La Cagoule : un réseau nationaliste au temps du Front populaire. L’exemple du milieu « cagoulard » haut-normand
Résumés
La Cagoule est traditionnellement présentée comme une réponse d’une partie de l’extrême droite à la victoire du Front populaire et à la nécessité de trouver de nouvelles formes d’action, notamment clandestines. L’étude « par le bas » des militants de la Cagoule montre qu’à rebours d’une organisation très structurée et centralisée, l’Organisation secrète d’action révolutionnaire nationale (OSARN) doit davantage se comprendre comme la mise en réseau d’initiatives locales et nationales autour de la lutte anticommuniste. Le cas du milieu cagoulard haut-normand illustre la complexité de l’organisation et la grande diversité d’implication des activistes nationalistes.
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Cagoule, Organisation secrète d’action révolutionnaire nationale (OSARN), nationalisme, clandestin, Normandie, Front populaire, Deloncle (Eugène), fascisme, extrême droite, violence politique, Charbonneau (Henri), Corre (Aristide)Keywords:
Cagoule, Organisation secrète d'action révolutionnaire nationale (OSARN), nationalism, underground, Normandy, Front populaire, Deloncle (Eugène), fascism, extreme right, political violence, Charbonneau (Henri), Corre (Aristide)Rubriques :
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- 1 Parfois abrégé en Comité secret d’action révolutionnaire (CSAR). L’OSARN possède une façade légale (...)
- 2 Sur le climat politique des années 1930, voir Gilles Morin, Gilles Richard (dir.), Les deux France (...)
- 3 Fernand Fontenay, La Cagoule contre la France : ses crimes, son organisation, ses chefs, ses inspir (...)
- 4 Sur le versant militaire de la Cagoule, les réseaux Corvignolles, voir Simon Catros, « Entre apolit (...)
- 5 Philippe Bourdrel, La Cagoule : histoire d’une société secrète du Front populaire à la Ve Républiqu (...)
- 6 Gayle K. Brunelle, Annette Finley-Croswhite, Murder in the Métro: Lætitia Toureaux and the Cagoule (...)
- 7 Philippe Bourdrel, La Cagoule …, op. cit., p. 85. Frédéric Monier, Le complot dans la République, P (...)
- 8 Éric Panthou, « L’histoire de la Cagoule… », loc. cit., p. 5.
- 9 Gilles Richard, Histoire des droites en France, Paris, Perrin, 2017, p. 215. Valerie Deacon ne prop (...)
- 10 Frédéric Monier, Le complot…, op. cit., p. 273. Olivier Dard évoque aussi l’importance des « jeux d (...)
1Peu d’organisations politiques ont suscité autant de controverses que la Cagoule. Ce groupement clandestin des années 1930 a alimenté nombre de fantasmes par son caractère occulte, jusqu’au surnom même de Cagoule, donné par l’Action française. La Cagoule, de son véritable nom, Organisation secrète d’action révolutionnaire nationale (OSARN)1, constitue la réponse d’une frange minoritaire de l’extrême droite à l’avènement du Front populaire : l’activisme clandestin. Ce basculement dans l’illégalité et le militantisme paramilitaire témoignent d’un processus de radicalisation politique des nationalistes2. La dimension secrète a fortement nourri à l’époque les craintes d’un coup d’État fasciste. Cette clandestinité explique en partie pourquoi l’imaginaire du complot et une aura quasi romantique entourent encore la Cagoule3. Des années 1930 aux procès de l’après-guerre, la Cagoule a entretenu le mystère sur son influence, ses ramifications et l’étendue de son emprise dans la société comme dans l’armée4. Cela éclaire la division de l’historiographie quant à la dangerosité réelle de la Cagoule pour la République. Certains travaux font de la Cagoule un complot aux ramifications et aux conséquences gigantesques. L’historiographie anglo-saxonne, elle, prend le sujet avec davantage de précaution, sans nier pour autant la menace5. Des travaux récents témoignent de l’attention persistante sur cet épisode6. Le regard extérieur de ces chercheurs permet de resituer l’histoire de la Cagoule dans le contexte plus large de la montée de la violence politique dans l’Europe des années 1930. Dans l’ensemble, la Cagoule est désormais assez bien connue grâce à l’apport des archives judiciaires, à commencer par l’instruction ouverte par le juge Pierre Béteille contre ses principaux acteurs. De même, les diverses enquêtes préfectorales ayant trait au trafic d’armes donnent un éclairage sur le maillage territorial opéré par l’organisation d’Eugène Deloncle. Toutefois, en privilégiant les archives nationales et judiciaires, le regard sur l’organisation se concentre sur l’état-major parisien et délaisse les activistes impliqués dans l’ensemble du pays, pourtant nombreux. Les estimations d’effectifs sont variables selon les auteurs. Philippe Bourdrel annonce le chiffre de 12 000 hommes pour la région parisienne, quand Frédéric Monier propose, pour la seule ville de Paris, celui d’environ 3 0007. À l’échelle du pays, Gayle Brunelle et Annette Finley-Croswhite estiment le nombre d’adhérents à près de 2 0008. Gilles Richard monte lui jusqu’à 6 000 ou 7 000 pour toute la France9. En lien avec cette question des effectifs, l’attention est désormais davantage portée vers les « cercles excentriques » qui forment la « nébuleuse clandestine »10.
- 11 Éric Panthou, « De l’opposition aux grèves au financement de la Cagoule : Michelin et le groupe d’a (...)
- 12 Faute d’archives vraiment fiable au sujet de l’Eure, on s’intéressera principalement dans cette étu (...)
- 13 Philippe Bourdrel, La Cagoule…, op. cit.
- 14 Jacques Nobécourt, Le Colonel de la Rocque, Paris, Fayard, 1994.
2Cette approche nous semble pertinente car elle permet de saisir toute la complexité du milieu « cagoulard » à la base de l’organisation. Quelques cas locaux sont déjà connus, comme les Chevaliers du Glaive de Joseph Darnand à Nice ou encore l’organisation fondée à Clermont-Ferrand dans l’orbite de l’entreprise Michelin11. La Haute-Normandie présente plusieurs avantages pour saisir le fonctionnement de la Cagoule en province12. D’abord, l’existence de plusieurs groupements d’autodéfense est avérée. Philippe Bourdrel a évoqué précocement celui de Dieppe13 et Jacques Nobécourt a souligné la présence de dépôts d’armes dans la banlieue du Havre en lien avec des éléments Croix-de-Feu14. La proximité géographique avec Paris et des relations humaines spécifiques nourrissent cet ancrage de la Cagoule en Haute-Normandie. En synthétisant les données sur ces départements, ce sont plusieurs groupuscules d’autodéfense qui sont concernés.
- 15 Christian Bernadac, Dagore. Les carnets secrets de la Cagoule, Paris, France-Empire, 1977.
