Europe et gauche européenne : les multiples défis des communistes italiens au moment du lancement de l’eurocommunisme (1969-1977)
Résumés
Cet article porte sur les caractères et les contradictions de l’européanisme communiste italien dans les années 1970. Tout en se concentrant sur les programmes et les politiques du Parti communiste italien (PCI), il analyse leur élaboration dans le contexte des relations transnationales du parti. D’un côté, l’article souligne l’importance du dialogue avec les partis sociaux-démocrates européens qui influencent l’évolution de la vision que le PCI a de la coopération européenne occidentale. De l’autre, il se penche sur le rapport entre les communistes italiens et leurs homologues du Parti communiste français (PCF). En revenant sur cette question très débattue, on essayera d’avancer une interprétation partiellement différente de celles qui ont été proposées jusqu’ici par l’historiographie et la science politique. Au lieu de centrer l’analyse sur le rapport des deux partis au « centre » soviétique, l’article soutient que les différences de vues les plus importantes entre le PCI et le PCF se manifestent par rapport aux questions européennes, aux relations avec les autres forces de gauche et au rôle des instances de coordination supranationale. La manière de considérer ces questions est en effet décisive pour comprendre l’évolution des deux partis dans les décennies suivantes, ainsi que les contradictions et l’échec du projet de l’eurocommunisme.
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- 1 Mauro Maggiorani, L’Europa degli altri. Comunisti italiani e integrazione europea (1957-1969), Rome (...)
- 2 Voir Silvio Pons, Berlinguer e la fine del comunismo, Turin, Einaudi, 2006 ; Id., « The Rise and Fa (...)
1En 1969, le Parti communiste italien (PCI) est le premier parti communiste à envoyer une délégation au Parlement européen. Il s’agit à la fois du point d’arrivée d’un débat entamé plus de dix ans auparavant, concernant les transformations du capitalisme occidental et le rôle de l’Europe, mais aussi d’un point de départ pour le développement d’une nouvelle vision de la coopération européenne1. Les années 1970 représentent un tournant dans ce parcours. Le PCI fait du soutien à la coopération au sein des institutions européennes l’un des pivots de son programme politique et de sa lecture des relations internationales. En même temps, il lance un dessein de renouvellement du projet communiste international, en proposant de bâtir ce qui prendra le nom d’« eurocommunisme » : une mouvance qui se veut démocratique, pluraliste, ouverte à la coopération européenne, indépendante de l’Union soviétique, tout en gardant les liens de solidarité avec le mouvement communiste international. Le retentissement de ce projet est considérable. Responsables politiques, journalistes et chercheurs débattent autour des perspectives d’un communisme réformateur bien au-delà du seul continent européen. En dépit de l’échec de ses objectifs les plus ambitieux, le renouvellement promu par le PCI marquera en profondeur l’histoire du communisme et de la gauche en Italie et en Europe2.
- 3 Sur les relations PCF-PCI, voir notamment Marc Lazar, Maisons Rouges. Les partis communistes frança (...)
2Cet article porte sur les caractères et les contradictions de l’européanisme communiste italien dans les années 1970. Tout en se concentrant sur les programmes et les politiques du PCI, il analyse leur élaboration dans le contexte des relations transnationales du parti. L’article s’intéresse notamment à deux aspects de ce contexte. D’un côté, il souligne l’importance du dialogue avec les partis sociaux-démocrates européens qui influencent, directement et indirectement, l’évolution de la vision que le PCI a de la coopération européenne occidentale. De l’autre, il se penche sur une question classique, celle du rapport entre les communistes italiens et leurs homologues du Parti communiste français (PCF)3. Très débattue, la question des divergences qui émergent entre les deux partis, censés être les partenaires principaux de l’entreprise eurocommuniste, est réexaminée ici à la lumière des problématiques de ce dossier. Au lieu de centrer l’analyse sur le rapport des deux partis au « centre » soviétique, l’article soutient que les différences de vues les plus importantes entre le PCI et le PCF se manifestent par rapport aux questions européennes, aux relations avec les autres forces de gauche et au rôle des instances de coordination supranationale. La manière de considérer ces questions est en effet décisive pour comprendre l’évolution des deux partis dans les décennies suivantes, ainsi que les contradictions et l’échec du projet de l’eurocommunisme.
Les coopérations européennes du PCI
- 4 Fils aîné de l’antifasciste libéral Giovanni, mort en 1926 à la suite de l’agression d’un groupe de (...)
- 5 Paolo Ferrari, In cammino verso Occidente. Berlinguer, il PCI e la comunità europea negli anni ’70, (...)
3À son arrivée au Parlement de Strasbourg, la délégation communiste est dirigée par Giorgio Amendola4. Représentant de la mouvance la plus modérée au sein de la direction du PCI, ce dernier est sans doute le dirigeant communiste le plus engagé sur la question de la coopération européenne – qui d’ailleurs, à cette époque, reste l’apanage d’un groupe assez restreint de responsables politiques et syndicaux. Dans ses premières interventions à Strasbourg, Amendola s’efforce d’expliquer le point de vue particulier des communistes italiens. Leur opposition à la signature des traités de Rome en 1957, soutient-il, était due au rôle qu’une coopération limitée à six pays occidentaux étroitement liés aux États-Unis jouait dans la division du continent européen en deux blocs s’opposant l’un à l’autre. Cependant, explique-t-il, il n’est pas question de s’opposer à la coopération européenne en tant que telle, l’intégration économique étant considérée comme une des tendances fondamentales de l’époque contemporaine. Les communistes contestaient plutôt le caractère restreint d’une coopération qui excluait toute l’Europe socialiste, ainsi que la mainmise des « monopoles » capitalistes sur la Communauté économique européenne (CEE). Mais, ajoute-t-il, ils doivent désormais être présents dans tous les centres de décision à l’échelle internationale : y compris ceux de la CEE, dont ils demandent une « transformation démocratique », passant aussi par une révision des traités5.
- 6 La bibliographie sur le sujet est, évidemment, très vaste. On se limitera ici à signaler Hélène Mia (...)
- 7 Pour un profil biographique, voir Francesco Barbagallo, Enrico Berlinguer, Rome, Carocci, 2006.
- 8 Né à Florence en 1919, il occupe des postes de responsabilité dans le PCI toscan d’abord, et puis d (...)
- 9 Piémontais, d’origine juive, il participe tout jeune à la Résistance dans les brigades communistes. (...)
- 10 Michele Di Donato, I comunisti italiani e la sinistra europea. Il PCI e i rapporti con le socialdem (...)
