- 1 J.-P. Le Goff, 1996, p. 14.
1Périodiser compte sans doute parmi les tâches les plus critiques du métier d’historien. Établir des périodes dans la frise de l’histoire humaine, c’est prétendre trancher dans la difficile « dialectique de la continuité et du changement » selon les mots-programmes de Jean-Pierre Le Goff1. La périodisation prend alors le risque d’engager une vision discontinue de l’histoire et de donner une place trop importante à l’événement. Ainsi, reconstruire la chronologie, déterminer des rythmes, repérer des lenteurs ou des accélérations dans la trame temporelle du passé nécessite une acuité méthodologique particulière, afin d’éviter les caricatures et de mieux objectiver le résultat.
2Dans cette perspective, cette contribution entend exposer des outils et un parcours méthodologique dans le but de mettre au jour une chronologie endogène à un corpus séculaire de textes politiques français : les résolutions finales des congrès PCF entre 1920 et 2020. Bien sûr, l’histoire du Parti communiste français est bien balisée par une abondante bibliographie, et ne réclame pas, par elle-même, d’autres chronologies que celles déjà indiquées par la littérature. Pourtant, nous postulons que le corpus, si l’on se donne les moyens méthodologiques de l’explorer sans a priori, doit pouvoir témoigner de ses rythmes propres, de ses ruptures particulières et de ses transformations internes.
3La particularité de notre objet – le discours politique comme objet d’histoire, qui nous donne l’occasion de commémorer le décès de Régine Robin, survenu en février 2021 – nous invite à l’exigence méthodologique à laquelle on s’astreint ci-après, pour deux raisons majeures.
- 2 A. Prost, 1974.
- 3 M. Guaresi, 2018 ; D. Mayaffre, 2021.
- 4 É. Née, 2017 ; L. Lebart, B. Pincemin & C. Poudat, 2019.
- 5 J.-P. Benzécri, 1973.
4D’abord, cinquante ans de recherche en logométrie – précédemment « lexicométrie » – montrent la pertinence de chercher à objectiver le discours et son rythme par des approches informatiques et statistiques rigoureuses : après le travail à la fois pionnier et décisif d’Antoine Prost2, les publications se sont multipliées ces dernières décennies, et nous nous permettons de renvoyer seulement à quelques-uns de nos ouvrages3 ou à deux manuels récents4. De fait, les linguistes et statisticiens fondateurs, Pierre Guiraud ou Charles Muller notamment, pressentaient dès les années 1960 que les mots des corpus étaient une population statistique particulièrement indiquée pour effectuer toute sorte de tirages pertinents (index de fréquences, richesse de vocabulaire, distribution différentielle des mots ou spécificités dans un corpus partitionné, calcul de cooccurrences, distances intertextuelles, etc.). Et lorsque Jean-Pierre Benzécri propose l’analyse factorielle des correspondances (AFC), c’est sur des tableaux de contingence croisant mots et textes qu’il le fit avec le plus de fruits5. Par ailleurs, en matière de discours politique, Maurice Tournier et le laboratoire de lexicométrie de Saint-Cloud ont montré définitivement, dès les années 1980, que ces choix lexicaux que l’ordinateur repère avec rigueur, sous condition d’être significatifs statistiquement, ne sont jamais le fruit du hasard : ils trahissent au contraire toujours, au plus haut niveau, l’histoire, l’idéologie ou les combats du moment. Bref, loin des approches impressionnistes, les méthodes quantitatives et numériques permettent de traiter scientifiquement de l’objet discours et des gros corpus politiques (en l’occurrence un corpus politique diachronique dans lequel il s’agit de repérer la prégnance du temps).
- 6 É. Brunet, 2016.
- 7 Dans Histoire & Mesure, voir A. Salem, 1991 ; voir également, comme préalable à cette contribution (...)
- 8 S. De Sousa, 2015 ; H. Metwally, 2017.
5Ensuite, l’œuvre d’Étienne Brunet sur l’évolution de la langue littéraire à l’époque moderne et contemporaine6 ou, ici même, les travaux fondateurs d’André Salem sur les « séries textuelles chronologiques » et le « temps lexical »7 indiquent que le discours est un flux et un continuum. Par là, le discours, s’il est bien décrit, témoigne pertinemment, à sa manière, de la temporalité, du temps qui s’écoule sinon de l’histoire elle-même, et il éclaire les périodes que l’on cherche à établir. Dans le discours en effet – en l’occurrence, 39 congrès successifs étalés sur un siècle – les changements sont permanents car aucun locuteur ne peut se répéter à l’identique année après année, et les ruptures, quant à elles, sont nécessairement progressives car aucun locuteur ne peut s’inventer du jour au lendemain une syntaxe inédite ou un vocabulaire nouveau. Bref, la méthode doit s’affiner pour rendre compte de la complexité d’un objet à la fois en mouvement et pérenne : nous fixons donc comme objectif subtil et contradictoire à la méthode de repérer dans les permanences du discours son évolution intrinsèque ou, symétriquement, dans les variations du discours sa stabilité. En matière d’analyses de discours politique outillées par l’informatique et la statistique, dans lesquelles la méthode prend en charge la question de la temporalité, nous renvoyons, au-delà des travaux indispensables de Salem déjà cités, à deux thèses soutenues en France ces dernières années8.
- 9 Par exemple R. Martelli, J. Vigreux & S. Wolikow, 2020 ; J. Mischi, 2020 ; R. Martelli, 2020.
6Les 100 ans du Parti communiste français ont vu la publication d’ouvrages venant enrichir une bibliographie déjà très abondante9. Dès lors que nous avons affaire à un parti centenaire, dont l’activité court sur deux siècles, la question de son évolution, de ses permanences ou de ses ruptures traverse la plupart des synthèses historiques proposées.
- 10 Il existe en effet dans l’historiographie sur le communisme une tendance à insister sur l’idée de (...)
- 11 E. Hobsbawm, 1999.
7À vrai dire, il n’a pas été nécessaire d’attendre l’anniversaire du centenaire pour que les historiens établissent des périodes remarquables pour décrire un PCF parfois soupçonné d’immobilisme, souvent accusé de revirement. L’histoire du PCF semble en effet associée à des expressions significatives comme « grand tournant », « volte-face », « rupture », « charnière », etc.10 Du reste, c’est l’histoire contemporaine du monde occidental, telle qu’elle s’écrit dans les manuels scolaires, qui semble déterminée par la chronologie communiste et ses aléas ; et le PCF se trouve ainsi naturellement partie prenante des périodisations consacrées. « Le court xxe siècle » par exemple, que décrit Eric Hobsbawm11, naît certes avec la guerre de 1914 mais se baptise avec la révolution bolchévique de 1917 pour se terminer avec l’effondrement du mur de Berlin en 1989 et du bloc soviétique en 1991. De même, les périodes dites de « guerre froide », de « coexistence pacifique » ou de « détente » épousent l’histoire des relations du monde communiste avec le monde capitaliste.
- 12 Par exemple dans un article intitulé « La dimension internationale du PCF », Annie Kriegel propose (...)
8Quoi qu’il en soit, cette contribution met à l’épreuve via le discours, et sans pré-jugé chronologique, l’histoire du PCF avec deux convictions profondes héritées des Annales. La première pose que l’historien n’a pas affaire à un temps absolu et homogène ; au contraire, les temporalités qu’il peut repérer sont toujours plurielles et relatives d’une part à la focale (temps long, temps court, temps intermédiaire) et d’autre part, plus évidemment encore, à l’objet étudié. En l’occurrence, c’est la langue, le discours, le lexique communistes qui sont analysés, et le rythme d’évolution du langage n’a pas vocation à toujours coïncider avec le rythme électoral, par exemple, le nombre d’adhérents qui cotisent au parti, ou les événements internationaux12. La deuxième conviction est que le temps historique n’est pas discontinu et qu’en conséquence, il est difficilement sécable : les acteurs (ici le locuteur collectif PCF dans sa cohérence et dans sa pluralité) sont contraints par des forces profondes qui rendent improbables les saccades et les accidents, l’anarchie ou l’anachronisme ; les périodes elles-mêmes que nous distinguerons s’enchaînent ainsi et se chevauchent autant qu’elles se distinguent. Et si certains mots font effectivement rupture, d’autres au contraire sont chargés, dans le discours, de faire liaison.
9Ces deux convictions en tout cas nous invitent à la prudence méthodologique : nous ne souhaitons pas projeter dans notre objet d’étude une chronologie déjà connue, un temps déjà segmenté et des périodes déjà faites. C’est du corpus, si la méthode sait l’interroger objectivement, que doit remonter le tempo.