3Les sources justifient également ce regard régional. Il existe aux Archives nationales des enquêtes sur les dépôts d’armes en Seine-Inférieure et dans l’Eure. Les archives départementales complètent ces informations sur les dépôts d’armes et les organisations clandestines. Le recoupement de ces archives permet d’identifier les cellules de l’organisation et d’estimer leur armement. Les fonds de police nationaux et départementaux sur les ligues nationalistes participent à reconstituer le profil des activistes. L’identification de ces militants conduit ensuite à la consultation de leurs dossiers individuels de police judicaire, de la Direction de la surveillance du territoire ou du Service historique de la défense. La presse locale est aussi un outil indispensable pour suivre les procédures d’enquête et la réaction des milieux nationalistes. Enfin, certains témoignages de cagoulards sont utilisables. Les carnets d’Aristide Corre se révèlent précieux dans l’étude du cas normand compte tenu des relations qu’il entretenait personnellement avec certains individus15. L’ensemble de ces sources donne un aperçu de ce que pouvaient être, à la base, les cellules clandestines des milieux cagoulards.
- 16 Notons que l’organisation collaborationniste qui fut le plus liée avec les anciens de la Cagoule, l (...)
- 17 Pour les cagoulards dans la Résistance, on peut se reporter à Philippe Bourdrel, Les Cagoulards dan (...)
4Cette approche « par le bas » des milieux activistes doit permettre de revenir sur la question de l’appartenance à « la Cagoule ». Il convient de ne pas être prisonnier du vocabulaire en cataloguant tel ou tel militant comme « cagoulard ». Sur le terrain, la réalité est plus complexe car il existe un entremêlement d’initiatives locales, parfois en lien avec le Comité secret d’action révolutionnaire (CSAR), parfois extérieures. Les protagonistes eux-mêmes ne sont pas toujours au courant de leurs affiliations et les degrés d’engagement varient. Il nous paraît donc plus juste d’appréhender ce qu’on pourrait appeler un milieu activiste clandestin. On se propose d’étudier ici la Cagoule non pas comme une organisation centralisée et rigide, mais plutôt comme l’agrégation de divers réseaux. De fait, la structure de la Cagoule, par l’enchevêtrement des échelles et des responsabilités dans la confidentialité, fait penser à la structure des réseaux, notamment ceux constitués par la Résistance16. Le rapprochement a de quoi surprendre. Mais outre le fait que la présence de cagoulards dans la Résistance est avérée17, il faut considérer le réseau au sens propre. Guillaume Pollack propose d’entendre celui-ci comme « le produit d’un mouvement social qui fusionne des initiative isolées ». Il précise :
- 18 Guillaume Pollack, L’armée du silence. Histoire des réseaux de résistance en France (1940-1945), Pa (...)
« Le réseau […] n’est pas une entité dotée de structures qui, créées en amont, agrégeraient ses agents. C’est l’inverse : ce qui fait le réseau, ce sont les femmes et les hommes qui le constituent. Il naît de liens interpersonnels patiemment construits18. »
5Dans ce cadre, il semble utile de se pencher d’abord sur la formation de ce milieu clandestin avant d’étudier son rattachement au CSAR. On pourra analyser ensuite l’organisation d’une cellule cagoularde locale, sa sociologie, son fonctionnement et ses buts. On terminera en montrant comment s’opère le démantèlement de ce milieu et quels effets cela peut avoir à l’échelle d’un groupe ou d’un individu.
Un « milieu » activiste nationaliste préexistant à l’OSARN
- 19 Philippe Bourdrel, La Cagoule…, op. cit.
- 20 Notons que le groupe niçois de Joseph Darnand avait vu le jour dès fin 1935. Frédéric Monnier, Le c (...)
6La victoire du Front populaire en mai 1936 et la dissolution des ligues nationalistes en juin entraînent des reconfigurations au sein de l’extrême droite dont l’activisme clandestin va être l’une des formes. En Haute-Normandie, on compte au moins trois groupes clandestins se mettant en place en 1936-1937, au Havre, à Dieppe et dans l’Eure. Le plus intéressant dans ces groupes, c’est qu’ils reflètent bien la complexité des liens avec la direction parisienne de l’OSARN. Les premières études sur la Cagoule ont envisagé la création de groupes armés en province commandés depuis Paris et un cercle restreint de dirigeants19. L’étude du cas haut-normand montre au contraire que ces groupes d’autodéfense naissent à la même période que le CSAR – l’été 1936 – mais indépendamment de lui et sur des initiatives locales20. Les dirigeants de la Cagoule étaient parfaitement au fait de cette situation. Dans son plan de réorganisation de l’organisation élaboré au début de 1938, Aristide Corre écrit :
- 21 Christian Bernadac, Dagore…, op. cit., p. 275.
« Dans la plupart des cas, nous trouvâmes sur place des organisations déjà existantes avec leurs chefs21. »
7Le ralliement à la Cagoule intervient par la suite.
- 22 Ibid., p. 67.
- 23 L’OSARN a fait de la « cellule », sur le modèle communiste, le groupe de base de l’organisation. Fr (...)
8Le cas du Havre est révélateur à cet égard. Parmi les « organisations déjà existantes » sur lesquelles la Cagoule s’appuie, Aristide Corre cite celle de « Laffon au Havre ». Adalbert Laffon (1903-1978), directeur de société maritime, est membre des Croix-de-Feu au Havre. En 1935, il devient président de la section locale puis préside le comité Parti social français (PSF) du Havre à partir de sa fondation en juillet 1936. Nationaliste actif, Laffon commence à organiser un réseau clandestin anticommuniste dès l’été 1936. Son frère, Yves Laffon, lui fait rencontrer Aristide Corre au début de l’année 1937. Un dîner en mai 1937 avec Aristide Corre et Claude Jeantet fait officiellement d’Adalbert Laffon leur « représentant du Havre22 ». Il s’entoure de deux anciens Croix-de-Feu passés au PSF, Jacques Desbois et Robert Gasnier, qui deviennent ses adjoints pour diriger sa cellule23. Ainsi, au Havre, s’opère un processus de rattachement au CSAR et non de création depuis Paris.
- 24 Christian Bernadac, Dagore…, op. cit., p. 275.
- 25 À Clermont-Ferrand, le groupement d’auto-défense local se met également en place dès juin 1936, fac (...)
9Le cas du groupe dieppois est encore plus éclairant sur la manière dont un groupe préexistant peut se rattacher progressivement au CSAR24. Là encore, les premiers germes d’un réseau clandestin préexistent à la Cagoule25. L’idée d’un tel groupement apparaît dès la dissolution des Croix-de-Feu, en juin 1936, par l’intermédiaire de René Anceaux. René Anceaux (1893-1979), entrepreneur, est président des Croix-de-Feu de Dieppe de 1934 à 1936. Après la dissolution de la ligue, il prend temporairement la tête du PSF à Dieppe et cherche le moyen de barrer la route aux communistes. Or, le PSF ne semble pas prendre la bonne direction :
- 26 AN F7 14 675. Déposition de Bernard Potts, 6 décembre 1938.
« [C]e parti n’était pas actif […] il ne voulait pas faire l’union de tous les nationaux contre le communisme26. »
- 27 AN F7 14 675. Déposition de Gilbert Lainey, 6 décembre 1938.
