Le Centre d’expérimentation du Pacifique, laboratoire de la science française en situation coloniale : maîtriser l’atome
Résumés
Cet article explore la façon dont la Polynésie française a été considérée comme un laboratoire pour la science française lors de l’implantation du Centre d’expérimentation du Pacifique (CEP). Ingénieurs, physiciens, chimistes, océanographes, hydrographes, géologues, météorologues et médecins, qu’ils soient civils ou militaires, sont mobilisés pour affiner les connaissances sur le milieu naturel d’archipels que l’État français a négligé de connaître et de développer à l’époque coloniale. Ce rejeu colonial, synonyme d’aventure aux yeux de scientifiques eux-mêmes engagés sur le front pionnier de la physique nucléaire, structure et favorise la mise en savoir de la terre, de la mer et du ciel, depuis le début des années 1960. La science devient un auxiliaire pour rassurer quant à la maîtrise du risque radiologique dans une région déjà hostile aux expérimentations, mais aussi un argument pour conforter une souveraineté française mise à mal par l’impérialisme nucléaire.
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Mots-clés :
essais nucléaires, hydrographie, radiobiologie, diplomatie scientifique, Polynésie françaisePlan
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1Le 16 juillet 1964, Gaston Palewski, ministre de la Recherche, tutelle du Commissariat à l’énergie atomique (CEA), expose en Conseil de défense l’ambition de mobiliser la science française. Il s’agit d’abord, en matière radiologique, de protéger les populations, et l’image de la France en cas de contentieux international :
2Le déploiement scientifique doit permettre de concevoir la bombe H (physique nucléaire), d’établir les diagnostics qui mesurent les performances de l’engin (mesures chimiques, optiques, sismiques, etc.) et d’assurer la sûreté des tirs, grâce aux connaissances en radiologie, biologie et météorologie. Trente-sept ans plus tard, le député et le sénateur de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques qui rédigent un rapport sur les incidences environnementales et sanitaires des essais nucléaires se félicitent que la mobilisation de la science française permette de répondre aux adversaires des essais :
- 2 Christian Bataille, Henri Revol, Rapport sur les incidences environnementales et sanitaires des ess (...)
« Aussi peut-on affirmer, sans aucune exagération, que Mururoa [sic] et Fangataufa ont constitué de 1966 à 1998 le point le plus et sans doute aussi le mieux ausculté de la planète. Toutes les disciplines scientifiques, toutes les techniques de recherches et d’analyse ont été mises en œuvre aux différents moments et ce, qu’il s’agisse des essais atmosphériques comme des essais souterrains2. »
3Sans passer au crible cette affirmation, nous souhaitons montrer que l’ambition de l’effort scientifique français ne se réduit pas aux « mesures de protection et de sécurité ». Palewski laisse entendre que le Centre d’expérimentation du Pacifique (CEP) n’est qu’une étape d’un projet modernisateur pour la Polynésie :
- 3 SGDSN, PV du CdD du 16 juillet 1964, p. 7.
« Il faut une activité scientifique générale pour montrer aux populations polynésiennes qu’après les explosions il restera quelque chose dans nos territoires du Pacifique3. »
4Les essais réalisés dans le Pacifique sont une occasion d’accélérer le développement de l’ancienne colonie grâce à la mobilisation exceptionnelle de moyens scientifiques par les Armées et grâce à ses partenaires civils.
- 4 Frederick Cooper, Décolonisation et travail en Afrique. L’Afrique britannique et française, 1935-19 (...)
- 5 Daniel Lefeuvre, « Vichy et la modernisation de l’Algérie. Intention ou réalité ? », Vingtième Sièc (...)
5Depuis les déclassifications décidées en juillet 2021, les sources militaires et diplomatiques s’ajoutent à celles d’institutions académiques pour documenter la période de l’implantation du CEP (1962-1966) et des campagnes aériennes (1966-1974). Elles laissent voir que la Polynésie devient à l’échelle de l’ensemble du territoire, de ses ressources naturelles et humaines, un laboratoire pour les autorités françaises. La science est mobilisée au service d’un projet de développement typique de l’âge d’or de l’entre-deux-guerres, qui visait à « mettre au niveau » l’Empire et le faire converger avec les métropoles, dessein avec lequel Londres et Paris renouent après-guerre, se dotant d’outils spécifiques4. Voté en 1940, le Colonial Development and Welfare Act britannique est effectif en 1945. Le Fonds d’investissement pour le développement économique et social créé par la France en 1946 s’inscrit dans la filiation du Front populaire mais aussi de Vichy5. L’Empire n’a pas résisté au coût de cette mise à niveau, sans rapport avec ses bénéfices politiques, alors que la colonisation était contestée sur place mais aussi dans les métropoles. Ce qui ne s’est pas fait en Afrique semble réalisable dans les « confettis d’Empire », d’autant que parmi les mobiles qui conduisent au choix de la Polynésie, la reprise en main de ce territoire tient une bonne place.
6Au cours du Conseil de défense de juillet 1964, Palewski dresse un rapide bilan des ressources existant déjà sur place :
- 6 SGDSN, PV du CdD du 16 juillet 1964, p. 7.
« Nous avons une activité en géologie et en océanographie6. »
7Pas très à jour, le ministre évoque comme un horizon la fusion des « comités de sécurité radiologique » du CEA et des Armées qui co-existaient « au Sahara ». En réalité, Pierre Messmer, ministre des Armées, a déjà réalisé ce vœu en décidant dès janvier 1964 la création du Service mixte de sécurité radiologique (SMSR). Palewski souhaite un service pour « le problème du contrôle biologique », qui est alors en cours d’organisation sous le nom de Service mixte de contrôle biologique (SMCB). Il annonce une mission du vice-amiral Jean Lorain en octobre 1964 pour « jeter les bases de l’organisation scientifique sur place ». Il inclut à cette mission la mise en place de moyens scientifiques appelés à survivre au CEP :
- 7 Ibid.
« Nous fonderons là-bas un institut Géophysique [sic]. Il y a des premières études sur la biologie marine7. »
8Cet article se propose de revenir sur ce projet de politique scientifique en Polynésie, annoncé dans le secret d’un Conseil de défense plutôt qu’au Parlement. Il s’agit d’une entreprise singulière : un programme de connaissance et de modernisation d’un territoire ultra-marin considéré jusqu’alors comme marginal, qui dépasse les besoins de la mise au point de la bombe sur place. Il permet d’afficher la grandeur et l’indépendance de la France en faisant du CEP une vitrine de sa maîtrise de nombreuses sciences et technologies par-delà l’armement atomique, mais aussi de dissimuler la dépendance à l’égard de la science étrangère : en matière de radioprotection, d’ingénierie mais aussi d’informatique, le CEP ne se conçoit pas sans le recours plus ou moins discret à la science étatsunienne, quoique le général de corps aérien Jean Thiry, premier directeur des centres d’expérimentations nucléaires (DIRCEN), l’architecte du CEP, proclame trois semaines après le premier essai, en juillet 1966, que l’inexpérience des tirs en milieu océanique n’a pas bénéficié d’un transfert significatif de la part des États-Unis :
- 9 Robert A. Stafford, « Scientific Exploration and Empire », dans Andrew Porter, Roger Louis (eds.), (...)
- 10 Hélène Blais, « Coloniser l’espace : territoires, identités, spatialité », Genèses, vol. 74, n° 1, (...)
- 11 Hélène Blais, Voyages au Grand Océan. Géographies du Pacifique et colonisation, 1815-1845, Paris, É (...)
- 12 Irina Tsitovitch-Kozlova, « Les visées coloniales des Russes sur les îles du Pacifique Sud à l’époq (...)
9L’historiographie a montré l’usage des sciences de l’espace dans l’appropriation impériale9. La géographie, en particulier, a servi d’« aide de camp de l’impérialisme10 ». Que dire des savoirs mobilisés par les militaires ? En Océanie, les onze voyages de la marine française entre 1817 et 1842 n’embarquent aucun savant civil, contrairement à l’usage des expéditions du siècle des Lumières11. Ce sont des officiers qui ont cartographié l’espace polynésien en suivant les instructions de l’Académie des sciences. Sans obéir à un dessein colonial précis, sans aboutir à un projet de prise de possession, la collecte d’informations géographiques est inspirée par un esprit de rivalité impériale avec le Royaume-Uni qui se saisit de la Nouvelle-Zélande en 1840, tandis que la France impose un protectorat à Tahiti en 1842 et que d’autres puissances maritimes récoltent des données cartographiques dans le Pacifique Sud12.
- 13 SHD, GR 13 R 132/1, « Note du 20 décembre 61 », CIAS.
10Les militaires qui conçoivent le CEP ne peuvent pas se contenter des travaux de leurs prédécesseurs. Thiry réclame dès novembre 1961 aux bureaux de l’état-major la documentation existante en matière de météorologie et de cartographie pour définir les zones d’exclusion en cas de tir, notamment au sein de l’ensemble polynésien13. Ce socle élémentaire est complété à la façon des marins de la Restauration : l’aviateur part en reconnaissance avec une équipe qui ne compte aucun savant. Ce n’est qu’un préalable à la mobilisation de moyens militaires et civils nécessaires à la maîtrise des dangers que représentent les explosions nucléaires en plein air. Thiry veut connaître l’environnement polynésien pour concevoir les sites (1962-1963) et les construire (1963-1966), dans un espace océanique qui s’avère aussi vaste mais autrement difficile à maîtriser que le Sahara algérien. La conception du dispositif de sécurité qui prémunit d’intrusions et l’organisation de la sûreté garante de la santé des travailleurs et des populations riveraines supposent de contrôler les radionucléides eux-mêmes. Cela passe par le rapprochement de l’expertise du CEA qui conçoit les engins de celle des militaires qui opèrent les essais, et la mobilisation de moyens scientifiques extérieurs à la DIRCEN, notamment en matière météorologique. Cette maîtrise poursuit un but autant politique que sanitaire. Il s’agit d’éviter des contentieux et de contrecarrer l’argumentaire des opposants aux essais nucléaires, inscrivant ainsi l’effort scientifique français en Polynésie à une échelle internationale.
Quadriller les mers et les cieux : les militaires relancent la connaissance coloniale de l’environnement
- 14 SHD, GR 8 S 282, Thiry au DAM.
- 15 SHD, GR 42 S 45, Brochure du lieutenant-colonel Labat, août 1970, p. 14.
- 16 Teva Meyer, « Le concept de nucléarité », Dictionnaire historique du CEP [en ligne], 2025, https:// (...)