4Un autre élément ultérieur concourt à déterminer le changement d’attitude du PCI vis-à-vis de la CEE. Il constate que plusieurs acteurs en Europe occidentale sont désormais favorables à la mise en œuvre de politiques de détente avec les pays socialistes, au point que la coopération européenne occidentale peut devenir un facteur favorisant l’entente entre les deux blocs. Le tournant principal, à cet égard, est représenté par l’Ostpolitik du gouvernement social-démocrate ouest allemand dirigé par Willy Brandt. Ministre des Affaires étrangères dans un gouvernement de Große Koalition de 1966 à 1969, puis chancelier jusqu’en 1974, le leader du Parti social-démocrate (SPD) promeut, au début des années 1970, une série de négociations et de traités qui marquent la normalisation des relations de la République fédérale d’Allemagne (RFA) avec l’Union soviétique, la Pologne, la Tchécoslovaquie et la République démocratique allemande (RDA)6. Les communistes italiens apportent un soutien résolu à cette politique depuis plusieurs années. À partir de 1967, ils tissent des rapports discrets avec le SPD favorisant une connaissance réciproque ; ils soutiennent également leur stratégie d’ouverture à l’Est, qui se heurte souvent à l’opposition des dirigeants de pays socialistes, à commencer par ceux de la RDA. Du côté du PCI, les principaux protagonistes de ce dialogue sont Enrico Berlinguer7, secrétaire adjoint du parti à partir de 1969 et secrétaire général dès 1972, mais aussi Carlo Galluzzi8, le responsable de la section internationale, et Sergio Segre9. Ce dernier, qui était à l’époque le « chef de cabinet » du secrétaire du parti, Luigi Longo, prendra la relève de la section internationale à partir de 1970, et deviendra une sorte de « ministre des Affaires étrangères » de Berlinguer dans les années de son secrétariat10.
- 11 Giorgio Amendola, « Risposta italiana », l’Unità, 22 août 1971. Voir aussi P. Ferrari, In cammino v (...)
5Le PCI considère que des initiatives telles que l’Ostpolitik témoignent de l’émergence de différences de vues entre l’Europe occidentale et les États-Unis. La Communauté économique européenne (CEE) n’est pas encore capable de se faire le porte-parole d’une Europe autonome, mais les « forces populaires » (communistes, socialistes, chrétiens de gauche) peuvent l’orienter dans cette direction. Ces différentiations euro-américaines ne sont pas liées seulement à la détente. Giorgio Amendola, par exemple, propose une lecture analogue au moment de la crise monétaire qui survient au cours de l’été 1971 à la suite de la décision unilatérale du président américain Richard Nixon de suspendre la convertibilité du dollar en or. Il écrit dans L’Unità, le quotidien du PCI, que face à l’« arrogance du pouvoir » américain, l’Europe des Six n’a pas su imposer une vision alternative et que seul un engagement des « forces ouvrières et populaires » sera capable de surmonter les divisions actuelles au sein du continent11.
- 12 Enrico Berlinguer, « Internazionalismo nell’autonomia », dans Enrico Berlinguer, Luigi Longo, La Co (...)
6Cette coopération entre les « forces populaires » européennes demeure pour l’heure une idée à laquelle aucune pratique concrète ne correspond. Au contraire, les rapports sont limités et parfois tendus au sein même du mouvement communiste. Les divergences autour de la répression du Printemps de Prague en août 1968 ont laissé des traces profondes, au point qu’au cours de la conférence mondiale des partis communistes suivante, organisée à Moscou à la fin de l’année 1969, Berlinguer a parlé d’une véritable « crise de l’internationalisme12 ». Dans un colloque avec le cadre dirigeant du PCF Jacques Denis, responsable adjoint de la section de politique extérieure du parti, organisé au mois de septembre de 1971, Amendola compare la faiblesse de l’internationalisme communiste à la profondeur de l’interdépendance entre les économies occidentales, ainsi qu’à la situation des autres familles politiques :
- 13 Archives du PCI, Rome (APCI), Estero, b. 124, f. 237.
« Les forces capitalistes opèrent à une échelle que je ne définirai pas supranationale, mais sans doute multinationale, tandis que les communistes restent jalousement renfermés dans leurs étroits secteurs nationaux. Cela, après qu’ils ont, et à juste titre, refusé l’existence d’un centre unique de direction du mouvement communiste international ; ce qui serait néanmoins l’échelle à laquelle il faudrait affronter le capitalisme dans sa phase actuelle […] Ce n’est pas admissible que les gouvernements capitalistes européens se rencontrent continument, avec des rapports bilatéraux et multilatéraux, que même les partis socialistes et sociaux-démocrates aient des rapports continus […] tandis que les communistes ont des rapports sporadiques, aléatoires, souvent formels. […] Dès l’éclatement de la crise monétaire, il n’y a eu aucun contact entre nous. L’Internationale Socialiste a établi un comité d’experts pour la réforme du système monétaire international. Et nous, qu’est-ce que nous faisons13 ? »
- 14 Archives départementales de Seine-Saint-Denis (AD93), Archives du Parti communiste français (APCF), (...)
- 15 Voir Jacques Denis, J. Kanapa, Pour ou contre l’Europe ?, Paris, Éditions sociales, 1969.
7Deux mois plus tard, les états-majors des PCI et PCF se rencontrent à Paris. C’est encore à Amendola d’insister sur les questions européennes. Dans le rapport rédigé par les Français, on peut lire que « les deux faits les plus importants d’après lui sont : 1) les contradictions de plus en plus évidentes entre les États-Unis et la CEE ; 2) l’opposition au camp socialiste laisse place à un rapprochement sans que ce soit encore la coopération, un processus est en train de mûrir. Il faut combattre les tendances à retarder ces développements […] Il faut transformer le caractère de la CEE avec l’intervention des forces démocratiques14 ». Ce point de vue diffère partiellement de celui du PCF, qui, même dans le cadre d’un aggiornamento de ses positions sur la CEE (à partir de 1973, le parti commencera à envoyer des représentants au Parlement européen), demeure sceptique à l’idée que la coopération de l’Europe de l’Ouest puisse effectivement se réaliser en opposition aux États-Unis15. Lors de la rencontre, les représentants du PCI insistent en tout cas sur la nécessité d’avoir une action à l’échelle européenne et au-delà du seul mouvement communiste. Ils présentent à leurs camarades français le cadre de leurs relations avec les partis sociaux-démocrates européens, en leur fournissant aussi des adresses et des contacts des institutions à travers lesquelles le PCF pourrait à son tour activer des rapports avec le SPD.