10Si, en France, l’histoire du PCF est principalement associée aux luttes sociales et politiques, allant des grèves revendicatives de 1936 à la participation au gouvernement en 1944, 1981 ou 1997, en passant par la Résistance et les combats anticoloniaux, le communisme peut être associé, également, à la mise en place d’un langage.
- 13 A. Kriegel, 1974.
- 14 R. Martelli, 2009.
- 15 R. Martelli, J. Vigreux & S. Wolikow, 2020.
- 16 D. Labbé, 1977.
- 17 J. Girault, 2000.
- 18 B. Studer, B. Unfried & I. Herrmann, 2002.
- 19 S. Cœuré & S. Dullin, 2007.
11Le langage communiste, en effet, a très vite été considéré comme un objet de recherche à part entière par les historiens et les linguistes, convaincus que la « contre-société13 » ou l’« archipel14 » ou encore la « galaxie15 » communistes avaient eu besoin pour fonctionner pendant un siècle d’une culture et d’un code – ou au moins d’un vocabulaire – qui lui permettent de dire le monde autrement que ne le font le discours et l’idéologie dominants. Ainsi, à titre d’exemple, Dominique Labbé consacrait un ouvrage entier au Discours communiste16, et Jacques Girault traite du congrès fondateur de Tours via le sens des mots17. À l’échelle internationale, de nombreux travaux s’intéressent à la construction de l’identité communiste par le langage, tel Parler de soi sous Staline. La construction identitaire dans le communisme des années trente18, ou à la culture communiste de manière plus générale19.
12De fait, en France, faute d’une révolution effective ou d’une prise de pouvoir héroïque par les armes, le communisme français a produit des moyens langagiers pour penser, selon les expressions consacrées du PCF, « le capitalisme monopoliste » « l’aliénation capitaliste » et « la lutte des classes », pour nommer la « bourgeoisie » et les « prolétaires », pour réclamer « l’unité du peuple » ou « la libération des masses », pour promettre « la dictature du prolétariat » et célébrer « le parti des camarades » comme « avant-garde des forces révolutionnaires », etc. C’est l’histoire de ce discours original, omniprésent dans la vie politique française au cours du dernier siècle, que ces lignes entendent contribuer à décrire et à dater par l’intermédiaire d’un corpus particulier que nous avons numérisé.
- 20 Par exemple J. Mischi, 2020.
13Le phénomène communiste français dans son périmètre élargi doit, comme le précise l’historiographie, être décrit au moins à quatre niveaux qui correspondent à autant de discours : les intellectuels communistes de Barbusse à Althusser ; les dirigeants et les élus du parti, ceux du Comité central ou de la Banlieue rouge par exemple ; les militants et les sympathisants communistes, jusqu’à 800 000 après guerre ; l’électorat, enfin, très variable selon les périodes20.
- 21 Par exemple P. Boulland, 2011.
- 22 C’est le cas du compte rendu du congrès de Tours paru dans l’Humanité à la Noël 1920.
14Dans le cadre de ce discours pluriel selon les différents locuteurs communistes considérés, dans le cadre également d’une sociologie communiste changeante au fil du temps21 qui complexifie la parole, nous avons choisi d’étudier un corpus de textes émanant des congrès nationaux ; particulièrement les résolutions finales qui concluent habituellement les congrès. Ce corpus de textes officiels n’est pas idéal, ne serait-ce qu’en raison de la forme changeante des résolutions au fil du temps, qui paraissent parfois comme le fruit d’un compromis entre débatteurs, parfois sous la forme d’une directive succincte, parfois sous une forme longue et thématique, parfois encore sous la forme d’un simple compte rendu paru dans l’Humanité22. Mais, quoique imparfait, ce corpus permet d’avoir une certaine vision de la ligne officielle du PCF sur un temps long (1920-2020) ; et si ce temps paraît fractionné de manière inégale en fonction de la périodicité variable des congrès (absence de congrès notamment pendant la guerre), cette inégalité doit être considérée comme partie intégrante de l’histoire du parti et du rythme de sa vie intérieure.
- 23 On se rappelle que le congrès de Tours peut être considéré comme le dernier congrès de la Section (...)
15Entre 1920 et 2020 se sont tenus 39 congrès, dont le premier, fondateur, a lieu à Tours en 192023, et le dernier en date, au moment où nous écrivons ces lignes, s’est tenu en 2018 à Ivry-sur-Seine. Ce corpus total en cours de saisie, dont on donne immédiatement les coordonnées provisoires (Tableau 1), sera traité seulement en fin d’article car il reste incomplet dans sa globalité et problématique précisément au regard de notre champ expérimental (l’évolution continue ou chrono-logique du discours).
Tableau 1. Description du corpus des 39 congrès du PCF (1920-2020)
| Congrès |
Année |
Lieu |
Occurrencesa |
Formesa |
Hapaxb |
Fréq. max.c |
| 0 |
1920 |
Tours |
5 188 |
1 461 |
968 |
256 |
| 1er |
1921 |
Marseille |
1 220 |
478 |
339 |
57 |
| 2e |
1922 |
Paris |
manquant |
manquant |
manquant |
manquant |
| 3e |
1924 |
Lyon |
manquant |
manquant |
manquant |
manquant |
| 4e |
1925 |
Clichy |
manquant |
manquant |
manquant |
manquant |
| 5e |
1926 |
Lille |
840 |
374 |
260 |
39 |
| 6e |
1929 |
Saint-Denis |
2 492 |
913 |
665 |
159 |
| 7e |
1932 |
Paris |
12 870 |
2 390 |
1 332 |
755 |
| 8e |
1936 |
Villeurbanne |
10 337 |
2 520 |
1 597 |
571 |
| 9e |
1937 |
Arles |
13 134 |
2 802 |
1 674 |
735 |
| 10e |
1945 |
Paris |
29 386 |
5 405 |
3 097 |
1 727 |
| 11e |
1947 |
Strasbourg |
43 976 |
6 519 |
3 490 |
2 324 |
| 12e |
1950 |
Gennevilliers |
18 313 |
3 760 |
2 221 |
1 177 |
| 13e |
1954 |
Ivry-sur-Seine |
16 499 |
3 018 |
1 747 |
1050 |
| 14e |
1956 |
Le Havre |
11 548 |
2 590 |
1 554 |
729 |
| 15e |
1959 |
Ivry-sur-Seine |
13 643 |
2 791 |
1 589 |
809 |
| 16e |
1961 |
Saint-Denis |
14 054 |
2 893 |
1 680 |
841 |
| 17e |
1964 |
Paris |
9 247 |
2 038 |
1 184 |
585 |
| 18e |
1967 |
Levallois |
7 937 |
1 917 |
1 204 |
427 |
| 19e |
1970 |
Nanterre |
15 001 |
2 642 |
1 454 |
839 |
| 20e |
1972 |
Saint-Ouen |
5 309 |
1 404 |
879 |
306 |
| 21e |
1974 |
Vitry |
6 966 |
1 613 |
972 |
416 |
| 22e |
1976 |
Saint-Denis |
13 369 |
2 496 |
1 422 |
734 |
| 23e |
1979 |
Saint-Ouen |
21 297 |
3 424 |
1 851 |
1 152 |
| 24e |
1982 |
Saint-Ouen |
28 719 |
3 582 |
1 648 |
1 532 |
| 25e |
1985 |
Saint-Ouen |
4 277 |
1 207 |
766 |
230 |
| 26e |
1987 |
Saint-Ouen |
6 627 |
1 575 |
959 |
383 |
| 27e |
1990 |
Saint-Ouen |
7 967 |
1 948 |
1 203 |
430 |
| 28e |
1994 |
Saint-Ouen |
15 891 |
2 888 |
1 607 |
927 |
| 29e |
1996 |
Paris |
5 748 |
1 562 |
1 026 |
321 |
| 30e |
2000 |
Martigues |
4 747 |
1 316 |
846 |
257 |
| 31e |
2001 |
Paris |
3 158 |
985 |
636 |
168 |
| 32e |
2003 |
Saint-Denis |
4 493 |
1 245 |
812 |
210 |
| 33e |
2006 |
Paris |
1 986 |
668 |
437 |
85 |
| 34e |
2008 |
Paris |
3 205 |
928 |
575 |
158 |
| 35e |
2010 |
La Défense |
3 596 |
1 085 |
669 |
215 |
| 36e |
2013 |
Aubervilliers |
17 947 |
3 488 |
2 083 |
993 |
| 37e |
2016 |
Aubervilliers |
9 951 |
2 226 |
1 327 |
640 |
| 38e |
2018 |
Ivry-sur-Seine |
26 668 |
4 096 |
2 172 |
1 553 |
| Corpus |
– |
– |
417 607 |
18 757 |
7 502 |
23 788 |
Notes.
a. Les « formes » sont les mots ou tokens différents du corpus. Dans « je pense donc je suis », nous comptons 4 formes (je, pense, donc, suis) alors que nous comptons 5 occurrences.
b. Les « hapax » sont des mots qui n’apparaissent qu’une seule fois dans le corpus. Ils se révèlent de bons indicateurs de la nature des textes qui composent le corpus.
c. La fréquence est le nombre de fois où apparaît un mot. La fréquence maximale comptabilise ainsi le mot le plus fréquent (en général de, puis la…) ; ici aussi c’est un bon indicateur de la conformité d’un texte.
