Navigation – Plan du site

AccueilNuméros14VariaManagua dans les écrits nicaragua...

Varia

Managua dans les écrits nicaraguayens : entre politisation, dystopie et lien retrouvé

Nathalie Besse

Résumés

Divers écrits nicaraguayens des vingt dernières années révèlent, lorsqu’ils s’intéressent à Managua, une historicisation de l’espace, perceptible dès l’onomastique qui traduit des enjeux politiques et discursifs, instrumentalisant le lieu. Cette mise en texte de l’espace physique peut être pathétisée par une mise en scène qui rend puissamment symboliques les actes publics. Les romans dépeignent également des espaces dégradés ou décentrés, livrés à une sémantique du non-sens, pour mieux signifier une société dysfonctionnelle à l’image d’un peuple dérouté après la défaite de la révolution en 1990 et la perte des référents idéologiques. Mais la réponse fictionnelle à la dystopie consiste précisément à reconstruire l’espace du lien, plus instinctuel qu’idéologique, à rappeler la dimension expérientielle ou affective de l’espace, et l’esprit du lieu en tant qu’il est communauté d’hommes : en s’immergeant dans des espaces tout à la fois publics et intimes, les auteurs qui font aussi œuvre de mémoire conçoivent un espace retrouvé.

Haut de page

Texte intégral

  • 1 Les romans qui nous intéressent embrassent une période allant de la fin des années 1990 aux années (...)

1Divers écrits nicaraguayens des vingt dernières années, fictionnels ou autobiographiques, testimoniels ou journalistiques, s’intéressent à Managua, sa configuration et ses espaces, ce qu’ils retracent et ce qui s’en dégage1. L’historicisation de l’espace urbain, perceptible dès le nom des rues et des places, révèle une politisation des lieux. Cette mise en texte de l’espace physique peut d’ailleurs être pathétisée par une mise en scène qui rend puissamment symboliques les actes publics.

2Comment les romans réécrivent-ils dans leur espace scriptural cet espace urbain en partie investi par le pouvoir et déjà textualisé par lui ? Nous verrons qu’ils dépeignent pour la plupart, entre histoire et imaginaires, des espaces dégradés ou décentrés, livrés à une sémantique du non-sens, pour mieux signifier une société dysfonctionnelle, un peuple désillusionné et dérouté après la défaite de la révolution et la perte des référents idéologiques.

3Mais la réponse fictionnelle à la dystopie consiste précisément à reconstruire l’espace du lien, plus instinctuel qu’idéologique, à rappeler la dimension expérientielle ou affective de l’espace, et l’esprit du lieu en tant qu’il est communauté d’hommes : nous montrerons que les auteurs, qui s’immergent dans des espaces tout à la fois publics et intimes et font œuvre de mémoire, conçoivent un espace retrouvé.

1. Politisation d’un espace urbain textualisé ou scénifié

  • 2 Francisco Javier Bautista Lara, Rostros ocultos, Buenos Aires, Editorial Argenta Sarlep, (3ª edició (...)

4Les romans et les témoignagnes qui accordent un espace significatif à Managua, ou seulement quelques lignes parfois, révèlent une historicisation de l’espace urbain, lisible dès l’onomastique qui, traduisant des enjeux politiques et discursifs, instrumentalise et codifie le lieu. Le nom des rues, des places, ou encore de certains hôpitaux ou de marchés suffit à en rendre compte, comme l’affirme le narrateur du roman Rostros ocultos (2005) de Francisco Javier Bautista Lara : « En Managua, los nombres de las calles, de los parques, plazas, institutos, mercados y hospitales, cambian con las épocas políticas »2. Ainsi l’espace public reflète-t-il dans les années 70 la présence des Somoza, pour s’inspirer dans les années 80 des héros et martyrs de la révolution, puis exprimer après les années 90 de nouveaux engouements. Si bien que le managua qui a traversé les époques et se défie des héros proclamés par les passions de l’histoire, est guetté par la confusion à l’instant de nommer des pans de l’espace urbain :

  • 3 Ibid., p. 170-171. La fontaine lumineuse a été enlevée par Daniel Ortega dès son retour au pouvoir, (...)

A veces uno no sabe si llamar a un hospital (ese que queda contiguo a un mercado que también puede ser designado con varios nombres : Mercado Roberto Huembes, Mercado Central…), Hospital Oriental, Hospital Manolo Morales u Hospital Roberto Calderón ; si llamar a la plaza que está enfrente de la vieja catedral semidestruida por el terremoto, como Plaza de la República, Plaza de la Revolución o Plaza de la Fuente, porque ahora en el centro han construido una fuente luminosa y musical, si la calle tiene éste o el otro nombre o tiene un número3.

5La dénomination des espaces, qui trahit des jeux d’emprise, des enjeux de pouvoir, signe la ré-appropriation du lieu : nommer, c’est s’octroyer, mais aussi redéfinir. Et dans cet acte définitoire qui entend modifier la perception de l’espace, sinon lui conférer un rôle, le pouvoir forge, au vu mais à l’insu de la plupart des habitants, des imaginaires collectifs. Si l’histoire reconfigure l’espace public, celui-ci remodèle également la perception de l’histoire qu’auront ceux qui traverseront cet espace.

  • 4 Sergio Ramírez, Adiós muchachos. Memoria de la revolución sandinista, Madrid, México, El País/Aguil (...)
  • 5 La Place de la République, ainsi baptisée en 1946 sous l’ère Somoza, a elle-même été construite sur (...)

6Historicisation de l’espace ou espaces accordés à l’histoire : les écrits nicaraguayens dévoilent des espaces sous influence. L’autobiographie de Sergio Ramírez, Adiós muchachos (1999) qui porte sur la révolution et s’apparente à un témoignage, évoque elle aussi cette Place de la République devenant, un historique 20 juillet 1979, la Place de la Révolution puisque c’est dans cet espace que celle-ci célèbre son triomphe4. De la République à la Révolution, les termes choisis resémantisent l’espace, délaissant une forme d’organisation politique au profit de l’idée de renversement, de transformation profonde — des institutions, de la société, des valeurs, et partant de la conscience et de l’inconscient collectifs5.

  • 6 C’est là que le Pape Jean-Paul II officia la messe lors de sa seconde venue au Nicaragua en 1996, s (...)
  • 7 Avant ces noms contradictoires, cette place accueillait les meetings d’un candidat libéral aux élec (...)

