Béatrice von Hirschhausen, Les Provinces du temps. Frontières fantômes et expériences de l’histoire
Béatrice von Hirschhausen, Les Provinces du temps. Frontières fantômes et expériences de l’histoire, Paris, CNRS Éditions, 2023, 400 p.
Texte intégral
1Le livre de Béatrice von Hirschhausen peut d’abord être présenté comme une réflexion sur les cartes, comment elles nous interpellent, ce que nous leur faisons dire. Sa recherche est née d’une carte de la Roumanie relative à l’équipement des maisons individuelles rurales en eau courante dans les années 2000 ; la carte fait apparaître de façon spectaculaire la frontière passée entre l’ancienne partie de l’empire des Habsbourg, où les maisons sont davantage équipées, et l’ancienne partie de l’Empire ottoman (devenue royaume de Roumanie au XIXe siècle), particulièrement peu équipée. Cette carte fascine, intrigue, dérange – que faire de ce que l’on y voit ? La force première du livre est de rappeler à quel point une carte constitue une étrange réalité.
- 1 Robert Putnam, Making democracy work. Civic traditions in modern Italy, Princeton, Princeton Univer (...)
2Cette recherche s’inscrit dans un projet mené au cours des années 2010 à Berlin sur les frontières fantômes (Phantomgrenzen), à savoir la réapparition de vieilles frontières à des époques ultérieures. Béatrice von Hirschhausen ayant dirigé ce projet collectif, elle partage dans son livre, outre son propre travail sur la Roumanie (ainsi que sur l’Allemagne), les travaux de collaborateurs sur d’autres terrains, la Pologne, l’Ukraine et l’ex-Yougoslavie. Dans les différents pays, les cartes sont déconcertantes pour plusieurs raisons. D’abord, parce que le fantôme est fugace, il apparaît à certains moments et disparaît à d’autres (le décalage dans l’équipement en eau courante en Roumanie apparaît au cours des années 2000 et tend à s’effacer aujourd’hui). Par ailleurs, plusieurs de ces pays ont connu d’importants mouvements de populations pendant les guerres mondiales, ce qui rend particulièrement difficile l’établissement de continuités régionales. Enfin, les frontières fantômes apparaissent uniquement dans des domaines spécifiques, aucun des pays n’est organisé systématiquement autour d’un ancien découpage ; en Roumanie, c’est seulement quand on observe la question de l’équipement en eau que la division surgit. En Pologne, elle devient visible quand est mesuré le taux de réussite des élèves aux examens de mathématiques, plus élevé dans l’ancienne partie autrichienne que dans l’ancienne partie allemande. Il y a cependant un domaine qui revient fréquemment, le vote ; les fantômes aiment les cartes électorales, celles des élections présidentielles en Pologne et en Ukraine ou celles des élections législatives dans l’Allemagne réunifiée, où la frontière entre RFA et RDA continue d’apparaître dans les meilleurs résultats à l’Est des partis Die Linke et AfD depuis 2017. Toutes ces cartes mettent à l’épreuve la compréhension, l’établissement de continuités et d’enchaînements causaux. Béatrice von Hirschhausen cite les critiques adressées à des travaux qui ont cédé aux charmes de telles cartes pour établir des invariants, par exemple le travail de Robert Putnam sur l’Italie, qui utilisait des cartes de différentes périodes pour faire exister une histoire longue de la division entre le Nord et le Sud du pays1.
3La méthode adoptée ici pour avancer dans la compréhension est celle d’une enquête de terrain, réalisée en 2012-2014 dans deux communes rurales de part et d’autre de la frontière fantôme roumaine, l’une dans le Banat (dont les maisons sont équipées à 79 %), l’autre en Olténie (dont les maisons sont équipées à 4,5 %). La géographe interroge les habitants pour comprendre le sens qu’ils donnent à cet équipement et plus généralement sur leur rapport à l’espace et au temps. Elle rencontre des administrateurs, des élus, des chefs d’entreprises du bâtiment, des enseignants d’un établissement local, et frappe surtout à la porte de nombreux habitants, de diverses professions et de condition, pour certains, particulièrement modeste. Elle entend ce que chacun considère comme normal (il est normal d’avoir l’eau courante d’un côté, il est normal de ne pas l’avoir de l’autre). En plus d’interroger et d’écouter, elle observe également beaucoup, des moments de sociabilités, des paysages, des habitations, des cours de ferme, des robinets bien sûr, des crépis, des portails, des passages entre espace extérieur et intérieur, etc.