10Il s’en ouvre à des connaissances, tous anciens Croix-de-Feu n’ayant pas rejoint le PSF : Bernard Potts, Pierre Caron, Antoine Estival, Louis Poullain et Gilbert Lainey. La proposition est faite d’organiser un petit groupe d’autodéfense qui est fondé à la fin de l’année 193627.
- 28 AN F7 14 675. Déposition de Pierre Caron, 6 décembre 1938.
- 29 Frédéric Monier, Le complot…, op. cit., p. 277 et 287. Voir Christian Bernadac, Dagore…, op. cit., (...)
- 30 AN F7 14 675. Déposition de Gilbert Lainey.
- 31 L’organisation regroupe les abonnés « directs » ayant prêté serment, les abonnés « indirects » liés (...)
- 32 Frédéric Monier parle d’un « recrutement de bouche à oreille fonctionnant par affinité politique et (...)
11Le rattachement au CSAR intervient au début de l’année 1937, là encore par le jeu des relations personnelles et familiales. Gilbert Lainey, propriétaire terrien à Dieppe et membre du groupe Anceaux, est le frère de Raymond Lainey. Ce Normand d’origine, tout en vivant à Paris, conserve des liens avec son frère et assiste à des réunions locales des Croix-de-Feu28. D’abord dirigeant du Centre d’information et de documentation, une officine anticommuniste liée à l’Union des comités d’action défensive (UCAD), il se spécialise ensuite dans le trafic d’armes depuis la Belgique29. Au début de 1937, Gilbert est conduit par son frère chez l’un de ses amis parisiens anonymes (probablement Eugène Deloncle) où il prête serment à l’OSARN30. Il se rend ensuite à Dieppe et recrute Anceaux. Ce dernier devient, dans le jargon cagoulard, un « abonné » indirect31. L’affiliation du groupe dieppois au CSAR est conclue au début de l’année 1937 par la mise en contact du chef local avec l’état-major parisien via un intermédiaire. Le ralliement dépend donc beaucoup de relations familiales, personnelles ou professionnelles. Ce rattachement est un processus progressif, nécessitant des prises de contact, d’abord prudentes puis plus directes, avec un fort cloisonnement de l’information32.
Organisation et structuration d’une cellule cagoularde
12Comme toute organisation clandestine, la Cagoule fonctionne avec des principes stricts garantissant sa sécurité. La hiérarchie et le cloisonnement sont de mise au sein des cellules activistes. Il est donc difficile d’établir de manière formelle le degré d’implication des militants au sein du CSAR. L’étude de la cellule qui nous est la mieux connue, celle de Dieppe, montre qu’il faut distinguer au moins trois degrés de participation.
- 33 Pour Le Havre, ce rôle semble confié à Armand Crespin, mais sans certitude.
- 34 Christian Bernadac, Dagore…, op. cit., p. 58.
13Au niveau le plus élevé, on trouve l’agent de liaison entre l’état-major parisien et la cellule locale. Dans le cas dieppois, il s’agit de Gilbert Lainey33. Recruté par son frère début 1937, il prête serment à l’OSARN. Il maintient le contact par ses allers-retours entre direction parisienne et militants locaux. Cela ne l’empêche pas de participer à des actions plus concrètes. En mai 1937, il participe à une « magnifique opération » de repérage aux abords la caserne d’Eu afin d’y subtiliser des armes34.
- 35 Pour la hiérarchie complète de la Cagoule, voir Frédéric Monier, Le complot…, op. cit., p. 288.
14À un deuxième niveau se trouve le chef local. Celui-ci est au courant du versant clandestin comme du versant légal de l’organisation. Il est en relation indirecte avec Paris, via l’agent de liaison, et il a pour principale mission de garder ses hommes groupés et prêts à agir en cas de besoin. Dans la cellule dieppoise, il s’agit de René Anceaux. Les notes d’Aristide Corre le désignent clairement comme étant en relation régulière avec Paris grâce à Gilbert Lainey et Armand Crespin. Militant nationaliste reconnu, il présente toutes les garanties politiques et organisationnelles pour être un « chef de cellule »35. Ce choix s’explique aussi par son rôle dans la fondation du premier groupement d’autodéfense, avant même le rattachement à l’OSARN. Pour autant, ses contacts avec les dirigeants parisiens sont indirects et espacés.
- 36 AN F7 14 675. Déposition de Bernard Potts, 6 décembre 1938. Naturellement, si la capacité de l’orga (...)
- 37 AN F7 14 675. Déposition d’Antoine Estival, 26 janvier 1939.
- 38 Frédéric Monier, Le complot…, op. cit., p. 289.
15Au dernier niveau figurent les simples militants dont l’engagement est plus flou. D’après leurs déclarations, ceux-ci n’ont jamais prêté serment à l’OSARN et n’auraient même pas été au courant de son existence36. Dans le meilleur des cas, ils reconnaissent être au courant de l’existence de l’UCAD puisque l’un d’eux précise que son nom fut transmis « comme étant susceptible d’intéresser l’UCAD37 ». La présence d’un numéro matricule sur la liste Corre pourrait désigner les plus engagés puisqu’un tel numéro signifie généralement qu’il y a eu serment38. Pour les Normands, seul Raymond Lainey en est doté et les chefs de cellule, Laffon et Anceaux, comme l’agent de liaison Gilbert Lainey, en sont dépourvus. La présence sur les listes de l’OSARN n’indique d’ailleurs pas nécessairement une connaissance complète de l’organisation. Henri Charbonneau, qui fut un des animateurs de la Cagoule, écrit dans ses Mémoires :
- 39 Henri Charbonneau, Les mémoires de Porthos, Paris, Chiré, 1979, p. 155 et 158.
« Des cagoulards sans le savoir ? Il y en [eu] beaucoup ! Deloncle, utilisant au maximum l’état de panique qui est celui des "honnêtes gens" de la bourgeoise française, a réussi à coiffer divers mouvements d’autodéfense qui se sont formés en province face au péril communiste39. »
16Cette manière de faire aurait touché « beaucoup de petites associations locales ou régionales » qui se seraient trouvées « liées au mouvement par l’allégeance personnelle de leur chef ». Ainsi, pour les cellules normandes, il est probable que ces hommes aient suivi des instructions sans forcément savoir à quelle entreprise de plus grande envergure ils se rattachaient.
- 40 La cellule de base comprend entre sept et dix membres, dont un chef. Frédéric Monier, Le complot…, (...)
- 41 AN F7 14 675. Déposition de Bernard Potts, 6 décembre 1938.
- 42 Là encore, le cas normand se rapproche de celui du Puy-de-Dôme. À Clermont-Ferrand, sur 97 membres (...)
- 43 Fait prisonnier en juin 1940, il est libéré fin 1941. Il entre ensuite dans le réseau Samson du BCR (...)
- 44 De ce point de vue, les Normands sont conformes à l’analyse de Frédéric Monier : « une petite bourg (...)