7Ici le pouvoir s’exprime par l’intextuation de la ville, assimilable à un corps sur lequel il laisse l’empreinte des nouveaux maîtres. L’espace public, forcé au mimétisme, devient reflet spéculaire du pouvoir, sinon sa vitrine. À cet égard, les noms des places de Managua sont révélateurs de ce que, entre histoire et politisation, la ville “incarne” les pratiques discursives des vainqueurs : ainsi, la « Plaza 19 de Julio » va-t-elle supplanter, pour les célébrations de l’anniversaire de la révolution, la « Plaza de la Revolución » — les sandinistes préférant à la notion de bouleversement (qui n’a plus lieu d’être une fois la révolution institutionnalisée) l’ancrage temporel de la date historique et mémorable de la victoire — mais ladite place disparaît peu après 1990, année de la défaite électorale des sandinistes. La Place Carlos Fonseca (du nom du mythique co-fondateur du Front Sandiniste de Libération Nationale) devient quant à elle, dans les années 90, la « Plaza de la Fe “Juan Pablo II” »6. Et comment ne pas mentionner la « Plaza de las Victorias » également appelée « Plaza del Fraude » selon que la nomme un sandiniste ou un opposant ?7

  • 8 À Managua, les références à Sandino ne manquent pas : noms ou monuments, tous révèlent l’héroïsatio (...)

8Les corrections nominatives apportées à l’ancienne Avenue Roosevelt — tristement célèbre dans le pays en raison du massacre qui s’y est déroulé le 22 janvier 1967, d’ailleurs remémoré dans le roman d’Erick Aguirre, Un sol sobre Managua — constituent un exemple tout aussi frappant de politisation et d’historicisation de l’espace. Cette avenue, affublée en 1945 du nom Roosevelt sous l’ère Somoza en l’honneur du président nord-américain, après la victoire des Alliés lors de la seconde Guerre Mondiale, également connue comme la « Avenida del Comercio », et dans une moindre mesure « Avenida Central », puis rebaptisée « Avenida Sandino » au temps des révolutionnaires, est une artère fondamentale localisée dans le centre historique de Managua8.

9Mais l’intérêt de cette avenue réside moins dans cette confusion d’odonymes que dans sa dernière fonction ou mission : quoique le tremblement de terre de 1972 ait détruit la plupart des édifices, cet espace souvent choisi pour des événements politiques illustre plus que d’autres la volonté, de la part des sandinistes, d’historiciser l’espace public. Cette avenue qui occupe un espace dans l’histoire du pays, rend à l’histoire — du moins à l’un de ses chapitres — un espace d’envergure en devenant le 9 janvier 2010 une avenue-musée si l’on ose dire : la « Avenida Peatonal General Augusto César Sandino » ou « Paseo Peatonal General Augusto César Sandino », conservant le nom du Héros National nicaraguayen mais bouleversant les genres.

  • 9 Matilde Córdoba, « Avenida Sandino será peatonal », Managua, El Nuevo Diario, 14 octobre 2009. http (...)

10L’avenue déroule en effet, sous les yeux d’un piéton spectateur et lecteur, et sous l’appellation en un sens contrôlée « Expo Managua : en el recuerdo », les photos-souvenir, entre autres documents, de la vieille Managua et des événements importants qui s’y sont produits, dans une sorte de « In Memoriam » qui scénifie l’espace urbain. Grands panneaux composés de photos et de textes explicatifs, « murales », jusqu’au Monument du Général des Hommes Libres Augusto César Sandino : cette avenue sui generis donne à lire l’espace public devenu en quelque sorte livre d’histoire, un axe urbain transmué en axe mémoriel, une spatialité temporalisée. Le président de la Commission de Modernisation de l’Assemblée Nationale, René Núñez a pu affirmer sans ambages : « Este proyecto es de trascendental importancia para la memoria histórica de Managua »9.

11Mais cette mise en texte de l’espace “physique” peut aussi devenir mise en scène lorsque la dramaturgie orchestrée par le pouvoir rend fortement symboliques les actes publics. De la textualisation de l’espace à sa spectacularisation, l’emprise se poursuit et s’intensifie : la confiscation de l’espace vise la mainmise sur les individus. Dans son autobiographie Adiós muchachos, un Sergio Ramírez autrefois acteur de la révolution, devenu ici témoin critique, revient sur certains actes publics célébrés sur la Place de la Révolution, notamment les hommages aux morts, manifestement théâtralisés, trahissant une instrumentalisation pathétique du deuil et du travail de mémoire :

  • 10 Sergio Ramírez, Adiós muchachos, op. cit., p. 45.

Y los muertos, transfigurados por el sacrificio, pasaron a integrar el santoral ; cada santo, cada mártir celebrado en la fecha de su muerte, de su caída. Y en los actos en la plaza, alguna vez empezó a aparecer una silla vacía, la de respaldo más alto en el sitial de honor, que era la silla de Carlos Fonseca, el jefe ausente de la revolución, pero siempre presente10.

12Espace tenu de dire l’absence, d’exprimer le vide, discours adressés aux morts, au silence : l’agora devient ici le lieu d’une stratégie médiatique, emphatique, l’espace où la révolution continue de “se faire”, de se perpétuer et de se nourrir. Dans cette équation entre jeux de pouvoir et jeux d’espace, s’invitent des jeux d’images — représentations obligent :

  • 11 Ibid., p. 46.

Los únicos héroes eran los muertos […]. La tumba era el altar. Las madres enlutadas ocupaban la primera fila en cualquier acto público, cargando en el regazo las fotos ampliadas de sus hijos sacrificados, las fotos de bachillerato o las de sus credenciales de trabajo, o las recortadas de un grupo en una fiesta, en un paseo, todos jóvenes11.

  • 12 Régis Debray, Cours de médiologie générale, Paris, Gallimard, 1991, p. 388.
  • 13 Estelle Ferraresse, Éthique et politique de l’espace public. Jürgen Habermas et la discussion, Pari (...)

13La Place se convertit en une sorte de sphère publique, de sphère du discours — une « logosphère » en un sens12 — visant à manipuler l’opinion publique : elle révèle un espace public devenu à sa façon publicitaire. La place représente plus que d’autres espaces urbains ce cercle ou ce centre sur lesquels le pouvoir qui s’ingénie à “reparamétrer” l’espace met volontiers l’accent13 : dans cet espace scénarisé, ritualisé, le pouvoir attend du public auquel il s’adresse une validation, une adhésion.

  • 14 Ibid., p. 41.

14Et en l’espèce, la logique de l’influence et la légitimation attendue du public sont favorisées par l’être-ensemble, la rencontre, le rassemblement et la communication physiques, — indépendamment et au-delà de « l’être-en-commun » nécessairement présupposé et produit par l’espace public, d’après Hannah Arendt14. Sur la Place de la Révolution, la valorisation de l’espace, rendu transcendant par des actes collectifs fortement symbolisés, espérait sceller l’unité du groupe autour de valeurs idéologiques sacralisées.

  • 15 Michel Lussault, Hyper-lieux. Les nouvelles géographies de la mondialisation, Paris, Seuil, 2017, p (...)