- 24 Voir le dossier récemment paru dans Le mouvement social, E. Bellanger, P. Boulland & J. Mischi, 20 (...)
16Outre l’incomplétude de ce corpus – avec les résolutions des 2e, 3e et 4e congrès de 1922, 1924 et 1925 encore en cours de numérisation –, les résultats préliminaires montrent que la transformation du PCF de groupuscule révolutionnaire24 en parti de masse, au détour du Front populaire, change substantiellement le propos jusqu’à casser l’ordonnancement discursif mis à l’épreuve dans cette contribution. Il s’agit là d’un constat majeur que nous exposerons en détail, sous forme de limite à notre étude, en conclusion de l’article.
17Nous traiterons ainsi dans un premier temps d’un corpus plus resserré et pour cette raison plus homogène, s’étalant non pas sur cent ans mais sur quatre-vingt-cinq ans, et commençant en 1936 avec le 8e congrès. De 1936 à 2020, en effet, nous semblons disposer de textes comparables entre eux, le plus souvent prononcés par le secrétaire général là où les résolutions des congrès précédents apparaissent généralement plus collectives. Dès lors que les conditions formelles d’énonciation des résolutions sont devenues semblables, dès lors, surtout, que le PCF semble avoir stabilisé une identité politique et idéologique, certes toujours mouvante mais reconnaissable, l’approche comparative (ici une comparaison chronologique des congrès) se trouve justifiée. Au niveau de la taille des textes saisis, l’équilibre de ce corpus restreint est satisfaisant, et permet de lancer l’étude informatique et statistique (Tableau 2).
Tableau 2. Description du corpus restreint des congrès du PCF (1936-2020)
18Le temps contraint la langue comme il contraint les hommes, l’économie ou la culture. Le discours communiste tel que représenté par notre corpus évolue ainsi au gré d’un siècle d’événements historiques qu’il ne se contente pas de traiter passivement mais qu’il constitue. On sait en effet, avec Jacques Guilhaumou, que l’événement est donné aux contemporains comme aux historiens par le truchement du langage de sorte que le discours ne se contente pas d’enregistrer les évolutions de l’actualité historique mais les produit lui-même25.
- 26 A. Salem, 1988 ; id., 1991 ; J. Miao & A. Salem, 2008.
19Pour saisir l’impact du temps sur le discours, nous avons donc constitué ce que la lexicométrie chronologique qualifie de « série textuelle chronologique26 » : grosso modo un corpus diachronique dont les textes sont échelonnés dans le temps. Dans cette section, nous présenterons successivement une étude des transformations progressives du discours grâce à l’analyse factorielle des correspondances (AFC) du vocabulaire. Puis, dans ce flux continu, nous proposerons une périodisation originale et endogène du corpus en distinguant quatre moments différents. Enfin une caractérisation du discours de chacune des périodes distinguées sera faite grâce à la distribution chronologique de mots spécifiques et des mondes lexicaux constitutifs.
- 27 L. Guttman, 1941, p. 319-348. Voir également les précisions données par André Salem dans sa contri (...)
20L’AFC produite sur le tableau lexical entier (TLE) du corpus, qu’implémente le logiciel Lexico, distribue harmonieusement le long d’une parabole les 31 congrès (1936-2020) étudiés dans un premier temps (Figure 1). Le phénomène est rare en analyse du discours, mais mathématiquement bien connu et décrit par la littérature statistique depuis l’après-guerre sous le nom d’« effet Guttman27 ».
- 28 Ainsi, techniquement, le facteur 2 dépend de manière quadratique du facteur premier (f2 = a×f1×f1) (...)
21Contrairement aux analyses factorielles classiques de corpus contrastifs (par exemple une partition extrême gauche / gauche / centre / droite / extrême droite, ou une partition par auteurs), pour lesquelles l’analyse procède d’une lecture par quadrants du plan factoriel, ici les différentes parties (les congrès-années successifs) se ventilent sur un arc de cercle (horseshoe pour la statistique anglaise) qui représente une déformation incurvée du seul axe premier28.
22L’« effet Guttman » est enregistré lorsque l’essentiel de l’information du tableau de contingence (les mots du corpus en ligne, les textes du corpus en colonne) peut se résumer sur un axe dominant ; c’est-à-dire, lorsqu’un facteur explicatif primordial, ou un ordre principal, peut être distingué dans les données ; c’est-à-dire encore lorsqu’une structure unidimensionnelle se dégage de la matrice multidimensionnelle de départ.
Figure 1. AFC du tableau lexical entier du corpus restreint des congrès du PCF (1936-2020)
23Comme le graphique marque, sur la parabole, une gradation chronologique presque parfaite du premier congrès de 1936 jusqu’aux derniers congrès des années 2000, il faut conclure qu’une logique forte organise le vocabulaire du corpus, et que cette logique organisationnelle est le temps, l’histoire, la chronologie.
- 29 La plus notable est l’inversion chronologique des années 1936 et 1937 avec les années 1945 et 1947
- 30 D. Mayaffre, 2010.
24Quelques inversions d’années seront certes notées29, mais il faut constater que le discours communiste, tel que représenté par notre corpus, évolue continuellement et de manière cohérente au fil du temps comme c’est le cas pour toutes séries chronologiques produites à partir de discours institutionnels (partis politiques, syndicats, etc.). Année après année, la parole communiste change, et si elle se singularise le temps d’un congrès c’est en portant la trace des discours du congrès précédent et en adoptant déjà certains traits de ceux qui vont suivre. Pour le dire en locutions latines, un locuteur collectif comme le PCF ne peut abandonner son discours passé ex abrupto ni en inventer un nouveau ex nihilo30. Il est contraint de composer avec une identité, une histoire, une idéologie et donc tout simplement un vocabulaire, qu’il fait évoluer continûment mais progressivement. André Salem conclut de manière générale :
- 31 L. Lebart & A. Salem, 1994, p. 221.
« Ce renouvellement [du vocabulaire] constitue, la plupart du temps, la caractéristique lexicométrique fondamentale d’une série chronologique. Tout émetteur produisant des textes sur une période de temps assez longue utilise sans cesse de nouvelles formes de vocabulaire qui viennent supplanter, du point de vue fréquentiel, d’autres formes dont l’usage se raréfie31 ».
25Ainsi la logométrie interpelle-t-elle l’historien, qui pourrait avoir tendance à se focaliser sur l’accident ou sur la rupture, là où, au contraire, il est possible de saisir les tendances profondes et les mutations continues – voire les permanences. En somme, il existe dans les séries textuelles chronologiques un continuum discursif, comme il existe un continuum historique : un temps lexical s’écoule et s’impose aux locuteurs, même si nous nous proposons maintenant de distinguer des rythmes faits de lenteurs, d’accélérations, voire de soubresauts chronologiques.
26Pour autant que l’idée de périodisation soit pertinente dans l’évolution impavide du discours, l’examen minutieux de la parabole Guttman de la Figure 1 permet de proposer une périodisation, en distinguant des agglomérats d’années et des césures dans l’ordonnancement régulier des années-congrès sur l’arc de cercle (Figure 2).
Figure 2. Les quatre périodes du discours congressiste communiste (1936-2020)
27Les quatre périodes qui remontent du corpus recouvrent pour partie ce que l’on sait de l’histoire générale du PCF, mais proposent des points de bascule originaux (ou au contraire des continuités inattendues). Par exemple, par inertie lexicale sans doute, le congrès de 1950 appartient, nous semble-t-il, encore à la première période, celle qui trouve ses origines dans le Front populaire, la Résistance et le gouvernement de Gaulle à la Libération : la rupture politique que représente l’exclusion des communistes du gouvernement Ramadier au printemps 1947 ne se traduit donc pas immédiatement dans le discours. Une seule illustration, nous y reviendrons en détail : le nom propre « Hitler », qui hante le discours des communistes depuis 1936, continue d’être sur-utilisé en 1950 avant de disparaître seulement après cette date (Figure 3).