« Une Europe autonome et démocratique, ni antisoviétique ni antiaméricaine »
- 16 Voir Jussi M. Hanhimäki, The Rise and Fall of Détente: American Foreign Policy and the Transformati (...)
8Dans les mois suivants, le cadre de la détente entre les deux blocs se stabilise avec comme point d’orgue, en mai 1972, le sommet soviéto-américain de Moscou, au cours duquel Richard Nixon et le leader soviétique Leonid Brejnev signent plusieurs accords importants sur le contrôle des armements et les relations entre les superpuissances16. Il s’agit d’un développement crucial pour les partis communistes. La section de politique extérieure du Comité central du PCF, connue sous le nom de Polex, n’hésite pas à inscrire dans ce contexte la signature du Programme commun de gouvernement avec le Parti socialiste (PS) et les radicaux de gauche, en juin 1972 :
- 17 AD93, APCF, Fonds Polex, 261 J 7 1/c, « Introduction à la discussion de la réunion de la Section de (...)
« L’essentiel est surtout dans le contexte d’une évolution du rapport des forces mondial en faveur de la paix et du socialisme, rapport des forces au sein duquel notre Programme commun joue déjà un rôle que sa réalisation amplifiera encore. […] D’ailleurs, la signature du Programme commun en est elle-même un résultat. Peut-on imaginer que le Parti Socialiste l’aurait acceptée dans une période de tension et de guerre froide17 ? »
- 18 Les accords prévoient entre autres un cessez-le-feu, ainsi que le retrait des troupes américaines. (...)
- 19 APCI, Direzione, réunion du 31 janvier - 1er février 1973, mf. 41, p. 422. Voir Silvio Pons, Berlin (...)
- 20 Voir Antonio Varsori, Guia Migani (dir.), Europe in the International Arena during the 1970s. Enter (...)
9C’est dans ce même contexte et au lendemain des accords de paix de Paris sur le Vietnam18, que le secrétaire général du PCI, Enrico Berlinguer, lance à la fin du mois de janvier 1973 un nouveau mot d’ordre pour son parti. En parlant au comité directeur (Direzione) du parti, il s’exprime pour « l’unité d’une Europe qui ait son rôle dans le monde : nous sommes pour une Europe autonome et démocratique, ni antisoviétique, ni antiaméricaine19 ». La Communauté européenne est désormais considérée comme un élément central de ce nouvel ordre continental en devenir. Berlinguer estime que les gouvernements à participation social-démocrate d’Allemagne de l’Ouest et d’ailleurs sont en train d’apporter des changements importants par rapport à l’orientation conservatrice qui a marqué les origines de la coopération européenne, notamment en ce qui concerne l’approche vis-à-vis de la détente et des relations avec les pays en voie de développement, ainsi que la politique sociale communautaire20. Sans souscrire entièrement à leur programme et tout en gardant les distances idéologiques, les communistes doivent, selon lui, chercher des ententes pour contribuer à consolider les transformations en cours.
- 21 AD93, APCF, Fonds Jacques Denis, 357 J 1, « Information sur la rencontre Marchais-Berlinguer, Rome (...)
10La collaboration entre les deux partis communistes les plus importants de la région est donc de plus en plus centrale pour la stratégie du PCI. Après une longue préparation, Enrico Berlinguer et son homologue, Georges Marchais, se rencontrent en mai 1973 à Bologne21. Une nouvelle saison de la politique communiste paraît débuter, alors que les deux leaders annoncent l’organisation d’une Conférence des partis communistes de l’Europe occidentale, qui doit se tenir à Bruxelles en janvier 1974. Il est important de noter que, dans cette phase, le PCI et le PCF ont une lecture de la conjoncture internationale qui est très similaire à de nombreux égards. Les développements jugés comme prometteurs pour les communistes européens sont mis en relation avec un « recul » de l’« impérialisme », ce qui confirme l’importance de la fonction de l’URSS et du bloc soviétique sur la scène internationale. Dans le discours annonçant le mot d’ordre de l’Europe « ni antisoviétique ni antiaméricaine », Enrico Berlinguer observe :
- 22 APCI, Direzione, réunion du 31 janvier - 1er février 1973, mf. 41, p. 421-422.
« Les événements montrent que quelques-uns des grands objectifs pour lesquels nous avons lutté pendant des années se sont désormais réalisés ou bien ont beaucoup progressé. C’est l’échec des objectifs que l’impérialisme s’était posé avec la guerre froide. C’est le début d’une phase internationale nouvelle. Cela veut dire que : 1 - la tendance principale dans le monde est celle du renforcement du mouvement révolutionnaire, des forces du socialisme et de la paix ;2 - la coexistence s’impose de plus en plus comme une nécessité objective. De ce fait, même des groupes dirigeants capitalistes et impérialistes doivent accepter cette tendance22. »
11Jean Kanapa, responsable de la politique extérieure du PCF et principal conseiller du secrétaire du parti Georges Marchais, exprime des concepts similaires en s’adressant, en mai 1973, devant le Comité central de son parti :
- 23 AD93, APCF, Fonds Jean Kanapa, 317 J 6, Jean Kanapa – Rapport au Comité Central 26 mai 1973.
« Qu’est-ce qui caractérise pour l’essentiel la tendance principale de la situation nouvelle ? C’est un recul décisif de l’impérialisme dans le monde. […] Une situation foncièrement nouvelle se crée aujourd’hui dans les rapports internationaux. […] Toute une série d’objectifs capitaux pour lesquels nous, les communistes, nous avons lutté avec obstination et souvent seuls pendant un quart de siècle sont aujourd’hui réalisés. C’est un immense facteur de confiance pour la poursuite de notre bataille contre l’impérialisme, pour la paix et le socialisme23. »
- 24 APCI, Estero, mf. 46, pp. 642-644, « Nota sull’incontro fra Catala (segretario nazionale del Movime (...)
12Dans son rapport, Kanapa insiste de surcroît sur « l’importante déclaration adoptée par Georges Marchais et Enrico Berlinguer » à Bologne, ainsi que sur l’« accord complet […] entre nos deux partis ». Le responsable de la Polex se montre d’ailleurs ouvert à la possibilité de développer des rapports entre le PCF et des partis sociaux-démocrates, en partant de certains contacts proposés par le PCI. Marchais rencontre le secrétaire du Parti socialiste italien, Francesco De Martino, lors de son voyage à Bologne en mai 1973. Des représentants des jeunesses communistes françaises et italiennes rencontrent de Jeunes socialistes allemands, les Jusos, ainsi que leur secrétaire Wolfgang Roth, à Strasbourg au mois de juin 197324.