15On pourrait adapter à ce contexte les considérations de Michel Lussault concernant le « lieu-événement », lorsque des événements font lieux : la place voit sa valeur symbolique réactivée, rechargée15, le lieu est comme reconstruit autour d’un fait qui à jamais fera date. Le triomphe de la révolution a associé cette place “forte” à l’événement national historique entre tous, faisant entrer simultanément l’histoire dans l’espace, et l’espace dans l’histoire, temporalisant l’espace public devenu épisode ou chapitre et même, lors de chaque acte public commémoratif, moment ou instant.

  • 16 Salman Rushdie, Le sourire du jaguar, Paris, Éditions Stock, 1987, p. 16 puis 18.
  • 17 Ibid., p. 20.

16À en croire Salman Rushdie dans son essai Le sourire du jaguar (1986), là n’est pourtant pas l’unique espace à prolonger, par-delà toute mort, un passé exalté : dès son arrivée au Nicaragua tenu par les révolutionnaires depuis sept ans, il observe que « le pays [est] plein de fantômes » : « Les fantômes et les martyrs emplissaient les vides et peuplaient les rues. […] au Nicaragua, j’ai souvent eu le sentiment que tous ceux qui comptaient étaient déjà morts ; on les avait immortalisés en donnant leur nom aux hôpitaux, aux écoles, aux théâtres, aux autoroutes »16. Et peu après : « Dans le Nicaragua de “sept ans” », les murs parlent encore aux morts : Carlos, nous arrivons, disent les graffitis ; Julio, nous n’avons pas oublié »17.

  • 18 Ces Arbres de la vie — quelque 140 — qui ont commencé à “reboiser” la ville en 2013, ont été placés (...)

17Cela étant, le peuple peut contredire ces formes insidieuses de discours dominant en déconstruisant le texte imposé par le pouvoir à l’espace urbain, en détruisant les “figures” du pouvoir. Par exemple, en avril 2018 et durant les mois suivants, le gouvernement sandiniste a dû affronter une vague de protestations (en réponse à son intention de réformer le système de sécurité sociale) qui s’est exprimée par le renversement, au sens strict, des « Árboles de la vida » associés au Front Sandiniste puisque ces structures métalliques de quelque 15-20 mètres ont été placées, sur l’initiative de Rosario Murillo, la femme de Daniel Ortega (également vice-présidente depuis 2017), à des endroits stratégiques de Managua possédant une signification politique pour les sandinistes18. L’abattement de ces arbres qui s’apparente symboliquement au déboulonnage des statues, n’est pas sans rappeler la démolition de la statue équestre de Somoza et a valeur d’avertissement envers les sandinistes, les actes délivrant autant que les mots des messages forts dès lors qu’ils manipulent les symboles. L’espace “occupé” par le pouvoir devient par là même l’espace privilégié de l’opposition.

18Nous avons vu que l’espace urbain recueille et grave, sur les murs et parfois en eux, les mots des morts et de l’histoire, comme autant d’empreintes, d’impressions ostensibles laissées par un passé ainsi entretenu et ravivé. Quelles traces laissent-elles ou quelles perceptions traduisent-elles chez les managuas ? Entre “petites morts” du pouvoir au gré des phases politiques, et morts innombrables de la révolution façonnant une ville hantée, les romans conçoivent des espaces dystopiques (détruits ou impurs), et pointent à travers eux une société malade.

2. Espaces dégradés d’une société dysfonctionnelle

  • 19 À partir des années 1990. Voir à ce sujet l’ouvrage d’Erick Aguirre, Subversión de la memoria. Tend (...)

19Comment la fiction relit-t-elle ou recrée-t-elle ces espaces de vie infiltrés par l’histoire et la mort ? Qu’elle souligne la laideur et la souillure, ou qu’elle se concentre sur les marges où maraudent les exclus du centre, la fiction dépeint des espaces dégradés, décadents ou décalés. L’anti-ville ou le monstre de ville que composent ces espaces mal agencés, le doit pour beaucoup aux cataclysmes qui ont désolé l’espace et à la déroute de la révolution que les romans de l’après-guerre19 interpellent au travers de l’espace dysfonctionnel, questionnant par le même fait les diverses positions idéologiques, et idéalisées, de naguère. L’espace en dit long ou en dit plus que lui-même, et en l’occurrence la décomposition spatiale insinue la décomposition morale.

  • 20 « Les séismes les plus meurtriers de ces dix dernières années », Le Monde, 13 octobre 1980. L’artic (...)
  • 21 Erick Aguirre, Un sol sobre Managua, Managua, Editorial Hispamer, 1998, p. 255.
  • 22 Ibid., p. 63. On pourra consulter, pour le traitement de l’espace dans ce roman, l’étude de Carlos (...)

20Les quartiers et les murs de la capitale constituent un support expressif pour illustrer les blessures de la ville : la récurrence, dans les romans, de la destruction de l’espace occasionnée par le tremblement de terre du 23 décembre 1972 qui a dévasté Managua, peut elle aussi être mise en parallèle avec une déconstruction de la société. Ce séisme à l’origine d’au moins 10 000 morts, de centaines de blessés20 et de dégâts considérables, a amené habitants et romanciers à parler d’une ville morte. Dans son roman Un sol sobre Managua (1998), Erick Aguirre revient plus que d’autres sur cette mort de l’espace, qu’il s’agisse du cataclysme de 1931 laissant un « cadavre de ville »21 ou de celui de 1972 qui plonge la ville dans les ténèbres : « dejó de existir », « agonía », « defunción », « desaparecido », « destrucción », « muerte de Managua » s’enchaînent alors22, offrant la vision apocalyptique d’une ville gisant sous un soleil noir et une lune de sang.

  • 23 Ibid., p. 16.

21Il ne reste « rien », rien de rien, ou rien que des « ruines » et des « décombres » maintes fois redits, des débris de murs dans un espace urbain devenu cimetière, où même les vivants, comparés à des fantômes, « quedaron sepultados », la mort dans l’âme23. Le narrateur de El espectador (2013) de Javier González Blandino, revient sur cette catastrophe dont les morts ensevelis continuent de hanter le lieu, de murmurer dans les murs, d’empreindre un espace bruissant de paroles — textes ou voix —, un espace invitant à être lu autant qu’à être entendu :

  • 24 Javier González Blandino, El espectador, Managua, Fondo editorial Soma, 2013, p. 76.

Aquellos lamentos que se seguían escuchando incluso semanas después del terremoto, cuando se caminaba por las calles, y uno ya no sabía si era que estas voces se habían quedado grabadas para siempre en la memoria de todos, o que aún habían cuerpos atrapados debajo de los cascotes de cemento y las grietas de la tierra. Y era lo segundo, estoy seguro, ahora lo estoy. Y entonces se quedaron aquí entre nosotros : vivos entre la piedra y muriéndose para siempre. Vidas y cuerpos fronterizos, ésta debe ser la innegable identidad de Managua24.

  • 25 Javier Francisco Bautista Lara, Rostros ocultos, op. cit., p. 166. Puis Erick Aguirre, Un sol sobre (...)