Figure 3. Distribution de « Hitler » dans le corpus restreint des congrès du PCF (1936-2020)
- 32 R. Martelli, J. Vigreux & S. Wolikow, 2020.
28D’une autre manière, le congrès de 1976 illustre l’originalité des périodes que nous proposons : l’historiographie qualifie souvent d’historique le 22e congrès, avec le renoncement officiel au concept de « dictature du prolétariat » par Georges Marchais. Pourtant, ce congrès s’inscrit parfaitement, sur la parabole, dans l’évolution naturelle du discours et dans un moment homogène entre 1972 et 1987. Dernier exemple récent, Roger Martelli, Jean Vigreux et Serge Wolikow insistent sur une période politique a priori cohérente de 1972 à 1984 pour en faire un chapitre de leur ouvrage32, c’est-à-dire du Programme commun jusqu’au gouvernement Fabius : pourtant, au niveau du discours, le corpus ne marque pas cette rupture et le vocabulaire des congrès 1985 et 1987 ressemble encore à ceux de 1979 ou 1982, par-delà, donc, la fin de la participation communiste au premier septennat Mitterrand.
- 33 Nous n’avons pas besoin de présenter aux lecteurs d’Histoire & Mesure, le calcul des spécificités (...)
29Soit les quatre périodes au vocabulaire relativement homogène qui remontent du corpus : 1936-1950, 1954-1970, 1972-1987, 1990-2018 (Figure 3). Le calcul consacré des spécificités permet d’en saisir le vocabulaire caractéristique33. L’utilisation de ce calcul éprouvé en logométrie, nous permet de rappeler deux objections méthodologiques liées, que nous tâcherons de dépasser dans la troisième partie de cet article.
30D’abord, l’approche contrastive et supervisée force le trait des différences, sans que lesdites différences prouvent la démonstration. En effet, dès lors que nous définissons des sous-corpus (ici les quatre périodes) et que nous comparons leur vocabulaire, le traitement est condamné à trouver des mots discriminants, au risque de conforter artificiellement le partitionnement proposé : les spécificités illustrent le partitionnement de l’analyste mais ne le prouvent pas ; le risque de projeter ses hypothèses de travail dans le corpus (ici la périodisation) doit être pris en compte.
- 34 Ainsi le vocabulaire « banal » est-il consitué de mots dont l’indice de spécificité est non signif (...)
31Ensuite, l’approche contrastive ignore possiblement un vocabulaire important, au motif qu’il n’est pas discriminant entre les parties. Sauf à examiner le vocabulaire banal, c’est-à-dire des spécificités qui n’en sont pas34, l’analyste ne peut accéder au vocabulaire récurrent s’il est régulièrement réparti : par exemple « grève » est utilisé très souvent en 1936, mais également en 1920, 1929, 1932, 1945, 1947, 1950, 1954, 1961, 1964… tant et si bien que, employé tout le temps, il ne caractérise pas, pour le calcul des spécificités, la période du Front populaire. Nous l’avons dit, le traitement met en lumière les différences (ici les différences entre les quatre périodes) et laisse dans l’ombre les ressemblances. Ainsi, toutes ces mises en garde ayant été faites, le tableau des premières spécificités par période peut être considéré (Tableau 3).
Tableau 3. Liste de spécificités (formes) par périodes du corpus Congrès PCF (1936-2020)
32En juillet 1936, Maurice Thorez invente un mot d’ordre insuffisamment souligné par l’historiographie : « le Front français ». Mis en sourdine à la demande des alliés SFIO et Radicaux qui le trouvaient trop patriotique et possiblement va-t-en-guerre, ce mot d’ordre sera repris et trouvera son plein épanouissement après la Résistance, à la sortie de la guerre. Du reste, dans le corpus, l’expression est utilisée lors du 10e congrès en 1945, via la citation d’un discours de 1936 :
- 35 10e congrès, Paris, 1945. Le soulignement est de notre fait.
« Le 6 août 1936, notre parti communiste déclare “dans une situation difficile, à l’intérieur et à l’extérieur, nous préconisons pour le salut de notre peuple le Front français.
Front français pour le respect des lois, ce qui ne peut signifier, dans le moment présent, que la dissolution effective et le désarmement des ligues fascistes, la défense de la constitution et de la république.
Front français pour la défense de l’économie nationale, ce qui ne peut signifier dans le moment présent que la protection et l’aide aux éléments des classes moyennes et le soutien des revendications paysannes, que faire payer les riches et empêcher certains capitalistes de saboter la production nationale.
Front français pour la liberté et l’indépendance de notre pays, ce qui veut dire une politique active et conséquente et en accord avec les pays qui veulent effectivement la paix indivisible et la sécurité collective. Cela signifie repousser avec indignation toute immixtion étrangère dans les affaires de notre pays.” […] Soulignons que nos propositions tendaient au renforcement de la lutte contre la réaction et le fascisme à l’intérieur de notre pays, comme condition évidente d’une lutte victorieuse contre la menace grandissante du fascisme, à l’extérieur35. »
- 36 On se rappelle en effet l’étymologie politique de « front populaire ». En octobre 1933, face au « (...)
33Le « Front français » est moins connu que le « Front populaire » que Thorez inventa également36, mais l’expression semble résumer lexicalement, de la manière la plus adéquate, la période 1936-1950, qui d’un point de vue discursif enjambe la Seconde Guerre mondiale et dépasse l’épisode Ramadier.
34Dans l’historiographie communiste comme dans l’historiographie générale, on retient surtout de 1936 les congés payés et de 1945 la sécurité sociale, pour lesquels le parti communiste s’investit. Mais par-delà un vocabulaire social qui ne démarque pas la période puisqu’il est utilisé par le PCF avec constance dans le corpus, c’est bien la récurrence d’un discours d’union patriotique et de résistance contre le fascisme qui discrimine les années autour du conflit mondial.
35À reprendre la liste des spécificités, entre 1936 et 1950, c’est en effet le danger, la réalité ou le souvenir de la « guerre » (+48), face à « Hitler » (+37), face à l’« Allemagne » (+30) qui obsèdent les communistes. Dès lors, la construction d’un « front », le rassemblement du « peuple » (+6,6), la définition d’un « nous » (+29) le plus élargi possible, ou même de manière plus floue d’un « on » (+44), marquent d’un point de vue lexical un discours communiste qui est avant tout un discours populaire, républicain et national élargi. Sans pouvoir pousser plus loin l’analyse, on notera encore le mot « paysans » (+31) – à côté, nous le verrons, d’« ouvriers ». Évidemment, « paysans » est en meilleure concordance avec la sociologie du pays entre 1936 et 1950 qu’ultérieurement, mais il est également significatif de l’ancrage territorial, rural, patriotique que le PCF cherche alors à se construire :
- 37 9e congrès, Arles, 1937.
« En des heures lourdes d’angoisse, alors que pèse sur le peuple français la double menace de la guerre intérieure et de la guerre extérieure, […] il appartenait aux délégués des organisations communistes des villes et des campagnes, représentants authentiques des ouvriers et des paysans de France […], interprètes de la volonté unanime du pays, de définir la mission progressive et pacifique de la France du Front populaire dans le monde37. »
- 38 Ce discours révolutionnaire originel, développé entre 1920 et 1934, délaissé avec le Front populai (...)
36La période 1954-1970 est marquée par un vocabulaire tout autre. Isolé sur l’échiquier politique par sa position anticolonialiste, son soutien à l’URSS ou, à partir de 1958, son opposition à la Ve République, le parti communiste renoue avec un discours révolutionnaire et marxisant, délaissé un temps entre 1936 et 195038. Il s’engage de nouveau dans une « lutte » (+ 39) radicale contre le système et rappelle explicitement, lors des congrès, les principes du « marxisme-léninisme » (+7). La « lutte des classes » s’impose comme la grille de lecture principale des phénomènes politiques et comme la clef de voûte des discours de la période.
