restreint à une région du pays. Dans le PLI et le DRAE, « pollerín » n’est pas recueilli, néanmoins, le terme « pollera »9 possède bien une marque « Amérique ». La traduction française de « pollerín » se décline en trois termes : « jupe », « jupon » et « cotillon ». Les deux premiers sont des mots non marqués qui correspondent aux termes standards « falda » et « enagua » en espagnol. Ici, une partie du message de l’auteur se perd puisqu’un « pollerín » représente profondément les traditions vestimentaires des femmes de la côte atlantique colombienne et les termes « jupe » et « jupon » ne donnent aucune trace de cela au lecteur. En revanche, le terme « cotillon » est un peu plus nuancé et parvient à donner une trace géographique (ville/campagne).
15Il est également intéressant d’évoquer le terme « bolillo », colombianisme qui apparaît avec 2 occurrences dans Cent ans de solitude. Ce terme est attesté dans tous les ouvrages lexicographiques de notre travail. Il apparaît sans marque dans le NDC, dans le Breve diccionario de colombianismos et dans le Diccionario comentado del español actual en Colombia (DCEAC). Dans le DRAE, il existe une acception de « bolillo » marqué comme colombienne (sixième). Et dans le PLI, il y a aussi une acception de cette entrée marquée comme colombienne (quatrième). Le « bolillo », matraque en bois ou en caoutchouc de type tonfa, fait partie de la panoplie des policiers colombiens avec une taille, couleur et forme bien réglementée. C’est un objet tellement représentatif de cette profession que parfois en Colombie on nomme les policiers « bolillos ». Ce terme est traduit par un mot non marqué à savoir : bâton. Celui-ci ne peut en aucun cas témoigner de la charge culturelle du terme « bolillo », ni des spécificités de l’objet (taille, forme, couleur). Armer un policier colombien d’un bâton revient en quelque sorte à rabaisser son statut, ce choix modifie énormément le message de l’écrivain.
16« Atarván » est un autre terme de Cent ans de solitude que nous souhaitons observer. Il est souvent utilisé en Colombie pour désigner quelqu’un d’impoli, grossier, manquant d’éducation. Nous constatons sa présence dans nos trois dictionnaires des colombianismes. Dans le NDC il est par ailleurs marqué diatopiquement pour un usage dans les départements colombiens d’Antioquia, Cundinamarca et dans la Vallée du Cauca, ainsi que dans un lieu particulier : la côte atlantique colombienne. En revanche, les dictionnaires généraux (DRAE et PLI) ne l’incluent pas dans leur nomenclature. La traduction choisie pour ce terme est un mot marqué comme familier dans le portail lexical du CNRTL qui désigne une personne avec une « allure louche » et qui inspire méfiance. Nous constatons ici une autre tendance des traducteurs face à la variation diatopique : l’introduction d’une variation diaphasique. Cette stratégie est intéressante, mais ne devrait jamais être systématique puisqu’elle fait intégrer dans la traduction des valeurs qui n’existaient pas dans le texte original.
- 10 Marqué comme familier et vieilli dans le portail lexical du CNRTL.
17Le dernier terme que nous analyserons dans cet article est « parranda ». Il a 39 occurrences dans notre corpus, 16 dans Chronique d’une mort annoncée et 23 dans Cent ans de solitude. Il apparait dans le NDC et dans le DCEAC. Dans ce dernier, on spécifie son usage sur la côte atlantique colombienne. Dans le DRAE, nous retrouvons le terme avec plusieurs acceptions, et celle qui nous intéresse est marquée diatopiquement par certains pays d’Amérique (Le Salvador, la République Dominicaine et le Venezuela), sans mentionner la Colombie qui devrait pourtant y apparaître. Dans le PLI l’entrée existe, mais elle n’est pas du tout marquée. Une « parranda » est une fête très animée et bruyante où l’on consomme des boissons alcoolisées. L’analyse de la traduction du terme dans les deux romans est intéressante puisqu’au fil du texte, on voit apparaître plusieurs mots pour décrire cette notion. Dans Cent ans de solitude on observe une série des termes standards (non marqués) comme « fête », « festin », « festivité », « noce », « débauche », « orgie » et « réjouissances ». Le traducteur utilise aussi un terme marqué stylistiquement : « ripaille10 ». Claude Couffon se sert plus de cette variation stylistique en utilisant des mots comme « bombance », « nouba », et « cuite ». Et il fait appel également à « noce », « bacchanale », « festin », « fête » et « beuverie ». La stratégie abordée plus haut concernant le marquage diaphasique s’observe de manière plus importante dans la traduction de Couffon. Par ailleurs, cette diversité des termes introduits dans les traductions attire notre attention puisque Gabriel García Márquez ne les a pas utilisés. Il aurait pu le faire, mais ce n’était pas son choix. Ces constatations nous permettent de concevoir le texte traduit comme un écrit assez détaché du texte original. Le traducteur véhicule des informations textuelles et culturelles souvent bien différentes de celles de l’auteur, qui sont conçues pour son public cible.