22Consécutivement au séisme, Managua se trouve dépourvue de centre, lit-on dans les fictions signifiant par là que l’espace est désintégré jusqu’à son noyau : qu’il s’agisse de « una ciudad que de repente se desplomó y se dispersó como tolvanera por todos los contornos abandonando su tradicional centro » dans Rostros ocultos, ou d’une ville « sin centro, descentrada » dans Un sol sobre Managua25. Cette perte du centre, comme d’autres perdent le nord, signe une perte du sens.

  • 26 Ibid., p. 238 et p. 58.
  • 27 Javier Francisco Bautista Lara, Rostros ocultos, op. cit., p. 165-166.

23Cet espace qui a vu disparaître ses repères ne s’offre pas à lire qu’en terme de désorientation, c’est également un espace livré à l’informe — au difforme ou à l’infirme — en raison d’un semblant de reconstruction, faite dans l’urgence et anarchique : « Managua vino creciendo “a la buena de Dios”, es decir, desparramada irregularmente alrededor de lo que fue su centro […] dando como resultado un verdadero infierno poblacional », lit-on dans Un sol sobre Managua qui observe la « caótica urbanidad de Managua »26. Rostros ocultos ne dit pas autre chose : « Y es que la ciudad ha crecido como ha querido, es una cosa amorfa que tiene vida propia ; de repente un barrio nuevo por aquí y otro por allá, un asentamiento espontáneo que se instala en un inmenso predio o una nueva urbanización que se extiende por el Sur »27. Absence de contrôle et de structure donnent lieu à ce “non-lieuˮ incontrôlé et déstructuré, ne sachant se délivrer du chaos créé par le cataclysme.

  • 28 Carlos M-Castro { XE "M-Castro" }, « Managua : La tentativa imposible », Managua, NotiCultura, 22 d (...)
  • 29 Erick Aguirre, Un sol sobre Managua, op. cit., p. 47.

24Cette ville parsemée d’espaces vides, de trouées qui sont autant d’espaces morts ou laissés à l’abandon, ainsi que la reconstruction chaotique de l’espace de tous en micro-espaces incohérents, amènent Carlos M-Castro à penser, dans un article sur El espectador, que l’impossibilité d’être du narrateur reflète celle de la ville : « es al final de cuentas la imposibilidad que comparte Managua como proyecto urbanístico. La perniciosa condición de metrópoli inconclusa, de promesa rota, de esperanza vana »28. Le roman Un sol sobre Managua, alors qu’il s’intéresse aux quartiers disparates de la capitale, paraît souligner un défaut de cohérence, comme une fragmentation interne : « Managua es una ciudad fragmentada, dueña de una geografía difícil. […] En fin, no hay una sola Managua, sino muchas… »29.

  • 30 Bernard Lamizet, Pascal Sanson, Les langages de la ville, Paris, Éditions Parenthèses, 1997, p. 6.

25Si l’espace urbain constitue, au-delà d’une réalité concrète, un fait symbolique, culturel et anthropologique30, indissociable des êtres qui la composent, et si l’on admet que l’espace existe en fonction de celui qui l’observe, on prend la mesure, en l’occurrence dramatique, de l’impact de cette désorganisation urbaine et de ces simulacres de restauration : séismes et révolution n’abîment pas uniquement l’espace mais également l’esprit du lieu, la relation que les individus entretiennent avec leur spatialité, le sens qu’elle revêt à leurs yeux.

  • 31 Erick Aguirre, Un sol sobre Managua, op. cit., p. 47.
  • 32 Abraham Moles, Élisabeth Rohmer, Psychosociologie de l’espace, Paris, L’Harmattan, 1998, p. 25.

26Dans Un sol sobre Managua, des préfixes révélateurs de la négation ou de l’inversion disent la perte de sens : « destrucción », « desorientación », « estamos integralmente descoyuntados »31 ; les habitants s’avèrent aussi égarés psychologiquement ou idéologiquement, déconcertés, désenchantés : sans plus de repères spatiaux, dont on sait l’importance psychologique et affective dans la constitution d’une identité, des personnages mimétiques, décentrés et parfois desaxés, “absorbent” et répercutent le non-sens dans lequel ils évoluent, nous y reviendrons. Sans doute peut-on appliquer ici les considérations d’Abraham Moles et Élisabeth Rohmer dans Psychosociologie de l’espace : l’espace, en tant qu’il est champ de valeurs et métaphore du système social, existe en référence à un sujet ou par ce qui le remplit, mais il est également source de comportements32.

  • 33 Erick Aguirre, Un sol sobre Managua, op. cit., p. 257.

27Chargé de sens par la représentation que l’on (s’)en fait et les imaginaires projetés sur lui, l’espace n’est jamais neutre. La plupart des auteurs dépeignent une ville hideuse, notamment Erick Aguirre dans Un sol sobre Managua { XE "Aguirre" }: « Fea antes, horrible después y peor ahora. […] La ciudad más fea de América »33. Cet espace est souvent défini par la négation et la négativité en raison de son aspect chaotique et sale. Nombre de romanciers recourent à une sémantique de l’impur à l’instant de dénoncer le lac dépotoir de Managua. Dans Pasada de cuentas de Manuel Martínez, ce sont la putréfaction et l’infect qui prédominent :

  • 34 Manuel Martínez, Pasada de cuentas, Managua, Centro Nicaragüense de Escritores, 2008, p. 244.

Este país de lagos y volcanes, también es de lagos sucios y contaminados : es un estercolero líquido que fluye por sus vertientes y depositarios. Es un dechado de desechos y desechos, repletos de detritus humano, talvez por eso nunca termina de salir de la cloaca. Es un cuerpo en descomposición permanente : putrefacto, materia pútrida, fétido, por donde se aprieta sale pus : se vive en un estado purulento. Es como si un enorme tórsalo hubiera entrado debajo de la epidermis del tejido social y no cesara de horadar, de perforar en barreno que va dejando un reguero sanguinolento y el tufo de lo podrido34.

  • 35 Sergio Ramírez, « Managua, basura, montañas de basura », 18.9.2007, El Boomeran(g). Chaque jour, 18 (...)
  • 36 Sergio Ramírez, « Managua, el lago de aguas negras », 11.9.2007, El Boomeran(g).

28L’espace révèle plus que lui-même, avons-nous dit, il sert en l’occurrence la critique d’une société gangrenée par la corruption. Sergio Ramírez { XE "Ramírez" } s’intéresse, dans plusieurs articles postés sur son blog en 2007, à La Chureca, une décharge proche du lac, et à ces familles survivant grâce au commerce des immondices dans un espace fatalement immonde : « Basura, montañas de basuras sobrevoladas por los zopilotes. Legiones de desocupados, familias enteras, buscan entre los deshechos35 ». Il étend d’ailleurs cette souillure à toute la ville : « Por décadas, Managua ha ensuciado sin piedad las aguas de su lago de cristal. […] Una ciudad fecal36 ».