17Ces groupuscules ont un fonctionnement bien précis. Le recrutement, d’abord, est particulièrement sélectif. Dans les groupements havrais et dieppois, seul un nombre restreint d’individus est mis dans la confidence du but réel de l’OSARN40. Le groupe fonctionne en vase clos. L’un des militants dira n’avoir « jamais vu de membres venant de l’extérieur41 ». La vingtaine d’individus identifiés dans le département permet de donner quelques indications sur le profil de ces activistes. Si la moitié seulement sont d’anciens combattants, tous proviennent des milieux nationalistes et ligueurs. On peut noter, dans le cas haut-normand, l’importance des anciens Croix-de-Feu, en rupture avec l’orientation du PSF42, mais on trouve également des membres de l’Action française, du Francisme ou de la Solidarité française. Certains ont une expérience militante de longue date. Ainsi, Bernard Potts est un ancien du Faisceau de Georges Valois43. Le profil sociologique est celui du militant nationaliste : l’âge moyen en 1936 est de 40 ans et les milieux professionnels sont ceux de la classe moyenne : commerçants, artisans et petits patrons44.
- 45 Sur ce point, voir Serge Berstein, Jean-Jacques Becker, Histoire de l’anticommunisme, Paris, Orban, (...)
- 46 AN F7 14 675. Déposition de Bernard Potts, 6 décembre 1938.
- 47 AN F7 14 675. Déposition d’Antoine Estival, 26 janvier 1939.
18Concernant le but de leur groupement, les déclarations des militants sont éloquentes. Tous mentionnent la peur du communisme. Cette hantise d’un coup de force communiste, qui repose sur une peur non feinte est également alimentée pour des besoins tactiques, ce qui crée une véritable psychose du complot45. L’un des militants se déclare personnellement « repéré » par le « parti communiste46 ». La plupart des conjurés insistent sur le caractère défensif du mouvement qui « avait pour but de grouper tous les nationaux en vue de résister à une attaque communiste ». Leur mission consiste aussi à « mettre d’abord à l’abri femmes et enfants, et ensuite rassembler les nationaux47 ». Aucun d’entre eux n’évoque – on comprend aisément pourquoi – la possibilité de lutter de manière armée. Les inculpés nient même avoir organisé des dépôts armes :
- 48 Ibid.
« Nous n’avons jamais eu, à notre petit groupement de Dieppe, d’armes48. »
19L’un d’entre eux évoque pourtant l’usage de moyens personnels :
- 49 AN F7 14 675. Déposition de Gilbert Lainey, 6 décembre 1938.
« [I]l était convenu que nous nous serions défendus avec nos moyens personnels, c’est-à-dire avec nos fusils de chasse ou nos revolvers pour ceux qui en avaient49. »
20En réalité, l’armement est présent et n’a pas échappé aux membres des partis « nationaux ». Un membre du PSF normand témoigne :
- 50 AN 451 AP 334. Interview de Jean Thibault par Jacques Nobécourt, 24 août 1984.
« [A]u Havre, un cadre avait organisé un groupe armé50. »
21Un autre militant précise :
- 52 Henri Charbonneau, Les mémoires…, op. cit., p. 157.
- 53 Frédéric Monier, Le complot…, op. cit., pp. 289-290.
- 54 AN F7 14 675. Déposition d’Antoine Estival, 26 janvier 1939.
- 55 AN F7 14 675. Déposition de Pierre Caron, 6 décembre 1975.
22La vie des cellules locales semble assez monotone. Contrairement à ce qu’écrit Henri Charbonneau qui se réjouissait de la fin « des parlotes » et autres « cercles d’études », enfin remplacés « par des exercices de tir clandestins, par des manœuvres de cadres avec mot de passe52 », l’essentiel de l’activité consiste en des réunions, certes clandestines, mais pas davantage portées vers l’activisme53. Les entrevues secrètes, assez espacées, ont lieu le soir, chez l’un ou l’autre des militants, le plus souvent chez le chef local. Les discussions portent sur l’UCAD et sur le rôle qu’elle pourrait jouer en cas d’attaque communiste. À les entendre, cette activité aurait été un échec complet : « Je dois vous dire que ce groupement n’a jamais abouti. Nous n’avons pu avoir aucune adhésion ferme54 » ; un autre : « Il n’y avait pas de chef dans ce groupement et il n’y a eu aucun membre55 ».
23Malgré leur caractère peu dangereux – d’après les activistes –, ces groupuscules sont assez vite repérés, surveillés et démantelés par les Renseignements généraux, entre la fin de l’année 1937 et le début de l’année 1938.
Le démantèlement des cellules cagoulardes
- 56 L’attentat a lieu le 11 septembre 1937 aux sièges de la Confédération générale du patronat français (...)
- 57 Journal de Rouen, 19 novembre 1937.
24À l’automne 1937, après l’attentat place de l’Étoile contre le siège d’organisations patronales, l’étau policier commence à se resserrer56. Les cellules cagoulardes se délitent rapidement par l’action de la justice ou par la fuite de leurs chefs. À Dieppe, dès le 1er octobre, des perquisitions ont lieu chez Anceaux, Potts, Lainey, Estival, Bataille, Caron et Poullain57. Louis Poullain (1903-1991), ancien de l’Action française, ayant rejoint les Volontaires nationaux en 1934 puis brièvement le PSF en 1936, est le directeur de l’organe local des droites, La Vigie de Dieppe. Dans son journal, il tente de relativiser le complot :
- 58 La Vigie de Dieppe, 5 octobre 1937.
« La rocambolesque affaire des Cagoulards, montée de toutes pièces, et si judicieusement utilisée comme diversion, à la fois aux embarras politiques et aux embarras policiers du Front populaire, a débordé le cadre de la capitale pour gagner nos tranquilles provinces58. »
- 59 Frédéric Monier, « L’imagerie d’une conspiration : l’invention de la Cagoule (1936-1939) », dans St (...)
- 60 Christian Bernadac, Dagore…, op. cit., p. 152. Estival dit avoir été prévenu ‑ sans dire par qui ‑ (...)
- 61 Pour Aristide Corre, Anceaux serait tombé « évidemment sur dénonciation du PSF ». Christian Bernada (...)
25Ces perquisitions arrivant pendant les élections cantonales, elles sont dénoncées comme une diversion pour masquer l’échec des gauches59. Rien n’a été trouvé lors des perquisitions parce que, prévenus, les conjurés ont fait le ménage60. Dans la nuit du 15 au 16 novembre 1937, l’OSARN mobilise ses troupes parisiennes pour prévenir un hypothétique putsch communiste mais l’état-major se divise sur la stratégie à adopter et s’expose un peu plus à la police. Identifiés par la liste Corre et les perquisitions en région parisienne, René Anceaux et Henri Vasselin sont arrêtés dès le 1661.
- 62 La Vigie de Dieppe, 23 novembre 1937. Voir annexes n° 1 et n° 2.
- 63 Henri Vasselin était un salarié d’Anceaux. Il avait "prêté" celui-ci pour effectuer des travaux à l (...)
- 64 Aristide Corre le désigne comme le « traître » ayant vendu plusieurs dépôts d’armes, ce qui contred (...)