11Les militaires accroissent l’emprise spatiale du CEP bien au-delà des polygones de tir à Moruroa et Fangataufa en prévoyant une base avancée aux Gambier finalement conçue à Hao, puis des postes de contrôle pour mesurer les circulations de la radioactivité dans l’air et dans l’océan. Ils étendent ainsi progressivement leur contrôle à l’ensemble de la Polynésie, soit l’équivalent de la superficie de l’Europe occidentale. Dès juillet 1963, Thiry prévoit « trois bases : Papeete, Mururoa et Hao », mais aussi des « postes secondaires14 » sur « 15 îles ou atolls répartis sur l’ensemble de la Polynésie15 ». L’implantation « dans un quadrilatère d’environ 2 000 km de côté » d’équipements pour « la météorologie, la radioactivité, la géophysique, les liaisons radio, les prélèvements » manifeste l’ampleur de la nucléarisation16. La jeune science de la radioprotection mobilise elle-même de nombreuses disciplines. La météo pour anticiper les retombées, la mesure de la radioactivité dans l’air, l’eau et le vivant, et l’évaluation de l’activité sismique, nécessitent autant de chantiers pour installer des technologies et leurs opérateurs. L’hydrographie est la première science déployée, qui conditionne le développement de toutes les autres.
Cartographier l’océan : un savoir-faire militaire
- 17 Jean-Claude Vatin, « Désert construit et inventé, Sahara perdu ou retrouvé : le jeu des imaginaires (...)
- 18 C’est le cas d’Eirik Labonne, qui milite depuis l’entre-deux-guerres pour l’exploration et l’exploi (...)
- 19 Géraud Jouve, Voici l’âge atomique, Paris, Éditions Franc-Tireur, 1946, p. 83, citant le témoignage (...)
12En 1957, lorsque le général Charles Ailleret, prédécesseur de Thiry au Commandement des armes spéciales, choisit le Sahara de préférence à d’autres sites ultramarins, il privilégie la proximité géographique et culturelle. Plus que la Polynésie, l’Algérie participe du patriotisme français. Le Sahara, vu comme un immense vide, à l’instar du Pacifique, habite depuis longtemps l’imaginaire impérial des élites17. L’Armée a joué un rôle central dans la « pacification » puis l’administration de l’Algérie coloniale, creuset d’innovations militaires : la Coloniale (troupes de marine) et l’Armée d’Afrique (Zouaves, Légion étrangère) y sont nées avec la conquête de l’Algérie en 1830. La « mafia », selon l’expression d’Ailleret, qui occupe les meilleurs postes et détient les clefs de l’avancement, appartient à l’infanterie de marine. Outre les militaires, des diplomates ont prophétisé depuis l’entre-deux-guerres la valorisation du vaste désert et de ses ressources fossiles18. L’avocat qui a rédigé en 1939 les brevets français après les découvertes de Frédéric Joliot sur la réaction en chaîne raconte comment celles-ci les a spontanément conduits à prévoir une expérimentation « au cœur du Sahara19 ».
- 20 Charles Ailleret, L’aventure atomique française, Paris, Grasset, 1968, p. 232.
13Les pionniers des armes spéciales sont familiers du nord du Sahara depuis qu’ils y expérimentent des produits chimiques dans l’oued Namous, devenue la base B2, à une centaine de kilomètres à l’est de Colomb-Béchar20. La reconnaissance qu’y mène en personne Ailleret en janvier 1957 réactive l’épopée impériale en la chargeant d’une nouvelle dimension : modernisée, dramatisée par la technique nucléaire et son horizon apocalyptique. La mission ne procède à aucun relevé scientifique mais trouve le lieu qui lui paraît adapté à un site atomique en le présentant comme prédestiné, tant il apparaît inadapté à la vie, ce qui néglige la présence de nomades qui y circulent :
- 21 Ibid., p. 205.
« La chose la plus remarquable était l’absence totale, je dis bien totale, de vie animale ou végétale21. »
14Cette représentation décharge les décideurs de leur responsabilité à l’égard des rares populations locales :
- 22 Ibid.
« Avec un peu d’imagination on se serait cru sur la lune ; aucune végétation, aucun oiseau, aucun animal n’était visible22. »
- 23 Renaud Meltz, « Le choix du site : pourquoi la Polynésie française ? », Dictionnaire historique du (...)
- 24 SHD, GR 13 R 132/1, « Note du 20 décembre 1961 », CIAS, se référant à une demande de Thiry du 20 no (...)
- 25 Pierre d’Anglejan-Chatillon, « Travaux de la Mission hydrographique en Polynésie française », Journ (...)
- 26 SHD, MV 3 BB 3 RIG 24, Rapport d’inspection générale des forces maritimes du Pacifique, 30 septembr (...)
15L’archipel des Tuamotu, marge d’un monde perçu comme vide, a été moins sillonné que le Sahara par les agents de l’État colonial. Ailleret s’était plaint en 1957 des renseignements « partiels » fournis par l’Outre-mer lorsqu’il envisageait d’y implanter le site d’essais atmosphériques finalement créé au Sahara. Le choix des Tuamotu pour mettre au point la bombe H, arrêté en juillet 196223, oblige à affiner la connaissance hydrologique des atolls concernés. Les investigations reposent sur les institutions de l’armée, 1er Bureau pour la météo et, pour « les documents cartographiques », le 2e Bureau qui dispose d’une antenne à Tahiti24. Les militaires y ont fondé un Service géodésique en 1947 pour situer précisément les atolls des Tuamotu sur les cartes très lacunaires de la Marine. Il s’est enrichi en 1953 d’un service hydrographique. Son directeur de 1957 à 1960, le lieutenant de vaisseau Pierre d’Anglejan, répond aux besoins de la Marine mais aussi du Territoire : il balise des plans d’eaux pour les hydravions, réalise des relevés de cadastres et de toponymes. En 1961, il dresse le bilan de sa mission en situant les Polynésiens sur une trajectoire d’émancipation. Il veut leur fournir « les techniciens dont ils ont besoin pour la formation de leurs élites, la mise en valeur de leurs richesses et leur accession à la maturité25 ». Un an plus tard, le projet de site nucléaire modifie l’esprit de la mission hydrographique, qui reçoit de nouveaux moyens. La Marine réclame en urgence cinq nouveaux titulaires en 1963, dont deux matelots dessinateurs « à recruter sur place » pour implanter un projet nucléaire qui interdit toute velléité d’indépendance à la Polynésie26.
- 27 SGDSN, PV de la séance du 29 mars 1963, p. 8.
- 28 SHD, MV CC7 4e 4422, Dossier Jean de Chazeaux ; SHD, GR 13 R 132/1, Colonel Durcos, « Rapport d’une (...)
16Les travaux pour transformer en polygone de tir l’atoll de Moruroa exigent de compléter les connaissances empiriques accumulées au Sahara et les savoirs tirés de la documentation étatsunienne sur les sites insulaires du Pacifique27. Thiry relance en urgence l’exploration hydrographique. Le 26 mars 1962, il demande à la mission locale de procéder au relevé des mouillages et des passes de Moruroa et de Mangareva, pressenties pour abriter une base avancée. Le jeune Jean de Chazeaux, qui a pris le commandement du dragueur côtier La Bayonnaise avec lequel il est arrivé en Polynésie en juillet 1961, part relever « les passes et certaines parties du lagon des Gambier » malgré la modestie de son outillage28.
- 29 SHD, GR 13 R 132/1, Courrier de Durcos au DAM, le 16 avril 1962.
- 30 Ibid., Colonel Durcos, « Rapport d’une mission de reconnaissance effectuée du 16 mai au 19 juin aux (...)
- 31 Christian Beslu, « Moruroa, aperçu historique 1767-1964 », Bulletin de la Société des Études océani (...)
- 32 SHD, GR 13 R 132/1, Rapport Durcos, le 30 juin 1962, p. 4.
17Après avoir défendu le choix des Tuamotu à la commission des sites insulaires, Thiry envoie « une nouvelle mission, ayant pour but de faire des études plus spécialisées que la précédente29 ». Cette mission mixte inaugure la coopération de l’expertise militaire avec celle du CEA. Commandée par le colonel Durcos, la mission compte deux ingénieurs de la Direction des applications militaires (DAM) du CEA, des ingénieurs des services constructeurs des Armées et le directeur local des Dragages et Travaux maritimes qui maîtrise l’utilisation des matériaux coralliens dans la construction. Avec le Francis Garnier, vieil aviso colonial construit par l’Italie mussolinienne dont la France a hérité après-guerre, l’équipe hétéroclite atteint Moruroa le 21 mai. En cinq jours elle établit une cartographie élémentaire de l’atoll avant de rallier les Gambier via Fangataufa30. La première carte de Moruroa et de ses fonds permet de situer une passe au nord-ouest avec un chenal permettant de faire entrer dans le lagon des navires de six mètres de tirant d’eau (carte 1)31. Reste à baliser le chenal et à choisir des points zéro, ce qui exige « une hydrographie complète de l’atoll et une connaissance meilleure des courants et des vents32 ». Quant à l’atoll fermé de Fangataufa, également choisi par Thiry, la mission en rapporte des informations encore plus élémentaires.
- 33 Ibid., p. 11.
18Au retour des missionnaires, la Commission des sites insulaires constate l’ampleur des lacunes du savoir colonial. La DAM « regrette l’absence actuelle de cartes topographiques et de levés hydrographiques » permettant de « situer avec précision » le point zéro. Les militaires soulignent le coût des lacunes scientifiques en termes de « retards » et de « frais supplémentaires » pour « la construction du terrain d’aviation et du quai indispensable au démarrage des travaux ». L’état-major de la Marine accepte de distraire Le Laperouse « de sa mission hydrographique aux Comores pour l’envoyer à Moruroa ». Le bâtiment doit produire « une hydrographie fine de Muroroa [sic]33 ». L’armée de l’Air, de son côté, demande une couverture photo des atolls, ce qui oblige à recourir aux moyens de l’Institut géographique national (IGN).
- 34 https://www.anciens-cols-bleus.net/t27010p50-francis-garnier-aviso [lien consulté le 14 octobre 202 (...)
- 35 Bernard Dumortier, Les atolls de l’atome. Mururoa et Fangataufa, Rennes, Marines Éditions, 2004, p. (...)
- 36 SHD, MV 3 BB4 CEP 4, Instructions de Thiry, le 1er juillet 1963.
- 37 SHD, MV CC7 4e 4422, Lavaud à Cabanier, le 22 janvier 1963.
19Début septembre 1962, le personnel de la mission hydrographique de Pape’ete, renforcé d’homologues venus de Nouméa, se répartit sur trois bâtiments chargés de la campagne hydrographique. Le Lapérouse, arrivé de Diego Suarez, en accueille la plus grande part. Il fait cap sur Moruroa de conserve avec La Bayonnaise, tandis qu’un troisième bâtiment, La Capricieuse, part aux Marquises, la piste d’un site souterrain étant explorée en parallèle. La cartographie hydrographique et topographique complète de Moruroa exige trois missions en septembre, octobre et novembre 1962. Elle offre à l’équipage du Garnier les moyens de créer avec un régiment mixte de légionnaires et du Génie un « premier point de débarquement » et un camp pionnier34. Les hydrographes du Lapérouse et de La Bayonnaise ont baptisé les points géodésiques de prénoms féminins35. La mobilisation de l’expertise civile locale intervient pour le balisage du chenal et la construction des feux d’entrée de la passe commandés à la Tarentule, assistée du Service des travaux maritimes du Territoire36. Signe du caractère stratégique du projet, le Délégué ministériel pour l’Armement remercie la Marine d’avoir terminé « avant la fin de 1962 les levées hydrographiques des Gambier et de Moruroa », « mission techniquement délicate », « effectuée dans des délais très courts ». De Chazeaux est distingué, son équipage récompensé, comme celui du Lapérouse37.