  • 37 « Una vida nocturna paupérrima, la hora de las ilusiones fementidas y de los pecados capitales de l (...)
  • 38 Franz Galich, Managua, Salsa City (¡Devórame otra vez !), Panamá, Editora Géminis, Universidad Tecn (...)

29Loin des anciennes utopies, l’espace urbain déroule le tableau de la dystopie, d’une ville blessée ou sacrifiée, particulièrement à la nuit tombée si l’on en croit Sergio Ramírez évoquant une Managua nocturne aux veines ouvertes37, ou Franz Galich dans Managua, salsa city (2000) qui, à l’heure crépusculaire, démonise l’espace : « A las seis en punto de la tarde, Dios le quita el fuego a Managua y le deja la mano libre al Diablo. […] Managua se oscurece y las tinieblas ganan la capital »38.

30L’espace de la nuit colore douloureusement l’espace de la ville, la spatialité une fois encore se temporalise, levant le voile sur les bars, motels et autres espaces obscurs où trafiquent délinquants et prostituées, entre autres personnages allégoriques des marges. L’espace parallèle s’avère tout aussi temporel que spatial, la périphérie apparaît avec la nuit et fait apparaître une exclusion sociale amplement abordée dans les romans.

31Dans Un sol sobre Managua, les bars, espaces de parole libre et informelle par excellence, permettent également de révéler la désillusion des personnages dans les années 80-90, notamment celles des protagonistes, deux jeunes journalistes qui, en compagnie d’un poète le plus souvent, font chaque soir le tour des tavernes des quartiers ouest de la ville, ainsi qu’on peut le lire dès le deuxième paragraphe :

  • 39 Erick Aguirre, Un sol sobre Managua, op. cit., p. 13.

Sólo unas horas antes había recorrido las calles, había entrado y salido de los bares donde sostuvo largas conversaciones con amigos y compañeros de juerga, con nuevos y antiguos vecinos que a la hora del ángelus emergen de oscuros cuchitriles y abarrotan las cantinas donde se sientan a platicar39.

  • 40 Ibid., p. 281.

32Le récit s’ouvre donc sur l’espace animé d’un bar où des intellectuels et des journalistes devisent, dans un langage quotidien et parfois colloquial, sur différents thèmes en rapport avec l’histoire, la culture, les problèmes socio-politiques, comme en recherche d’une identité collective visiblement en crise. Cette quête incertaine émerge du contexte urbain de Managua dont on découvre l’espace confus ou déséquilibré corrélativement au sentiment d’impuissance et au scepticisme qui caractérisent les habitants. Aussi bien, deux termes rendent compte de l’état d’esprit des protagonistes rendus apathiques par une société conditionnante d’après le narrateur : « Alcohol y Desencanto »40.

  • 41 Ibid., p. 304. On peut lire : « Ellos eran la mejor imagen de la derrota. Una juventud que había lu (...)

33Dans cet espace urbain représentatif d’un malaise, les personnages se caractérisent par le désenchantement, voire le cynisme, et alimentent ou subissent une violence prégnante — une violence qui semble parfois la seule parole possible des exclus. Dans Un sol sobre Managua d’Erick Aguirre, où est dépeinte une jeunesse à l’image de la défaite, le protagoniste meurt poignardé de nuit dans le « labyrinthe » ou les « obscurs recoins » des quartiers pauvres de la ville41.

34Il ne faudrait pas en conclure que les écrits fictionnels s’en tiennent à la description d’espaces invalides et invalidés. Quoique la mort envahisse le lieu ou que la violence s’y répande, la plupart des auteurs recréent le lien, entre parole, écriture et mémoire, non plus une mémoire manipulée par le pouvoir mais celle qui restitue le passé de ces espaces malmenés, parfois tronqués, celle aussi qui sonde l’intangible esprit du lieu.

3. Espaces du lien : entre parole, écriture et mémoire

35Certains romans s’intéressent à l’esprit du lieu, mettent en valeur le sens du lien, explorent un rapport plus affectif à l’espace ou l’espace dans son rapport au collectif. Rues, quartiers, bus, sont autant de fragments ou de “décors” de l’espace urbain auxquels recourent les romans pour dire la relation à l’espace et à l’autre.

  • 42 Javier González Blandino, El espectador, op. cit., p. 77.

36Dans El espectador, les survivants du tremblement de terre, comme en besoin de mémoire face à un passé arraché, restent attachés à la configuration de l’ancienne Managua : « en esta ciudad todo es una evocación, un pasado que sigue siendo sin detenerse, una ausencia ; y las direcciones que se dan o los lugares que han quedado tienen esta nostalgia : “de donde fue tal parte…” “de donde fuera tal cosa” o “el antiguo cine…” “la antigua catedral »42. Rostros ocultos également prête à son narrateur des remarques sur le désordre proverbial de la ville dont les adresses de rues consistent en des références de lieux qui bien souvent n’existent plus, les managuas préférant au quadrillage rationnel des axes cardinaux, la coutume, le souvenir :

  • 43 Javier Francisco Bautista Lara, Rostros ocultos, op. cit., p. 165.

Aquí, en la capital de Nicaragua, ese asunto de autopistas, avenidas y calles ordenadamente numeradas de Este a Oeste y de Norte a Sur no existe en la rutinaria orientación de los habitantes y los visitantes. […] Es más fácil seguir la brújula de la costumbre, de la tradición […]. Si un nuevo visitante viene a la ciudad, tiene que buscar las referencias básicas, la rotonda tal por un lado, la estatua de tal, el edificio de fulanito, la compañía equis, de donde fue tal cosa, etcétera ; si no lo hace se pegará una gran perdida, aunque no faltará alguien que lo encuentre y lo reoriente43.

37Si le pouvoir renomme, aspirant bien souvent à façonner une mémoire idéologique, les habitants privilégient un rapport plus instinctuel à l’espace, approchant l’espace réticulaire objectif — et d’une certaine manière inexpressif — de façon affective, en utilisant les noms de toujours, les noms du passé, connus et transmis au fil des générations, les noms de l’enfance. La mémoire des individus résiste ici aux politiques, aux modes, au caractère manipulateur de l’espace public, établissant avec ce dernier un lien spontané, en un sens viscéral ou intime.

  • 44 Abraham Moles, Élisabeth Rohmer, Psychosociologie de l’espace, op. cit., p. 23.

38Un sol sobre Managua ne dit pas autre chose, qui se concentre sur le lien des habitants à l’espace urbain ainsi qu’au lien des habitants entre eux à l’intérieur de cet espace. Le roman montre bien comment la perception que les personnages ont de la ville ne dépend pas d’une observation objective et dénuée d’affects qui réduirait celle-ci à un espace géographique ou géométrique, mais d’une approche subjective au travers de laquelle les individus entrent en relation avec l’espace, le faisant exister en se l’appropriant, le faisant vivre grâce à ce qu’ils ressentent, par le lien même qu’ils établissent avec lui. On retrouve ici la réflexion de Moles et Rohmer dans Psychosociologie de l’espace, à propos de l’appropriation de l’espace : celui-ci n’est pas seulement défini par son identité, il est devenu « le mien »44.