- 25 « Per un’Europa pacifica democratica indipendente », l’Unità, 30 janvier 1974. Voir aussi Marco Di (...)
- 26 APCI, Direzione, réunion du 19 février 1974, mf. 73, p. 45.
13Le débouché le plus important de cette phase est la conférence de Bruxelles des partis communistes de l’Europe occidentale. La déclaration finale de la conférence, signée à la fin du mois de janvier 1974, confirme les positions déjà exprimées par le PCI, en affirmant qu’« une Europe occidentale pacifique, démocratique et indépendante, qui se débarrasse de la dépendance des États-Unis et des monopoles internationaux, peut jouer un rôle conforme aux intérêts des peuples et de la paix dans le monde entier, peut contribuer à la détente, au désarmement et à la compréhension entre les peuples25 ». Il s’agit d’un dénouement important pour la stratégie du PCI. Cependant, selon le responsable de la section de politique extérieure du parti, Sergio Segre, « les positions exprimées dans le document [de Bruxelles] sont plus avancées que la réalité. Il y a encore un long chemin à parcourir, notamment à travers le développement des relations bilatérales entre les partis communistes d’Europe occidentale26 ».
Les premières divergences de vues entre le PCI et le PCF
- 27 Voir Alain Bergounioux, Danielle Tartakowsky (dir.), L’Union sans unité. Le programme commun de la (...)
- 28 Voir Michele Di Donato, I comunisti italiani e la sinistra europea, op. cit., p. 100-105 et 134-145 (...)
14Au cours de l’année 1974, l’écart entre les positions du PCI et du PCF se creuse considérablement pour deux raisons. D’une part, la concurrence entre le PCF et le PS se durcit à la suite des élections législatives partielles de septembre 1974, qui voient le PS se renforcer aux dépens des communistes. Cette déconvenue électorale pousse le PCF à insister sur les différences idéologiques entre le communisme et la tradition social-démocrate dans le but de valoriser son profil par rapport à ses alliés et rivaux socialistes27. Ces derniers, en revanche, cherchent à consolider les liens qu’ils ont déjà commencé à tisser avec les communistes italiens. Il y a, dans ce choix, une démarche tactique : le fait de cultiver une relation avec le PCI permet au PS d’affirmer son identité de gauche et son profil international, ainsi que de concurrencer le PCF sur ce terrain. Dans la presse socialiste, le modèle du PCI est souvent opposé à celui du PCF : en exaltant les « bons communistes » de Rome, modernes et réformateurs, on suggère une comparaison défavorable avec les « orthodoxes » de Paris. En même temps, toutefois, l’intérêt idéologique pour le communisme italien est bien réel parmi la plupart des courants du PS. Cela favorise le dialogue avec le PCI, qui, comme on l’a vu, est en quête d’interlocuteurs dans le camp de la gauche européenne28.
15D’autre part, les communistes s’interrogent face à la détérioration progressive de la situation des économies occidentales, à la suite notamment du choc pétrolier de 1973. Italiens et Français en proposent des lectures partiellement divergentes, et c’est autour du rôle de l’Europe et de la gauche européenne que se manifestent les différends les plus significatifs.
- 29 Enrico Berlinguer, La proposta comunista : relazione al Comitato centrale e alla Commissione centra (...)
16Au PCI, c’est Enrico Berlinguer qui se charge de présenter aux militants du parti les nouvelles positions internationales que le comité directeur est en train d’élaborer. L’innovation la plus remarquable est la fin de l’opposition à la participation italienne à l’OTAN. Il présente ce changement comme une conséquence du soutien à la détente internationale : conformément à l’interprétation proposée par le SPD, l’acceptation des réalités politiques du continent est considérée comme un préalable au maintien de la paix et à l’apaisement des tensions entre les blocs. Pour un parti qui opère en Italie, pays membre de l’alliance occidentale, cela implique de mettre fin aux campagnes contre l’OTAN. Il souligne aussi un autre facteur fondamental, à savoir la crise économique, qu’il examine comme le produit des transformations qui sont en cours à l’échelle globale à la suite de la montée historique des demandes en provenance du Tiers Monde. De nouveaux « termes d’échange » sont en train de s’affirmer sur le marché mondial – le choc pétrolier de 1973 en témoigne. Cela réduit les profits tirés par les économies capitalistes les plus développées, ce qui à son tour affaiblit leur capacité de redistribution, entraînant ainsi une crise des compromis politico-sociaux de la période de l’après-guerre. Dans ce contexte, une Europe qui s’éloigne des États-Unis et qui bascule politiquement vers la gauche peut être en mesure de garantir un lien efficace avec le Tiers Monde, en reconnaissant les aspirations de ce dernier et en promouvant un modèle d’intégration économique internationale plus égalitaire29.
- 30 APCI, Estero, « Nota informativa sull’incontro tra una delegazione del PCI e una del PCF sui proble (...)
17Le PCF ne souscrit que très partiellement à cette lecture de l’évolution des rapports de force en Europe et dans le monde. Au cours d’une rencontre sur les questions européennes organisée à la fin de l’année 1974, les représentants des deux partis communistes constatent leurs divergences à l’égard de la possibilité d’une « réponse européenne » à la crise économique – possibilité envisagée par les Italiens et refusée nettement par les Français. Ces derniers confirment, au contraire, leur opposition à toute cession de souveraineté à des instances supranationales. Dans ce cadre, les délégués du PCF expriment une évaluation très négative du rôle joué par la social-démocratie européenne. Selon Paul Laurent, membre du secrétariat et proche de Georges Marchais, « on assiste à la relance de l’idée d’une Union européenne à la fois économique, politique, et militaire. Cette relance est provoquée par la crise de la Communauté, mais sa tendance est celle de faire payer la crise aux masses populaires. La ligne de l’austérité est en effet une ligne concertée ; la majorité des partis socialistes soutient cette politique ». Dans le même sillage, Gustave Ansart, l’un des représentants du PCF au Parlement européen, s’en prend au chancelier allemand social-démocrate Willy Brandt, qu’il accuse de faire appel « à l’opinion publique et même aux forces de gauche pour le soutien à la politique d’austérité et de sacrifices qu’il juge comme nécessaire. En fin de compte, la politique de Brandt est celle de l’union sacrée et de la sainte alliance ; son programme est celui des capitalistes30 ».
L’eurocommunisme et la « question du Portugal »
- 31 Enrico Berlinguer, La politica internazionale dei comunisti italiani, Rome, Editori Riuniti, 1976.