Carte 1. Reconnaissance de Moruroa par la mission Durcos en mai 1962
Sources : SHD, 13 R 132/1. Cartographie : Benjamin Furst, CRESAT, 2021
© Benjamin Furst et Renaud Meltz, CRESAT, 2021
- 38 SHD, GR 13 R 132, courrier de Durcos à M. Le Directeur des Applications Militaires, le 16 avril 196 (...)
20La cartographie de Moruroa permet de lancer le chantier des polygones de tir à partir d’une conception semi-nomade qui anticipe la contamination de chaque essai : au Conseil de défense du 29 mars 1963 qui accorde le financement du CEP, Thiry déduit « des dimensions réduites (25 km/15) » de l’atoll « qu’on ne peut y construire des installations permanentes ». Faute de documentation assez précise sur les effets des explosions à fleur d’eau, il estime que « le site devra être évacué au moment des expérimentations à cause de la vague d’explosion qui submergera l’atoll. Il faudra donc un soutien naval important, constitué notamment par des paquebots pour l’hébergement du personnel38 ».
- 39 SHD, 267 GG², Camussot, p. 10.
- 40 SGSDN, Dossier pour le CdD du 6 mars 1964, « État d’avancement des travaux du CEP », le 25 février (...)
- 41 SHD, GR 9 R 890, Rapport sur le CEP, « Installations portuaires et ouvrages maritimes », le 20 janv (...)
- 42 SHD, GR 9 R 890, « Installations du CEA », le 28 mars 1966, p. 18.
- 43 SGDSN, PV du CdD du 3 février 1966, p. 27, intervention de Thiry.
- 44 Archives privées Raoux, carnet de notes de Daniel Raoux, géologue du CEA en poste au Laboratoire de (...)
21Ce mélange de bricolage et de précipitation induit par les carences de la connaissance par l’État de l’espace polynésien a joué un rôle dans la mobilisation de moyens scientifiques d’ampleur dans les mois et les années qui suivent, par-delà les compétences des militaires. Les tâtonnements restent de mise : à Fangataufa, les premiers choix de mouillage se font au printemps 1963. La création d’une passe artificielle reste incertaine39. L’étude des travaux à réaliser sur l’atoll se fait encore « sur maquette en métropole » au milieu de l’année 1964, alors que l’hydrographie n’est toujours pas réalisée40. La première percée pour les transports nécessaires à la construction de la base vie du CEA est réalisée en août 196541, permettant une ouverture réduite à la mi-octobre 196542. L’hypothèse d’un premier tir atomique à des fins d’ingénierie pour créer une passe artificielle est évoquée mais la passe est finalement terminée in extremis le 1er mai 1966 avec des moyens plus classiques43… Les premières campagnes de tir ne signifient pas pour autant que les expérimentateurs maîtrisent totalement le milieu polynésien ni qu’ils disposent de moyens technologiques efficaces. Début 1969, un marégraphe étatsunien est sollicité par le CEP afin d’affiner les connaissances du niveau des mers et un ordinateur IBM 360-20 est fourni pour des calculs géodésiques44. La cartographie des fonds marins a néanmoins permis de créer le centre d’essais en milieu océanique mais d’autres sciences sont mobilisées pour concevoir le dispositif de sûreté.
Sillonner les cieux et cartographier les vents : le recours à la météorologie civile
22En 1962, l’administration française ne connaît pas mieux le ciel de Polynésie que ses fonds marins. Les militaires l’admettent en 1964 avec un brin de forfanterie, comme si cette carence avait été entièrement réparée :
- 45 Capitaine de corvette Chauvois, « Les expérimentations nucléaires françaises au Pacifique », Revue (...)
« La pauvreté des renseignements que nous possédions dans ce domaine sur une région qui n’est traversée par aucune ligne aérienne commerciale, nous a obligés à mettre en place un réseau de stations météorologiques important45. »
- 46 SHD, GR 13 R 132/1, CIAS, « Fiche au sujet des sites lointaines », le 16 février 1962.
- 47 SHD, GR 13 R 132/1, Colonel Durcos, « Rapport d’une mission de reconnaissance effectuée du 16 mai a (...)
- 48 SGDSN, PV du CdD du 27 juillet 1962, p. 14 ; SHD, GR 13 R 170, Lettre de Thiry au ministre d’État c (...)
- 49 SGDSN, Dossier pour le CdD du 29 mars 1963, fiche « Site lointain CEP », pp. 2-3.
23La reconnaissance de Thiry en 1962 prévoyait de « réunir une documentation météorologique permettant de prévoir la retombée des poussières radioactives et d’étudier l’implantation d’un réseau plus complet de postes météo nécessaires pour les expérimentations46 ». Thiry s’est adjoint un ingénieur de la Météorologie nationale. Il considère la météo des Tuamotu assez satisfaisante pour choisir Moruroa47 tandis que les vents des Gambier disqualifient l’archipel comme base avancée et conduisent au choix de Hao, aux Tuamotu48. Les ingénieurs de la DAM souhaitent la création de cette base avancée pour disposer « d’une couverture météo dans cette zone » où « il n’y a pratiquement rien actuellement49 ».
- 50 Jean Quéguiner, Mes années « Royale ». Marin de 1930 à 1964, Paris, Nouvelles Éditions latines, 200 (...)
- 51 Charles Ailleret, L’aventure atomique française, op. cit., pp. 295-298.
24Thiry pense répliquer aux Tuamotu le modèle saharien avant de prendre conscience des spécificités océaniques. En matière de météorologie, les militaires surjouent une maîtrise solitaire, mais ils dépendent plus encore qu’en hydrographie des ingénieurs civils et des transferts de connaissances d’origine étatsunienne. Un marin parti en mission de reconnaissance au printemps 1963 s’inquiète de découvrir « une zone de perturbations météorologiques alors que nous aurions pu nous attendre au régime régulier et si sympathique des alizés50 ». Au Sahara, la Météorologie nationale a déjà travaillé pour les Armées. La prévision y combinait les données disponibles de l’aviation civile et un réseau régional de détection reposant sur cinq radars chargés de suivre des ballons sondes. Les ingénieurs météo n’avaient pas reçu tous les moyens requis du général Ailleret qui leur avait refusé « l’immense réseau de radars disséminés un peu partout jusqu’à de très grandes distances » qu’ils réclamaient, compte tenu du coût des radars et des ballons à hydrogène51.
25Mais aux Tuamotu, les cartes existantes ne sont pas légion. Les États-Unis coopèrent à la mesure de leurs savoirs parcellaires sur la zone :
- 53 SHD, GR 42 S 45 ; entretiens à Tureia en novembre 2024.
- 54 Synthèses de plusieurs entretiens réalisés entre 2019 et 2024 à Tahiti et Tureia.
26Les Armées profitent de stations créées par l’aviation civile. Pape’ete est reliée à un satellite météo, et un réseau élémentaire se déploie dans tous les archipels : Atuona aux Marquises, Tubuai aux Australes, Bora Bora et Mopelia (Maupihaa) aux Îles Sous-le-Vent (ISLV), Hereheretue et Takaroa aux Tuamotu. Tureia, terre habitée la plus proche de Moruroa, vient d’être dotée d’une station au début de l’année 196253. L’armée signe une convention le 26 juillet 1965 avec les Travaux publics, pour mobiliser ses météorologues dans les nouvelles stations. Les militaires fournissent les radars et le personnel tandis que les ingénieurs météo exploitent les données, notamment sur le De Grasse qui sert de poste de commandement (PC) flottant pendant les tirs. Dans chaque nouvelle station météo, aux Australes (Rapa), Tuamotu (Puka Puka, Hikueru, Hao, Reao) et Gambier (Taku), des marins relèvent les observations et lancent des ballons-sondes. Des stations automatiques complètent le dispositif dans les Actéon et à Vanavana. Le cas de Tureia, prise en main par les militaires, montre que les moyens scientifiques déployés reposent sur la main-d’œuvre locale : deux Polynésiens, dont un mineur, font les relevés sous l’autorité d’un chef européen, civil ou militaire54.
- 55 SGDSN, PV du CdD du 6 mars 1964, intervention de Thiry, p. 5.
27Au Conseil de défense du 6 mars 1964, questionné par de Gaulle, Thiry évoque « un système très analogue à ce que nous avons déjà fait au Sahara55 ». Mais le modèle saharien se craquèle bientôt. Ailleret, devenu chef d’état-major, observe l’évolution :
- 56 SHD, GR 9 S 93, Réunion de la Commission CEP du 21 juillet 1966 à l’EMA, Paris, PV du 28 juillet 19 (...)
« Je crois qu’à l’origine, il avait été envisagé de mettre de nombreuses stations Météo tout autour du champ de tir, comme autrefois à Reggane. D’après ce que j’ai entendu dire, on serait arrivé, surtout maintenant, à une Météo faite par des C-135 […]56. »
28En effet, des piquets météo sont assurés par des bâtiments navals et aériens.
- 57 SHD, GR 9 S 93, « La météo du CEP », Thiry aux membres de la Commission CEP, le 30 septembre 1966, (...)
- 58 SHD, GR 13 R 170, Conférence de Lorain à l’IHEDN, le 7 mars 1966.
- 59 Ibid., p. 9.
- 60 SHD, GR 9 S 93, EMA, Division Programmes, Exposé de la sous-commission « Moyens, effectifs, matérie (...)
29La compréhension de la météorologie aux Tuamotu repose finalement sur trois outils. À l’échelle locale, des ballons transmettent température, pression, hygrométrie ; leur trajectoire suivie par radar ou théodolite indique les conditions physiques de l’air jusqu’à 300 km de distance. Deuxième outil : les satellites étatsuniens, dont Thiry se réjouit qu’ils « donnent des informations très intéressantes sur la nébulosité et ses déplacements, donc sur l’évolution des perturbations57 ». Enfin, des vols mesurant à haute altitude le vent, la température, les précipitations, la nébulosité et les turbulences, sont confiés aux Boeing C-135 acquis pour ravitailler les bombardiers de la Force aérienne stratégique (FAS). À compter du printemps 1965, ils « effectuent régulièrement des vols météo dans la zone intéressant les expériences58 ». Les militaires conviennent qu’il faut « accumuler deux années d’observation » pour que les techniciens météo « apprennent la météo du Pacifique Sud-Est et sachent la prévoir59 ». Or Thiry ne peut compter que sur un seul appareil, le renfort d’un second ne lui étant concédé que pour la première campagne de tir en 1966, au détriment de la capacité des FAS, raison pour laquelle l’armée de l’Air réclame l’achat d’un DC 8 F pour la campagne de 196860.