4Grâce à cette immersion, on comprend que le phénomène cartographié vient de la rencontre entre une évolution des infrastructures et des visions de l’histoire alors réactivées. Au début des années 2000, des possibilités de raccord aux canalisations d’eau sont offertes et cette possibilité est reliée par les habitants à des visions de l’histoire divergentes. Du côté du Banat, le passé récent de la période communiste est vu comme une parenthèse qui a fait dérailler le destin de la région qui aurait dû suivre la même évolution que l’Ouest ; « s’il n’y avait pas eu le communisme, nous serions aujourd’hui au niveau de l’Allemagne » (p. 214) a entendu la géographe plusieurs fois. Il faut donc rattraper un temps perdu, c’est le sens de l’équipement. En Olténie en revanche, les habitants retiennent surtout de la période socialiste l’amélioration matérielle de leur condition qui leur a permis de sortir de l’arriération pré-socialiste et qui a été cassée par 1989 – les acteurs estiment vivre le postsocialisme comme une période de marginalisation dont ils ne voient pas la fin.
5Ce sont donc des façons de lire l’histoire qui sont réactivées, prenant pour relais des éléments inscrits dans le paysage, par exemple les formes différentes des villages ou des traces d’un passé germanique dans le Banat (« la main de Marie-Thérèse » comme dit l’un des interlocuteurs). Une expression récurrente dans le livre est celle de « sémantisation de l’espace » : en vivant dans un espace, les acteurs vivent dans une certaine façon de raconter l’histoire, qu’ils peuvent réactiver à la faveur de telle ou telle évolution. Parce que « l’histoire a lieu » (titre de la conclusion), des fantômes peuvent ressurgir périodiquement. C’est le sens donné au concept de « géorécit » que Béatrice von Hirschhausen soumet à la discussion au terme de son enquête. Pour appuyer son propos, elle relaie les travaux de Sabine von Löwis qui adopte la même méthode d’enquête et la même perspective en Ukraine, afin de comprendre des comportements électoraux divergents de deux villages spatialement proches mais séparés par un affluent du Dniestr, la rivière Zbroutch, qui a servi de frontière entre l’empire des Habsbourg et l’Empire russe en 1772.
6On peut dire que le livre aboutit, paradoxalement, à une critique implicite du long terme, de l’histoire sur la longue durée. Les enjeux du temps présent (et ceux anticipés par les acteurs des temps à venir) sont déterminants, ce sont eux qui font émerger tel découpage. La réalité de ce qui s’est passé dans les décennies et siècles passés importe finalement peu, laissant simplement des vestiges que les acteurs du présent réinvestissent ou non. Le fait que l’actuelle région du Banat ait fait partie de l’Empire ottoman et ne soit devenue autrichienne qu’au XVIIIe siècle n’a pas de place ici, pas plus que les grandes variations dans la façon dont l’Empire ottoman administrait ses différents territoires à différentes périodes. De même, l’explication de la géographie électorale en Pologne laisse une grande place à la reconfiguration de l’échiquier politique dans la deuxième partie des années 2000 ; ce qui s’est passé dans les parties polonaises du royaume de Prusse, de l’Empire russe et autrichien de 1772 à 1918 est négligeable.
- 2 Amanda Krzyworzeka (dir.), Praca na wsi. Szice etnologiczne [Le travail à la campagne. Croquis ethn (...)
- 3 Ewelina Szpak, « Chory człowiek jest wtedy jak coś go boli ». Społeczno-kulturowa historia zdrowia (...)
7Parmi ses apports, le livre offre par ailleurs une analyse de la « modernité », un objet si souvent étudié par les sciences sociales. D’abord il insiste sur le fait que les acteurs locaux ont une idée très claire du contenu de cette modernité et qu’ils reprennent sans hésitation la distinction entre région moderne et région arriérée. Là où la grande majorité des chercheurs éviterait ces dénominations et préfèrerait parler de modernités plurielles, elles reviennent en force dans les discours recueillis. Des pays continuent également d’être vus comme des modèles, en premier lieu l’Allemagne. Si la définition de la modernité ne fait pas problème, la façon dont elle est jugée est en revanche variable. En Olténie, le fait de ne pas avoir un point d’eau chez soi est certes un manque par rapport à ce qui est moderne, mais cette arriération n’est pas problématique aux yeux des habitants. Il est intéressant d’entendre encore dans les années 2010 un argument souvent relayé à de nombreuses époques et en de nombreux points du monde au cours du XIXe et du XXe siècles : l’arrivée de l’eau à l’intérieur d’un logement n’est pas désirable, elle est contraire à l’hygiène. Un autre point conforte ce point de vue : dans les habitations sans accès à l’eau, il est souvent dit que l’eau du puits est meilleure, plus naturelle et plus saine, que celle des canalisations. Ce point ouvre d’ailleurs plus généralement la question du rapport des habitants à la santé, plusieurs fois mentionnée et sur laquelle on aimerait avoir plus d’informations. Cette question concerne à la fois l’accès aux infrastructures médicales (on l’imagine difficile) et l’appréhension par chacun de ce qui, dans l’environnement, protège ou menace la santé. Pour les campagnes polonaises, l’équipe d’ethnologues coordonnée par Amanda Krzyworzeka auprès des habitants du district rural de Sokoły près de Białystok souligne l’importance de ce sujet pour des personnes vivant à la campagne (au contact donc permanent du milieu « naturel »)2 et l’historienne Ewelina Szpak montre à quel point la question de la santé a été au cœur de l’évolution des comportements des ruraux pendant la période communiste3. On peut ainsi imaginer que le sujet est riche pour la Roumanie et qu’il permet de réinterroger les enjeux autour de la modernité, qui est jugée à la fois inéluctable et potentiellement néfaste.