181975 est l’année de l’« eurocommunisme ». Alors que le PCI remporte un succès électoral historique avec 33,4 % des votes aux élections régionales du 15 juin, la presse forge cette nouvelle appellation pour évoquer l’évolution en cours dans le projet politique du parti. Berlinguer cherche à impliquer les communistes espagnols et français. Avec eux, le PCI signe, respectivement en juillet et en novembre, des déclarations communes qui décrivent un nouveau modèle de socialisme démocratique, pluraliste et respectueux des libertés individuelles. Les Italiens insistent aussi sur la nécessité de collaborer avec les sociaux-démocrates européens, avec lesquels ils ont désormais bâti des relations assez solides, centrées notamment sur les questions de la détente et de la coopération européenne31.
- 32 Marco Di Maggio, Les intellectuels et la stratégie communiste. Une crise d’hégémonie (1958-1981), P (...)
19Malgré les innovations qu’il introduit dans la politique étrangère du parti communiste, Berlinguer reste assez diplomate dans son rapport à l’Union soviétique : sans faire de concessions pour ce qui concerne l’affirmation des principes, il exerce constamment l’art du compromis et de la médiation, en essayant d’éviter de provoquer des « incidents » avec Moscou. Les Français, en revanche, sont souvent plus déterminés dans leurs prises de distance vis-à-vis de l’URSS. Cependant, il y a, dans leurs critiques, une ambiguïté de fond. S’ils s’éloignent de l’Union soviétique au nom du soutien aux libertés et aux droits individuels, comme par exemple dans le cas de la « Déclaration des libertés » du printemps 1975, ils reprochent aussi à la politique étrangère soviétique un excès de souplesse à l’égard de l’« impérialisme », ce qui pointe vers un radicalisme qui présente une contradiction avec les logiques de la détente Est-Ouest32.
20Ces développements, cependant, n’effacent pas les divergences entre PCI et PCF. Paradoxalement, l’année 1975 est au contraire l’année où elles se manifestent dans toute leur ampleur. Dans une réunion du comité directeur du PCI qui se tient au mois d’avril, Giorgio Amendola souligne trois points sur lesquels il y a un « contraste fondamental » entre les deux partis :
- 33 APCI, Direzione, réunion du 23 avril 1975, mf. 203, p. 355.
« Le jugement sur la situation économique et la crise mondiale ; les relations avec les socialistes [et] l’attaque violente et frénétique contre les sociaux-démocrates allemands (Brandt est accusé d’être le commis voyageur de l’impérialisme américain) ; puis la question du Portugal sur laquelle [les Français] se sont engagés à fond33. »
- 34 Voir Kenneth Maxwell, The Making of Portuguese Democracy, Cambridge, Cambridge University Press, 19 (...)
21C’est à propos de la « question du Portugal », c’est-à-dire des développements politiques qui suivent la « Révolution des Œillets » de 1974, que les divergences entre PCI et PCF sur la social-démocratie et l’Europe éclatent au grand jour. Dans le contexte révolutionnaire de Lisbonne, où la dictature de droite de Marcelo Caetano a été renversée par un coup d’État mené par un groupe de militaires progressistes, la politique du Parti communiste portugais (PCP) fait l’objet d’une extraordinaire attention internationale. À tort ou à raison, plusieurs observateurs et acteurs politiques, au Portugal et à l’étranger, accusent le parti de maintenir une attitude ambiguë à l’égard des objectifs de démocratisation du pays, en cultivant au contraire le dessein d’un coup d’État révolutionnaire qui serait mené de concert avec lesdits militaires. Le Parti socialiste portugais, étroitement lié à ses « partis frères » de l’Internationale socialiste (IS), se fait le champion de la critique du PCP, en dramatisant la menace qu’il représenterait pour la jeune démocratie portugaise34.
- 35 Voir Michele Di Donato, I comunisti italiani e la sinistra europea, op. cit., p. 145-154.
22Sensible aux critiques provenant des socialistes, le PCI condamne publiquement certaines actions des communistes portugais. Ces positions, exprimées lors du XIVe Congrès du PCI au mois de mars 1975, sont à leur tour âprement critiquées par le PCF. Marchais et Kanapa insistent sur le rôle de rempart anticommuniste que, selon eux, la social-démocratie est en train de jouer au Portugal et ailleurs. D’un côté, ils établissent dans leurs analyses un lien direct entre la crise économique occidentale et ce qu’ils décrivent comme un « virage à droite » de la social-démocratie européenne. De l’autre, ils dressent un parallèle entre la situation portugaise et celle de l’Union de la gauche en France. De même qu’au Portugal, les partis affiliés à l’Internationale socialiste soutiennent le PS de Mário Soares dans sa ligne d’opposition au parti communiste, de même ils s’activeraient en France contre l’alliance socialo-communiste35.
Un eurocommunisme sans alliances en Europe ?
23Les divergences entre le PCI et le PCF deviennent dès lors évidentes. Pour les Italiens, les sociaux-démocrates sont des partenaires essentiels dans la construction d’une nouvelle Communauté européenne progressiste qui puisse se proposer comme un interlocuteur à la fois pour l’« Est » et pour le « Sud ». Selon Giancarlo Pajetta, dirigeant du PCI très actif sur la scène internationale :
- 36 APCI, Direzione, réunion du 23 avril 1975, mf. 203, p. 354.
« Nous ne pouvons renoncer à notre politique européenne […]. Pour nous, le problème de l’ouverture aux socialistes et sociaux-démocrates est essentiel, malgré les nouvelles difficultés. Dans cet effort, qui dépasse le vieux schéma du Komintern, nous devons poursuivre notre action en direction des mouvements de libération et du Tiers-Monde36. »
- 37 AD93, APCF, Fonds Jean Kanapa, 317 J 7, « Jean Kanapa, Rapport au Comité Central 14-15 avril 1975 »
24Pour le PCF, les sociaux-démocrates sont au contraire les responsables d’une « politique de collaboration de classe » face à la crise économique37.
- 38 AD93, APCF, Fonds Jean Kanapa, 317 J 17 « Note sur la réunion au sommet des 6 à Rambouillet », 20 n (...)
25Quant à la Communauté européenne, pour les Français elle reste essentiellement dominée par des forces conservatrices et subordonnées aux États-Unis. L’introduction de nouveaux instruments de gouvernance globale pour faire face à la crise économique ne fait que confirmer cette interprétation aux yeux des communistes français. Après le sommet de Rambouillet de novembre 1975, qui rassemble les chefs de gouvernement des six pays capitalistes les plus industrialisés, les experts du PCF écrivent que cette réunion « montre qu’aujourd’hui le cadre "de la petite Europe" éclate du fait même de l’approfondissement de la crise […]. Cela traduit la crise de la CEE et cela peut permettre de dissiper certaines illusions sur la construction d’une Europe des 9 indépendante des USA38 ».