- 61 Département de suivi des centres d’expérimentations nucléaires (DSCEN), Thiry aux ministres de l’Ou (...)
- 62 SHD, GR 9 R 89, Rapport des contrôleurs, le 23 octobre 1965, « Risques de retombées radioactives et (...)
30Au Conseil de défense du 30 octobre 1964, Thiry annonce du retard dans l’obtention des ingénieurs météo ; aucune des stations créées n’est encore opérationnelle. À Mangareva, un cyclone a ruiné l’installation du radar. En mai 1965, Thiry se targue de disposer de trente postes météo terrestres sur l’ensemble de la Polynésie, de huit postes mobiles sur navires, et de sept avions équipés pour des vols météo61. En octobre 1965, il affiche un effectif de 180 techniciens et ingénieurs répartis à Tahiti (32), Hao (27), sur les sites (20). Une centaine de personnels occupe les « postes périphériques judicieusement choisis62 ».
31Deux années d’observation aboutissent à une modélisation qui restreint la possibilité de mener des essais atmosphériques à la période « de mai à décembre », pendant laquelle « il existe un courant d’ouest stable » entre 5 000 et 18 000 mètres. Le service météo a identifié « au-dessous, un système de vents très variables ». Pendant cet hiver austral, tout est affaire de probabilité. L’adjoint de Thiry utilise le vocabulaire du parieur quelques mois avant le premier tir :
- 63 SHD, GR 13 R 170, Conférence de Lorain à l’IHEDN, le 7 mars 1966, p. 10.
« Nous miserons sur les oscillations de jet stream, évitant les Gambier63. »
32Il évoque les nouveaux outils informatiques comme des sortes de fées infaillibles, la rupture technologique étant moins l’occasion d’une rationalisation du monde que d’un regain de pensée magique :
- 64 Ibid.
« Nous avons été conduits à construire un calculateur de retombées qui se présente sous la forme d’une ordinatrice très distinguée embarquée à bord du De Grasse64. »
33La première campagne dissipera le charme : la capacité de calcul évalue bien la quantité de particules diffusées par le nuage mais ne suffit pas à prévoir la trajectoire des disséminations aux différentes altitudes.
34Enfin, le CEP dispose à Māhina d’un laboratoire de détection et de géophysique dans une enceinte distincte du Centre technique de la DAM : héritier de l’antenne créée à Fa’a’a par le Département de protection sanitaire (DPS) du CEA dans le cadre du réseau mondial d’observatoire de la radioactivité, il est également connecté au réseau des Nations unies. Le CEP augmente ses moyens en permettant l’installations de nouveaux sismographes relevés par des appelés du contingent et des emplois locaux mis à disposition du CEA.
Contrôler les radionucléides dans l’atmosphère et le vivant
- 65 SHD, GR 13 R 170, « Aide-mémoire des réunions à bord du F. Garnier le 15 janvier 1964 », le 24 janv (...)
35Les services de sûreté naissent d’une réunion organisée à bord du Francis Garnier en janvier 1964 par Pierre Messmer et Jean Thiry, côté militaire, Robert Hirsch, l’administrateur du CEA et Jacques Robert, le directeur de la DAM, côté civil. Hirsch insiste sur « les problèmes de la sécurité, aussi bien des populations que des expérimentateurs » et « demande la mise sur pied d’un service de protection radiologique sur les sites comme il en existe déjà un pour le CEA alors que les Armées ne possèdent rien de comparable ». Messmer « donne son accord65 ». Thiry et Robert « soulignent les difficultés de la mise sur pied d’un Service de protection radiologique mixte "Armées-CEA" » en pointant la faiblesse numérique du « personnel militaire spécialisé dans ce domaine », « nettement insuffisant ».
- 66 Louis Court et al., « Le Médecin Général Aeberhardt pionnier de la radiobiologie et de la radioprot (...)
- 67 SHD, GR 2011 TO 8, Entretien avec le Pharmacien-Chimiste général Inspecteur Guy Rocquet, le 28 févr (...)
- 68 Entretien avec un ancien personnel du SMCB, le 11 février 2025. Voir dans ce numéro thématique : « (...)
36L’asymétrie entre l’expertise balbutiante des militaires et celle du CEA complique l’intégration des personnels, quoique la mixité ait été préparée par des partenariats entre le Service de santé des Armées (SSA) et le CEA avant le CEP. Ainsi, le médecin militaire André Aeberhardt rejoint en 1963 le Service d’hygiène atomique et de radiopathologie du CEA, puis le DPS dirigé par le professeur Henri Jammet66. Aeberhardt dirige l’antenne de santé du CEA pendant les essais au Sahara67. La mémoire orale du service et les procès-verbaux des premières réunions de la Commission consultative de sécurité manifestent une rivalité, voire un antagonisme, entre Jammet et lui68.
- 69 DSCEN, Thiry aux ministres de l’Outre-mer et de la Recherche, n° 60/DIRCEN/OPS/S, le 22 mai 1965.
37La mise en œuvre de la mixité est également compliquée par la délimitation des périmètres de compétence entre le SMSR qui veille à « la protection physique des expérimentateurs, des populations et particulièrement de la prévision des retombées et de l’alerte à la radioactivité ambiante » et le SMCB « chargé de la protection du milieu biologique et en particulier de la chaine alimentaire et des poissons69 ».
Le SMSR : contrôler la radioactivité dans l’air à l’échelle de la Polynésie et au-delà
- 70 SHD, GR 9 R 89, Rapport sur le CEP, le 23 octobre 1965, contrôleurs Emery et Bidon, « Risques de re (...)
38Un arrêté du 30 juillet 1964 crée le SMSR pour veiller « à la sécurité radiologique des expérimentations et à la protection des populations au cours des essais nucléaires ». Il regroupe des effectifs équivalents à ceux du service de santé militaire au CEP (autour de 300 personnes hors campagne et 400 pendant les essais jusque dans les années 1980)70. Le personnel du CEP, un tiers de l’effectif, est dirigé localement depuis Fa’a’a : il prélève des échantillons dans les différents postes périphériques (35 personnes), les analyse dans son laboratoire de Māhina (91), s’occupe de la décontamination des hommes et du matériel sur la base avancée de Hao (54) et à Moruroa (39). Une cinquantaine de personnels est embarquée sur trois navires (De Grasse, Rance et Maurienne). Pendant les campagnes, des éléments du service central viennent de Montlhéry renforcer le dispositif.
- 71 SHD, GR 13 R 137, Rapport de fin de commandement du contre-amiral Thabaud, Tahiti, le 6 août 1965, (...)
39La fusion entre les militaires et les civils tarde. La mixité est suspendue au regroupement des personnels dans le bâtiment en cours de construction à Montlhéry : le CEA prévoit d’y pré-assembler les équipements essentiels aux tirs. Une fois réalisée, la mixité du service lui confère une autonomie qui déplaît au chef du CEP. Sa dimension scientifique pose la question de son indépendance. En quittant son poste à l’été 1965, le contre-amiral Jacques Thabaud déplore que le service « jouant habilement de son appartenance Armée et CEA, riche de crédits abondants », « estime n’avoir rien à voir avec le CEP, sinon pour en tirer toute l’aide gratuite possible » et récuse « tout esprit de subordination71 ».
Le SMCB : contrôler la radioactivité du vivant en milieu océanique
- 72 Ibid.
- 73 SHD, GR 13 R 132/1, Rapport de juin 1962 d’Imbert et Busquet, CEA-DAM, p. 3
40L’arrêté du 8 août 1964 crée le SMCB pour assurer la surveillance radiologique des êtres vivants à l’exclusion de l’homme qui relève du SSA. Aerbehardt, qui prend la tête du SMCB, entend donner la priorité à l’organisation de la radioprotection dans le cadre militaire, indépendamment du CEA, puisque les services mixtes sont dirigés par des militaires. Mais les Armées manquent de spécialistes. Le docteur Philippe Millon, responsable site du SMCB, basé à Tahiti, auréolé de sa campagne en Indochine, est un médecin de terrain, en aucun cas un chercheur. Millon en nourrit probablement un sentiment d’infériorité. Installé dans les laboratoires de Māhina, il demande aux jeunes scientifiques servant comme officiers de ne pas se présenter en uniforme72. Le complexe de supériorité scientifique du CEA est utilisé pour défendre la rhétorique de l’innocuité des essais : ses ingénieurs se sentent investis de « veiller à ce rôle de protection », « afin de bien montrer à la population qu’elle n’aura rien à craindre73 ». Mais les frontières institutionnelles pénalisent la circulation de l’information.
41Alors que le SMCB dispose d’un navire-laboratoire, La Coquille, son équipage ignore le plan de défense radiologique du SMSR pendant la première campagne, comme en témoigne ce message du docteur Million :
« Je n’avais pas connaissance des consignes précisant la conduite à tenir lorsque la radioactivité de l’air, de l’eau de mer et de l’eau de pluie a dépassé le seuil bas prévu par les instructions SMSR. »
- 74 DSCEN, Rapport de campagne de La Coquille n° 238/S.Conf/SMCB du 28 juin au 7 octobre 1966 ; rapport (...)
42Il regrette d’avoir évolué en « zone de retombées » sans disposer du « plan fixant la conduite à tenir en présence de radioactivité dans l’eau de mer, l’eau de pluie et dans l’air ». La Coquille puis son successeur le Marara prélèvent des échantillons sur l’ensemble de la zone économique de la Polynésie et propose « toute mesure nécessaire à la sauvegarde de la flore et de la faune et des denrées comestibles74 ».
- 75 SHD, GR 42 S 100, Plaquette « SMCB », 1984.
- 76 Entretiens avec Albert Bono, pharmacien, aspirant pendant son service en 1970 prolongé par un contr (...)
43Le SMCB compte à l’origine soixante-dix personnes, dont quatre médecins. Dirigé par un médecin militaire, il compte des agents du CEA mais fait aussi appel à des organismes scientifiques civils : muséum, universités, Office de la recherche scientifique et technique outre-mer (ORSTOM), centre de recherche du SSA75. Le maillage de l’Organisation des postes périphériques (OPP), plus dense sous le vent, à l’est, qu’à l’ouest des sites, ne mobilise le plus souvent qu’une seule personne, isolée avec son équipement dans les îles dépourvus de poste militaire. À Rangiroa, un appelé du contingent, pharmacien de profession, passe plusieurs mois avec son radioscope. Le même est affecté ensuite quatre mois aux Marquises où il assume à la fois les missions SMCB (échantillons faune et flore, analyse, envoi des résultats) et SMSR (mesure des retombées aériennes). Maillons d’une chaîne, ces personnels ne sont pas associés à une pensée globale de la sûreté et manifestent une compréhension lente et empirique du danger, alors qu’ils ne sont pas équipés de dosimètre personnel76. Les témoignages convergent avec les archives, tel ce rapport du chef du SSA au CEP Martin Sibille :
- 78 Entretien avec Albert Bono, le 11 février 2025.