37Le « parti » (+44) et les « organisations » (syndicales) (+26) sont remis au cœur d’un discours essentiellement adressé aux « masses » (+25) et à la « classe ouvrière » (+45), et non plus aux « paysans » ou aux « ouvriers » en tant que tels. En 1967, par exemple, la résolution du 18e congrès note :
« La classe ouvrière est par excellence l’adversaire irréconciliable du régime capitaliste. C’est pourquoi elle est l’animatrice et la dirigeante naturelle de toutes les forces qui combattent pour la démocratie et le socialisme. Pour la même raison l’existence et l’activité du parti communiste, avant-garde combative de la classe ouvrière, s’inspirant des principes du marxisme-léninisme et pratiquant une large politique unitaire, sont la condition essentielle de la victoire de ce combat. »
38Ou encore, plus loin :
- 39 18e congrès, Levallois, 1967.
« Le Parti communiste fera en sorte que la masse des travailleurs et tous les adversaires du régime capitaliste en France soient gagnés à la lutte réelle pour le socialisme et pour que se réalisent ainsi les conditions de son avènement, de son édification et de sa sauvegarde39. »
39Dans ce discours de lutte, l’opposition se cristallise sur les nouveaux adversaires de l’époque. Alors que la Ve République s’enracine et que les Trente Glorieuses s’installent, la nouvelle « bourgeoisie » (+7) à combattre s’incarne dans le pouvoir « gaulliste » (+31) et les « monopoles » (>+50) :
- 40 16e congrès, Saint-Denis, 1961.
« Les contradictions internes du capitalisme français, loin d’être atténuées par l’instauration du pouvoir gaulliste, se sont approfondies. La domination directe des monopoles accélère la concentration capitaliste. Cela fait éclater avec plus de force que jamais la contradiction fondamentale du capitalisme entre le capital et le travail, entre le caractère toujours plus social de la production et l’appropriation privée des capitalistes. La lutte de classe du prolétariat connaît des développements nouveaux malgré tous les moyens de pression, de corruption et de duperie dont dispose le pouvoir. Outre la contradiction entre les deux classes fondamentales de la société capitaliste, s’exacerbe l’antagonisme entre la poignée de monopolistes et l’ensemble du peuple40. »
40Dans le contexte de la guerre d’« Algérie » (+22) et des décolonisations dans le monde, le PCF décline son discours anti-monopolistique et contre « l’impérialisme » (+16) pour défendre le combat des anciennes colonies et des peuples sous domination :
- 41 19e congrès, Nanterre, 1970.
« Le parti a enrichi son analyse du capitalisme monopoliste d’État. Il s’est montré la force d’opposition clairvoyante et la plus résolue à la politique rétrograde et anti-nationale du pouvoir des grandes sociétés capitalistes. […] il s’est montré le meilleur artisan de l’unité d’action des forces ouvrières et démocratiques. Fidèle à l’internationalisme prolétarien, il a mené un combat incessant et intransigeant contre l’impérialisme, pour la paix et l’indépendance, la solidarité avec les peuples opprimés41. »
41Il faudra attendre l’orée des années 1970, avec la signature du Programme commun en 1972, pour voir le PCF délaisser ce discours partisan, cette phraséologie idéologique, ce vocabulaire orthodoxe qui permettent l’organisation, en France, d’une « contre-société » communiste42 dotée de références et d’un langage propres.
42Ouverte par le congrès de 1972, la troisième période voit un nouveau vocabulaire s’imposer, assez loin du lexique léniniste des années précédentes : « vie » (+20), « voie » (+16), « objectifs » (+13), etc. La « lutte » (des classes), spécificité de la période antérieure, s’efface au profit des « luttes » (+14). Ce passage du singulier au pluriel d’un même vocable n’est pas une anecdote grammaticale mais caractérise la nouvelle teneur du discours communiste entre 1972 et 1987. À cette époque, la lutte systémique pour l’avènement de la dictature du prolétariat disparaît du discours pour être remplacée par des « luttes » plurielles et ciblées. La rupture marxiste-léniniste est reléguée au second plan derrière l’aspiration à un « changement » (+17) aux contours indéfinis.
43Ce nouveau projet de transformation sociale se justifie par la « crise » (+40) économique qui surgit au début de la décennie 1970. Avant même le crash pétrolier de 1974, les communistes en font le constat, dans une formulation encore intermédiaire entre deuxième et troisième période :
- 43 20e congrès, Saint-Ouen, 1972.
« La nouvelle période est marquée par l’aggravation de la crise du capitalisme monopoliste d’État, elle est marquée par l’existence du programme commun de gouvernement qui ouvre la perspective de la transition entre la France capitaliste d’aujourd’hui et la France socialiste de demain43. »
44Face aux « problèmes » (+33) de la nation, le parti s’interroge sur les modalités, « la voie » (+16), la « stratégie » (+16) de l’établissement d’un socialisme à la française, loin de la disruption révolutionnaire :
- 44 22e congrès, L’Île-Saint-Denis, 1976.
« La France et son peuple sont aujourd’hui confrontés à de graves problèmes. Ces problèmes mettent à l’ordre du jour une grande exigence : il faut changer la société. C’est pour cela que luttent les communistes. Que veut le parti communiste pour la France ? Quel avenir propose-t-il et comment y parvenir ? C’est à ces questions que répond ce document. Avec le manifeste de Champigny “pour une démocratie avancée, pour une France socialiste”, avec le programme de gouvernement “changer de cap”, “le défi démocratique” de Georges Marchais et la déclaration des libertés, il s’inscrit dans l’effort accompli en permanence par le parti communiste pour enrichir, préciser et faire largement connaître sa politique au service des travailleurs […]44. »
45Comme l’indiquent les spécificités lexicales, les « objectifs » (+13) fixés par le parti s’attachent principalement à la résolution des « problèmes » (+33) en faveur des « travailleurs » (+33) – et non plus de la « classe ouvrière » –, dans le cadre d’un « socialisme » (+49) « autogestionnaire » (+13) pour lequel les communistes s’engagent en 1982 à :
- 45 24e congrès, Saint-Ouen, 1982.
« affronter directement les grands problèmes avec les travailleurs eux-mêmes, à partir de leur expérience quotidienne, sur le terrain concret où la crise déploie ses méfaits dans tous les aspects de leur vie. Les obstacles au socialisme autogestionnaire ne seront dépassés que par l’autogestion elle-même, par l’intervention des travailleurs prenant eux-mêmes en charge la transformation de la réalité45. »
46Outre la gestion des entreprises par les travailleurs eux-mêmes, le discours communiste de la période plaide en faveur d’une participation active des citoyens aux affaires du pays. Il ne s’agit plus de faire la révolution mais de « changer la réalité » par le suffrage universel et le jeu « démocratique » (+7). En 1979, par exemple, la résolution du 23e congrès rappelle l’engagement du PCF, pris lors des congrès précédents, pour :
- 46 23e congrès, Saint-Ouen, 1979.
« assurer par le développement d’un mouvement populaire majoritaire s’exprimant dans les luttes et dans le suffrage universel l’avancée démocratique du pays vers un socialisme lui-même démocratique, un socialisme aux couleurs de la France46. »
47Du Programme commun à la fin des années 1980, le lexique communiste se fond dans le concert républicain français. Le PCF adopte alors un discours de parti de gouvernement, qu’il participe directement à des alliances gouvernementales ou non.
48La dernière période du discours congressiste du PCF s’amorce en 1990 et marque un double contretemps par rapport aux chronologies établies qui soulignent plutôt la fin de la participation des communistes au gouvernement socialiste en 1984 ou leur retour dans le gouvernement Jospin en 1997. Durant trois décennies, le parti semble explorer de nouveaux espaces de luttes et entend proposer un « projet » (+32) de « société » (+44) différent de celui du capitalisme financiarisé contemporain. Il se détache de sa base doctrinale traditionnelle au profit de la promotion de « débats » (+28) autour de divers « choix » (+9) : deux mots spécifiques d’un PCF en quête d’un nouveau socle idéologique susceptible de séduire l’ensemble de la « gauche » (+10). Il renonce définitivement à son discours révolutionnaire au profit d’un progressisme, qui lui permettra notamment de participer à la gauche plurielle en 1997. Lors du congrès de 1994, par exemple, la résolution finale adopte le lexique et la phraséologie de la social-démocratie pour décrire le « projet de transformation sociale » à mettre en place.
- 47 28e congrès, Saint-Ouen, 1994.