- 39 Voir Michele Di Donato, I comunisti italiani e la sinistra europea, op. cit.
26L’alliance « eurocommuniste » peut donner au projet du PCI un retentissement international, mais elle n’offre pas, faute d’un accord réel avec le PCF, de perspective stratégique. En même temps, les rapports avec les sociaux-démocrates sont compliqués. L’Internationale socialiste (IS) suit les développements en cours au sein du monde communiste avec beaucoup d’attention, et presque tous les partis socialistes européens ont des relations – officielles ou, le plus souvent, informelles – avec le PCI. La plupart des courants de l’IS demeurent cependant sceptiques. L’opposition au communisme constitue un élément fondamental de la culture politique de nombreux partis, dont le SPD, et la perspective d’une montée en puissance des partis communistes européens, même reformés, suscite des inquiétudes profondes. Les rapports que ces partis entretiennent avec le PCI ne peuvent donc pas aboutir à de véritables alliances39.
- 40 Voir Frédéric Heurtebize, Le péril rouge, op. cit. ; Lucrezia Cominelli, L’Italia sotto tutela. Sta (...)
27Cette dynamique entre en jeu de façon très évidente lorsque le PCI cherche à participer au gouvernement en Italie, dans le cadre de sa stratégie de coopération avec les chrétiens-démocrates et les socialistes. Dans le mois qui précède les élections législatives du 20 juin 1976, lors desquelles le parti obtient un nouveau record historique de votes, les prises de position contre la perspective qu’un parti communiste puisse entrer dans un gouvernement occidental se multiplient. Elles émanent non seulement de responsables politiques américains, mais aussi de représentants de gouvernements européens dirigés par des partis sociaux-démocrates. Le gouvernement travailliste britannique de Harold Wilson et James Callaghan, comme le Bundesregierung du chancelier social-démocrate Helmut Schmidt, participent en effet à une sorte de directoire des quatre puissances occidentales (États-Unis, Royaume Uni, RFA, France). Celles-ci suivent la situation italienne dans le cadre d’une surveillance des troubles du « flanc sud » de l’Alliance atlantique. Après les élections, Schmidt en arrive même à déclarer que l’Italie ne recevra pas les emprunts internationaux qu’elle demande pour faire face à une crise financière, au cas où les communistes participeraient au gouvernement40.
- 41 Duccio Basosi, Giovanni Bernardini, « The Puerto Rico Summit of 1976 and the End of Eurocommunism » (...)
- 42 Michel-Pierre Chélini, Laurent Warlouzet (dir.), Calmer les prix : l’inflation en Europe dans les a (...)
28Les déclarations de Schmidt seront assez rapidement démenties, mais une forme de « diplomatie économique » entre en jeu dans la solution de la crise politique italienne. L’Italie contracte un emprunt auprès du Fonds monétaire international et s’engage à mettre en œuvre un plan d’austérité économique. Le nouveau gouvernement qui est formé après les élections, et auquel le PCI donne son soutien parlementaire sous la forme d’une abstention « bienveillante », naît donc avec des bornes programmatiques bien déterminées41. Cette issue traduit une tendance plus générale qui est en train de s’affirmer en Europe. Face à la crise économique et à la pression de la mondialisation émergente, les approches fondées sur l’interventionnisme de l’État en économie commencent, un peu partout, à céder la place à des options plus modérées, centrées sur l’objectif de la « stabilisation », c’est-à-dire de la maîtrise de l’inflation et de la restriction des dépenses publiques42. Entre l’Europe progressiste imaginée par le PCI et les développements qui sont en effet en train de mûrir sur le continent il y a, à l’évidence, une certaine distance.
Épilogue
29Le soutien à la coopération européenne occidentale et la recherche d’une entente avec la gauche non communiste découlent de l’interprétation que les communistes italiens ont des affaires internationales et de l’état du mouvement communiste. Selon eux, la scène internationale se caractérise de plus en plus par des phénomènes globaux qui dépassent le contrôle des États. Ainsi en est-il de l’internationalisation des processus de production, du changement des relations Nord-Sud, de la question nucléaire et de celle du désarmement. Le mouvement communiste, à lui seul, n’est plus en mesure de fournir des réponses adéquates aux nécessités de ce nouvel âge, qui n’est plus celui de l’opposition entre deux blocs, mais celui de l’interdépendance.
- 43 AD93, APCF, Fonds Polex, 261 J 7/77, « Le PCI et l’Europe », Collectif Europe/Collectif Italie, Nov (...)
30Les communistes français restent quant à eux attachés à une lecture des relations internationales centrée sur le concept d’« impérialisme », liés à une vision traditionnelle de la souveraineté nationale et sont déconcertés par les positions de leurs camarades italiens. Une étude de 1979 sur la politique européenne du PCI rédigée par la Polex décrit efficacement tant l’approche du parti italien que les doutes qu’elle suscite au PCF. Pour le PCI, « si la CEE ne […] règle pas [les problèmes globaux], d’autres le feront, le font déjà (les multinationales, les États les plus forts) car, dans l’état actuel de la CEE, le processus d’intégration européenne est conduit principalement par des forces et des intérêts encore profondément liés à des structures capitalistes qu’il faut transformer. On peut se demander si le PCI ne considère pas que la notion de nation doit être remise en question ; il parle parfois de "citoyenneté européenne"43 ».
- 44 Frédéric Heurtebize, « Eurocommunism and the Contradictions of Superpower Détente », Diplomatic His (...)
- 45 Voir Silvio Pons, The Rise and Fall of Eurocommunism, op. cit.
31Le projet eurocommuniste se heurte donc non seulement à l’opposition des deux superpuissances, selon lesquelles la détente entre les blocs ne doit pas entraîner de changements à l’intérieur de leur sphère d’influence respective44, mais aussi à des divergences fondamentales entre ses deux partenaires principaux, le PCI et le PCF, autour des questions européennes. Certes, la question des rapports à l’Union soviétique joue un rôle non négligeable, notamment au moment de la crise de la détente entre les États-Unis et l’URSS, à la fin des années 1970. Alors que les Italiens s’efforcent de maintenir leur indépendance, les Français semblent revenir, au moins en partie, sur leurs positions, en soutenant l’Union soviétique dans ses interventions militaires en Afrique et en Afghanistan45. Mais les différends entre les deux partis vont au-delà du rapport avec Moscou, et touchent au cœur de leurs projets politiques respectifs. L’interprétation que le PCI fait des phénomènes de mondialisation et d’interdépendance l’amène à soutenir la coopération européenne et d’autres formes de gouvernance supranationale ; elle le conduit également à se rapprocher de la gauche non communiste, qui représente le seul allié de poids possible, alors que la plupart des partis communistes occidentaux ne sont que des forces marginales. Ce choix ouvre la voie du processus qui, au fil des ans, finira par conduire le PCI à renoncer à son identité communiste et à se redéfinir en tant que parti de la « gauche européenne ».