- 79 SHD, GR 42 S 100, Plaquette « SMCB », 1984.
44Avant la première campagne, en 1965, le SMCB fait analyser ses premiers échantillons au Groupe de surveillance radiologique (GSR), laboratoire local qui les envoie ensuite en métropole78. En 1972, le GSR devient le Laboratoire de surveillance radiologique (LSR) puis, en 1979, le Laboratoire d’étude et de surveillance de l’environnement (LESE), qui bénéficie « de l’extension des moyens de mesure du laboratoire et de ses tâches79 ». Les résultats des 2 500 échantillons prélevés et analysés chaque année par le LESE sont adressés au laboratoire du CEA à Fontenay-aux-Roses. Minéralisés et conditionnés pour analyse, les résultats font l’objet de rapports plus ou moins publicisés. Le laboratoire est aussi une antenne du réseau mondial de surveillance de la radioactivité et dite à ce titre antenne des Nations unies.
- 80 SHD, GR 2000 Z 804/3, notes préparatoires aux publications de monographies sur les conséquences env (...)
45Les vingt-trois agents, dont treize locaux, du LESE jouent à plein le rôle de vitrine de la science française en assistant le Territoire sur d’autres enjeux que la sûreté radiologique : l’extraction des sables coralliens sur le plan environnemental et, d’un point de vue sanitaire, le dosage des pesticides dans les eaux et aliments ou l’analyse de poissons contaminés par les toxines qui provoque la ciguatera. Cette maladie parfois mortelle, appelée localement « la gratte » à cause des démangeaisons qu’elle provoque, est couramment prise pour un effet de la radiotoxicité (à tort) ou une conséquence des essais, ce qu’assume la DIRCEN en imputant les cas des Gambier ou Hao aux travaux d’infrastructures qui perturbent la vie corallienne80. Le LESE s’inscrit à l’échelle internationale dans les réseaux des Nations unies qui le font participer au programme Man and Biosphère (MAB) de l’UNESCO. Le laboratoire effectue dans ce cadre des dosages de métaux lourds dans les lagons et les poissons, ainsi qu’une étude de l’impact sur l’environnement de l’exploitation des phosphates de Makatea.
46Reste une question à laquelle il est difficile d’apporter une réponse : dans quelle mesure cette science prévue pour prévenir un contentieux sur d’éventuelles retombées de radionucléides peut-elle travailler librement ? Aeberhardt, scrupuleux pionnier de la radiotoxicologie en France, s’inquiète de façon elliptique des silences imposés pour raisons politiques devant le vice-amiral Charles Vedel qui vient inspecter le CEP à l’automne 1966 :
- 82 Ibid.
47Son budget de 10 millions sur trois ans lui permet de travailler, même s’il regrette de devoir passer par l’ORSTOM et d’« être court-circuité, considéré comme un élément civil quelconque82 ».
Établir un « point zéro sanitaire » pour des raisons juridiques et politiques
- 83 DSCEN, Thiry aux ministres de l’Outre-mer et de la Recherche, n° 60/DIRCEN/OPS/S, le 22 mai 1965, p (...)
- 84 SHD, GR 42 S 100, Fiche du 16 octobre 1967.
48La gestion de la santé est également mixte, au risque de recoupements de compétences. Thiry, dans des instructions qu’il adresse en 1965 à l’ensemble des scientifiques qui dépendent du CEP, définit les Services médicaux des Armées et du CEA comme assurant « la surveillance radiologique et les soins à l’ensemble des personnels militaires et civils », en étroite collaboration avec le SMCB83. Les médecins doivent « apporter un concours aux autorités locales » pour les populations riveraines. Aeberhardt s’entend avec Sibille, premier directeur du Service de santé (SS) du CEP, pour co-signer au terme de la deuxième campagne une fiche sur les relations entre leurs services d’une part, et avec les habitants d’autre part84. Le SS contrôle directement le personnel militaire du CEP et de ses entreprises associées et « indirectement » le personnel CEA et de ses entreprises associées, puisque les médecins du CEA recourent aux Armées pour toute suspicion de contamination interne.
- 85 Ibid.
- 86 Ibid.
49Les populations des îles à l’est de Moruroa, les plus exposées, relèvent directement de l’Armée tandis que le gros des habitants à l’ouest des sites, dont les Tahitiens, relèvent du Service de santé territorial qui peut solliciter le SSA. Le SMCB est mobilisé seul « pour assurer le contrôle des aliments et eaux de boisson » dans l’OPP Est85. En matière de radioactivité, le SS n’y intervient « que pour effectuer des contrôles sur l’homme ». L’évaluation des risques dus à la consommation de produits contaminés relève uniquement du SMCB mais « un échange d’information sera instauré entre le SMCB et le SS/CEP », le premier informant les risques en fonction des calculs sur les échantillons choisis selon les régimes alimentaires des habitants, tandis que le SS « informe le SMCB des résultats des examens qu’il est appelé à pratiquer chez les populations de l’OPP Est86 ».
- 87 DSCEN, Médecin-colonel Sibille, directeur du service de santé du CEP au commandant du CEP, le 21 ju (...)
- 88 Ibid.
50Le contrôle de la santé des riverains des sites est poussé jusqu’à effectuer un point zéro sanitaire avant la première campagne dans les îles les plus proches de Moruroa. Thiry le commande avant les premiers essais aux Gambier, à Reao et à Tureia. Ce point zéro sanitaire est réalisé discrètement par les médecins militaires « pour des raisons psychologiques évidentes87 ». Les médecins militaires du CEP se déplacent en toute hâte dans les terres habitées les plus proches de Moruroa, à Reao (du 18 au 29 mars), aux Gambier (en mai-juin) et à Tureia (en juin 1966). Les médecins du CEP se dispensent de prévenir les autorités civiles88. « Sans avoir obtenu l’accord formel du territoire », le directeur du SS du CEP envoie discrètement un médecin aux Gambier en mai, puis un autre à Tureia.
- 89 Trois entretiens avec Guy Rochat entre 2023 et 2025.
51En juin, réalisant que l’enquête ne pourrait pas se terminer avant le premier tir sans le renfort d’une deuxième équipe aux Gambier, le service de santé se résout tardivement à travailler « avec l’accord du territoire », au détriment de la discrétion. Guy Rochat, médecin militaire récemment arrivé sur le territoire, raconte comment il est sollicité pour renforcer l’équipe du médecin Soulié à Rikitea, où il arrive le 23 juin 1966, quelques jours avant le premier tir89. Les médecins militaires s’appuient sur l’infirmier stationnaire aux Gambier et sur un infirmier quartier maître de marine. Tous deux participent aux prises de sang qui permettent d’établir un bilan clinique et hématologique. Le docteur Rochat réalise lui-même la numération sanguine, mais recrute également localement deux ou trois jeunes Mangaréviens pour établir les données élémentaires de mensuration. Il conserve d’ailleurs ces assistants locaux dans sa tournée ensuite à Reao et Puka Puka : le point zéro concerne tout le monde, quoiqu’il n’ait pas de caractère obligatoire – seul un Européen à Rikitea et un Chinois à Pukarua refusent le bilan médical proposé.
- 90 Bruno Barrillot, Quelle justice pour les victimes des essais nucléaires ? Pour l’adoption du princi (...)
52Ce point zéro sanitaire permet d’établir cinq cents fiches médico-biologiques qui s’inscrivent dans une politique de justification des essais propres afin de démontrer que les pathologies des populations n’étaient pas liées à des retombées accidentelles. Le destin de ces fiches montre que le but n’a pas été pleinement atteint : Patrice Baert a montré comment elles ont au contraire alimenté les soupçons des militants hostiles au CEP90. Or le déploiement des moyens scientifiques français vise dans les faits à rassurer la communauté scientifique internationale et l’opinion française et étrangère de l’innocuité des essais menées en Polynésie.
Faire connaître la maîtrise scientifique : rassurer sur la contamination de l’air et du poisson
Construire une expertise internationale sur la surveillance des retombées
- 91 SHD, GR 1 R 212, projet d’implantation militaires aux ISLV, échanges entre l’état-major des forces (...)
53Les enjeux scientifiques de la radioprotection, qu’ils répondent à des préoccupations sanitaires ou juridiques, prévalent sur la dimension politique de son déploiement en Polynésie. Mais le CEP est aussi l’occasion de montrer le pavillon français dans les îles. Cela ne signifie pas que les Armées soumettent leurs implantations scientifiques aux logiques politiques. En octobre 1963, les militaires refusent au ministre de l’Outre-mer Louis Jacquinot l’implantation d’une compagnie du bataillon d’infanterie de marine de Tahiti (BIMAT) à Uturoa (Ra’iātea) inutile pour le dispositif scientifique, quoiqu’ils observent « que les ISLV sont le fief du RDPT, parti d’opposition dissous tout récemment91 ». Reste la volonté de publiciser la maîtrise des risques radioactifs grâce à la mobilisation de la science. Le suivi radiologique vise une échelle mondiale pour garantir l’innocuité des essais devant l’opinion publique mondiale, contrer l’hostilité des pays riverains du Pacifique, notamment la Nouvelle-Zélande, l’Australie et les pays d’Amérique du Sud depuis la création du CEP, qui ont déjà été confrontés aux essais étatsuniens et britanniques, et prévenir d’éventuels contentieux.
- 92 Archives du ministère des Affaires étrangères (AMAE), 12 QO 74, Fiche sur la mise en place de stati (...)
- 93 AMAE, 1809 INVA 323, Note de Thiry au ministre des Armées, le 16 mai 1966, p. 3.
- 94 SHD, GR 13 R 4/1, Réunion du Comité des sites lointains n° 4 bis, le 25 février 1965 ; AMAE, 1809 I (...)
- 95 AMAE, 1809 INVA 321, Note du général André à Thiry, le 27 mai 1966, p. 2.
- 96 AMAE, 1809 INVA 323, Lettre de Brière à Couve de Murville, le 4 novembre 1965.