26Dans la foulée de ces arrestations, des stocks de munitions sont trouvés à Dieppe et dans la région. Les perquisitions révèlent des quantités importantes de cartouches, de fusils et de fusils-mitrailleurs d’origines diverses. Louis Poullain poursuit sa stratégie d’étouffement de l’affaire en ironisant sur l’affaire ou en suggérant une origine communiste au complot62. Mais en décembre 1937, la presse locale se fait l’écho des aveux d’Henri Vasselin63, premier Normand à avouer avoir effectivement travaillé pour le CSAR64 :
- 65 La Vigie de Dieppe, 27 décembre 1937.
« J’ai été invité à adhérer au CSAR dont on ne m’avait pas caché que le véritable but était le rétablissement de la monarchie. J’ai refusé de prêter serment mais j’ai prêté mon concours sur la promesse qu’on me consentirait d’importants avantages matériels65. »
27Peu après, René Anceaux passe également aux aveux. Tout en niant avoir appartenu formellement au CSAR et en refusant de donner les noms de ses contacts, il déclare :
- 66 La Vigie de Dieppe, 24 décembre 1937.
« J’avais reçu un coup de téléphone de Paris me demandant si j’avais un ouvrier libre. Je suis connu dans la région comme ancien Président des Croix-de-Feu de Dieppe. Je n’ai jamais caché mes sentiments de sympathie pour les partis nationaux. Aussi ne fus-je pas surpris de la demande qui m’a été faite66. »
- 67 AN F7 14 675. Déposition de Bernard Potts, 6 décembre 1938.
- 68 Journal de Rouen, 8 janvier 1938 et Action française, 5 février 1938.
- 69 Action française, 2 mars 1938.
- 70 Le Figaro, 7 juillet 1939 et La Vigie de Dieppe, 11 juillet 1939.
28Interrogés sur leurs possibles liens avec le CSAR, tous les autres membres du groupe déclarent avoir agi de leur propre initiative, uniquement à l’échelle locale et « sans relations extérieures67 ». À nouveau interrogé par le juge Béteille en janvier et février 1938, le chef de cellule Anceaux parvient à disculper ses hommes et lui-même68. Il est mis en liberté provisoire en mars69. Un an plus tard, le 6 juillet 1939, Anceaux, Vasselin et Crespin obtiennent un non-lieu définitif70.
- 71 Archives départementales Seine-Maritime (ADSM) 2 Z 60. Rapport du commissaire de police au préfet d (...)
- 72 ADSM 2 Z 60. Rapport du commissaire central au préfet de Seine-Inférieure, 29 octobre 1937.
- 73 ADSM 2 Z 60. Rapport du commissaire de police au sous-préfet du Havre, 19 novembre 1937.
- 74 ADSM 2 Z 60. Rapport du commissaire central au sous-préfet du Havre, 10 décembre 1937.
- 75 Adalbert Laffon sera, durant la guerre, attaché de presse à l’ambassade de France à Madrid. Il adhè (...)
- 76 ADSM 2 Z 61. Rapport du commissaire central au sous-préfet du Havre, 7 février 1938.
- 77 Christian Bernadac, Dagore…, op. cit., p. 262 et 324.
- 78 ADSM 2 Z 61. Rapport du commissaire central au sous-préfet du Havre, 12 février 1938.
- 79 Sur les rapports entre La Rocque et la Cagoule, voir Jacques Nobécourt, Le Colonel…, op. cit., p. 5 (...)
29Au Havre en revanche, l’affaire prend une tournure différente. Dès le 1er octobre, une perquisition a eu lieu au domicile de Laffon71. Il revient lors d’une réunion privée du PSF à la fin du mois d’octobre pour donner le change72. En fait, il prépare déjà sa fuite. Quelques jours après la nuit du 15 au 16 novembre, Laffon s’absente d’une réunion pour « affaires personnelles73 ». Début décembre, devant son absence prolongée, des rumeurs circulent. Un cadre du PSF havrais met les pieds dans le plat : « certains bruits circuleraient actuellement au sujet de M. Laffon. On l’accuserait à la suite d’une perquisition qui a été faite chez lui », mais il se trouverait simplement retenu au Royaume-Uni pour déplacement professionnel74. En réalité, Laffon s’est bien mis à l’abri et ne reviendra plus en France. Sa femme, Angeles del Bayo, a organisé leur fuite. D’origine espagnole et sœur d’un dirigeant de la Phalange, elle arrange leur départ pour l’Espagne nationaliste75. Ne donnant plus signe de vie, il est exclu du parti en février76. Il n’est pas le seul cagoulard normand à s’être enfui à l’étranger. Armand Crespin s’enfuit également en Angleterre. Arrêté sur un paquebot britannique, il bénéficie d’un non-lieu en mars 1938. Raymond Lainey, lui, prend encore plus de distance avec la France puisqu’il s’enfuit en Polynésie. Accusé de trahison par ses anciens camarades, il est la cible d’une tentative manquée d’exécution77. Enfin, les deux militants havrais compromis avec Laffon, ne s’étant pas enfuis, sont convoqués début février à Paris devant le conseil de discipline du PSF. Ils sont exclus officiellement du parti pour « détournements de fonds au préjudice du parti et au profit d’une autre société78 ». La reprise en main de la section havraise passe par l’intervention personnelle de François de La Rocque qui vient affirmer devant les militants que « dans toute la France entière, une épuration avait été faite dans le parti79 ».
Conclusion : la Cagoule, un réseau clandestin efficace ?
- 80 Le procès de la Cagoule reste non étudié, à l’exception du mémoire de master d’Anaëlle Chauvet, Le (...)
30Les cellules cagoulardes normandes se désagrègent donc à la fin de 1937. Toutefois, aucun des militants impliqués et restés en France n’a été condamné avant la guerre ou à la suite du procès de 194880. Comment expliquer une action judiciaire si peu répressive ?
- 81 Sur ce point, voir par exemple le témoignage de Marie-Madeleine Fourcade, L’arche de Noé, Paris, Fa (...)
- 82 Christophe Bourseiller, Ombre invaincue. La survie de la collaboration dans la France de l’après-gu (...)
- 83 Georges Loustaunau-Lacau, Mémoires d’un français rebelle, Paris, Laffont, 1948, p. 97-98. Le colone (...)
- 84 L’attitude d’Édouard Daladier, notamment, a dû être déterminante dans ce processus. Cf. Simon Catro (...)
- 85 Serge Berstein, Jean-Jacques Becker, Histoire…, op. cit.