- 46 Laurent Warlouzet, Governing Europe in a Globalizing World : Neoliberalism and its Alternatives Fol (...)
32Cependant, l’idée de construire une nouvelle Communauté européenne progressiste s’est avérée illusoire : ce seront plutôt les solutions axées sur le marché qui gagneront du terrain dans la CEE, au cours des années 198046. La tentative de construire un partenariat avec les sociaux-démocrates, à son tour, ne sera que très partiellement couronnée de succès. De surcroît, la gauche non communiste finira elle aussi par souffrir du nouveau contexte politique et économique qui s’affirme dans la dernière décennie de la guerre froide, amorçant un déclin historique dans nombre de ses bastions, à commencer par l’Allemagne de l’Ouest.
33Les innovations des années de l’eurocommunisme ont accompagné la transformation de la culture politique du communisme italien et favorisé la diffusion d’une attitude fortement pro-européenne dans l’opinion publique italienne de gauche. Cependant, elles n’ont pas permis de surmonter les contradictions du mouvement communiste, les limites liées au contexte de la guerre froide, ainsi que la crise plus générale de la gauche européenne. Leur impact sur la direction politique de la coopération européenne s’est donc révélé, somme toute, très limité.
Notes
1 Mauro Maggiorani, L’Europa degli altri. Comunisti italiani e integrazione europea (1957-1969), Rome, Carocci, 1999.
2 Voir Silvio Pons, Berlinguer e la fine del comunismo, Turin, Einaudi, 2006 ; Id., « The Rise and Fall of Eurocommunism », dans M.P. Leffler, O.A. Westad (dir.), The Cambridge History of the Cold War, vol. III, Cambridge, Cambridge University Press, 2010, p. 45-65 ; Ioannis Balampanidis, Eurocommunism : From the Communist to the Radical European Left, New York ‑ Londres, Routledge, 2018 ; Victor Strazzeri, « Forging Socialism through Democracy : a Critical Review Survey of Literature on Eurocommunism », Twentieth Century Communism, n° 17, 2019, p. 26-66.
3 Sur les relations PCF-PCI, voir notamment Marc Lazar, Maisons Rouges. Les partis communistes français et italien de la Libération à nos jours, Paris, Aubier, 1992 ; Marco Di Maggio, Alla ricerca della Terza via al socialismo. I PC italiano e francese nella crisi del comunismo (1964-1984), Napoli, ESI, 2014 ; Frédéric Heurtebize, Le péril rouge. Washington face à l’eurocommunisme, Paris, PUF, 2014.
4 Fils aîné de l’antifasciste libéral Giovanni, mort en 1926 à la suite de l’agression d’un groupe de squadristi. Inscrit au Parti communiste depuis 1929, il s’engage dans l’action antifasciste clandestine en exil et en Italie. Il rentre en Italie en 1943 et devient l’un des chefs de la Résistance communiste. Il sera ensuite député, ainsi que l’un des « jeunes » dirigeants protagonistes du rinnovamento du PCI dans les années de la déstalinisation. Sur son parcours, voir notamment Giovanni Cerchia, Giorgio Amendola. Gli anni della Repubblica (1945-1980), Turin, Cerabona, 2009.
5 Paolo Ferrari, In cammino verso Occidente. Berlinguer, il PCI e la comunità europea negli anni ’70, Bologna, Clueb, 2007, p. 39-54.
6 La bibliographie sur le sujet est, évidemment, très vaste. On se limitera ici à signaler Hélène Miard-Delacroix, Willy Brandt, Paris, Fayard, 2013.
7 Pour un profil biographique, voir Francesco Barbagallo, Enrico Berlinguer, Rome, Carocci, 2006.
8 Né à Florence en 1919, il occupe des postes de responsabilité dans le PCI toscan d’abord, et puis dans la direction nationale du parti. Responsable de la section internationale du Parti communiste sous le secrétariat de Luigi Longo et jusqu’en 1970, il est connu pour ses position critiques envers l’Union soviétique. Il a fourni un récit de cette expérience dans son livre La svolta. Gli anni cruciali del Partito comunista italiano, Milan, Sperling & Kupfer, 1983.
9 Piémontais, d’origine juive, il participe tout jeune à la Résistance dans les brigades communistes. Journaliste, il est notamment l’envoyé en Allemagne du quotidien communiste l’Unità pendant les années 1950. En 1964, le secrétaire du PCI Luigi Longo le choisit (assez inopinément, selon les témoignages) comme son chef de cabinet. En 1970, il remplace Galluzzi en tant que responsable de la section internationale du PCI. Voir Sergio Segre, « I segreti della politica internazionale », dans M. Maggiorani, P. Ferrari (dir.), L’Europa da Togliatti a Berlinguer. Testimonianze e documenti 1945-1984, Bologne, il Mulino, 2005, p. 161-183.
10 Michele Di Donato, I comunisti italiani e la sinistra europea. Il PCI e i rapporti con le socialdemocrazie (1964-1984), Rome, Carocci, 2015, p. 55-84.
11 Giorgio Amendola, « Risposta italiana », l’Unità, 22 août 1971. Voir aussi P. Ferrari, In cammino verso occidente, op. cit., p. 77-81.
12 Enrico Berlinguer, « Internazionalismo nell’autonomia », dans Enrico Berlinguer, Luigi Longo, La Conferenza di Mosca, Rome, Editori Riuniti, 1969, p. 86-88. Voir aussi Maud Bracke, Which Socialism, Whose Détente? West European Communism and the Czechoslovak Crisis, 1968, Budapest – New York, Central European University Press, 2007.
13 Archives du PCI, Rome (APCI), Estero, b. 124, f. 237.
14 Archives départementales de Seine-Saint-Denis (AD93), Archives du Parti communiste français (APCF), Fonds Jacques Denis 357 J 1, « Information sur la rencontre PCI-PCF (16-17 novembre 71) à Paris ».
15 Voir Jacques Denis, J. Kanapa, Pour ou contre l’Europe ?, Paris, Éditions sociales, 1969.
16 Voir Jussi M. Hanhimäki, The Rise and Fall of Détente: American Foreign Policy and the Transformation of the Cold War, Washington (DC), Potomac Books, 2012.