« Ce projet politique de transformation sociale dont le mouvement populaire doit se doter pour trouver sa force et sa cohérence suppose le débat sur l’avenir, sur la place et le rôle des forces politiques, la forme et la finalité de l’intervention collective. Il n’est pas le dernier étage de la perspective. Il en est le cœur47. »
49Ainsi, au fil des congrès, le communisme français parvient à articuler un nouveau programme, non plus radical, certes, mais ambitieux ; non plus tourné vers la révolution des masses mais vers « l’émancipation humaine et citoyenne ». Comme l’indiquent les mots caractéristiques de la période, le parti formule un néo-humanisme social et écologique dans lequel la priorité donnée à l’humanité (« humain » [+30], « humains » [+31] ou encore « citoyens » [+29] et « individus » [+9]) passe par le progrès social (« salariés » [+24], « services publics » [+32]) intrinsèquement lié à l’exigence éco-responsable (« écologique » [+35] « planète » [+24]). Lors du congrès de 2016, un paragraphe synthétise de façon éloquente ce nouveau syncrétisme idéologique :
- 48 37e congrès, Aubervilliers, 2016.
« L’heure est au choix de civilisation si nous voulons préserver la planète et l’humanité. Émancipation sociale et défi écologique sont indissociables. Nous opposons à la logique des profits immédiats celle du temps long du développement humain, pour permettre le renouvellement des écosystèmes. Au développement anarchique des multinationales, nous opposons une intervention humaine coordonnée et planifiée, une appropriation des biens communs par le plus grand nombre, la production de biens utiles48. »
50D’une certaine manière, le vocabulaire de cette dernière période confirme et accentue le tournant social-réformiste du discours communiste que nous avons repéré dès 1972. Mais à partir de 1990, il le précise de façon inédite en lui donnant une coloration verte et une tonalité humaniste.
51À ce stade de la démonstration, nous nous proposons d’illustrer notre propos (l’évolution du discours et les périodes envisagées) par une AFC des 100 substantifs (lemmes) les plus utilisés du corpus (Figure 4).
Figure 4. AFC des 100 substantifs (lemmes) les plus fréquents du corpus restreint des congrès du PCF (1936-2020)
- 49 De manière générale, la logométrie confie normalement à la statistique le soin de repérer les mots (...)
52L’illustration du TLE (soit l’ensemble du vocabulaire) par une sélection arbitraire d’un nombre de mots (ici 100 substantifs) est toujours sujette à discussion méthodologique surtout lorsqu’on prétend percevoir le mouvement général ou global du discours49. Néanmoins, la sortie-machine exemplifie de manière emblématique à la fois l’effet Guttman (c’est-à-dire l’évolution continue du vocabulaire) et les périodes pressenties (les agglomérats caractéristiques d’années et de vocabulaire le long de l’arc de cercle). Temporalité et discours : tout se passe comme si le temps organisait une concurrence des mots dans le corpus. Nonobstant la permanence de certains termes (que nous traiterons en troisième partie), le remplacement de mots par d’autres mots, au fil de l’histoire, sur la parabole Guttman, se trouve attesté.
- 50 M. Reinert, 1993 ; P. Ratinaud & P. Marchand, 2015.
53Il en va ainsi de la vie, des thèmes et du rythme des discours. Des méthodes classificatoires du type classification hiérarchique descendante (CHD), implémentée dans le logiciel Iramuteq50, permettent d’illustrer d’une autre manière le phénomène. Après avoir défini des classes de mots (Figure 5) qui structurent le corpus (indépendamment de toute chronologie), le logiciel montre comment ces classes se distribuent au fil des années (Figure 6).
Figure 5. Classification hiérarchique descendante du corpus restreint des congrès du PCF (1936-2020)
Figure 6. Distribution des classes de vocabulaire selon la chronologie (1936-2020)
54D’évidence, chaque classe de mots, c’est-à-dire chaque monde lexical reconnu par la classification, connaît des variations temporelles et une spécialisation chronologique. Particulièrement, la classe 2 qui rassemble le vocabulaire classiste et partisan (« ouvrier », « parti », « classe », « communiste », « unité », « masse », etc.) coïncide sur la Figure 6 avec la période 1954-1972 que nous avons décrite. De même, la classe 1, composée du vocabulaire antifasciste, anti-impérialiste et patriotique (« guerre », « allemand », « fasciste », « peuple », etc.), coïncide grosso modo avec la période 1936-1950.
55Spectaculaires, ces résultats demandent néanmoins à être nuancés car certains mots (ou ici certaines classes) ne répondent qu’imparfaitement aux périodes jusqu’ici décrites, laissant soupçonner une complexité chrono-lexicale dans le discours, que nous nous proposons maintenant d’analyser.
56Si l’idée de période est une première fois contestable au regard du continuum historique et du flux lexical suivi que décrit l’effet Guttman, elle l’est pour une autre raison, propre à la richesse du fonctionnement discursif.
57Imaginer des périodes discursives fixes et homogènes revient à supposer que le discours n’est qu’un, et que tous ses mots marchent d’un même pas historique ou adoptent globalement un même rythme. Or, tout au contraire, le discours est composé d’une pluralité de vocabulaires qui définissent une pluralité de temporalités. Mieux : sans doute peut-on faire l’hypothèse que certains mots sont précisément dévolus à assurer la pérennité du discours (marquer la cohérence, notamment idéologique), là où d’autres ont vocation à renouveler le message (marquer la progression, s’adapter à l’actualité) ; la plupart enfin, et chacun à son rythme, assure les évolutions glissantes du discours.
- 51 A. Salem, 1991 ; L. Lebart & A. Salem, 1994.
58Afin de contourner le risque statistique évoqué plus haut de projeter dans le corpus des périodes fixes, en recherchant – et en trouvant nécessairement – les spécificités de périodes établies, le logiciel Lexico implémente un outil insuffisamment utilisé en histoire : les spécificités chronologiques51. Sans plus présumer de périodes fixes, le logiciel explore, pour l’ensemble des termes du discours, tous les empans chronologiques du corpus dans lesquels ces termes seraient sur-utilisés. Au fond, il y aurait autant de périodes pertinentes qu’il y a de mots, et ces périodes seraient de taille variable en fonction de la distribution statistique constatée des mots en question.
59Ainsi, il ressort de l’analyse des spécificités chronologiques que certains mots transcendent les périodes que nous avions établies en deuxième partie. D’autres, au contraire, ne concernent que quelques congrès en deçà des périodes. Certains mots encore seront qualifiés de « mots-événements », utilisés exceptionnellement une seule année, là où d’autres mots concernent pratiquement tous les congrès, remettant en cause l’idée même d’évolution. Sans prétendre épuiser la typologie de cette approche diachronique et individualisée du vocabulaire, notons enfin que certains mots semblent avoir un rythme d’apparition cyclique ou erratique. En pareil cas, des études restent à faire sur l’évolution de leur sens : l’abandon puis la remobilisation d’un signifiant, à dix, trente ans ou cinquante ans de distance, s’accompagnent souvent, comme nous le verrons, d’une modification de son signifié politique. La permanence d’un mot et, ici, la remobilisation d’un mot ne signifient pas toujours la permanence du message.
60« Paysans », nous l’avons vu, caractérise la première période (1936-1950), signe, parmi d’autres, d’un communisme en France qui s’enracine patriotiquement. Les « masses » ou la « classe ouvrière » caractérisent, elles, la deuxième période (1954-1970), signe d’un parti communiste qui, dans l’opposition systémique, reprend ses fondamentaux marxistes. Mais les spécificités chronologiques attirent notre attention sur les « ouvriers » qui, eux, assurent le tuilage entre ces deux périodes et s’étalent le long d’un vaste empan qui va du Front populaire au Programme commun (Figure 7).
Figure 7. Sur-utilisation transpériodique (1936-1972) des substantifs « ouvrier/s » dans le corpus restreint des congrès du PCF (1936-2020)
61Ce n’est donc plus sur dix ou vingt ans mais sur quarante ans que le discours des communistes garde comme principaux acteurs les « ouvriers » : le PCF peut être qualifié de mouvement ouvriériste au moins jusqu’en 1972. Et, sur la base de cette conclusion, il devient intéressant de réfléchir à la césure postérieure au Programme commun (en 1974 d’ailleurs, plutôt qu’en 1972 proprement dit) et au déclin progressif du PCF avec la fin de l’ère industrielle au xxie siècle. Sur un temps long qui dépasse donc l’idée de période, les « ouvriers » se trouvent remplacés dans le discours par les « travailleurs » dans les années 1970, puis par les « salariés » dans les années 1980 ou les « citoyens » et les « individus » (Figure 8 et 9).