31Soulignons d’abord l’efficacité du cloisonnement et de l’implication en dégradé des militants qui ne permet pas de poursuivre avec succès les activistes à la base. Si les effectifs de la Cagoule comme ses groupements provinciaux demeurent mal connus, c’est en partie la preuve d’une réussite dans la protection de l’identité des militants. L’expérience de la clandestinité vécue en 1936-1937 facilite d’ailleurs grandement le passage dans la Résistance après la défaite81. Il faut également noter l’importance des liens avec les classes dirigeantes et l’armée82. Les réseaux Corvignolles, animés par Georges Loustaunau-Lacau, furent particulièrement influents dans les états-majors et en rapports directs avec la Cagoule. Dans ses mémoires, Loustaunau-Lacau rapporte avoir rencontré Eugène Deloncle en mars 1937 chez le maréchal Franchet d’Esperey. L’entrevue, assez brève, aurait débouché sur un accord de principe pour partager des renseignements anticommunistes mais rien de plus83. Il est probable néanmoins que, sous l’influence des réseaux Corvignolles, les états-majors aient poussé à limiter les poursuites contre des militants dont ils partageaient l’anticommunisme viscéral84. De surcroît, dans le contexte de plus en plus marqué par les risques de guerre, il devint malvenu d’inculper des individus dont bon nombre étaient officiers de réserve et donc mobilisables pour la défense nationale. Enfin, à compter de 1938, la désagrégation du Front populaire conduit à un relâchement de l’attention judiciaire vis-à-vis des « simples » militants. Le climat de revanche contre les mobilisations ouvrières de l’été 1936 nourrit un anticommunisme de plus en plus prononcé. La répression de la grève du 30 novembre 1938 et, surtout, la signature du Pacte germano-soviétique en août 1939, achèvent de faire de l’anticommunisme l’élément premier de la vie politique française85. Dès lors, l’action des cagoulards peut apparaître à certains comme prémonitoire et même nécessaire. En conséquence, les poursuites judiciaires à leur égard cessent d’être prioritaires.
- 86 Frédéric Monier, Le complot…, op. cit., p. 290-291.
- 87 D’autres études locales, notamment aux frontières italiennes et espagnoles, seraient intéressantes (...)
- 88 En comparaison, les Enfants d’Auvergne auraient compté jusqu’à 300 membres. Éric Panthou, « De l’op (...)
32Dans ces conditions, il est difficile de juger de l’efficacité de la Cagoule. Si l’on s’en tient à l’objectif de renversement de la République pour la remplacer par un régime autoritaire, l’échec du CSAR est patent. En revanche, si l’on prend en compte les capacités de mobilisation de l’organisation, le bilan paraît plus nuancé. À rebours de l’imaginaire de l’époque qui prête à la Cagoule, organisation tentaculaire, une influence considérable, il convient de prendre des précautions quant aux capacités réelles d’action et de mobilisation de l’OSARN sur le territoire national. Si en région parisienne, la Cagoule peut compter sur plusieurs milliers d’affiliés et un armement d’envergure86, à l’échelle de la Seine-Inférieure, une vingtaine d’activistes seulement ont pu être identifiés87. Même en considérant que ce chiffre doit être sensiblement augmenté, on est frappé de la maigreur des effectifs88. On pourra certes relever que l’OSARN recrute parmi les cadres de premier plan des partis nationalistes. Cela ne présume pas pour autant d’une capacité d’entraînement massive.
33La force de la Cagoule semble résider plutôt dans sa capacité à attirer dans son orbite des militants expérimentés et déterminés à agir, mais sans les mettre dans la confidence ou exposer l’organisation et ses dirigeants. En obtenant le concours de cadres locaux occupant des postes de poids sans leur révéler l’ampleur de l’organisation, l’état-major parisien augmente sa surface militante tout en minimisant les risques de fuite. Cela correspond à une véritable stratégie comme le rapporte Henri Charbonneau :
- 89 Henri Charbonneau, Les mémoires…, op. cit., p. 155.
« Deloncle ne cherche nullement à sortir les militants de leurs propres organisations. Au contraire ! Chaque nouveau "cagoulard" doit demeurer dans son parti ou mouvement, s’y créer une position privilégiée et pouvoir entraîner le jour J des militants de bonne volonté89. »
34Sous cet angle, les cellules d’autodéfense dieppoise et havraise témoignent bien d’une structure en réseau. En définitive, la Cagoule doit sans doute son succès initial à sa capacité à mettre en rapport des groupes locaux, initialement autonomes, avec un état-major centralisé où chaque échelon voit son ambition satisfaite dans la lutte commune contre le communisme et la République.
Annexe
Annexe n° 1 : Les réactions ironiques de Louis Marie Poullain, voir « La chanson des Cagoulards »
Annexe n° 2 : Les réactions ironiques de Louis Marie Poullain, voir le dessin « Histoire de fous »
Notes
1 Parfois abrégé en Comité secret d’action révolutionnaire (CSAR). L’OSARN possède une façade légale pour rassembler ces groupements, l’Union des Comités d’action défensive (UCAD), patronnée par le Général Duseigneur. L’UCAD se présente comme une organisation publique qui rassemble des comités chargés d’étudier le communisme et de mettre en garde contre ses dangers supposés.
2 Sur le climat politique des années 1930, voir Gilles Morin, Gilles Richard (dir.), Les deux France du Front populaire, Paris, l’Harmattan, 2008. En ce qui concerne l’activisme clandestin, voir Charles Riondet, Virgile Cirefice, Grégoire Le Quang (dir.), La part de l’ombre. Histoire de la clandestinité politique au XXe siècle, Paris, Champs Vallon, 2019.
3 Fernand Fontenay, La Cagoule contre la France : ses crimes, son organisation, ses chefs, ses inspirateurs, Paris, Éditions sociales internationales, 1938, et Pierre Péan, Le mystérieux Dr Martin, Paris, Fayard, 1993.
4 Sur le versant militaire de la Cagoule, les réseaux Corvignolles, voir Simon Catros, « Entre apolitisme et anticommunisme. Les officiers des états-majors généraux et le Front populaire, 1936-1937 », Histoire, économie & société, vol. 38, n° 4, 2019, p. 88-105.
5 Philippe Bourdrel, La Cagoule : histoire d’une société secrète du Front populaire à la Ve République, Paris, Albin Michel, 1992. Annie Lacroix-Riz, Le choix de la défaite, Paris, Armand Colin, 2010. Joel Blatt, « The Cagoule Plot, 1936-1937 », dans Kenneth Mouré et Martin Alexander (dir.), Crisis and Renewal in France, 1918-1962, New York, Berghahn, 2002, p. 86-104 ; D.L. Parry, « Counter Revolution by Conspiracy, 1935-37 », dans Nicholas Atkin et Frank Tallett (dir.), The Right in France, 1789-1997, Londres, Tauris, pp. 161-181 et Valerie Deacon, The Art of Secrecy and Subversion: The Cagoule and French Politics, M.A. Thesis, University of Victoria, 2005.
6 Gayle K. Brunelle, Annette Finley-Croswhite, Murder in the Métro: Lætitia Toureaux and the Cagoule in 1930s France, Baton Rouge, Louisiana State University Press, 2010. Voir le compte rendu qu’en propose Éric Panthou, L’histoire de la Cagoule revisitée : Analyse critique de l’ouvrage Murder in the Metro: Laetitia Toureaux and the Cagoule in 1930s France, 2016 : L'histoire de la Cagoule revisitée (hal.science) Olivier Dard, « Du nouveau sur la Cagoule ? », Quaderni del Circolo Rosselli, Pise, n° 2-3, 2017, p. 189-203.
7 Philippe Bourdrel, La Cagoule …, op. cit., p. 85. Frédéric Monier, Le complot dans la République, Paris, La Découverte, 1998, p. 290-293
8 Éric Panthou, « L’histoire de la Cagoule… », loc. cit., p. 5.
