Capitaine Alfred Dreyfus, Œuvres complètes (1894‐1936) | « Alfred Dreyfus. Justice et vérité »
Capitaine Alfred Dreyfus, Œuvres complètes (1894-1936), édition et introduction de Vincent Duclert et Philippe Oriol, postface de Pierre Dreyfus et Charles Dreyfus, Les Belles Lettres, 2024, 1102 p. | Alfred Dreyfus. Justice et vérité [exposition], Paris, Musée d’art et d’histoire du judaïsme, 13 mars – 31 août 2025
Texte intégral
- 1 Des personnalités (les anciens ministres Jack Lang ou Olivier Stirn, arrière-petit-neveu d’Alfred D (...)
- 2 Le Monde, 12 juillet 2025.
1Des concordances de temps s’opèrent parfois : c’est incontestablement le cas en 2025, avec une actualité qui rencontre le passé, avec une histoire qui permet la mémoire. Les deux événements scientifiques mais encore civiques dont il est rendu compte ici et maintenant le prouvent : d’une part, la réunion des écrits reçus d’Alfred Dreyfus et la nouvelle exposition au Musée d’art et d’histoire du judaïsme (mahJ) ; d’autre part, après le refus de Jacques Chirac, en 2006, de panthéoniser Alfred Dreyfus tout en actant une cérémonie nationale à l’occasion du centième anniversaire de l’arrêt de la Cour de cassation de 19061, la décision d’Emmanuel Macron de fixer chaque 12 juillet, à partir de 2026, une journée de commémoration de la réhabilitation d’Alfred Dreyfus2. Tout cela marque donc des avancées symboliques et critiques importantes dans la reconnaissance par la nation et la République des combats d’Alfred Dreyfus.
- 3 Vers la lumière… Impressions vécues, Paris, Stock, 1900.
- 4 Souvenirs sur l’Affaire, Paris, NRF, 1ère éd. 1935, rééd. par Gallimard avec une préface de Pascal (...)
- 5 Joseph Reinach, Histoire de l’affaire Dreyfus, édition et introduction par Hervé Duchêne, préface d (...)
2Mais qui est ce célèbre inconnu qui a donné son nom à l’Affaire ? À propos de ce brillant officier, républicain et patriote, alsacien et juif, beaucoup a certes été produit, en images et en textes, par des protagonistes qui l’ont connu, avec des témoignages, pour certains destinés à être publiés tels ceux de la journaliste féministe Séverine3 ou de Léon Blum, dreyfusard devenu chef de gouvernement du Front populaire4, et une première étude de bonne facture d’un acteur essentiel qui s’avère être plus qu’un chroniqueur5 ; d’autres, en revanche, auraient pu demeurer dans l’intimité familiale, comme la correspondance entre Ilona et Victor Basch, futur président de la Ligue des droits de l’homme (LDH), à l’occasion du second conseil de guerre, tenu à Rennes en 1899, la maison du Gros-Chêne accueillant nombre de dreyfusards.
- 6 Voir notre recension dans Hommes & Libertés, n° 189, mars 2020, p. 62.
- 7 Nous pensons notamment à ceux de Marcel Thomas, Jean-Denis Bredin, Eric Cahm, Michel Drouin ou enco (...)
- 8 Outre L’affaire Dreyfus, La Découverte, coll. « Repères », 1ère éd. 1994, on renverra à Alfred Drey (...)
- 9 L’histoire de l’affaire Dreyfus : de 1894 à nos jours, Paris, Les Belles Lettres, 2014 ; Le faux am (...)
- 10 Voir www.maisonzola-museedreyfus.com. On y trouvera tous les renseignements attendus, d’ordre prati (...)
- 11 « La vérité est en marche et rien de l’arrêtera ». Catalogue de Maison Zola-Musée Dreyfus, autoédit (...)
3De fait, si l’on écarte la filmographie, singulièrement la fiction de Roman Polanski6, contestable sur le plan historique, avec et à la suite d’autres importants travaux7, ce sont bien les récentes biographies du capitaine Dreyfus et les dernières analyses de l’Affaire, commises notamment par Vincent Duclert et Philippe Oriol qui ont renouvelé l’historiographie sur Alfred Dreyfus et l’Affaire par des contributions complémentaires et, finalement, convergentes. Du premier, on retiendra surtout le récit d’une vie au départ très banale, devenue une existence de résistance face à l’oppression de pouvoirs annihilants et aveugles, ceux de la foule d’une rue, du populisme d’une presse, mais aussi de soi-disant serviteurs de l’État, en l’occurrence des soldats ou des ministres porteurs d’une haine mêlant antisémitisme et nationalisme. Vincent Duclert a démontré que le cheminement d’Alfred Dreyfus en humanité révélait une exigence de vérité et de justice, le vrai permettant le juste8. Du second, on peut citer, outre deux volumes essentiels sur l’Affaire, ses contributions sur Bernard Lazare et, partant, sur l’antisémitisme, ainsi que sur un « faux héros », le lieutenant-colonel Picquart9. Il faut ajouter une direction très active, à Médan, de la Maison Zola ‑ Musée Dreyfus10, marquée entre autres par la publication d’un magnifique catalogue11. Ainsi, ces deux spécialistes participent à une dynamique épistémologique éclairant enfin la destinée d’un homme, non seulement combattant de sa cause mais dreyfusiste, défendant des valeurs et des principes progressistes et universels.