18Pour terminer, nous voulons rappeler que dans la traduction de Cent ans de solitude, il y a trois notes de traducteur dont l’une pour « goths », colombianisme utilisé pour désigner les personnes qui appartiennent au parti conservateur traditionnel du pays (terme péjoratif). Mais ce mot est également attesté au Venezuela avec un sens similaire, ou dans d’autres pays hispano-américains comme la Bolivie, le Chili ou l’Équateur, désignant les Espagnols perçus comme colons. Avec ce dernier sens il est également observé aux Canaries. Comment caractériser alors l’étendue de l’usage de ce terme ? Nous voulons clore ce texte avec cette interrogation et en rappelant la difficulté de la définition des « ismes ».
En guise de conclusion
19La particularité (difficulté) de la traduction des termes diatopiquement marqués provient de leur transposition vers une autre langue, qui possède une variation comme toutes les langues, mais avec des valeurs et charges culturelles différentes. La connaissance linguistique et culturelle des sous-systèmes ou variétés doit être pointue pour pouvoir approcher cette variation, mais nous nous interrogeons sur la possibilité de la restituer dans le texte cible.
20Nous avons pu remarquer que les stratégies sont multiples pour traduire ces termes issus de la variation géographique. Dans Cent ans de solitude, on observe souvent le même schéma, un mot marqué diatopiquement est traduit par un terme non marqué (standard). C’est-à-dire qu’on perd dans le texte traduit l’imagerie voulue par l’auteur et la volonté de celui-ci d’utiliser le parler de sa région natale, région où les romans se déroulent. Et aussi cette culture caribéenne représentée par un langage particulier et un ton reconnus en Colombie.
- 11 Dans le dictionnaire espagnol-latin de Nebrija, publié vers 1495.
21La traduction de Chronique d’une mort annoncée a tendance plutôt à pallier l’usage des termes diatopiquement marqués par des termes marqués d’une façon stylistique. La seule tentative de traduire la variation géographique s’observe avec « canoa ». Ce terme célèbre représente le premier mot américain introduit dans un ouvrage lexicographique espagnol11. En effet, ce mot a été traduit par « canot », terme attesté davantage au Canada, au lieu de « canoë ».
22Nous terminerons en évoquant la lexiculture appliquée aux ouvrages lexicographiques. Dans le cas de l’espagnol, les recherches doivent être approfondies et ont besoin d’un engagement de la part des lexicographes et des éditeurs pour mieux caractériser le lexique des variétés américaines. Par ailleurs, les bases théorico-méthodologiques de ces ouvrages devraient se renforcer. Les dictionnaires d’« ismes » et le marquage diatopique dans les dictionnaires généraux aident énormément le traducteur. Néanmoins, le lexique ainsi représenté est trop restreint, d’où l’importance des descriptions globales des variétés américaines.
Notes
1 Manuel ALVAR EZQUERRA, « Lexicografía dialectal », Estudios de Lingüística de la Universidad de Alicante, n°11 (1996-97), p. 79-108.
2 Bernard QUEMADA, Les dictionnaires du français moderne 1539-1863, Paris, Didier, 1968.
3 Robert GALISSON, « Cultures et lexicultures. Pour une approche dictionnairique de la culture partagée », Annexes des Cahiers de linguistique hispanique médiévale, Hommage à Bernard Pottier, vol n° 7 (1988), p. 325-341.
4 Francisco Abad retrace finement le concept de « langue espagnole ». Voir Francisco ABAD, « Lengua española », Para la historia de un concepto y un objeto, Murcia, Universidad de Murcia, 2003.
5 Le Mexique et l’Argentine sont les seuls pays américains qui possèdent un dictionnaire global de leur variété d’espagnol : Luis Fernando LARA, Diccionario del español de México, México D.F., El Colegio de México, 2010 / Beatriz TORNADÚ et Federico PLAGER, Diccionario integral del español de la Argentina, Buenos Aires, Voz Activa, 2008.
6 François DOSSE, Les hommes de l’ombre, Portraits d’éditeurs, Paris, Perrin, 2014.
7 Il n’existe pas actuellement de dictionnaire global de l’espagnol de Colombie, nous devons donc nous contenter pour le moment d’ouvrages différentiels.
8 En 1967, date de la publication de Cent ans de solitude en espagnol, quelques dictionnaires (ou lexiques) des colombianismes avaient déjà été publiés, notamment en 1947 et en 1964, ainsi qu’un vocabulaire régional du parler de la région caribéenne colombienne publié en 1922. En 1981, date de parution de Chronique d’une mort annoncée, le dictionnaire des colombianismes de l’Académie Colombienne avait vu le jour depuis six ans (1975).
9 Dans le DRAE, « pollera » possède plusieurs marques : Amérique méridionale, Nicaragua et République Dominicaine.
10 Marqué comme familier et vieilli dans le portail lexical du CNRTL.
11 Dans le dictionnaire espagnol-latin de Nebrija, publié vers 1495.
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Référence électronique
Liset Díaz Martínez, « Traduction et variation : Gabriel García Márquez dans tous ses états », HispanismeS [En ligne], Hors-série 2 | 2018, mis en ligne le 01 juin 2018, consulté le 15 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/hispanismes/11794 ; DOI : https://doi.org/10.4000/hispanismes.11794
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