- 4 Béatrice von Hirschhausen, Les Nouvelles campagnes roumaines. Paradoxes d’un « retour » paysan, Par (...)
8Si on considère le livre dans un contexte proprement roumain, on peut dire que Béatrice von Hirschhausen prolonge ici ses réflexions sur la place des campagnes dans ce pays, à la suite de sa publication sur la décollectivisation des années 19904 – le fait de vivre sans eau chez soi est présenté par beaucoup d’interlocuteurs comme un marqueur, sinon le principal marqueur, de la ruralité. À l’échelle du pays, la population devient majoritairement urbaine en 1985 seulement et une partie garde un lien avec les campagnes. Le schéma de la transition urbaine y fonctionne donc mal. Les analyses de la période communiste dans le livre sont intéressantes à cet égard : elle apparaît moins comme la période de transition d’une société rurale à une société urbaine que comme l’âge d’or de la double activité, permise par l’essor de l’industrie à la campagne et par l’organisation des transports assurant les trajets. Le phénomène concernait d’ailleurs différents territoires de la Roumanie, le fantôme des anciens empires était alors absent. Après 1989, les fermetures des usines rendent la double activité de proximité impossible, les acteurs doivent se replier sur une agriculture peu productive et sur des stratégies migratoires à plus grande distance, vers les grandes villes de Roumanie ou en dehors du territoire national, vers l’Italie ou l’Allemagne.
9Enfin, il faut rendre justice à l’ampleur bibliographique et théorique offerte par le livre, qui se présente comme une réflexion générale sur les aires culturelles, à travers l’analyse des confins de l’aire germanique et de l’aire balkanique. Il a le mérite d’offrir sur ce sujet une perspective différente de celles que l’on pourrait attendre. Il évite, d’un côté, la position confortable qui consiste à supposer de grandes permanences qui perdurent à travers les siècles et les régimes. De l’autre côté, il évite également une position déconstructive (tout aussi confortable), qui consiste à étudier comment des observateurs extérieurs (allemands, anglais, français, russes, etc.) ont parlé de ces aires. Béatrice von Hirschhausen commente de façon intéressante la querelle en 1999-2003 dans la revue Geschichte und Gesellschaft entre les historiens Holm Sundhaussen et Maria Todorova à propos de la « réalité » de l’aire des Balkans. Le fantôme est un allié utile pour sortir de cette dichotomie. « On ne sait jamais très bien, en présence d’un fantôme, ce qui procède du défunt (de sa corporéité et de son histoire) ou d’une projection de l’imaginaire de ses témoins oculaires dans l’ordre des vivants » (p. 232).
Notes
1 Robert Putnam, Making democracy work. Civic traditions in modern Italy, Princeton, Princeton University Press, 1993.
2 Amanda Krzyworzeka (dir.), Praca na wsi. Szice etnologiczne [Le travail à la campagne. Croquis ethnologiques], Varsovie, Oficyna Naukowa, 2020.
3 Ewelina Szpak, « Chory człowiek jest wtedy jak coś go boli ». Społeczno-kulturowa historia zdrowia i choroby na wsi polskiej po 1945 roku, [« Une personne est malade quand quelque chose lui fait mal ». Histoire sociale et culturelle de la santé et de la maladie dans la campagne polonaise après 1945], Varsovie, Instytut Historii PAN, 2017.
4 Béatrice von Hirschhausen, Les Nouvelles campagnes roumaines. Paradoxes d’un « retour » paysan, Paris, Belin, 2000.
Haut de pagePour citer cet article
Référence électronique
Jérôme Bazin, « Béatrice von Hirschhausen, Les Provinces du temps. Frontières fantômes et expériences de l’histoire », Histoire Politique [En ligne], Comptes rendus, mis en ligne le 23 mai 2023, consulté le 16 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/histoirepolitique/10930 ; DOI : https://doi.org/10.4000/histoirepolitique.10930
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