4Ce refus de l’oppression et cette affirmation des droits sont inscrits dans ses textes. On se rappelle de Cinq années de ma vie, publié deux ans après le conseil de Guerre de Rennes. On a lu ses Souvenirs et correspondance publiés par son fils, puis ses Carnets comme ses Cahiers de l’île du Diable. On a aussi découvert ses échanges avec Lucie Dreyfus ou avec la marquise Arconati-Visconti. Mais ces mots étaient jusqu’alors éclatés, d’où l’intérêt de la présente publication. Pour ce faire, Vincent Duclert et Philippe Oriol ont puisé dans les archives familiales de Charles Dreyfus et d’Anne‐Cécile Lévy-Ouazana, dans les fonds des Archives nationales, de la Bibliothèque nationale de France, du mahJ. L’unicité de ce fort et beau volume met aussi en avant, il faut insister sur ce point, l’acuité des jugements politiques et la curiosité intellectuelle d’Alfred Dreyfus.
5L’ensemble est aussi composé de la correspondance avec sa femme Lucie, de papiers de son frère Mathieu et de son avocat, Me Demange, comme de lettres de guerre à la marquise Arconati-Visconati ou à son fils Pierre, et de notes inédites. Organisé sur près d’un demi-siècle d’une vie, cet opus s’appuie sur une brève chronologie – on peut néanmoins regretter, singulièrement pour ce type d’ouvrage, l’absence d’index des noms cités – et suit logiquement son déroulement après une introduction stimulante rédigée à quatre mains, chaque partie faisant elle-même l’objet d’une mise en perspective suggestive. L’association entre mémoire et histoire est illustrée par les touchantes et lucides postfaces de Pierre et Charles Dreyfus.
- 12 « Alfred Dreyfus, le combat pour la justice », 14 juin ‑ 1er octobre 2006.
- 13 D’où la valorisation des dessins de presse d’un caricaturiste exceptionnel devenu critique d’art, M (...)
- 14 Alfred Dreyfus. Vérité et justice, sous la direction d’Isabelle Cahn et de Philippe Oriol, Paris, G (...)
- 15 Se reporter aux rencontres, projections, conférences organisées en marge de l’événement : https://w (...)
6Ce moment éditorial est concomitant d’une magnifique exposition tenue au mahJ, presque vingt ans après celle que l’institution avait proposée sur le même sujet12. Isabelle Cahn, conservatrice générale honoraire des peintures au musée d’Orsay, et Philippe Oriol ont rassemblé plus de deux cents documents de toute provenance et de tout type. Alors que de nouvelles archives s’ouvrent – le fonds Feuillet13 –, ce sont des sons – un enregistrement de la voix d’Alfred Dreyfus –, des images animées (dont celui de Georges Méliès ou les actualités Pathé du procès de Rennes), ou encore des objets, comme les galons arrachés au capitaine Dreyfus lors de sa dégradation publique, scène tragique devenue iconique par la une du Petit Journal, ses lunettes de l’île du diable ou sa croix d’officier de la Légion d’honneur – qui jouxtent des meubles, des vases et autres céramiques d’Émile Gallé ou des bronzes d’Antoine Bourdelle. Le visiteur y trouvera également des manuscrits – dont le cahier de travail en déportation d’Alfred Dreyfus. S’y adjoignent des photographies, des journaux, des films et une soixantaine de tableaux, affiches, placards, aquarelles, lithographies, gravures et dessins de presse, de Camille Pissaro, Jacques-Émile Blanche, James Tissot à Caran d’Ache, Félix Vallotton, Henri-Gabriel Ibels, sans oublier les caricatures du Musée des horreurs, tout cela à travers une mise en contexte de ce drame personnel et de cette crise démocratique. Car cette exposition est, à raison, d’abord centrée sur la figure d’Alfred Dreyfus, dont l’histoire personnelle est marquée par un crime d’État perpétré au plus sommet de la République par des militaires, des politiques, des intellectuels. Mais elle dévoile aussi, particulièrement aujourd’hui, alors que les actes antisémites se multiplient, le rôle joué par des institutions – la Cour de cassation – et par des citoyens dans la sauvegarde de l’État de droit et la promotion des droits humains. Accompagné d’un riche catalogue qui propose d’utiles mises au point comme quelques contributions plus novatrices14, cet événement amplifie ainsi la mission pédagogique du mahJ15 dans un contexte de fragilisation de la société et de la démocratie françaises.