54La DIRCEN, le CEA et le Quai d’Orsay coopèrent pour créer un réseau mondial de surveillance et de contrôle radiologique en 196592. Il s’agit d’un « prolongement du réseau déjà installé en Polynésie93 ». Les ambassadeurs concernés sont informés qu’il s’agit d’éviter l’instrumentalisation de la hausse de la radioactivité « à des fins de propagande94 ». Des postes de prélèvement (air, eau, sédiments, aliments) sont installés au sein des ambassades françaises dans les pays riverains du Pacifique (carte 2). Des techniciens du SMSR assurent l’installation du matériel suscitant l’inquiétude de certains diplomates qui déplorent cette mise en lumière du risque radiologique. Or le réseau demeure largement secret. Lorsque le général Maurice André, chef du SMSR, informe Thiry du souhait d’un ambassadeur « de prendre contact avec le Directeur du National Radiation Laboratory [Nouvelle-Zélande], pour une éventuelle collaboration technique », il reconnaît que cela « ne correspond pas au caractère clandestin du réseau95 ». Les diplomates montrent un certain embarras face aux initiatives de la DIRCEN et du CEA : l’ambassadeur à Wellington refuse initialement l’installation du poste ; celui de Canberra se montre dubitatif. Les deux finissent par accepter, non sans réticence96.
- 97 AMAE, 1809 INVA 323, Note de Thiry au ministre des Armées, le 16 mai 1966, p. 1.
- 98 AMAE, 1809 INVA 331, Compte-rendu de mission de Wustner, le 30 avril 1970, p. 2.
- 99 Ibid.
- 100 AMAE, 1809 INVA 331, Rapport du commandant Huc sur la situation à Lima et Santiago, le 15 juin 1970 (...)
55Aeberhardt recommande une politique spécifique pour les pays andins. Paris contrôle la radioactivité dans le cadre d’une coopération scientifique avec Lima, Santiago, Bogotá et Quito qui offre des contreparties en matière d’application civile pour ces pays sans expertise : installation de centrales nucléaires et soutien scientifique97. Les scientifiques locaux sont associés aux opérations de surveillance et prélèvent eux-mêmes les échantillons analysés en France. Des scientifiques et des techniciens du DPS du CEA, du SMSR et du SMCB circulent de part et d’autre du Pacifique. Des conseillers scientifiques assistent les techniciens des agences nucléaires du Pérou, du Chili, de l’Équateur et de la Colombie : le capitaine Jean-Marie Huc, docteur en physique nucléaire, est envoyé à Lima tandis que Jacques Planet, biologiste au DPS du CEA, est chargé de conseiller les techniciens sud-américains. Les prélèvements entre 1966 et 1974 concernent le lait, le chou, la salade, la luzerne, la carotte, la farine, le poisson, le plancton, l’herbe de pâturage, les sédiments volatiles, l’eau de pluie, pour détecter des traces récentes de produits de fission résultant des retombées, notamment le césium 137, le strontium 90 et l’iode 131, responsables du cancer de la thyroïde et de la moelle osseuse98. Le choix des légumes et des poissons dépend de leur capacité d’absorption de radionucléides, mais aussi des habitudes de consommation des habitants puisqu’ils sont achetés sur les marchés populaires99. Les résultats des prélèvements sont rassurants : la radioactivité due aux retombées, très faible, décroît d’une campagne à l’autre au Pérou et au Chili100. Si ce réseau demeure secret, les données récoltées et analysées sont utilisées à des fins politiques et diplomatiques.
Carte 2. Postes de prélèvement et de contrôle des retombées du réseau français, néo-zélandais, australien et étatsunien
Sources : DSCEN 5/63 ; AMAE, 1809 INVA 329. Cartographie : Benjamin Furst, CRESAT, 2025
© Benjamin Furst, CRESAT, 2025
Diffuser la science française et la maîtrise de l’atome du local au global
- 101 Sarah Mohamed-Gaillard, L’Archipel de la puissance ? La politique de la France dans le Pacifique su (...)
- 102 AMAE, 179 INVA 460, Note de Thibault, ambassadeur en Colombie, à Schumann, 8 février 1973, p. 5.
- 103 AMAE, 179 INVA 460, Télégramme de Canberra n° 129/135 de van Laethem, le 21 février 1973.
- 104 AMAE, 179 INVA 460, Note n° 07/CAB du vice-amiral Claverie au DIRCEN, le 11 janvier 1973.
56Entre 1972 et 1973, en pleine crise diplomatique avec le Pérou, l’Australie et la Nouvelle-Zélande101, les autorités vont plus loin dans la coopération scientifique en décidant d’ouvrir les sites aux scientifiques australiens, néo-zélandais et sud-américains. Le directeur adjoint de l’Institut des affaires nucléaires de Colombie est discrètement invité du 8 au 17 décembre 1972102. En février 1973, trois scientifiques australiens et le directeur du National Radiation Laboratory de Christchurch sont invités à prélever avec leur matériel des échantillons de plantes et de sédiments sur site103. La DIRCEN mise sur ces scientifiques pour tenter de mettre fin aux doutes de leurs gouvernements104.
- 105 AMAE, 1809 INVA 329, Biological aspects of fallout in Australia from French nuclear weapons explosi (...)
- 106 AMAE, 1809 INVA 300, Environmental Radioactivity Annual report for the Year 1971, National Radiatio (...)
57Moruroa se trouve ainsi connecté aux scientifiques étrangers en dehors du réseau français. L’Australie et la Nouvelle-Zélande produisent leurs propres données qui participent de la mise en laboratoire de la Polynésie et du Pacifique. Ils mesurent la radioactivité « française » en réalisant des prélèvements sur des retombées atmosphériques dans leurs postes établis dans le Pacifique (carte 2), selon les mêmes méthodes et produits étudiés : eau de pluie, air, lait, viande. Leurs rapports mensuels et annuels, qui montrent une augmentation substantielle du taux de produits de fission dans les zones et éléments étudiées tout en indiquant un impact sanitaire très faible sur les populations, sont publiés et transmis à la France par la voie diplomatique. Par exemple, le rapport australien de 1969 conclut que les essais de la campagne 1968 « ne présentent aucun danger significatif pour la santé de la population australienne105 » après l’analyse des taux de césium 137 et de strontium 90 dans le lait local. Le rapport néo-zélandais indique que les niveaux de radioactivité décelés ne « constituent pas un danger pour la santé publique106 ». Les résultats des rapports néo-zélandais et australiens ne sont pas fondamentalement différents et valident implicitement les conclusions des rapports du CEP et du CEA, corroborant ainsi les analyses françaises et leurs méthodes. Mais ces rapports n’empêchent pourtant pas les gouvernements et la société civile de contester les tirs.
- 107 La rupture partielle des relations entre la France et le Pérou intervient en 1973. Les relations ne (...)
- 108 Sarah Mohamed-Gaillard, L’Archipel de la puissance…, op. cit., pp. 323-324.
- 109 Ibid., p. 326.
58Les crises de 1972 confirment les limites de la diplomatie scientifique française : les inquiétudes liées aux essais nucléaires atteignent un paroxysme malgré la distribution de brochures en anglais et en espagnol par le Quai d’Orsay. Elles se traduisent par la menace permanente du Pérou de rompre avec la France d’une part107, et la dégradation des relations avec l’Australie et la Nouvelle-Zélande d’autre part. Les scientifiques australiens ne parviennent pas davantage à endiguer les inquiétudes chez eux. Les conclusions rassurantes de Joseph Robotham, un physicien nucléaire britannique travaillant en Australie sur les conséquences sanitaires des tirs français, n’y peuvent rien108. Ses déclarations dans le Journal de Tahiti du 5 juillet sont révélatrices des positions ambivalentes de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande : les deux pays ne souhaitent pas la rupture totale des relations avec la France mais restent profondément opposés aux essais109. La visite et les timides déclarations de Robotham ne convainquent donc pas l’opposition travailliste australienne, qui critique la position ambiguë du gouvernement.
- 110 SHD, GR 13 R 160/1, « Activités des flottilles japonaises de pêche dans le Pacifique », le 26 avril (...)
59Côté sud-américain, une étude sur les risques de contaminations radiobiologiques par les pêches est réalisée pour la Commission consultative de sécurité en septembre 1971 pour invalider l’argument avancé par les gouvernements andins d’un tarissement des ressources halieutiques des côtes chiliennes, péruviennes et équatoriennes du fait des essais aériens. Le thon albacore, vecteur de la radioactivité, est donc particulièrement surveillé par le SMSR110. Par-delà l’imbrication des échelles entre la Polynésie et le monde, le réseau mondial et l’étude du poisson sont révélateurs des pratiques scientifiques du CEP autour d’espèces sentinelles. Celles-ci peuvent être préjudiciables ou avantageuses pour l’argumentaire français produit à des fins politiques et non scientifiques.
- 111 Bengt Danielsson, « Poisoned Pacific: The Legacy of French Nuclear Testing », Bulletin of the Atomi (...)
60Ce déploiement international du « laboratoire CEP » est spécifique à la période des essais atmosphériques. Le réseau mondialisé disparaît avec la fin des expérimentations à l’air libre, laissant place aux études sur la pollution et la destruction environnementale dues aux tirs souterrains à partir de 1975. Mais les études sur la contamination radiobiologique par le poisson ne disparaissent pas : des réseaux antinucléaires mobilisent une contre-expertise dans les années 1980-1990 pour démontrer l’ampleur des retombées consécutives aux tirs aériens et leurs conséquences à long terme111.
Conclusion
61Au temps du CEP, l’outil modernisateur que représente la science opère comme une sorte de compensation à l’instar des flux financiers ou des concessions politiques tels les statuts d’autonomie suggérés par le gouverneur Louis-Aimé Grimald dès 1962 et réalisés en 1977 et 1984. L’ensemble de ces mesures visent à rendre acceptable la politique du fait accompli qui impose aux Polynésiens le péril radiologique et les déséquilibres socio-culturels engendrés par le CEP. Cette compensation, à contretemps de la décolonisation, manifeste la valeur stratégique de la Polynésie pour Paris pendant la Guerre froide et en fait une sorte de laboratoire à ciel ouvert pour la métropole qui propose de moderniser, développer et rendre rentable un territoire ultra-marin, par-delà les services ponctuels rendus pour la mise au point de la dissuasion nucléaire.
- 112 Christopher R. Hill, « Impérialisme nucléaire », Dictionnaire historique du CEP, [en ligne], 2025, (...)
62Mais cette mobilisation de la science, à la fois vitrine du redressement de la France et vecteur d’une modernisation que l’État prend soin de publiciser pour faire accepter le CEP, se déploie dans une situation d’impérialisme nucléaire qui réactive les luttes anticoloniales112. Le tâtonnement scientifique d’expérimentateurs qui font montre d’une confiance technophile ; les hésitations secrètes sur les seuils d’exposition ; les carences du savoir sur le contrôle, la surveillance, la compréhension et les effets des retombées radioactives : toutes ces lacunes de la connaissance de l’environnement polynésien et océanien alimentent et justifient les contestations contre les essais nucléaires. Ni les circulations du savoir entre les États-Unis et la France pour implanter les sites et réaliser les essais, ni le dispositif de sûreté et de surveillance, ni le projet modernisateur par le CEP ne suffisent à faire taire John Teariki. Le seul député du Territoire alerte l’Assemblée nationale dès 1964 en mobilisant cette notion de mise en laboratoire de la Polynésie, comme un écho aux expéditions savantes qui préparaient la colonisation de Tahiti :
- 113 Journal officiel de la République française (JORF), 2e séance, 1er décembre 1964, p. 5748.