17 AD93, APCF, Fonds Polex, 261 J 7 1/c, « Introduction à la discussion de la réunion de la Section de Politique extérieure le 22 septembre 1972 (extraits) – par Roger Trugnan ».
18 Les accords prévoient entre autres un cessez-le-feu, ainsi que le retrait des troupes américaines. Privé du soutien direct des États-Unis, le gouvernement du Vietnam du Sud succombera aux campagnes pour la réunification du pays menées par le Nord, jusqu’à la capitulation d’avril de 1975.
19 APCI, Direzione, réunion du 31 janvier - 1er février 1973, mf. 41, p. 422. Voir Silvio Pons, Berlinguer e la fine del comunismo, op. cit., p. 21-30.
20 Voir Antonio Varsori, Guia Migani (dir.), Europe in the International Arena during the 1970s. Entering a Different World, Bruxelles, Peter Lang, 2011 ; Aurélie Andry, "Social Europe" in the Long 1970s: The Story of a Defeat, thèse de doctorat, Florence, Institut universitaire européen, 2017.
21 AD93, APCF, Fonds Jacques Denis, 357 J 1, « Information sur la rencontre Marchais-Berlinguer, Rome 9-10 mai 73 ». Voir aussi Marco Di Maggio, Alla ricerca della Terza via, op. cit., p. 247-248.
22 APCI, Direzione, réunion du 31 janvier - 1er février 1973, mf. 41, p. 421-422.
23 AD93, APCF, Fonds Jean Kanapa, 317 J 6, Jean Kanapa – Rapport au Comité Central 26 mai 1973.
24 APCI, Estero, mf. 46, pp. 642-644, « Nota sull’incontro fra Catala (segretario nazionale del Movimento della Gioventù Comunista Francese), Roth (presidente dei Giovani socialisti della RFT) e Imbeni, avvenuto a Strasburgo il 29 giugno 1973 ».
25 « Per un’Europa pacifica democratica indipendente », l’Unità, 30 janvier 1974. Voir aussi Marco Di Maggio, Alla ricerca della Terza Via, op. cit., p. 250-252.
26 APCI, Direzione, réunion du 19 février 1974, mf. 73, p. 45.
27 Voir Alain Bergounioux, Danielle Tartakowsky (dir.), L’Union sans unité. Le programme commun de la gauche 1963-1978, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2012 ; Marco Di Maggio, Alla ricerca della Terza Via, op. cit., p. 272-273.
28 Voir Michele Di Donato, I comunisti italiani e la sinistra europea, op. cit., p. 100-105 et 134-145 ; Marco Di Maggio, « Storia di un incontro mancato : il Partito socialista di Mitterrand e il Pci di Berlinguer », Italia Contemporanea, n° 282, 2016, p. 141-167.
29 Enrico Berlinguer, La proposta comunista : relazione al Comitato centrale e alla Commissione centrale di controllo del Partito comunista italiano in preparazione del XIV Congresso, Turin, Einaudi, 1975.
30 APCI, Estero, « Nota informativa sull’incontro tra una delegazione del PCI e una del PCF sui problemi della CEE », mf. 84, p. 717-21.
31 Enrico Berlinguer, La politica internazionale dei comunisti italiani, Rome, Editori Riuniti, 1976.
32 Marco Di Maggio, Les intellectuels et la stratégie communiste. Une crise d’hégémonie (1958-1981), Paris, Éditions sociales, 2013, p. 272-282.
33 APCI, Direzione, réunion du 23 avril 1975, mf. 203, p. 355.
34 Voir Kenneth Maxwell, The Making of Portuguese Democracy, Cambridge, Cambridge University Press, 1995, p. 108-146 ; Raquel Varela, História do PCP na revolução dos cravos, Lisboa, Bertrand Editora, 2011 ; David Castaño, « “A Practical Test in the Détente”: International Support for the Socialist Party in the Portuguese Revolution (1974-1975) », Cold War History, vol. 15, n° 1, 2015, p. 1-26.
35 Voir Michele Di Donato, I comunisti italiani e la sinistra europea, op. cit., p. 145-154.
36 APCI, Direzione, réunion du 23 avril 1975, mf. 203, p. 354.
37 AD93, APCF, Fonds Jean Kanapa, 317 J 7, « Jean Kanapa, Rapport au Comité Central 14-15 avril 1975 ».
38 AD93, APCF, Fonds Jean Kanapa, 317 J 17 « Note sur la réunion au sommet des 6 à Rambouillet », 20 novembre 1975.
39 Voir Michele Di Donato, I comunisti italiani e la sinistra europea, op. cit.
40 Voir Frédéric Heurtebize, Le péril rouge, op. cit. ; Lucrezia Cominelli, L’Italia sotto tutela. Stati Uniti, Europa e crisi italiana degli anni Settanta, Milan, Le Monnier, 2014.
41 Duccio Basosi, Giovanni Bernardini, « The Puerto Rico Summit of 1976 and the End of Eurocommunism », dans Leopoldo Nuti (dir.), The Crisis of Détente in Europe. From Helsinki to Gorbachev 1975-1985, Londres, Routledge, 2008, p 274-285.
42 Michel-Pierre Chélini, Laurent Warlouzet (dir.), Calmer les prix : l’inflation en Europe dans les années 1970, Paris, Presses de Sciences Po, 2016 ; Aurélie Andry, « Was there an Alternative ? European Socialists Facing Capitalism in the Long 1970s », European Review of History/Revue européenne d’histoire, vol. 26, n° 4, 2019, p. 723-746.
43 AD93, APCF, Fonds Polex, 261 J 7/77, « Le PCI et l’Europe », Collectif Europe/Collectif Italie, Novembre 1979.
44 Frédéric Heurtebize, « Eurocommunism and the Contradictions of Superpower Détente », Diplomatic History, vol. 41, n° 4, 2017, p. 747-771.
45 Voir Silvio Pons, The Rise and Fall of Eurocommunism, op. cit.
46 Laurent Warlouzet, Governing Europe in a Globalizing World : Neoliberalism and its Alternatives Following the 1973 Oil Crisis, Londres ‑ New York, Routledge, 2018.
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Référence électronique
Michele Di Donato, « Europe et gauche européenne : les multiples défis des communistes italiens au moment du lancement de l’eurocommunisme (1969-1977) », Histoire Politique [En ligne], 46 | 2022, mis en ligne le 01 février 2022, consulté le 12 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/histoirepolitique/2510 ; DOI : https://doi.org/10.4000/histoirepolitique.2510
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