Notes
1 Des personnalités (les anciens ministres Jack Lang ou Olivier Stirn, arrière-petit-neveu d’Alfred Dreyfus, le garde des Sceaux de l’époque, Pascal Clément, avaient poussé le chef de l’État à ordonner le transfert des cendres d’Alfred Dreyfus au Panthéon, l’historien Vincent Duclert ayant initié cette campagne. Robert Badinter, avec d’autres, avait cependant considéré que la place du capitaine n’était pas dans ce monument où « la patrie reconnaissante » honore « ses grands hommes », tels Zola et Jaurès qui y étaient en bonne place : le capitaine Dreyfus était plus, à ses yeux, une victime qu’un héros au courage exemplaire mais à l’épreuve « imposée » (http://www1.rfi.fr/actufr/articles/079/article_44991.asp, consulté le 14 juillet 2025).
2 Le Monde, 12 juillet 2025.
3 Vers la lumière… Impressions vécues, Paris, Stock, 1900.
4 Souvenirs sur l’Affaire, Paris, NRF, 1ère éd. 1935, rééd. par Gallimard avec une préface de Pascal Ory.
5 Joseph Reinach, Histoire de l’affaire Dreyfus, édition et introduction par Hervé Duchêne, préface de Pierre Vidal-Naquet, Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2006.
6 Voir notre recension dans Hommes & Libertés, n° 189, mars 2020, p. 62.
7 Nous pensons notamment à ceux de Marcel Thomas, Jean-Denis Bredin, Eric Cahm, Michel Drouin ou encore de Bertrand Joly. Pour une approche suggestive et quasi exhaustive de la production sur l’affaire Dreyfus, voir la bibliographie raisonnée proposée par Vincent Duclert lors du premier centenaire (in Michel Leymarie [dir.], La postérité de l’affaire Dreyfus, préface d’Antoine Prost, postface de Serge Berstein, Presses universitaires du Septentrion, 1998), à réactualiser.
8 Outre L’affaire Dreyfus, La Découverte, coll. « Repères », 1ère éd. 1994, on renverra à Alfred Dreyfus. L’honneur d’un patriote, Fayard, 1ère éd. 2006.
9 L’histoire de l’affaire Dreyfus : de 1894 à nos jours, Paris, Les Belles Lettres, 2014 ; Le faux ami du capitaine Dreyfus. Picquart, l’Affaire et ses mythes, Paris, Grasset, 2019.
10 Voir www.maisonzola-museedreyfus.com. On y trouvera tous les renseignements attendus, d’ordre pratique mais pas seulement (une chronologie, une rubrique « actualités », un espace pédagogique, etc.), et la possibilité de s’abonner à l’intéressante lettre d’information. On peut aussi se rendre sur le blog de la Société internationale d’histoire de l’affaire Dreyfus (Sihad), cofondée par Philippe Oriol : https://affaire-dreyfus.com.
11 « La vérité est en marche et rien de l’arrêtera ». Catalogue de Maison Zola-Musée Dreyfus, autoédition, 2023.
12 « Alfred Dreyfus, le combat pour la justice », 14 juin ‑ 1er octobre 2006.
13 D’où la valorisation des dessins de presse d’un caricaturiste exceptionnel devenu critique d’art, Maurice Feuillet.
14 Alfred Dreyfus. Vérité et justice, sous la direction d’Isabelle Cahn et de Philippe Oriol, Paris, Gallimard et mahJ, 2025.
15 Se reporter aux rencontres, projections, conférences organisées en marge de l’événement : https://www.mahj.org/sites/default/files/2025-02/DP%20Alfred%20Dreyfus_0.pdf, p. 18 et suiv.
Haut de pagePour citer cet article
Référence électronique
Emmanuel Naquet, « Capitaine Alfred Dreyfus, Œuvres complètes (1894‐1936) | « Alfred Dreyfus. Justice et vérité » », Histoire Politique [En ligne], Comptes rendus, mis en ligne le 17 juillet 2025, consulté le 09 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/histoirepolitique/21921 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14dvb
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