« Déjà l’implantation de ce centre d’expérimentation a provoqué un déploiement de forces militaires sans précédent dans l’histoire de notre Polynésie, qui risque d’entraver le début de décolonisation et de démocratisation de nos structures. Il ne suffit pas de revendiquer si souvent et si haut la gloire d’avoir décolonisé l’Afrique française et d’avoir inventé le principe et le mot d’autodétermination pour pouvoir recourir ensuite à des procédés tendant à utiliser notre territoire d’outre-mer comme un simple laboratoire en vue d’expérimenter des engins de morts113. »
63La mobilisation de la science perdure au temps des tirs souterrains (1975-1996), à l’heure du démantèlement du CEP (1996-1998) et encore au-delà : les institutions héritières des expérimentateurs d’armes nucléaires font désormais face aux conséquences des essais sur la santé et l’environnement des Polynésiens. Le Département de suivi des centres d’expérimentations nucléaires (DSCEN), créé en septembre 1998, après l’arrêt des essais et la dissolution de la DIRCEN, perpétue les missions des services mixtes de sûreté en assurant la surveillance radiologique et géologique des sites fragilisés par les tirs souterrains. Son travail donne une idée de la science non faite et qui demeure à accomplir, notamment en épidémiologie, en dépit de la mobilisation de l’expertise française pendant les trente années d’essais nucléaires en Polynésie.
- 114 INSERM, Essais nucléaires et santé. Conséquences en Polynésie française, Paris, Les éditions Inserm (...)
64La base de données du suivi sanitaire des travailleurs a été en partie exploitée pour une étude épidémiologique confiée à un cabinet privé, Sépia santé, en 2009 à partir d’une cohorte de 26 524 vétérans. L’étude a permis d’identifier une augmentation du risque de mortalité par hémopathies malignes pour les vétérans présentant une dosimétrie supérieure au seuil de détection, ainsi qu’une augmentation de la morbidité. Le rapport publié par l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (INSERM) en 2020 a constaté « les lacunes de connaissances sur la santé de la population, en particulier sur les pathologies chroniques telles que le cancer114 ». Un constat paradoxal compte tenu des efforts déployés au printemps 1966 pour établir un point zéro sanitaire des populations riveraines des sites dans la perspective juridique et politique d’un contentieux.
Notes
1 Secrétariat de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN), PV du Conseil de défense (CdD) du 16 juillet 1964, p. 7.
2 Christian Bataille, Henri Revol, Rapport sur les incidences environnementales et sanitaires des essais nucléaires effectués par la France entre 1960 et 1996 et éléments de comparaison avec les essais des autres puissances nucléaires, OPESCT n° 3571, Assemblée nationale, 2001, p. 56.
3 SGDSN, PV du CdD du 16 juillet 1964, p. 7.
4 Frederick Cooper, Décolonisation et travail en Afrique. L’Afrique britannique et française, 1935-1960, Paris, Karthala, [1996] 2004 ; id., « La modernisation du colonialisme et les limites de l’empire », Labyrinthe, n° 35, 2010, pp. 69-86.
5 Daniel Lefeuvre, « Vichy et la modernisation de l’Algérie. Intention ou réalité ? », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, n° 42, avril-juin 1994, pp. 7-16.
6 SGDSN, PV du CdD du 16 juillet 1964, p. 7.
7 Ibid.
8 Service historique de la Défense (SHD), GR 9 S 93, PV de la réunion de la Commission CEP du 21 juillet 1966, p. 46.
9 Robert A. Stafford, « Scientific Exploration and Empire », dans Andrew Porter, Roger Louis (eds.), The Oxford history of the British Empire, vol. III : The Nineteenth Century, Oxford, New York, Oxford University Press, 1999, pp. 294-319.
10 Hélène Blais, « Coloniser l’espace : territoires, identités, spatialité », Genèses, vol. 74, n° 1, 2009, pp. 145-159 ; Pierre Singaravélou (dir.), L’Empire des géographes. Géographie, exploration et colonisation, XIXe-XXe siècle, Paris, Belin, 2008.
11 Hélène Blais, Voyages au Grand Océan. Géographies du Pacifique et colonisation, 1815-1845, Paris, Éditions du CTHS, 2005.
12 Irina Tsitovitch-Kozlova, « Les visées coloniales des Russes sur les îles du Pacifique Sud à l’époque d’Alexandre Ier, 1801-1825 », Bulletin de l’Institut Pierre Renouvin, n° 41, 2015, pp. 63-73.
13 SHD, GR 13 R 132/1, « Note du 20 décembre 61 », CIAS.
14 SHD, GR 8 S 282, Thiry au DAM.
15 SHD, GR 42 S 45, Brochure du lieutenant-colonel Labat, août 1970, p. 14.
16 Teva Meyer, « Le concept de nucléarité », Dictionnaire historique du CEP [en ligne], 2025, https://dictionnaire-cep.upf.pf/notice-cep/le-concept-de-nuclearite/ [lien consulté le 14 octobre 2025].
17 Jean-Claude Vatin, « Désert construit et inventé, Sahara perdu ou retrouvé : le jeu des imaginaires », Revue de l’Occident musulman et de la Méditerranée, n° 37, 1984, pp. 107-131 ; Jean-Robert Henry, Jean-Louis Marçot, Jean-Yves Moisseron, « Développer le désert : anciennes et nouvelles utopies », L’Année du Maghreb, n° VII, 2011, pp. 115-147.
18 C’est le cas d’Eirik Labonne, qui milite depuis l’entre-deux-guerres pour l’exploration et l’exploitation des ressources fossiles en Afrique du Nord.
19 Géraud Jouve, Voici l’âge atomique, Paris, Éditions Franc-Tireur, 1946, p. 83, citant le témoignage de Raymond Valabrègue sur les antennes de Radio Lyon le 11 août 1945, cité par Robert Belot, « Les atomiciens, la guerre et l’émergence d’une conscience géopolitique des enjeux technoscientifiques », dans Cécile Jurgensen, Dominique Mongin (dir.), Résistance et dissuasion. Des origines du programme nucléaire français à nos jours, Paris, Odile Jacob, p. 83.
20 Charles Ailleret, L’aventure atomique française, Paris, Grasset, 1968, p. 232.
21 Ibid., p. 205.
22 Ibid.
23 Renaud Meltz, « Le choix du site : pourquoi la Polynésie française ? », Dictionnaire historique du CEP, [en ligne], 2025, https://dictionnaire-cep.upf.pf/notice-cep/le-choix-du-site-pourquoi-la-polynesie-francaise/ [lien consulté le 14 octobre 2025].
24 SHD, GR 13 R 132/1, « Note du 20 décembre 1961 », CIAS, se référant à une demande de Thiry du 20 novembre 1961.
25 Pierre d’Anglejan-Chatillon, « Travaux de la Mission hydrographique en Polynésie française », Journal de la Société des Océanistes, t. 17, 1961, pp. 45-47.
26 SHD, MV 3 BB 3 RIG 24, Rapport d’inspection générale des forces maritimes du Pacifique, 30 septembre 1963, p. 25.
27 SGDSN, PV de la séance du 29 mars 1963, p. 8.
28 SHD, MV CC7 4e 4422, Dossier Jean de Chazeaux ; SHD, GR 13 R 132/1, Colonel Durcos, « Rapport d’une mission de reconnaissance effectuée du 16 mai au 19 juin aux îles Tahiti, Touamotou [sic], Gambier en vue d’étudier la construction d’un centre d’expérimentations nucléaires », le 30 juin 1962, p. 11.
29 SHD, GR 13 R 132/1, Courrier de Durcos au DAM, le 16 avril 1962.
30 Ibid., Colonel Durcos, « Rapport d’une mission de reconnaissance effectuée du 16 mai au 19 juin aux îles Tahiti, Touamotou [sic], Gambier en vue d’étudier la construction d’un centre d’expérimentations nucléaires », le 30 juin 1962.
31 Christian Beslu, « Moruroa, aperçu historique 1767-1964 », Bulletin de la Société des Études océaniennes, n° 232, septembre 1985, pp. 1-51 et p. 48.
32 SHD, GR 13 R 132/1, Rapport Durcos, le 30 juin 1962, p. 4.
33 Ibid., p. 11.
34 https://www.anciens-cols-bleus.net/t27010p50-francis-garnier-aviso [lien consulté le 14 octobre 2025].
35 Bernard Dumortier, Les atolls de l’atome. Mururoa et Fangataufa, Rennes, Marines Éditions, 2004, p. 28.
36 SHD, MV 3 BB4 CEP 4, Instructions de Thiry, le 1er juillet 1963.
37 SHD, MV CC7 4e 4422, Lavaud à Cabanier, le 22 janvier 1963.
38 SHD, GR 13 R 132, courrier de Durcos à M. Le Directeur des Applications Militaires, le 16 avril 1962.
39 SHD, 267 GG², Camussot, p. 10.
40 SGSDN, Dossier pour le CdD du 6 mars 1964, « État d’avancement des travaux du CEP », le 25 février 1964, p. 3 ; ibid. pour le CdD du 16 juillet 1964.
41 SHD, GR 9 R 890, Rapport sur le CEP, « Installations portuaires et ouvrages maritimes », le 20 janvier 1966, p. 42.
42 SHD, GR 9 R 890, « Installations du CEA », le 28 mars 1966, p. 18.
43 SGDSN, PV du CdD du 3 février 1966, p. 27, intervention de Thiry.
44 Archives privées Raoux, carnet de notes de Daniel Raoux, géologue du CEA en poste au Laboratoire de géophysique de Pamatai, janvier-février 1969.
45 Capitaine de corvette Chauvois, « Les expérimentations nucléaires françaises au Pacifique », Revue de défense nationale, août-septembre 1964 ; tiré à part dans SHD, GR 9 S 93.
46 SHD, GR 13 R 132/1, CIAS, « Fiche au sujet des sites lointaines », le 16 février 1962.
47 SHD, GR 13 R 132/1, Colonel Durcos, « Rapport d’une mission de reconnaissance effectuée du 16 mai au 19 juin aux îles Tahiti, Touamotou [sic], Gambier en vue d’étudier la construction d’un centre d’expérimentations nucléaires », le 30 juin 1962.
48 SGDSN, PV du CdD du 27 juillet 1962, p. 14 ; SHD, GR 13 R 170, Lettre de Thiry au ministre d’État chargé des départements et territoires d’Outre-mer, le 19 novembre 1962.
