Guillaume Blanc, La nature des hommes. Une mission écologique pour « sauver » l’Afrique
Guillaume Blanc, La nature des hommes. Une mission écologique pour « sauver » l’Afrique, Paris, La Découverte, 2024, 336 p.
Texte intégral
1Avant que la guerre du Biafra avec ses terribles images de la faim ne changeât radicalement la vision de la nature africaine pour les Européens à la fin des années 1960, celle-ci s’identifiait souvent avec une nature luxuriante, peuplée d’innombrables espèces d’animaux exotiques et sauvages, mais aussi menacée par l’homme moderne et une population locale peu respectueuse de son environnement naturel. Cette vision stéréotypée d’un « Éden africain » était véhiculée abondamment, par exemple par les émissions de télévision ou des films documentaires comme « Serengeti ne doit pas mourir » de l’ancien directeur du jardin zoologique de Francfort, Bernhard Grzimek, couronné par un Oscar à Hollywood en 1960. Dans ce film comme dans d’autres médias occidentaux, la création des parc nationaux apparaissait comme le meilleur moyen de protéger la nature africaine. Les zoologues européens et les « rangers » des parcs africains devenaient ainsi les héros d’un récit qui mêlait le scientisme européen à l’exotisme des paysages africains.
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- 2 David Anderson/Richard Grove (dir.), Conservation in Africa. People, Policies and Practices, Cambri (...)
- 3 William Beinart, Peter Coates, Environment and History. The Taming of Nature in the USA and South A (...)
- 4 Jane Carruthers, The Kruger National Park. A Social and Political History, Pietermaritzburg, Univer (...)
- 5 Nancy J. Jacobs, Environment, Power, and Injustice: A South African History, Cambridge, Cambridge U (...)
2On ne s’étonnera donc pas qu’une photo du fils de Grzimek, Michael, caméraman lors du tournage du film et tué tragiquement par le crash de son avion au Serengeti, illustre la couverture du livre de Guillaume Blanc dédié à cette « mission écologique pour "sauver" l’Afrique » dans les années 1950 et 19601. Ce travail, issu du mémoire d’habilitation à diriger des recherches (HDR) de l’auteur, s’intègre dans une historiographie internationale qui s’intéresse de longue date – depuis les travaux fondateurs de David Anderson et Richard Grove2 mais aussi de William Beinart3, Jane Carruthers4 et Nancy J. Jacobs5 – à l’histoire de l’idée et de la pratique de la conservation d’une « nature mythifiée » africaine. Dans ce contexte, le livre de Guillaume Blanc met la focale sur cette époque charnière où la vision de la conservation de la nature africaine par la création de parcs nationaux sortit du cadre colonial dans lequel elle avait été inventée pour être adaptée à la nouvelle réalité politique post-coloniale, celle d’une gestion des parcs par les Africains eux-mêmes.
3Pour bien identifier cette rupture, Guillaume Blanc ouvre son livre par l’évocation de la rencontre emblématique des spécialistes de la protection de la nature africaine en septembre 1961 à Arusha, au nord du Tanganyika, aujourd’hui une partie de la Tanzanie. Dans cette ville, alors encore officiellement sous mandat colonial britannique, des scientifiques et des experts internationaux, souvent issus des anciennes administrations coloniales, discutèrent avec les administrateurs des nouveaux États africains, futurs et actuels, d’un vaste programme de création de réserves naturelles en Afrique.
4Pour l’auteur, la rencontre d’Arusha marque le point charnière entre ce qu’il appelle le « colonialisme vert » de la période antérieure et la nouvelle politique environnementale des États africains post-coloniaux qui se fondaient essentiellement, dans leur approche de la modernisation de leur pays, sur les concepts forgés par un large consensus d’experts internationaux de l’époque coloniale. Si les États africains nouvellement indépendants se lançaient ainsi dans de vastes programmes de « modernisation » industrielle à travers l’exploitation intensive de richesses naturelles par l’industrie agro-alimentaire et minière, ils cherchaient également à préserver une nature africaine mythifiée par la création de réserves : « l’Afrique reste ainsi le terrain privilégié de ce drôle de couple prédation-protection, directement hérité du temps colonial » (p. 21).
5Cet ouvrage est basé sur un ample travail dans les archives et bibliothèques de l’État britannique et de plusieurs organisations internationales (Unesco, FAO, WWF, mais aussi de la Fauna Preservation Society londonienne et de l’Union internationale pour la conservation de la nature UICN à Gland en Suisse), ainsi que dans les archives éthiopiennes. Pour structurer son récit, l’auteur distingue quatre types d’acteurs auxquels il consacre à chacun un chapitre : les « experts gentlemen », essentiellement des scientifiques internationaux européens ou américains ; les « experts du terrain », anciens membres de l’administration coloniale et reconvertis en spécialistes du développement de la nature africaine ; les « gestionnaires » des nouvelles administrations africaines, soucieux d’acquérir une légitimité par leurs contacts internationaux ; et les membres de la population locale, essentiellement des « agro-pasteurs » qui, pour l’auteur, furent les vrais perdants de cette histoire car perçus essentiellement comme un obstacle à l’instauration d’une politique de protection de la nature supposée « vierge ».
- 6 Voir, par exemple Damiano Matasci, « Internationalizing Colonial Knowledge. Edgar Barton Worthingto (...)