  • 45 Carlos M-Castro { XE "M-Castro" }, « Managua : La tentativa imposible », op. cit.

39L’espace de la ville rend possible la relation parce qu’il est un discours. L’auteur de El espectador affirme dans un essai publié à la même période que le roman : « [L]a urbe resulta ser un texto »45, un texte que le flâneur découvre dans les différentes acceptions du terme, un texte qu’il détruit et reconstruit également au gré de sa propre lecture de l’espace. L’espace communique silencieusement avec ses habitants : il leur parle au moyen des noms, des images, des formes ou des sons qui le définissent, le spécifient et le déterminent ; ils lui parlent en l’habitant, en le parcourant, en le regardant, autant de façons de le lire et/ou de l’écrire, de le réécrire, de l’inventer indéfiniment. De lui donner un sens.

40L’espace du lien, ce n’est pas uniquement le sentiment d’appartenance des habitants, c’est aussi la communauté qui, comme l’expliquent Moles et Rohmer,

  • 46 Abraham Moles, Élisabeth Rohmer, Psychosociologie de l’espace, op. cit., p. 129.

n’est pas seulement un foyer de valeurs dans un espace abstrait de représentations. C’est d’abord un lieu du monde où de quelconque façon se retrouvent les êtres. Une psychologie de la communauté sera une psychologie de la rencontre. La communauté c’est un lieu chaud, c’est le lieu virtuel d’un certain type de chaleur46.

  • 47 Michel Lusaault, Hyper-lieux, op. cit., p. 57 et 61.

41Cette « dimension expérientielle de la pratique spatiale et sociale » ne ressortit pas nécessairement à un sentiment de « coappartenance durable »47 mais peut se produire au cœur de la mobilité, de la fugacité comme en témoigne le narrateur de Rostros ocultos, un roman tout entier consacré aux gens des bus collectifs, cet espace mouvant dans l’espace urbain, cet espace d’échanges fugitifs entre passagers, des êtres de passage aux expériences passagères comme autant de petits riens du quotidien qui pourtant nourrissent l’espace.

  • 48 Javier Francisco Bautista Lara, Rostros ocultos, op. cit., p. 154.

42Entre proximité des corps et échanges sincères, le roman déroule en effet une galerie de portraits et de rencontres, valorisant la notion de partage au moyen de la récurrence du verbe « compartir » : « compartíamos el espacio común del bus colectivo »48. Partage de l’espace et du temps, d’expériences de vie et d’émotions, de mots et de regards, jusqu’aux odeurs parfois, l’espace collectif du bus recèle de “fluides”. Le texte insiste sur la compénétration et la solidarité qui naissent en cet espace particulier devenant le lieu d’un discours autre, d’une manière d’être à l’envers du discours dominant, froid et uniformisant, dans lequel la personne disparaît au profit des seules données socio-économiques :

También en los buses he construido parte de lo vivido y a partir de esa existencia, escribo. Desde allí puedo entenderme y comprender a la gente que comparte conmigo la ciudad, ver los reflejos sociales y los comportamientos […], encontrar el sentido humano y el despertar de la solidaridad en medio del discurso frío y material de la globalización política y comercial, del mercado que todo pretende venderlo y comprarlo.

  • 49 Ibid., p. 87 et 107.

Puedo ver siempre ahí, en medio de la aparente indiferencia y de los males que nos aquejan, al menos una pizca de generosidad49.

43Dans cette “enceinte” qui recrée du lien, l’espace s’humanise pour ainsi dire. Le collectif ne signifie pas ici la désindividualisation mais au contraire une rencontre de la personne qui n’est pas sans rappeler « l’épiphanie du visage » de Lévinas : ces visages « ocultos » de l’intitulé — cachés parce que le narrateur s’assied d’abord au fond du bus et voit les personnes de dos, mais aussi parce qu’ils sont anonymes, mêlés au flux des passagers qui vont et viennent — sont parfois révélés, dans leur humanité, leur fragilité et leur force, par la relation du narrateur qui échange avec eux. Chez Lévinas, l’expérience du visage, dévoilé dans sa vulnérabilité, investit l’autre de sa responsabilité et consiste donc en une expérience éthique. De fait, l’auteur dit espérer, dans les commentaires de la troisième édition, que son livre nous amène à regarder les autres différemment, à ne plus être indifférent.

44L’écriture joue ici un rôle primordial puisque c’est en écrivant l’espace ou sur l’espace que les auteurs entendent changer le regard porté sur lui et sur l’autre. Entre les écrits sur les murs de l’espace urbain et l’écriture de ce dernier dans l’espace scriptural du roman, écriture et espace ont beaucoup à partager. Les auteurs font œuvre de mémoire, écrivent un espace retrouvé. Cela est particulièrement notable dans Un sol sobre Managua où, contre la mort, le vide, le non-sens laissés par le tremblement de terre, un narrateur résilient parcourt la ville et son histoire, sa mémoire — grâce à de nombreux documents et témoignages qui conforment une polyphonie salutaire — pour reconstituer, et en un sens restituer aux managuas l’espace de vie, comme une rétrocession après quelques décennies cédées à la mort. Erick Aguirre lui-même explique que :

  • 50 Dans Elizabeth Ugarte Flores, « Espacio urbano e identidad en “Un sol sobre Managua” », Managua, El (...)

Yo crecí escuchando a mis mayores añorar constantemente, casi hasta el llanto, la Managua de ese tiempo. Hoy lo que queda son sus cimientos mezclados entre hierros retorcidos y los esqueletos de algunos edificios. Quedan también las viejas direcciones o los viejos referentes de su desaparecida urbanidad (El Arbolito, La Hormiga de Oro, La Mansión Teodolinda). En realidad son direcciones fantasmas que perduran en la memoria de la gente y que son evocadas con una recóndita nostalgia, la del amor colectivo a una ciudad postrada50.

45C’est à cet amour des managuas pour leur ville et à cet esprit collectif que l’auteur dit rendre hommage dans son roman. Les sorties nocturnes des deux journalistes du roman, de bars en tavernes — des espaces de socialité et de plaisir et, comme tels, des espaces “vivants” —, s’avèrent un itinéraire aussi spatial que temporel, chargé de mémoire, d’autant qu’au gré des conversations animées entre les habitués des lieux, émergent les souvenirs de l’ancienne Managua d’avant le tremblement de terre, des souvenirs des quartiers ou des faits qui constituent des archives vivantes de la ville. Rendre la mémoire de leur espace aux habitants effondrés eux aussi, ne revient pas uniquement à sauver la ville de ses cendres, mais également à déblayer des ruines intérieures, à insuffler le sens de la reconstruction, puisqu’individus et espace “respirent” à l’unisson. Cette démarche anamnestique amène d’ailleurs le narrateur aux temps presque immémoriaux qui expliquent l’origine des noms, leur étymologie, laquelle rejoint le mythe :

  • 51 Erick Aguirre, Un sol sobre Managua, op. cit., p. 30.

el nombre original de esta ciudad era Man-a-hua […], “Agua grande encerrada”, “gran agua cercada”. Era el nombre común del pequeño gran lago, consagrado al Gemelo Menor Xolotl (Xolotlán), hermano de Coapol (Cocibolca), la pareja mítica más importante del panteón nahua nicaragüense. […] los nahuas fundaron la ciudad de Managua51.