49 SGDSN, Dossier pour le CdD du 29 mars 1963, fiche « Site lointain CEP », pp. 2-3.
50 Jean Quéguiner, Mes années « Royale ». Marin de 1930 à 1964, Paris, Nouvelles Éditions latines, 2003, p. 300.
51 Charles Ailleret, L’aventure atomique française, op. cit., pp. 295-298.
52 Archives nationales de France (AN), 551AP/13, t. IV, entretien de l’amiral Duval avec le général Maurin, le 2 novembre 1988, p. 31.
53 SHD, GR 42 S 45 ; entretiens à Tureia en novembre 2024.
54 Synthèses de plusieurs entretiens réalisés entre 2019 et 2024 à Tahiti et Tureia.
55 SGDSN, PV du CdD du 6 mars 1964, intervention de Thiry, p. 5.
56 SHD, GR 9 S 93, Réunion de la Commission CEP du 21 juillet 1966 à l’EMA, Paris, PV du 28 juillet 1966, p. 8.
57 SHD, GR 9 S 93, « La météo du CEP », Thiry aux membres de la Commission CEP, le 30 septembre 1966, pp. 1-2.
58 SHD, GR 13 R 170, Conférence de Lorain à l’IHEDN, le 7 mars 1966.
59 Ibid., p. 9.
60 SHD, GR 9 S 93, EMA, Division Programmes, Exposé de la sous-commission « Moyens, effectifs, matériel » à la réunion de la Commission CEP, le 1er septembre 1966, p. 11.
61 Département de suivi des centres d’expérimentations nucléaires (DSCEN), Thiry aux ministres de l’Outre-mer et de la Recherche, n° 60/DIRCEN/OPS/S, le 22 mai 1965, p. 7.
62 SHD, GR 9 R 89, Rapport des contrôleurs, le 23 octobre 1965, « Risques de retombées radioactives et inquiétude des populations », p. 1.
63 SHD, GR 13 R 170, Conférence de Lorain à l’IHEDN, le 7 mars 1966, p. 10.
64 Ibid.
65 SHD, GR 13 R 170, « Aide-mémoire des réunions à bord du F. Garnier le 15 janvier 1964 », le 24 janvier 1964, pp. 2 et 7.
66 Louis Court et al., « Le Médecin Général Aeberhardt pionnier de la radiobiologie et de la radioprotection dans le service de santé des armées », Médecine & Armées, vol. 38, n° 5, 2010, pp. 477-480.
67 SHD, GR 2011 TO 8, Entretien avec le Pharmacien-Chimiste général Inspecteur Guy Rocquet, le 28 février 2011.
68 Entretien avec un ancien personnel du SMCB, le 11 février 2025. Voir dans ce numéro thématique : « Qui savait quoi ? Le gouvernement du risque radiologique à la veille du premier essai nucléaire en Polynésie française ».
69 DSCEN, Thiry aux ministres de l’Outre-mer et de la Recherche, n° 60/DIRCEN/OPS/S, le 22 mai 1965.
70 SHD, GR 9 R 89, Rapport sur le CEP, le 23 octobre 1965, contrôleurs Emery et Bidon, « Risques de retombées radio-actives et inquiétude des populations », p. 2 ; Commissariat à l’énergie atomique ‑ Direction des applications militaires (CEA-DAM), BCA-SAA-21-(1), « Sécurité radiologique des CEP », le 28 septembre 1984 ; SHD, GR 8 S 557, Rapport Bouchard et Petit, le 24 juin 1974, annexes, « les services de sécurité ».
71 SHD, GR 13 R 137, Rapport de fin de commandement du contre-amiral Thabaud, Tahiti, le 6 août 1965, p. 6.
72 Ibid.
73 SHD, GR 13 R 132/1, Rapport de juin 1962 d’Imbert et Busquet, CEA-DAM, p. 3
74 DSCEN, Rapport de campagne de La Coquille n° 238/S.Conf/SMCB du 28 juin au 7 octobre 1966 ; rapport Millon du 28 octobre 1966.
75 SHD, GR 42 S 100, Plaquette « SMCB », 1984.
76 Entretiens avec Albert Bono, pharmacien, aspirant pendant son service en 1970 prolongé par un contrat civil d’un an avec le SMCB, et plusieurs anciens personnels du SMCB et SMSR.
77 DSCEN, Martin Sibille au contre-amiral commandant le CEP, SP 91 390 n° 68/CEP/DSS/2/S, le 18 octobre 1966.
78 Entretien avec Albert Bono, le 11 février 2025.
79 SHD, GR 42 S 100, Plaquette « SMCB », 1984.
80 SHD, GR 2000 Z 804/3, notes préparatoires aux publications de monographies sur les conséquences environnementales des essais, réunion du 18 novembre 1991.
81 SHD, GR 9 S 93, Cahier, notes manuscrites de Vedel, entretien avec Aeberhardt, s. d., le 4 octobre 1966.
82 Ibid.
83 DSCEN, Thiry aux ministres de l’Outre-mer et de la Recherche, n° 60/DIRCEN/OPS/S, le 22 mai 1965, p. 5.
84 SHD, GR 42 S 100, Fiche du 16 octobre 1967.
85 Ibid.
86 Ibid.
87 DSCEN, Médecin-colonel Sibille, directeur du service de santé du CEP au commandant du CEP, le 21 juin 1966, « Observations médicales à pratiquer dans l’OPP Est » en réponse à une demande « de faire un bilan médical avant la campagne de tir » datée du 6 mai 1966.
88 Ibid.
89 Trois entretiens avec Guy Rochat entre 2023 et 2025.
90 Bruno Barrillot, Quelle justice pour les victimes des essais nucléaires ? Pour l’adoption du principe de présomption légale, Tahiti, AVEN, CDRPC, Moruroa e tātou, 2007, p. 107, cité par Patrice Baert, Essais nucléaires en Polynésie française. Une histoire de mensonges et de contre-vérités, Paris, L’Harmattan, 2024.
91 SHD, GR 1 R 212, projet d’implantation militaires aux ISLV, échanges entre l’état-major des forces et le cabinet de Messmer en octobre et novembre 1963.
92 Archives du ministère des Affaires étrangères (AMAE), 12 QO 74, Fiche sur la mise en place de stations de prélèvements atmosphériques et biologiques en Amérique du Sud, s. d.
93 AMAE, 1809 INVA 323, Note de Thiry au ministre des Armées, le 16 mai 1966, p. 3.
94 SHD, GR 13 R 4/1, Réunion du Comité des sites lointains n° 4 bis, le 25 février 1965 ; AMAE, 1809 INVA 321, Lettres adressées aux ambassadeurs de France, février 1966.
95 AMAE, 1809 INVA 321, Note du général André à Thiry, le 27 mai 1966, p. 2.
96 AMAE, 1809 INVA 323, Lettre de Brière à Couve de Murville, le 4 novembre 1965.
97 AMAE, 1809 INVA 323, Note de Thiry au ministre des Armées, le 16 mai 1966, p. 1.
98 AMAE, 1809 INVA 331, Compte-rendu de mission de Wustner, le 30 avril 1970, p. 2.
99 Ibid.
100 AMAE, 1809 INVA 331, Rapport du commandant Huc sur la situation à Lima et Santiago, le 15 juin 1970, p. 3.
101 Sarah Mohamed-Gaillard, L’Archipel de la puissance ? La politique de la France dans le Pacifique sud de 1946 à 1998, Bruxelles, Peter Lang, 2010, pp. 321-326 ; Matthieu Trouvé, « Les essais nucléaires et la rupture des relations franco-péruviennes (1973-1975) », Relations internationales, n° 194, 2023/2, pp. 76-77.
102 AMAE, 179 INVA 460, Note de Thibault, ambassadeur en Colombie, à Schumann, 8 février 1973, p. 5.
103 AMAE, 179 INVA 460, Télégramme de Canberra n° 129/135 de van Laethem, le 21 février 1973.
104 AMAE, 179 INVA 460, Note n° 07/CAB du vice-amiral Claverie au DIRCEN, le 11 janvier 1973.
105 AMAE, 1809 INVA 329, Biological aspects of fallout in Australia from French nuclear weapons explosions in the Pacific, July-September 1968, The National Radiation Advisory Committee, Canberra, 1969, p. 4.
106 AMAE, 1809 INVA 300, Environmental Radioactivity Annual report for the Year 1971, National Radiation Laboratory, Christchurch, juin 1967, p. 5.
107 La rupture partielle des relations entre la France et le Pérou intervient en 1973. Les relations ne sont rétablies qu’en 1975 lorsque la France passe aux essais souterrains.
108 Sarah Mohamed-Gaillard, L’Archipel de la puissance…, op. cit., pp. 323-324.
109 Ibid., p. 326.
110 SHD, GR 13 R 160/1, « Activités des flottilles japonaises de pêche dans le Pacifique », le 26 avril 1967 ; AMAE, 1809 INVA 337, « Contribution à l’étude des risques de contamination des pêches des côtes du Pacifique de l’Amérique du Sud », notes préparatoires à la réunion de la commission consultative de sécurité d’octobre 1971, septembre 1971, 24 p.
111 Bengt Danielsson, « Poisoned Pacific: The Legacy of French Nuclear Testing », Bulletin of the Atomic Scientists, vol. 46, n° 2, 1990, pp. 22-31.
112 Christopher R. Hill, « Impérialisme nucléaire », Dictionnaire historique du CEP, [en ligne], 2025, https://dictionnaire-cep.upf.pf/notice-cep/imperialisme-nucleaire/ [lien consulté le 14 octobre 2025].
113 Journal officiel de la République française (JORF), 2e séance, 1er décembre 1964, p. 5748.
114 INSERM, Essais nucléaires et santé. Conséquences en Polynésie française, Paris, Les éditions Inserm, 2020, p. 456.
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|---|---|
| Titre | Carte 1. Reconnaissance de Moruroa par la mission Durcos en mai 1962 |
| Légende | Sources : SHD, 13 R 132/1. Cartographie : Benjamin Furst, CRESAT, 2021 |
| Crédits | © Benjamin Furst et Renaud Meltz, CRESAT, 2021 |
| URL | http://journals.openedition.org/histoirepolitique/docannexe/image/23525/img-1.png |
| Fichier | image/png, 286k |
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| Titre | Carte 2. Postes de prélèvement et de contrôle des retombées du réseau français, néo-zélandais, australien et étatsunien |
| Légende | Sources : DSCEN 5/63 ; AMAE, 1809 INVA 329. Cartographie : Benjamin Furst, CRESAT, 2025 |
| Crédits | © Benjamin Furst, CRESAT, 2025 |
| URL | http://journals.openedition.org/histoirepolitique/docannexe/image/23525/img-2.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 223k |
Pour citer cet article
Référence électronique
Renaud Meltz et Manatea Taiarui, « Le Centre d’expérimentation du Pacifique, laboratoire de la science française en situation coloniale : maîtriser l’atome », Histoire Politique [En ligne], 58 | 2026, mis en ligne le 01 avril 2026, consulté le 10 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/histoirepolitique/23525 ; DOI : https://doi.org/10.4000/163jx
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