6Si la distinction de quatre idéaux-types d’acteurs peut paraître en partie schématique, elle permet à l’auteur de proposer un découpage thématique de son histoire : chaque chapitre doit donc apporter une nouvelle perspective à la thèse centrale selon laquelle le passage entre période coloniale et ère postcoloniale ne constitua pas vraiment une rupture mais plutôt une continuité dans une approche de la conservation qui favorisait les anciens colonisateurs et respectait peu les populations locales. Cette démarche fonctionne plutôt bien dans les trois premiers chapitres et reste convaincante malgré quelques allers-retours nécessaires du récit et une tendance à gommer la concurrence entre experts coloniaux et organisations internationales que l’historiographie pourtant a bien démontrée par des travaux sur la politique scientifique et éducative de l’État colonial tardif6.
7C’est surtout avec le quatrième chapitre intitulé « Le village global des anonymes » que la démarche montre des faiblesses, elle témoigne en effet d’une fâcheuse tendance à essentialiser les « Autres », ces habitants des parcs qui subissent la politique de la conservation établie au niveau international et appliquée par les « gestionnaires » des nouveaux États nationaux. Bien que Guillaume Blanc prenne le soin de donner la parole à certains de ces « anonymes » dans ces territoires de l’Afrique du Nord-Est en basant son récit sur trois études de cas de parcs nationaux en Éthiopie – Awash, Omo et Simien –, ceux-ci sont intégrés dans le récit du livre comme des personnages emblématiques de « la vie du village postcolonial » africain (p. 34). La perspective postcoloniale des « subaltern studies » que l’auteur revendique arrive ici à ses limites tant elle gomme finalement les différentes stratégies d’adaptations et de révoltes des uns et des autres dans l’opposition domination-dominés où ceux qui s’adaptent « consentent à leur propre déchéance » (p. 205).
8À cette problématique conceptuelle s’ajoute la focale régionale plutôt étroite de ce chapitre sur un pays qui, hormis une courte période de domination italienne, n’a pas connu de véritable histoire coloniale proprement dite. Ainsi, une comparaison avec des parcs nationaux dans d’autres parties du continent aurait pu diversifier les perspectives sur d’autres conflits autour de la préservation de la nature en Afrique. À travers le cas de l’Afrique du Sud et les travaux de Beinart, Carruthers ou Jacobs (que Guillaume Blanc, curieusement, ne cite pas), on aurait pu démontrer, par exemple, d’autres confrontations possibles autour de la nature africaine, comme celle qui opposa l’administration de l’État et certains « farmers » blancs soucieux de préserver leurs prérogatives sur les terrains agraires de la période d’apartheid ou encore celle entre la soif destructrice de l’industrie minière et le souci de protection des conservationnistes dans certaines régions du sud du continent.
9Le continent africain et sa nature se montrent donc beaucoup plus riches d’histoires pour que l’on puisse condenser si facilement les politiques écologiques en une seule synthèse. Mais ces réserves que l’on peut apporter à certains éléments du livre ne délégitiment pas l’étude présentée par Guilllaume Blanc dans son ensemble, qui reste une contribution originale et importante à un terrain d’étude encore trop peu défriché par l’historiographie française en général.
Notes
1 Aussi justifiée qu’elle soit par le contenu du livre, l’utilisation de cette photo par la maison d’édition est tout de même un peu déconcertante si on prend en compte le fait que le livre de Guillaume Blanc partage l’image de couverture avec la publication de Thomas M. Lekan, Our Gigantic Zoo: A German Quest to Save the Serengeti (Oxford, Oxford University Press, 2020), dédiée à l’histoire de l’implication de Grzimek dans la création du Parc national en Tanzanie.
2 David Anderson/Richard Grove (dir.), Conservation in Africa. People, Policies and Practices, Cambridge, Cambridge University Press, 1987.
3 William Beinart, Peter Coates, Environment and History. The Taming of Nature in the USA and South Africa, London / New York, Routledge 1995 ; William Beinart, The Rise of Conservation in South Africa: Settlers, Livestock, and the Environment 1770-1950, Oxford, Oxford University Press 2008.
4 Jane Carruthers, The Kruger National Park. A Social and Political History, Pietermaritzburg, University of Natal Press, 1995.
5 Nancy J. Jacobs, Environment, Power, and Injustice: A South African History, Cambridge, Cambridge University Press, 2003.
6 Voir, par exemple Damiano Matasci, « Internationalizing Colonial Knowledge. Edgar Barton Worthington and the Scientific Council for Africa, 1949-1956 », The Journal of Imperial and Commonwealth History, 48/5 (2020), pp. 892-913 ; Damiano Matasci, Internationaliser l’éducation. La France, l’UNESCO et la fin des empire coloniaux en Afrique (1945-1961), Villeneuve-d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2023 ; Jessica Lynne Pearson, The Colonial Politics of Global Health. France and the United Nations in Postwar Africa, Harvard, Harvard University Press, 2018.
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Référence électronique
Jakob Vogel, « Guillaume Blanc, La nature des hommes. Une mission écologique pour « sauver » l’Afrique », Histoire Politique [En ligne], Comptes rendus, mis en ligne le 07 mai 2025, consulté le 14 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/histoirepolitique/20864 ; DOI : https://doi.org/10.4000/13w2l
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