9 Gilles Richard, Histoire des droites en France, Paris, Perrin, 2017, p. 215. Valerie Deacon ne propose pas de chiffre mais l’estime supérieur aux 3 000 de Frédéric Monier. Valerie Deacon, The art of…, op. cit., p. 24.
10 Frédéric Monier, Le complot…, op. cit., p. 273. Olivier Dard évoque aussi l’importance des « jeux d’échelle » concernant ce sujet, « Du nouveau… », art. cité, p. 191.
11 Éric Panthou, « De l’opposition aux grèves au financement de la Cagoule : Michelin et le groupe d’autodéfense à Clermont-Ferrand, 1936-1937 », Quaderni del Circolo Rosselli, n° 2-3, 2017, p. 204-226.
12 Faute d’archives vraiment fiable au sujet de l’Eure, on s’intéressera principalement dans cette étude à la Seine-Inférieure. Il ne fait cependant aucun doute que la Basse-Normandie mériterait une étude à part entière, ne serait-ce qu’en raison de l’assassinat des frères Rosselli. Voir Gérard Bourdin, « L’affaire Rosselli et l’Orne : de l’aveuglement à l’oubli », Cahier des Annales de Normandie, n° 29, 2000, p. 209-224. Sur cette affaire, voir Éric Vial, La Cagoule a encore frappé, Paris, Larousse, 2010.
13 Philippe Bourdrel, La Cagoule…, op. cit.
14 Jacques Nobécourt, Le Colonel de la Rocque, Paris, Fayard, 1994.
15 Christian Bernadac, Dagore. Les carnets secrets de la Cagoule, Paris, France-Empire, 1977.
16 Notons que l’organisation collaborationniste qui fut le plus liée avec les anciens de la Cagoule, le Mouvement social révolutionnaire (MSR) d’Eugène Deloncle, fonctionnait également largement sur le mode du secret. Bertram Gordon, « The Condottieri of the Collaboration: Mouvement Social Revolutionnaire », Journal of Contemporary History, n° 10, p. 261-282. Ajoutons enfin que les anciens cagoulards foisonnent dans les réseaux et services de renseignements allemands ou pro-allemands.
17 Pour les cagoulards dans la Résistance, on peut se reporter à Philippe Bourdrel, Les Cagoulards dans la guerre, Paris, Albin Michel, 2009 ; Simon Epstein, Un paradoxe français, Paris, Albin Michel, 2008 et Valerie Deacon, The Extreme Right in the French Resistance: Members of the Cagoule and Corvignolles in the Second World War, Baton Rouge, Louisiana State University Press, 2016.
18 Guillaume Pollack, L’armée du silence. Histoire des réseaux de résistance en France (1940-1945), Paris, Tallandier, 2022, p. 11.
19 Philippe Bourdrel, La Cagoule…, op. cit.
20 Notons que le groupe niçois de Joseph Darnand avait vu le jour dès fin 1935. Frédéric Monnier, Le complot…, op. cit., p. 279.
21 Christian Bernadac, Dagore…, op. cit., p. 275.
22 Ibid., p. 67.
23 L’OSARN a fait de la « cellule », sur le modèle communiste, le groupe de base de l’organisation. Frédéric Monier, Le complot…, op. cit., p. 288.
24 Christian Bernadac, Dagore…, op. cit., p. 275.
25 À Clermont-Ferrand, le groupement d’auto-défense local se met également en place dès juin 1936, face aux grèves et occupations d’usine. Éric Panthou, « De l’opposition… », loc. cit., p. 208-209.
26 AN F7 14 675. Déposition de Bernard Potts, 6 décembre 1938.
27 AN F7 14 675. Déposition de Gilbert Lainey, 6 décembre 1938.
28 AN F7 14 675. Déposition de Pierre Caron, 6 décembre 1938.
29 Frédéric Monier, Le complot…, op. cit., p. 277 et 287. Voir Christian Bernadac, Dagore…, op. cit., pp. 43-44 et AN F7 14 815. Notons que la femme de Lainey participe également à la conspiration (p. 108).
30 AN F7 14 675. Déposition de Gilbert Lainey.
31 L’organisation regroupe les abonnés « directs » ayant prêté serment, les abonnés « indirects » liés à l’OSARN sans le serment et les clients, c’est-à-dire les sympathisants éventuellement utilisables.
32 Frédéric Monier parle d’un « recrutement de bouche à oreille fonctionnant par affinité politique et proximité géographique », op. cit., p. 284.
33 Pour Le Havre, ce rôle semble confié à Armand Crespin, mais sans certitude.
34 Christian Bernadac, Dagore…, op. cit., p. 58.
35 Pour la hiérarchie complète de la Cagoule, voir Frédéric Monier, Le complot…, op. cit., p. 288.
36 AN F7 14 675. Déposition de Bernard Potts, 6 décembre 1938. Naturellement, si la capacité de l’organisation à maintenir le secret en interne compte, il convient de prendre en compte l’évidente minoration des faits par les acteurs lorsqu’ils passent devant la police.
37 AN F7 14 675. Déposition d’Antoine Estival, 26 janvier 1939.
38 Frédéric Monier, Le complot…, op. cit., p. 289.
39 Henri Charbonneau, Les mémoires de Porthos, Paris, Chiré, 1979, p. 155 et 158.
40 La cellule de base comprend entre sept et dix membres, dont un chef. Frédéric Monier, Le complot…, op. cit., p. 288.
41 AN F7 14 675. Déposition de Bernard Potts, 6 décembre 1938.
42 Là encore, le cas normand se rapproche de celui du Puy-de-Dôme. À Clermont-Ferrand, sur 97 membres dont l’affiliation politique est connue, 90 proviennent ou des Croix-de-Feu ou du PSF. Éric Panthou, « De l’opposition… », loc. cit., p. 212-213.
43 Fait prisonnier en juin 1940, il est libéré fin 1941. Il entre ensuite dans le réseau Samson du BCRA. Il intègre plus tard le RPF.
44 De ce point de vue, les Normands sont conformes à l’analyse de Frédéric Monier : « une petite bourgeoisie composée d’employés de commerce, d’agents d’assurances ou de cadres moyens », op. cit., p. 295.
45 Sur ce point, voir Serge Berstein, Jean-Jacques Becker, Histoire de l’anticommunisme, Paris, Orban, 1987.
46 AN F7 14 675. Déposition de Bernard Potts, 6 décembre 1938.
47 AN F7 14 675. Déposition d’Antoine Estival, 26 janvier 1939.
48 Ibid.
49 AN F7 14 675. Déposition de Gilbert Lainey, 6 décembre 1938.
50 AN 451 AP 334. Interview de Jean Thibault par Jacques Nobécourt, 24 août 1984.
51 AN 451 AP 334. Interview de Philippe Malandain par Jacques Nobécourt, 8 septembre 1989. Il précise que ce fut de « leur propre initiative » et non une directive du PSF. La police, elle, ne trouve pas de traces de tels armements.