Figure 8. Sur-utilisation du mot « salariés » à partir de 1987 dans le corpus restreint des congrès du PCF (1936-2020)
Figure 9. Sur-utilisation des mots « citoyens » et « individus » à partir de 1990 dans le corpus restreint des congrès du PCF (1936-2020)
Note. Le graphique affiche ici un indice de corrélation chronologique positif très marqué (+0,84).
62Parmi les nombreux autres exemples de ce vocabulaire trans-période, nous pourrions souligner aussi le verbe « unir » ou les substantifs « unité » ou « union » (Figure 10). Ils dominent un long moment le corpus, jusqu’au détour des années 1980 : imaginer pour ces mots une césure après-guerre (1950) ou autour du Programme commun (1972) ne se révèle donc pas pertinent ; l’expression « union de la gauche » qui fleurit dans la décennie 1970-1980 apparaît en fait comme un fruit tardif, voire déjà consommé, d’un vocabulaire unitaire vieux d’un demi-siècle et qui est voué à être concurrencé et à disparaître au profit de mots construits avec la racine rassembl* (« rassembler », « rassemblement »).
Figure 10. Sur-utilisation transpériodique des mots « union », « unité » et « unir » de 1936 à 1974 dans le corpus restreint des congrès du PCF (1936-2020)
Note. À l’inverse du précédent, ce graphique affiche un coefficient de corrélation chronologique négatif (-0,80).
63D’autres mots ont une espérance de vie plus courte, inférieure aux périodes que nous avons établies. Par exemple, « numérique » ne caractérise que les derniers congrès, très récents (soit de 2013 à 2018), avec un coefficient de spécificité chronologique important de +30 pour cet empan. Et le terme « émancipation », signe d’un marxisme plus humaniste que révolutionnaire, épouse également la seule fin du corpus (Figure 11).
Figure 11. Sur-utilisation intrapériodique des mots « émancipation » et « numérique » (2013-2018) dans le corpus restreint des congrès du PCF (1936-2020)
64Parce que leur montée en puissance est évidente pour les trois derniers congrès, ces deux mots sont candidats pour proposer aux historiens de demain une autre période du PCF, en cours de construction, et qui viendra contredire les nôtres : un communisme 2.0 tel qu’illustré par l’investissement numérique et les hologrammes du leader d’extrême gauche, Jean-Luc Mélenchon, durant la campagne 2017, et tourné davantage vers l’« émancipation » du « citoyen » et de l’« individu », que vers la « lutte des classes ».
- 52 Par simplicité méthodologique, l’essentiel du traitement linguistique de cette contribution porte (...)
65De la même manière, le segment répété52 « socialisme démocratique » (comme le segment répété « socialisme à la française ») ne concerne pas l’ensemble de la période 1972-1987. Il s’épanouit tardivement après le Programme commun, seulement autour du congrès de 1979, pour disparaître dès 1987 ; nous le définissons comme un segment ou une expression intrapériodique (Figure 12).
Figure 12. Sur-utilisation intrapériodique du segment répété « socialisme démocratique » (1979-1987) dans le corpus restreint des congrès du PCF (1936-2020)
66Plus problématiques pour décrire l’évolution du discours, certains mots se spécialisent lors d’un seul congrès, et nous les qualifions de « mots-événements ». C’est le cas de « jeunesse » en 1954, autour des festivals mondiaux de la jeunesse et des étudiants tenus à Bucarest en 1953 et à Varsovie en 1955 (Figure 13).
Figure 13. Sur-utilisation de « jeunesse » en 1954 dans le corpus restreint des congrès du PCF (1936-2020)
- 53 Voir par exemple G. Quashie-Vauclin, 2009.
67Au cours de son histoire, depuis sa création, le parti communiste a un rapport particulier avec la « jeunesse », supposée par définition révolutionnaire53. La jeunesse communiste (précédemment socialiste) peut ainsi faire valoir sa préséance motrice, en novembre 1920, dans l’adhésion du mouvement français à la IIIe internationale, montrant ainsi la voie à la SFIO tout entière le mois suivant à Tours. Et sur cette base avant-gardiste, le Front populaire verra, au sein du PCF, l’effervescence des mouvements de jeunes communistes en direction des femmes, des paysans ou des étudiants. Mieux, dans la vulgate communiste, le communisme en lui-même se trouve assimilé à la « jeunesse du monde », selon la dernière lettre avant exécution de Gabriel Péri, cent fois imprimée par les presses communistes :
- 54 Gabriel Péri, lettre avant son exécution le 15 décembre 1941 au Mont-Valérien ; voir dans le Maitr (...)
« Je crois toujours en cette nuit que mon cher Paul Vaillant-Couturier avait raison de dire que le communisme est la jeunesse du monde et qu’il prépare des lendemains qui chantent. Je vais préparer tout-à-l’heure des lendemains qui chantent54. »
68Pourtant, dans le corpus, le seul 13e congrès accapare plus de deux tiers des occurrences de « jeunesse » (83 occurrences sur 208), et de même pour « jeune » et « jeunes ». En pleine guerre froide et en lien particulier avec les revendications pacifistes et féministes, « la jeunesse française » fait l’objet de développements que l’on ne retrouve avec autant de force nulle part ailleurs. Les mots forts de mise en garde qui introduisent ces développements spécifiques peuvent être cités à titre d’illustration :
- 55 13e congrès, Ivry-Sur-Seine, 1954.
« Il est difficile, sinon impossible, d’organiser l’action victorieuse des forces démocratiques et patriotiques pour la paix et la reconquête de l’indépendance nationale sans la participation active de toute la jeunesse. Le gage du développement impétueux d’un large mouvement de la jeunesse réside dans la direction politique du parti communiste, capable de donner à l’ensemble de la jeunesse des réponses à toutes les questions qu’elle se pose dans l’immédiat et pour son avenir. La conquête de la jeunesse revêt un caractère exceptionnel dans les conditions présentes. La négligence, la sous-estimation, le dédain du mouvement de la jeunesse constituent des obstacles à l’application de la politique nationale du parti. C’est là l’expression certaine d’une forme d’opportunisme qui méprise les forces considérables de la jeunesse55. »
69Au final, la Figure 13 et la citation précédente montrent avant tout un « effet de corpus » (la résolution finale de 1954 traite thématiquement de la « jeunesse », là où les autres résolutions n’abordent pas frontalement la question), mais il était important de montrer méthodologiquement que le protocole logométrique repère ces mots-événements.
70Plus intéressants que les mots-événements sont les mots erratiques dans le discours ; ces mots échappent à une distribution régulière ou au contraire accidentelle pour apparaître en vagues successives, au gré d’une actualité qu’ils constituent et qu’il reste à définir. Dit autrement, ces mots appartiennent au stock lexical disponible pour le locuteur PCF : le parti les mobilise à discrétion en fonction de la ligne politique du moment.
- 56 Voir le numéro spécial de la revue Mots : A. Geoffroy, 1985.
71Nous illustrons le phénomène par le mot le plus politique de la langue : « nous »56. « Nous » permet l’affirmation collective et l’action commune dans le discours communiste. « Nous » permet, par contraste, de désigner l’autre, c’est-à-dire l’adversaire. « Nous », selon son périmètre, permet de construire l’identité partisane (et dans ces conditions paraîtra sectaire) et l’ouverture (il prend alors le visage élargi de la nation).
Figure 14. Sur-utilisation de « nous » au gré de trois périodes dans le corpus élargi 1920-2020
72Trois moments successifs peuvent être distingués (Figure 14). À l’analyse, ils correspondent peu ou prou aux périodes où les communistes participent ou envisagent de participer au gouvernement : le moment allant du Front populaire jusqu’à la Résistance et au gouvernement de Gaulle (la fin de la première sur-utilisation du « nous » coïncide logiquement avec l’épisode Ramadier) ; le moment mitterrandien après les législatives de 1978 qui laissent envisager une victoire de la gauche (la fin de la deuxième sur-utilisation coïncide avec l’épisode Fabius) ; enfin la gauche plurielle avec Jospin, qui semble se prolonger dans le discours jusqu’au quinquennat Hollande.
- 57 Le calcul et la sélection du vocabulaire banal sont connus depuis les années 1980 (P. Lafon, 1984) (...)
- 58 Rappelons que dans Hyperbase, la couleur des bâtonnets pâlit lorsque les seuils de significativité (...)