46En débusquant l’identité profonde, première, de l’espace, le narrateur aspire sans doute à comprendre qui sont les managuas et, en dernière instance, qui il est, puisque le contexte dans lequel on évolue participe de l’identité de chacun. L’histoire et l’espace collectifs, qui le dépassent et le contiennent, façonnent aussi l’individu qui ne peut faire abstraction de leur influence.

47Dans Rostros ocultos également, un narrateur assigné à résidence en raison de la maladie, rédige spontanément des morceaux de vie, essentiellement des souvenirs de l’espace collectif du bus, qui seront rassemblés ensuite dans l’ouvrage que tient le lecteur. À l’instar du roman précédent, l’écriture qui produit d’abord un ensemble fragmenté, est ensuite mise en ordre, et suppose une reconstruction qui permet, outre une compréhension de soi, une compréhension de l’espace — pour personnelle et subjective qu’elle soit —, une exploration de ce qui s’y joue au-delà des faits quotidiens, de l’espace “intime” ou d’une autre dimension de l’espace qui en définitive le sublime.

48Cette révélation de la beauté invisible de l’espace, fût-il détérioré, parce que la matière importe moins ici que ce qu’elle recèle ou ce qu’on peut en extraire, émane d’une vision profonde ou pénétrante de l’espace envisagé moins comme objet que comme promesse, comme virtualité. Le roman, qui souligne la valeur de la rencontre, de l’échange, de la solidarité, laisse entendre finalement qu’en tout espace public ou collectif, réside une grandeur ou une splendeur, pour peu que le regard la perçoive et l’exprime, pour peu que les comportements l’humanisent. Et l’écriture qui s’en fait l’écho ici, rappelle chacun à sa responsabilité.

49Les écrits nicaraguayens s’intéressant à Managua, déroulent des espaces sous influence ou “sous dissidence”, dégradés ou morts le plus souvent, mais aussi recréés ou resémantisés dans les romans. Au-delà de la socialité, ces espaces peuvent en dire beaucoup sur un rapport à l’autre qui ressortit à l’histoire, à une conscience et sans doute un inconscient collectifs rémanents. Ces espaces, pour publics qu’ils soient, renvoient à l’intime, à une dialectique extériorité-intériorité qui est aussi une dynamique d’échange de soi à l’espace, de l’espace à soi. Les romanciers inspirés par ces espaces urbains de Managua dépeignent aussi des espaces vivants d’une certaine façon, dont on perçoit le souffle plus que l’atmosphère, la voix plus que les mots sur les murs. Espace de vie, de survie parfois, mais aussi de résilience, grâce à l’écriture et à la mémoire, cette écriture qui en littérature a toujours le dernier mot, et qui en l’occurrence transfigure l’espace.

Haut de page

Notes

1 Les romans qui nous intéressent embrassent une période allant de la fin des années 1990 aux années 2010 ; les écrits journalistiques ont été publiés au début des années 2010. Tous se réfèrent à des faits ou événements historiques qui se sont produits entre les années 1970 et 2000.

2 Francisco Javier Bautista Lara, Rostros ocultos, Buenos Aires, Editorial Argenta Sarlep, (3ª edición), 2009, p. 170.

3 Ibid., p. 170-171. La fontaine lumineuse a été enlevée par Daniel Ortega dès son retour au pouvoir, afin de récupérer la Place de la Révolution, mais cette place jadis emblématique n’est plus guère utilisée par les sandinistes. Voir Eduardo Cruz, « La capital de las plazas abandonadas », Managua, La Prensa, 8 mai 2011. https://www.laprensa.com.ni/2011/05/08/politica/59857-la-capital-de-las-plazas-abandonadas

4 Sergio Ramírez, Adiós muchachos. Memoria de la revolución sandinista, Madrid, México, El País/Aguilar, { XE "Aguilar : Rosario" }, 1999, p. 188.

5 La Place de la République, ainsi baptisée en 1946 sous l’ère Somoza, a elle-même été construite sur la « Plaza del Cacique Tipitapa » où, disait-on, étaient inhumés dix mille lanceurs de flèches indiens. http://www.radiolaprimerisima.com/noticias/generica/14804/la-plaza-de-managua-y-la-historia/

6 C’est là que le Pape Jean-Paul II officia la messe lors de sa seconde venue au Nicaragua en 1996, sur l’invitation de la présidente Violeta Chamorro. Cette place, considérée dans les années 90 comme la plus grande d’Amérique centrale, est la plus importante du pays avec la Place de la Révolution.

7 Avant ces noms contradictoires, cette place accueillait les meetings d’un candidat libéral aux élections municipales de 2008, mais c’est le candidat sandiniste qui remporta la Mairie de Managua et il célébra sa victoire sur cette place dès lors renommée « de las Victorias » tandis que les opposants, criant à la tromperie, la nomment « del Fraude ». Pour ces informations concernant les différentes places, on pourra consulter l’article d’Eduardo Cruz, « La capital de las plazas abandonadas », op.cit. https://www.laprensa.com.ni/2011/05/08/politica/59857-la-capital-de-las-plazas-abandonadas

8 À Managua, les références à Sandino ne manquent pas : noms ou monuments, tous révèlent l’héroïsation, l’iconisation, du rebelle patriote, à commencer par la célèbre silhouette de Sandino se détachant sur la Loma de Tiscapa, en lieu et place des anciens “quartiers” de Somoza. Cette grande figure d’acier d’une hauteur avoisinant 20 mètres, visible depuis la plupart des espaces de la capitale, a été réalisée en 1990 par Ernesto Cardenal (qui en rêvait depuis longtemps) à la demande des sandinistes qui venaient de perdre les élections et en demandèrent l’exécution rapide ; elle a été inaugurée trois jours avant la passation de pouvoir avec Violeta Chamorro. Voir « Monumento al General Augusto César Sandino » : http://www.manfut.org/monumentos/sandino.html

9 Matilde Córdoba, « Avenida Sandino será peatonal », Managua, El Nuevo Diario, 14 octobre 2009. https://www.elnuevodiario.com.ni/politica/59385-avenida-sandino-sera-peatonal/

10 Sergio Ramírez, Adiós muchachos, op. cit., p. 45.

11 Ibid., p. 46.

12 Régis Debray, Cours de médiologie générale, Paris, Gallimard, 1991, p. 388.

13 Estelle Ferraresse, Éthique et politique de l’espace public. Jürgen Habermas et la discussion, Paris, Vrin, 2015, p. 39.