52 Henri Charbonneau, Les mémoires…, op. cit., p. 157.
53 Frédéric Monier, Le complot…, op. cit., pp. 289-290.
54 AN F7 14 675. Déposition d’Antoine Estival, 26 janvier 1939.
55 AN F7 14 675. Déposition de Pierre Caron, 6 décembre 1975.
56 L’attentat a lieu le 11 septembre 1937 aux sièges de la Confédération générale du patronat français (CGPF) et de l’Union des industries et métiers de la métallurgie (UIMM). Quelques jours plus tard, la police trouve au domicile parisien d’Aristide Corre les fameuses listes. Sur ce moment charnière, voir Éric Panthou, « 11 septembre 1937 » : les attentats de l’Étoile. La Cagoule entre en scène », dans Jean-Marc Berlière (dir.), Les grandes affaires criminelles, Paris, Perrin, 2020.
57 Journal de Rouen, 19 novembre 1937.
58 La Vigie de Dieppe, 5 octobre 1937.
59 Frédéric Monier, « L’imagerie d’une conspiration : l’invention de la Cagoule (1936-1939) », dans Stéphane Audoin Rouzeau (dir.), La politique et la guerre. Pour comprendre le XXe siècle européen, Paris, Vienot, 2002, pp. 328-341.
60 Christian Bernadac, Dagore…, op. cit., p. 152. Estival dit avoir été prévenu ‑ sans dire par qui ‑ plusieurs semaines à l’avance. AN F7 14 675. Déposition d’Antoine Estival, 26 janvier 1939.
61 Pour Aristide Corre, Anceaux serait tombé « évidemment sur dénonciation du PSF ». Christian Bernadac, Dagore…, op. cit., p. 216.
62 La Vigie de Dieppe, 23 novembre 1937. Voir annexes n° 1 et n° 2.
63 Henri Vasselin était un salarié d’Anceaux. Il avait "prêté" celui-ci pour effectuer des travaux à la Villa "la Futaie" à Rueil-Malmaison qui devait servir à interner les opposants à la Cagoule.
64 Aristide Corre le désigne comme le « traître » ayant vendu plusieurs dépôts d’armes, ce qui contredit leurs versions. Soit Vasselin n’était qu’un simple ouvrier et il est peu probable qu’il fût au courant de l’emplacement de dépôts, soit Corre ne se trompe pas et Vasselin n’était pas un simple travailleur. Christian Bernadac, Dagore…, op. cit., p. 249 puis p. 268.
65 La Vigie de Dieppe, 27 décembre 1937.
66 La Vigie de Dieppe, 24 décembre 1937.
67 AN F7 14 675. Déposition de Bernard Potts, 6 décembre 1938.
68 Journal de Rouen, 8 janvier 1938 et Action française, 5 février 1938.
69 Action française, 2 mars 1938.
70 Le Figaro, 7 juillet 1939 et La Vigie de Dieppe, 11 juillet 1939.
71 Archives départementales Seine-Maritime (ADSM) 2 Z 60. Rapport du commissaire de police au préfet de Seine-Inférieure, 9 octobre 1937.
72 ADSM 2 Z 60. Rapport du commissaire central au préfet de Seine-Inférieure, 29 octobre 1937.
73 ADSM 2 Z 60. Rapport du commissaire de police au sous-préfet du Havre, 19 novembre 1937.
74 ADSM 2 Z 60. Rapport du commissaire central au sous-préfet du Havre, 10 décembre 1937.
75 Adalbert Laffon sera, durant la guerre, attaché de presse à l’ambassade de France à Madrid. Il adhère au PPF et devient un agent de l’Abwehr. Collaborateur jusqu’au bout, il est nommé représentant du gouvernement français de Sigmaringen pour l’Espagne en octobre 1944. Accusé de propagande en faveur de l’ennemi, il est condamné à la dégradation nationale en 1948. Yves Pourcher y consacre un chapitre dans L’exil des collabos, Paris, Le Cerf, 2023.
76 ADSM 2 Z 61. Rapport du commissaire central au sous-préfet du Havre, 7 février 1938.
77 Christian Bernadac, Dagore…, op. cit., p. 262 et 324.
78 ADSM 2 Z 61. Rapport du commissaire central au sous-préfet du Havre, 12 février 1938.
79 Sur les rapports entre La Rocque et la Cagoule, voir Jacques Nobécourt, Le Colonel…, op. cit., p. 546-556. À Clermont-Ferrand, après avoir soutenu le groupe d’auto-défense composé de militants PSF, La Rocque demande sa dissolution lorsque la mainmise de l’OSARN devient évidente. Éric Panthou, « De l’opposition… », loc. cit., p. 215.
80 Le procès de la Cagoule reste non étudié, à l’exception du mémoire de master d’Anaëlle Chauvet, Le procès de la Cagoule, octobre-novembre 1948. L’aboutissement de dix années de complots ?, Université Rennes 2, 2016.
81 Sur ce point, voir par exemple le témoignage de Marie-Madeleine Fourcade, L’arche de Noé, Paris, Fayard, 1968.
82 Christophe Bourseiller, Ombre invaincue. La survie de la collaboration dans la France de l’après-guerre, Paris, Perrin, 2021.
83 Georges Loustaunau-Lacau, Mémoires d’un français rebelle, Paris, Laffont, 1948, p. 97-98. Le colonel Groussard raconte également avoir été brièvement en contact avec Deloncle en 1936, avant son affectation au Maroc. Il dit « ignorer ce qui s’est passé par la suite » jusqu’à la guerre. Georges Groussard, Chemins secrets, Paris, Bader-Dufour, 1948, p. 108.
84 L’attitude d’Édouard Daladier, notamment, a dû être déterminante dans ce processus. Cf. Simon Catros, « Entre apolitisme… », art. cité.
85 Serge Berstein, Jean-Jacques Becker, Histoire…, op. cit.
86 Frédéric Monier, Le complot…, op. cit., p. 290-291.
87 D’autres études locales, notamment aux frontières italiennes et espagnoles, seraient intéressantes pour mettre en perspective le cas haut-normand.
88 En comparaison, les Enfants d’Auvergne auraient compté jusqu’à 300 membres. Éric Panthou, « De l’opposition… », loc. cit., p. 217.
89 Henri Charbonneau, Les mémoires…, op. cit., p. 155.
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|---|---|
| Légende | Source : La Vigie de Dieppe, 26 novembre 1937. |
| URL | http://journals.openedition.org/histoirepolitique/docannexe/image/14616/img-1.jpg |
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| Légende | Source : La Vigie de Dieppe, 30 novembre 1937. |
| URL | http://journals.openedition.org/histoirepolitique/docannexe/image/14616/img-2.jpg |
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Pour citer cet article
Référence électronique
Antoine Limare, « La Cagoule : un réseau nationaliste au temps du Front populaire. L’exemple du milieu « cagoulard » haut-normand », Histoire Politique [En ligne], 50 | 2023, mis en ligne le 01 novembre 2023, consulté le 08 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/histoirepolitique/14616 ; DOI : https://doi.org/10.4000/histoirepolitique.14616
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