Marianne Amar et Nancy Green (dir.), Migrations d’élites. Une histoire-monde, XVIe-XXIe siècles
Marianne Amar et Nancy Green (dir.), Migrations d’élites. Une histoire-monde, XVIe-XXIe siècles, Tours, Presses universitaires François-Rabelais, coll. « Migrations », 2022, 304 p.
Texte intégral
1Le Hollandais Bradley nommé « maître des digues et canaux du royaume de France » en 1599, l’Anglais Wilkinson établi comme sidérurgiste au Creusot au XVIIIe siècle, l’Allemand Oberkampf créateur des toiles de Jouy, Martell et Hennessy venus des îles britanniques pour produire du cognac dans le Sud-Ouest français, les musiciens Lully et Glück… Autant d’exemples de représentants des élites qui auraient pu figurer dans le riche ouvrage dirigé par Marianne Amar et Nancy Green. Les treize auteurs, s’éloignant des rives assez bien balisées de l’immigration paysanne et ouvrière, explorent le domaine moins exploré des migrations d’élites.
2La première difficulté – et l’un des premiers apports du livre – consiste à définir la complexe notion d’élite. Les contours du groupe se dessinent au fil des pages. Tour à tour sont peints des étudiants, fréquemment élites en devenir, des savants, des artistes, des entrepreneurs, banquiers, commerçants, industriels, artisans, des missionnaires, souvent jésuites, des diplomates, des aristocrates. La migration peut modifier les frontières du groupe, en ébranler la cohésion, entraîner déclassements ou reclassements. Certains appartiennent à l’élite par leur rang social et leur culture, ainsi les aristocrates formés au XVIIIe siècle sur un modèle cosmopolite. D’autres se situent dans l’élite par leur maîtrise de certains savoirs ou techniques appréciées à l’étranger. Quelques-uns, isolés, parviennent à sauvegarder leur statut ; celui-ci peut être renforcé par des affiliations professionnelles, maçonniques, géographiques telles les associations d’originaires d’une même province ou localité. La solidarité s’établit parfois sur des fondements charitables, par exemple sous l’égide de la puissante Union générale arménienne de bienfaisance. L’appartenance à l’élite peut découler de la naissance dans un groupe privilégié, de la formation technique ou universitaire, du service de l’État, de l’exercice d’une profession recherchée comme la médecine. Des individus s’autoproclamant membres de l’élite ne parviennent pas à conserver leur statut en raison du protectionnisme des élites du pays de résidence. L’âge, le sexe, la situation de famille, la connaissance des langues, la conjoncture politique ou religieuse conditionnent souvent l’entrée ou la sortie du groupe élitiste. Bref, la définition s’avère si délicate que l’Organisation internationale pour les réfugiés, chargée après la Deuxième Guerre mondiale de répartir les personnes déplacées en groupes, en vue d’un reclassement professionnel, élabora cent vingt catégories d’aptitudes réputées élitaires.
3Le départ vers de nouveaux horizons peut être volontaire ou forcé. Les aristocrates fréquentent motu proprio les villes thermales, les stations balnéaires comme celles de la future Côte d’Azur, les capitales artistiques. À l’époque moderne, les jeunes issus des classes privilégiées effectuent le Grand Tour qui mène, en passant par la France et la Riviera, vers les racines anciennes de la culture, l’Italie et parfois la Grèce. Certains professionnels émigrent pour améliorer leur situation matérielle, monnayer leurs compétences, s’élever dans la société, entrer dans l’élite ou conforter leur situation s’ils appartiennent déjà au groupe. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, les musiciens améliorent leur notoriété internationale au cours de leurs voyages et, par leurs succès, gagnent les premiers rangs. Il arrive que le déplacement ait pour objectif de convertir les « indigènes », d’apporter aux colonies les valeurs et la culture de la métropole. Inversement, les ressortissants des colonies cherchent à acquérir en métropole une formation universitaire qui, après leur retour, leur garantira des situations de pouvoir. Quant aux migrations imposées, elles sont dues aux conflits internationaux, aux révolutions, aux guerres civiles, aux persécutions, aux génocides qui obligent les vaincus ou les minoritaires à prendre le chemin de l’exil, ainsi les émigrés fuyant la Révolution française, les libéraux italiens au XIXe siècle, les Arméniens victimes des massacres.
4Les résultats de la migration des élites se révèlent contrastés et conditionnés par de multiples facteurs comme les circonstances du déplacement, l’ouverture ou la fermeture du nouveau lieu de résidence, le capital matériel, culturel, professionnel détenu par le migrant, la personnalité de chacun… Selon les cas peuvent survenir des revers de fortune, des régressions sociales, des échecs ou, au contraire, une élévation dans la hiérarchie des classes, un enrichissement, des succès. Certains cultivent l’entre-soi, veulent retrouver des marques familières, éprouvent la nostalgie du pays d’origine, surtout dans le cas des exilés par force. D’autres, plus dynamiques, se montrent réceptifs, prêts à accepter ou à expérimenter de nouvelles pratiques. Les échanges ou interactions entre migrants et milieu local peuvent être importants, que ce soit dans le sens de l’intégration des nouveaux venus ou d’une certaine transformation de leurs hôtes. Les élites migrantes apportent ou découvrent des savoirs, des techniques, des modèles. Les colonisateurs imposent souvent leur langue, leur religion, voire des usages relevant de la vie quotidienne tel l’habillement. Dans les cités universitaires métropolitaines, les étudiants originaires de l’empire trouvent des espaces de communication et de militantisme, souvent une école menant aux revendications indépendantistes.
5Le livre appelle peu de réserves, si ce n’est la tendance de certains auteurs de s’exprimer avec une affectation verbeuse ou gongorique, voire amphigourique… Ce travers se révèle véniel au regard des précieuses remarques méthodologiques contenues dans l’ouvrage et de l’apport scientifique sur un sujet neuf. La richesse des perspectives, la prudence et les nuances des conclusions portant sur un objet complexe font de cette publication un essai brillant sur une « histoire-monde » pour reprendre le sous-titre. Cette étude marque une date et devrait inviter les chercheurs à explorer plus avant les voies prometteuses qu’elle ouvre.
Pour citer cet article
Référence électronique
Ralph Schor, « Marianne Amar et Nancy Green (dir.), Migrations d’élites. Une histoire-monde, XVIe-XXIe siècles », Histoire Politique [En ligne], Comptes rendus, mis en ligne le 15 février 2023, consulté le 10 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/histoirepolitique/9099 ; DOI : https://doi.org/10.4000/histoirepolitique.9099
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