73Enfin nous concluons cette revue en évoquant les mots permanents qui non seulement contredisent l’idée de période, mais nuancent l’idée de l’évolution nécessaire du discours. Méthodologiquement, c’est par le biais du vocabulaire banal que l’analyste peut les approcher57. Par exemple, le terme « exploitation » est utilisé avec constance tout le long du corpus (Figure 15). À d’infimes exceptions près, aucune année ne sur-utilise ou sous-utilise le terme dans les proportions jugées significatives (ici seuil à ±3 %)58.
Figure 15. Distribution banale de « exploitation » dans le corpus restreint des congrès du PCF (1936-2020)
74Si le sens du mot va pouvoir évoluer au fil du temps – comme nous allons le montrer pour le terme « révolution » –, « exploitation » reste ainsi un repère lexical permanent dans le discours communiste. Et nous trouvons les syntagmes consacrés « exploitation capitaliste » aussi bien en 1936 qu’en 1950, 1976, 1979 ou 2018, « exploitation des travailleurs » aussi bien en 1950 qu’en 1976, 1979 ou 1982, « exploitation des peuples » en 1950 ou 1979 et « exploitation du peuple » (1959) ; et encore « exploitation des enfants » (1996), « exploitation du plus grand nombre » (1947), « exploitation du travail salarié » (1976), etc.
- 59 Au-delà de la célèbre formule, le Manifeste compte en quelques pages 17 occurrences d’« exploitati (...)
75Ainsi, avec le mot « exploitation », loin des évolutions, nous semblons toucher au projet princeps et immuable du communisme, tel qu’écrit dans le Manifeste par Marx et Engels : abolir « l’exploitation de l’homme par l’homme » ; formule que reprennent textuellement les congrès de 1945, 1950 ou 1982, et qui constitue l’ADN lexical du parler communiste59.
76Le discours communiste, saisi en série textuelle chronologique, répond aux caractéristiques décrites méthodologiquement par André Salem sur ce type de corpus. Les conclusions provisoires peuvent se résumer en trois points.
77Tout d’abord, il existe une continuité évolutive de la trame discursive, au fil de l’histoire du PCF. Sans doute faut-il penser qu’il n’existe pas plus de discours immobile que d’histoire arrêtée, et pas plus de discours chaotiques que de temporalités morcelées. Sur plusieurs décennies, le temps organise logiquement le discours en un flux constamment renouvelé de vocabulaire.
78Néanmoins, des périodes restent possibles à proposer : périodes endogènes au corpus et non commandées par l’historiographie. Même si l’on peut soupçonner leurs chevauchements partiels, elles contrastent entre elles par un vocabulaire spécifique. Ces périodes, méthodologiquement, sont repérées par rapport aux écarts à la parabole Guttman, et restent sujettes à interprétation. L’AFC – effet Guttman ou non – est un outil exploratoire et non classificatoire, et la logométrie a une vertu heuristique ou interprétative, et non probatoire.
79Enfin, le temps est pluriel, et les mots sont nombreux dans le corpus. Chaque mot, chaque expression, chaque thématique est susceptible d’adopter un rythme propre dépassant l’idée de bloc discursif constituant des périodes imperméables. Il y a dans le discours communiste une concurrence lexicale entre mots marxistes et mots réformistes, entre mots jacobins et mots bolcheviks, entre thématique ouvriériste et thématique sociétale. Bien sûr, cette concurrence est organisée par les grands moments politiques du PCF et de l’histoire de la France, mais elle relève aussi parfois de cheminements propres, individualisés, imbriqués et complexes.
80Reste que les séries textuelles chronologiques exigent une idéalité du corpus, que nous avons approchée seulement sur la période 1936-2020. Sur une période plus longue (1920-2020), c’est-à-dire avec un locuteur qui a le loisir de changer pour partie de nature politique au fil des décennies, les résultats sont moins nets. Ainsi nous reproduisons l’AFC du TLE depuis le congrès fondateur de Tours en 1920 jusqu’à aujourd’hui (Figure 16).
Figure 16. AFC du vocabulaire (TLE) sur le corpus centenaire des congrès du PCF (1920-2020)
- 60 En vérité, l’effet Guttman est enregistré, précisément, sur la période traitée précédemment (1936- (...)
81Certes, un effet Guttman est enregistré, preuve supplémentaire s’il en fallait que le temps informe les corpus diachroniques60. Cependant, la première période – que nous venons d’ajouter – contredit l’impeccabilité de l’agencement chrono/logique : les années 1920, 1921 ou 1926 se trouvent au milieu des années 1950, et l’année 1932 surtout ou l’année 1929 se trouvent hors de la parabole, et doivent être interprétées différemment.
82Les différences formelles des textes des premiers congrès, souvent plus courts, souvent moins bien identifiés énonciativement, expliquent pour partie ces anomalies. Notons aussi que l’absence des congrès de 1922, 1924, 1925 perturbe objectivement, peut-être, le déroulement historique continu que l’on aurait pu trouver.
83Mais d’autres raisons plus fondamentales, linguistico-idéologiques, peuvent être évoquées. Sur un temps long – cent ans – certains mots ont l’opportunité historique de s’évanouir et de réapparaître, contrevenant précisément à l’évolution lexicale naturelle, pour rapprocher, au contraire, le début du corpus de sa fin.
84Nous ne citerons qu’un exemple pour proposer une ouverture méthodologique importante. Loin de connaître un déclin progressif ou une progression continue, qui lui assurerait une participation à l’effet Guttman, le terme « révolution » se trouve sur-utilisé au début du corpus dans les années 1920-1930 puis à la fin du corpus dans les années 2000 ; particulièrement, le mot est sur-utilisé lors du tout premier congrès et lors du tout dernier (Figure 17).
Figure 17. Sur-utilisation de « révolution » au début et à la fin du corpus centenaire
85Ce type de mots, on le comprend, contrarie l’analyse du temps lexical en contredisant le déroulement linéaire attendu. Dès lors, si l’on veut enregistrer l’évolution du discours, ce n’est plus seulement à l’étude de la distribution statistique des mots qu’il faut s’adonner, mais à celle de leur sens possiblement évolutif.
- 61 D. Mayaffre, 2014 ; M. Guaresi, 2016 ; L. Vanni & A. Mittmann, 2016.
86Méthodologiquement, nous avons défini ailleurs, notamment lors des Journées internationales d’analyse statistique des données textuelles (JADT), le sens d’un mot comme la somme de ses cooccurrences61. Or, ici, le calcul des cooccurrences du mot « révolution » durant, respectivement, la première période où il est sur-utilisé vs la dernière période où il est également sur-utilisé, nous instruit sur l’évolution du message communiste, derrière la permanence du token « révolution » (Tableau 4).
Tableau 4. Formes co-occurrentes de « révolution » en 1920-1932 versus 1990-2020
Cooccurrences de « révolution » 1920-1932 |
Indices de spécificité |
|
Cooccurrences de « révolution » 1990-2018 |
Indices de spécificité |
| prolétariat |
9 |
|
numérique |
13,7 |
| prolétarienne |
7,6 |
|
informationnelle |
12,7 |
| contre |
5,9 |
|
écologique |
11,1 |
| lutte |
5 |
|
révolutions |
9,6 |
| régime |
4,9 |
|
besoin |
9,7 |
| vive |
4,4 |
|
modes |
8 |
| aggression |
4,3 |
|
créativité |
7,7 |
| passivité |
4,3 |
|
individus |
7,7 |
| légalité |
4,2 |
|
humains |
7 |
| anarcho-syndicalistes |
4,2 |
|
change |
7 |
Figure 18. Lemmes (noms et adjectifs) cooccurrents de « révolution » entre 1920 et 1932
Figure 19. Lemmes (noms et adjectifs) cooccurrents de « révolution » entre 1990 et 2020
Note. Nous rappelons que dans Hyperbase la couleur des mots du nuage n’a pas de signification. Leur taille en revanche est proportionnelle à leur attraction particulière au mot-pôle (ici « révolution »).
87Entre les deux listes, et les deux nuages de cooccurrences (Figures 18 et 19), aucun mot n’est partagé. Si la « révolution » était après le congrès de Tours tout entière « prolétarienne » et de combat (« lutte », « contre », « agressions »), elle est devenue, à cent ans de distance, « numérique », « écologique » ou « informationnelle » ; si en 1920 elle désignait un projet actif et s’adressait avant tout au « prolétariat », la révolution ou, mieux encore, les « révolutions » en 2020 constatent des évolutions de la société et s’adressent désormais aux « individus » et aux « humains ».
88Ainsi, le temps opère une double action sur le corpus, qu’une logométrie bien pensée peut modéliser : il change continûment la composition lexicale fondamentale du discours ; il modifie le sens des mots qui le constituent.