14 Ibid., p. 41.

15 Michel Lussault, Hyper-lieux. Les nouvelles géographies de la mondialisation, Paris, Seuil, 2017, p. 122.

16 Salman Rushdie, Le sourire du jaguar, Paris, Éditions Stock, 1987, p. 16 puis 18.

17 Ibid., p. 20.

18 Ces Arbres de la vie — quelque 140 — qui ont commencé à “reboiser” la ville en 2013, ont été placés le long de certains grands axes, à l’ombre du monument à Sandino ou autour de la « Rotonda Hugo Chávez » où se trouve une construction à l’effigie de l’ex-président vénézuélien, en son temps bienfaiteur économique du pays.

19 À partir des années 1990. Voir à ce sujet l’ouvrage d’Erick Aguirre, Subversión de la memoria. Tendencias en la narrativa de postguerra, Managua, Centro Nicaragüense de Escritores, 2005.

20 « Les séismes les plus meurtriers de ces dix dernières années », Le Monde, 13 octobre 1980. L’article parle également de 20 000 disparus. http://www.lemonde.fr/archives/article/1980/10/13/les-seismes-les-plus-meurtriers-de-ces-dix-dernieres-annees_2809920_1819218.html

21 Erick Aguirre, Un sol sobre Managua, Managua, Editorial Hispamer, 1998, p. 255.

22 Ibid., p. 63. On pourra consulter, pour le traitement de l’espace dans ce roman, l’étude de Carlos Manuel Villalbos : { XE "Villalobos" } « Castígame con tus deseos. Los umbrales de Managua en la novelística de Aguirre { XE "Aguirre" } y Galich { XE "Galich" }», Inter Sedes, vol. IV (6-2003), p. 125-133.

23 Ibid., p. 16.

24 Javier González Blandino, El espectador, Managua, Fondo editorial Soma, 2013, p. 76.

25 Javier Francisco Bautista Lara, Rostros ocultos, op. cit., p. 166. Puis Erick Aguirre, Un sol sobre Managua, op. cit., p. 256. Une analyse plus approfondie est proposée dans l’ouvrage de Nathalie Besse, Les romans nicaraguayens : entre désillusion et éthique (1990-2014), Paris, L’Harmattan, 2018. On y retrouvera les différents romans étudiés ici.

26 Ibid., p. 238 et p. 58.

27 Javier Francisco Bautista Lara, Rostros ocultos, op. cit., p. 165-166.

28 Carlos M-Castro { XE "M-Castro" }, « Managua : La tentativa imposible », Managua, NotiCultura, 22 de noviembre de 2013.

29 Erick Aguirre, Un sol sobre Managua, op. cit., p. 47.

30 Bernard Lamizet, Pascal Sanson, Les langages de la ville, Paris, Éditions Parenthèses, 1997, p. 6.

31 Erick Aguirre, Un sol sobre Managua, op. cit., p. 47.

32 Abraham Moles, Élisabeth Rohmer, Psychosociologie de l’espace, Paris, L’Harmattan, 1998, p. 25.

33 Erick Aguirre, Un sol sobre Managua, op. cit., p. 257.

34 Manuel Martínez, Pasada de cuentas, Managua, Centro Nicaragüense de Escritores, 2008, p. 244.

35 Sergio Ramírez, « Managua, basura, montañas de basura », 18.9.2007, El Boomeran(g). Chaque jour, 1800 tonnes de déchets arrivaient à La Chureca, on disait que c’était la décharge à ciel ouvert la plus grande d’Amérique latine, 200 familles vivaient de ces ordures, soit 1200 personnes. Une vidéo de la Coopération Espagnole AECID qui a fourni des fonds conséquents pour en finir avec ce déversoir, montre la transformation spectaculaire de La Chureca en un lieu de vie et de réhabilitation pour les familles les plus pauvres qui y survivaient : « La Chureca. Historia de una transformación ».

36 Sergio Ramírez, « Managua, el lago de aguas negras », 11.9.2007, El Boomeran(g).

37 « Una vida nocturna paupérrima, la hora de las ilusiones fementidas y de los pecados capitales de la capital, que brillan como si fueran llagas, la hora en que Managua se abre las venas para verter toda la sangre a sus pies ». Sergio Ramírez, « Managua, hora de quedarse », 20.9.2007, El Boomeran(g).

38 Franz Galich, Managua, Salsa City (¡Devórame otra vez !), Panamá, Editora Géminis, Universidad Tecnológica de Panamá, 2000, p. 1. La revue Istmo (revue d’études littéraires et culturelles centre-américaines) consacre un dossier à cet auteur : « Franz Galich { XE "Galich" } – un “subalterno letrado” que ha renovado las letras centroamericanas », n° 15, juillet-décembre 2007. On se reportera plus particulièrement à l’article de Jeff Browitt, « Managua, Salsa City : El detrito de una revolución en ruinas » ; ainsi qu’à celui d’Erick Aguirre, « Franz Galich { XE "Galich" }, : la narrativa de la intrahistoria ».

39 Erick Aguirre, Un sol sobre Managua, op. cit., p. 13.

40 Ibid., p. 281.

41 Ibid., p. 304. On peut lire : « Ellos eran la mejor imagen de la derrota. Una juventud que había luchado con convicción por defender la revolución y ahora se quedaban de repente sin asideros », p. 244. On les voit « apolíticos, escépticos », p. 283.

42 Javier González Blandino, El espectador, op. cit., p. 77.

43 Javier Francisco Bautista Lara, Rostros ocultos, op. cit., p. 165.

44 Abraham Moles, Élisabeth Rohmer, Psychosociologie de l’espace, op. cit., p. 23.

45 Carlos M-Castro { XE "M-Castro" }, « Managua : La tentativa imposible », op. cit.

46 Abraham Moles, Élisabeth Rohmer, Psychosociologie de l’espace, op. cit., p. 129.

47 Michel Lusaault, Hyper-lieux, op. cit., p. 57 et 61.

48 Javier Francisco Bautista Lara, Rostros ocultos, op. cit., p. 154.

49 Ibid., p. 87 et 107.

50 Dans Elizabeth Ugarte Flores, « Espacio urbano e identidad en “Un sol sobre Managua” », Managua, El Nuevo Diario, 6 mai 2000.

51 Erick Aguirre, Un sol sobre Managua, op. cit., p. 30.

Haut de page

Pour citer cet article

Référence électronique

Nathalie Besse, « Managua dans les écrits nicaraguayens : entre politisation, dystopie et lien retrouvé », HispanismeS [En ligne], 14 | 2019, mis en ligne le 01 octobre 2019, consulté le 15 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/hispanismes/461 ; DOI : https://doi.org/10.4000/hispanismes.461

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search